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Souvenirs de la chouannerie

Plan de l’ouvrage. — Son but. — Recherches sur la vérité des faits. — Réponses aux accusations portées contre les Chouans. — Détails sur les faux-saulniers du Maine. — Jean Cottereau dit Chouan condamné comme faux-saulnier . — Louis XVI accorde sa grâce. — Suite des réponses aux accusations. — Citation des rapports, lettres et arrêtés des représentants du peuple et des généraux républicains.

Lorsque la révolution éclata en France, les paysans des provinces de l’ouest refusèrent de s’enrôler dans les levées d’hommes qui furent faites au nom des autorités révolutionnaires Ils ne s’en tinrent pas là ; ils crurent de leur devoir de s’armer pour la défense de leur

religion proscrite, de leur roi détrôné. On appela Vendéens les insurgés de la rive gauche de la Loire ; ceux de la rive droite furent désignés sous le nom de Chouans.

D’éloquents historiens nous ont montré la Vendée, vaillante dans les combats, inébranlable dans les revers, et trouvant la gloire jusque dans ses défaites. Quant a 1 insurrection qui prit le nom de Chouannerie, bien que devenue célèbre par son opiniâtre résistance à celte république devant laquelle l’Europe entière était forcée de plier, elle est restée long-temps méconnue et calomniée. Long-temps les révolutionnaires ont été seuls à parler des Chouans , et toujours pour les flétrir par les plus odieuses imputations. Toujours ils s'efforcèrent de faire prendre le change sur cet autre exemple de ce que peut une population dont la piété soutient le courage et garantit la Sdélité. Il faut reconnaître encore que les royalistes ont semblé souvent prendre à tâche d’ensevelir dans l’oubli le dévouement religieux des paysans du Maine, de la Bretagne, de l’Anjou et de la Normandie. Assurément les Chouans ne méritaient ni les outrages que leur ont prodigué leurs ennemis , ni le silence et l’abandon

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du parti pour lequel ils ont si vaillamment combattu. La réparation de ce déni de justice est un devoir imposé désormais à tout historien consciencieux.

J’ai essayé de prendre part à la défense de cette cause délaissée , mais j’ai compris qu’elle serait compromise si on ne l’appuyait sur des témoignages irrécusables. Dans cette conviction , j’ai restreint beaucoup ma tâche.

Je me bornerai à faire voir ce que fut la Chouannerie dans le Maine. Ce pays est le mien ; là , seulement , je pouvais obtenir des renseignements dont la scrupuleuse exactitude me fut assurée ; par conséquent , j’ai dû renoncer à étendre plus loin mes investigations. C’est dans le Maine d’ailleurs que la Chouannerie a pris naissance : les paysans de la Mayenne se soulevèrent sept mois avant la Vendée, et donnèrent aux insurgés de la rive droite de la Loire ce nom de Chouans que l’histoire doit consacrer. Les Chouans de la Bretagne, de l’Anjou, de la Normandie ont aussi leurs droits à une juste célébrité. J’ai le regret d’avoir manqué des documents nécessaires pour les faire valoir.

Au reste, le cachet particulier imprimé à la Chouannerie, et qui la signale surtout à

l’a tien tion de l’observateur , ne lui fut donné ni par les hommes qui voulurent en prendre la conduite , ni par les chances diverses qu elle eut à subir; elle le dut au caractère et aux habitudes de la population qui en fournit les combattants, ainsi qu’à la nature du pays qui en fut le théâtre; et , comme toutes les campagnes insurgées se ressemblaient par l’aspect du sol et par les moeurs des habitants, il m’a paru qu’en faisant connaître l’insurrection du Bas-Maine, disant quelle fut son origine, son organisation , ses succès et ses revers , je fournirais des notions suffisantes pour apprécier la Chouannerie entière.

Quant à raconter les rivalités et les que relies fatales des chefs envoyés par le Koi et les princes pour prendre le commandement des insurgés, quanta expliquer par quelles fautes, par quelles trahisons peut-être, avortèrent les plans formés pour donner une direction régulière au soulèvement des provinces de l’ouest, je ne l’entreprendrai point. De là, sans doute, pourraient sortir de sévères leçons , mais , comme je n’ai pas été à portée d’apprécier ces questions si graves , je dois les laisser enveloppées d’un voile qui n’a qu’à peine été soulevé jusqu’à ce jour.

INTRODUCTION

Ainsi donc , je le répèle , ce n’est point l’histoire complète de la Chouannerie dans les provinces de l’ouest que j’ai entrepris de faire connaître; je me suis borné à raconter dans leur exacte vérité quelques scènes de ce drame terrible qui étaient restées ou ignorées ou indignement travesties , et j’ai essayé de les décrire comme l’eussent pu faire ceux qui en furent les acteurs, voulant ainsi suppléer, autant que possible , aux mémoires qu’ils n’ont pas écrits.

A l’époque de l’insurrection , j’étais trop jeune pour observer avec attention , et apprécier , dans leur ensemble , les faits qui se passaient sous mes yeux ; cependant, mes souvenirs d’enfance m’ont guidé utilement dans mes investigations pour connaître la vérité : je savais où il fallait chercher mes informations. D’ailleurs , né dans le pays des Chouans , vivant au milieu d’eux , il me fut facile d’entrer en communication avec ceux qui avaient survécu aux périls et aux fatigues de la guerre. Je réussis à vaincre la réserve qu’ils s’étaient imposée, et, quand je les ramenai sur les lieux témoins de leurs combats, animés par cet aspect, iis trouvèrent pour me raconter les évènements auxquels ils avaient pris part des

paroles d’une éloquente énergie. Pour constater ou rectifier leurs récits, j’interrogeai en même temps les contemporains qui , par leur position , devaient être bien instruits de ce qui s’était passé : je m’adressai non-seulement aux royalistes par qui l’insurrection fut aidée, mais aussi aux gens qui en demeurèrent simples spectateurs. Je ne négligeai pas non plus de consulter les hommes qui avaient pris parti dans les rangs des révolutionnaires , et , je dois le dire, plusieurs d’entre eux eurent l’honorable franchise de justifier ceux qui furent leurs adversaires des calomnies dont ils ont été victimes. Enfin, je compulsai , dans le Moniteur de l’époque , les rapports des représentants du peuple et des généraux républicains adressés à la Convention et au Comité de salut public; et, dans les archives du département, je consultai les actes et les correspondances des administrations locales. Je trouvai là de précieux documents et des témoignages irrécusables en faveur de la cause que je voulais défendre. Telles furent les bases de mon premier travail. La publication des Lettres sur la Chouannerie devait naturellement me procurer des renseignements nouveaux; je les ai recueillis avec soin et n’ai pas manqué de les

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meure à proGt, soit pour compléter l’ensemble de ces souvenirs, soit pour rectifier quelques erreurs.

J’ai cru devoir entrer ici dans ces minutieux détails afin de donner au lecteur une idée des soius que j’ai apportés pour assurer la vérité de mes récits. Ce fut dans ce même but encore que je me fis une obligation de visiter les cantons qui avaient été le théâtre des évènements les plus remarquables. Mais, en parcourant ainsi nos campagnes, j’éprouvai combien la vue des lieux où ils s’étaient passés donnait aux faits que l’on me racontait un intérêt plus saisissant , et je compris aussi que la connaissance du caractère et des mœurs des paysans de la Mayenne faisait mieux apprécier les motifs qui leur mirent les armes a la main. De là je fus amené à penser que je devais d’abord montrer quelle facilité les Chouans trouvèrent dans leur pays pour soutenir une lutte que , partout ailleurs, leur petit nombre et leur manque de ressources eussent rendue impossible , et faire voir en même temps combien les croyances, les sentiments, les habitudes des Manseauxétaientopposés aux changements que voulait la révolution.

Mais, avant de donner ces détails , je crois

8 SOU VEN 1KS DE LA CHOU ANN EltlE.

nécessaire d’entrer dans quelques explications pour réduire à leur juste valeur les accusations portées contre les Chouans.

Dans l’origine , la Chouannerie ne fut connue que par les rapports des révolutionnaires, et , dans ce temps-là , pas une voix n’osa s’élever pour en repousser les calomnies. De plus, il fut bientôt avéré que ceux qui s’étaient mis à la tête de l’insurrection avaient été pour la plupart des contrebandiers; il ne vint donc à la pensée de personne que des gens dont toute la vie n’avait été occupée que de fraudes et de révoltes pussent être néanmoins des chrétiens pleins de zèle et des royalistes dévoués. Pour répondre d’abord à cette dernière objection , il est indispensable d’expliquer ce qu’étaient les Jaux-saulniers du Maine. On appelait ainsi ceux qui faisaient la contrebande du faux-sel , c’est-à-dire du sel pour lequel on n’avait point acquitté l’impôt de la gabelle.

La Bretagne, pays de franchise , n’était point assujettie à cet impôt ; le commerce du sel n’y éprouvait aucune entrave; il s’y vendait, au plus, un sou la livre, tandis que , tout à côté , le paysan du Bas-Maine devait le payer treize sous. Or , comment faire comprendre à un

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paysan qu’une limite , qui lui semblait imaginaire , donnât le droit de décupler le prix d’une denrée indispensable? Quand il voyait le Breton sur sa frontière, offrant impunément sa marchandise à bon marché , pouvait-il résister à la tentation ? Il faut le dire, la population entière des campagnes du Bas-Maine ne se servait que de sel acheté en fraude; les uns l’allaient chercher eux-mêmes, les autres en étaient fournis par les faux-saulniers.

Un tel trafic ne se faisait pas sans peine et sans péril. La gabelle avait sous ses ordres une armée d’employés appelés gabeleurs ou gabeloux , dont il fallait tromper la surveillance active et intéressée. Sûr d’être soutenu par ses chefs, animé par une haine invétérée, le gabeleur, bien armé, employait à la fois la violence et la ruse contre le pauvre paysan, qui avait à supporter les mauvais traitements, les fouilles continuelles et toutes les vexations sans oser se plaindre. Aussi le peuple était exaspéré contre les gabeleurs et les avait en exécration , mais le faux-saulnier trouvait partout assistance et pitié. En outre , tous ces gens qui faisaient la contrebande savaient fort bien que la ferme de la gabelle devait lever l’impôt à ses risques et périls ; ils repoussaient

bien loin l’idée que de tromper les gabeleurs c’était faire tort au Roi, et ils avaient l’intime persuasion que la volonté du prince n’entrait pour rien dans les persécutions dont ils se voyaient l’objet. Souvent on les entendait s’écrier : Ah! si le Roi le savait! Une fois, le désespoir d’une mère osa dire : Le Roi le saura !

Cette mère avait un fils qui, intrépide fauxsaulnier, fut surpris faisant la fraude. Loin de vouloir se rendre, il s’était vivement défendu, et ne fut arrêté qu’après avoir blessé plusieurs gabeleurs. Sa perte paraissait certaine ; mais sa mère , qui avait quatre autres enfants , laissant sa famille aux soins de la providence, part seule , à pied , tenant ses sabots dans 6es mains pour marcher plus vite; elle fait soixantedix lieues en six jours , et arrive à Versailles. Là, quelqu’un, touché de son désespoir, l’amène sur le passage du Roi , et l’instruit de ce qu’elle doit faire pour remettre le placet qu’on lui avait rédigé. Le roi paraît , la mère le voit; elle oublie sa leçon , s’élance, pousse un cri ,

et vient tomber à ses pieds « Grâce ! Sire. .

« Grâce ! pour mon enfant ! Il est faux-saul- « nier , c’est vrai ; mais c’est pour donner du « pain à sa mère : J’ai cinq enfants ; les gabe-

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« leurs nous ont ruinés ; à présent ils veulent « la mort de mon fils. Grâce , grâce pour mon

« enfant î Quel cœur n’eût été ému de

ces cris d’une mère? et c’était à Louis XVI que cette mère parlait ! La grâce pleine et entière fut accordée , et , quant à la courageuse résolution de cette femme, on peut croire que le ciel l’inspira ; il y avait un avenir pour son fils. Ce fils, c’était Jean Chouan. (1)

Mais revenons à nos contrebandiers ; ils voyaient que les gabeleurs étaient généralement haïs et méprisés , tandis qu’eux, aux yeux même des plus rigides, inspiraient au moins cet intérêt de commisération qui suit partout le faible opprimé. Aussi , quand ils se sentaient irréprochables sur tout le reste, conservaientilsencore des sentiments d’honneur et de vertu que l’homme dégradé ne garde jamais. Voilà pourquoi la révolution nous a montré des contrebandiers religieux et royalistes, et des gabeleurs terroristes et impies.

Mais bien d’autres accusasions ont été portées contre les Chouans , bien d’autres reproches injurieux leur ont été adressés : « Les Chouans « sont des voleurs de grand chemin ; de lâches

(1) Jean Chouan fut le premier chef de I '‘insurrection du Bas-Maine.

« bandits ; un ramassis de scélérats ; des bandes « d’assassins; des hordes de cannibales , etc. » Voilà ce que disent d’eux tous les rapports des représentants du peuple et des généraux républicains envoyés pour les combattre. Voilà ce qui est répété dans tous les discours prononcés à la Convention, au Comité de salut public , au Club des Jacobins, et , d’après de telles autorités, il a été admis que les Chouans étaient des bandits, etc., et l’on a passé condamnation sur cette autre Vendée également pieuse, dévouée et persévérante. Pour l’apprécier plus justement, il suffit de lire avec un peu d’attention ces mêmes rapports qui s’efforcent de jeter tant d’odieux sur la Chouannerie. J’en ferai quelques citations qui le démontreront clairement.

Dès l’origine (3 avril 1793), le général Caudaux écrit :

« La révolte qui vient d'éclater tient à deux causes : « à la persécution contre les prêtres , et au refus des « paysans de prendre fait et cause pour la république. « Ils veulent rester catholiques et ne pas servir ...»

On trouve dans un rapport de Choudieu ( 6 février 1794 ) :

« Les paysans ne s’étaient d’abord soulevés que « pour redemander leurs bons prêtres ... On a cru

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« que la loi sur le recrutement en avait été le motif ; « on s’est trompé. »

Le 28 avril 1794 le général Hoche écrit au général Du Bayet :

« Ce sont des bandes composées de voleurs , de « prêtres , de contrebandiers , d’émigrés , de galériens < et de déserteurs. Ils se répandent partout , avec « d’autant plus de facilité qu’ils ont partout des amis. »

Dans une autre lettre adressée au représentant Bollet , Iloche ajoute :

« Il est faux de dire que les insurgés sont seule- « ment des restes de Vendéens ; ce sont des hommes * du pays , des propriétaires aristocrates , fanatiques ; « des paysans stupides conduits par des prêtres et par « des nobles. »

Et, dans un rapport envoyé au Directoire exécutif :

« Je l’ai dit vingt fois; si l’on n’admet pas la tolé- <> rance religieuse, il faut renoncer à l’espoir de la « paix. Le dernier habitant , acharné d’aller en Pa- « radis , se fera tuer en défendant l’homme qu’il croit « lui en avoir ouvert les portes .... Cette multitude « d’hommes, qui ne connaît que ses prêtres et ses « bœufs , peut-elle adopter lout-à-coup les idées de « philosophie ?... d’ailleurs faut-il fusiller les gens « pour les éclairer ? »

Le représentant du peuple Lequinio dit dans un rapport au Comité de salut public :

« Ce sont des hordes errantes et vagabondes, pillant

« pour vivre , assassinant sur les routes et ralliant ce « qu’elles trouvent de coquins : nobles , prêtres et « autres. »

On lit dans une lettre du général Beaufort (8 mars 1794) :

< Les paroisses de ces cantons n’aiment pas la « République. Ce sont les propriétaires qui les mettent

• dans les principes contraires à notre révolution. . .

« Les propriétaires touchent exactement les revenus « de leurs terres .... » ,

Kléber écrit au général Rossignol :

« Partout le fanatisme, poussé à son comble, donne « à la fois aux Chouans l’énergie qui se bat et l’entê- « lement qui ne se corrige jamais. On sent assez que •< des prêtres et des nobles dirigent tous ces mouve* « ments. »

Suivant le général Tureau :

« Leur attachement pour les prêtres était extrême , « et la plupart de ceux-ci menaient une vie exemplaire « et avaient conservé leurs mœurs patriarchales. Le « fanatisme religieux s’est joint au fanatisme politique,

• et c’est à qui obtiendra la couronne des martyrs. • Le général Kricg écrit au représentant Bul-

let :

« Le fait est qu’il n’y a pas de la part des rebelles « tous les crimes qu’on leur attribue. Ce sont de <• braves gens , un peu trop pris de fanatisme ; mais

• chacun a le sien dans ce bas-monde. Ils ont celui de « la ci-devant religion; nous, celui de la liberté. »

INTftODUCTION.

Les représentants Faure et Bollet, dans un rapport à la Convention , disent :

• Nous avons eu des relations avec quelques Chouans * prisonniers ; ils disent qu’ils aiment mieux mourir « que de vivre sous un gouvernement qui n’a pas de « Dieu , qui persécute les prêtres et qui tue les femmes « et les enfants. »

J’ai multiplié ces citations , prises toutes sur des pièces authentiques , parce qu’à travers bien des déclamations et des injures , elles montrent avec évidence que la Chouannerie dut son origine aux pieux sentiments de la population des campagnes; que les insurgés combattaient pour rétablir leur religion proscrite ; que des prêtres étaient restés au milieu d’eux ; que des nobles combattaient dans leurs rangs ; que les propriétaires ( qu’ils laissaient jouir de leurs revenus), partageaient leurs opinions et leur venaient en aide ; qu’enfin , ils trouvaient des amis partout. Ceci étant clairement établi par le témoignage même de leurs ennemis, on ne peut pas s’étonner que l’homme qui d’abord avait si outrageusement insulté ces brigands , écrive à leurs chefs, lorsqu’il entre en négociation avec eux : « Venez, « Messieurs , venez voir ce que sont les ré- « publicains. Ils vous tendent les bras, et

«t désirent vous embrasser comme des frères et « comme des amis. » On comprend que le général Hoche a pu adresser de semblables paroles à des émigrés , à des nobles , même aussi à de pieux et braves paysans; mais il est impossible d’admettre qu’il ait ainsi parlé à des chefs de voleurs et de galériens.

Je passe à présent aux reproches adressés aux Chouans « de n'avoir jamais combattu « que cachés derrière des haies , attaquant « en traîtres et ne se défendant qu’en lâches. »

On a feint d’ignorer que, manquant presque toujours d’armes et de munitions, ils avaient à combattre des troupes bien armées et infiniment supérieures en nombre; ils devaient donc , pour suppléer à tant de désavantages, s’aider des retranchements naturels que leur fournissait le pays. Ce soldat républicain n’ignorait pas que chaque arbre , chaque buisson cachait peut-être un ennemi , et menaçait sa vie; il n’était donc pas lâchement surpris, et, lorsqu’il venait attaquer le Chouan dans son rempart, celui-ci pouvait, sans déshonneur, tirer sur l’assaillant. Au reste, mes récits feront voir que mille fois les Chouans affrontèrent leur ennemi face à face. Et , si on s’étonne de rencontrer chez de simples

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paysans tant de courage , tant de dévouement , tant d’énergie, est-ce qu’il n’y aurait pas lieu de s’étonner bien davantage, si ces paysans, qui étaient aussi des Français et des chrétiens, n’avaient eu ni dévouement, ni énergie, ni courage ?

Mais , dit-on encore , les Chouans arrêtaient et pillaient les diligences ! Oui , sans doute, ils 1 ont fait, quand l’escorte qui accompagnait ces diligences leur donnait à penser qu’elles étaient chargées des fonds du gouvernement qu’ils voulaient renverser; et, si parfois des voyageurs eurent à se plaindre de quelque violence, de bonne foi , pouvaient-ils s’attendre que , dans le tumulte d’une attaque , les combattants, animés par le danger, irrités par la résistance, sauraient toujours ménager des gens qui semblaient faire cause commune avec leur ennemi, puisqu’ils s’étaient mis sous sa protection ?

En définitive, les Chouans, jusque dans les exécutions sanglantes qu’on leur a tant reprochées , ne faisaient qu’user à la rigueur du droit naturel qui permet à chaque homme de se faire justice quand la société cesse de le protéger. S’ils se sont portés à des actes répréhensibles , ils ont pour excuse la nécessité d’une

légitime défense contre des ennemis dont la haine implacable ne reculait devant aucun crime.

Et, s’il y eut bien des voyageurs maltraités, bien des diligences dévalisées ; si des femmes , des vieillards, des enfants furent égorgés; si d'autres atrocités de toutes sortes furent commises dans les campagnes de l’ouest, ce n’est pas sur les Chouans qu’il faut en faire porter toute la responsabilité.

Comme cela arrive toujours dans les pays désolés par la guerre civile, de tous côtés des bandits parurent. Ils usurpèrent le nom de Chouans pour se livrer à d'affreux brigandages, mais ceux-ci les rejetant avec horreur de leurs rangs, en firent, quand ils le purent, une éclatante justice.

Il est à remarquer que presque tous ces bandits étaient des déserteurs des armées républicaines, et parmi eux le plus grand nombre fut envoyé par le parti meme qu’ils feignaient d’abandonner. Pour ceux-là , ils avaient la double mission et de servir d’espions , et de commettre , sous le nom des Chouans , tous les excès propres à les déshonorer.

On ne s’en tint pas là : la perfidie même fut

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organisée ; les hordes connues sous le nom de Faux-Chouans parurent. Les bagnes formèrent les premières recrues ; pour en grossir le nombre, on appela la plus vile populace, on offrit une haute paye , l’espoir des récompenses, l’attrait du mal à faire, et les rangs furent remplis. L’unique devoir imposé était le pillage, le meurtre et l’incendie. Jamais consigne ne fut mieux suivie. Cette milice du crime, vêtue comme les insurgés, portant cocarde blanche, marchant au cri de vive le Roi, fut lâchée dans les campagnes. Au bruit des dévastations et des massacres , mille voix , ou trompées ou vendues, s’élevèrent contre les Chouans; tous les forfaits, dus à ces atroces manoeuvres, furent rejetés sur eux, et le gouvernement révolutionnaire s’empressa de proclamer contre la Chouannerie ces calomnieuses imputations. Il suffira, pour en faire justice, de citer ce que disent sur ce sujet les rapport des généraux républicains.

On y trouve des preuves positives de la mission de brigandage et d’assassinats donnée aux Faux-Chouans, ainsi que de ses épouvantables résultats. Le général Rossignol écrit auComité de salut public, le 15 novembre 1794:

• J’ai rencontré quelques bandes de nos amis qui

« font bien leur besogne. . . ; mais il faut y regarder « à deux fois. Ces enragés là ont été démasqués « par les vrais brigands, et ils disent qu'il n’y a « plus de sécurité pour eux. Les Chouans les atta-

• quent; ils les reconnaissent au parler et aux cheveux

• qui n’ont pas encore pu repousser assez longuement. « Je pense qu’on pourrait les utiliser ailleurs ; ils ont « fait leur coup ici : ils ont fait abhorrer les brigands ... »

Dans une lettre du général Kricg au représentant Bollet on lit :

k Ce qui fait le mal dans ces contrées , c’est le « galérien qui y fourmille et dont on a fait de vériv. tables Chouans de contrebande. Hoche , pour son « honneur, nous en débarrassera, j’espère ; mais il est « temps d’arrêter ces brigandages dont les rebelles ne « sont pas plus dupes que les administrateurs. On les « appelle les Faux-Chouans. Au langage et à la te-

• nue , ils sont si reconnaissables qu’il n’y a pas moyen « de se tromper. Dis donc à Hoche de faire sabrer « toute cette canaille. »

On voit quels étaient les moyens employés par la Convention pour combattre la Chouannerie. Le Directoire, à son tour, ne se fit pas faute d’avoir recours à de semblables combinaisons. Alors les bandes de Chauffeurs fuient prises pour auxiliaires. Les Chauffeurs ou Brûleurs de pieds étaient desscélérats auxquels

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l’habiiude des massacres dans Paris , durant la terreur, n’avait rien laissé d’humain. Us furent envoyés dans les provinces de l’ouest avec des instructions pareilles à celles qu’avaient reçues les Faux-Chouans. Pour forcer les paysans à livrer leur argent , ils les torturaient avec des fers rouges ou leur mettaient les pieds sur des charbons ardents. De là vint le nom qui leur fut donné.

La correspondance de la police du Directoire nous fournit des témoignages irrécusables de l’envoi des chauffeurs dans les provinces de l’ouest.

Dans une dépêche du 13 mars 1798, Sotin , ministre de la police du Directoire, écrit à Oudart :

« Il faut que la Chouannerie soit déshonorée dans ses « œuvres vives. . . Je vous annonce quelques centaines « d hommes d’exécution que vous pourrez employer à

• tout. Je vous envoie des Jacobins qui , nuisibles à

• Paris, rendront en Bretagne d’immenses services.

" Laissez-les faire ; ils iront plus loin que tous les insur- " gés. Donnez-leur de la besogne ; qu’ils compromettent

• par de bons excès tous ceux qui enlèvent si auda-

• cieusement les deniers de l’Etat ; qu’ils soient bar- « bares en criant : Vive le Roi ! et en priant le ci-de-

• vant bon Dieu! Faites dresser des procès-verbaux

i par les compères des administrations départemcn-

• taies. Qu’on m’adresse tout cela avec des détails

• horribles et des circonstances saupoudrées de larmes, « et le reste me regarde. »

De pareils documents n’ont pas besoin de commentaires. J’en aurai d’autres encore à citer dans le cours de mes récits; mais ceux-ci suffisent pour que des lecteurs consciencieux se fassent au moins une obligation d’examiner avec impartialité ce que fut cette Chouannerie, sur laquelle tant de blâmes flétrissants ont été jetés. Et avant de prononcer, il convient encore de reporter ses idées sur les calamités qu’amène toujours la guerre civile, surtout quand elle a pour cause la religion et la politique ensemble. Alors , tous les liens de la société sont brisés à la fois, toutes les passions déchaînées en même temps ; alors , celui qui ne partage pas nos sentiments n’est plus qu’un odieux adversaire ; on le poursuit sans miséricorde , on se réjouit de ses souffrances , on triomphe de sa ruine. Si l’on réfléchit que, durant sept années, les Chouans, poussés par de telles animosités, ne cessèrent de combattre» tour à tour, enivrés par le succès ou exaspérés par la défaite ; que , toujours vendus ou trahis, ils voyaient encore, à cause d’eux,

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leurs parents et leurs amis égorgés sans pitié, on comprendra comment ces hommes , ainsi réduits au désespoir , ont pu se porter à de terribles réprésailles, pour se venger de tant de maux qu’ils avaient à endurer.

Le temps est venu de chercher la vérité avec loyauté et bonne foi. Je la dirai quelle qu’elle soit. Ainsi , dans le cours de mes récits, je regarderai comme un devoir de faire connaître ce que je saurai des faits honorables pour le parti républicain , et , si parmi les Chouans il s’en trouve qui ont mérité d’être blâmés, je ne le tairai pas davantage.

Je l’ai déjà dit, pour prendre une idée juste de la guerre que firent les Chouans du Maine , il est nécessaire d’avoir quelque connaissance de la nature particulière et de l’aspect du pays qui fut le théâtre de cette insurrection , ainsi que du caractère et des moeurs de la population qui l’habite. Il faut observer que les détails que je donnerai à ce sujet se rapportent à l’époque du soulèvement des campagnes. Depuis ce temps de grands changements y sont survenus , et chaque jour en amène encore de nouveaux.

Détails sur le Bas-Maine : sa situation , son aspect , sa culture. — Religion , mœurs et usages des habitants. — Résignation d’une mère chrétienne.

Le département de la Mayenne est formé du Bas-Maine et d’une partie de l’Anjou ; sa longueur, du nord au sud, est d’environ vingt lieues ; sa largeur, de l’est à l’ouest, est de douze. On y compte environ trois cent trente mille habitants.

Laval , chef-lieu de préfecture , a une population de dix-huit mille habitants; Mayenne et Château-Gontier sont chefs-lieux de souspréfectures. Les villes d’Ernée et de Craon ne sont guère plus importantes que les gros bourgs. Quelques-uns de ceux-ci sont commerçants , riches et très-peuplés.

La rivière la Mayenne , qui traverse le département du nord au midi, est navigable au moyen de ses écluses, depuis Laval jusqu’à

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son embouchure , et ses rives , bordées en plusieurs endroits de bois et de rochers escarpés , offrent des sites très-pittoresques. La campagne est sillonnée dans tous les sens par plusieurs petites rivières et une grande quantité de ruisseaux ; en outre , les chemins de traverse , étroits et bordés de haies des deux côtés, sont tantôt rocailleux et escarpés, tantôt pleins de boue et de fondrières. Dans les grandes pluies , l’eau y coule à torrents , ce qui , à plusieurs endroits , les a tellement creusés que, souvent, le fond du chemin est à dix pieds au-dessous du sol des champs voisins ; enfin , les haies , formées d’un fossé profond et d’un talus en terre , se couvrent de buissons et de ronces, et souvent cette clôture devient infranchissable.

On comprend facilement que, dans un tel pays , une petite troupe qui marche avec précaution , peut toujours éviter d’être vue , et , si elle l’est, il lui est facile d’échapper aux poursuites. Outre que chaque haie offre un obstacle à franchir , un tiers des champs est profondément labouré , un autre tiers est ensemencé en grains , dont les tiges deviennent assez hautes pour qu’on puisse se cacher au milieu : le reste des terres , à cette époque-là ,

demeuraiten jachères pendant plusieurs années et se couvrait bientôt de genêts et d’ajoncs qui, croissant jusqu’à six pieds de hauteur , devenaient si fournis qu’ils étaient presque impénétrables (1).

Les gens du pays , habitués à tous ces obstacles , pouvaient aisément en tirer partie pour résister à des forces bien supérieures. Aussi , dans tout le cours de la guerre, les Chouans ont presque toujours su trouver leur salut dans la fuite , tandis que leur ennemi , au contraire , si une fois il se débandait, ne pouvait plus ni se rallier ni retrouver son chemin à travers un tel labyrinthe.

L’agriculture occupe la plus grande partie de la population. Les habitants aisés des villes, presque tous pi'opriétaires , dirigent et surveillent eux-mêmes les travaux de leurs terres, cultivées d’ordinaire à moitié fruits par un paysan qui demeure avec sa famille au milieu des champs qu’il exploite.

Avant la révolution, les laboureurs du Bas- Maine auraient cru en quelque sorte déroger s’ils avaient épousé une femme hors de leur

(1) Aujourd’hui, les jachères étant supprimées, il n’y a plus ni genêts ni ajoncs dans les champs.

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classe. Ils gardaient une haute idée de leur état qui , toujours exercé de père en fils , porte avec lui le témoignage d’une probité héréditaire , puisque l’homme qui leur confie ses biens n’a de garantie pour ses intérêts que dans leur bonne foi et leur scrupuleuse délicatesse.

Les fermes prennent le nom de métairies ou de closeries, suivant leur grandeur et leur produit ; chacune porte un nom particulier qui devient ordinairement celui de l’homme qui la fait valoir. On y récolte du blé, du lin , du cidre, etc. Les jachères servent de pâturages où l*on eleve beaucoup de bétail. La grandeur des métairies est à peu près de vingt à trente hectares de terres labourables et de quatre à douze hectares de pré ; les closeries n’ont tout au plus que le tiers de l’étendue des métairies.

Les terres de chaque ferme sont partagées en plusieurs divisions, séparées et fermées par des haies , et , dans ces clôtures , les bestiaux paissent en liberté , sans être gardés, même la nuit. La grandeur des champs et des prés varie depuis un demi-hectare jusqu’à six hectares. On appelle closeau un champ beaucoup plus petit , situé d’ordinaire près de l’habitation et cultivé à la bêche.

Le métayer, élevant des bœufs et des chevaux, fait non-seulement les labours de sa ferme, mais presque toujours ceux d’une closerie voisine qui , à cause de son peu d’étendue , ne peut avoir que quelques vaches. Le closier acquitte par des journées de son travail le paiement du labourage de ses champs. Mais , hors le temps de la récolte des foins et de la moisson , chaque ménage reste isolé. Le paysan , père de famille , entouré de sa femme, de ses enfants, de ses domestiques et de ses troupeaux , dirige tout à sa volonté , sans avoir à craindre la critique ou la curiosité du voisinage.

Les fermes fournissent à peu près au colon manseau tout ce qui est nécessaire à la vie ; il a donc rarement besoin d’avoir recours à autrui , et, lorsqu’il s’y trouve forcé, il évite encore , autant que possible , de s’adresser à des inconnus. En général , tout étranger lui est suspect. Il voit avec humeur et souffre impatiemment qu’un colon d’un autre canton vienne s’établir dans son voisinage, et souvent , par son mauvais accueil, il le contraint de s’éloigner.

Notre paysan, vivant ainsi presque toujours solitaire, n’a pas un abord qui prévienne

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en sa faveur ; mais il ne faut pas croire que ces habitudes d’une existence isolée et indépendante aient endurci son cœur. Bien loin de là ; on peut même dire que, dans aucun pays, on ne saurait trouver des gens plus charitables et plus hospitaliers. Dans la Mayenne , jamais une porte n’est fermée au mendiant ; partout il a un morceau de pain pour sa faim, un asile pour la nuit : la pauvreté même partage avec lui. Cet usage, respectable jusque dans son abus , tient à de pieuses croyances. « Dieu fait payer trois fois « l’aumône qu’on refuse,» disent nos laboureurs , et ils ne la refusent jamais.

Dans la révolution , le paysan joignait des idées religieuses à toutes ses espérances et à tous ses plaisirs. C’était bien de lui véritablement qu’on pouvait dire qu’il faisait ses jours de fête de ceux que lui prescrivait le calendrier, et, quand venaient les temps de malheur et d’affliction , c’était à la religion seule qu’il allait demander des consolations. Aussi voyait-il dans son curé un intermédiaire entre le ciel et lui , établi pour consacrer les diverses époques de sa vie , bénir sa naissance , instruire sa jeunesse , sanctifier son mariage , consoler ses derniers moments, et, enfin, prier

30 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, pour lui après sa mort. En même temps , ce ministre du ciel était encore le guide le plus sûr pour ses intérêts matériels : chez lui , on trouvait secours pour tous les besoins, conseil pour toutes les affaires , soulagement pour toutes les douleurs.

On peut concevoir qu’elle vénération , quelle confiance sans réserve était accordée à l’homme qui , sur la terre, paraissait comme une image de la Providence. Les habitants de nos campagnes regardaient leur curé comme le lien qui les tenait unis , la garantie de leur vie tranquille, et presque une condition nécessaire de leur existence. Il faut le dire , le paysan manseau eût enduré, comme les autres, la révolution et ses fatales conséquences, si on lui eût laissé son curé. Quand la République voulut recruter ses soldats dans nos campagnes , toute la jeunesse prit l’épouvante, s’enfuit et se cacha ; mais, quand la République , dans sa démence sacrilège , vint renverser les autels et immoler les prêtres, cette même jeunesse reparut furieuse et menaçante, courut aux armes , et , dans son zèle religieux , retrouva du courage pour se dévouer à la cause du Roi ; car elle comprit alors que la monarchie en tombant entraînait tout dans

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sa chute, et que les Français étaient abandonnés de Dieu , parce qu’ils avaient abandonné leur Roi.

Bientôt ce fut par le nombre des paroisses que l’on compta les bandes d’insurgés. Cependant , toutes ne suivirent pas ce courageux élan de piété belliqueuse. Dans quelques endroits même, les habitants , animés de l’esprit républicain , devinrent ennemis acharnés des Royalistes, et leurs plus redoutables adversaires. Il est à remarquer que ce fut dans les paroisses dont le curé donna le scandale de son apostasie , ou prêta le serment défendu par la religion , qu’il se trouva le plus de révolutionnaires.

Dans le commencement de leur soulèvement , les Insurgés manseaux , sans appui , sans argent, sans organisation, sans chefs, auraient été facilement anéantis, s’ils n’eussent trouvé dans la nature même de leur pays de grandes ressources pour se défendre , malgré leur inexpérience et leur petit nombre.

Dans le Bas-Maine , pays de bocage , la campagne, vue dans son ensemble et à une certaine distance, pourrait être prise pour une vaste forêt , parce que les chênes , les hêtres, les châtaigniers, dont les haies sont

plantées , étendent leurs branches de tous côtés et de loin paraissent se toucher. Plusieurs de ces arbres , dont on a arrêté la tige à une certaine hauteur , poussent une grande quantité de branches latérales que l’on coupe à des époques réglées. Ces arbres, ainsi mutilés, se nomment émousses. Le tronc finit par devenir fort gros , creux et ouvert par le haut. Souvent les Insurgés ont caché dans ces émousses leurs provisions et leurs armes; quelques-uns même avaient su s’y arranger une retraite. Dans le canton que j’habite , on découvrit, il y a peu de temps, le squelette d’un Chouan qui était venu mourir là. Il n’y eut pas à se tromper sur ce qu'avait été ce mort. Un fusil placé près de lui indiquait le soldat, et son chapelet, encore retenu entre ses doigts, signalait le chrétien.

On peut comprendre à présent comment il se fit que , du sein d’une population à la fois rustique , ignorante et pieuse , sortit tout-àcoup une milice contre laquelle vint se fatiguer, en efforts inutiles , le courage des troupes républicaines.

Cependant ces ennemis , qu’on ne pouvait dompter , n’étaient que des jeunes gens jusqu’alors timides et bien moins nombreux qu’on

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ne le croyait, puisqu’il n’y eut jamais dans la Mayenne plus de six mille Insurgés. D’abord ils n’eurent à leur tête que des paysans comme eux, qui n’avaient à leur donner ni argent, ni vivres , ni vêtements , car les subsides de l’Angleterre n’arrivaient pas jusque-là . Et tant de constance , tant de dévouement , n’étaient soutenus ni par l’espoir des récompenses, ni même par l’idée de la gloire. Dès qu’ils cessaient de combattre, on les voyait retourner à leurs travaux, et tous ceux qui ont survécu, même les chefs, sont redevenus laboureurs : un seul motif en avait fait des soldats ; ils voulaient leur Dieu et leur Roi, rien de plus; et, pour l’obtenir , ils offraient leur sang et leur vie. Je ne prétends pas dire , cependant, qu’un même esprit de dévouement ait été le guide de tous ceux qui s’engagèrent dans cette guerre. Je sais qu’on petq citer des exemples d’hommes et de faits en contradiction évidente avec les causes que j’assigne à l’insurrection. Bien des gens, comme cela ne peut manquer d’arriver dans tout soulèvement populaire, ne prirent les armes que pour satisfaire de vils penchants, et il est également vrai que les levées d’hommes ordonnées par le gouvernement républicain et les

persécutions auxquelles une foule de victimes s’efforcaient d’éehapper grossirent les rangs des Insurgés. Mais , avant ce temps-là même , l’horreur d’un gouvernement impie avait fait courir aux armes, et ce furent ces sentiments-là surtout qui valurent aux Chouans l’assistance de toute la population des campagnes. Ni la Convention , ni le Directoire , ni Bonaparte, ne se trompèrent à cet égard, et, quand ce dernier voulut en finir avec les Chouans , il commença par rétablir la religion, et alors seulement nos paysans purent se résoudre à céder.

Comme l’insurrection royaliste dans nos pays dut son origine à des sentiments religieux semblables en quelque sorte à ceux qui, jadis, animaient les Croisés, on vit aussi renaître quelques-uns des usages chevaleresques de ces anciens temps; le Cœur de Jésus , placé sur le bras ou la poitrine, marqua le soldat, comme autrefois la Croix l’avait désigné. Les femmes brodèrent, sur des rubans blancs , de pieuses devises, et les donnèrent comme un gage d’intérétou de souvenir ; et si, dans les combats, le cri Dieu le veut ne se fit point entendre, c’est que, pour les Chouans, celui de vive le Roi ! avait implicitement la même signification.

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Mais, dans ces moments de crise et d’agitation qui développaient avec tant de force tous les sentiments exaltés, lorsque la Mayenne, devenue comme une vaste forteresse assaillie de toutes parts , ne cessait de retentir du cri des combats, on sera sans doute surpris que pas une femme n’ait pris une part active aux travaux guerriers. Dans nos campagnes , pas une exception ne fut faite : la femme soldat ne se montra point. Les moeurs et les habitudes de nos paysans nous en donnent peut-être la raison. Les travaux de l’agriculture de la Mayenne demandant toute la force de l’homme» les femmes doivent prendre le sentiment de leur infériorité quand elles sont si souvent forcées de s’avouer incapables. Une métayère ne se croit pas le droit de donner des ordres aux garçons laboureurs, pas même à ses fils lorsqu’ils sont sortis de l’enfance. Si elle devient veuve, bien rarement elle reste à la tête de l’exploitation ; ou elle se remarie , ou elle quitte sa ferme , «à moins qu’un de ses enfants ne soit d’âge à prendre la direction des affaires du dehors.

Ainsi , dans toutes les habitudes de la vie , les femmes ne tiennent qu’une place subordonnée. Durant le repas , elles ne prennent

noint place à côté des hommes , excepté dans les jours où elles partagent leurs fatigues, comme au temps de la moisson , ou bien dans les occasions solennelles , les jours de noces , de baptême, etc. ; mais, d’ordinaire, elles mangent debout ou assises dans un coin, à l’écart, s’interrompant sans cesse pour servir les hommes. Jusque dans les soins que le jeune homme rend à sa fiancée, on voit un protecteur plutôt qu’un amant soumis ; et , dans les fêtes , les autres jeunes gens ne dansent avec sa prétendue qu après lui en avoir demandé la permission. Le matin de sa noce, quand, accompagné de son père , il va , au lever du soleil , chercher la mariée , il la trouve toujours dans ses habits de travail, occupée du soin de tous les jours. « Est-ce que vous ne nous attendiez pas, lui dit-il ?» — « Pouvais-je donc savoir si vous « n’aviez pas changé d’avis , » répond humblement la jeune fille; et alors seulement elle va faire sa toilette et suit son prétendu. Les femmes de nos paysans , vivant ainsi dans une grande dépendance et ne sortant jamais du cercle de leurs occupations casanières, contractent une espèce de sauvagerie et de timidité qu’elles ne cherchent pas même à surmonter: voilà sans doute pourquoi, au milieu

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de l'exaspération générale, elles n’oublièrent point leur faiblesse et ne se hasardèrent point au milieu des combats. Elles ne montrèrent du courage que pour souffrir ou soulager la souffrance ; mais alors, comme il arrive toujours dans ces temps de calamité , leur naturel secourable et compatissant se montra dans toute son énergie : car il y a chez les femmes comme une sorte d’instinct de sœur de charité , qui ne manque jamais de se développer à la vue de nos afflictions , et qui sait leur révéler des remèdes salutaires pour toutes nos douleurs. Les paysannes du Maine surpassèrent meme , sous ce rapport , tout ce qu’on pouvait attendre d’elles. Dans le cours démon récit j’en aurai à citer plusieurs traits touchants. Celui que je crois devoir rapporter dès à présent offre un exemple du plus sublime dévouement que la piété puisse inspirer.

A l’époque où les Chouans prirent les armes , il y avait pour concierge au château de Thuré , dans la paroisse de la Bazouge-des- Alleux , une veuve nommée Madame Huneau , connue dans tous les environs pour son active charité. Elle avait acquis quelques connaissances pratiques en médecine qui lui fournissaient sans cesse l’occasion de soulager les mal-

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heureux, et, quand ses remèdes ne pouvaient amener la guérison, ses pieux conseils faisaient naître au moins de salutaires repentirs et de consolantes espérances, car elle joignait à toutes ses qualités une dévotion exemplaire.

Madame Huneau , veuve depuis bien des années , n’avait qu’un fils âgé de quinze ans ; son âge et sa faiblesse ne lui avaient pas permis de prendre les armes avec les Insurgés , mais il cherchait à être utile à leur cause par tous les moyens qui étaient en son pouvoir. D’ordinaire, c’était lui qui portait leur correspondance et surveillait les mouvements des postes républicains. Ceux des gens du pays qui avaient embrassé les opinions révolutionnaires eurent bientôt soupçonné la cause des fréquentes absences du jeune homme, et l’un d’eux se chargea de lui en faire porter la peine. Un soir , au retour d’un de ses voyages , il était déjà dans l’avenue du château et à vingt pas de sa mère qui venait au-devant de lui, quand un double coup de fusil part d’un buisson voisin , et le jeune homme , atteint de plusieurs balles , tombe sur la place ; en même temps un homme, s’élançant à travers les broussailles, se sauve à toutes jambes. La pauvre mere neut point à employer pour son fils ce qu’elle savait

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de l’art de guérir; il avait été mortellement frappé. Quant à elle , sa fervente piété la soutint : comprenant qu’en ces jours funestes, où tant de malheureux étaient à secourir, une tâche lui restait sur la terre , elle surmonta son désespoir et ne cessa point de se livrer à ses soins charitables.

Ce fatal évènement était arrivé depuis peu , lorsqu'on entendit dire dans le canton qu’un homme , connu pour forcené terroriste, venait d’être attaqué tout-à-coup d’une affreuse maladie. Aux plus terribles souffrances du corps se joignaient les souffrances bien plus cruelles d’une âme bourrelée de remords. Ses fureurs , ses cris, ses blasphèmes surtout, l’avaient rendu un objet d’horreur, môme pour les siens qui osaient à peine l’approcher. Madame Huneau apprit tous ces détails, et , quand on lui dit le nom de cet homme, on la vit tressaillir ; mais elle se remit bientôt. Pleine d’une généreuse résolution que le ciel seul peut inspirer, elle part , arrive à la demeure du misérable , pénètre jusqu’à lui. 11 était alors tombé dans ce moment d’affaissement qui suit le délire ; elle s’approche en lui annonçant quelques remèdes qu’elle apporte pour le soulager , mais au seul son de sa voix , saisi d’une sorte de fré-

40 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, nésie, le moribond s’écrie: « Qui peut amener « cette femme? Sait-elle ce que j’ai fait? Vient- « elle jouir de mes tourments? Si cela n’est « pas, sauvez-vous d’ici, vous ne me devez que « de l’horreur ; il ne peut y avoir pour moi ni « pitié ni miséricorde. Je n’attendsque la dam- « nation; Dieu même ne pourrait m’en sauver!» Madame Huneau frémit, mais elle ne s’éloigna pas, et, recueillant toutes ses forces : « O malheu- « reux ! lui dit-elle, pourquoi blasphémer? Re- « pentez-vous et Dieu vous fera grâce. Pour- « quoi ne le pourrait-il pas puisqu’il m’a ame- « née vers vous que j’ai reconnu, vers vous qui « avez tué mon fils ? Ah , quand Dieu m’en- « voie ici pour pardonner , sans doute il veut « pardonner aussi ; méritez-le donc par votre « repentir. »

La femme pieuse obtint la seule récompense digne d’elle : le cœur du méchant fut touché ; il se convertit; mais, pour rendre profitable son retour vers la foi , il fallait encore qu’avec l’autorité de son ministère , un pretre fit entendre au pécheur la parole du ciel , qu il vînt arracher à sa conscience le solennel aveu de ses fautes , et , enfin , lui apporter son pardon au nom du Dieu de miséricorde. Madame Huneau pensa n’avoir rien fait tant qu’elle

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n’apporterait point ce dernier secours au coupable repentant. Elle connaissait, dans son canton , la retraite où un prêtre vivait caché. Elle savait qu’au premier avis l’homme de Dieu viendrait , sans être retenu par l’idée du danger. Elle partit donc , alla parler au prêtre et voulut l’amener elle-même au lit du moribond; alors celui-ci , chrétien réconcilié, put enfin envisager la mort sans terreur et se livrer à de saintes espérances. Il vécut encore huit jours, durant lesquels Madame Huneau ne quitta pas son chevet , adoucissant ses dernières souffrances, encourageant sa foi nouvelle ; elle reçut enfin son dernier soupir qu’il exhala en la bénissant. Ce fut ainsi qu’une femme, suivant la seule inspiration de sa piété, sût trouver la force d’accomplir le plus rigoureux devoir de charité qui puisse être imposé à la mère chrétienne.

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