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Quand le temps de la moisson fut venu, Jean Chouan suspendit entièrement les attaques. Il rassembla ses hommes et leur dit : « Nous de- « vons aux braves gens qui veulent bien nous « nourrir de ne pas apporter de trouble dans « les travaux de la récolte ; tout au contraire , « c’est une obligation pour nous de leur don- « ner assistance : si toutefois les Patriotes ne « nous en empêchent pas. » Suivant donc l’intention de leur chef, les Chouans se disséminèrent dans les métairies du canton , et , sans accepter aucun salaire, ils aidèrent à faire la moisson et ensuite le battage des blés. Les frères Cottereau donnaient l’exemple : Jean et
François travaillèrent dnrant tout ce temps , comme de simples journaliers, à la métairie de la Babinière , dans la paroisse d’Ollivet.
Cependant des dénonciations ne tardèrent pas à faire connaître aux Patriotes quelle occasion s’ofïrait pour surprendre les Chouans dispersés. Il arriva donc qu’à un jour fixé , des détachements de plusieurs cantonnements se portèrent à la fois sur les paroisses du Genest , d’Ollivet et de Saint-Ouën. Guidés par le bruit des fléaux , ils allèrent cerner les aires où l’on battait le blé. En les apercevant ainsi à l’improviste , les Chouans , qui se trouvaient au nombre des travailleurs , s’élançaient tout épouvantés pour se sauver. Il ne fallait pas d’autre preuve ; le détachement faisait feu sur les fuyards, et c’était miracle si quelques-uns parvenaient à s’échapper. Les fermes où l’on surprit ainsi les Insurgés furent dévastées , et les paysans , hommes, femmes et enfants, traînés dans les prisons de Laval.
De ce moment , les Chouans recommencèrent leurs attaques avec fureur et combattirent en désespérés; car ils comprenaient maintenant que la cause à laquelle ils s’étaient dévoués était en grand danger. Bien qu’ils ne fussent qu’imparfaitement informés de l’état
des choses, ils n’ignoraient pas que le Roi était mort sur l’échafaud et que les Révolutionnaires faisaient périr chaque jour les milliers de victimes dont les prisons étaient remplies. De plus, ilsvoyaientla République, dans ses élans d’exaltation de furie française , repousser victorieusement la coalition de tous les Souverains de l’Europe. Enfin , ils se demandaient pourquoi les soulèvements des campagnes du Poitou , de l’Anjou et de la Bretagne , dont on leur parlait sans cesse , ne venaient pas leur apporter le soutien qu’on leur avait fait espérer. Il leur fallait bien reconnaître que la Monarchie française , en tombant , écrasait sous ses ruines ceux qui voulaient lui prêter appui. Cependant, alors même que toutes les chances de succès semblaient perdues , les Chouans ne pensèrent point à déposer les armes. Animés du même zèle religieux qui les avait décidés à combattre , ils se résignaient à mourir ; mais ils ne croyaient pas devoir se laisser égorger impunément.
Dans ce temps-là, Jean Chouan n’avait plus de relations directes avec les Comités royalistes de Bretagne. Il savait , mais fort vaguement , qu'un gentilhomme, M. de Puisaye, s’efforçait de renouer l’association organisée par La
Rouerie, et qu'aux environs de Fougères , les paysans commençaient à prendre les armes sous les ordres d’un noble breton nommé Dubois-Guy ; mais il n’avait plus les moyens d’entrer en pourparler avec ces nouveaux Insurgés. Son frère François, qui, jusqu’à ce jour, avait été l’intermédiaire entre les Royalistes du Maine et de la Bretagne , se trouvait hors d’état de continuer ce service. Son fusil était parti au repos tandis qu’il se tenait appuyé sur le canon , et la balle avait attaqué le bras et l’aisselle , de telle sorte qu’on n’espérait guère qu’il pût jamais se guérir de cette blessure. Cependant, Jean Chouan , quels que fussent les embarras de sa position , gardait toute la ferveur de sa piété. Ayant su qu’un Ecclésiastique devait célébrer la messe le dimanche 20 octobre dans la paroisse du Genest , il résolut de s’y rendre pour remplir ses devoirs de chrétien trop souvent négligés. Dès que le Prêtre , qui reçut sa confession , apprit quel était l’homme qui s’adressait à lui , il s’empressa de lui faire connaître qu’un message, reçu le matin même, lui annonçait le passage de la Loire par l’armée des Vendéens; ils devaient se diriger vers le Maine et la Bretagne , et lui-même était personnellement chargé d’en faire savoir
la nouvelle aux Insurgés manseaux. Jean Chouan s’engagea à se tenir prêt à tout événement ; mais , ayant été si souvent abusé par des rapports de ce genre, il voulut attendre que le fait se confirmât avant d'en faire part à ses gens, de crainte, s’il se trouvait démenti , qu’il n’en résultât un nouveau découragement. Cependant, ce jour-là même, un des frères Pinson, qui commandait les hommes de la paroisse de Bourgon , vint l’avertir que M. de Puisaye lui faisait demander une entrevue. M. Dubois- Guy devait aussi se trouver à ce rendez-vous, fixé au mercredi matin 23 octobre , à un endroit indiqué dans la forêt du Pertre. Au jour convenu, avant le soleil levé, Cottereau arrivait avec vingt-cinq de ses gens ; personne encore n’étant venu , les Chouans se mirent à faire leur prière du matin en récitant le chapelet en commun , suivant l’usage.
La prière finie, un des hommes dit : « Si ce « n’était la saison où nous sommes, je croirais « entendre le tonnerre. — Le tonnerre ! re- « prend vivement J ean Chouan , silence ! écou- « tons. >» Il se jette aussitôt contre terre, prête l’oreille, et bientôt s’écrie : « Ce tonnerre, « c’est le canon de la Vendée. L’armée catho- « lique arrive, voilà le jour tant souhaité! Al-
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« Ions , mes amis , en marche sur Laval : le « Prince de Talmont nous attend. Partons , « partons!... Mais avant tout, ajoute le chef, « remercions le bon Dieu qui nous donne cette « chance heureuse. » Il se met à genoux, tout le monde l’imite , et , d’une voix haute et fervente, on récite de nouveau le chapelet; car c’était là l’unique prière que savaient ces braves gens , et , suivant l’occasion , c’était pour eux l’invocation suppliante, dans l’infortune, ou l’hymne d’action de grâce, dans le succès.
Jean Chouan , sans songer davantage au rendez-vous donné , quitta alors la forêt du Pertre. « Allons d’abord chercher n os camarades, dit-il, « non-seulement ceux qui ont combattu avec « nous, mais aussi tous ceux qui nous ont « donné parole de marcher pour le Roi : nous » aurons du renfort de Bourgon, du Genest , « du Bourgneuf et d’Ollivet ; les enfants de « Saint -Ouën surtout ne nous manqueront « pas. Allons , mes amis , encore un jour à cou- « rir le pays , et demain , avec bonne compa- « gnie, nous irons joindre nos frères de la « Vendée. »
On se mit en marche, on parcourut les paroisses où les Insurgés avaient des intelligences, et leur troupe se grossit à chaque pas. Dès ce
soir-là, ils réunirent quatre cents hommes, et d’autres donnèrent parole de les rejoindre à Laval. On était d’abord arrivé sur la paroisse de la Brûla tte; le drapeau tricolore flottait sur le clocher : « Voilà , avait dit Jean Chouan , « le bouquet à cueillir pour la fêle d’aujour- « d’hui. » On entra dans le bourg . le drapeau fut descendu, personne n’y mit obstacle.
Dans cet endroitdemeurait Graffin, qui avait dénoncé les Cottereau et fait mettre leur tête à prix. Jean Chouan se rend chez lui et le trouve tout tremblant, assis près de son foyer. « Je suis un homme perdu, s’écria-t-il dès « qu’il aperçut son ennemi ! — Graffin , lui dit « celui-ci , voilà plus d’une année que vous « vous plaisez à me tenir en danger de mort , « et moi j’en ai déjà assez de vous avoir fait if peur un moment. Soyez tranquille à présent, « vous n’aurez pas d’autre mal de ma part » Graffin , dans le transport de sa reconnaissance, voulait partager avec Jean Chouan tout ce qu’il possédait. « Non , dit celui-ci , ces «* choses-là ne se paient pas; il est tel de mes « hommes qui, pour tout, votre bien, n’eût « pas renoncé au plaisir de se venger. » Graffin voulut au moins le décider à prendre quelques-uns de ses habits pour que les Vendéens
ne vissent pas que le chef des Chouans portait des habits déchirés. Il refusa encore. « Je « n’ai pas honte, dit-il, de mon costume de « misère; il prouvera, aux Royalistes comme « aux Patriotes, que nous autres, qu’on appelle « des Brigands , nous ne savons pas prendre « le bien d’autrui. » Enfin , après bien des instances, il consentit à ce que Graffin lui prêtât son cheval pour faire son entrée à Laval à la tête de sa troupe. Ce fut le lendemain de ce jour-là que Jean Chouan joignit l’armée vendéenne.
Tels sont les détails que j’ai pu recueillir sur la première époque de l’Insurrection royaliste dans le Bas-Maine. Les gens qui n’attachent d’importance aux événements qu’en raison de l’illustration des personnages qui y figurent , ou du grand nombre d’hommes qui y prennent part, trouveront sans doute mes récits minutieux et puérils. J’ai parlé seulement de quelques obscurs aventuriers , de paysans grossiers et ignorants ; mais ces hommes, saisis d’un pieux enthousiasme , ne comptant pas leur nombre , ne calculant pas le danger , ont cru , dans la simplicité de leur zèle, expier les torts d’une vie, peu régulière jusqu’alors, en l’offrant en sacrifice pour la défense de leur
Religion. Envisagés sous ce point de vue , ils méritent assurément quelque intérêt , et j’ai pensé que le souvenir de leur dévouement ne devait pas être laissé dans l’oubli. Je ne l’ai pas caché , les détracteurs des Chouans leur ont supposé de tout autres motifs ; bien des Royalistes même sont restés incrédules sur ce point, et il s’est trouvé jusqu’à des Chouans des cantons éloignés du berceau de l’Insurrection qui ont passé condamnation sur Jean Chouan et ses Compagnons d’armes. Mais les témoignages des paysans du canton où ils firent la guerre ont attesté la piété et le désin-
téressement de ces premiers Insurgés. Et , de bonne foi , comment les gens de la campagne se fussent-ils exposes a tant de dangers pour avertir les Chouans, protéger leur fuite, soigner leurs blessés , cacher leurs malades , si
ces hommes-là eussent été des Brigands capables de tous les crimes ? Quant au résultat que produisit cette première Insurrection , il fut
presque nul, par la trahison qui fit avorter l’entreprise de La Rouerie. Cependant on ne doit pas oublier que les frères Cottereau arrachèrent à la mort un grand nombre de Prêtres; quils empêchèrent les levées d’hommes dans
leur pays , et forcèrent les Républicains d’y
tenir des forces qui, sans cela, eussent été' combattre dans la Vendée, et , quoiqu a cette première époque Jean Chouan n’ait guère réuni plus d’une centaine d’hommes, la crainte qu’il inspirait était si grande qu’on peut, sans exagérer , porter à quatre ou cinq mille hommes les troupes ou gardes nationales employées à sa poursuite pendant plus d’une année.
Rappelons encore que les Insurgés de Misedon prirent les armes le 15 août 1792, sept mois avant les Vendéens. Il y eut antérieurement un rassemblement royaliste sous les ordres du comte du Saillant au camp de Jalès en Languedoc, mais il fut dispersé aussitôt , ainsi que plusieurs soulèvements partiels dans les campagnes de la Bretagne et du Poitou. Les Chouans de la Mayenne, les premiers de tous, se maintinrent en hostilité permanente contre la Révolution. La suite de mon récit fera voir encore qu’ils furent également les derniers à déposer les armes , et ils n’y consentirent que quand on leur rendit le libre exercice de leur Religion.