CHAPITRE VII
« Le ^eetacle d'une femme courageuse aux prises » avec f adversité a excité chez les babitansde Bruxelles » ime admiration mêlée du plus vif intérêt , surtout » quand cette victime , au lieu de succomber tout à » coup, mesure sa constance sur le nombre, sur la » grandeur des épreuves que la fortune lui suscite, soit » pour interrompre , par un caprice , le cours d une » prospérité dont elle se lasse , soit pour amener par » une suite de scènes terribles , et presque toujours im- » prévues, le dénoi\raent d'une vie extraordinaire. »
le semblais alors, aux yeux de mes adeptes, Jl'bé* roïne du malheur? Rien de plus facile à expliquer que cette manière de voir.
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Déjà la nuit du vingt-cinquième de mai était avancée, le jour allait paraître...
On m'appelle à Louvain , aussitôt je pâlis ; Mes esprits sont troublés , mes sens anéantis.
Je semblais hésiter, combattue par Torgueil, encouragée par ma conscience qui m'exhortait à obéir *. Voyez, m ecriai-je en tournant mes regards vers Fhôtel du ministre de la justice ; où voulez-vous que j'aille, et de quels lieux faut-il m'éloigner ? pouquoi précipiter mon départ pour une ville inconnue ?
C'est dans une nouvelle prison qu'on me relègue! et c'est Bruxelles, où j'ai eu l'honneur de recueillir
* L'ordre donné par M. le procureur-général du Brabant méridional pour me transférer de la maison d'arrêt de Bruxelles dans celle de Louyain , contient ces mots : « Mademoiselle Lenormand prendra , si elle le juge à propos , une voiture à ses frais pour la conduire à sa destination. » Sans doute la haute sagesse , dans sa toute bienveillance , voulut à dessein m'établir la première loeataire d'un château à tourelles. Ce voyage , sous escorte ,* dut paraître pi({uant , original même à l'homme puissant qui me persécutait. Aussi le petit rapport de la route , de la réception , dut41 le faire sourire avec un air bénin. Il y a long-temps que l'expérience crie en vain aux flatteurs : « Messieurs , on peut suspendre le cours de la justice , mais peut-on fuir la vengeance ? Veuillez bien croire qu'une. comparaison n'est pas toujours une allusion. Je me garderai d*aiguiser Tépigramme sanglante ; je me contenterai envers vous , pour éviter vos reproches , de yous faire entendre la voix éloquente de la vérité cachée sous l'ingénieux apologue. »
d'augustes sufirages, que je vais abandonner! La liberté m'est ravie avec une rare injustice; reverrai-je ce Bruxelles , que j'aime ; le reverrai-je , digne de moi et de ceux qui m'ont accordé leur protection particulière? Bientôt , je vais paraître... j ecajite de vains et de sinistres présages.
Louvain , que de nouveaux sujets d'inquiétudes et de peines tu me prépares ! Mais quelque atterrante que soit pour moi cette translation , j'attendrai l'événement, mais sans espoir. Je crus qu'il était de ma dignité, comme femme , comme Française injustement accusée, de protester publiquement dans tous les journaux du Brabant contre l'incompétence du tribunal où j'étais renvoyée. Je répondais , à l'avance , à mes accusateurs, avec une élévation et une présence d'esprit qui devaient déconcerter mes ennemis, et faire respecter la force de mon caractère.
Je sentis, en quittant cette maison d'arrêt de Bruxelles, que j'allais rencontrer de nouveaux sujets d'inquiétudes et de peines. Mais quelque pénible que fût pour moi cet enlèvement arbitraire, on admira ma constance dans le moment où l'on me signifia les ordres... Les détenus me font connaître qu'ils plaignent mon sort ; ils prévoient la triste issue démon procès; ils disent même hautement : Elle sera condamnée, on n'échappe jamais à l'injuste rigueur de ce tribunal, quand il lui est enjoint de prononcer la perte d'un innocent porté sur les tablettes de nos tyrans dominateurs ?.
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L'on me choisit heureusement, pour m accompagner, un honnête militaire , un sous-officier de geadarmerie. Il fut chargé de me conduire au lieu de mon exil ; il hâte l'instant fatal. Je m arrache à cette scène de douleur , et je cours accomplir mon destin malheureux.
Les prisonniers m'environnent, et se pressent autour de moi ; aucun deux ne m'offre dans l'avenir l'espérance qui soutient et console le malheureux. On recueille avidement mes dernières paroles * ; je me sépare de l'infortune pour la rencontrer de nouveau. L'espérance m'apparaît, elle dit : « Je te suivrai jusqu'aux extrémités du monde , avec toi je pars. »
Je suivis paisiblement mon conducteur, qui n'avait aucune escorte. Il s'était placé dans ma voiture, et s'était même occupé de quelques dispositions préliminaires. A l'aspect de mes ouvrages , que j'avais emportés pour me distraire , il m'adressa les choses les plus flatteuses. Vous voyez , lui dis-je , monsieur , quel e^ le sort de ceux qui cultivent les lettres. J'essayais de conserver tout -mon caractère; mais je sentais, comme madame de Staël, aux jours de son exil, la griffe d'un
* J'avais la crainte la plus légitime sur le tribunal de Louvain ; je ne pouvais point me reposer sur son impartiale justice. Je consignai mes inquiétudes dans les journaux belges. Je voulais frapper l'opinion publique ; je faisais entendre on langage noble et modéré. Les vérités sévères que je révéUis , que je faisais retentir , se gravaient profondément dans le cœur des geii» de bîei|. Puissent-elles , me disais-je ^ éclater d*une extrémité de la Belgique à l'autre... ; mais il était décidé que le bien de la veille serait détruit par le mal du lendemain. Cela posé , l'application ^st faite.
( Ï09 ) grand et d'un sau&^liberticide s enfoncer dans mon cœur.
Jetais cruellement battue par la tempête; je fus encouragée ave<f une ineffoble bonté. II me fut permis de me promener dans la campagne : laspect de ces plaines fertiles m avait vivement émue. Une rose m'attendrissait et me retraçait le souvenir de la belle France. Je me bornai à cueillir \ asphodèle; elle seule convenait à ma triste situation ; quelcpiefois les habitans du pays s'arrêtaient pour me contempler , parce cpie je portais sur ma figure l'expression de la douleur. Hélas ! depuis quelque temps on voit nos Français exilés conduits par des Belges aux frontières qui séparent les deux empires.
Je fixais de loin les arbres devenus pour moi le terme où je devais percbe ma liberté. Ce sont deux ormes vigoureux : je ne les rappelle pas à mon souvenir que je ne me sente agitée par une vive émotion ; et je les reverrai sans doute avec un sentiment aussi pénible toutes les fois qu'il m'arrivera de passer devant eux.
La première chambre de ma prison de Louvain me sera toujours présente. Cette fenêtre où pénétrait à peine un mystérieux demi*jour ; mille suites Amestes que le malheur entraîne après lui ; la générosité de qud.ques amis^ la noire ingratitude de quelques autres ; tout plongeait mon âme dans une agitation si cruelle , (pie je ne pourrais la souhaiter à mon plus grand ennemi.
. Ce cachet formait une casemate de douze pied»
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au plus de large sur huit de long ; au faîte de la voûte était une lucarne qui répandait assez de jour pour voir le ciel , mais non pour découvrir la terre : mon ameublement consistait dans un sommier éconcftnique ; aucun être humain , avant moi , n avait reposé sa tête dans ce triste séjoiu*.
Je restai seule au monde dans cette prison. Que Dieu préserve toute créature humaine d une pareille situation ! à coup sûr elle était pénible pour le criminel , comment n aurait-elle pas été révoltante ^^ ? Le silence qui m*environnait était effrayant; et j'entendais fermer les portes les unes après les autres avec un fracas épouvantable. Je demeurai sans consolation et sans secours, abandonnée à moi-naême. Assise sur un parquet hu=> mide, plongée dans d épaisses ténèbres, ma position me parut insupportable. Hélas ! me disais-je en soupirant, ainsi des hommes revêtus du pouvoir se plaisent à tourmenter leurs semblables; le ciel sait pourtant que, dans ma cruelle situation, mon cœur est pur et ma conscience tranquille.
Je luttais contre les idées les plus sinistres, lorsqu'à neuf heures du matin mon cachot fut ouvert pour la première fois^ La tristesse et la copipassion étaient peintes sur la figure de mes geôliers ; ils gardaient tous un profond silence : le bruit qu'ils produisirent avec les énormes verrous et les serrures des portes , auxquelles ils n'étaient pas encore accoutumés , se prolongèrent durant une heure entière. On s'occupait d'une translation de prisonniers. Cette circonstance pré-
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sentait quelque chose de sinistre; à la vérité, j'allaiâi me trouver moins solitaire j mais quelle espèce de gens allait m'environner ? Cette longue solitude ajoutait encore à mon abattement ; je l'aurais cependant préférée à . me voir confondue avec des coupables. Le crime errait autour de moi, il m'assiégeait, poiu* ainsi dire , jusque dans mes derniers retranchemens ; j étais contrainte de prier mon concierge de fermer mes verrous, et de me laisser livrée à moi-même.
Chaque matin je me réveillais au lever de l'aurore. Dieu avait enfin exaucé mes soupirs. Hélas ! il pouvait seul émouvoir l'âme de celui qui me persécutait. Il m'était impossible de me dissimuler qu'une nouvelle tempête allait me plonger encore une fois dans les abîmes de l'océan ministériel.
On m'avait offert, au bout de quelques jours, d'occuper une chambre destinée à MM. les inspecteurs de cette prison : l'air humide et froid s'y était concentré ; je parvins cependant à y faire allumer du feu , à m'asseoir autour d'une flamme pétillante, dont le bruit, la clarté et la douce chaleur réjouissaient et ranimaient à la fois mes membres glacés par un brouillard épais.
Plusieurs personnes vinrent me rendre visite. J'étais moins seule que dans la prison de Bruxelles, où aucun être ne pouvjsiit obtenir de pénétrer auprès de moi. Ici , du moins , je ne manquais point de société ; les uns me procuraient quelques lectures intéressantes , d'autres me faisaient des récits attajchans , en attendant de moi de touchantes histoires. II régnait entre nous une
liaison douce et tranquille; elle faisait du bien à mon cœur , quand on ajoutait d une voix émue... : Combien vous avez soufferte... Nous aidons désespéré ^ en vous voyant traduite devant notre tribunal , non de la bonté de votre cause , mais du droit de vous y faire entendre... Que ces momens étaient à la fois pénibles et consola-^ teurs pour moi!!!
Cependant tâchez de vous rassurer, ajoutait-on encore; ce nest rien aujourd'hui d encourir la disgrâùe d*un grand et sous '-inquisiteur ; ils peuvent vous accuser, vous faire condamner; mais ils ne sauraient nuîrô à votre réputation... ; au contraire , chacun est éclairé , sur leurs projets tyranniques, et tous ceux qui ont souffert de Tabus du pouvoir qu'ils exercent sur les tribunaux espèrent que d un jour à Tautre leurs machinations seront découvertes...
J'étais en quelque sorte abandonnée dans cette prison de Louvain * où mes persécuteurs paraissaient m'oublier ; ils me livraient au désespoir dans lequel ils m'avaient plongé. Mon insensibilité devenait si grande,
* Au moment de mon entrée à la prison de Louvain , M. A. E. Corbiâier , juge d'instruction , fut introduit dans ma casemate par le concierge. Il me dit : « L'instruction de votre procès ayant été faite à Bruxelles , le tribunal n'aura qu'à prononcer sur l'application de la loi. » Sur mon observation qu'il n*étatt pas difficile de de convaincre de mon inncence, il me répond : * Voulez-vous être jugée dans quelques jours ?» H me faut un délai , monsieur , pour préparer ma défense ; j'ignore encore si je suis^ accusée. On ne m'avait rien signifié ni en quittant la maison d'arrêt de Bruxelles, ni au greffe de celle de Louvain.» Faites-mieux, me dit M. Gorbî-
que je. roulais des pensées obscures et confuses sur la nature de mon procès. Tétais enfoncée dans une léthargie profonde , qui probablement enchaînait toutes mes idées. Là, du moins, je pouvais recevoir les visites de mes adeptes; il leur était permis de pénétrer sans obstacles dans Tenceinte où j'étais captive ; alors mon sort me semblait moins rigoureux, et ma sensibilité souffrait du malheur que je ne pouvais adoucir.
Ce nouveau séjour y plus habitable que le premier , cette société perpétuelle où je rencontrais des amis *,
sier , déposez une caution , vous serez bientôt libre. Les motifs qui m'avaient fait supporter mes fers à Bruxelles existaient également à Louvain. Je ne pouvais revoir la France sous le poids d'une injuste accusation qui devait me flétrir. Je resterai , lui dis-je, an poste de l'honneur ; jamais dans ma patrie on ne me fit Tinjure. de m'accuser du crime de deviner juste , et pourtant depuis 1 794 j*ai cultivé le plus sublime des arts et je Tai professé avec orgueil et avec sécurité ; ainsi je chercherai à m'étourdir sur ma situation. D m*est impossible d'espérer du présent, j'attendrai tout de l'avenir. D me faut , jusque-là , boire les eaux d'amertume , et supporter l'humiliation glorieuse d'un jugement commandé. ' Parmi eux je remarquai mademoiselle Van Maanen , fille de S. Exe. le ministre de la justice du royaume des Pays-Bas. Elle était accompagnée des demoiselles Dejong , dont le père, jurisconsulte éclairé , avait bien voulu me donner ses conseils au moment décisif. Je consigne ici tous mes remercimens aux honora» blés personnes qui ont bien voulu me procurer quelques distractions dans mon obscurité. La curiosité de voir Mademoiselle Lenormand a pu en stimuler quelques-unes» Il en est d'autres que l'injustice révoltait, que l'infortune affligeait ; celles-là ^dis-je, ont bien mé-
rite de moi ; je les connais et saurai leur en témoigner ma reconnaissance à l'époque de mon retour à Louvain.
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l'amenèrent peu à peu la tranquillité dans mon âme. Toute amélioration qui suryient dans le sort de lliomme malheureux lui paraît surnaturelle ; celui duquel il re* coit un secours imprévu est à ses yeux une divinité.
Dans de certains momens je sentais s affaiblir mon courage ; dans d'autres , je le sentais se relever. Il rétablissait la présomption que je n'étais pas coupable, je Tavais prouvé dans mes ouvrages. Ces réflexions si justes ranimèrent bientôt les forces de mon esprit j mais il entrait dans les vues de mon persécuteur A^ me faire subir la peine qu'il m'avait réservée.
La nuit du 29 mai , un orage épouvantable obscurcit les airs , et fondit sur la terre. Peu faite pour connaître la crainte , et n'imaginant dans les cieux qu'une divinité bienfaisante et protectrice, je ne tremblai point ; je iu» même ravie d'entendre ce roulement sublime et prolongé qui proclamait la puissance du créateur. Un bruit conftis résonnant dans la prison fit retentir les échos ; bientôt cependant les flambeaux célestes cessèrent de répandre leurs fugitives clartés. La lune éclaira seule de ses pâles rayons l'enceinte où j'étais renfermée.
Une voix se fit entendre ; elle dit : Tu seras jugée sévèrement, et rien au monde ne pourra empêcher de te reconnaître coupable. Ces auspices étaient donc les plus tristes du monde; le silence que l'on gardait à mon égard était plus effrayant encore. Ce jour même on me signifia l'arrêt de la cour supé* rieure de Bruxelles ; toute cette procédinre m'était Inconnue , une assignation y était jointe , pour com-
paraître , le y juin , en personne , au tribunal de Louvain *' , pour entendre M. le procureur du roi requérir contre moi le maximum ou le minimum de la peine qu il lui plairait invoquer à mon égard. Mon dernier mémoire n'avait fait qu'augmenter le ressentiment de la partie publique ; d'un autre côté , nîon ennemi était juge et partie dans ma cause ; que pouvais -je espérer ? Plusieurs intérêts sans doute le poussaient à me perdre : craignait-il que je ne dévoilasse ses secrètes manœvres ? Mais c'est devant son tribunal qu'il faut que je plaide contre lui. On est bien certain de convaincre son auditoire, quand on présente à ses regards des preuves plus claires que le jour.
Quelques passages de mon livre sur les congrès
ai Aix-la-Chapelle et de Carlsbad peut-être l'ont
offensé ; je croyais , avec Denis d^ HaMcarnasse , que
les fables sont utiles aux hommes ; les unes sont
destinées a représenter les œuvres et les effets de la
nature dans un sens caché et allégorique ; d^ autres
ont été inventées pour consoler les hommes dans leurs
malheurs , pour adoucir leurs peines , pour les déli"
vrer des troubles de Vesprit et des craintes , pour
détruire des opinions nuisibles et déraisonnables, »
De même , j'ai cru , dans mes écrits , devoir m'é-
carter du langage vulgaire , employer quelques mé-
thaphores allégoriques. Une innocente fiction ne me
semble point permise à Bruxelles. On n'est point
initié aux mystères , on veut les entendre. S'il s'en-
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suit une révélation bien, ou mal interprétée , elle semble dangereuse. Que répondre à des gens pour lesq[uels toute science paraît un problème capable d'exaspérer les passions des hommes? Il ny a que des philosophes qui puissent, sans élever une voix indiscrète , adopter Fintelligence des sens et du secret de la morale religieuse.
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