‹ Souvenirs de la campagne de la Marne en 1914Chapitre 1 sur 28 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

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THE LÎPRARY

iiKIGIiAI YOi;:^{; INIVERSITÏI

PROVO, UTAH

Le colonel général baron von Hausen a commandé la III* armée allemande depuis sa formation, le 3 août 1914 jusqu'au 12 septembre 1914, date à laquelle une sérieuse atteinte de typhus l'éloigna du front. Cette troisième armée (XP, Xll° et X1X° corps actif, Xll« corps de réserve) était entièrement saxonne ; le général von Hausen affirme qu'en publiant ses souvenirs, il a voulu la défendre contre les bruits fâcheux qui avaient attribué à sa conduite le repli général des armées allemandes en septembre 1914.

Le récit du général von Hausen est intéressant à comparer avec celui du général von Biilovv (1), commandant la 11° armée, et qui était son voisin de droite ; du général von Kluck (2), qui commandait la I" ar-

(1) V. BûLow. — Mon rapport sur la bataille de la Marne, un vol. in-16.

(2) A. VON Kluck. — La Marche sur Paris, un vol. in-8.

mée formant elle-même l'extrômc droite de l'armée allemande ; le témoignage du major général von Tappen, chef du bureau des opérations du Grand Quartier Général allemand, et du général von Kûhl (1) chef d'Etat-Major de la P® armée. Von Kluck confirme et précise les témoignages des commandants des I", II" et III® armées. La bataille des frontières et la bataille de la Marne apparaissent ainsi clairement vues de l'aile Est des armées allemandes.

Par l'ouvrage du général Lanrezac (2), commandant la 5** armée française, nous savons dans quelles conditions la droite française s'est repliée après la bataille de Charleroi : c'est par l'ordre du général Lanrezac, dont la droite se trouvait en l'air, par suite du recul de la 4* armée sa voisine ; menacé d'être tourné et coupé, il dut chercher en arrière la liaison avec Temsenble des armées françaises.

Par l'ensemble des publications nouvelles du côté allemand, nous allons saisir le moment où le repli allemand, aveu de la défaite, a été ordonné.

(1) GÉNÉRAL VON KuHL. — Le grand Etat-Major allemand avoTit et pendant la guerre mondiale. Analyse et traduction de l'ouvrage par le Général Douchy, un vol. in-8.

(2) GÉNÉRAL Lanrezac. — Le plan de campagne français et le premier mois de la guerre, un vol. in-16.

Ces quatre volumes ont été publiés dans la «< Collection de

MÉMOIRES, ÉTUDES ET DOCUMRNTS POUR SERVIR A l'hiSTOIRK DE LA GUERRE MONDIALE », PajTOt, Paris.

Dans le grand mouvement de conversion de la droite allemande à travers la Belgique, les l"^ et 11' armées déployaient leurs mouvements sur la rive gauche de la Marne ; Liège pris et Xamur investi, elles se portaient sur la Sambrc, de Namur à Gharleroi, pendant que la 111" armée Von Hausen atteignait la Meuse, de Namur à Givet. La o" armée Lanrezac s'alignait le long de la Sambre, et se trouvait ainsi dans une tenaille formée par les V', II® armées déployées face au sud, et la 1II« armée déployée face à l'ouest. La gauche de l'armée Lanrezac n'avait qu'une liaison insuffisante avec la p'etite armée anglaise du maréchal French, sa droite était gardée par une division de réserve qui détendait les passages de la Meuse, face à l'est, et avait devant elle les quatre corps d'armée saxons.

Le Haut Commandement allemand se rendait parfaitement compte des avantages que présentaient la base en équerre qui se trouvait à sa disposition dans cette partie du front. Son ordre du 20 août portait : « l'attaque de la 11^ armée contre l'ennemi à l'ouest de Namur devra coïncider avec l'attaque de la IIl" armée contre la ligne de la Meuse, de Namur à Givet, les commandants d'armée se concerteront à cet effet ». A cette date le général von Hausen croit qu'il a devant lui les l", 2« et peut-être le 10® corps français ; et le général von Bulow pense n'avoir affaire qu'à trois divisions de cavalerie. C'est seulement le 23 que le concert près-

crit par le G. Q. G. allemand a pu se réaliser, et la

IIP armée s'engage.

Nous saisissons mal, dans les Souvenus du général von Hausen, le motif de ses lenteurs et de ses indécisions pendant cette journée. Il avait pris pied sur la rive gauche, en cinq ou six points différents, et paraissait attendre que l'avance de la 11^ armée facilitât le passage de ses gros. La XXIV® division qui était seule en force sur la rive gauche, s'était emparée d'Onhaye, qui commandait tous ces passages entre Hastières et Dinant, et aurait pu faire tête-de-pont pour toute la III* armée ; mais elle s'en laissa débusquer par deux bataillons de la 8* brigade, envoyés à la rescousse par le général d'Esperey. Le général von Hausen, sans doute mal renseigné par ses subordonnés, affirme à tort que cette division a cédé le terrain devant « des forces supérieures ».

Une division du XIX^ corps sous le commandement du général Gôtz von Olenhusen, avait reçu la mission de forcer le passage de la Meuse, au sud de Givet. Ce mouvement aurait pu séparer complètement les 4^ et 5® armées françaises, et cette rupture de front eût été grosse de conséquences. Mais il se laissa amuser par quelques arrière-gardes sur la rive droite de la Meuse, s'arrêta à Fumay devant cette rivière qu'il ne franchit qu'après beaucoup d'hésitation ; sur la rive droite, sa marche fut retardée les jours suivants par

quelques compagnies d'un régiment de réserve qui lui disputèrent adroitement le terrain. En résumé, dans la bataille de Gharleroi, la III* armée allemande ne joua pas le rôle auquel l'appelaient sa position stratégique et la prédominance de ses forces, mais sa présence en arrière du flanc droit de Parmée Lanrezac constituait une menace, qui, jointe au recul des Anglais en arrière de Mons. plaçait la S*' armée française dans la situation la plus dangereuse, d'où elle ne pouvait échapper que par une prompte retraite qui commença le 24.

Pendant la bataille do la Marne, l'armée saxonne combattit avec une grande bravoure et obtint quelques succès, mais ces succès se déroulaient loin du point critique oîi se décidait le sort de la bataille, et comme ils n'étaient pas suffisants pour amener une rupture du front, la III*' armée dut se replier par ordre en même temps que la ligne allemande.

Le Haut Commandement allemand, en approuvant le mouvement de von Kliick qui obliquait vers le sudest et négligeait Paris, avait prescrit l'échelonnement de la I""® armée au nord de la Marne, et aux I* et W armées un changement de front vers Touest^ qui aurait eu pour résultat de couvrir le flanc droit des armées d'invasion pendant qu^elles eussent anéanti le centre fran-

çais. Mais ces ordres étaient donnés alors que la V^ armée avait déjà franchi la Marne, et seul un corps d'armée se trouvait disponible pour s'opposer au premier mouvement de l'armée Maunoury vers l'Ourcq le S septembre. Dès le 7, von Kluck se trouva obligé de ramener de sa gauche à son extrême droite, les 11® et IX' corps ; de ce fait un trou se forma entre les P" et II® armées. Le IX^ corps avait d'ailleurs été fortement bousculé le 6 vers Escardes-Courgivaux, et le VII*' qui le remplaçait dans la ligne de bataille continuait à céder le terrain devant les attaques françaises. La gauche de l'armée d'Esperey remportait donc un succès tactique en refoulant la droite de l'armée von Bûlow, et les trois corps de l'armée britannique n'ayant devant eux que la cavalerie von der Marwitz, s'avançaient en accentuant ce mouvement de débordement et en menaçant en môme temps la droite et les arrières de la I" armée von Kluck.

Le 8 septembre, von Bûlow n'a plus qu'une ressource : organiser la retraite à laquelle il vient d'être contraint. C'est à ce moment qu'arrive à son quartier général le lieutenant-colonel Hentsch (agent de liaison du G. Q. G.), qui approuve cette décision et, d'accord avec von Bûlow, en tire toutes les conséquences : c'est le repli général qui s'impose. On lira dans l'étude critique de M. Frédéric Kircheisen le récit de son entrevue avec le général von Kûhl dans l'après-midi

du 9, d'après le journal de marche de la P® armée.

Le lieutenant-colonel Hentsch apporte la communication suivante : « La situation n'est pas favorable, la V® armée est fixée devant Verdun, les VP et VIP devant Nancy et Epinal, la II* armée n'est plus que scorie. La retraite derrière la Marne est inévitable. L'aile droite de la IP armée na pas rétrogradé, lyiais a été refoulée. 11 est donc nécessaire de décrocher les armées toutes à la fois et les ramener : la IIP' au nord de Châlons ; les 1V« et V'' par Glermont-en-Argonne et sans perdre la liaison sur Verdun. La I'"' armée doit donc aussi reculer, direction Soissons, Fère-en-Tardenois, au pis aller plus loin, môme sur Laon, La Fère ».

En outre, le 10 à la première heure, le général von Bùlow, envoyait au G. Q. G. la communication suivante : « D'accord avec Hentsch, la situation est jugée comme suit : Retraite de la P* armée derrière l'Aisne, commandée par situation stratégique et tactique. IP armée doit appuyer I"^ armée au Nord de la Marne, faute de quoi aile droite des armées sera enfoncée et enroulée... ». Le Haut Commandement répondait immédiatement en subordonnant la P*' armée au commandement de lalP et, dans l'après-midi, donnait ses ordres de repli aux IIP, IV" et V* armées : la bataille de la Marne était gagnée.

Le général von Hausen nous raconte les rudes combats que son armée saxonne renforcée d'une divi-

sion de la Garde, livra du 6 au 10 septembre à la 9« armée française. Il a raison de dire que ni lui, ni son armée, n'ont aucune responsabilité dans le repli sur la rive droite de la Marne, mais il s'avance un peu quand il affirme que « le 9 septembre il était en train d'ouvrir au centre du front ennemi une brèche qui aurait peut-être suffi pour changer la face des choses ». Après avoir rompu de quelques pas, le général Foch se trouvait à même d'opposer à l'attaque qui se préparait une résistance renforcée. Son voisin le général d'Esperey avait déjà mis à sa disposition le 10^ corps, et il pouvait dire à ses troupes le 9 dans un ordre célèbre « la situation est excellente... j'ordonne de nouveau de reprendre Toffensive ». Le général von Hausen était donc fort loin de la décision qu'il croyait entrevoir.

En réalité Tévénement s'était produit ailleurs : à la gauche de l'armée d'Esperey qui s'avançait par Escardes, Montmirail, Thillois. Les témoignages allemands que nous venons de citer sont formels : « L'aile droite de la II" armée n'a pas rétrogradé, mais a été refoulée... »

« II® armée doit appuyer P" armée au nord de la Marne, faute de quoi aile droite des armées serait enfoncée et enroulée »

Les dernières publications allemandes, et en particulier les Souvenirs du général von Hausen ne pré-

sentent pas seulement l'intérêt de nous fixer enfin sur les manœuvres et le moment qui ont décidé la Victoire de la Marne ; nous y constatons également les fautes d'organisation et de commandement qui ont fait pencher du côté français le plateau de la balance. Le G. Q. G. allemand placé à Coblence, puis à Luxembourg, était trop éloigné pour apprécier sainement la situation, prendre ses décisions en connaissance de cause et donner ses ordres à temps. Chacune des armées manœvrait pour son compte avec des liaisons tout à fait insuffisantes avec ses voisines, et avec l'arrière. La mésintelligence entre les commandants d'armée est flagrante ; elle se constate journellement dans les ouvrages de von Kliick, von Biilow et von H ausen. Dans ces conditions, la subordination momentanée d'un Etat-Major d'armée à un autre n'était qu'un palliatif insuffisant.

Le général von Hausen aurait souhaité qu'un commandement de groupe d'armées coordonnât l'action des V°y Ils 111° et IV'' armées allemandes. Il hésite à affirmer si cette organisation du groupe d'armées doit être permanente ou simplement occasionnelle et prise en vue d'opérations déterminées, mais paraît pencher pour la première solution.

Au cas particulier, le commandement de l'aile droite allemande aurait dû être organisé. L'éloignement du Grand Quartier Général, et la difficulté des liaisons, encore bien imparfaites au début de la campagne,

rendait le Groupe d'armées indispensable. Par contre, l'expérience a montré au cours de la dernière guerre que la permanence de cet organe si lourd est à rejeter absolument. Dans les armées allemandes, il a surtout servi à placer dans une situation honorifique les membres des familles régnantes : Kronprinz Allemand, Kronprinz de Bavière, duc de Wurtemberg. Les questions de personnes jouent un rôle capital. On voit le Kronprinz prendre le commandement direct des attaques contre Verdun en février 1916, par dessus la tête du commandant de l'armée, puis, le succès tardant à couronner ses efforts, il organise un commandement des attaques sur la rive droite et un autre sur la rive gauche de la Meuse. En mars 1918, Liidendorff choisit un terrain d'attaque à cheval sur deux commandements de groupes d'armées : ceux des deux Kronprinz. « Je tenais à exercer la plus grande influence sur la bataille, dit-il dans ses Souvenirs de guerre, ce qui était délicat quand elle était dirigée par un seul groupe d'armées, toute intervention était dans ce cas trop facilement taxée d'ingérence oiseuse de l'autorité immédiatement supérieure », (1) et, tout en se défendant d'être courtisan, il étale une joie sans mélange

(1) Erich Ludendorff. — Souvenirs de guerre avec préface du GÉNÉRAL BuAT, 2 vol. in-8 de la Collection de mémoires, études et

DOCUMENTS POUR SERVIR A l'hISTOIRE DE LA GUERRE MONDIALE, PayOt,

Paris.

« d'amwier son Altesse Impériale le Kronprinz à prendre part à la première grande bataille offensive sur le front occidental ». En outre, le Haut Commandement avait à diriger sur des fronts très éloignés : Pologne, Galicie, Roumanie, Italie, des opérations qui concentrèrent à certaines époques toute son attention.

Mais sur le iront français, qui diminuait d'étendue à mesure qu'augmentait le front anglais, et où l'intérêt dynastique n^existait point, le groupe d'armées n'a eu que des inconvénients. La volonté du général en chef ne se transmettait pas avec toute son énergie, son action s'en trouvait retardée et émoussée. Dans la guerre moderne l'armée est un organisme de plus en plus compliqué et qui exige un personnel de plus en plus nombreux ; lui superposer inutilement un autre organisme au moins aussi compliqué avec un personnel au moins aussi nombreux, qui tous deux ne vivent qu'au détriment des armées, c'est une faute.

Le groupe d'armées ne sera donc qu'une organisation de circonstance, créé dans un but de coordination, et avec un état-major très restreint (1).

Dans ses Souvenirs, le colonel général von Hausen se plaint de la morgue prussienne et déplore qu'après

(1) GÉNÉRAL Mangin. Comment finit la fjiierre, — page 3 16 (chez Plon\

son départ de Tarmée saxonne, le Haut Commandement Tait morcelée sans motif militaire. Guéri en mai 1915, il ne fut plus employé au cours de la campagne, et c'est sans invraisemblance qull attribue cet ostracisme à la volonté de donner la préférence, dans les hauts postes de commandement qui étaient sans cesse créés, aux généraux prussiens et bavarois, pendant la guerre comme pendant la paix, et il ajoute.: « Le représentant de l'armée saxonne n^'a pas pu avoir le dessus sur le G. Q. G. et le Cabinet prussien ». Il affirme que les troupes saxonnes ont été très péniblement impressionnées par cette injuste déconsidération qui paraissait peser sur leurs chefs.

En dehors des faits purement militaires, il cherche à justifier les troupes saxonnes des atrocités qu'elles ont commises en Belgique, notamment à Dinant, et il voit partout djes francs-tireurs, môme dans le département de l'Aubo. La fatigue des longues marches, les grandes chaleurs, l'émotion des premiers combats mettaient les troupes dans un état de surexcitation perveuse qui les prédisposaient aux suggestions collectives de leur méfiance naturelle; les bruits répandus avec intention étaient donc accueillis sans contrôle, et la pratique de fusiller sans jugement et d'incendier sans enquête, fut établie par le Haut Commandement ; le viol et le pillage s'ensuivirent très naturellement dans la troupe.

Les troupes saxonnes se montrèrent particulièrement barbares. En très grande majorité protestantes, elles s'acharnèrent contre les couvents et les prêtres isolés. Il est presque toujours impossible de déterminer à distance le prétexte de chaque cruauté. Les notes journalières que la plupart des soldats inscrivirent sur des carnets de route au début de la campagne sont tombées entre les mains de troupes françaises, et c'est une source de renseignements précieux. Nous savons par exemple qu'au charmant petit village Le Gué d'Ossus, un cycliste tomba maladroitement et lit partir un coup de fusil ; ce fut le signal du massacre et de l'incendie du village. En reprenant le village d'Onhaye nos troupes trouvèrent le cadavre du bourgmestre près de son coffre-fort éventré.

Le but avoué du Haut Commandement allemand était de propager la terreur en provoquant la fuite des populations épouvantées, et de démoraliser ainsi successivement la Belgique et la France. Il pensait de cette façon arriver plus vite à la paix.

On lira avec intérêt l'étude critique de M. Frédéric Kircheisen qui contient des vues générales sur l'ensemble des opérations. Le lecteur mettra lui-môme au point le récit de la bataille de Gharleroi et de la bataille

de la Marne. L'auteur interprète les événements d'une manière bien curieuse et il a beaucoup de peine à sortir des contradictions qu'il accumule. Mais parmi ses erreurs de faits il faut signaler cette affirmation que les troupes et le commandement français n'ont pas considéré la bataille de la Marne comme une victoire au moment oîj elle s'est livrée.

Il est vrai que le communiqué français, très modeste a toujours eu peur du mot « Victoire », mais ni le pays ni l'armée, ni ses chefs, ne se sont trompés sur la signification des événements qui se sont déroulés du 6 au 13 septembre. Les troupes françaises ont eu le sentiment de la victoire à partir du moment où elles ont fait demi-tour pour passer à l'offensive. Beaucoup d'unités n'avaient pas encore combattu et brûlaient de le faire ; d'autres n'avaient remporté que des succès et cependant s'étaient trouvées entrainées dans le mouvement général de repli dont l'exécution s'était imposée au Haut Commandement. Le recul de l'ennemi devant leur progression n'a fait qu'accentuer ce sentiment.

Quant au Haut Commandement, le général d'Espe rey disait à la 5" armée : « Soldats, sur les mémorables champs de Montmirail, de Vauchamps et de Champaubert, qui, il y a un siècle, furent témoins des victoires de nos ancêtres sur les Prussiens de Blûcher, votre vigoureuse offensive a triomphé de la résistance des Allemands ; ce premier succès n'est qu'un prélude »,

Le général Maunoury disait à ses troupes : « Grâce à volts, la Victoire est venue couronner )ios drapeaux». Enfin l'ordre du jour du général Joffre du 12 septembre a été publié dans le monde entier : « La bataille qui se livre depuis cinq jours s'achève par une victoire incontestable. La retraite des I'% Il^etlII^ armées allemandes s'accentue devant notre gauche et notre centre. A son tour la IV" armée ennemie commence à se replier au nord de Vitry et de Sermaize. Partout l'ennemi laisse sur place de nombreux blessés et des quantités de munitions, partout on fait des prisonniers ; en gagnant du terrain, nos troupes constatent la trace de l'intensité de la lutte et l'importance des moyens mis en œuvre par les Allemands pour essayer de résister à notre élan. La reprise vigoureuse de l'offensive a déterminé le succès, tous officiers, sous-officiers et soldats avez répondu à mon appel, vous avez bien mérité delà Patrie. »

Général Mangin.

A VERTÏSSEMENT

Tôt ou tard la guerre mondiale devait éclater. Les armées étaient équipées, les caisses remplies, et on ne manquait pas d'hommes. Partout en Europe régnait le mécontentement, par suite du développement excessif de la civilisation. Il suffisait d'une étincelle pour amener Fexplosion, L'étincelle fut l'assassinat du prince héritier d'Autriche par un fanatique.

La diplomatie allemande, à vrai dire la diplomatie d'un seul, a obtenu ce résultat que, haïs et craints, nous nous trouvâmes à peu près isolés quand éclata la guerre mondiale. Un pays dont la situation géographique est aussi défavorable que celle de l'Empire allemand n'aurait jamais dû s'exposer au danger d'être contraint de faire la guerre sur trois fronts. Que la prochaine guerre dût être une guerre économique, c'était à prévoir. Et une telle guerre exige non seulement des hommes, mais aussi du fer, du charbon et des matières premières de toutes sortes, dont seuls disposent la Grande-Bretagne, les Etats-Unis d'Amérique, la Russie, la Chine et le Japon. Et aucun de ces pays ne manqua dans les rangs de nos adversaires !

Coupés de l'Océan, du câble sous-marin, privés de la plupart des matières premières, nous devions suc-

â4 AVERTISSEMENT

comber. Nous devions, comme le disait Kitchener, vaincre jusqu^à en mourir !

Comme il fallait s'attendre, dans une guerre future, à un règlement des comptes avec l'Angleterre — car c'était là le principal ennemi de l'Allemagne — à laquelle se joindrait aussi la France avide de revanche, c'eût été pour nous une question vitale de nous rapprocher de la Russie.

Mais on préféra s'allier à l'Autriche-Hongrie, déchirée par des luttes de races, et même conclure une alliance avec l'Italie, qui n'attendait qu'une occasion pour se soustraire à la tutelle allemande. Le lait que ce pays devint aussitôt esclave de l'Entente, et que plus tard il implorera certainement le pardon de l'Allemagne^ ne peut être pour nous autres, Allemands d'aujourd'hui, qu'une bien faible consolation.

On ne peut pas non plus épargner à l'Etat-Major Général prussien le reproche d'avoir, dans son orientation politique, trop compté sur l'Office des Affaires étrangères et de s'être engagé dans une guerre où les chances de gagner étaient pour nous presque nulles.

On peut affirmer sans crainte que, malgré nos innombrables victoires, rien ne s'est réalisé de ce qu'on avait désiré et espéré. Seul un miracle pouvait nous sauver. Mais le miracle ne s'est pas produit. L'Autriche- Hongrie s'affaissa et la Russie entra en lice quelques semaines plus tôt que nous ne l'avions supposé. Et ainsi l'édifice savamment érigé à l'ouest s'écroula aussi.

A cela s'ajoutèrent, au début de la guerre, les fautes, du type le plus élémentaire, dont l'Etat-Major Général

prussien se rendit coupable. Et c'est ainsi que dès septembre 1914 nous perdîmes la guerre non seulement en France, mais en Galicie et en Prusse-Orientale, car les destinées de l'Allemagne et de l'Autriche étaient étroitement liées. Et c'était doublement dur pour nous.

L'armée et le peuple avaient attendu une décision rapide dans l'ouest. On avait annoncé victoires sur victoires et on les avait bruyamment célébrées à Tintérieur. Puis les communiqués cessèrent, faisant place aux légendes.

. Les Français « complètement battus » avaient résisté et avaient passé à l'offensive. Sur la Marne, on en vint à une lutte de quatre jours, après laquelle les armées allemandes, sans être battues, commencèrent la retraite et occupèrent de nouvelles positions.

Le Haut Commandement allemand n'a jamais rien voulu savoir d'une bataille de la Marne. Nulle part on ne trouve ce nom. Et pourtant il est devenu aussi connu dans le reste du monde que le mot « boche », le sobriquet international forgé en France pour nous désigner, nous autres Allemands. Nous seuls nous ne le connaissons pas, comme nous ne savons pas non plus combien on nous hait....

Dans les fascicules publiés par l'élat-major allemand sur la guerre mondiale, il est bien question des combats sur l'Ourcq, mais jamais de la bataille de la Marne. Une défaite est une conception qui n'existait pas avant 1918 dans le vocabulaire de TÉtat-Major Général allemand. En décembre 1915, le premier en Allemagne, je publiai une brochure sur les batailles de la Marne, mais elle fut interdite quelques jours après son

26 AVERTISSEME^ÎT

apparition (1), bien que j'y représentasse absolument

notre point de vue.

Les faits y parurent si bien présentés qu'on crut à Fétranger qu'il s'agissait d'un récit officiel de TEtat- Major allemand, sortant de la plume d'un officier de l'eniourage de Moltke ou de Kluck.

Gomme les hautes sphères militaires évitaient scrupuleusement de laisser transpirer quoi que ce fût au sujet des événements qui se déroulèrent en France au commencement de septembre, il était très compréhensible que toutes sortes de légendes se répandissent dans le peuple allemand.

Il eût été facile à l'État-Major de les infirmer.

Mais au contraire il désirait que l'opinion publique restât sur une fausse piste.

Pour beaucoup ce fut fort à propos que, au cours de la marche en avant, le chef de la 3' armée, le colonelgénéral baron von Hausen, tomba gravement malade du typhus, et fut, de ce fait, relevé provisoirement de son commandement le 12 septembre.

L'Empereur avait attendu jusqu'au 10 septembre pour lui exprimer télégraphiquement « ses félicitations pour ses succès obtenus dans des circonstances particulièrement difficiles », félicitations qu'il voulait d'abord lui apporter personnellement.

Le baron von Hausen qui, aujourd^iui encore, malgré les épreuves de ces cinq pénibles années, se trouve

(1) Mais à l'étranger aussi elle Ut grande sensation et, à l'instigation du gouvernement belge, fut traduite en français sous le titre : « Les batailles de la Marne, par un officier dEtat-Major allemand ». — J'écrivis à ce moment cette étude à Genève.

dans les meilleures conditions intellectuelles et^îliysiques, avait, après son complet rétablissement, un droit particulier à un poste en rapport avec ses hautes capacités militaires.

Du fait qu'on ne le lui accorda pas, bien qu'à différentes reprises il eût demandé à être rappelé à l'activité, on peut conclure qu'on était heureux d'avoir trouvé un bouc émissaire.

Les créateurs de légendes firent un rapprochement naturel entre la mise en disponibilité du baron von Hausen, en septembre 1014 et les échecs sur la Marne, dont le Haut Commandement d'alors fut la seule et unique cause. Et ainsi l'on en arriva à rendre la 3^ armée et son chef responsables de la bataille perdue.

Que d'absurdités j'ai entendu raconter à ce sujet, même par des gens raisonnables. Chacun prétendait m'informer exactement de tout ce qui s'était alors passé sur la Marne. Un jour, on m'assura très sérieusement — et ce fut le propos le plus extravagant que j'entendis — que plus de 20.000 Saxons avaient été faits prisonniers au camp de Châlons. Chose étrange d'ailleurs, nos ennemis eux-mêmes n'en savaient rien. Il est établi par les documents que le nombre des disparus de la 3= armée — y compris donc les morts et blessés non retrouvés — ne s'élevait guère à plus de 3.000 hommes.

Occupé à écrire une histoire de la guerre, j'ai cherché à réunir tous les matériaux, même ceux que nos adversaires ont ou n'ont pas publiés.

Nos ennemis ayant célébré la bataille de la Marne comme une grande victoire sur les Allemands jusqu'à-

lors invincibles, il me parut très intéressant de pouvoir établir en quoi consistait, à proprement parler, cette grande victoire, d'autant plus que la censure française était maniée beaucoup plus libéralement que la nôtre.

Or je lus avec grande surprise que les choses s'étaient passées tout autrement qu'on ne voulait le faire croire.

Les possibilités de vaincre du côté franco-anglais étaient très minimes, et même beaucoup de Français considèrent les événements qui se sont passés au début de septembre sur la Marne comme une véritable énigme. En effet l'aile gauche française courait le grand danger d'être débordée par Kluck, et, au centre, le Généralissime français craignait encore plus que la ligne de bataille ne fût enfoncée. Or qui commandait les troupes allemandes en cet endroit? Le Général baron von Hausen !

C'est de mes eff'orts pour présenter sous son vrai jour le rôle joué, dans la bataille de la Marne, par les deux commandants d'armée les plus marquants, que sortit l'étude déjà mentionnée plus haut. A la suite de sa publication, une correspondance s'engagea entre les chefs de la 1'^ et de la 3* armées et moi, et finalement M. le colonel-général baron von Hausen me confia la publication de ses notes, aussi vivantes et simples qu'objectives, sur son activité militaire, notes d'une importance capitale pour l'intelligence des opérations de la 3^ armée allemande pendant la campagne de la Marne.

Nous sommes encore entièrement bridés par Fhistoire officielle. On ne sait encore que fort peu de choses sur la inarche véritable de la guerre. J'ai donc cru

devoir rapporter dans leurs grandes lignes les événements qui précédèrent la bataille de la Marne, afin de faire mieux comprendre ainsi les notes du colonel-général. Et je ne pouvais le faire qu'en eftleurant aussi les événements qui se déroulèrent sur les autres théâtres de la guerre, et sans lesquels on ne peut comprendre la bataille de la Marne.

Telle fut l'origine de l'Introduction qui va suivre. Nous devons et nous pouvons tirer de grandes leçons de nos échecs. Des années 1806 et 1807 sortit l'Allemagne des guerres de délivrance. Les années 1870 et 1871 créèrent une France nouvelle. Mais chez nous, les vainqueurs, elles déposèrent le germe de cet orgueil qui a tant contribué à nous mener au désastre. Espérons que les années 1914 à 1918 créeront une Allemagne nouvelle. Nous ne sommes pas encore un peuple auéanti. Nous voulons continuer à vivre. Et pour cela il nous faut avoir confiance en nous-mêmes, travailler et rester unis. Arrière la légendaire discorde allemande, les éternelles luttes fratricides auxquelles nous devons déjà la guerre de Trente Ans, dont les suites nous rongent encore aujourd'hui plus que jamais !

// ne faut pas que ce mal se transforme en un cancer qui ravage le peuple alle?na?icl.

Ne craignons donc pas d'avouer en quoi nous avons commis des fautes, ni de dévoiler sans réserve ce qui nous a conduits au désastre. Berlin, octobre 1919.

Frédéric M. Kircheisen.

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