‹ Souvenirs de la Commune, 1871Chapitre 20 sur 22 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

6 avril. — Nous recevons la visite du directeur. Il paraît que depuis plus d'un mois Tartarin aurait dû nous dire que le docteur M. Evrard avait reçu l'ordre de faire le plus d'exceptions possibles en notre faveur et qu'il pouvait nous accorder du vin, de la viande fraîche, etc. En un mot, c'est la réponse à notre lettre.

Le directeur raconte que le préfet a ri de ce qu'on lui adressait cette lettre et a dit que c'était une affaire d'intérieur qui ne souffrirait nulle difficulté.

LA PRISON DE BEAUVAIS ioj

Mouton se plaint qu'on n'ait pas communiqué cette réponse et Tartarin jure ses grands dieux qu'il nous a déjà dit tout cela.

7 avril. — Sur la dénonciation de nos co-détenus et sur une apostrophe du gardien Gervais, Mouton est conduit au cachot.

Nous le réclamons énergiquement, et Caron dit au gardien-chef:

— « C'est vous qui nous avez autorisé à ne pas obéir à vos gardiens quand ils sont ivres. »

9 avril. — A 6 heures du matin, le gardienchef me fait appeler pour me proposer de me mettre en cellule avec deux ou trois de mes compagnons.

Il veut nous séparer les uns des autres, empêcher notre action sur nos co-détenus.

Je lui demande le temps de la réflexion. Je consulte Calvinhac, Caron et Mouton qui s'opposent énergiquement à ce que nous soyons séparés de nos camarades.

3o8 SOUVENIRS DE LA COMMUNE

J'écris au gardien-chef:

<( Monsieur le gardien-chef,

» Je serais très-heureux d'aller, même avec un ou deux de mes camarades, dans une chambre individuelle, car cela me permettrait de travailler plus paisiblement qu'ici, mais je tiens à rester avant tout dans la stricte légalité autant vis-à-vis de l'administration de cette prison qu'envers le gouvernement. On ne sait pas. Monsieur, ce que l'avenir réserve, et il faut toujours avoir le droit et la loi pour soi.

» Je resterai donc dans les conditions faites ici à la généralité des détenus politiques.

» J'y tiens d'autant plus que notre nouveau gardien, M. Vaquerie, est très-poli avec nous et que nous nous louons fort de lui, jusqu'à-présent.

» Je termine en souhaitant, Monsieur, que M. Mouton, qui n'a pas insulté M. le gardien et s'est simplement conformé à vos recom-

LA PRISON DE BEAUVAIS Sog

mandations, soit bientôt délivré, et je souhaite grandement. Monsieur, que des influences trop faciles à de'couvrir, ne nuisent pas aux bons rapports que nous devrions tous entretenir avec vous, ce qui a toujours lieu, du reste, quand il n'y a pas de provocation.

» Croyez à la considération qui vous est

due.

» Monteil. »

A la suite de cette lettre le gardien-chef arrive. Il rend Mouton à la liberté.

On l'avait mis dans une chambre de sûreté d'où on avait fait sortir un voleur qui était nu sur le lit de camp, au milieu de ses ordures et de la vermine. Quelque persécuté d'intérieur de prison, sans doute.

18 avril. — Le gardien-chef veut savoir ce que j'écris la journée entière. Je l'envoie promener.

J'ai travaillé à des productions littéraires tant que je suis resté. en prison. J'ai aussi

3lO SOUVENIRS DE LA COMMUNE

écrit ces Souvenirs qui combleront de joie, je n'en doute pas, Tiliustre Tartarin.

19 avril. — Le gardien Vaquerie qui commence à faire ponctuellement nos grandes et nos petites commissions et à nous mettre en communication journalière avec le docteur Gérard, nous annonce qu'on nous forcera à travailler.

6 mai. — Tous les sociétaires, c'est-à-dire tous les détenus, moins deux ou trois, prennent part à un grand banquet que nous avons organisé sous les auspices du gardien Vaquerie et de l'entrepreneur, enchanté de ce qu'on lui fait gagner quelques sous.

28 mai. — M. le préfet est de tous les préfets le préfet le plus préfet, car il dîne chez le duc d'Aumale et il a M. Tripier, orléaniste farouche, pour secrétaire -général. Il se nomme Choppin de la Choppinette ou

LA PRISON DE BEAUVAIS 3ll

quelque autre noblesse de ce genre. Qu'il ait des rivaux, la chose est sûre, mais aucun ne saurait le surpasser en préféterie.

Ce n'est point une de ces petites girouettes qui vont où le vent les pousse, c'est une maîtresse girouette qui se tourne d'avance du côté d'où elle suppose que viendra le vent.

M. Cresson, son maître ès-pre'féterie, a dû lui dire : <c J'ai de'fendu les victimes de juin, j'ai versé des larmes sur les déportés, aujourd'hui Préfet -de -police, j'emprisonne et déporte moi-même. C'est ainsi qu'on fait son chemin. »

M. Choppin fera le sien si la Choppinette ne l'étrangle.

M. le préfet vient nous visiter. Quel honneur ! Ah! Monsieur!... Il est, dit-on, suivi de son fils, comble de grâce ! Il passe. Tous ceux qui viennent visiter la prison, même quand la loi les y oblige, passent ainsi, en s'arrêtant le moins possible.

Il entre dans la chambrée où je suis en

3l2 SOUVENIRS DE LA COMMUNE

train de manger mon pain avec du saucisson de Lyon.

Je lui dis :

— « Ah ! Monsieur le préfet, vous venez constater que nous manquons d'air. »

Il ne répond rien, mais en sortant il dit au gardien-chef :

— « Il y a ce grand-là qui mangeait de Tail qui aurait bien pu se détourner en me parlant. »

Pardon monsieur, le saucisson de Lyon n'a pas d'ail, mais si j'eusse mangé de l'ail, et je l'aime, c'eût été exactement la même chose^ je vous aurai regardé dans les yeux.

Il trouve à l'infirmerie Calvinhac, qui nous a quittés depuis quelque temps, et que sa famille, qui est archi-catholique, lui a recom^ mandé.

— « Ah ! c'est vous » dit M. Choppin « qui êtes M. de Calvinhac. J'ai de puissantes recommandations pour vous. Monsieur. »

LA PRISON DE BEAUVAIS 3l3

Calvinhac s^incline profondément.

Le préfet :

— « Vous êtes républicain ? »

— <( Certainement, monsieur, et vous devez en être enchanté, puisque vous êtes préfet de la République. »

M. Choppin, blessé, tourne brusquement les talons et sort.

29 mai. — Le préfet n^étant pas près de revenir, nouvelles misères !

M. Roland, cordonnier à Beauvais, donne au gardien Gervais vingt-trois francs pour un de nos camarades nommé Boirotte. Gervais ne remet rien. Boirotte réclame. Le gardien nie avoir jamais rien reçu. Roland affirme avoir donné. Boirotte conclut que le gardien a bu.

Le gardien Bouchard vient apporter une lettre.

— « Il y avait dix francs dedans » dit-il (( mais j'ai mangé les dix francs. »

A la bonne heure, c'est franc, au moins.

Ce Bouchard a du bon.

3l4 SOUVENIRS DE LA COMMUNE

Mouton écrit une lettre au préfet où il lui demande si sa visite aura pour effet de nous rendre Tair en faisant enlever les hottes, ou si elle aura pour résultat de redoubler les persécutions et de faire voler l'argent.

Mouton remet la lettre cachetée.

On l'ouvre au greffe. Grand émoi. La prison est sens dessus-dessous. Voilà une lettre que le préfet ne lira guère, Je pense.

2 juin. — Madame Gérard nous envoie tous les lundis un bouquet de fleurs. Présent charmant. C'est le printemps qui entre chez nous.

Mai est venu nous dire au revoir ce matin sous la forme d'un frais bouquet de roses.

3 juin. — Le gardien-chef raconte au nommé Lortan, qui cultive la chèvre et le chou, le contenu de la lettre de Mouton au préfet. Lortan vient nous répéter la lettre motà-mot pour nous faire sa cour. Mouton écrit

LA PRISON DE BEAUVAIS 3l5

au gardien-chef pour lui demander de quel droit il a décacheté une lettre envoyée à l'autorité supérieure.

Tartarin rouge comme un coq a une vive altercation avec Mouton.

9 juin. — Un des nôtres voit le gardien Bouchard ivre battre un vieux détenu ordinaire dans le préau des voleurs.

i5 juin. — Je reçois avis du rejet de mon recours en grâce.

Je croyais depuis longtemps Tavoir rejeté moi-même.

Tartarin refuse de me faire voir la lettre de rejet et de m'en laisser prendre copie.

20 juin. — A la préfecture on assure que nous pouvons recevoir nos visites depuis dix heures du matin jusqu'à quatre heures.

La femme de Vivien lui rend visite et on la met brutalement à la porte à deux heures.

A la préfecture on dit que nous pouvons recevoir les provisions envoyées par nos parents; ici on refuse de nous les délivrer.

3l6 SOUVENIRS DE LA COMMUNE

Arrive un condamné ancien ouvrier chez Cail. Il raconte qu'un marchand-de-vins, 199, boulevard de Grenelle, était de la garde-nationale. On est venu pour l'arrêter. Ne le trouvant pas, on a pris son beau-frère, et on a déclaré qu'on ne rendrait pas son beaufrère à la liberté tant que, lui, il ne se serait pas constitué prisonnier. On a gardé son beau-frère cinq mois. Au bout de ce terme, le marchand-de-vins a délivré son beau-frère. Il a été condamné à cinq ans de prison.

24 juin. — On nous a tant et si souvent ennuyé pour le travail que nombre d'entre nous ont fini par travailler, la plupart aux chaussons de tresse. Il paraît que c'est l'entrepreneur qui a causé tout le trouble à propos du travail « parce qu'il voulait que nous lui rapportassions de l'argent. »

Quelques-uns, il est vrai, n'ont pas voulu se laisser exploiter par l'entrepreneur et ont passé avec lui des marchés à forfait, mais la masse subit cette abominable exploi-

LA PRISON DE BEAUVAIS 3l7

tation qu'on appelle « Tentreprise des prisons. »

Ainsi, aujourd'hui, Tentrepreneur vient de re'gler avec Louet le prix de collages de sacs de papier.

L'entrepreneur avait dit avoir 4 francs par 1,000 sacs; il donnerait donc 2 francs aux ouvriers; le collage de 20,000 sacs a pris huit journées de quinze heures à cinq hommes, qui s'imaginèrent avoir gagné 40 francs.

L'entrepreneur Filliol leur donne 10 francs et les menace du cachot s'ils réclament!

8 juillet. — On nous rend nos habits civils pour leur faire prendre l'air. Ils sont pourris.

9 juillet. — Nous entendons un grand tumulte, c'est le greffier qui menace le gardienchef « de lui casser la gueule. » Tartarin effrayé appelle la garde. La garde arrive et met

3l8 SOUVENIRS DE LA COMMUNE

le greffier dans une chambre. En en fermant la porte le caporal dit au greffier : — « Attends, je vais faire un rapport et dire tout ce qui se fait ici. »

10 juillet. — Le gardien-chef vient me relancer et me dire que je devrais travailler pour la prison.

Je lui réponds nettement :

— « Vous pouvez vous fouiller. »

12 juillet. — Depuis quelque temps la soupe est de Teau si claire, si claire, les chaleurs nous incommodent tellement avec les hottes, l'eau est si impotable que la dyssenterie se déclare.

Le docteur Evrard nous donne à presque tous « le régime » c'est-à-dire du pain blanc et trois œufs par jour. Trois œiifs par jour, c'est ce qu'on donne aux voleurs pour les guérir, quand ils sont malades.

L'entrepreneur de la maison est furieux.

Il prétend que le médecin le ruine.

i3 juillet. — Vivien est au greffe.

LA PRISON DE BEAUVAIS 3ig

Un monsieur entre et d'un air d'autorité demande le cahier des charges.

— « Fait-on la classe ici ? » dit-il.

— « Oui, monsieur, oui, certainement. »

dit Tartarin « C'est M. le greffier qui la fait. »

Il paraît qu'on doit faire l'école aux voleurs. Tartarin ment, car le greffier ne la fait pas, heureusement pour les voleurs.

24 juillet. — Mouton connaît à Beauvais le fils Baltazar. Le gardien-chef a dit au fils Baltazar que Mouton était une espèce de fou mis constamment au cachot.

Mouton furieux dit à Tartarin qu'il en a menti.

Tartarin n'est pas content.

28 juillet. — On nous fait savoir que ceux qui formeront une nouvelle demande en grâce après que la première aura été rejetée ne verront pas la commission statuer sur cette nouvelle demande.

Les puces nous dévorent.

i" août. -^ Nous apprenons que l'emprunt de cinq milliards est couvert douze fois !

Grande joie dans la prison.

C'est la délivrance de la France.

On illumine avec des morceaux de lisière trempés dans l'huile des veilleuses.

6 août. — Nous apprenons que l'évêque est venu voir les voleurs. Il ne nous a pas choqués de sa présence.

9 août. — Oh! oh! oh!... On nous raconte qu'une femme (il y a, on le sait, un quartier de femmes dans la prison) enfermée depuis onze mois va accoucher, et que quatre autres femmes sont dans la même situation. Oh !

oh! oh! ,

10 août. — Une des belles journées de la Révolution. La plus belle de notre séjour en prison !

Ouvrez l'oreille, écarquillez les yeux.

Ce jour-là, nous changeons la paille de nos paillasses. On nous donne environ une botte de paille fraîche tous les mois. Nous renouvelons à moitié notre lit, puisque notre couche se compose d'une paire de draps, d'une paillasse et de deux couvertures.

Nous mettons notre vieille paille en tas dans le préau et nous étalons nos couvertures sur la rampe de rescalier pour leur faire prendre Tair.

Tout-à-coup les gardiens effarés se précipitent chez nous en criant: « L'inspecteurgéne'ral! Tinspecteur-général ! »

Et nous voyons bientôt un monsieur assez grand et plutôt maigre que gros, qui traverse la cour entre le préfet et le gardien-chef.

Il montre les hottes qui sont aux fenêtres, mais je n'entends pas ce qu'il en dit.

Il demande pourquoi il y a dans le préau ces tas de paille.

Au lieu de lui répondre la vérité, c'est-àdire que nous avons changé aujourd'hui le

contenu de nos paillasses, Tartarin qui cherche toujours un mensonge répond « que tous les jours nous mettons notre paille à Tair et que nous remplissons le soir nos paillasses. »

L'inspecteur traverse rapidement les trois chauffoirs ; il demande pourquoi les couverturcs pendent, et Tartarin lui dit que « c'est par ordre du médecin. )> Ce Tartarin est incommensurable»

L'inspecteur demande à quelle heure vient le me'decin. Tartarin lui répond que ça dépend des jours.

— « Comment! » dit l'inspecteur « il ne vient donc pas tous les jours. »

— « Si, si, Monsieur llnspecteur, tous les jours, » se hâte de re'pondre Tartarin*

Ce n'est pas vrai, le médecin ne vient pas tous les jours, mais il paraît qu'il devrait le faire.

II août;— 'A 10 heures, ^inspecteur revient chez nousi

LA FRISON DE UtALVAIS 323

On fait entrer tous les de'tenus de notre quartier dans un chauffoir.

L'inspecteur, un carnet à la main, est là, flanqué du gardien-chef et d'un gardien.

— « Combien de temps avez-vous encore à faire? » demande l'inspecteur, d'un ton aussi cassant que bref.

On lui répond selon, deux, trois, quatre mois.

— (( Personne n'a plus de quatre mois ? »

— « Si, les nouveaux. »

— « Je sais... Je sais... De vous autres ? »

— (c Non. »

— « Y a-t-il des hommes qui couchent à terre? »

— « Deux. »

— « Il faut les mettre à part, ailleurs. »

Il avise un jeu de darnes*

— « Comment ! On joue aiix dames, ici ! Vous n'êtes pas ici pour jouer aux dames. Enlevezmoi ce jeui C'est bien déjà assez malheureux qu'on ne puisse pas vous faire travailler; ».

La-dessus, il sort dans le couloir et, apercevant quelques vêtements civils que nous faisons sécher.

— « Il ne faut pas qu'il y ait de vêtements. »

— « Mais, » dit Mouton « monsieur, nos vêtements sont pourris, il faut que nous en prenions soin. »

— <( J'ai découvert, j'ai de'couvert, moi, »

dit rinspecteur ce un très-bon vestiaire. C'est là que l'entrepreneur met ses effets à lui; il n'a pas d'intérêt à ce qu'ils se gâtent. Vous auriez dû faire faire tout cela. Monsieur le Gardienchef, on n'aurait pas à reclamer. Du reste, si vos effets sont perdus, vous les ferez payer à l'entrepreneur. »

— « Ah ! ah ! nous pouvons les faire payer à l'entrepreneur ? » dit Mouton.

— « Certainement. Monsieur le gardienchef, vous ferez payer les vêtements. »

L'inspecteur monte aux dortoirs. Il aperçoit nos pots-de-chambre.

— « Comment, » s'e'crie-t-il « ces gens-

là ont des pots-de-chambre ! Mais ils ne doivent pas en avoir ! Vous ferez enlever ces vases. On doit prendre ses pre'cautions le soir et n'avoir besoin de rien la nuit. Moi, j'ai élevé' mes enfants à ne pas pisser la nuit, et ils ne pissent pas. »

Il descend et va sortir quand, tout-à-coup, il revient :

— « A-t-on des réclamations à faire ?

N'en faites pas. Je ne les recevrais pas.

Ces hommes-là ont-ils des bonnets de coton ? »

— « Non, » dit le gardien-chef qui tremble comme la feuille « je ne crois pas. Monsieur l'inspecteur, qu'il y en ait dans le cahier des charges. »

— « Comment ! pas de bonnets de coton !

Mais c'est très-important ! Il faut qu'ils aient des bonnets de coton ! Le Congrès pour la réforme pénitentiaire qui va se rassembler à Londres doit s'occuper des bonnets de coton.

Je vais voir le cahier des charges. S'il n'y a

pas de bonnets de coton, il faut en mettre. Il leur faut des bonnets de coton. »

Il sort. Et voilà une inspection générale.

Je Tai rapportée mot pour mot, et cependant, qui osera croire que les choses peuvent se passer ainsi !.

A cinq heures, on vient nous annoncer que le vin, la viande, même ordonnés par le médecin, sont interdits, que l'inspecteur a écrit sur le livre du médecin : « Défense expresse d'accorder de la viande et du vin aux détenus, c'est contraire au règlement. )> On supprime ce que nous avons demandé à la cantine. Ce serait pour nous faire mourir de faim si nous ne pouvions nous procurer des vivres en fraude !

Mais à six heures on nous apporte des bonnettes de femmes pour remplacer les bonnets de coton absents ! De quoi nous plaignons-nous ? Nous avons des bonnets.

On nous dit que cet inspecteur se nomme Fournier, que c'est un ancien directeur de

maison-centrale que son bonapartisme a fait pousser aux fonctions d'inspecteur et qu'il est membre de la Société' protectrice des animaux. Pauvres animaux !

12 août. — Gilquin apprend qu'on lui' a soustrait deux lettres. Le gardien-chef l'avoue, mais défend à Gilquin d'en parler.

— . w Soit, » dit Gilquin « mais rendez les timbres qu'elles contenaient! »

i5 août. — A partir de cette date, sans nous ennuyer plus que par le passé, le même train-train continuant, tantôt nous pouvons nous procurer ce que nous voulons, tantôt on nous refuse tout. Mais on commence à appliquer plus à la lettre le règlement et Ton prépare le terrain pour le jour où nous serons partis et où il n'y aura plus que des nouveaux.

Novembre. — Avant que de nous séparer, nous avions fondé une société qui avait pour but de nous permettre de nous soutenir mutuellement quand nous serions sortis de

prison. Cette société fut toujours lettre morte. Nous nous séparâmes, chacun tira de son côté, et sauf deux ou trois, nous ne nous sommes jamais revus.

J'ai arrêté les notes de mon journal au i5 août 1872. Il m'a paru que j'avais assez ressassé les misères dont on nous abreuvait, que j'avais raconté l'important. Il y a là de quoi se faire un tableau parfait de ce que peut être, dans sa vie journalière, un détenu dans une prison; je ne crois pas qu'un ta-

bleau pouvant donner une idée aussi exacte d'une prison ait été publié encore. Je suis donc heureux de l'avoir fait.

On trouvera dans les souvenirs qui se terminent ici des renseignements utiles.

Cependant, j'ai omis un certain nombre de faits qui feront l'objet de publications ulté-

LA PRISON nn BEAUVAIS SSQ

rieures. Dans mon journal de prisonnier, j'ai également tu , par respect pour nous autres, les indignités commises par plusieurs détenus.

Plus tard, j'ajouterai sans doute quelques pages personnelles à ces mémoires qui, tels qu'ils sont, portent en soi un intérêt qui justifie amplement leur publication.

Le 3 novembre, à 6 heures du matin, les portes de la prison s'ouvraient pour moi.

J'allais voir monsieur et madame Gérard, notre providence, deux vieux amis déjà, que j'apprenais à connaître et à estimer plus encore. Je trouvais chez eux mon fidèle ami Gaston Lemay. En nous adjoignant André Rousselle, nous allions faire une grande cueillette de cèpes dans les bois. Après dixsept mois et dix jours de la détention la plus épouvantable, je revoyais la verdure et les champs. En songeant aux malheureux qui étaient encore en prison, à ceux qu'on déportait, j'avais de quoi me trouver heureux. Et

'330 SOIÎVF.MIRS DK LA COMMLINF,

je puis vraiment dire que ce fut la joie dans le cœur qu'après m'étre assis à la table familiale du docteur Ge'rard, je pris la route de Paris en criant : « Vive la liberté! »

Page 1