LE SERPENT
y. C'est que maintenant dans le mondé ;
n faut ramper pour être gifand.
* Le médiâant est la plus cruelle des bétes farouches , et le flatteur , la plus dangereuse des bétes privées : avis à celui qui a osé dire au milieu d'un grand cercle : « Mademoiselle Le Normand est une magicienne, et je dénoncerai quiconque a été assez curieux pour aller la voir à Thôtel de BeUe-Vue ; n'importe l'âge , le sexe , le rang , ma famille même. Tout serait assigné à comparaître devant le redoutable tribunal ^ qui , j'espère bien , fera une bonne et prompte justice de cette protégée de Belzébut ?m Fi donc ! monsieur , lui dit une dame d'un rang très -distingué ,
(^77) dénoncer à la fois tous les grands de l'empire , sa fille unique , etc. , etc. Enfin , quand ce courtisan parle de vous dans le monde ,1e cercle des belles en frissonne d épouvante; celles qui le composent craignent de figurera la barre d'un ti^ibunal. Si vous n'étiez discrète, vos révélations pourraient troubler les esprits timides. Ce terrible dénonciateur serait peut-être bien surpris de rencontrer de grands coupables au sein de sa famille.... Mademoiselle, la lettre F" vous est fatale, daignez y réfléchir sérieusement. » Ainsi parle cette seconde fois le Grec.
Ah ! si je succombais, me disais-je, dans cette ville de Bysance , le réveil du lion serait terrible pour de certaines gens qui ne s'y attendent pas.
Tout à coup un grand bruit se fait entendre dans l'intérieur de la forteresse. Chacun se disait : Il faut briser nos chaînes.
û donc ! le raie de dénonciateur est si méprisable , cpie je suis encore à conceyoir comment et pourquoi vous osez tenir ici , deyant nous 9 un pareil langage La meilleure preuve que Mademoiselle Le Normand n'a rien de commun ayec le diable ^ c'est qu'elle devait se garantir d'être arrêtée. Du moment qu'elle reste paisible dans sa prison , qu'elle refuse même d'en sortir avant d'être jugée , je vois en elle une femme douée d'un caractère ferme et prononcé , qui tient k conserver la réputation qu'on lui accorde et qu'elle mérite; mais pour des pouvoirs extraordinaires, je ne lui en attribue aucun; du reste , si vous voulez dénoncer , cornmencez par vous-même ; vous pouvez échapper au naufrage , M. J. d'Ho*** V***, mais plaignez les malheureux qui sont encore
le jouet des flots. ( Allusion à tous ceux qui craignaient M. le juge Grendl, )
Il m'était facile de voir qu'une révolte se préparait aux Sept-Tours : j'en plaignais les dociles admiraCeurs et j'en blâmais les coupables.
Le grand visir cherchera sans doute à calmer les esprits; il ne parviendra qu'à les aigrir; le mal gagnera insensiblement toutes les classes, jusqu'aux journalistes (car il s'en trouve dans cette capitale comme ailleurs); ils finiront par le blâmer, et chaque gazette du soir répétera à l'envie ,: Toile ! toile /...
La feuille privilégiée du grand visir rapportera ses articles mensongers ; il voilera la vérité à son souv^> rain; ce prince ne rêve que le bien de ses peuples, mais il est forcé de s'en rapporter à ceux qui se font un plaisir d'abuser de sa confiance.
Qui sait si quelque jour il ne faudra pas prendre des moyens pour apaiser les murmures des graïadâ,. et prévenir le soulèvement de toutes les classes de la so-ciété ? Déjà on a procédé avec rigueur contre de petits tanhis qui espèrent bien sUle^fer au pouvoir suprérhe. Le grand visir avec le chef qui commande après luit ont voulu les faire exiler; mais les cadis si^rieurs ont rempH leur devoir sans trahir leur conscience ; et les trois prisonniers, dont l'un était secrétaire des deux autres, sont sortis de prison aux cris de l'allégresse générale * ; et leurs ennemis tremblèrent*
Les chefs principaux de l'une des villes qiû touche aux portes de cette eapitak méridionale ifurent très-
* Allusion à MM. les vicaires-généraux du diocèse de Gand.
(«79)' mal ^ms par le grand visir ; pour la forme uniquement on eut lair d'en référer au conseil aulique, ces nobles défenseurs des droits du peuple furent arrêtés , même livrés aux tribunaux; ils osèrent supplier le souverain de leur épargnef les honneurs du triomphe ! L un d eux resta comme otage des deux autres; son innocence était tellement démontrée dans le pays , que d une voix unanime il fîit rétabli , ainsi que lavaient été ses confrères , dans ses nobles fonctions *. Le peuple lui décerna des couronnes ; le grand visir et son cadi général en frémirent de terreur.
Enfin arriva pour moi ce jo\ir où je devais paraître devant le peuple de Bjsance; je fris amenée des Sept Tours dans un char hermétiquement fermé ; deux j?tnissaires en assiégeaient rintérieiu* ; je comparus à la banre du tribunal suprême; on me désignait par« tout comme une victime. C'en était assez pour fixer l'attention publique ; on daigna , cette fois-là , me prêter Foreille. Je plaidai ma cause, je la gagnai^ et je fis trembler mon adversaire ; j aurais pu , si je l'eusse voulu , implorer le témoignage du grand visir , des pachas , des hachas, desagas, et des dames les plus illustres de Bysance, des officiers supérieurs de l'armée ottomane, des envoyés de diverses provinces, etc., etc,, je ne fis comparaître personne (excepté les onze témoins,
*AllasionàM. Hennequin, membre de la régence deMaestrecht.
soi - disant accusateurs , et qui n'étaient qu admirateurs), je les interpellai moi-même; lauditoire était immense et brillant; chacun venait applaudir à mes observations. Je fus acquittée , Fallégresse et lenthousiasme furent au comble; les cris, les applaudissemens , le délire , étaient universels ; mon nom volait de bouche en bouche, ceux de mes puissans persécuteurs furent répétés , mais dans un sens contraire ; si la prudence n'avait cessé de me diriger pendant tout le cours de ma procédure, vu l'exaltation où étaient les esprits , j'aurais pu opérer un grand mal. Les moindres causes amènent souvent les plus fâcheux événemens. L'exemple de Masaniello me revint à la mémoire; si j'avais été assez imprudente pour dire à ce peuple immense, rasseniblé sur mes pas : « Ma persécution est le fruit des conseils salutaires que j'ai donnés à Vhomnie a la bourse ainsi qu*a V homme a la balance^ ; voilà le fruit que je recueille de m'être opposée , de tout mon pouvoir, aux taxes nouvelles qu'ils veulent faire peser sur cette admirable Bysance », je laisse à penser aux plus sages le mal que ce peu de mots aurait pu produire sur des hommes dans le délire, surtout si j'avais ajouté.... mais je respectais le sultan et les princes ses fils. Pour un grand visir , un cadi général , un très-petit mufti et une abeille de cour, je ne devais point allumer d'incendie ; je sais oublier sincèrement le passé,.je n'impose l'ingratitude à personne 3a • aussi , je restai calpie
* La Sibylle aux congrès d'Aix ^ la» Chapelle f etc. Pages 317 à aao.
( i8i ^ et remerciai les étrangers qui vinrent en foule me féliciter d avoir échappé à la dent meurtrière du basilic titré; mais le Grec reparut bientôt, il venait me donner les renseignemens les plus précieux.
J'en profiterai ; et je jure , pour cette fois , que si Ton m'emprisonnait de "nouveau pour avoir osé publier, en 1822 , que ( le 28 septembre 1818 ) on voulut me dérober mes effets aux portes de Bysance ; qu'une seconde fois, en 1821 (18 avril), on s'est emparé de ma personne pour me faire juger et condamner comme coupable de magie ^ je saurai éclairer le sultan, les princes ses fils et les fidèles croyans ; et je commencerais par leur dire :
Il m'est permis de braver mes ennemis et de ne pas leur répondre ; car j'ai composé des livres , et toute femme auteur est inflexible quand on l'outrage , pourvu qu'elle possède la science du maître : cela devrait paraître démontré aux yeux du grand visir.
Or cet homme n'est pas la lumière de son siècle, le Confucius de l'Europe , le législateur des rois. A-t-il de la générosité ? Non ; car il devrait pardonner à ses ennemis ; et moi , pour avoir cherché à l'éclairer , et même à le garantir du péril, il me poursuit avec un acharnement sans exemple; il me force à lutter contre sa puissance avec im courage qui l'irrite.
Et pourtant il se dit l'ami de votre auguste famille. Cette prétention ne me semble pas appuyée d'une ma^.
ftière indubitable * ; car, pour maintenir un royaume en paix, il ne faut rien bouleverser ; il faut prévoir lavantage ou rinutilitë des iamines. On est hirieux de ce que la prescience d'une sibylle annonce le naufrage : le grand artdu visir est la dissimulation ; mais pourraM:-il long-temps vous en imposer? ô Princes ! Déjà certain pacha a son rapport tout prêt ; il prétend connaître les ressorts qui font mouvoir ces excellentes pensées. O siècle ! ô temps! ô mœurs ! ô honte pour cet empire, que de ramper sous le joug de la ruse , enveloppée d un changement de décoration qui est prêt à s opérer au premier signal du traître !
Heureusement on me constituera de nouveau prisonnière d'état pour le rassurer... J'entends sa terrible menace,... J^ ordonne? ai qu* elle soitjugée^ condamnée^ ren'fermée ; sa voix ne pourra plus désormais se faire entendre 5 et tout appel à la clémence royale ** lui sera même interdit.
Et je me réveillai dans un trouble inexprimable à décrire, et je m'écriai : Lorsqu'oïi commence à spuflrir, on a toute sa force , -et Iç temps encore ne l'a point
* SemblaUe aux Nardude et AU^ Xî^lài » fl «entait l^ât^u , pourYH i|ue Néron eut ès& places à ddimeK
** Je ne connais pofint de plus beau ^ait , dans Toraison de Cicéron pour Ligarius , que celui où il dit k César , peur le porter à la clémence : « Vous n'avei reçu rien de plus |;randde la fortune , que le pouvoir de coBserver la vie ; ni rien de meilleur de la nature , que la volonté de le faire ».
( i83 ) affaiblie; mais, apr^ de longues peines, on ne peut plus recommencer ime carrière de douleurs, parce qu'on se crouye épuisé par une trop longue infortune. Jai d'abod^d, âTCC courage, avec constance, soutenu le poids de mon adversité; mais jai vu mes maux s'accroître et se multiplier chaque jour. Je ne vois plus mes amis qui feraient toute ma joie ; -je ne suis environnée que de gardiens ajEEreux et d osmanlis barbares. Bysance serait-elle menacée ? Cependant, je suis encore loin de répéter ici avec Horace :
« Vaisseau infortuné, de nouveaux orages vont encore t'entraîner au milieu des flots. Hélas ! que faistu ? tiens-toi ferme dans le port. Ne vois-tu pas tes flancs se dégarnir de rames, ton mat brisé par les aquilons , et les antennes gémissant sous leurs efforts ? Tîe vois-tu pas que, sans lappui de. leurs ancres, les navires ont peine à résister à la mer en Jurie ? Tu n'as plus tes voiles entières , tu n'as plus de dieux qu^ tu puisses invoquer dans la crainte d'un nouveau naufrage. £n vain le Pont te donna la naissance ; enfant de ses fopéts célèbres, tu vanteras inutilement son nom et ton origine; des poupes embellies de peintures ne rassurent point le pilote alarmé. Ah ! si tu ne veux pas, servir de jouet à la fureur des vents , fuis le danger. O toi qui me donnas de si cruels ennuis , aujourd'hui rol)jet de mes regrets et de mes vives inquiétudes, évite surtout les mers qui séparent les Cyclades ! »
J'attendais le jour avec la plus vive impatience, pour revoir, à travers mes barreaux, diverses scènes pjus
désastreuses les unes que les autres. Parmi les per<^ sonnes qui s'offraient à mes yeux , j'apercevais quelques Belges sensibles au malheur ^ ; je me retraçais dans la mémoire ces scènes du passé ; je les comparais au présent ; je me disais : Quoi ! c'est moi qui , tout à l'heure , | me trouvais à Bysance, honorée des suffrages des peuples (et libre surtout). Aussitôt je levai la main sur ma tête pour voir si j'avais réellement conservé m?i raison : mon domaine alors était une petite chambre à la maison d'arrêt de Bruxelles ; j'étais sous le poids du jugement de Louvain , en appel à la cour supérieure
* Je voudrais pouvoir douter d'un fait dont j'offre ici la preuve irrécnsable, le rapport est d'une personne digne de toute confiance.
Une très-grande dame de Bruxelles écrivit à M. le procureur général qu'elle était Tune des causes de mon voyage en fielgique. « Madame , répond l'insensible magistrat à son envoyé , dites bien à la duchesse de L*** G^* , que si elle veut visiter sa protégée en prison , cela ne me regarde pas. 3îademoiselle Le Normand sera jugée comme une autre ; reprenez cette lettre, dont je n'ai remarqué que la signature*. Une altération alors s'opère dans tous les traits de M. le vicomte , il ne peut dissimuler son trouble ; on remarqua qu'en écrivant sur cette même lettre , avec un crayon , le nom de M. l'avocat général Spruyt 33, sa main tremblait , son cœur battait plus fort qu'à l'ordinaire ; il pensait alors à m'en-
voyer à Vîlvorde , expier ma célébrité ; selon lui rien ne doit résister aux efforts de l'art conduit par le génie et pourtant
une captive victime des persécutions les plus extraordinaires allait
voir son cachot s'ouvrir à Bruxelles, au cri de l'allégresse générale.
Un sage procureur général évite de blesser les cœurs par la
( i85 ) du Brabant méridional ; et tout à l'heure je me croyais certaine que mes ennemis ne pouvaient plus
me nuire *.
• O délateurs ! monstres de ma patrie ,
Monstres nés de Fenfer , allons ! rentrez-y tous ?
partialité de ses jugemens , et les gagne par la facilité de ses audiences.
* Les ordres les plus formels étaient donnés par M. le procureur général , pour m*empécher de communiqner avec personne ; un homme très-distingué trouva cependant le moyen de pénétrer dans l'intérieur de cette prison pour m*y rendre visite ; Tamitié se servit d'un adroit subterfuge , elle m'envoya deux étrangers domiciliés à Bruxelles , sous prétexte de me fournir des eaux minérales; ils furent chargés par elle!' de m'^courager et de m'apprendre le résultat de l'opinion de certains personnages : je me ' doutai sur-le-champ quelle était l'importance de leur mission ; ce n'était qu'avec une peine extrême qu'ils avaient pu obtenir de de M. Spruyt l'autorisation d'un entretien avec moi , encore devait-il avoir lieu en présence d'un témoin. Tandis que cet argus mercenaire cherchait à graver dans sa mémoire et les demandes et les réponses , la conversation s'engagea en langues anglaise' et itahenne ; je répétai ce mot : patienza. Je m'amusai beaucoup de l'invention, et surtout de l'étonnement où était ce geôlier ; interrogé bientôt par des prisonniers sur l'importance de la révélation qu'il allait faire au greffe : « D'honneur , leur répond-il , je demeurais immobile : d'une main, mademoiselle Le Normand agitait les attributs de la magie , de l'autre elle saluait avec un air d'hilarité ceux qui étaient venus la voir; je n'ai pu rien comprendre à leurs discours , et pourtant ils se parlaient tantôt latin , tantôt allemand ; ils s'entretenaint sans doute ou des Grecs ondes Turcs, le nom de l'Angleterre a même été prononcé.