PARIS
librairie: plon G. PLON, NOURRIT kt O, IXirRIMEURS-ÉDITEl'RS
Teui droitt rtttrvèi
DE
Après une absence qui avait duré plusieurs années, je débarquai un beau matin d'août sur le quai de la Joliette, à Marseille, suivi de mon domestique Hip-Ah- Chin, qui portait mon perroquet Tommy
Ici j'ouvre une parenthèse, parce qu'en relisant ma première phrase je m'aperçois que j'ai l'air de pasticher Robinson Crusoé ! Telle n'est cependant pas mon intention. Dans mon récit, Ah-Chin et Tommy n'occupent qu'une place tout à fait secondaire. Leurs rôles ne sont nullement comparables à ceux que tiennent avec tant d'éclat leurs congénères, Vendred et le perroquet, dans le livre de Daniel de Foë. Ils ne font que paraître et disparaître. D'ailleurs, pour éviter tout malentendu, il vaut mieux que je donne tout de suite les explications nécessaires.
Je n'arrivais pas d'une île déserté. Je venais sim-
pie ment de Saigon, où j'avais passé assez longtemps pour attraper une belle anémie qui m'avait valu d'être renvoyé dans mes et foyers » par le conseil de santé, avec un congé de convalescence. Je n'avais pas un complet de peau de chèvre comme Robinson ; je portais simplement un casque en moelle de sureau, et ma très maigre personne flottait dans une jaquette de flanelle bleue dont les manches étaient ornées des trois galons d'or que j'avais gagnés là-bas en outre de mon anémie. Mon Vendredi était un Chinois cantonnais, compagnon de mes pérégrinations depuis deux ans et qui avait consenti sans difficulté à accompagner son bon maître chez les diables occidentaux. Quant au perroquet Tommy, auquel les émotions du débarquement arrachaient des cris déchirants, c'était un animal que j'avais acheté au passage, sur le quai de Singapoor, comptant en faire hommage, comme cadeau de bienvenue, à un petit neveu né pendant mon absence. Il avait le corps rouge et les jambes bleues : de plus, il adorait l'eau-de-vie. C'est pourquoi tout le monde à bord du paquebot l'appelait Tommy, ce qui est, comme chacun sait, le nom générique des Dumanets anglais.
Mon débarquement en cet équipage ne laissa pas de produire une certaine sensation. Il y a des badauds partout; mais il y en a surtout dans les ports de mer : et pour ces derniers, l'arrivée des paquebots est toujours un événement. Je me trouvai donc, en arrivant sur le quai, en présence d'un groupe de personnages, d'ailleurs parfaitement sympathiques, qui me dévisageaient avec une certaine curiosité. Au milieu d'eux se trouvait une figure qui attira mon attention. C'était un petit homme très trapu, ayant
absolument l'air d'un pot à tabac. Ses jambes étaient toutes courtes, mais son buste était énorme et était surmonté d'une figure couleur cuir de Cordoue, flanquée de deux favoris grisonnants et d'une paire d'oreilles très rouges et ornées de petites boucles en or. Ce personnage avait d'ailleurs l'air très cossu. Il avait un gros diamant à sa chemise très blanche, une grosse chaîne d'or à son gousset, des bagues à tous ses doigts. Ses deux petits yeux très vifs, à demi cachés par de gros sourcils broussailleux, m'examinaient avec une vive attention. Je le regardais de mon côté, car j'étais sûr d'avoir vu quelque part ces yeuxlà. Ce.fut lui qui me reconnut le premier :
— Té! s'écria-t-il tout à coup avec un bel accent marseillais, c'est ce bon monsieur de Grancey ! comme il est jaune, le pauvre! Et comment va, capitaine?
Et ce type accompli du capitaine Pamphile s'élança à ma rencontre en donnant tous les signes de la joie la plus exubérante. Un instant je crus qu'il allait m'embrasser.
— Eh quoi ! vous ne me remettez pas ? Il faut venir au bastidon ! Nous mangerons une bouillabaisse, avec une bonne bouteille de lamalgue! Cela nous rappellera Madagascar !
Je l'avais très bien reconnu. D'abord je n'oublie jamais personne, et puis on n'oublie pas le capitaine Marius Dupont, — est-il nécessaire de dire que je change l'un de ses noms? — quand on a eu l'honneur de le connaître.
Et je l'avais passablement connu quelques années auparavant, quand j'étais attaché, en qualité de midship, à la station de Madagascar. Nous étions employés à la répression de la traite : lui, à la même époque, com-
mandait un navire; il en a même commandé plusieurs l'un après l'autre, et avait la réputation bien établie d'être le négrier le plus enragé et le marin le plus habile qui ait jamais fait passer une cargaison de bois d'ébène sous le nez des croiseurs.
On ditquç, sur la frontière, il s'établit bien vite des rapports suivis entre fraudeurs et douaniers. Chacun fait son métier, mais cela n'empêche pas les sentiments ; une sorte de camaraderie ne tarde pas à s'établir, et, en dehors du service, on aime assez à se rencontrer, ne fût-ce que pour se raconter les bons tours qu'on s'est joués. 11 en est, ou plutôt il en était à peu près de même entre croiseurs et négriers sur la côte d'Afrique. Légalement, nul n'est censé négrier tant qu'il n'a pas des nègres à bord. J'ai vu bien des fois des officiers aller faire des parties de chasse avec les capitaines de navires qui n'attendaient qu'une nuit noire pour embarquer leur bois d'ébène, filer leur câble par le bout et risquer la bordée de coups de canon qu'on leur aurait sûrement adressés, si on les avait vus.
Il faut observer d'ailleurs que la traite des nègres, — à la côte d'Afrique, on appelle traite toute espèce de commerce, — il faut observer, dis-je, que la traite des nègres a passé par plusieurs périodes. Il y a eu d'abord l'âge héroïque. C'est le temps des grands trois-màts goélettes, généralement d'origine américaine, construits spécialement pour ce genre de commerce, avec un entrepont qu'on coupait en deux dans le sens de la hauteur, au moyen d'un pont volant, pour y entasser plus de nègres. A l'avant et à l'arrière, la dunette et le gaillard d'avant étaient défendus par des cloisons solides percées de meurtrières. C'est là que se réfugiait l'équipage en cas de révolte. On y gardait
les armes, les munitions et des engins d'une forme particulière, nommés ailes de pigeon, qu'on ne trouve que sur les négriers; ce sont de petits appareils composés de quatre pointes de fer très aiguës, disposées de telle sorte que, jetées par terre, il y en a toujours une en l'air. Les factionnaires en avaient toujours un sac à portée : en cas de révolte, on le vidait sur le pont, et cela suffisait pour arrêter les noirs et laisser à l'équipage le temps de se reconnaître.
Ces négriers-là avaient des équipages excellents et très nombreux. Presque tous étaient armés d'une douzaine de pièces en batterie et d'une autre en chasse. Ils cherchaient toujours à se sauver; — mais quand ils se voyaient sur le point d'être pris, si le croiseur auquel ils avaient affaire n'était pas trop gros, ils se défendaient parfaitement, et il est arrivé quelquefois qu'ils ont eu le dessus. Le capitaine Marius Dupont avait été un des derniers négriers de celte école, qui a disparu peu à peu. Vers 1850, un brick de Sa Majesté Britannique se trouvait en croisière au large du Grand Popp. Une nuit très sombre, par une toute petite brise, le navire gouvernant à peine, l'officier de quart aperçut un grand trois-mâts qui était si près de lui qu'il le héla. Personne ne répondit. L'officier hésitait, quand tout à coup le navire inconnu lui lâcha une bordée qui démâta le brick de son mât de misaine et de son beaupré. Quand on voulut riposter, il avait déjà disparu. Les Anglais aimaient peu à parler de cette aventure. Cependant elle fit du bruit, et lorsque, après dîner, on demandait au père Dupont si le trois-mâts en question n'était pas la fameuse Souveraine, avec laquelle il avait fait de si beaux et si fructueux voyages entre le Brésil et la côte, il riait d'un air modeste sans dire ni oui ni non.
J'ai toujours été convaincu que c'était lui qui avait fait le coup.
Avec cela, beau joueur! Quand j'étais midship, j'ai eu pour chef de quart un vieux lieutenant de vaisseau, M. de Z..., qui avait été longtemps sur la côte ouest d'Afrique et m'a raconté bien des fois pendant nos quarts de nuit une aventure qu'il avait eue avec le père Dupont. Il était alors embarqué sur la Terpsichore, frégate amiraie. Un soir, ils viennent mouiller à l'entrée du Rio Pungo, qui était dans ce temps-là un lieu d'embarquement favori pour les négriers. Une brume épaisse leur avait permis d'arriver au mouillage sans être signalés. Pendant la nuit, un navire, sortant de la rivière, vint s'échouer sur un banc, à trois encablures de la frégate. On entendait l'équipage qui élongeait une ancre à jet pour déséchouer le navire. Au petit jour, le brouillard s'élève, on reconnaît la Souveraine.
Ce fut justement M. deZ... qui fut chargé d'aller amariner la prise. Le capitaine Dupont l'attendait à la coupée avec deux hommes sur le bord et son maître d'équipage pour rendre les honneurs réglementaires :
— Eh bien, père Dupont ! dit SI. de Z. . . en montant à 'bord, vous voilà donc pris!
— Pris ! je ne sais pas, répond le capitaine Dupont très calme. Il faut savoir ce que dira la cour des prises. Et puis, si je suis pris, mon Dieu, que voulez-vous! Pourvu que je sauve un navire sur cinq à mes armateurs, ils gagnent de l'argent. Voilà six voyages que je
fais avec celui-ci Si vous le prenez, eh bien, vous
le prendrez! Vous aurez de belles parts de prise. Il faut bien que tout le monde vive. En attendant, allons boire un verre de Champagne. C'est l'armement qui paye.
Z..., pour plus de sûreté, se fait accompagner par cinq baleiniers bien armés et descend dans la chambre. On boit du Champagne tout en examinant les papiers du navire. Ensuite il demande à visiter le navire.
— Comment donc! dit le capitaine, mon lieutenant va vous conduire. Lieutenant, conduisez donc monsieur!
Le lieutenant était un autre Marseillais que j'ai connu aussi plus tard. Il s'appelait Borromée. Il était aussi long que son chef était large et avait toujours l'air de porter le diable en terre. Il n'y a pas beaucoup de Marseillais comme cela, mais il y en a.
On descend dans le faux pont. On y trouve une centaine de noirs. Mais ils n'étaient pas aux fers. Borromée affirmait que c'étaient des nègres qui étaient venus faire une petite promenade en mer et qu'on devait débarquer sur un autre point deux jours après. L'avant du faux pont était séparé de l'arrière par une rambarde en planches. Z... passe dans ce compartiment et y trouve une cinquantaine de femmes dans le costume le plus sommaire, qui, en le voyant, s'entassent tout effarouchées dans un coin.
— Eh bien! qu'est-ce que c'est que cela? dit-il.
— Cela! dit Borromée, ce sont les femmes de ceux qui sont de l'autre côté. Ah! ajoute-t-il avec un beau sang-froid, en en attrapant une par les cheveux et en l'amenant sous un panneau pour bien la faire voir, si l'on était négrier, ce serait une bien belle occasion. — Dans cette tribu-là, ils ont la peau froide ! — Si monsieur veut tàter! Ce sont des femmes d'été! C'est un article très demandé au Brésil, dans ce moment ici!
Mais ce qu'il y avait de plus drôle, c'était la fin de l'histoire. Z... la racontait d'une voix douloureuse. Le
capitaine Dupont confia sa cause à un avocat très habile, et prouva victorieusement à la cour des prises que lorsqu'on l'avait amariné, il était frété par un roi nègre qui voulait aller faire la guerre à l'un de ses voisins. Il produisit le roi nègre que personne ne pouvait comprendre, mais dont les gestes, affirmait le capitaine, témoignaient clairement de la vérité de ses affirmations. Les nègres de la cale étaient les guerriers qui allaient défendre la cause de leur souverain : les dames de l'avant, à la peau froide, composaient son harem : tout était en règle. Le capitaine eut gain de cause. Un peu plus, on lui faisait des excuses. En tout cas, \a Souveraine ne fournit pas un sol de parts de prise aux officiers ni à l'équipage de la Terpsichore. C'est ce qui exaspérait ce pauvre Z...
J'ai connu un frère la Côte, nommé Bellanger, que j'ai eu comme gabier de grand mât sur le Forfait, où, à la suite de nombreuses désertions, il avait été condamné à servir pendant trois ans au tiers de solde. Inutile, du reste, d'ajouter qu'il s'empressa de déserter de nouveau à la première relâche. En dernier lieu, il servait à bord de YAlabama au moment où le capitaine Semmes se fit couler par le Kearsage en vue de Cherbourg. Il fut blessé pendant ce combat, amené à l'hôpital et reconnu. De là ses malheurs. Mais auparavant il avait déserté sept fois, allant de l'armée confédérée à l'armée fédérale et inversement. Il avait assisté à la bataille de Chickahominy et la décrivait d'une façon très intéressante, mais il lui était impossible de se rappeler au juste à quel parti il appartenait alors. Elle avait duré trois jours ; il croyait bien se souvenir qu'il avait été deux jours avec les fédéraux et un avec les autres. Il est assez difficile de se constituer l'historien
de gens de cette espèce. Ils ont eu tant d'aventures qu'ils en oublient un peu les détails. Souvent aussi il y a des points qu'ils aiment à laisser obscurs. Cela fait des trous dans leur histoire.
C'est ainsi que je n'ai jamais pu savoir au juste ce qu'étaient devenus le capitaine Dupont et son digne second Borromée après la capture de leur navire par la Terpsichore et leur acquittement par le conseil maritime. J'incline à croire qu'ils ont dû se donner deux ou trois ans d'un repos bien mérité, et que le capitaine Dupont en avait profité pour se marier à Marseille ou dans les environs. Leur affaire avec la Terpsichore date, je crois, de 1856. Vers 1859, il y en eut une autre qui fit beaucoup de bruit.
Le gouvernement portugais avait été tellement malmené par les Anglais qu'il avait été obligé de défendre la traite dans ses possessions. Mais il ne l'avait fait que contraint et forcé, et ses fonctionnaires sur la côte étaient restés dans les meilleurs termes avec les négriers. A Mozambique notamment, les gouverneurs étaient célèbres par les facilités qu'ils donnaient. On établissait les barracons où se réunissent les esclaves à quelque distance dans l'intérieur, pour ne pas avoir d'ennuis avec les croiseurs anglais, et l'on embarquait le bois d'ébène sur un point quelconque de la côte, pas trop fréquenté; mais c'était uniquement pour sauvegarder les apparences, car, moyennant un dollar par tête de noir qu'on payait à Son Excellence, on était parfaitement assuré de n'être pas dérangé. Si on avait donné un dollar et demi, je crois qu'on aurait très bien pu faire défiler les esclaves devant le gouvernement et se servir des quais pour les embarquer. Grâce à cette entente cordiale, tout le monde était content dans ce
bienheureux pays de Mozambique. Il y avait quelquefois sept ou huit négriers à la fois au mouillage dans la rade attendant le moment de charger. Les capitaines et les équipages menaient joyeuse vie et ne se refusaient rien. Il me souvient d'y avoir acheté en 18G3 du porto qui datait de cette époque. Je n'en ai jamais bu de si bon.
Tous les fonctionnaires avaient leur part du gâteau ; aussi ne séjournaient-ils guère dans la colonie, repartant pour le Portugal au bout de deux ou trois ans, après fortune faite. Les gouverneurs changeaient comme les autres, mais on ne s'en inquiétait pas, car les nouveaux arrivants ne demandaient qu'à suivre les bonnes traditions établies par leurs prédécesseurs. Un beau jour, on apprit qu'un politicien quelconque venait d'être nommé. En arrivant, il déclara que les abus allaient cesser. Personne n'y fit attention, car tous les nouveaux venus disent la même chose. Mais, quelques jours après, trois ou quatre caravanes d'esclaves étaient tout à coup arrêtées au moment d'arriver à la côte : les négriers, signalés à la croisière anglaise, n'eurent que le temps de déguerpir ; un ou deux furent même pris. Ce fut une stupeur et une désolation générales. Les noirs entassés dans les barracons étaient invendables, tout le monde était ruiné. On pensa d'abord à se débarrasser de ce gêneur. Deux ou trois conspirations s'organisèrent. Mais le gouverneur ne plaisantait pas : quelques conspirateurs furent pendus, et cela découragea les autres.
La situation se prolongea ainsi pendant deux ou trois mois, et puis un beau matin l'on apprit une nouvelle stupéfiante. Le gouverneur avait fait construire un grand barracon dans les faubourgs de la ville, sur
les bords de la mer. C'était là qu'il conservait les noirs enlevés aux caravanes. Il yen avait déjà dix-sept cents, quand un grand navire à vapeur arriva en rade. Il battait le pavillon brésilien et paraissait sur lest. Du reste, son capitaine avait déclaré à la douane qu'il était en relâche à cause d'une avarie de machine, et qu'il allait charger du riz dans l'Inde. Il était mouillé juste en face du barracon.
Une belle nuit, le poste de soldats nègres qui le gardait fut tout à coup vivement attaqué par une centaine d'hommes bien armés. C'était l'équipage du navire brésilien. Les nègres voulurent résister. On les assomma; une fois maîtres de la place, on fît lestement embarquer quinze cents des plus beaux noirs dans trois grands chalands, on les mena à bord du navire qui était sous vapeur et qui appareilla dès qu'ils furent embarqués, laissant les chalands devenir ce qu'il plairait à Dieu. Ces chalands appartenaient au gouvernement. Ils étaient employés aux travaux du port. On remarqua que la veille au soir leurs gardiens les avaient, par hasard, amarrés juste en face du barracon.
Le lendemain de cet événement, on constata que S. Exe. M. le gouverneur avait disparu. L'opinion générale fut que, accouru aux premières nouvelles sur la scène du désordre, il avait dû être assassiné par les forbans ou du moins enlevé par eux, car on ne retrouva point son corps. On le pleura peu, car on le trouvait bien gênant; mais on honora sa mémoire, parce que la vertu impose toujours le respect, et l'on en revint tout doucement aux anciens errements. Ce fut seulement un ou deux ans après que l'on eut la clef de ce mystère, grâce à un capitaine négrier. Don F. de X. . . , ce modèle des gouverneurs, n'était pas mort. Il se
portait même fort bien. Seulement il avait changé de profession. On l'avait vu arriver un beau matin au Brésil, avec douze ou quinze cents noirs venus on ne savait d'où. Il en avait vendu à peu près la moitié, ne gardant que les meilleurs. Avec le produit de cette vente il avait acheté une caférie et une botte de bons rotins qu'il avait confiés à quelques commandeurs bien choisis. Grâce à ces rotins employés vigoureusement, les noirs travaillaient avec une ardeur sans égale, et l'ancien gouverneur, devenu l'un des planteurs les plus riches et les mieux posés de la province, commençait déjà à se faire un nom dans la politique de sa nouvelle patrie.
Quoi qu'il en soit de la vérité de cette légende à laquelle tout le monde croyait fermement, quand je vins dans le pays quelque temps après, il est un point sur lequel tous semblaient s'accorder : c'est que le fameux capitaine brésilien n'était pas Brésilien du tout : c'était notre ami Dupont, et c'était Borromée en personne qui avait mené à bien l'attaque du barracon. Ceci fut bien établi par les affirmations de plusieurs caboteurs de Mozambique qui, plus tard, s'étant trouvés en rapport avec eux sur la côte de Madagascar, les avaient reconnus de la façon la plus positive.
C'est en effet Madagascar qui était devenu leur base d'opération. C'est là que j'eus l'honneur de faire leur connaissance quand j'y arrivai moi-même, vers 1862. L'âge les avait assagis. D'ailleurs, en changeant de théâtre, ils avaient modifié leurs méthodes. Vers cette époque, les philanthropes antiesclavagistes étaient entrés dans la voie des concessions. Après avoir fait supprimer l'esclavage dans nos colonies, ils avaient même interdit l'engagement de travailleurs libres
d'origine africaine : mais les créoles avaient poussé de tels cris qu'on avait autorisé l'importation de travailleurs sous le nom d'engagés volontaires, à condition qu'ils fussent Indiens. Je n'ai jamais été très convaincu que ces Indiens fussent volontaires : en tout cas, ils étaient engagés, car on ne leur donnait ni plus ni moins de coups de rotin qu'aux anciens esclaves ; mais, à coup sûr, ils n'étaient pas travailleurs. C'étaient de pauvres diables n'ayant que le souffle, d'ailleurs d'une paresse à décourager le commandeur le plus persévérant. Aussi les créoles criaient de plus belle. On essaya de leur fournir des Chinois; mais ceux-ci étaient beaucoup trop intelligents pour le métier qu'on voulait leur faire faire : ils cherchaient tous à se sauver, et, quand ils n'y réussissaient pas, ils se pendaient. On amena même à Bourbon un certain nombre de prisonniers annamites. Je me suis toujours demandé pourquoi les philanthropes qui trouvent abominable d'acheter à la côte des esclaves noirs, déjà esclaves dans leur pays, trouvaient très bien qu'on vendit de pauvres diables qui, au bout du compte, n'avaient qu'un tort, c'est d'avoir voulu défendre leur pays.
Quoi qu'on fît cependant, les créoles regrettaient toujours leurs anciens travailleurs. Pour leur en fournir, le capitaine Dupont avait trouvé un moyen très ingénieux. Dans ce temps-là, comme encore maintenant, tous les bœufs consommés à Bourbon et à Maurice viennent de Madagascar. Le père Dupont se fît traitant de bœufs. Il allait les acheter sur la côte et les ramenait à Bourbon. Seulement ces bœufs avaient besoin d'être soignés en route. Quoi de plus naturel que d'embarquer quelques noirs chargés de ce soin ? Ces noirs ne revenaient jamais chez eux, cela est vrai;
mais ils n'étaient pas perdus pour lout le monde, et petit à petit les planteurs qui voulaient bien y mettre le prix se reconstituaient des bandes de travailleurs tout à fait semblables à celles que leur avait enlevées en 1848 le fameux M. SardaGarriga, ancien marchand de contremarques au théâtre de l'Opéra-Comique, nommé commissaire du gouvernement provisoire pour proclamer l'abolition de l'esclavage, — et fort brave homme du reste, malgré ses origines, qui d'ailleurs n'étaient peut-être pas aussi infimes que le prétendaient les créoles.
Dans cette nouvelle incarnation, Dupont avait assurément perdu l'auréole poétique qui, depuis Jason jusqu'au Corsaire -Rouge chanté par M. Fenimore Cooper, s'attache au frère la Côte. Il était en règle avec la justice ou à peu près. Tout au plus aurait-on pu dire de lui que de contrebandier il s'était fait fraudeur. Ce n'était plus l'aventurier armé jusqu'aux dents qui traverse la frontière avec un chargement de dentelle et de tabac, décidé à faire un mauvais parti aux douaniers qui sont sur son chemin. C'était le voyageur bénévole qui emporte au fond de sa valise une caisse de cigares entamée et dont la considération n'est pas trop atteinte si un préposé grincheux estime que le nombre de ces cigares dépasse la tolérance administrative. Son nom était inscrit sur les registres confidentiels de la station avec la mention et à surveiller » , et chaque nouveau commandant, qui naturellement avait toujours la prétention de faire mieux que son prédécesseur , ne manquait pas de faire visiter à fond son navire, les deux ou trois premières fois qu'on le rencontrait sur la côte, dans un des petits mouillages qu'il affectionnait.
Rien n'était drôle comme ces visites. A peine arrivé
à bord, on voyait sortir de tous les coins une foule de noirs de tous les âges , de toutes les tailles et de tous les sexes. Il va sans dire que pas un ne figurait au rôle d'équipage.
— Qu'est-ce que c'est que tout ce monde-là? demandait l'officier monté sur ses grands chevaux.
— Et les bœufs ! répondait imperturbablement le capitaine , il faut du monde pour les soigner.
— Mais les femmes ?
— Les femmes ! elles veulent venir avec leurs maris. Et les petits ! ils viennent avec leurs mamans !
Tous bergers! ce n'était pas un navire, c'était une Arcadie. Les plus terribles se sentaient désarmés; et puis, le capitaine arrivait à bord, on faisait connaissance, petit à petit la glace se fondait; bien sûr, il courait sur lui des histoires qui n'étaient pas bien nettes, mais enfin, après tout, il n'avait jamais été pris. En tout cas, maintenant il faisait le commerce des bœufs, rien de plus régulier : et puis, il rendait bien souvent service à la station en se chargeant du courrier; quand on le rencontrait à terre, il était aussi bien utile pour organiser des parties, car il n'y avait pas un trou de la côte qu'il ne connût et pas un chef dont il n'eût été le gendre ou le frère de sang : finalement personne ne pouvait longtemps tenir rigueur à ce petit mokal si drôle et si amusant.
Je me souviens encore d'une de ces parties, à laquelle j'assistai. C'était à Tamatave. Nous nous réunissions souvent le soir dans la case hospitalière de la princesse Juliette. Autrefois, la côte appartenait à une tribu nommée les Bé-tsi-Mitsaraks. Les Hovas, venant de l'intérieur , les ont battus et se sont établis dans le pays : mais ils se sont contentes d'une sorte de protec-
torat et ont maintenu l'ancienne dynastie. C'est la princesse Juliette en question qui est titulaire pour le moment (1). A cette époque, c'était une bonne grosse négresse de quarante ou cinquante ans, qui, dans les grandes circonstances, se mettait fièrement sur la tête une magnifique couronne de clinquant. Dans la vie ordinaire, elle se contentait d'un costume beaucoup plus sommaire et vendait aux cuisiniers de la station des canards et des poulets. C'était même, je crois, de ces ventes qu'elle tirait le plus clair de sa liste civile. Elle avait deux très jolies nièces : les princesses Ra- Tou et Ra-Soua, deux grandes filles de seize ans et dix-sept ans, ayant le teint à peine plus foncé que celui d'une Espagnole, de grands cheveux noirs très lisses dans lesquels elles mettaient des fleurs d'hibiscus, et de charmants petits pieds, toujours nus, bien entendu, emmanchés à des jambes que recouvrait un lacet de tatouages rouges et bleus imitant des rubans et terminés par un gros nœud sur le mollet.
Un soir donc, nous nous étions fait faire un bol de punôh par la princesse Juliette et nous nous occupions à le boire, aidés en cela par ses nièces, quand par hasard l'un de nous, qui remplissait les délicates fonctions de chef de gamelle, vint à parler du cuisinier. Le matin même, ce personnage, ayant reçu quelques observations motivées par la regrettable monotonie de ses menus, s'était excusé en se plaignant du manque de je ne sais quels condiments, impossibles,
(1) Je lis dans le Temps d'aujourd'hui, 3 janvier, que la pauvre princesse Juliette vient de mourir à Tamatave. Il paraît qu'elle avait quatre-vingt-cinq ans : je la croyais beaucoup moins vieille. C'était une brave femme qui n'a jamais fait de mal à personne et qui a rendu service à bien des traitants.
disait-il, à trouver dans la bonne ville de Tamatave.
— Té ! dit le père Dupont, qui était sous la varangue, prenant le frais, étendu dans un hamac et fumant majestueusement sa pipe, ces animaux-là, ils sont tous les mêmes! Il leur manque toujours quelque chose! Est-ce qu'on ne trouve pas partout tout ce qu'il faut, quand on sait s'y prendre! Mais je me charge de faire un diner avec rien du tout!
— Comment! rien du tout!
— Certainement! Donnez-moi un bon fusil à « deux fois » , une marmite et une poêle à frire, et je vous ferai vivre pendant quinze jours dans la brousse , rien qu'avec ce que nous trouverons : et vous mangerez comme au restaurant de la Réserve ! Pas moins !
Quelqu'un s'étant montré incrédule, le capitaine s'échauffa. Finalement des paris furent engagés, et il fut convenu qu'on se retrouverait le lendemain matin, de bonne heure, chez la princesse Juliette, qui se chargerait de nous trouver des palanquins (Jitakons) et des porteurs; que nous n'emporterions que nos fusils, que nous irions à deux ou trois lieues, sous la direction du capitaine, et que, s'il ne nous nourrissait pas bien, il nous donnerait un grand diner à bord : diner que nous lui offririons au contraire, bien entendu, dans le cas contraire. Ra-Tou et Ra-Soua demandèrent instamment à être de la partie. Elles furent invitées. La princesse Juliette aurait bien voulu en être aussi. Mais quelqu'un se chargea de lui faire comprendre que ce# petit voyage dans les anciens États de son regretté frère donnerait à notre expédition une couleur politique qui pourrait inquiéter le gouvernement hova. Elle se résigna donc à garder la maison. C'était une brave femme que la grosse princesse Juliette. Dans son livre
sur Madagascar, Mlle Ida Pfeifier dit d'elle pis que pendre. Mais Mlle Ida Pfeifier avait bien la plus méchante langue qu'on ait jamais promenée à travers les cinq parties du monde.
Le lendemain matin, nous étions tous au rendezvous. Il y avait le commissaire, qui était un coquillard distingué, auquel on doit un très savant ouvrage sur les coquilles terrestres de Madagascar ; notre chirurgien, le docteur Merisier, également bien connu des savants parce que, ayant eu l'imprudence de guérir d'un accès pernicieux un docteur allemand qui explorait Madagascar, celui-ci ne crut pas pouvoir mieux lui en témoigner sa reconnaissance qu'en donnant son nom à un insecte qu'il avait trouvé sur la tête d'un vieux Malgache , insecte d'une variété tout à fait inconnue jusqu'à présent et qu'il a classé sous le nom de pullus Merisiencis. Il y avait encore deux lieutenants de vaisseau et moi.
Les deux princesses nous attendaient sur la plage avec les porteurs. Elles avaient fait pour la circonstance une petite toilette de campagne. Du temps du bon La Fontaine, quand les laitières de Château-Thierry voulaient être agiles, elles mettaient
Cotillon court et souliers plats !
Ra-Tou et Ra-Soua n'employaient pas les mêmes procédés. Du reste, ils auraient été tout à fait inefficaces. Je me souviens que quelques semaines plus tard j'assistais en grande tenue à la proclamation du roi Radama. Je faisais partie du cortège officiel. Ra-Soua, comme fille de roi , y figurait également. Nous étions l'un à côté de l'autre. La pauvre fille avait une robe de moire blanche brodée d'or, des bas de soie et des
souliers. Toutes ces magnificences la gênaient beaucoup. Elle retira même avant la fin de la cérémonie ses souliers et ses bas, et me les confia. Je les mis dans la poche de mon habit, où mon domestique les retrouva le lendemain : événement qui devint l'origine d'une série de plaisanteries dont je n'ai jamais vu la fin.
D'ordinaire, elles portaient les deux vêtements nationaux : Yakantzou et le lamba. L'akantzou est un petit corsage très collant qui s'arrête juste au-dessous des seins, laissant à nu le tour de la taille ; le lamba est une simple pièce de soie ou de cotonnade carrée, qu'on enroule autour de soi, en retenant sur le devant les coins par un simple nœud. Cela tombe assez souvent, mais la pudeur malgache ne se préoccupe pas outre mesure de ce genre d'accidents.
Ce matin-là, en vue de la partie de campagne projetée, elles avaient supprimé l'akantzou, et, comme je l'ai dit plus haut, elles nous attendaient sur la plage, devant le groupe formé parles porteurs de palanquins. De porteurs, il n'y en avait pas pour elles : on n'avait pas eu le temps d'en réunir un nombre suffisant; mais une course de trois ou quatre lieues, aller et retour, sur le sable fin de la plage, n'était pas pour effrayer deux jeunes personnes aussi bien découplées. Et même, au moment où nous arrivâmes, le capitaine qui nous avait précédés était en train de leur confier sa marmite et son poêlon : honneur dont elles se montraient très fières.
Puis il monta dans son fitakon, nous en fîmes autant, et la caravane s'ébranla. C'est lui qui dirigeait nos mouvements. Etendu mollement dans son fauteuil, les jambes allongées, le fameux fusil « à deux fois » en travers sur ses genoux et un vaste parasol gris ombra-
géant sa figure rougeaude, il avait tout à fait bon air. Les deux princesses étaient en tête du cortège, lui servant de courriers. Je les vois encore, les hanches moulées dans leurs lambas d'étoffe claire. Leur buste, souple et élégant, brillait au soleil. Elles avaient l'air de deux jolies figurines de Tanagra. De temps en temps, la route était barrée par de larges ruisseaux marécageux. Elles s'arrêtaient tout hésitantes, et, se retournant vers nous, nous les entendions crier :
— Tsi michi vohaï? N'y a-t-il pas de caïmans?
L'un des porteurs allait battre les joncs avec un bâton. Pendant ce temps-là, elles se piétaient sur le sable, retroussant leurs lambas jusque bien au-dessus du genou, et puis elles entraient dans le lit du ruisseau. Leurs petits pieds cambrés, aux longs doigts de statues grecques, disparaissaient au milieu des feuilles de nénufar, et un instant après elles étaient sur l'autre rive, caquetant comme des oiseaux et riant de nous voir passer secoués dans nos palanquius. Quels jolis petits courriers le capitaine Dupont avait là !
Dans tous les temps et dans tous les pays, les gens très élégants ont aimé à se promener précédés de courriers, Mmes de Pompadour et du Barry avaient deux heiduques, les dames romaines avaient des esclaves numides. Au Japon, ce sont des bétos qui ont cet emploi, et Ton cherche à les avoir aussi tatoués que possible. Quand j'étais dans ce pays, on admirait fort celui de lady Parkes, la femme du ministre d'Angleterre. Son dos, c'est du béto que je parle! représentait une treille de vigne dont la racine se trouvait au talon gauche, et sur la jambe droite il y avait une cigogne qui était un vrai chef-d'œuvre. Le Mahdi a aussi adopté cet usage. J'ai lu dernièrement dans un journal qu'il
employait comme courrier un savant naturaliste allemand, le docteur Slatten-bey, qu'il a trouvé à Khartoum. Il paraît que lorsqu'il monte à cheval, le docteur se met à quatre pattes, et son dos sert de marchepied au représentant du Prophète. Après quoi il marche devant son maître, ayant pour tout costume un diadème de plumes et une baguette qui lui sert à écarter le populaire. Quelle singulière destinée pour un privât docent de l'Université de Tubingue !
Je n'ai pas pu juger de visu de l'effet produit par un savant allemand marchant en tète du cortège en cet équipage. Je ne parle également que par ouï-dire des esclaves numides et des heiduques, mais je déclare que, dans le choix de ses courriers, le capitaine Dupont avait montré au moins autant de goût que tous les illustres personnages que je viens de citer.
Au bout de deux heures, nous étions arrivés à la pointe étroite qui sépare de la mer la lagune d'Ivondrou. Il y a là de superbes bouquets de manguiers et de cocotiers; quelques ravenals (arbres du voyageur) étalaient aussi en éventail leurs grandes feuilles dont les replis sont toujours, même par les plus grandes sécheresses, pleins d'une eau très bonne à boire. Le capitaine, se soulevant dans son fauteuil, inspecta un instant les lieux :
— Deshe malol (Halte!) dit-il en malgache à ses porteurs, qui obéirent joyeusement, car il n'était pas léger. Arrêtons-nous ici, ajouta-t-il en sautant à terre. Vous autres, messieurs, allez le long de la lagune. Vous y trouverez du gibier en masse ; vous reviendrez dans deux heures avec ce que vous aurez tué. Moi, je reste ici : je vais tout préparer avec Ra-Tou et sa sœur.
Le docteur Merisier, qui n'aimait pas la marche, préféra rester à fumer sa pipe. Le commissaire déclara que ce coin de la plage lui semblait propice à la découverte de quelque coquille inédite. Les deux lieutenants et moi, nous partîmes, chacun de notre côté, avec deux ou trois porteurs pour ramasser le gibier.
Au bout de deux heures, nous étions de retour. J'apportais, pour ma part, deux singes que j'avais tués dans un tamarinier et une douzaine de perruches vertes. Les autres avaient été plus heureux : il y avait au tableau deux ou trois de ces magnifiques oiseaux violets qu'on appelle là-bas des poules sultanes, quinze ou vingt petites sarcelles à tête rose et trois pintades.
Le capitaine se déclara pleinement satisfait. De son côté, il n'avait pas été inactif. Sous son énergique impulsion, le campement avait pris une apparence tout à fait réjouissante. A quelque distance, de manière à ne pas incommoder, flambaient trois ou quatre grands feux : au pied d'un arbre qui servait de garde- manger était entassé un amoncellement de noix de coco, de régimes de bananes, et déboules vertes que je reconnus pour le fruit de l'arbre à pain. Le docteur examinait attentivement un objet verdàtre à peu près gros comme le poing. On m'informa que c'était un œuf de caïman trouvé par Ra-Soua, avec douze ou quinze autres, dans le sable, au bord de la lagune. Un peu à l'écart, le capitaine, en bras de chemise, gesticulait furieusement, faisant déblayer un grand trou, creusé en terre, de la braise qu'on y avait accumulée, afin d'y étendre un petit cochon sauvage tué dans le marais et dont la panse, soigneusement recousue au moyen d'une lanière empruntée à sa propre peau, avait été remplie au préalable de bananes, de patates, de sel, de poivre, de
piments et d'une foule d'autres condiments ; puis on le recouvrit de la cendre chaude, on alluma par-dessus un nouveau feu, et on le laissa mijoter tout à son aise.
Tout cela m'intéressait fort ; malheureusement je ne pus en voir davantage, parce que l'artiste, emporté par le feu de l'improvisation, nous déclara que nous le gênions. Au bout de deux heures seulement, qui nous semblèrent assez longues, une voix retentissante nous appela au festin. Le couvert était déjà mis. De grandes coquilles servaient d'assieltesà soupe. Onnous y servit un liquide noirâtre fortement pimenté. C'était de la soupe de singe. Cela n'eut aucun succès. Le singe fournit un civet délectable. J'en ai très souvent mangé ; mais il est réfractaire au pot-au-feu. On passa sans regrets à une omelette aux œufs de caïman ; elle sentait horriblement le musc. Le capitaine affirmait cependant que c'était « essellent » . Mais le docteur seul osa y toucher. En somme, le diner s'annonçait mal. 11 n'y avait que les deux princesses qui eussent l'air enchanté. Ra-Soua rendait de grands services. Le capitaine l'avait préposée à la surveillance du rôti. Quant à Ra-Tou, après avoir englouti une coquille de soupe au singe, et absorbé à elle seule une bonne partie de l'omelette, elle avait découvert au fond de la marmite une patte de singe, et, accroupie sur ses talons, un peu en arrière du capitaine, elle s'occupait à la grignoter, pour passer le temps.
Notre amphitryon eut beau renouveler ses offres, personne ne voulut de l'omelette. Il paraissait vexé. Ce fut sur Ra-Tou qu'il passa sa mauvaise humeur :
— Ah çà, vas-tu te remuer! cria-t-il tout à coup en appliquant sur son épaule brune une formidable claque, qui avait d'ailleurs la prétention de n'être
qu'amicale. Et le rôli! est-ce qu'il va venir tout seul?
La pauvre princesse, surprise par cette caresse un peu brusque, voulut se lever. Son pied s'engagea-t-il dans la bordure de son lamba? je l'ignore. Toujours est-il qu'elle chancela un instant, essaya de se rattraper, n'y réussit pas, et Cnit par s'étendre tout de son long à terre, pendant que le lamba dénoué restait en arrière, découvrant ainsi tout ce qu'il était chargé de cacher... Si je me permets d'insister sur ce point délicat, c'est que c'est grâce à cet accident que nous apparurent dans toute leur netteté les preuves de l'illustre origine de la princesse ainsi dévêtue. Mais c'est toute une histoire.
Il faut savoirqu'autrefoisZanahar, le Dieu-Soleil, profita un beau jour d'une éclipse qui lui créait des loisirs pour descendre sur la grande terre malgache, Tani-Bé! Voilà du moins ce qu'affirment les traditions de la tribu des Bé-tsi-Mitsaraks. Ce qui l'y attirait, c'était le désir de rencontrer une jeune fille de cette tribu dont, au cours de ses tournées quotidiennes, il avait remarqué de loin la beauté. La jeune personne ne lui fut pas cruelle. Les jeunes Malgaches ont rarement ce défaut-là. Et de leurs amours naquit un jeune négrillon, — beau comme le jour naturellement, — qui ne tarda pas à se distinguer, et devint roi des Bé-tsi-Mitsaraks. Ce sont ses descendants qui régnent encore sur cette heureuse tribu, à laquelle l'art des révolutions semble être étranger. Et pour perpétuer le souvenir de leur lumineuse origine, toutes les jeunes personnes appartenant à la famille royale sont, lorsqu'elles prennent dix ou douze ans, confiées à un artiste chargé de tatouer en bleu, sur leur envers, un portrait sinon aussi grand que nature, du moins aussi grand que possible, de
leur ancêtre. Ces artistes n'épargnent ni leur peine ni leurs soins ; ils s'attachent consciencieusement à remplir la mission qui leur est confiée et le cadre sur lequel ils ont à opérer. Le portrait en lui-même ne consiste qu'en un grand rond. Ainsi le veulent les règles de cet art hiératique. Mais où l'artiste peut révéler son habileté et donner libre carrière à son imagination, c'est dans la disposition et le nuancement des rayons, qui d'un côté viennent mourir sous les omoplates et de l'autre s'étendent jusqu'à la naissance du mollet.
C'est une œuvre d'art de ce genre qui nous fut révélée par la chute de la princesse. Tous les assistants éprouvèrent une vive admiration. Mais cette admiration se manifesta d'une façon différente, suivant les tempéraments. Le commissaire essuya précipitamment les verres de ses lunettes; le docteur leva les bras au ciel; quant au capitaine, il partit d'un si formidable éclat de rire, qu'il fut obligé de porter ses deux mains à son ventre, craignant apparemment qu'il n'éclatât, malgré labeîleceinture rouge qui l'enserrait ; M. de R. . . , le lieutenant, qui avait beaucoup de littérature, bondit sur ses pieds, et désignant d'une main le soleil qui commençait à redescendre et de l'autre son portrait étendu sur le sol, il s'écria d'une voix tonitruante :
Gomme deux rois amis, on voyait deux soleils Venir au-devant l'un de l'autre!
Citation qui eut beaucoup de succès.
De toutes les personnes présentes, ce fut encore la princesse qui parut le moins se préoccuper de l'aventure . Ce genre d'accident arrive du reste fréquemment aux dames malgaches et fait moins d'impression dans leur
pays qu'il n'en produirait chez nous dans un salon. Elle se releva en riant beaucoup, fit du doigt au capitaine une menace amicale en l'appelant u leno reno » , ce qui, en malgache, veut dire « vieux polisson » ; puis elle ramassa son lamba, et, après en avoir enveloppé le portrait de Zanahar, elle courut, gracieuse , comme une nymphe des bois, aider sa sœur qui arrivait chargée des broches en bois de fer sur lesquelles venaient de rôtir, côte à côte, les pintades, sarcelles et perruches, produit de notre chasse.
Toutes ces victuailles avaient si bonne apparence quand elles furent étalées sur de larges feuilles de bananier, elles exhalaient une odeur si appétissante, que les visages, déjà très déridés par l'incident cidessus relaté, s'épanouirent tout à fait. Chacun s'arma d'un couteau et se mit à découper le plus artistement possible un de ces volatiles. Les mâchoires allaient commencer à fonctionner, mais le capitaine ne l'entendait pas ainsi :
— Espérez ! clama-t-il, espérez ! Il y a de la salade!
C'était vrai, il y avait de la salade, et quelle salade! J'en ai rarement mangé d'aussi bonne. Un chou palmiste en avait naturellement fourni l'élément principal. Mais c'était dans le choix et la préparation des condiments qui l'assaisonnaient que le capitaine avait réellement manifesté un génie merveilleux.
Le poivre provenait d'un poivrier sauvage; le sel avait été obtenu en laissant de l'eau de mer s'évaporer dans une coquille, grâce à la collaboration de Zanahar. La préparation de l'huile et du vinaigre avait été plus compliquée. L'huile avait été fournie par une noix de coco dont la pulpe avait été écrasée et comprimée dans un linge entre deux pierres. C'est ce jour-
là que j'ai appris que l'huile de coco est comestible. Elle rancit en deux heures, mais elle est excellente, à la condition d'être employée tout de suite. Le cocotier fournit également, quand on le coupe, une liqueur sucrée que le capitaine nous fit boire en nous affirmant que cela valait du vin de Malaga. Je ne fus pas de son avis, mais je fus obligé de convenir que cette même liqueur, exposée au soleil pendant deux heures dans une noix de coco, s'était aigrie au point de faire de très bon vinaigre.
A partir de ce moment, les plus récalcitrants furent obligés de convenir que le capitaine avait gagné son pari. Mais notre reconnaissance se transforma en admiration quand le petit cochon retiré de sa fosse et débarrassé du cuir racorni et charbonné qui l'enveloppait, nous révéla sa viande juteuse et parfumée d'épices. Il eut un terrible assaut à subir, le pauvre petit cochon! Mais les forces humaines ont une limite! Bientôt, nous fûmes obligés de nous avouer vaincus. Quand nous le livrâmes aux porteurs, de notables entailles témoignaient de nos prouesses : pourtant il restait encore de quoi les rassasier tous.
Quel bon après-midi que celui qui suivit ces agapes! Nos noirs avaient été rejoints par des amis des deux sexes, sortis je ne sais d'où, mais qui avaient apporté pour leur part d'écot cinq ou six gros bambous pleins de tafia et de besabèse, la bière malgache. Tout ce monde dévorait les reliefs de notre festin avec une ardeur qui faisait plaisir à voir : nos compagnons, mollement étendus sous les grands arbres, fumaient des pipes ou faisaient la sieste. J'avais découvert un petit canot. Quand la grosse chaleur fut passée, je le lançai sur la lagune et m'embarquai dedans avec un des por-
teurs. Il y avait un peu de brise. Monlé debout sur les plats-bords, de ses bras étendus en croix il soutenait les coins de son lamba qui nous servit de voile, et nous nous mimes à naviguer au milieu des nénufars et des papyrus. De tous les côtés s'élevaient les innombrables oiseaux qui peuplent les marais de Madagascar : les poules sultanes à la robe violette, les noirs sirikis et les vorum kéhés au plumage blanc et à la tête rose. Quand je revins, le canot en était presque rempli.
La nuit tombait avec cette rapidité qui caractérise les pays chauds. Il fallait songer au retour. Chacun remonta dans son fitakon : les porteurs, surexcités par leurs libations, se lancèrent à une vitesse vertigineuse en entonnant le fameux chant malgache!
Kalamaké! Kalamak! Arouné!
Le poète inconnu qui Ta composé énumère tous les ennuis de son peuple. Il y en a beaucoup : les blancs d'abord avec leurs gros canons qui font boum! les Hovas aux oreilles découpées, Amboa Lambou! le négrier arabe qui rôde sur les côtes! La conclusion, qui sert de refrain, c'est qu'il serait bien bon de les man-' ger bouillis avec des- haricots. Kalamaké! La poésie des races primitives !
L'air est chargé de cette odeur de jasmin qu'on sent toujours, pendant la nuit, dans les pays tropicaux. Les buissons, le long de la route, sont illuminés par des millions de mouches à feu; de temps en temps, nous débouchons au milieu d'un groupe de cases qu'éclai-* reut de grands feux ; nos porteurs interpellent en passant les grandes filles à moitié nues, qui leur répondent par des plaisanteries à notre adresse que je fais semblant de ne pas comprendre, et puis nous nous
retrouvons sur la plage : le sable humide assourdit le bruit des pas; la longue houle du large vient mourir sur le sable en petites vagues si chargées de phosphorescences que, dans la nuit très sombre, les pieds de Ra-Tou et de Ra-Soua, qui ont repris leur poste à la tête de la colonne, semblent éparpiller des étincelles.. .
Ah! la surveillance de la traite constitue un métier bien pénible!... mais il y a de bons moments.
Assurément le capitaine avait bien gagné son pari. Cependant, quand je rassemble mes souvenirs, il me semble bien que nous ne lui avons jamais offert le dîner que nous lui devions. Du reste, ce ne fut pas de notre faute; car, le soir môme de cette mémorable journée, nous trouvâmes nos camarades en train de prendre les dispositions pour l'appareillage, et le lendemain matin, vers l'aube, nous quittions le mouillage de Tamatave. C'est que, pendant la nuit, de graves nouvelles étaient arrivées au chef de station qui nécessitaient, paraît-il, une prompte intervention. Il y a dans le canal de Mozambique une très jolie petite île, qui s'appelle Mohély et qui est habitée par une population moitié arabe, moitié malgache. Quelques années avant l'époque dont je parle, le sultan qui y régnait était venu à mourir, ce qui n'a rien de bien étonnant, car il était assez vieux; mais ce qui l'est davantage, c'est que, malgré le soin qu'il avait eu d'enfermer, dans la grande baraque qui lui servait de palais, un nombreux harem composé de ce qu'il y avait de mieux parmi ses sujettes, Mahomet avait si peu béni ses efforts qu'il ne laissait qu'une fille. Elle s'appelait Jumbé-Fatoom et était d'ailleurs très remarquablement jolie. Ce fut elle qui lui succéda. En voilà une qui peut se vanter d'avoir inspiré bien
des passions dans l'honorable corps des officiers de marine! L'un de mes camarades en a été éperdument amoureux, à ce point d'avoir envoyé sa démission pour pouvoir l'épouser, démission qui fut, bien entendu, refusée. Il me racontait encore dernièrement comment il avait reçu le coup de foudre. L'histoire mérite d'être racontée : c'est une vraie idylle.
En sortant de l'école, il avait été envoyé rejoindre le brick le Tamcrlan, de la station de Madagascar. Peu de temps après son embarquement, on mouilla un beau soir à Mohély. Le lendemain, pendant le lavage du pont, D... était en train de faire un somme dans le poste, étendu sur trois pliants, selon l'usage antique de tous les midships, quand un timonier vint le prévenir que le lieutenant le demandait.
Il arriva sur le gaillard, un peu inquiet de l'accueil qu'il allait recevoir, car M. C..., le second du Tamerlan, était un homme juste, mais sévère, qui envoyait volontiers ses midships au magasin général ; mais il se rassura, car il vit du premier coup que personne ne songeait à relever son absence. On venait d'extraire du fond de la cale, avec des soins infinis, une grosse caisse sur laquelle il y avait écrit en grandes lettres : « Maison de l'Empereur. » — a Envoi de S. M. l'Impératrice.» Le maître charpentier l'ouvrit, et l'on en sortit un magnifique orgue de Barbarie tout ruisselant de vernis et de dorures. Le second , qui avait dirigé toute l'opération, s'assura que l'instrument était en bon état, en jouant lui-même un petit air, et puis se retournant versD... :
— Monsieur, lui dit-il, voici un orgue de Barbarie que l'Impératrice envoie à S. M. la reine de Mohély. Vous allez vous rendre à terre avec le youyou qui
emmène les cuisiniers, et vous irez au palais. Vous demanderez à parler à la reine et vous lui expliquerez que le commandant aurait voulu le lui présenter luimême; mais qu'étant un peu souffrant, il vousa chargé de le remplacer. Et là-dessus : Partez ! le youyou est armé. A propos! méfiez-vous! la reine va peut-être vous offrir sa décoration. Il parait que cela se porte pendu au nez !
D... s'embarqua dans le youyou, où l'attendaient les deux cuisiniers. Ils connaissaient le pays pour y être déjà venus avec le Tamerlan. Arrivé à terre, il passa la bretelle de l'orgue au col d'un de ses canotiers, et, conduit par les cuisiniers, il s'achemina vers le palais. C'est une grande baraque carrée surmontée d'une terrasse et construite en blocs de corail blanchis à la chaux. Au rez-de-chaussée sont cinq ou six grandes pièces meublées d'une manière très sommaire. C'est là que se tient la reine et qu'elle reçoit. L'une de ces pièces communique avec la terrasse au moyen d'une échelle qui aboutit à une trappe. Sur cette terrasse il y a un petit mât où flotte en tout temps le pavillon royal de Mohély. Il me semble qu'il est rouge avec une lune blanche : il y a aussi une demi-douzaine de longues barres de fer très pointues qui ont l'air de paratonnerres.
Cette terrasse joue un grand rôle dans le jeu du gouvernement mohélien. Quand il y a une émeute, et il y en a assez souvent, les émeuliers se portent toujours du côté du palais : alors la reine se retire sur sa terrasse avec ses ministres et sa garde royale, composée de deux douzaines de beloutchis armés de fusils énormes et de pistolets qui ne partent généralement pas. On retire l'échelle, on ferme la trappe et l'on tire sur les émeutiers; on en tue quelques-uns, on en
éclope quelques autres : le reste finit généralement par se sauver. Quand cela arrive, la garde remet l'échelle en place, court après ceux qui se sauvent, attrape ceux qui ne courent pas assez vite et les amène sur la terrasse, où on les prie de s'asseoir sur les paratonnerres afin de servir d'exemple aux autres. Quelquefois l'émeute a le dessus. Dans ce cas-là, ce sont les minisires qui s'assoient sur les paratonnerres. Mais toutes les fois qu'il y a une émeute, ils sont garnis. C'est l'usage du pays.
Devant la porte, il y a un petit hangar qui sert de corps de garde. Il sert aussi de salle de délibération pour le conseil des ministres, qui y passent leur vie à dormir, à fumer des pipes ou à jouer aux échecs avec les soldats et les eunuques. C'est là aussi qu'on rend la justice. De temps en temps on voit arriver un nègre qui a volé une poule à son voisin, ou une femme qui s'est battue avec une autre au marché. Le soldat qui les a amenés raconte ce dont il s'agit; le juge écoute les explications de l'accusé, l'invite d'un air très doux à se coucher tout de son long sur le sable, le dos en l'air : un fonctionnaire spécial lui applique deux ou trois douzaines de coups de rotin : après quoi chacun retourne à ses affaires. Chez nous, on se plaint toujours des frais de justice. Parlez-moi de ces pays-là ; avec un bon fagot de rotin, qui ne coûte que la peine de le cueillir, on en a de quoi terminer un nombre incalculable de procès.
Ce matin-là, par hasard, il n'y avait personne. Les ministres n'étaient probablement pas encore arrivés, et les gardes étaient vraisemblablement allés faire leur marché. D... entra dans le palais, dont la porte était tout ouverte. Il n'y avait personne non plus. Le cui-
sinier qui lui avait servi de guide lui conseilla alors de suivre la plage jusqu'à une petite pointe qu'il lui montra, parce que, disait-il, il savait que la reine allait souvent se promener par là pour se baigner. D..., toujours suivi de son canotier, se mit en route dans la direction indiquée. Au bout de vingt minutes de marche, il se trouva dans une petite baie entourée de rochers, et là il aperçut la reine qui faisait un somme, étendue à plat ventre sur le sable pour ne pas avoir le soleil dans les yeux. Elle était toute seule, ses dames d'honneur l'ayant probablement quittée pour aller pécher à la ligne ou pour tout autre motif. Mais il ne douta pas un instant que ce ne fût la reine. Elle portait un lamba rouge, et on lui avait dit qu'il n'y avait que la reine qui eût le droit de porter un lamba de cette couleur-là. D'ailleurs , elle avait de gros bracelets d'or aux jambes et aux bras, et une demidouzaine déboucles à chaque oreille.
Mais ce n'était pas tout que de voir la reine; encore fallait-il trouver un moyen délicat d'attirer son attention. D... eut l'idée de lui moudre un petit air sur l'orgue. Malheureusement la reine dormait si bien que cela ne servit à rien. A la fin, impatienté, il trancha la difficulté en lui donnant une forte claque, — non pas sur la tète, il ne se serait pas permis de toucher à une tête couronnée, — mais ailleurs.
Naturellement la reine se réveilla en sursaut, et comme c'était au fond une très bonne fille, elle rit beaucoup de cette entrée en matière. Elle parlait très bien français. Au moment de la mort de son père, les Mohéliens s'étaient un peu disputés. Il y avait eu quelques massacres, . et, pour mettre en sûreté la jeune Jumbé-Fatoom , pendant qu'ils s'expliqueraient, le
commandant de la station l'avait emmenée à Bourbon et mise dans un couvent où elle était restée pendant un an. D... put donc lui expliquer sa mission. Sa Majesté. se montra enchantée du joli cadeau que l'Impératrice lui envoyait ; elle daigna même témoigner que le commissionnaire lui agréait fort, et comme une politesse en vaut une autre, elle l'invita à venir au palais pour y prendre un verre de vermout. C'était sa liqueur favorite.
On se mit donc en route, les meilleurs amis du monde. Les dames d'honneur et suivantes étaient accourues. Il y en avait deux ou trois qui étaient de vieilles Cafrines, à la tête rasée, avec des oreilles dont le lobe fendu en deux atteignait les épaules, et des seins qui pendaient jusqu'à la ceinture, si grasses qu'elles pouvaient à peine marcher. Celles-là étaient effroyables, mais les autres étaient de grandes belles métis arabes dont la peau jaune brillait au soleil comme du cuivre bien fourbi, et qui faisaient sonner en marchant les gros cercles d'argent guilloché qui couvraient leurs bras et leurs jambes. La plupart, à commencer par la reine, avaient aussi dans la narine gauche de grands anneaux d'or ou bien une simple turquoise montée sur un bouton. Il y a beaucoup de gens qui n'aiment pas ces ornements-là. Il est certain qu'ils doivent être gênants quand on veut se moucher, mais je ne trouve pas que cela soit laid.
Le canotier marchait en tête, portant fièrement son instrument d'où s'échappaient des torrents d'harmonie. La princesse en était si fière qu'elle ne voulut pas rentrer directement au palais : elle préféra passer par le bazar pour le faire admirer à ses sujets. J'ai beaucoup fréquenté les monarques orientaux : j'ai toujours
été frappé de la bonhomie qui caractérise leurs relations avec leurs sujets. Ils leur donnent beaucoup de coups de bâton, mais n'ont pas la moindre morgue. On s'engagea dans de petits sentiers charmants, à l'ombre des grands cocotiers et des tamariniers d'où les perroquets noirs et les veuves aux longues queues s'enfuyaient en entendant la musique. — Que vous dirai-je? Figurez-vous le beau ciel bleu, ce cortège qui avait l'air d'une noce, cette belle petite Jumbé-Fatoom qui riait en montrant toutes ses dents. Rappelez-vous que D... avait dix-huit ans, et jugez s'il pensait à ses canotiers qui se grisaient chez un banian du port, au commandant qui attendait son cuisinier pour déjeuner, et au second qui, après avoir déjà fait hisser en tête du mât deux ou trois fois le pavillon de rappel , se promettait de l'envoyer, lui, au magasin général, dès qu'il remettrait le pied à bord.
Quand on arriva dans le bazar, il y avait là, comme tous les matins, une foule énorme ; des marchands banians, vêtus de blanc, assis sur leurs talons dans de petites échoppes et interpellant les acheteurs à tue-tête; des femmes qui faisaient leur marché en portant sur l'épaule, à califourchon, un enfant tout nu avec un ventre énorme et une petite mèche derrière la tête ; de gros nègres des Comores, très noirs de peau, ayant des membres formidables et un air prodigieusement bête; desSakalaves, la sagaie sur l'épaule; des Arabes superbes avec leurs longues robes et leurs turbans de cachemire. Quand on sut que cette jolie boîte toute brillante et d'où s'échappait une si belle musique était un cadeau que l'impératrice des Vasahas envoyait à la reine, tout le monde voulut la voir, et il y eut une bousculade épouvantable. Heureusement il se trouva
là deux soldats qui se servirent si bien de leurs bâtons qu'on put arriver au palais.
Naturellement la foule resta à la porte. La reine appela à grands cris son majordome, qui dormait dans un coin, et lui commanda de verser du vermout à flots. Je l'ai beaucoup connu, ce majordome. Il s'appelait Ahmed. C'était un Bibi. Les Bibis sont une tribu d'anthropophages du Mozambique, reconnaissables à leurs dents limées en pointe et à une ligne de petites boursouflures en forme de pois qui s'étend du haut du front au bout du nez. Le grand-père de Jumbé-Fatoom, Seyd-ben-Salem, l'avait reçu en cadeau d'un négrier quand il était tout petit. Il l'avait trouvé si laid, qu'il avait eu l'idée de le lancerdans la carrière des eunuques, carrière dans laquelle il avait rapidement fait son chemin et ayant occupé, à la satisfaction générale, les délicates fonctions de gardien du harem, pendant tout le règne du dernier sultan, le père de la reine. Celle-ci en avait hérité à son tour, et l'occupait moitié comme chambellan, moitié comme domestique à tout faire. C'était, du reste, une vieille canaille. Il n'avait que six péchés capitaux à son service; mais il en tirait si bon parti, qu'il n'aurait pas pu faire pis, s'il en avait eu sept comme tout le monde.
On organisa une petite fête qui fut charmante. Les dames d'honneur esquissèrent une danse du ventre à laquelle Sa Majesté prit part. Elle finit par être si émue qu'elle proposa à D... sa main et le partage de sa couronne, offre que D..., non moins ému, s'empressa d'accepter.
Hélas ! cela devait finir mal. Il était près de midi quand la voix austère du devoir rappela à D. . . qu'avant d'être sultan, il était midship. Lorsqu'il arriva à bord,
le second ne lui laissa même pas le temps de dire un mot, et lui intima Tordre formel de se rendre au magasin général pour huit jours. Ce fut de là qu'il adressa au commandant sa demande de mariage, en déclarant que sa future était prête à justifier de la dot réglementaire. Le commandant ne répondit à cette communication qu'en doublant la punition. Quand elle fut finie, le brick le Tamerlan avait repris sa croisière dans le canal de Mozambique. Quelques mois plus tard, D... était envoyé en France à la suite d'un joli accès pernicieux, et plus jamais il n'a revu la désolée Jumbé-Fatoom, qui, commeCalypso, l'attendait sur la plage témoin de leur première rencontre.
Ici, j'ouvre une parenthèse.
— Vous souvenez-vous, amiral, du jour où, bien des années plus tard, vous racontiez cet incident de votre première jeunesse? C'était à bord d'un autre brick, dans la Manche, au large de Cherbourg, par un coup de nord-ouest qui nous mettait en perdition. J'arrivais moi-même de Mohély, et vous avez été bien étonné, quand vous vous êtes aperçu que je connaissais cette histoire par le menu. Pauvre Jumbé- Fatoom ! Elle est morte. La dernière fois que je la vis, c'est quand elle vint rendre visite au maréchal de Mac Mahon. En feuilletant une vieille Illustration, l'autre jour, j'ai retrouvé son portrait.
M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir. Sans s'en douter, en faisant la cour à la souveraine des huit ou dix mille moricauds qui habitent Mohély, D... faillit rendre à sa patrie un service signalé ! J'ai découvert, depuis, dans les vénérables dossiers qui s'empilent au ministère de la marine, que, vers cette époque, les diplomates français et anglais, n'ayant probablement
rien à faire, avaient soulevé un incident diplomatique à propos de Mohély, de môme que, quelques années auparavant, ils s'étaient disputés à propos des mariages espagnols. On rédigea quelques protocoles de part et d'autre, pour savoir qui serait l'heureux époux de la jeune Jumbé-Fatoom ! Les Anglais avaient un candidat. C'était un certain Abdallah, frère ou neveu du sultan de Zanzibar. Nous n'en avions pas, ce qui nous mettait dans une position si fâcheuse qu'on envoya de Paris une note confidentielle au commandant de la station pour lui demander s'il ne se trouverait pas, dans ses états-majors, un officier de bonne volonté qui consentirait à devenir sultan de Mohély en épousant Jumbé- Fatoom. Le commandant, qui était un homme sensé, accueillit cette communication avec tous les égards qu'elle méritait : mais si le capitaine du Tamerlan, au lieu de plonger D... dans les profondeurs de la cale, avait transmis sa demande à Paris, il est plus que probable que la marine française aurait eu l'honneur de fournir un sultan à Mohély.
Toujours est-il que ce fut Abdallah qui l'emporta. Une corvette anglaise de la station l'amena un beau matin. Quelques piastres judicieusement distribuées parmi les béloutchis de la garde royale lui concilièrent toutes les sympathies, et le soir même un missionnaire méthodiste, importé tout exprès, bénissait lés deux époux, qui, par parenthèse, étant musulmans, recoururent aussi aux bons offices d'un mollah. La diplomatie française éprouva là un échec terrible! Ce qui la consola, c'est que le ménage tourna assez mal. Les Anglais ont eu la main heureuse quand ils ont choisi le prince Albert pour en faire le prince consort de la reine Victoria. Ils auraient dû rester sur ce succès. La
pauvre Jumbé-Fatoom fut beaucoup moins biens lotie. Abdallah avait tous les défauts du bon roi Henri IV, mais il n'avait aucune de ses qualités. Cependant, grâce à l'appui des Anglais, tout allait tant bien que mal, et si Mohély n'était pas heureux, il faisait semblant de l'être, lorsque survint un incident assez drolatique qui détermina une crise.
Dans ce temps-là, c'était vers 1861 ou 1862, il arriva que les Russes firent, dans le Caucase, une campagne décisive. Les Circassiens émigrèrent en masse et arrivèrent par bandes en Turquie et en Egypte. Ils y mouraient de faim et eurent recours à leurs procédés ordinaires pour se procurer des ressources. Ils se mirent à vendre leurs femmes et leurs filles. Seulement, l'offre dépassant la demande, les prix tombèrent, comme cela a lieu dans les grands magasins quand ils liquident leurs soldes. Au Caire, on avait une Circassienne, premier choix, pour 1 ,200 francs. Le bon Abdallah, entendant parler de ce bon marché extraordinaire, ne voulut pas perdre une si belle occasion de remonter son harem. Il emprunta à sa femme le boutre qui constituait à lui tout seul la marine royale de Mohély, et l'envoya à Suez avec Ahmed, auquel il avait donné ses instructions et ses économies. Nous étions en Egypte à ce moment-là, et je me souviens encore de notre étonnement en voyant un soir entrer dans un café chantant de l'Esbékyeh le vénérable Ahmed. Pour se produire dans le monde, il avait cru devoir chausser des souliers vernis, qui semblaient du reste le faire beaucoup souffrir. Il était accompagné d'un collègue, le directeur du harem de S. A. le sultan de Zanzibar, venu comme lui en remonte. La société des petites chanteuses internationales qui fréquentaient le café-concert aurait dû être
sans danger pour ces deux fonctionnaires d'un ordre profondément immoral, mais malheureusement il y avait une roulette établie dans une des salles de rétablissement. Le confident des peines de cœur du sultan de Zanzibar y perdit jusqu'au dernier les talaris qu'on lui avait confiés; je ne sais pas ce qu'il devint, mais je suis convaincu qu'il ne retourna jamais chez son maître, car il aurait été sûrement empalé. Ahmed fut plus heureux. Les croupiers lui enlevèrent la majeure partie de ce qu'il avait; mais, avec ce qui lui restait, il trouva moyen d'acheter deux Circassiennes d'occasion encore très passables, et il les ramenait à son bon maître, quand, en passant le détroit de Pemba, il eut, un beau matin, le désagrément de rencontrer un croiseur anglais. Le capitaine du boutre mohélien, un vieux négrier plein d'expérience, essaya de se jeter dans les palétuviers de Pangani, mais les boulets des Anglais allaient plus vite que lui. Quand on vit qu'il se sauvait, on lui en envoya deux ou trois dont un traversa le boutre de part en part, l'envoyant au fond de l'eau. L'équipage et les Circassiennes, ayant surnagé, furent ramenés par les embarcations du croiseur.
On mit les hommes aux fers, dans la cale. Les odalisques reçurent l'hospitalité au carré, où Ton s'attacha à leur rendre la captivité aussi douce que possible. Du reste, elle ne dura que deux ou trois semaines, car les Anglais, ne sachant trop que faire de tout ce monde, les débarquèrent à Zanzibar, d'où ils revinrent comme ils purent à Mohély. Jls y furent mal reçus. Tout le monde y était exaspéré de la conduite des Anglais. Le sultan, sur le conseil de son ministre des affaires étrangères, adressa une réclamation et une demande d'indemnité au consul. Mais celui-ci prit mal
la chose, et le commandant de la station lui fit savoir que, s'il ne se tenait pas tranquille, le palais de Mohély pourrait bien être choisi pour cible la première fois qu'on aurait à faire un exercice de tir, et que cela lui apprendrait à faire naviguer des négriers sous le pavillon royal de Mobély. Le sultan se le tint pour dit et se contenta, pour soulager un peu ses nerfs, de faire donner quelques coups de bâton à son ministre.
Il avait d'ailleurs bien des ennuis. Jumbé-Fatoom, qui était assez avare, lui faisait des scènes épouvantables, l'accusant du désastre dans lequel avait disparu la flotte mohélienne. Les Circassiennes avaient conservé de leur croisière des habitudes d'indépendance déplorables. Tout cela n'était pas fait pour rendre son intérieur agréable; le pauvre prince consort rentrait le moins possible chez lui. Il passait sa vie à boire du vermout avec quelques amis, ce qui scandalisait les musulmans fervents. La situation politique devenait aussi très grave. On sentait que les Anglais ne s'intéressaient plus à leur protégé. Le parti français relevait la tête. Bref, Mohély était mûr pour une révolution; elle ne se fit pas attendre longtemps.
Je vous ai raconté l'autre jour l'histoire des débordements du sultan Abdallah. Les rois juifs, quand ils commettaient de pareilles incartades, en étaient généralement punis par la perte de leur royaume, et c'étaient des anges armés d'épées de feu qui étaient chargés d'exécuter la sentence. Dans le cas du sultan de Mohély, la punition fut la même. Seulement ce fut à nous qu'incomba l'honneur d'être les instruments de la Providence, et le seul sabre employé fut l'arme qui, les jours d'inspection, battait les mollets du jeune M. . . , aspirant attaché à la compagnie de débarquement.
Cela se fit le plus simplement du monde! Depuis quelques années, la diplomatie française n'avait pas grand'chose à faire en Europe : du moins il faut le supposer, car le ministre des affaires étrangères passait son temps à rédiger des petites notes aigres-douces dans lesquelles on déplorait, en ce style majestueux et énigmatique dont le quai d'Orsay a le secret, la perte d'influence qui résultait pour la France, dans les Comores, du mariage de la pauvre Jumbé-Fatoom avec un Arabe protégé des Anglais. Ces notes, adressées au ministre de la marine et transmises religieusement par lui à la station de Madagascar, avaient fini
par faire un gros dossier, et notre commandant, légèrement agacé, s'était promis d'intervenir un jour ou l'autre dans les affaires de ce ménage mal assorti, par un coup d'éclat qui ferait remonter notre influence à une hauteur vertigineuse.
Justement nous avions une goélette en station dans ces parages. Son capitaine reçut l'ordre de faire de fréquents séjours à Mohély, d'y surveiller les événements et, au besoin, de les diriger un peu. C'était un Provençal tout rond d'apparence, très madré au fond. Il joua son rôle dans la perfection. D'ailleurs, tout marchait à souhait. Abdallah, de moins en moins populaire, passait sa vie à se griser avec ses ministres sur la terrasse du palais. Jumbé-Fatoom et les dames du harem étaient exaspérées, parce que toute la liste civile s'en allait en liquides aussi variés que spiritueux dont elles n'absorbaient qu'une partie trop minime à leur gré. Quant à Ahmed, depuis son aventure au Caire, il n'avait pas une minute de tranquillité. Ce n'est pas que l'idée d'avoir volé d'abord son bon maître en perdant ses talaris à la roulette, et de l'avoir trompé ensuite en lui amenant, comme premier choix, des Circassiennes d'occasion; ce n'est pas, dis-je, que cette idée lui causât le moindre remords. Je doute qu'un nègre ait jamais eu des remords : en tout cas, Ahmed était un gaillard beaucoup trop dénué de préjugés pour connaître ce sentiment. Mais il se disait toujours que si le sultan finissait par apprendre toute celte histoire, il serait immédiatement, lui, transformé en fourreau d'un des paratonnerres de la terrasse, et il avait vu tant de gens se trouver très mal de cette transformation, que cette seule idée lui causait des cauchemars. Aussi était-il acquis d'avance à toute combi-
naison qui renverrait du pays le sultan et ramènerait la cour de Mohély à ces beaux temps qui avaient précédé ce malencontreux mariage.
Bref, les choses s'annonçaient si bien qu'un beau jour Z..., le capitaine de la goélette VÈmeraude, écrivit au commandant que la poire lui semblait tout à fait mûre, et qu'il pouvait venir la cueillir quand il voudrait. La lettre arriva justement le jour de notre partie d'Ivondrou. Le commandant, qui s'ennuyait horriblement à Tamatave, — il ne mettait jamais les pieds chez la princesse Juliette ! — ne se le fit pas dire deux fois, et le lendemain môme nous parlions.
Nous n'allâmes pas tout droit à notre destination. Nous fîmes un séjour à Sainte-Marie, un autre à Diego-Suarez, où je me souviens d'avoir tué sept ou huit gros perroquets noirs dont notre cuisinier fit un salmis. Cela ne valait rien. Un troisième à Mayotte. Finalement, douze ou quinze jours après notre départ de Tamatave, nous arrivions un beau matin à Mohély. Au petit jour, notre compagnie de débarquement, — elle était commandée par ce pauvre P... qui est mort il y a quatre ou cinq ans, — notre compagnie de débarquement, dis-je, cernait le palais : on désarma les béloutchis, qui se laissèrent faire, malgré les cris et les encouragements qu'Abdallah, réveillé en sursaut, leur prodiguait du haut de la terrasse où il était avec ses ministres. — Il est vrai qu'à une petite fenêtre, juste au-dessous de lui, on voyait la tête de Jumbé- Fatoom, qui faisait à P... les mines les plus engageantes. Elle se jeta dans ses bras quand Ahmed eut ouvert la porte. Mais on eut quelque peine à s'emparer du sultan. Lorsqu'il s'aperçut qu'on cherchait, de l'intérieur, à escalader l'échelle conduisant à la terrasse,
il s'assit sur la trappe qui la surmontait, et comme il était très lourd, ce ne fut pas facile de vaincre cet obstacle. Heureusement P... était vigoureux. Il parvint, en s'arc-boutant sur l'échelle, à entre-bâiller un instant la trappe. Son midship, qui était àr côté de lui, aperçut le mollet du sultan et le piqua du bout de son sabre. Le pauvre Abdallah sauta en l'ai r. Ce fut sa perte! caria trappes'ouvrit. Une demi-heure après, lui et ses ministres étaient sous bonne garde à bord, et la population mohélienne célébrait sa joie par une bamboula monstre à laquelle prirent part toutes les dames du harem.
La révolution s'était faite rapidement. Mais il fallut quelques jours d'abord pour préparer un beau petit traité, ensuite pour le faire signer à la reine. Cette dernière formalité n'offrit cependant aucune difficulté. Elle était si contente qu'elle aurait signé tout ce que l'on aurait voulu. Ensuite il fallut conduire Abdallah à Mayotte et régler son sort. On mit à sa disposition une grande paillotte bien aérée; ou lui annonça qu'il serait comblé d'égards, qu'il jouirait d'une liste civile de 5 francs par jour, et Ton se sépara très bons amis. Je crois que son internement dure encore.
Une fois cette importante affaire terminée, le commandant voulut aller à No s si -hé, dont le gouverneur nous réclamait à cor et à cri depuis longtemps. Il s'agissait d'une difficulté d'un ordre tout particulier. Au fond de la baie Passandava, il y avait et il y a probablement encore une tribu de Sakalaves dont les rois, de père en fils, avaient toujours été nos très fidèles alliés. Ils avaient d'ailleurs d'excellentes raisons pour cela, attendu que depuis cinquante ou soixante ans ils étaient constamment en guerre avec les Hovas, qui, venant de l'intérieur, cherchaient toujours à s'emparer
de la côte sa ka lave, comme ils s'étaient emparés du royaume de notre pauvre amie, la princesse Juliette. Ne voulant à aucun prix avoir pour voisins les Ho va s, qui sont puissants et insupportables, et avec lesquels nous avions du reste été nous-mêmes en guerre en 1842 et 1848, nous soutenions de notre côté, et de notre mieux, les Sakalavcs. Les rapports étaient donc excellents. Les rois sakalaves venaient souvent voir le gouverneur. Quand ils avaient un bœuf maigre, ils le lui apportaient en cadeau; en retour, on leur donnait des fusils de traite qui coûtaient 6 fr. 50, et une poudre spéciale faite pour ces fusils-là, parce que, quand on les tire après les avoir chargés avec de la poudre ordinaire, ils éclatent toujours. On leur donnait aussi des clous de fauteuil dorés. C'était même une des choses qui leur faisaient le plus de plaisir. Vous me demanderez peut-être à quoi peuvent servir des clous à fauteuil quand on n'a pas de fauteuil, ce qui est le cas des Sakalaves, qui s'assoient toujours sur leurs talons. Cest que, chez eux, le clou à fauteuil est un moyen de séduction d'une puissance infaillible. Je me suis laissé dire qu'à la Villette et à Batignolles il n'y avait pas une vertu qui résistât à l'offre d'une douzaine d'escargots servis dans l'arrière-boutique d'un marchand de vin. L'esprit malin se montre plein d'imagination lorsqu'il s'agit d'induire à mal la pauvre humanité! Une jeune Sakalave, qui serait probablement réfraclaire aux escargots, succombe tout de suite quand on lui offre un clou de fauteuil bien doré, tant elle a envie de se le passer dans la narine gauche. Enfin, et surtout, on leur donnait du tafia. C'est encore ce qui avait le plus de succès auprès des hommes.
Grâce à cet échange de bons procédés, une amitié
solide et durable avait toujours existé entre les différents gouverneurs qui se succédaient à Nossi-bé et les souverains qui présidaient aux destinées des Sakalaves. Malheureusement, en 1848 ou 1849, il survint un incident qui apporta un grand trouble dans les relations." A cette époque, la République française jugea à propos d'abolir l'esclavage dans ses colonies. Il y avait environ soixante mille esclaves à Bourbon ; ils s'empressèrent d'arriver tous en masse dans les villes pour y savourer les joies de l'existence, et notamment celle de s'entendre appeler citoyen! Cela ne leur réussit du reste pas, car, dix ans après, il n'en restait plus qu'une douzaine de mille. Les autres étaient morts. Quant aux créoles, ils furent ruinés du coup. Non seulement ils perdaient la valeur de leurs esclaves, en échange desquels on leur donna seulement des bons qui ne furent payés que longtemps après, et, de plus, du jour au lendemain, ils se virent sans un seul ouvrier pour rentrer leurs récoltes. Ils poussèrent de tels cris que le gouvernement, obligé de faire quelque chose, eut une idée géniale. Les « citoyens » ne voulaient pas travailler : ceci était un fait acquis; il fallait trouver des travailleurs quelque part, et il fallait que ces travailleurs fussent des nègres, les blancs ne pouvant pas travailler au soleil. Or les nègres ne travaillent que lorsqu'ils sont esclaves, — et, au fond, on ne peut pas les en blâmer, puisqu'ils vivent très bien sans travailler. Il fut donc convenu qu'on se procurerait des esclaves à la côte d'Afrique et qu'on les vendrait aux créoles, seulement pas comme esclaves, — comme engagés volontaires. Il était abominable d'acheter un esclave, — ceci, on venait de le proclamer, — mais il était parfaitement licite de le louer pour neuf ans. Grâce à cette ingénieuse combi-
naison, les priucipes étaient saufs! Les nègres avaientils beaucoup à se louer de cette ingénieuse combinaison? j'en doute un peu : car, s'il faut en croire un vieux proverbe, les chevaux loués n'ont pas une vie bien heureuse ; mais peut-être que ce proverbe ne s'applique pas aux noirs.
Toujours est-il que le gouverneur de Nossi-bé, comme ses collègues de Mayotte et de Sainte-Marie, fut avisé d'avoir à se procurer au plus vite des esclaves par tous les moyens possibles; de les baptiser engagés volontaires et de les expédier dans le plus bref délai à Bourbon, où, comme disent les Provençaux, les champs de cannes « se languissaient » en les attendant. Ce haut fonctionnaire pensa tout de suite à son ami le roi des Sakalaves. Souvent ce potentat avait livré des noirs à des négriers arabes ou autres.* Cela, on le savait bien. On avait même quelquefois été obligé de fermer les yeux bien fort pour ne pas s'en apercevoir. Il serait certainement trop heureux, pour rendre service à des amis, de faire au grand jour la petite opération commerciale que lui et son peuple avaient si souvent exécutée en contrebande.
Je ne puis plus me souvenir au juste du nom de ce monarque. Il me semble qu'il s'appelait Tsi-Miarou. Mais je n'affirme rien. Comme d'ailleurs je pense que cela vous est tout à fait égal, nous l'appellerons Tsi- Miarou. Je sais seulement qu'à l'époque dont il s'agit c'était un tout jeune homme qui avait succédé depuis peu à son père, tué par les Hovas. Il l'avait du reste amplement vengé, ce qui lui avait valu une grande considération dans sa tribu. Au premier mot que lui toucha le gouverneur de l'affaire dont il était question, il s'écria que c'était chose faite. Quelques mois aupa-
ravant, il avait battu à plate couture une armée ho va. Beaucoup de prisonniers lut étaient restés entre les mains. Quelques-uns avaient eu le col coupé par ses guerriers; d'autres avaient été attachés à des piquets sur le bord des rivières, afin d'y être mangés par les caïmans, auxquels ces petits cadeaux font toujours plaisir et qui n'attaquent jamais ceux qui les leur ont offerts : enfin, aux principales fêtes, on avait l'habitude d'en brûler vifs cinq ou six sur la place du village, après dîner, pour amuser les femmes et les enfants. Mais il devait bien en rester cent ou cent cinquante, et il serait trop heureux d'en faire cadeau à un ami aussi cher que le grand chef des Vasahas ! Effectivement, le jour convenu, Tsi-Sliarou arrivait avec ses Hovas, soigneusement ficelés au fond de grandes pirogues; on les lui payait avec des barils de tafia, des perles de verre, des clous à fauteuil et des fusils de traite, et l'on se séparait les meilleurs amis du monde.
Quelques mois se passèrent. Le gouverneur de Nossibé avait été remplacé ; les Hovas travaillaient dans les champs de cannes sans se douter que les coups de rotin que leur donnaient les commandeurs endommageaient le cuir d'engagés volontaires et non celui d'esclaves ordinaires, quand le gouvernement de la métropole jugea à propos d'envoyer à Bourbon un nouveau procureur de la République. C'était un jeune homme plein d'ardeur et d'ambition qui voulait une cause célèbre. Il eut l'idée de faire une enquête sur les méthodes employées pour recruter les noirs qui avaient remplacé les esclaves libérés. Les Hovas racontèrent ce qu'ils savaient de la transaction à la suite de laquelle ils avaient quitté les barracons de Tsi-Miarou. Celui-ci fut invité à se présenter de nouveau à Nossi-bé. Il y
arriva aussitôt, persuadé probablement qu'on allait lui proposer une nouvelle affaire du genre de celle dont il avait conservé un si bon souvenir et qui lui avait valu de si nombreuses félicitations. Mais les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Il en est de même des réceptions qu'on fait aux rois nègres. Quand il arriva sur le quai, deux gendarmes le cueillirent au milieu de ses aides de camp stupéfaits, qui allèrent noyer leur chagrin dans un cabaret du voisinage pendant que leur souverain, mis aux fers dans la cale d'une goélette en partance pour Bourbon, n'en sortait que pour être enfermé dans la geôle de Saint-Denis.
Il y resta deux ou trois ans, avec les forçats du pays, s'ini liant aux beautés de la civilisation et aux mystères du macadam, car on lui faisait casser des pierres sur les grandes routes en compagnie de ses camarades de chaîne; et puis, un beau jour, sans qu'il sût pourquoi, on le ramena à IVossi-bé, où il trouva un troisième gouverneur, eton lui permitde regagner sa tribu. Il s'empressa de profiter de la permission, tout en se disant que les blancs ont du bien bon tafia, mais que, dans leurs relations avec les rois nègres, il y a des hauts et des bas bien incompréhensibles.
Depuis celte époque, nos rapports avec S. M. le roi de Passandava et avec son peuple n'avaient jamais été ce qu'ils étaient autrefois. Elle avait conservé une certaine défiance, très explicable d'ailleurs, sans rompre complètement; elle ne pouvait guère rompre, car elle avait bien de la peine à se défendre contre les Hovas, mais elle avait à peu près interrompu toutes relations entre la grande terre et notre colonie, que celte mise en quarantaine gênait fort, car c'est de la grande terre que Nossi-bé est tributaire pour une foule
d'approvisionnements et notamment pour les bœufs nécessaires à la garnison.
Tous ces détails m'étaient donnés le soir même de notre arrivée par notre chef d'état-major, M. de P. . ., — encore un qui vient de mourir! Je ne connais rien de triste comme la lecture d'un vieil annuaire de la marine! Combien en reste-t-il au bout de quelques années, de tous ces officiers, si indulgents, si paternels, qui nous ont accueillis avec tant de bonté dans la grande famille maritime? — Il m'avait fait venir dans sa chambre sous la dunette.
— Vous voyez où nous en sommes ! me dit-il en finissant. Le gouverneur ne rêve que plaies et bosses ! Il voudrait que nous fissions une expédition contre les Sakalaves. Le commandant ne s'en soucie pas, il veut employer la douceur. Vous parlez bien le malgache : il voudrait que vous allassiez trouver Tsi-Miarou de sa part. Vous l'inviterez à venir à bord. Promettez-lui du rhum, des fusils, tout ce qu'il voudra : vous avez carte blanche. Le difficile sera de le joindre. Il est très méfiant. Vous pourrez prendre à terre un sergent de la compagnie sakalave qui vous servira de guide. Qui voulez-vous encore?
— J'emmènerai Botou-Bé et Bé-Ki .
— Soit ! Prévenez le capitaine d'armes! Le guide va venir avec un canot de la direction du port. Il passera la nuit ici. On ne lui a pas dit où il irait, pour que Tsi- Miarou ne puisse pas être prévenu. Bon voyage ! Tâchez de revenir le plus tôt possible.
Tous les navires de la station de Madagascar ont un certain nombre de matelots malgaches employés surtout au service des embarcations. Nous en avions une trentaine. C'étaient des Bé-tsi-Mitsaraks de Sainte-
Marie. Ils étaient commandés par un de leurs chefs, une espèce de colosse nommé Botou-Bé (le grand gars). Il avait été mon professeur de malgache, et comme ses leçons lui avaient été payées d'un nombre incalculable de verres de rhum, il m'aimait beaucoup. Bé-Ki était un de ses subordonnés qui avait fait, sous les ordres de mon frère aîné, la première campagne de Cochinchinc. Sous le fallacieux prétexte que le climat de la basse Cochinchinc a beaucoup d'analogie avec celui de Madagascar, l'amiral Rigault de Genouilly avait fait venir un certain nombre de Malgaches pour renforcer ses équipages. Je crois bien que Bé-Ki était un des seuls qui en fussent revenus. Tous les autres sont restés dans la fameuse rizière de Touranne, où Ton a enterré tant de nos matelots et que les survivants appelaient le jardin d'acclimatation. Un Européen qui arrive dans un pays tropical résiste moins bien au climat que les habitants de ce pays : cela est certain; mais les habitants de ce pays transportés dans un autre pays tropical résistent infiniment moins que les Européens à ce nouveau climat. J'en suis absolument convaincu. J'ai vu en Cochinchinc des compagnies de turcos fondre littéralement au cours d'une colonne de quinze jours, alors que des compagnies de fusiliers et de soldats d'infanterie de marine, qui faisaient absolument le même service, souffraient infiniment moins. Le lendemain matin nous nous mettions en route bien avant le jour. Mes trois hommes m'avaient demandé en grâce de leur permettre de ne pas prendre leurs uniformes, ce à quoi j'avais consenti bien volontiers, car je n'ai jamais pu comprendre le plaisir qu'on éprouve à affubler de malheureux nègres de jaquettes et de pantalons qui les gênent horriblement, qui coû-
Ho vas, cette blessure le rendait un peu sédentaire, et que nous aurions de grandes chances de le rencontrer en dous rendant directement à un village nommé Maro-Voaï (beaucoup de caïmans), situé sur le bord d'un marais, à cinq ou six lieues de la côte. Le plus court pour y aller était de remonter, tant que nous trouverions de l'eau, une petite rivière dont l'embouchure se trouvait au fond de la baie, puis de laisser notre canot et de nous enfoncer dans la forêt jusqu'à ce que nous ayons gagné les hauts plateaux.
Nous suivîmes ce programme de point en point. La rivière était pleine de rapides. A chaque instant, il fallait nous mettre à l'eau et porter notre canot sur nos épaules. Aussi, vers dix heures, nous primes le parti de le cacher dans une touffe de roseaux, et nous nous enfonçâmes dans la forêt, en suivant un petit ruisseau. J'ai vu bien des forêts tropicales, je n'en ai jamais vu d'aussi jolies que celles de Madagascar. Les arbres de haute futaie y sont admirables et sont assez clairsemés pour qu'on puisse bien les voir. Le sous-bois se compose de fougères arborescentes, de ravenals, l'arbre dont les natifs se servent pour couvrir leurs maisons, de rafias et d'une foule d'autres plantes dont je ne connais que les noms malgaches. Sur la côte d'Afrique et dans les forêts de la Cochiuchine, on est à chaque instant arrêté par des massifs de bambous épineux ou de ces arbustes que les Anglais appellent des wait-a-bit-thorns , qui offrent des obstacles presque infranchissables. Il y en a très peu à Madagascar. Quand nous en trouvions, avec son sabre d'abatage, le sergent coupait une ou deux branches, si bien choisies qu'une porte semblait s'ouvrir dans le mur végétal : nous vîmes sept ou huit maquis, —
lent très cher, et qui les font ressembler à des singes habillés. Quand je descendis dans le canot qui m'attendait à la coupée, ils avaient déjà, — je ne dirai pas endossé, — mais je dirai repris le costume national, qui se compose d'un langouti, c'est-à-dire d'une ceinture de toile dont le bout passe entre les jambes. C'est le costume de travail du peuple. Cela correspond à la blouse de T ci ouverrier » . Mais, chez nous, à l'exception du sympathique M. Thivrier, les ^ ouvriers de la pensée» ne portent guère la blouse, tandis que, à Madagascar, les plus grands personnages ne dédaignent pas le langouti. Je me souviens d'être arrivé un jour à l'improviste chez le général Andrianamandroso. — Je conjure messieurs les protes de ne pas négliger une seule des nombreuses syllabes qui composent cet illustre nom, parce que la moindre omission lui donnerait une signification toute différen te . Il es t bien probable q ue personne ne s'en apercevrait, mais il est possible aussi que ces lignes tombent sous les yeux d'un puriste malgache, et je ne voudrais pas le scandaliser. — Je disais donc que j'arrivai un jour chez le général Andrianamandroso, XVI e honneur, % marchand de bœufs et gouverneur de Tamatave. Ce vaillant militaire prenait le frais sous sa varangue en compagnie de Mme Andrianamandroso et de Mlles Andrianamandroso; deux très jolies filles, par parenthèse. Il se prélassait dans un fauteuil, vêtu d'un simplelangouti.Enm'apercevant,]'! bondit sur ses pieds et disparut dans l'intérieur de la maison. Mais, comme c'était un homme poli et qu'il ne voulait pas me faire attendre, il revint presque aussitôt, ayant pris seulement le temps d'endosser un habit à la française, en velours violet, avec seize galons d'or sur les manches et deux épaulettes sur chaque épaule. Il s'excusa en
très bons termes de n'avoir pas mis de pantalon.
Mes hommes emportaient des fusils et des musettes contenant quelques vivres pour moi, cinq ou six bouteilles de tafia destinées à faciliter mes négociations, et une demi-douzaine de grenades que je leur avais fait donner par le maître canonnier. C'est le capitaine Dupont qui m'avait donné cette idée. Il prétendait que lorsqu'une discussion avec des nègres, un kabar, pour employer l'expression malgache, tourne mal, il y a toujours un moment où l'on est entouré d'une foule grouillante et gesticulante qui se surexcite à force de crier jusqu'à ce qu'elle, en vienne aux coups. C'est, paraît-il, toujours comme cela que commencent les scènes qui finissent par des massacres. Il ajoutait qu'en choisissant bien l'instant psychologique pour jeter au milieu d'eux deux ou trois grenades, les nègres les plus enragés deviennent doux comme des moutons. Je n'ai jamais eu l'occasion d'essayer de ce procédé ; mais pour qu'il fût recommandé par un homme aussi expérimenté que le digne capitaine Dupont, il faut qu'il soit bon.
Tout en gagnant le fond de la baie, j'expliquai au sergent sakalave ce dont il s'agissait. J'avais quelque peine à le comprendre, car le sakalave diffère assez notablement de la langue parlée sur la côte est : une très jolie langue, soit dit en passant, très douce et très régulière. Ce qui la caractérise, c'est que les adjectifs se conjuguent comme les verbes : ainsi pour dire : je suis malade, on dit : mararé kou; je serai malade, hararé kou; j'étais malade, nararé kou.
Ce mot de mararé me revieut justement à l'esprit, parce que des explications du sergent il ressortait que Tsi-Miarou ayant été blessé, assez légèrement du reste, peu de temps auparavant, dans un combat contre les
Hovas, cette blessure le rendait un peu sédentaire, et que nous aurions de grandes chances de le rencontrer en nous rendant directement à un village nommé Maro-Voat (beaucoup de caïmans), situé sur le bord d'un marais, à cinq ou six lieues de la côte. Le plus court pour y aller était de remonter, tant que nous trouverions de l'eau, une petite rivière dont l'embouchure se trouvait au fond de la baie, puis de laisser notre canot et de nous enfoncer dans la forêt jusqu'à ce que nous ayons gagné les hauts plateaux.
Nous suivîmes ce programme de point en point. La rivière était pleine de rapides. A chaque instant, il fallait nous mettre à l'eau et porter notre canot sur nos épaules. Aussi, vers dix heures, nous primes le parti de le cacher dans une touffe de roseaux, et nous nous enfonçâmes dans la forêt, en suivant un petit ruisseau. J'ai vu bien des forêts tropicales, je n'en ai jamais vu d'aussi jolies que celles de Madagascar. Les arbres de haute futaie y sont admirables et sont assez clairsemés pour qu'on puisse bien les voir. Le sous-bois se compose de fougères arborescentes, de ravcnals, l'arbre dont les natifs se servent pour couvrir leurs maisons, de rafias et d'une foule d'autres plantes dont je ne connais que les noms malgaches. Sur la côte d'Afrique et dans les forêts de la Cochinchine, on est à chaque instant arrêté par des massifs de bambous épineux ou de ces arbustes que les Anglais appellent des wait-a-bit-thorns , qui offrent des obstacles presque infranchissables. Il y en a très peu à Madagascar. Quand nous en trouvions, avec son sabre d'abatage, le sergent coupait une ou deux branches, si bien choisies qu'une porte semblait s'ouvrir dans le mur végétal : nous vîmes sept ou huit maquis, —
minables pourparlers. II fallut lui expliquer qui j'étais, d'où je venais, le motif de ma visite. Nous étions assis en rond autour de la chambre : à chaque instant un nouveau chef entrait ; il fallait tout recommencer. Bientôt je vis se dessiner nettement deux courants. Tsi-Miarou ne voulait pas venir : il se méfiait. Mais j'énumérais tous les beaux cadeaux que le commandant destinait à ses amis les Sakalaves, à condition qu'ils vinssent les prendre à bord, et je voyais que les chefs mordaient admirablement à l'hameçon. Beaucoup de femmes étaient entrées; d'autres s'entassaient à la porte. Quand je parlais des clous de fauteuil et des perles de verre, je les entendais pousser de petits cris de convoitise. Je fis passer de main en main quelques échantillons que j'avais apportés. Dès lors la cause fut gagnée. Les rois absolus, pas plus que les gouvernements républicains, ne peuvent pas résister aux grands courants d'opinion. Le pauvre Tsi-Miarou était débordé.
— Soit! dit-il tout à coup, d'un air grognon, j'irai avec le Vasaha! Seulement je veux qu'on me coupe les cheveux avant de partir!
Supposant qu'il s'agissait de quelques rites religieux, je m'inclinai poliment en disant que le commandant serait toujours enchanté de voir son ami Tsi-Miarou, avec ou sans cheveux, et pour bien indiquer que je considérais le kabar comme terminé, je fis déboucher mes bouteilles de tafia et les fis servir à la ronde par Botou-Bé, sans oublier les dames, bien entendu. Ensuite je témoignai que je dînerais volontiers. On avait prévu mes désirs, car la sœur de Tsi- Miarou entra presque aussitôt avec une sorte de plateau en bois, recouvert de grandes feuilles bien propres sur lesquelles s'étalait une poule au riz que je dévorai
avec un appétit qui sembla faire le plus grand plaisir à la population qui me regardait manger. Je mentionnerai même ici, pour rendre hommage à la vérité, que la cuisine malgache, n'est pas du tout à dédaigner. Il y a quelques mets nationaux dont il faut se méfier : tels sont les vers à soie frits à l'huile de coco et les sauterelles confites au vinaigre, et encore n'ayant jamais osé en manger quand on m'en a offert, j'ai peut-être tort de dire qu'il faut s'en méfier. Mais lorsque les cuisinières malgaches veulent bien contenir la fougue de leur imagination, elles font de très bonnes choses. D'ailleurs, j'ai voyagé à peu près partout, et j'ai constaté qu'en cherchant bien, on trouve toujours quelque chose à manger. 11 n'y a guère que dans les grands hôtels américains que j'aie réellement souffert de la faim.
Après le dîner, la nuit étant tombée, on alluma de grands feux sur la place, et les dames du village voulurent bien organiser en mon honneur un petit ballet, au cours duquel je vis défiler devant moi une foule de tatouages. Quelques-uns étaient très compliqués, mais tous étaient bien inférieurs à ce que nous avait montré la princesse Ra-Tou, quelques jours auparavant, à Ivondrou. Les artistes de la côte est sout infiniment plus habiles que ceux de la côte ouest. J'ai connu un matelot sur le corps duquel ils avaient dessiné un uniforme complet de contre-amiral , avec décorations et ceinturon. C'était réellement un travail très remarquable.
En guise de lit, on me prépara une naltc dans un des coins de la maison où nous avions été reçus : une autre était réservée au roi. Le lendemain, en me réveillant, je le vis étendu tout de son long par terre, à plat ventre, la tête entre les deux genoux de la reine qui achevait de la lui raser. Elle employait pour cela
un couteau qui devait couper assez mal, car à chaque instant elle s'arrêtait pour l'aiguiser sur une pierre. Ne voulant pas gêner cette toilette à laquelle il semblait attacher une si grande importance, je sortis sur la place. On était en train d'y dépecer un bœuf qu'on avait abattu pendant la nuit. Puis j'allai au bord du marais pour m'y livrer à un plongeon matinal, opération qui parut intéresser vivement la population.
Quand je revins, il fallut manger quelques grillades de bœuf. Tsi-Miarou avait, au moyen d'une entaille circulaire, détaché du garrot de l'animal la grosse bosse qu'ont tous les bœufs dans ce pays-là, et après en avoir retiré les deux ou trois livres de graisse qu'elle contenait, il insista pour me coiffer de la peau toute sanglante. C'est l'usage quand on veut faire une politesse à un hôte. Mais je lui conseillai de réserver cet honneur pour le commandant, qui y serait sans doute très sensible. Ensuite un des ministres fit remarquer qu'il restait encore un petit baril de rhum en réserve. On le ménageait beaucoup, parce qu'il était difficile de s'en procurer depuis qu'on était en délicatesse avec les Vasahas; mais maintenant que l'abondance allait régner, ce serait bien dommage de ne pas le boire avant de partir. Il fallut boire le petit baril de rhum. Du reste, cela ne prit pas longtemps, et cela mit si bien tout le monde en joie que lorsqu'il s'agit de désigner ceux qui garderaient le village, personne ne voulut rester.
Enfin nous nous mîmes en route. Les huit tètes de Hovas nous regardaient défiler du haut de leurs piquets. Nous marchions en tête avec Sa Majesté, qui, tout à fait rassurée, m'accablait de politesses. Craignant que je ne fusse fatigué, elle voulut absolument me faire monter sur le dos du ministre de la guerre. Mais je refusai,
car j'ai toujours eu, Dieu merci, au plus haut degré le sentiment de la hiérarchie, et pour rien au monde je n'eusse consenti à monter à cheval sur le dos d'un général. Toute la tribu se bousculait sur nos talons en gambadant. Il y avait des filles qui portaient sur leur épaule de gros bambous pleins de bessabèse : en buvait qui voulait: aussi plus nous avancions, et plus le cortège devenait tumultueux. Les" vieilles femmes elles-mêmes se hâtaient tant qu'elles pouvaient pour ne pas manquer la distribution de toutes les bonnes choses que j'avais promises. Il y en, avait au moins dix ou douze qui suivaient en clopinant, toutes nues, car là-bas on trouve qu'il est bien inutile d'habiller les vieilles; décharnées, la peau terreuse, les seins ballants sur leurs jambes, de vraies sorcières de Macbeth : elles étaient horribles!
Nous avions l'air d'une descente de la Courtille! Quand nous arrivâmes dans la forêt, ce fut encore bien pis. Il n'y avait presque pas de sentier : chacun faisait sa trouée à travers le taillis : les guerriers tiraient des coups de fusil en l'air, les femmes poussaient des cris aigus; quand on mettait le pied dans une touffe d'herbe, il en sortait un négrillon. Je n'ai jamais vu de marche aussi joyeuse. Mais si les Hovas étaient arrivés à ce moment-là, quelle moisson de têtes ils auraient pu faire !
Sur la plage nous trouvâmes mon canot qui nous attendait. Bé-Ki et le sergent sakalave avaient pris les devants et étaient allés le chercher. Tsi-Miarou et la reine y prirent place avec moi. Je ne sais pas comment nous n'avons pas coulé, car il était si chargé que les plats-bords effleuraient l'eau. Les ministres et quelques seigneurs sans importance s'empilèrent dans trois ou quatre mauvais canots qu'on prit aux pêcheurs d'un
village du voisinage, et tout le monde se mit à pagayer vigoureusement pour atteindre la frégate, dont on distinguait la mâture.
Tout près de l'échelle, voyant la tête du roi qui brillait au soleil devant moi, ronde et nue comme un potiron qu'on aurait passé au cirage, je pensai à la cérémonie que j'avais vue le matin.
— Dis donc, Tsi-Miarou, lui-dis-je, pourquoi donc tenais-tu tant à te faire raser la tête?
— Ah! voilà! Tu m'as dit qu'on me recevrait bien! Mais enfin, vous autres Vasahas, vous êtes si extraordinaires! Avec vous, on ne sait jamais ce qui peut arriver. La dernière fois que je suis venu, quand on m'a conduit à Bourbon, ce qui m'a été le plus désagréable, ce sont les petites bêtes qui se sont mises dans mes cheveux! C'est pour cela que je me suis fait raser la tête avant de venir.
Inutile de dire que la précaution était tout à fait inutile. Tsi-Miarou et la reine, conduits chez le commandant, furent gorgés d'anisette; les ministres, confiés au maître commis, absorbèrent une formidable quantité d'eau-de-vie de cambuse : il fallut les reporter dans leurs canots, qui furent pris en remorque par une de nos embarcations, chargée à couler bas de fusils et de barils de tafia. Quant aux clous de fauteuil, il en fut fait une distribution si considérable que ce soir-là, sur la plage, il n'y eut certainement pas une Sakalave, grande ou petite, jeune ou vieille, qui n'eut de quoi en mettre à ses deux narines et même tout autour de ses oreilles, si le cœur lui en eût dit. Ce fut moi qui présidai à cette distribution, car je fus chargé de ramener à terre, dans la baleinière de la majorité, le couple royal extrêmement ému.
« Vanité des vanités! tout n'est que vanité! » disent les saintes Ecritures. Les Romains exprimaient une pensée analogue en rappelant que la roche Tarpéienne est près du Capitole, et les Champenois font chorus quand ils émettent l'avis que « souvent, tel qui va chercher de la laine s'en revient tondu! » Tant il est vrai que dans tous les temps et dans tous les pays, les hommes ont éprouvé que les grandeurs sont instables et la fortune volage. Notre excellent commandant ne tarda pas à en faire la douloureuse expérience.
Quand il eut rendu compte au ministre de la marine de toute la série de triomphes militaires et diplomatiques qui avait caractérisé les dernières semaines; quand il eut dépeint la révolution de Mohély, expliqué ses causes et mis en valeur ses résultats ; lorsque, enfin, il eut annoncé l'heureux rétablissement de nos relations avec le puissant souverain Tsi-Miarou, il déposa la plume qui lui avait servi à élucubrer ce mirifique rapport, et comme c'était bien le meilleur homme de la terre, il nous annonça que nous resterions une semaine environ à Nossi-bé, afin de nous y reposer de nos fatigues. J'en profitai immédiatement pour demander une permission de trois jours, qui me fut aussitôt accordée, et que j'allai passer chez un vieil armateur arabe, nommé Kalifani, qui avait une jambe atteinte d'éléphantiasis, mais dont la maison de campagne était située sur le bord d'un marais où les canards et les sarcelles de toute la région semblent s'être donné rendez-vous. Il me souvient même d'avoir tué là le seul caïman que j'aie jamais occis, et je n'eus pas grand mérite. Une petite rivière coulait devant la maison, allant au marais. Elle était elle-même assez vaseuse. Pour avoir de la bonne eau, Kalifani avait fait creuser
« Vanité des vanités! tout n'est que vanité! » disent les saintes Ecritures. Les Romains exprimaient une pensée analogue en rappelant que la roche Tarpéienne est près du Capitale, et les Champenois font chorus quand ils émettent l'avis que « souvent, tel qui va chercher de la laine s'en revient tondu! » Tant il est vrai que dans tous les temps et dans tous les pays, les hommes ont éprouvé que les grandeurs sont instables et la fortune volage. Notre excellent commandant no tarda pas à en faire la douloureuse expérience.
Quand il eut rendu compte au ministre de la marine de toute la série de triomphes militaires et diplomatiques qui avait caractérisé les dernières semaines; quand il eut dépeint la révolution de Mohély, expliqué ses causes et mis en valeur ses résultats ; lorsque, enfin, il eut annoncé l'heureux rétablissement de nos relations avec le puissant souverain Tsi-Miarou, il déposa la plume qui lui avait servi à élucubrer ce mirifique rapport, et comme c'était bien le meilleur homme de la terre, il nous annonça que nous resterions une semaine environ à Nossi-bé, afin de nous y reposer de nos fatigues. J'en profitai immédiatement pour demander une permission de trois jours, qui me fut aussitôt accordée, et que j'allai passer chez un vieil armateur arabe, nommé Kalifani, qui avait une jambe atteinte d'éléphantiasis, mais dont la maison de campagne était située sur le bord d'un marais où les canards et les sarcelles de toute la région semblent s'être donné rendez-vous. Il me souvient même d'avoir tué là le seul caïman que j'aie jamais occis, et je n'eus pas grand mérite. Une petite rivière coulait devant la maison, allant au marais. Elle était elle-même assez vaseuse. Poux avoir de la bonne eau, Kalifani avait fait creuser
u Vanité des va ai tés! tout n'est que vanité! » disent les saintes Ecritures. Les Romains exprimaient une pensée analogue en rappelant que la roche Tarpéienne est près du Capitole, et les Champenois font chorus quand ils émettent l'avis que « souvent, tel qui va chercher de la laine s'en revient tondu! » Tant il est vrai que dans tous les temps et dans tous les pays, les hommes ont éprouvé que les grandeurs sont instables et la fortune volage. Notre excellent commandant ne tarda pas à en faire la douloureuse expérience.
Quand il eut rendu compte au ministre de la marine de toute la série de triomphes militaires et diplomatiques qui avait caractérisé les dernières semaines; quand il eut dépeint la révolution de Mohély, expliqué ses causes et mis en valeur ses résultats ; lorsque, enfin, il eut annoncé l'heureux rétablissement de nos relations avec le puissant souverain Tsi-Miarou, il déposa la plume qui lui avait servi à élucubrer ce mirifique rapport, et comme c'était bien le meilleur homme de la terre, il nous annonça que nous resterions une semaine environ à Nossi-bé, afin de nous y reposer de nos fatigues. J'en profitai immédiatement pour demander une permission de trois jours, qui me fut aussitôt accordée, et que j'allai passer chez un vieil armateur arabe, nommé Kalifani, qui avait une jambe atteinte d'éléphantiasis, mais dont la maison de campagne était située sur le bord d'un marais où les canards et les sarcelles de toute la région semblent s'être donné rendez-vous. Il me souvient même d'avoir tué là le seul caïman que j'aie jamais occis, et je n'eus pas grand mérite. Une petite rivière coulait devant la maison, allant au marais. Elle était elle-même assez vaseuse. Pour avoir de la bonne eau, Kalifani avait fait creuser
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61 SOI \ i:\IKS DE LA COTE D'UKlgt
un pelit canal qui venait de plus haut et foi sorte de réservoir. L'eau était ensuite renvoyé. marais par un empcllement et un can i ! dont U ou vingt premiers mètres avaient été maçonné que les terres s'éboulaient. Une belle nuit, caïman eut lu malencontreuse idée de reme ruisseau. Il finit par se trouver engagé entre I murs, dans un boyau qui avait juste sa largeur contre la pelle et dans l'impossibilité absolu. tirer de là. Il y serait sûrement resté jusqu'à. ment dernier si nous ne l'avions pas tué. Oi figure pas combien ces bélcs-là sont vivaces. avait coupé la tele et la queue, que les pattes rci encore.
Quand je rentrai à bord, je trouvai le com> furieux. Nous avions gagné la première les Anglais : la perfide Albion venait de pi revanche. 11 fallait ajouter un chapitre à. son Tout le monde était du reste très ému. Ui navire français venait d'être capturé par la anglaise , tout près de Nossi-bé, pour ainsi dire de la frégate. C'était une goélette de la station, (kyste, qui apportait ces graves nouvelles. Et c< était la Souveraine, le navire de noire ami On était exaspéré. Les Anglais s'étaient mis pour faire ce beau coup. X..., le capitaine de I' thysle, était arrivé au moment où la Soitveraitu tait pour les Seycbelles sous la conduite d'un èqi de prise, et escortée par un des croiseurs à borddi le père Dupont était prisonnier, mais du reste traité. X... avait pu le voir. Il l'avait trouvé très et même légèrement gouailleur, affirmant que la ne pourrait pas valider la prise, car il n'avait
noir à bord. Le capitaine du Rainbow était un Écossais. Les Écossais sont prudents. Craignant de se compromettre, il regagna le large, mais sans s'éloigner. Deux jours après, il avait remisé de nouveau la Souveraine dans la baie Macalunga; elle n'avait toujours pas le moindre noir à bord, et l'équipage semblait très occupé à faire de l'eau. Ce qui ennuyait un peu le capitaine du Rainbow j c'est qu'en venant à Macalunga, il avait rencontré le Spitfire qui, lui aussi, s'était mis en chasse; il faudrait partager la prise avec lui. Il aurait bien voulu, au moins, que le capitaine du Spitfire prit tout de suite la Souveraine j car, si tous les navires présents à la prise ont droit aux parts de prise, il n'y a que le preneur qui soit responsable au cas où la prise n'est pas validée. Malheureusement, le capitaine du Spitfire était, lui aussi, un Écossais qui savait se garder d'un pas de clerc. A partir de ce moment, ce fut une lutte de Gnesses entre les deux capitaines anglais et le père Dupont. Celui-ci semblait ne s'apercevoir de rien. Il les promena pendant huit ou quinze jours du haut en bas et de long en large dans tout le canal de Mozambique, se tenant toujours sur la côte de Madagascar. Cela aurai f pu durer indéfiniment si l'on n'avait pas fini par rencontrer le troisième croiseur anglais le Firefiy, qui, lui, était commandé par un Irlandais. Naturellement, il se joignit au cortège. La Souveraine remontait tout doucement la côte sakalave, s 1 arrêtant dans tous les mouillages; le père Dupont allait se promener à terre: il chassait; une fois, il envoya du gibier aux capitaines anglais, avec ses compliments; ceux-ci étaient exaspérés. Bientôt, si cela continuait, on allait arriver à Nossi-bé, dans les eaux françaises. L'Irlandais n'y tint plus : ce fut lui qui prit la Souveraine.
Il eut tort, car, devant la Cour, l'affaire se présenta mal. A Moronome, comme à Macalunga, partout où s'était présentée la Souveraine, tous les esclaves qui se trouvaient dans les barracons avaient élé vendus : ceci fut établi. Ils avaient même été vendus très bon marché, à cause de la présence des croiseurs anglais, car la présence d'un croiseur fait tout de suite tomber de 75 pour 100 la valeur des esclaves d'exportation à cinquante milles à la ronde. Ces esclaves avaient-ils élé achetés pour le compte de la Souveraine? L'avocat du Spitfire disait oui, mais le capitaine Dupont répondait non et défiait qu'on lui prouvât qu'il fût pour quelque chose dans ces achats. Bref, il sortit de ce mauvais pas avec tous les honneurs de la guerre, et bientôt nous le vîmes reparaître à Tamatavc, plus gaillard que jamais.
Trois ou quatre mois après, on apprit quelques détails qui donnèrent beaucoup à penser à ceux qui s'étaient intéressés à cette aventure et consolèrent singulièrement notre commandant, car les rieurs n'étaient plus du côté des Anglais. Pendant que le capitaine Dupont faisait promener la station anglaise le long de la côte de Madagascar, trois grands navires arrivaient tout à coup sur celle de Mozambique, prenaient livraison des noirs achetés quelques jours auparavant, pendant la baisse, et repartaient tranquillement pour le Brésil. Il y avait un détail qui frappait les esprits curieux : c'est que ces trois navires, dont les capitaines avaient si bien su profiter des circonstances, appartenaient àla maison Z. . ., les grands armateursde Y. . .-sur- Mer, qui étaient aussi propriétaires de la Souveraine.
Quand on faisait remarquer celte curieuse coïncidence au père Dupont, qui reparut bientôt à Bourbon avec la Souveraine, il n'avait pas l'air de comprendre.
Il semblait furieux contre les « English » et déclarait qu'il allait faire un procès au capitaine du Firefly pour lui demander 10,000 livres sterling de dommages et intérêts comme compensation de six semaines de travail qu'il avait fait perdre à un pauvre père de famille. Bien des gens ont cependant toujours cru que, même dans ses meilleures années, il n'y avait pas beaucoup de semaines qui eussent été aussi profitables pour lui que celles-là, car il n'était pas probable que, dans la répartition des bénéGces, les frères Z... eussent oublié celui qui avait assuré le succès de l'opération en emmenant toute la croisière anglaise sur la côte sakalave pendant que ses trois camarades embarquaient leurs noirs.
Je me souviens d'avoir émis devant lui cette opinion, qui le fit beaucoup rire et qu'il ne contredit pas. C'était à Tamatavc, la dernière fois que je l'y rencontrai. La Souveraine était en partance pour Saint- Denis de Bourbon avec une cargaison mêlée, bœufs et nègres. Le capitaine revenait à ses anciennes habitudes. Du reste, toujours obligeant, il attendait le courrier du commandant. J'allai le lui porter. Comme ma baleinière se rapprochait, j'entendis la voix du capitaine qui, avec son bel accent moko, criait :
— Au cabeslan, le monde !
Et puis Borroméc, toujours solennel, apparut sur la teugue, sa longue silhouette se détachant sur le ciel. Presque en même temps les maillons de la chaîne commencèrent à rentrer vivement dans l'écubicr. Qui donc virait le cabestan? Je voyais tous les matelots assis sur la lisse, qui me regardaient venir, en fumant leurs pipes. Quelles tournures ils avaient! sales à faire peur, couverts de guenilles, quelques-uns à moitié nus, mais de fins matelots tout de même. J'en ai revu deux
ou trois depuis, que des conseils avaient condamnés à servir; à bord, ils étaient excellents, seulement il ne fallait pas les laisser aller à terre. D'ailleurs, ils ne seraient sûrement pas revenus.
J'accostai. Le père Dupont m'attendait à la coupée. Pendant que nous causions, je regardais du côté de l'avant pour me rendre compte de ce qui s'y passait. On virait toujours; mais les hommes se contentaient de regarder. C'étaient de grandes filles malgaches toutes nues qui garnissaient le cabestan; l'épaule appuyée à la barre, les jambes tendues, les pieds erispés sur le pont, elles poussaient tant qu'elles pouvaient, ces braves filles! Le navire était presque à pic sur son ancre, il fallait donner un coup de force pour déraper : du haut de sa teugue, Borromée cria :
— Vire ! vire !
Alors les hommes répétaient :
— Vire ! vire !
Quelques coups de garcetle judicieusement répartis
sur les reins de cinq ou six de ces dames, qui semblaient
mollir un peu, donnèrent une nouvelle vigueur à l'atte-
iage. Bientôt on entendit la voixde Borromée qui criait :
— L'ancre est dérapée !
Et les maillons commencèrent à rentrer avec une rapidité vertigineuse. Il était temps de partir. Je pris congé du capitaine Dupont et je remontai dans ma ï>aleinière, en me disant que vraiment la Souveraine était un navire tenu d'une manière bien extraordinaire. Un mois après, presque jour pour jour, en entrant *^r*s la baie de Saint-Augustin, par une nuit noire, ~*le montait en grand sur un banc de corail. Il faisait '*^s grosse mer. Au matin, quand le jour se leva, elle ^**ût brisée en deux.
58 SOIVEXIRS DE I.
minables pourparlers. Il IV d'où je venais, le motif il< en rond autour de la cl), nouveau chef entrait; il Bientôt je vis se dessiner Tsi-Miarou ne voulait p;ij'énumérais tous les bran dant destinait à ses amis qu'ils vinssent les prendre chefs mordaient admirai»]' coup de femmes étaient enf à la porte. Quand je parlais perles de verre, je les enlen de convoitise. Je fis passer échantillons que j'avais app gagnée. Les rois absolus, | mcnls républicains, ne pcu\ courants d'opinion. Lepauvr
— Soit! dit-il tout à couj avec le Vasaha! Seulement les cheveux avant de partir!
Supposant qu'il s'agissait d je m'inclinai poliment en di serait toujours enchanté de avec ou sans cheveux, et pr considérais le kabar comn; cher mes bouteilles de ta ronde par Botou-Bé, sans entendu. Ensuite je témoi; tiers. On avait prévu mes d Miarou entra presque aussit< en bois, recouvert de grand* lesquelles s'étalait une poi
HABlCifCAI.
« en, Dieu merci, m plu lui', iwr» .•*
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un couteau qui devait couper assez mal, car à chaque instant elle s'arrêtait pour l'aiguiser sur une pierre. Ne voulant pas gêner cette toilette à laquelle il semblait attacher une si grande importance, je sortis sur la place. On était en train d'y dépecer un bœuf qu'on avait abattu pendant la nuit. Puis j'allai au bord du marais pour m'y livrer à un plongeon matinal, opération qui parut intéresser vivement la population.
Quand je revins, il fallut manger quelques grillades de bœuf. Tsi-Miarou avait, au moyen d'une entaille circulaire, détaché du garrot de l'animal la grosse bosse qu'ont tous les bœufs dans ce pays-là, et après en avoir retiré les deux ou trois livres de graisse qu'elle contenait, il insista pour me coiffer de la peau toute sanglante. C'est l'usage quand on veut faire une politesse à un hôte. Mais je lui conseillai de réserver cet honneur pour le commandant, qui y serait sans doute très sensible. Ensuite un des ministres fit remarquer qu'il restait encore un petit baril de rhum en réserve. On le ménageait beaucoup, parce qu'il était difficile de s'en procurer depuis qu'on était en délicatesse avec les Vasahas; mais maintenant que l'abondance allait régner, ce serait bien dommage de ne pas le boire avant de partir. Il fallut boire le petit baril de rhum. Du reste, cela ne prit pas longtemps, et cela mit si bien tout le monde en joie que lorsqu'il s'agit de désigner ceux qui garderaient le village, personne ne voulut rester.
Enfin nous nous mîmes en route. Les huit tètes de Hovas nous regardaient défiler du haut de leurs piquets. Nous marchions en tête avec Sa Majesté, qui, tout à fait rassurée, m'accablait de politesses. Craignant que je ne fusse fatigué, elle voulut absolument me faire monter sur le dos du ministre de la guerre. Mais je refusai,
car j'ai toujours eu, Dieu merci, au plus haut degré le sentiment de la hiérarchie, et pour rien au monde je n'eusse consenti à monter à cheval sur le dos d'un général. Toute la tribu se bousculait sur nos talons en gambadant. Il y avait des filles qui portaient sur leur épaule de gros bambous pleins de bessabèse : en buvait qui voulait: aussi plus nous avancions, et plus le cortège devenait tumultueux. Les" vieil les femmes elles-mêmes se hâtaient tant qu'elles pouvaient pour ne pas manquer la distribution de toutes les bonnes choses que j'avais promises. Il y en, avait au moins dix ou douze qui suivaient en clopinant, toutes nues, car là-bas on trouve qu'il est bien inutile d'habiller les vieilles ; décharnées, la peau terreuse, les seins ballants sur leurs jambes, de vraies sorcières de Macbeth : elles étaient horribles !
Nous avions l'air d'une descente de la Courtille! Quand nous arrivâmes dans la forêt, ce fut encore bien pis. Il n'y avait presque pas de sentier : chacun faisait sa trouée à travers le taillis : les guerriers tiraient des coups de fusil en l'air, les femmes poussaient des cris aigus; quand on mettait le pied dans une touffe d'herbe, il en sortait un négrillon. Je n'ai jamais vu de marche aussi joyeuse. Mais si les Ho vas étaient arrivés à ce moment-là, quelle moisson de têtes ils auraient pu faire !
Sur la plage nous trouvâmes mon canot qui nous attendait. Bé-Ki et le sergent sakalave avaient pris les devants et étaient allés le chercher. Tsi-Miarou et la reine y prirent place avec moi. Je ne sais pas comment nous n'avons pas coulé, car il était si chargé que les plats-bords effleuraient l'eau. Les ministres et quelques seigneurs sans importance s'empilèrent dans trois ou quatre mauvais canots qu'on prit aux pêcheurs d'un
village du voisinage, et tout le monde se mit à pagayer vigoureusement pour atteindre la frégate, dont on distinguait la mâture.
Tout près de l'échelle, voyant la tête du roi qui brillait au soleil devant moi, ronde et nue comme un potiron qu'on aurait passé au cirage, je pensai à la cérémonie que j'avais vue le matin.
— Dis donc, Tsi-Miarou, lui-dis-je, pourquoi donc tenais-tu tant à te faire raser la tête ?
— Ah! voilà! Tu m'as dit qu'on me recevrait bien! Mais enfin, vous autres Vasahas, vous jêtes si extraordinaires! Avec vous, on ne sait jamais ce qui peut arriver. La dernière fois que je suis venu, quand on m'a conduit à Bourbon, ce qui m'a été le plus désagréable, ce sont les petites bêtes qui se sont mises dans mes cheveux! C'est pour cela que je me suis fait raser la tête avant de venir.
Inutile de dire que la précaution était tout à fait inutile. Tsi-Miarou et la reine, conduits chez le commandant, furent gorgés d'anisette; les ministres, confiés au maître commis, absorbèrent une formidable quantité d'eau-de-vie de cambuse : il fallut les reporter dans leurs canots, qui furent pris en remorque par une de nos embarcations, chargée à couler bas de fusils et de barils de tafia. Quant aux clous de fauteuil, il en fut fait une distribution si considérable que ce soir-là, sur la plage, il n'y eut certainement pas une Sakalave, grande ou petite, jeune ou vieille, qui n'eût de quoi en mettre à ses deux narines et même tout autour de ses oreilles, si le cœur lui en eût dit. Ce fut moi qui présidai à cette distribution, car je fus chargé de ramener à terre, dans la baleinière de la majorité, le couple royal extrêmement ému.
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« Vanité des vanités! tout n'est que vanité! » disent les saintes Ecritures. Les Romains exprimaient une pensée analogue en rappelant que la roche Tarpéienne est près du Capitale, et les Champenois font chorus quand ils émettent l'avis que « souvent, tel qui va chercher de la laine s'en revient tondu! » Tant il est vrai que dans tous les temps et dans tous les pays, les hommes ont éprouvé que les grandeurs sont instables et la fortune volage. Notre excellent commandant nu tarda pas à en faire la douloureuse expérience.
Quand il eut rendu compte au ministre de la marine de toute la série de triomphes militaires et diplomatiques qui avait caractérisé les dernières semaines; quand il eut dépeint la révolution de Mohély, expliqué ses causes et mis en valeur ses résultats ; lorsque, enfin, il eut annoncé l'heureux rétablissement de nos relations avec le puissant souverain Tsi-Miarou, il déposa la plume qui lui avait servi à élucubrer ce mirifique rapport, et comme c'était bien le meilleur homme de la terre, il nous annonça que nous resterions une semaine environ à Nossi-bé, afin de nous y reposer de nos fatigues. J'en profitai immédiatement pour demander une permission de trois jours, qui me fut aussitôt accordée, et que j'allai passer chez un vieil armateur arabe, nommé Kalifani, qui avait une jambe atteinte d'éléphantiasis, mais dont la maison de campagne était si tuée sur le bord d'un marais où les canards et les sarcelles de toute la région semblent s'être donné rendez-vous. Il me souvient même d'avoir tué là le seul caïman que j'aie jamais occis, et je n'eus pas grand mérite. Une petite rivière coulait devant la maison, allant au marais. Elle était elle-même assez vaseuse. Pour avoir de la bonne eau, Kalifani avait fait creuser
un petit canal qui venait de plus haut et formait une sorte de réservoir. L'eau était ensuite renvoyée dans le marais par un empellement et un canal dont les quinze ou vingt premiers mètres avaient été maçonnés, parce que les terres s'éboulaient. Une belle nuit, un gros caïman eut la malencontreuse idée de remonter ce ruisseau. Il finit par se trouver engagé entre les deux murs, dans un boyau qui avait juste sa largeur, le nez contre la pelle et dans l'impossibilité absolue de se tirer de là. Il y serait sûrement resté jusqu'au jugement dernier si nous ne l'avions pas tué. On ne se figure pas combien ces bêtes-là sont vivaces. On lui avait coupé la tête et la queue, que les pattes remuaient encore.
Quand je rentrai à bord, je trouvai le commandant furieux. Nous avions gagné la première manche sur les Anglais : la perfide Albion venait de prendre sa revanche. Il fallait ajouter un chapitre à son rapport. Tout le monde était du reste très ému. Un grand navire français venait d'être capturé par la croisière anglaise, tout près de Nossi-bé, pour ainsi dire en vue de la frégate. C'était une goélette de la station, V Améthyste, qui apportait ces graves nouvelles. Et ce navire était la Souveraine, le navire de notre ami Dupont. On était exaspéré. Les Anglais s'étaient mis à trois pour faire ce beau coup. X..., le capitaine de Y Améthyste, était arrivé au moment où la Souveraine partait pour les Seychelles sous la conduite d'un équipage de prise, et escortée par un des croiseurs à bord duquel le père Dupont était prisonnier, mais du reste bien traité. X... avait pu le voir. Il l'avait trouvé très calme, et même légèrement gouailleur, affirmant que la Cour ne pourrait pas valider la prise, car il n'avait pas un
seul Doir à bord au moment de la capture. Il se promettait de réclamer de formidables dommages et intérêts aux English.
X... avait aussi dîné avec un des capitaines anglais qu'il connaissait et qui s'était déboutonné au dessert. Voici, d'après lui, ce qui s'était passé. Il paraît que la Souveraine était arrivée tout à coup à Maurice, peu de jours après notre départ de Tamatave. La réputation du père Dupont était trop bien établie parmi les Anglais pour que la police n'eut pas l'œil sur lui. Il venait sous le prétexte de faire passer son navire au bassin pour nettoyer ses cuivres, mais on sut qu'il faisait faire à l'intérieur différents travaux d'aménagement dont l'utilité ne semblait pas très démontrée; de plus, Borromée courait les cabarets, engageant tous les frères la Côte qu'il y rencontrait, bien que l'équipage fût déjà assez nombreux. Bref, les allures du capitaine Dupont semblèrent si suspectes aux autorités anglaises, que la station fut avisée d'avoir à redoubler de surveillance sur la côte de Mozambique, car il semblait évident que la Souveraine préparait un embarquement d'esclaves.
Tous les capitaines de croiseurs étaient donc dans un état de surexcitation indescriptible, se pourléchant les lèvres à la pensée des belles parts de prise qu'on allait faire. Sur chaque navire, au pied du grand mât, on avait cloué un petit sac de toile contenant dix livres sterling, promises au premier matelot qui signalerait le fameux négrier français. Un beau jour, le Rainbow passait devant la baie Moronome, un peu au sud de Sofala; une pirogue de pêche lui apprit qu'un grand navire français y était depuis deux jours. C'était la Souveraine. On la visita; il ne se trouva pas un seul
noir à bord. Le capitaine du Rainbow était un Ecossais. Les Écossais sont prudents. Craignant de se compromettre, il regagna le large, mais sans s'éloigner. Deux jours après, il avait remisé de nouveau la Souveraine dans la baie Macalunga; elle n'avait toujours pas le moindre noir à bord, et l'équipage semblait très occupé à faire de l'eau. Ce qui ennuyait un peu le capitaine du Rainbow, c'est qu'en venant à Macalunga, il avait rencontré le Spitjire qui, lui aussi, s'était mis en chasse; il faudrait partager la prise avec lui. Il aurait bien voulu, au moins, que le capitaine du Spitjire prît tout de suite la Souveraine, car, si tous les navires présents à la prise ont droit aux parts de prise, il n'y a que le preneur qui soit responsable au cas où la prise n'est pas validée. Malheureusement, le capitaine du Spitjire était, lui aussi, un Ecossais qui savait se garder d'un pas de clerc. A partir de ce moment, ce fut une lutte de finesses entre les deux capitaines anglais et le père Dupont. Celui-ci semblait ne s'apercevoir de rien. Il les promena pendant huit ou quinze jours du haut en bas et de long en large dans tout le canal de Mozambique, se tenant toujours sur la côte de Madagascar. Cela auraif pu durer indéfiniment si Ton n'avait pas fini par rencontrer le troisième croiseur anglais le Firejly, qui, lui, était commandé par un Irlandais. Naturellement, il se joignit au cortège. La Souveraine remontait tout doucement la côte sakalave, s'arrétant dans tous les mouillages; le père Dupont allait se promener à terre : il chassait; une fois, il envoya du gibier aux capitaines anglais, avec ses compliments; ceux-ci étaient exaspérés. Bientôt, si cela continuait, on allait arriver à Nossi-bé, dans les eaux françaises. L'Irlandais n'y tint plus : ce fut lui qui prit la Souveraine.
Il eut tort, car, devant la Cour, l'affaire se présenta mal. A Moronome, comme à Macalunga, partout où s'était présentée la Souveraine, tous les esclaves qui se trouvaient dans les barracons avaient été vendus : ceci fut établi. Ils avaient même été vendus très bon marché, à cause de la présence des croiseurs anglais, car la présence d'un croiseur fait tout de suite tomber de 75 pour 100 la valeur des esclaves d'exportation à cinquante milles à la ronde. Ces esclaves avaient-ils été achetés pour le compte de la Souveraine? L'avocat du Spitfire disait oui, mais le capitaine Dupont répondait non et défiait qu'on lui prouvât qu'il fût pour quelque chose dans ces achats. Bref, il sortit de ce mauvais pas avec tous les honneurs de la guerre, et bientôt nous le vîmes reparaître à Tamatavc, plus gaillard que jamais.
Trois ou quatre mois après, on apprit quelques détails qui donnèrent beaucoup à penser à ceux qui s'étaient intéressés à cette aventure et consolèrent singulièrement notre commandant, car les rieurs n'étaient plus du côté des Anglais. Pendant que le capitaine Dupont faisait promener la station anglaise le long de la côte de Madagascar, trois grands navires arrivaient tout à coup sur celle de Mozambique, prenaient livraison des noirs achetés quelques jours auparavant, pendant la baisse, et repartaient tranquillement pour le Brésil. Il y avait un détail qui frappait les esprits curieux : c'est que ces trois navires, dont les capitaines avaient si bien su profiter des circonstances, appartenaient àla maison Z..., les grands armateursde Y... -sur- Mer, qui étaient aussi propriétaires de la Souveraine.
Quand on faisait remarquer celte curieuse coïncidence au père Dupont, qui reparut bientôt à Bourbon avec la Souveraine, il n'avait pas l'air de comprendre.
Il semblait furieux contre les « English » et déclarait qu'il allait faire un procès au capitaine du Firefly pour lui demander 10,000 livres sterling de dommages et intérêts comme compensation de six semaines de travail qu'il avait fait perdre à un pauvre père de famille. Bien des gens ont cependant toujours cru que, même dans ses meilleures années, il n'y avait pas beaucoup de semaines qui eussent été aussi profitables pour lui que celles-là, car il n'était pas probable que, dans la répartition des bénéfices, les frères Z... eussent oublié celui qui avait assuré le succès de l'opération en emmenant toute la croisière anglaise sur la côte sakalave pendant que ses trois camarades embarquaient leurs noirs.
Je me souviens d'avoir émis devant lui cette opinion, qui le fit beaucoup rire et qu'il ne contredit pas. C'était à Tamatave, la dernière fois que je l'y rencontrai. La Souveraine était en partance pour Saint- Denis de Bourbon avec une cargaison mêlée, bœufs et nègres. Le capitaine revenait à ses anciennes habitudes. Du reste, toujours obligeant, il attendait le courrier du commandant. J'allai le lui porter. Comme ma baleinière se rapprochait, j'entendis la voix du capitaine qui, avec son bel accent moko, criait :
— Au cabestan, le monde!
Et puisBorromée, toujours solennel, apparut sur la teugue, sa longue silhouette se détachant sur le ciel. Presque en même temps les maillons de la chaîne commencèrent à rentrer vivement dans l'écubier. Qui donc virait le cabestan? Je voyais tous les matelots assis sur la lisse, qui me regardaient venir, en fumant leurs pipes. Quelles tournures ils avaient! sales à faire peur, couverts de guenilles, quelques-uns à moitié nus, mais de fins matelots tout de même. J'en ai revu deux
ou trois depuis, que des conseils avaient condamnés à servir; à bord, ils étaient excellents, seulement il ne fallait pas les laisser aller à terre. D'ailleurs, ils ne seraient sûrement pas revenus.
J'accostai. Le père Dupont m'attendait à la coupée. Pendant que nous causions, je regardais du côté de l'avant pour me rendre compte de ce qui s'y passait. On virait toujours; mais les hommes se contentaient de regarder. C'étaient de grandes filles malgaches toutes nues qui garnissaient le cabestan; l'épaule appuyée à la barre, les jambes tendues, les pieds crispés sur le pont, elles poussaient tant qu'elles pouvaient, ces braves filles! Le navire était presque à pic sur son ancre, il fallait donner un coup de force pour déraper : du haut de sa teugue, Borromée cria :
— Vire ! vire !
Alors les hommes répétaient :
— Vire ! vire !
Quelques coups de garcetle judicieusement répartis sur les reins de cinq ou six de ces dames, qui semblaient mollir un peu, donnèrent une nouvelle vigueur à l'attelage. Bientôt on entendit la voix de Borromée qui criait :
— L'ancre est dérapée !
Et les maillons commencèrent à rentrer avec une rapidité vertigineuse. II était temps de partir. Je pris congé du capitaine Dupont et je remontai dans ma baleinière, en me disant que vraiment la Souveraine était un navire tenu d'une manière bien extraordinaire.
Un mois après, presque jour pour jour, en entrant dans la baie de Saint-Augustin, par une nuit noire, elle montait en grand sur un banc de corail. Il faisait très grosse mer. Au matin, quand le jour se leva, elle était brisée en deux.
On n'eut que très peu de détails sur la perte de la Souveraine, car Saint-Augustin est une rade qui n'est guère fréquentée. On sut seulement que les indigènes s'étaient fait un devoir de piller l'épave. Quant à l'équipage, une partie avait péri dans le naufrage. Cependant plusieurs hommes avaient réussi à gagner la côte. Ils séjournèrent pendant quelque temps parmi les Sakalaves, qui ne les maltraitèrent pas. La plupart durent s'embarquer sur les dhows arabes qui font le cabotage sur cette côte, et gagner le Mozambique. C'étaient des gaillards habitués à se tirer d'affaire sans l'intervention des consuls. Probablement ils trouvèrent à s'embarquer sur quelque négrier. Bref, on n'entendit plus parler d'eux.
En ce qui concerne le capitaine Dupont et son digne second, Borromée, les renseignements étaient aussi assez vagues. On ne tarda toutefois pas à être rassuré sur le compte de Borromée, car six mois ne s'étaient pas écoulés qu'il faisait derechef parler de lui dans des circonstances assez extraordinaires.
Vers cette époque, un croiseur confédéré, la Shenandoahj si je ne me trompe pas, était venu faire une
petite tournée dans la mer des Indes; il y avait signalé sa présence par de nombreuses prises. Dans les guerres ordinaires, lorsqu'un corsaire ou un navire de guerre capture un navire de commerce ennemi, il doit le diriger immédiatement vers un port de sa nation pour qu'une cour de prise régulièrement constituée puisse se prononcer sur la validité de la saisie. Ainsi le veulent les règles du droit international. Tant que la cour n'a pas validé la prise, il est impossible de la faire entrer dans un port neutre, ou, du moins, cela est fort imprudent, car le consul de la nation à laquelle elle appartient peut la faire saisir par les autorités du port, et la faire rendre à ses anciens propriétaires. Les croiseurs confédérés ne pouvaient pas se conformer à ces règlements, parce que tous les ports de la Confédération étaient bloqués. Aussi avaient-ils pris le parti de brûler immédiatement tous les navires qu'ils prenaient, se contentant de garder les valeurs qu'ils pouvaient trouver à bord.
Or, à peu près à l'époque de la perte de la Souveraine, il arriva que la Shenandoah rencontra et prit un navire américain. Il y avait à bord un passager mauricien qui avait une douzaine de mille francs. Voyant que le capitaine confédéré allait brûler le navire qui en valait bien deux cents, il lui proposa de le lui vendre. L'autre accepta, prit à son bord tout l'équipage et le capitaine, qui auraient pu être gênants pour ce qui restait à faire, et mit à la disposition de l'acquéreur une douzaine d'hommes. Celui-ci s'empressa de gagner la côte de Madagascar, dont on se trouvait éloigné d'une centaine de milles.
Sitôt arrivé là, on commença par débarquer les marchandises, qui furent confiées à des chefs indigènes,
afin d'être mises à l'abri des réclamations probables des consuls américains. Ensuite on s'occupa du navire. Il fallait lui faire un faux état civil et trouver un pavillon sous lequel on pût l'abriter. Ce n'était pas facile, et il y avait de gros risques à courir. Les exploits de la Shenandoah avaient attiré dans la mer des Indes une foule de croiseurs yankees, dont les capitaines étaient des gens brutaux et qui, à l'occasion, n'auraient pas manqué de faire un mauvais parti à l'équipage d'un navire de leur nation enlevé en mer et naviguant sans papiers ou avec des papiers faux. Heureusement pour lui, le Mauricien tomba sur Borromée. Je ne vous raconterai pas par le menu comment ce jurisconsulte éminemment pratique sortit de cette situation délicate. Cela me prendrait trop de temps et me forcerait à entrer dans des détails qui auraient l'inconvénient de faire tomber quelques-uns des masques dont je m'applique à couvrir la figure des personnages de cette véridique histoire. Toujours est-il qu'au bout de peu de semaines Borromée était l'heureux capitaine d'un navire absolument en règle, et que desgens malintentionnés pouvaient seuls supposer avoir quelque ressemblance avec celui qui avait été la victime de la Shenandoah.
L'opinion générale était que le père Dupont s'était noyé. Pour mon compte, je ne le crus jamais. Un homme comme lui se tire toujours d'affaire ! Aussi ne fus-je que médiocrement surpris en me sentant serré dans ses bras, sur le quai de la Joliette, le jour de mon arrivée en France, dans les circonstances que j'ai narrées plus haut. Du reste, cela me faisait un véritable plaisir de le revoir. Sur ce globe terraqué et sublunaire, les hommes amusants sont désolemment
rares. Je suis toujours heureux quand j'en rencontre un. Aussi répondis-jc à ses effusions de la façon la plus cordiale.
— Ce brave capitaine Dupont! Oa m'avait dit que vous vous étiez noyé! Cela me faisait deuil, comme on dit dans ce bon pays moko. Et que devenez-vous? Je suis tout aise de vous voir.
— Moi pareillement! s'écria-t-il en essuyant une vraie larme d'attendrissement. Je suis tout aise de vous retrouver, et c'est entendu, vous venez au bastidon? Nous allons manger une bouillabaisse.
— Non! mon pauvre capitaine, nous n'irons pas aujourd'hui dans votre bastidon, car il faut que je parte par le train de trois heures. Mais nous irons, si vous le voulez bien, au buffet de la gare; et c'est moi qui vous y offrirai une bouillabaisse. Si j'ai bonne mémoire, il y avait là, autrefois, un cuisinier qui avait au plus haut point le sentiment de la bouillabaisse. J'espère que la tradition ne s'est pas perdue. D'ailleurs, rappelez-vous que c'est moi qui vous dois un déjeuner depuis notre partie d'Ivondrou !
Le capitaine éclata de rire.
— Ah ! Ivondrou ! Et la petite princesse Ratou! Vous souvenez-vous de la culbute que je lui fis faire? Eh bien, c'est entendu ! allons déjeuner à la gare, puisque vous ne voulez pas venir au bastidon. Nous nous raconterons nos aventures. Oh! en ce qui me concerne, ajouta-t-il avec une pointe de mélancolie, cela sera bien vite fait. Fini, le capitaine Dupont! Je me fais vieux, j'ai renoncé à la navigation.
Tout en déjeunant, il me raconta la perte de la Souveraine. Une lame l'avait enlevé de la passerelle, quelques heures après l'échouement, au moment où il
cherchait à organiser le sauvetage. II avait bien failli se noyer. Cependant, il avait fini par gagner la plage, grâce à un espar auquel il s'était accroché. Mais il avait eu successivement, d'abord un coup de soleil, ensuite un accès pernicieux, qui l'avaient laissé sans connaissance pendant près de quinze jours. Quand il revint à lui, tout l'équipage était dispersé : avant de partir, Borromée, dont il semblait avoir conservé un assez mauvais souvenir, l'avait confié à un roi sakalave dont il était le frère du sang et qui l'avait assez bien soigné. Puis il avait pris passage sur un caboteur portugais qui l'avait déposé à Delagoa-Bay. De là il avait gagné Marseille. La liquidation de ses comptes avec ses armateurs avait pris quelque temps. Et puis, comme après cette liquidation il s'était trouvé à la tête d'un fort joli capital, il avait pris le parti de se retirer des affaires et de vivre de ses rentes.
Mais il se calomniait, le cher capitaine, en disant qu'il était fini. Quand on a le goût des aventures, on le conserve jusqu'au bout de sa vie. Je lisais dernièrement dans un livre de M. de Hérisson qu'il avait rencontré, je ne sais où, un aventurier qui lui avait parlé d'une affaire superbe. Il s'agissait de débarquer avec quelques centaines d'hommes près de Djeddah et d'aller à la Mecque. Il y a là, parait-il, huit ou dix grands puits où chaque pèlerin musulman doit jeter une pièce d'or. Cela dure depuis des siècles. Au moment de la campagne de Crimée, le grand chérif de la Mecque a autorisé l'ouverture d'un de ces puits afin de subvenir aux dépenses de la guerre sainte : on en a retiré 250 millions! Par parenthèse, cela me semble beaucoup de millions. Toujours est-il que les autres puits sont intacts. Il s'agissait d'aller les vider.
En opérant vile, sans donner le temps aux Arabes de se reconnaître, il paraît qu'on aurait chance de réussir. Ce serait la revanche des croisades.
Je n'ai pas pu m'empêcher de rire en lisant cette anecdote, parce que je me souvenais que le jour de notre rencontre à Marseille, lorsque le dessert fut servi, le capitaine Dupont avait mis les deux coudes sur la table, avait avancé la tète de mon côté, et mystérieusement m'avait proposé de m'associer à lui pour cette même opération, qu'il mitonnait, paraît-il, depuis quelque temps.
Je le remerciai infiniment de la confiance qu'il me témoignait. L'heure du train était arrivée. Nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde.
Pendant cinq ou six ans, je n'entendis plus parler de lui : puis je devins second d'un croiseur dans la Méditerranée : un beau matin, nous étions à Antibes, je le vis arriver à bord. Il était alors établi près de Cannes, et entendant prononcer mon nom, il était venu me voir. Le pauvre homme était bien vieilli. Pendant tout l'hiver qui suivit, nous séjournâmes assez longtemps au golfe Jouan et à Nice : je le revis souvent. Puis je le perdis de vue de nouveau. Il y a un an environ, un billet de part est venu m'annoncer sa mort.
Pauvre capitaine Dupont! c'était un bien bon marin! Et il était bien amusant! Je n'ajouterai pas : C'était un brave homme! parce qu'en somme il était un négrier, et qu'il est convenu que les négriers sont des malfaiteur?, des maoufatanSj comme il aurait dit. Dans certains cas même, la traite est assimilée à la piraterie. Cela, je l'ai lu dans plus de vingt circulaires ministé-
rielles : et il s'y était mis, le pauvre, dans ces cas-là; il s'y était même mis très souvent : il n'y a pas à se le dissimuler. Donc, les négriers étaient des malfaiteurs, et par conséquent nous qui courions après eux, nous étions des bienfaiteurs de l'humanité. J'ai eu quelquefois cependant des doutes à ce sujet!
Je me souviens notamment d'une histoire survenue pendant que nous étions sur la côte. Des métis portugais et arabes, ayant pénétré avec des marchandises chez je ne sais quelle peuplade de l'intérieur, y avaient trouvé des quantités d'ivoire qu'ils avaient acheté. Ils en avaient trouvé tant, qu'il leur fallut acheter trois ou quatre cents esclaves pour le rapporter à la côte. Le voyage de retour fut difficile, car ils étaient obligés de traverser le territoire de tribus anthropophages, qui les attaquèrent à plusieurs reprises, uniquement pour le plaisir de les manger. Cependant ils vinrent à bout de gagner le littoral, où ils purent facilement se débarrasser de leur ivoire. Restaient les esclaves! Ils auraient bien voulu les vendre à un négrier, mais justement toute la station anglaise était là. Pas un négrier n'osa venir. Les métis attendirent quelques semaines, puis ils perdirent patience : les vivres étaient très rares : ils commencèrent par laisser mourir de faim les femmes et les enfants, et puis finalement ils tuèrent le reste pour s'en débarrasser. Ce sont généralement d'affreuses canailles que ces métis. Mais une seconde question se pose : Qui avait tort, au point de vue de l'humanité, des négriers qui voulaient emmener les nègres au Brésil pour leur faire travailler les champs de cannes, ou des croiseurs qui les en ont empêchés? Sur le premier point tout le monde est d'accord ; mais sur le second, je crois que les opinions varient : les
philanthropes affirment que ce sont les croiseurs qui ont raison; je crois bien que les nègres, si on les avait consultés, auraient préféré les négriers.
Mais on ne les consulte pas : on préfère consulter les philanthropes ; et qui n'est pas philanthrope aujourd'hui, surtout quand il s'agit des nègres? M. de Bismarck lui-même, sur le tard, s'est fait philanthrope. U y a quelques années, quand on lui posait la fameuse question des Bulgares, il se récusait en disant que, quand il s'agirait de sauver tous les Bulgares, Serbes ou autres Moldo-Valaques qui s'agitent dans la presqu'île des Balkans, il ne risquerait pas la peau d'un seul grenadier poméranien. Il a bien changé depuis ce temps-là, car plus tard il risquait la peau du major Wissman et celles d'un grand nombre d'autres majors dans le seul but de prendre un Bushiri quelconque, et cela uniquement parce que ledit Bushiri était soupçonné de vendre des nègres, ces bons nègres qui tiennent si fort au cœur du grand chancelier!
Beaucoup de gens se figurent que cette philanthropie cache les plus noirs desseins. Pour mon compte, je n'en crois rien. Et voici pourquoi. Ce n'est pas d'hier que les nations européennes essayent d'implanter des colonies dans l'Afrique équatoriale. Les Français au Sénégal, les Hollandais, les Anglais et surtout les Portugais ont déjà tenté ce genre d'opérations. L'expérience dure depuis plus d'un siècle. Quand on l'a commencée, on avait bien des atouts dans son jeu. Toutes ces colonies ont cependant végété misérablement. Les pays pauvres, comme le Portugal, se sont épuisés à les entretenir ; les gens avisés, comme les Hollandais, se sont empressés de vendre les leurs dès qu'ils ont trouvé acheteur ; nous avons gardé les nôtres parce
que nous avions les reins plus solides, mais il serait bien intéressant de savoir de combien les recettes du Sénégal sont inférieures aux dépenses depuis que nous y sommes ; pour les autres, le calcul serait simplifié, parce qu'il n'y a jamais eu de recettes. Y a-t-il en France vingt-cinq familles disposant de 30,000 livres de rente gagnées au Sénégal ou sur un autre point de la côte? Je suis absolument convaincu qu'on ne les trouverait pas. S'il est prouvé cependant que c'est pour arriver à un pareil résultat que nous avons dépensé tant d'hommes et de millions, il faut reconnaître qu'il aurait été plus simple et surtout plus économique de donner à tous ces gens-là des coupons de rente.
Si l'on a aussi mal réussi dans un temps où les traitants étaient favorisés par un monopole, par le haut prix des denrées coloniales, et qu'ils avaient la ressource de l'esclavage et de la traite qui a donné à certains moments des gains énormes, comment peut-on admettre qu'ils puissent réussir, maintenant que toutes ces sources de bénéfices sont taries sans qu'il s'en soit créé de nouvelles ?
A moins que les gens qui sont à la tête du mouvement de colonisation en Afrique ne soient de simples naïfs, ce que je me refuse absolument à croire, ce sont donc des hommes qui n'ont pour mobile que la philanthropie la plus pure et surtout la plus désintéressée. Il ne faut pas d'ailleurs s'étonner outre mesure du succès de leur doctrine. Chaque âge a ses maladies : le& enfants ont la rougeole; les vieillards ont des rhumatismes. Il en est de même des peuples. Ils ont eu le parlementarisme, le jury, la garde nationale : maintenant c'est le tour de la philanthropie.
Et toute l'Europe s'en mêle ! Autrefois il n'y avait
guère que les Anglais à être négrophiles et antiesclavagistes. Ils ne l'avaient pas toujours été. Tant qu'ils n'ont eu que des colonies comme toutes les autres, où l'on ne peut faire pousser des cannes à sucre et du coton qu'en employant des esclaves, ils ont été les premiers négriers du monde ; mais lorsqu'ils ont eu mené à bonne fin la conquête de l'Inde et qu'ils ont constaté que, grâce à la population surabondante de ce pays-là, ils pouvaient devenir les fournisseurs de denrées coloniales du monde entier sans avoir recours à l'esclavage, ils sont devenus des négrophiles d'autant plus enragés, que l'abolition de l'esclavage, ruinant les colonies qui leur faisaient concurrence, devait finir par leur assurer un monopole.
Que les Anglaisaient été les premiers abolitionnistes, et qu'ils le soient encore, je le comprends donc parfaitement. Qu'ils aient toujours, quand il s'agit des nègres, le mot de philanthropie à la bouche, je le comprends également, car il n'y a pas de peuple qui sache placer sa vertu à aussi gros intérêts. Mais autant je comprends la philanthropie anglaise qui rapporte, autant je comprends peu, en l'espèce, la philanthropie des autres nations européennes qui leur a déjà coûté pas mal d'argent et de sang, et qui leur en coulera encore bien davantage si elles n'y prennent pas garde.
En effet, au nom de la philanthropie, nous avons d'abord aboli l'esclavage dans nos colonies. L'opération a été mal faite, mais elle était nécessaire ; je dirai pourquoi tout à l'heure. Maintenant, le mouvement s'étend. Toujours au nom de la philanthropie, on nous demande, après avoir aboli l'esclavage chez nous, d'aller l'abolir chez les autres.
Ce mouvement, je l'avoue en toute sincérité, me
laisse absolument froid. Tous ces gens qui s'agitent autour de cette question me disent que c'est l'amour des nègres qui les guide. Je les crois, et je ne demanderais pas mieux que de m'intéresser aux nègres. Mais, malgré toutes les histoires lamentables qu'on nous raconte, je ne puis parvenir à les trouver intéressants. Cela tient probablement à ce que j'ai trop vécu au milieu d'eux. Il n'y a, à ma connaissance, que Mme Beechers-Stowe qui ait connu un nègre vertueux, le célèbre oncle Tom, dont les malheurs ont fait couler tant de larmes. Son livre est l'arsenal d'où sont tirés tous les arguments des aboli tionnistes, et c'est pour le triomphe des principes qu'il défend, qu'on a fait massacrer aux Etats-Unis près d'un million de blancs. Or, j'ai sans doute l'esprit bien mal fait, mais il m'a toujours paru que ce livre était tout à l'honneur de l'esclavage.
Je m'explique. Quelle est la thèse de Mme Beechers- Stowe et des abolitionnistes? C'est que la race noire est une race que des circonstances particulières ont conservée dans un étatde barbarie, mais que cette race est égale à la nôtre et qu'il appartient à la race blanche de l'amener à notre niveau en l'initiant aux bienfaits de la civilisation. Ils ajoutent que nous devons d'autant moins nous soustraire à cette obligation, que nous sommes moralement responsables de l'abaissement d'une race qui ne tarderait pas à devenir égale à la nôtre si elle avait les mêmes institutions que nous, et que nous avons, au contraire, avilie par l'esclavage dont nous profitions.
Voilà donc la thèse. Nous avons avili les nègres en leur faisant récolter du café et du sucre et en leur donnant des coups de rotin quand ils ne voulaient pas
travailler. Pour la développer, il aurait fallu que Mme Beechers-Stowe nous montrât d'abord un roi nègre, par exemple, du genre de ce bon Gléglé dont on a tant parlé dernièrement, qui, sous l'influence des prédications d'un missionnaire méthodiste quelconque, aurait renoncé aux sacrifices humains, aurait transformé ses Amazones en bonnes mères de famille, et aurait couronné sa carrière en recevant le prix Montyon : et puis, comme contre-partie, on nous aurait montré un autre nègre plein de bons instincts, captivé par un méchant capitaine Dupont et devenant un affreux coquin sous l'influence de l'esclavage. Au lieu de cela, elle prend pour héros l'oncle Tom, qui a toutes les vertus. Je suis naturellement amené à me demander qui les lui a données. Ce ne sont pas des vertus africaines, puisque depuis cinq ou six générations ses ancêtres ont quitté l'Afrique : ce sont donc des vertus qu'il a acquises ou qu'il a reçues héréditairement, grâce à la collaboration du négrier qui a amené en Louisiane son grand-père et des commandeurs qui se sont escrimés sur la peau de sa famille. Si le résultat est si bon, c'est donc que la méthode employée n'était pas mauvaise. Qu'on me montre un oncle Tom obtenu par la douceur ! Tant qu'on ne l'aura pas fait, je suis autorisé à dire que les nègres ont la même nature que les biftecks, que les cuisiniers n'attendrissent qu'à force de coups, et que les négriers et les commandeurs sont jusqu'à présent les seuls qui aient trouvé une méthode sûre et efficace d'améliorer la race noire. Leur dressage a seulement un défaut qui lui est commun d'ailleurs avec tous les autres dressages, c'est qu'il ne persiste pas quand on renonce à l'emploi des moyens qui l'ont amené. Les Américains en
ont fait la douloureuse expérience. Ils ont transporté, il y a une trentaine d'années, à la côte d'Afrique, à Libéria (1 ), un certain nombre de sujets d'élite destinés à fonder une République modèle pourvue de deux Chambres et d'un président. S'ils avaient doté cette République d'un certain nombre de commandeurs bien choisis, cela aurait peut-être pu fonctionner. Ils ne l'ont pas fait, et les résultats sont, paraît-il, lamentables. On a parlé dernièrement d'un ministre qui, s'étant aventuré dans une commission parlementaire, y avait été mangé.
Je suis donc autorisé à dire que Mme Beechers- Stowe, voulant nous inspirer l'horreur de l'esclavage, nous a prouvé, au contraire, très éloquemment, que, jusqu'à présent, il n'y avait guère que l'esclavage qui, de tous les moyens employés, ait résolu la question de l'amélioration et de la moralisation de la race noire.
Cette question-là n'a d'ailleurs, pour moi , qu'un intérêt tout à fait secondaire. Je crois que la race
(1) L'histoire de la République de Libéria est édifiante à étudier. Elle donne la mesure de ce qu'on peut attendre de la race nègre. La Revue britannique Fa publiée il n'y a pas bien longtemps. Il y a notamment une histoire d'emprunt bien amusante. Cet emprunt avait été contracté en Angleterre par les soins du président, M. Roye. La somme nominalement empruntée était de 100,000 livres sterling, à 7 pour 100 : mais l'emprunt fut émis à 30 pour 100 au-dessous du pair, avec une déduction additionnelle de trois années d'intérêt (21 livres sterling), lui somme, théoriquement, on aurait dû recevoir 49,000 livres pour lesquelles on aurait payé 7,000 livres. Mais en réalité il n'entra dans les caisses du trésor que la moitié de cette somme. Le reste, le président se l'appropria. Seulement il avait mal pris ses mesures et n'avait pas donné une part assez forte à d'autres hommes politiques, qui le firent arrêter. Il parvint à s'échapper de la prison, mais se noya en cherchant à gagner à la nage un navire en rade.
blanche a bien assez à faire de s'améliorer elle-même sans s'occuper d'améliorer la race noire. La civilisation moderne est basée sur le travail. Or il est évident que le travail libre et le travail esclave ne peuvent coexister dans le même pays. Nous avons donc eu raison de supprimer l'esclavage dans les pays où il existe des travailleurs blancs. Mais que cette suppression ait été un bienfait pour la race noire, c'est une chose qui n'est nullement démontrée pour moi. En tout cas, au point de vue de cette dernière, la manière dont on a procédé n'est évidemment pas la bonne. Dans tous les pays civilisés du monde, l'esclavage a été la première forme donnée à l'organisation du travail. Partout la civilisation, en se développant, en a amené la suppression. Mais nulle part le travailleur n'a passé directement de l'esclavage à la liberté. Il y a toujours eu un état intermédiaire, un stage : c'est le servage. Ce qui distingue les deux états, c'est que, dans le premier, le travailleur est la propriété du capitaliste; dans le second, il est la propriété du capital représenté par ce sol dont il ne peut être détaché. Ce qu'il y avait de particulièrement odieux et de particulièrement avilissant dans l'esclavage tel qu'il était pratiqué dans les colonies européennes, et surtout aux Etats-Unis, c'est qu'il rendait impossible la constitution de la famille, puisque la dispersion de la famille pouvait résulter d'un simple caprice du propriétaire. Ce droit n'existe plus avec le servage^ La propriété peut changer de maître, mais les familles restent intactes. Si l'on avait voulu réellement le bonheur des noirs, au lieu de leur donner d'emblée une liberté dont ils ont fait l'usage que l'on sait, c'est ainsi qu'il fallait procéder. Au bout de cinq ou six générations de servage, on aurait vu s'il y avait lieu d'aller
plus loin. Il est bien probable qu'on en serait resté là, * car je suis convaincu que le servage, qu'on aurait pu, d'ailleurs, adoucir tant qu'on aurait voulu, constitue la plus grande somme de liberté qu'un peuple de race blanche puisse sans danger accorder à une classe nombreuse de travailleurs noirs qui occupe une partie de. son sol. Avec le principe de la liberté et de l'égalité absolue, on arrive ou à une disparition de la race noire, comme cela a eu lieu dans certaines de nos colonies, ou à l'oppression des blancs par les noirs, entraînant un retour à la barbarie, — ce qui se produit à Haïti, — ou à l'escamotage violent des droits accordés en théorie, ce qui est le cas des anciens Etats confédérés.
L'abolition de l'esclavage dans les pays chrétiens a donc été une opération dans laquelle ces peuples ont agi au mieux de leurs intérêts économiques, et non pour obéir à des considérations philanthropiques. La philanthropie a pu, dans certains cas, servir d'enseigne, mais c'est tout. Prétendre le contraire est de l'hypocrisie pure. Maintenant, comme je le disais tout à l'heure, on nous demande d'aller plus loin. On veut que l'Europe emploie sa force morale et au besoin sa force matérielle, — l'une n'existe pas si elle n'est pas appuyée sur l'autre, — pour supprimer l'esclavage, non seulement dans le pays d'origine des esclaves, c'est-à-dire en Afrique, mais encore chez d'autres peuples, les peuples musulmans, par exemple, chez lesquels l'esclavage est la base même de tout le régime social.
Je réponds d'avance à une objection. Quelques-uns distinguent entre l'esclavage et la traite. Ils se réservent quant à l'esclavage, mais ils veulent supprimer tout de suite la traite. Je réponds qu'il est impossible en principe d'admettre l'un sans tolérer l'autre. Vous avez le droit de
déclarer libre tout esclave à partir du moment où il touche le sol d'un pays qui ne reconnaît pas l'esclavage. Il y a même eu des pays qui, reconnaissant l'esclavage dans leurs colonies, déclaraient libre l'esclave amené dans la métropole. La France était dans te cas. Il y a eu ces jours-ci dans le Temps des articles fort intéressants, citant plusieurs arrêts très anciens qui ne laissent aucun doute à ce sujet. Et, par parenthèse, ces arrêts prouvent bien que dès l'origine cette question n'a été au fond qu'une question d'organisation du travail. Mais du moment où la neutralité de la mer est la base même du droit maritime, comment peut-on admettre que deux puissances reconnaissant toutes deux l'esclavage n'aient pas le droit de s'envoyer mutuellement des esclaves, c'est-à-dire de faire la traite? J'ai passé toute ma jeunesse à courir après des négriers qui emmenaient des esclaves de Mozambique, possession portugaise, au Brésil, alors que le Portugal comme le Brésil reconnaissaient l'esclavage. On me dira que ces deux pays avaient tous deux renoncé au droit de faire la traite. Mais ils n'y avaient renoncé que contraints et forcés, et parce qu'ils ne pouvaient pas mettre en ligne autant de canons que nous. Pour empêcher un abus de la force, nous avions recours à un abus de la force qui, au point de vue du droit international, ne valait pas mieux. Car ce principe-là, une fois admis, est gros de conséquences. Nos républicains ont toujours ces mots d'humanité et de solidarité à la bouche. Les rois de Dahomey et d'Ashantie massacrent leurs sujets. Qu'estce que faisaient donc Joseph Lebon, Robespierre et Carrier? Ils les torturent! Et les mariages républicains de Nantes? Si, au nom de l'humanité, nous avons le droit de nous mêler des affaires intérieures de ces rois
nègres, de quel droit contesterons-nous rétrospectivement à l'Europe celui qu'elle prétendait avoir d'envahir la France en 1793? J'ai vu des croiseurs anglais arrêter des dhows du sultan de Zanzibar ; et puis, sous prétexte que l'équipage était esclave, on l'emmenait à Maurice et on les vendait comme engagés volontaires ( 1 ) . Si, à la même époque, un navire de guerre russe était arrivé sur la côte, son équipage aussi aurait été composé d'esclaves, car les serfs n'étaient pas encore affranchis, et l'on sait comment, dans ce temps-là, les Russes recrutaient leur marine et leurs armées. Je suis bien sûr cependant que les Anglais ne se seraient pas avisés de capturer la plus petite canonnière russe, parce que la Russie avait beaucoup de vaisseaux et que le sultan de Zanzibar n'en avait pas.
J'entends toujours parler des atrocités de la traite et de tous les noirs qui périssaient en mer. Tout ce qu'on a dit à ce sujet est absolument vrai. Les négriers ne pensaient qu'à échapper aux croiseurs. Il leur fallait des navires très petits pour pouvoir entrer dans les lagunes de la côte et s'y cacher pendant le chargement ; il leur fallait en même temps des navires très bons marcheurs pour gagner de vitesse les croiseurs. Il est évident que des navires remplissant ces deux conditions n'auraient pu transporter qu'un très petit nombre d'hommes : et comme il ne valait pas la peine de risquer tout ce qu'ils risquaient pour un petit nombre d'esclaves, les négriers les empilaient littéralement comme des sardines. Leur faux pont avait généralement sept ou huit pieds de haut. On le coupait en
(1) Rien n'était drôle comme la procédure que comportaient ces captures de négriers par les croiseurs anglais. Les prises étaient d'ordinaire expédiées aux Seychelles, où se trouvait un agent de
deux horizontalement au moyen d'un pont volant. On obtenait ainsi deux compartiments superposés ayant quatre pieds de haut tout au plus. C'est là qu'on rangeait les esclaves complètement nus. Les capitaines qui se piquaient de philanthropie les faisaient coucher sur le côté; les autres faisaient asseoir le premier les jambes écartées, le second venait s'asseoir entre les jambes de l'autre, et ainsi de suite tant qu'il pouvait en tenir. Dans le premier système, chaque homme avait à sa disposition la place qu'il occupait sur le pont, étant couché; avec le second, il n'avait que celle qu'il occupait étant assis. On les faisait monter sur le pont à tour de rôle une heure chaque jour pour prendre l'air. Quand il faisait beau temps et que les panneaux pouvaient rester ouverts, les pertes n'étaient pas très considérables. C'était le cas ordinaire, car on ne sortait guère des parages des vents alizés, où il fait presque toujours beau. Mais quand on tombait dans une série de mauvais temps et qu'il fallait fermer les panneaux, la mortalité était effroyable. Souvent elle atteignait vingt-cinq pour cent, quelquefois cinquante et plus.
Tout cela est assurément abominable. Mais d'abord on peut dire que ce n'était pas pour leur plaisir que les
sociétés négrophiles anglaises qui donnaient aux capteurs une prime d'une guinée par tête d'esclave libéré. Dès qu'on avait touché la prime, on rembarquait les esclaves et on les emmenait à Maurice, où ils étaient vendus aux enchères comme engagés volontaires. Gela rapportait 300 ou 400 francs par noir. Aussi le service de la répression de la traite élait-il aussi recherché chez les Anglais qu'il l'était peu chez nous. J'ai connu des capitaines qui m'ont dit s'être fait une quarantaine de mille francs de parts de prise en une seule année. Les négriers capturés sur la côte ouest étaient traités un peu différemment. Les noirs étaient expédiés et vendus dans les Antilles anglaises; les navires étaient vendus.
négriers opéraient dans de telles conditions, et que s'ils n'avaient pas, avant tout, dû se préoccuper de nous échapper, ils auraient employé de meilleurs navires, car ils auraient eu tout intérêt à le faire; ensuite, il ne m'est pas du tout prouvé que, quelque effroyable que soit le nombre des victimes de la traite, on ne puisse pas soutenir que, pour un nègre tué par elle, il n'y en ait pas eu dix qu'elle a sauvés. On se figure toujours les négriers arrivant sur la côte, faisant venir des nègres à bord sous un prétexte quelconque, les grisant et puis les mettant aux fers et les emmenant au Brésil. Avec ces procédés-là, on aurait mis six mois à faire un chargement, et l'on n'en aurait jamais fait deux au même endroit. Les- choses, en réalité, se passaient tout autrement. Il y avait, sur beaucoup de points reconnus favorables aux embarquements, des courtiers, anciens capitaines négriers eux-mêmes, ou plus ordinairement métis portugais, qui préparaient les cargaisons longtemps d'avance, de manière que l'embarquement pût se faire en quelques heures. Ces courtiers achetaient leurs esclaves aux rois de la côte, qui, eux-mêmes, se les procuraient à l'intérieur du pays. C'étaient quelquefois des hommes devenus esclaves pour quelque crime; le plus souvent, c'étaient des prisonniers de guerre. Ou a dit que ces guerres étaient souvent entamées dans le seul but de se procurer des esclaves : c'est absolument vrai. Mais il est faux de dire que c'est la traite qui a fait naître ces charmants usages. Ces guerres étaient tout aussi fréquentes avant que la traite européenne existât. Elles n'ont nullement diminué depuis qu'on l'a supprimée. Les rois nègres tiennent toujours autant à avoir des prisonniers, pour les manger quelquefois, mais surtout
pour en faire des sacrifices humains. Seulement, quand ils trouvent à les vendre, ils consentent à le faire, parce qu'ils sont encore plus avides que cruels.
On sait, d'ailleurs, jusqu'à quel point tous les habitants du Centre africain poussent celte monomanie des sacrifices humains. Il y a, dans la région du Congo, une foule de braves gens qui font des économies afin de pouvoir acheter un esclave et de se donner la satisfaction de le torturer et de le tuer sur la tombe d'un parent. Cela fait partie des pompes funèbres. Les gens très élégants célèbrent à ces occasions-là des fêtes qui durent sept ou huit jours, et pendant lesquelles on tue chaque matin un ou deux esclaves, ou bien une demidouzaine de petites filles. Les autres n'en tuent qu'un, mais chacun fait ce qu'il peut. Lisez le livre du capitaine Coquilhat, qui a résidé deux ans au Congo. A chaque instant, il parle de petites fêtes de ce genre auxquelles on l'invite. Chez les Ashantis, comme au Dahomey, on opère plus en grand. Quand un roi succède à son père, il commence par massacrer sur son tombeau toutes les femmes du défunt. Il y en a d'ordinaire sept ou huit cents. Chaque fête est célébrée par de nouveaux massacres : un officier de mariue, qui visita Whydah à l'époque d'une de ces cérémonies, raconte que le roi fit creuser devant sa porte une sorte de bassin ; on y transporta un tout petit canot et l'on coupa des têtes sur le bord jusqu'à ce que le canot, dans lequel il s'était assis, pût flotter dans le sang. Ces massacres n'avaient jamais lieu du temps de la traite. Les rois nègres ont beau être très cruels, ils aiment encore mieux le rhum et les clous de fauteuil que les têtes, et quand ils pouvaient vendre leurs prisonniers, ils ne tuaient que ceux qu'on ne voulait pas leur acheter.
Tous les esclaves débarqués au Brésil pouvaient doue se vanter d'avoir échappé au couteau des exécuteurs.
Bien souvent, j'ai entendu discuter ces questions par mes camarades sur la côte d'Afrique, et c'est parce que nous voyions les choses telles qu'elles sont que nous ne pouvions pas prendre bien au sérieux les déclamations qui font le fond des articles publiés à chaque instant par des gens qui sont assurément très convaincus et très honorables, mais qui sont dangereux parce que, ne voyant qu'un côté de la question, ils la jugent mal et peuvent d'autant plus fausser l'opinion, qu'ils font, en somme, appel aux sentiments les plus respectables.
Il y a notamment une de leurs thèses qui a, tout particulièrement, le don de m'horripiler. Ils sont bien obligés de convenir que tous les nègres de l'Afrique équatoriale, ceux de la côte comme ceux de l'intérieur, sont d'abominables canailles, ne méritant aucun intérêt. Mais, disent-ils, c'est la traite qui les a faits tels qu'ils sont. C'est elle qui leur a donné l'habitude de ces guerres perpétuelles, qui ne sont, à vrai dire, que des razzias d'esclaves; c'est elle qui leur a ôlé le goût de tout commerce régulier : or, comme c'est nous, Européens, qui pendant de longues années avons développé la traite, c'est à nous qu'incombe le devoir de guérir les maux que nous avons contribué à créer.
J'ai déjà réfuté cet argument. Il pouvait avoir une valeur quelconque quand on ne connaissait pas le nègre nature], celui qui n'a jamais eu aucun contact avec les Européens. Il était alors permis de lui prêter toutes les vertus que M. Jean-Jacques Rousseau affirme être l'apanage de la sauvagerie. Mais, maintenant, on le connaît, le nègre nature ! On sait ce qu'il
vaut. La plupart des explorateurs modernes ont été envoyés là-bas par des sociétés négrophiles ; ils y ont été envoyés pour établir que le nègre nature est doué de toutes les vertus, et que c'est nous qui lui avons donné tous ses vices. Ils ne sont donc pas suspects quand ils disent le contraire. Et que disent-ils? Il n'y a qu'à lire les relations de leurs voyages.
C'est le capitaine Speke qui pénètre le premier dans le Centre-Afrique. Il y trouve un grand royaume nègre. Le roi s'appelle M'tésa. Il lui fait cadeau d'un fusil et lui explique la manière de s'en servir. M'tésa comprend très bien : et pour prouver qu'il comprend, il tire, par sa fenêtre, sur un de ses sujets qui passe et est tout joyeux quand il le voit tomber mort.
Il a beaucoup de femmes, M'tésa! Quand il voit une fille qui lui convient, il se la fait amener ; mais, comme il les aime très grasses, on s'occupe d'abord de la mettre à point. On l'enferme dans une petite case très obscure où un fonctionnaire spécial est chargé de lui faire avaler, cinq ou six fois par jour, un nombre de pots de lait déterminé. Il a une forte trique, et quand la jeune personne n'avale pas de bonne grâce tout le lait qui lui est destiné, il s'en sert pour lui donner de l'appétit. Au bout de quelques semaines de ce régime, la sultane candidate est si grasse, qu'elle ne peut plus marcher. Le capitaine Speke en a mesuré quelques-unes. Les chiffres qu'il donne sont invraisemblables. Quand elle est à point, on lui attache les pieds et les mains, on passe un bâton entre ses jambes et ses poignets, et deux hommes vigoureux la portent au harem. Rappelez-vous tous les désagréments qu'eut le malheureux David pour avoir enlevé une seule femme, celle d'Uri, et ne me demandez pas d'admirer
outre mesure le roi M'tésa, ce beau type du nègre nature.
Et cependant, quand on le compare aux autres, on finit par le trouver assez sympathique. Parlons un peu de son voisin Mounya, roi des Monbottous. C'est M. Schweinfurth qui a fait sa connaissance. Il nous raconte, à son sujet, des anecdotes pleines d'intérêt. Quand il était son hôte, on tuait chaque matin un enfant pour le déjeuner de Sa Majesté. (P. 154 et suiv.) Il ajoute que le pays produit en abondance de la nourriture végétale et animale, et que c'est uniquement par goût que les Monbottous sont cannibales. Je cite textuellement, cela en vaut la peine :
« Les Monbottous, entourés, au sud, de noires tribus d'un état social inférieur, ont chez ces peuplades un vaste champ de combat ou, pour mieux dire, un terrain de chasse et de pillage où ils se fournissent de bétail et de chair humaine. Les corps de ceux qui tombent dans la lutte sont immédiatement répartis, découpés en longues tranches, boucanés sur le lieu même et emportés comme provisions de bouche. Conduits par bandes, ainsi que des troupeaux de moutons, les prisonniers sont réservés pour plus tard et égorgés les uns après les autres, suivant l'appétit des vainqueurs. »
Mais si l'on veut se faire une idée bien exacte des mœurs africaines, il faut lire le livre de M. Coquilhat. D'ordinaire les explorateurs ne font que passer dans un pays. Ils n'en connaissent pas la langue. Il faut se méfier jusqu'à un certain point de leurs appréciations. M. Coquilhat se trouvait dans une position toute différente. C'est un officier belge entré au service de l'État du Congo. Il en est même maintenant un des principaux fonctionnaires. Pendant deux ou trois ans, il a été employé comme résident chez une tribu nouvelle-
ment découverte, celle des Ba-Nghala. Ils habitent sur le bord du fleuve. M. Coquilhat parlait leur langue, habitait au milieu de leur village, vivait de leur vie, c'est-à-dire se trouvait dans d'admirables conditions pour bien se rendre compte de leur état moral. Il publie son journal tenu jour par jour. Il y a là dedans des histoires fantastiques. Les chefs ont tous douze ou quinze femmes. Ils les prêtent moyennant finance aux jeunes gens qui n'en ont pas. De temps en temps, ils organisent, de concert avec elles, des petits guets-apens. Une femme attire un étranger : le chef, prévenu, le surprend, et on le mange en famille. Les Ba-Nghala épousent surtout des femmes libres, c'est-à-dire des filles d'hommes libres. Ils les nourrissent bien. Les femmes esclaves restent peu dans la tribu, parce qu'on les mange à la première occasion. (P. 365.) Mais la plus belle histoire est celle de Mongonga. Elle est si jolie que je la copie in extenso, ne voulant pas qu'on m'accuse d'avoir exagéré :
(P. 269.) a Mongonga, chef de Mongwélé, a acheté à Balombo un natif de l'Irétou qui avait été surpris en flagrant délit de conversation non autorisée par le mari avec une femme de l'endroit. Il lui a cassé ce matin les bras et les jambes à coups de masse, afin de le manger demain. Dans l'état où il est, ee malheureux est perdu : essayer de le sauver est inutile. Je vais néanmoins prévenir Mongonga que s'il le tue, je refuserai son présent mensuel! (Cette phrase, soit dit entre parenthèses, me rend rêveur! Quel singulier pays que celui où, pour punir un contribuable, on lui déclare qu'il ne sera pas admis à l'honneur de payer ses contributions! C'est bien dommage que ces usages-là n'existent pas chez nous !)
« 20 octobre. Mongonga a exposé foute la nuit sa victime, encore vivante, à tremper dans le fleuve, la tête seule sortant de l'eau. Le but était de rendre Tépiderme noir plus facile à enlever. Cette opération s'est faite au lever du jour, après la décapitation. La tête a été bouillie dans un pot séparé. Quant au corps, on Ta dépecé et mis dans la marmite avec des quartiers de chèvre, de l'huile de palme et du sel. De grandes quantités de chikwanga (pain de manioc) avaient été cuites. Vingt jarres de bière de canne étaient réunies. Des amis étaient invités, notamment Lougenga, le chef des Mokolengilas d'Amont.
« Le festin a été superbe. Vers cinq heures, les convives s'embarquent dans une grande pirogue au centre de laquelle est placée, dans un énorme vase, la moitié restante de l'homme étuvé. Il s'agit d'aller continuer la fête chez Lougenga, qui a fait une belle provision de bière. L'embarcation passe devant la station, tout son monde chantant au son du tambour. Mongonga s'aperçoit qu'il a à causer avec quelqu'un d'ici, et il fait diriger le canot vers mon débarcadère. Cette fois cela dépasse les bornes, je lui intime défense d'aborder, en exprimant toute mon horreur pour son anthropophagie. Le chef de Mongwélé est franchement surpris de ma répulsion.
tt — Vous voulez rire, n'est-ce pas? dit-il.
« Et il continue à approcher. J'appelle les Haoussas avec leurs fusils et je le fais mettre en joue. Alors seulement Mongonga croit à mon dégoût, mais il ne le comprend pas davantage.
« — Pourquoi l'homme blanc m'en veut-il? dit-il à ses amis. Quand il tue une chèvre, je ne m'en mêle pas. Cet homme que j'ai mis à mort était bien ma propriété :
je ne l'avais ni volé ni capturé, mais bien acheté pour de la belle étoffe... »
Voilà où en sont les nègres du Centre-Afrique, les bons sauvages, selon le cœur de Jean-Jacques Rousseau, ceux qui n'ont pas été corrompus au contact de la civilisation. Et qu'on ne vienne pas dire : C'est l'influence, même éloignée, des négriers qui les a faits ce qu'ils sont. Les Monbottous, il est vrai, sont depuis quelques années en contact avec les négriers arabes du haut Nil, mais ils n'ont jamais avec eux aucun rapport d'affaires. M. Schweinfurth le dit formellement (p. 165 et 166). Ils ne font pas habituellement le commerce des esclaves : il est même très rare qu'ils leur cèdent un seul prisonnier de guerre. Ils préfèrent les manger.
Pour les Ba-Nghala , il est encore plus facile à prouver que s'ils sont d'abominables barbares, ils ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes. Leur barbarie ne doit rien à personne. A l'époque où M. Coquilhat vivait chez eux, les négriers arabes du Zanzibar venaient seulement de faire leur apparition aux Stanley-falls, à plusieurs centaines de milles en amont de la rivière. Le premier blanc qu'ils eussent jamais vu, le premier même dont ils eussent jamais entendu parler était Stanley, qui, quelques années auparavant, lors de son premier voyage, avait passé devant leurs villages. Ils s'étaient même empressés de l'attaquer et conservaient encore le souvenir de la magistrale raclée qu'ils avaient reçue à cette occasion. Eh bien, je vous le demande : si le 19 octobre au matin mon illustre ami le capitaine Dupont, ou l'un de ses collègues, s'était présenté devant le village des Ba-Nghala au moment où le sympathique Mongonga se disposait à casser les bras et les
96 SOIVEMRS DE LA COTE DAPI1QUE.
jambes de son esclave pour l'attendrir, de même que les connaisseurs laissent une bécasse au clou pour la rendre meilleure, si à ce moment-là il lui avait proposé de lui vendre cet esclave pour une bouteille de rhum afin de remmener au Brésil, est-ce que le capitaine Dupont n'aurait pas été un bienfaiteur de l'humanité? Et si, remarquant avantde partirque ledit sympathique Mongonga s'était déjà grisé avec le contenu de la bouteille de rhum, il l'avait envoyé rejoindre son esclave dans la cale de la Souveraine, est-ce que vous vous attendririez outre mesure sur les malheurs de ce gourmet par trop raffiné ?
Poser de semblables questions, c'est les résoudre : les négriers étaient généralement d'abominables coquins : mais la traite telle qu'ils la pratiquaient a sauvé la vie à bien plus d'hommes qu'elle n'en a tué. Voilà la vérité : et ils valaient infiniment mieux sous tous les rapports que les rois nègres qui leur vendaient leur bois d'ébène. Les sociétés modernes ont pour principes fondamentaux l'égalité des citoyens et le travail. Les salaires sont toujours ramenés par la concurrence au niveau du minimum des besoins de l'ouvrier. Mais ce minimum varie selon les époques, selon les pays. Il doit toujours aller en augmentant au fur et à mesure que la richesse se développe, de telle sorte que le travailleur ait sa part du bien-être général résultant de la richesse qu'il a contribué à créer. Tout cet équilibre est détruit si une portion quelconque de ces travailleurs est esclave, c'est-à-dire ne peut pas discuter librement les conditions de son travail. Il en est de même d'ailleurs si les lois permettent au capital d'introduire des travailleurs étrangers appartenant à une civilisation inférieure. C'est pour cela que les Améri-
cains ont mille fois raison de renvoyer les Chinois chez eux, et que tous les peuples civilisés ont supprimé l'esclavage des noirs dans leurs colonies. Mais en agissant ainsi , je l'ai déjà dit et je le répète, ils ont obéi à une exigence de leur évolution économique. Ils ont affranchi les noirs parce que l'esclavage des noirs était nuisible aux blancs. Les considérations d'humanité et de philanthropie que l'on met en avant n'ont eu et ne devaient avoir qu'une influence tout à fait secondaire.
Maintenant on leur demande de prendre part à la croisade antiesclavagiste que certaines nations ont eu la sottise d'engager en Afrique. Leur devoir strict est de s'abstenir. Cette croisade ne peut pas aboutir, parce que l'esclavage est et a été de tout temps la base même de tout en Afrique. Et je vais plus loin. On est déjà intervenu bien souvent sur différents points d'Afrique au nom de l'humanité et de la civilisation. Je suis convaincu qu'on a toujours fait plus de mal que de bien.
Le Centre-Afrique est un chaos où grouillent une série de peuplades plus barbares et moins intéressantes les unes que les autres. Il en a toujours été ainsi. Je crois, pour ma part, qu'il en sera toujours de même. Je puis d'ailleurs me tromper. Mais il est bien certain que si ce chaos doit cesser un jour, ce sera par le fait de l'invasion arabe ou par la création de quelques grands royaumes indigènes. Ceux-ci commenceront par être aussi barbares que les peuples qu'ils auront absorbés. Seulement dans chaque Etat il n'y aura plus qu'un barbare, — c'est le roi, — et les effets de la barbarie d'un seul seront toujours infiniment moindres que ceux de la barbarie de tous. Ce roi donnera aux peuples qu'il aura soumis une sécurité relative, ce sera le commencement de la civilisation.
Plusieurs de ces États se sont formés déjà, l'Uganda, l'Ashantie, la confédération des Zoulous, le Dahomey. — Koffee-Calcalli, M'tésa et le roi des Zoulous, — je ne me souviens plus de son nom, — étaient assurément de bien tristes sires : ils pratiquaient le massacre de leurs sujets sur une très vaste échelle. Mais les Romains aussi massacraient beaucoup de prisonniers dans le cirque. Ce sont eux cependant qui en donnant la tranquillité aux peuples conquis ont été les grands facteurs de la civilisation moderne. Je suis convaincu que si l'Afrique doit arriver à une civilisation relative, ce ne sera que grâce à la création de ces grands États nègres ; et je constate qu'ils semblent avoir une certaine tendance à se former. Seulement, dès qu'ils sont en voie de formation et qu'ils commencent à faire parler d'eux, nous intervenons au nom des grands principes. Un roi s'est trouvé qui, précisément parce qu'il était plus cruel et plus dénué de tous préjugés que ses voisins, s'est annexé leurs États. Lui aussi massacre des prisonniers, parce que c'est sa nature de massacrer; mais si Ton comptait bien, on s'apercevrait que depuis qu'il est le seul à pouvoir s'offrir ce luxe, il y a bien moins de têtes tranchées que précédemment; seulement ses massacres font plus de bruit. Un jour ou l'autre il survient une difficulté, alors on envoie une expédition : on le pend si l'on peut l'attraper, on fusille ses soldats, on brûle sa capitale, et l'on s'en va en laissant le pays dans le chaos d'où il l'avait tiré. C'est ainsi que les Anglais ont procédé avec les Ashantis et les Zoulous : c'est ainsi que nous allons probablement procéder au Dahomey. Les Romains aussi massacraient des milliers de prisonniers dans leurs cirques; Charlemagne n'avait pas la main tendre quand il se
mêlait de convertir les Saxons. Le général Tcheng-kitong affirme que les Chinois avaient déjà une civilisation très avancée, avec tout ce qu'elle comporte, canons et le reste, alors que nos ancêtres étaient encore des sauvages. Si une flotte chinoise était venue brûler Rome et bombarder Aix-la-Chapelle sous prétexte que Charlemagne et les Romains n'obéissaient pas aux préceptes humanitaires de Kong-fu-tchoo, où en serait la civilisation européenne?
Cette politique, qui a donné de si brillants résultats, on est en train de l'appliquer aux Arabes. L'invasion de l'élément arabe en Afrique est certainement un des phénomènes les plus curieux de notre époque. Elle se produit à la fois du nord au sud, le long de la vallée du Nil, en prenant pour base l'Egypte, et de l'ouest à l'est, avec Zanzibar pour point de départ. Cette invasion a lieu sous la forme d'expéditions de négriers. Ceci est incontestable. On nous dit qu'elle va dépeupler l'Afrique, et qu'en attendant elle fait le désespoir de ses habitants. Ce sont les Anglais qui nous l'affirment. C'est bienpossible, mais je n'en suis pas bien convaincu. Je remarque, en effet, qu'à Khartoum, où les Anglais ont voulu intervenir entre les nègres et les Arabes, car ils ont la rage de se mêler de ce qui ne les regarde pas, les nègres qu'il s'agissait de défendre se sont empressés de se joindre à ceux contre lesquels on voulait les défendre. Et, à eux deux, ils ont si bien fait qu'ils ont ôté toute envie à ces excellents Anglais de se mêler de leurs affaires. Voilà les Allemands qui, maintenant, veulent jouer uu rôle analogue du côté de Zanzibar : je n'entends dire nulle part qu'ils trouvent un bien grand appui dans la population indigène, qu'on nous représentait comme si maltraitée par les Arabes.
Il me semble que, si Ton veut se rendre compte de ce qu'est, en réalité, cette invasion arabe, il faut beaucoup se méfier des documents anglais ou allemands. Il y a lutte d'influence entre les Anglais et les Allemands d'une part, et les Arabes de l'autre. Les uns écrivent, les autres n'écrivent pas. On n'entend donc qu'une partie. Heureusement, nous avons un témoin relativement désintéressé, c'est toujours M. Coquilhat. Il me paraît que c'est toujours à lui qu'il faut en revenir quand on veut savoir la vérité.
Notez, d'ailleurs, qu'il est plutôt hostile aux Arabes ; car, pendant son séjour dans l'Etat du Congo, il a eu de grosses difficultés avec Tippo-Tip, le chef des négriers arabes de la région. Voici ce qu'il dit de leur manière d'opérer :
« ...Tippo-Tip a fixé sa résidence dans une île audessus de la cataracte, tandis que les sous-chefs sont distribués plus bas, dans les établissements sur les deux rives. BouanaN'Zigé, le lieutenant de Tippo-Tip, réside en face de la station. Les maisons des Arabes, un peu plus grandes que les nôtres, sont toujours situées au bord du fleuve ; derrière elles s'étendent de vastes plantations, généralement bien entretenues, de riz, de maïs, de manioc, etc., entre lesquelles sont dispersées les huttes des soldats dont les femmes et les enfants cultivent les champs. Ces soldats sont connus et craints sous le nom de Ma-tamba-tamba. Ce sont des nègres provenant des districts qui ont été subjugués, esclaves de Tippo-Tip, ou peu s'en faut. Ils sont commandés par des Zanzibarites. Il y a de ces troupes qui, avec leurs chemises blanches et leurs bonnets éclatants, leur cartouchière à l'européenne et leur fusil sur l'épaule, présentent un aspect assez imposant; d'autres
portent encore leur ancien costume national, la ceinture lombaire...
« Les razzias des Arabes ont été décrites. Ces brigands attaquent les villages pendant la nuit et à l'improviste, massacrent tous les habitants qui font quelque résistance et emmènent tous les autres comme captifs. Cependant ceux-ci peuvent racheter leur liberté avec de l'ivoire, dont les Arabes sont extrêmement avides. On emmène comme esclaves presque exclusivement les femmes et les jeunes garçons : celles-là sont distribuées parmi les soldats, ceux-ci sont élevés de manière à devenir porteurs ou Ma-tamba-tamba.
« Dans chaque village ainsi subjugué et désarmé, on laisse quelques Zanzibarites avec un petit nombre de Ma-tamba-tamba. Les habitants, qui reviennent peu à peu, regardent sans doute d'abord les oppresseurs étrangers d'un mauvais œil ; mais bientôt quelques jeunes gens prennent goût à la vie de brigand ; le don d'un fusil à percussion finit par les gagner, et une nouvelle troupe de Ma-tamba-tamba est formée. En compagnie des gens qui ont dépouillé leur village et qui ont peut-être massacré leurs parents, ils marchent maintenant contre leurs voisins, pillant et volant à leur tour.
u C'est en ce système que consiste surtout la force des Arabes : après avoir dépouillé les indigènes, ils savent en faire leurs amis et leurs alliés. » (Coqlilhat, Sur le haut Congo, p. 427.)
J'arrête là ma citation. Il me semble qu'elle jette beaucoup de jour sur la question. Toutes les fois que nous avons eu à intervenir dans les affaires d'Afrique, — quand je dis nous, j'entends toutes les nations européennes, — nous avons commencé par dépenser
énormément d'argent. Nous avons traité les nègres aussi humainement que possible, nous nous sommes attachés à les prendre par tous les bons sentiments : le résultat est que pas une de nos colonies ne paye ses frais, et que dans chacune d'elles il faut des garnisons, car ces nègres nous craignent peut-être, mais ils nous exècrent sûrement.
Tout autre est la manière de procéder des Arabes. Ils ne prennent pas les gens par la douceur, eux ! et il faut que la guerre fasse vivre le soldat. Et il paraît que les moyens qu'ils emploient ne sont pas mauvais, puisque non seulement une toute petite poignée d'Arabes se maintient dans un pays immense, mais que, au bout de très peu de temps, les habitants de ces pays deviennent leurs soldats dévoués : ce qui semblerait prouver qu'ils ne se trouvent pas si mal du nouveau régime que les Anglais veulent bien le dire. On nous raconte que ces soldats sont employés à envahir de nouvelles régions. C'est tout naturel, puisque l'invasion fait tache d'huile ; mais il faudrait nous parler de l'état social dans lequel vivent les populations qui sont à l'intérieur de cette tache et le comparer à celui qui existe à l'extérieur. Chez celles qui sont conquises depuis longtemps, les Arabes tolèrent-ils le cannibalisme et toutes ces charmantes habitudes que M. Coquilhat a constatées chez les Ba-Nghala? Je suis convaincu du contraire. Alors il faut reconnaître que l'invasion arabe n'est pas aussi funeste qu'on veut bien le dire, et que c'est peut-être elle qui doit civiliser l'Afrique, si l'Afrique est civilisable. Alors pourquoi les gens qui font profession de vouloir civiliser les autres la contrarient-ils?
On a peut-être remarqué que, énumérant successivement les différents moyens que l'Europe a mis en
oeuvre pour essayer de battre en brèche la barbarie africaine, je n'ai pas parlé de l'action des missionnaires. Le sujet est difficile à traiter, pour bien des raisons. Je voudrais cependant en dire quelques mots.
Il faudrait d'abord savoir ce qu'on veut faire. Autrefois, quand les apôtres sont partis à la conquête du monde, chacun d'eux, en arrivant dans uoe ville, prêchait sa doctrine, formait un premier groupe d'adeptes, puis allait un peu plus loin recommencer la même opération. Chacun de ces groupes formait une petite Église. Les prêtres étaient choisis parmi les vieillards, ou les hommes mariés ou non qui semblaient les mieux désignés pour ces fonctions par l'ardeur de leur foi et la pureté de leur vie. Petit à petit cette organisation se perfectionnait. C'est ainsi qu'au bout de quelques générations on put exiger le célibat des prêtres dans la plupart des pays, en laissant subsister sous ce rapport l'ancien état de choses dans d'autres, comme cela a lieu encore dans une bonne partie de l'Orient, quand il ne semblait pas possible de trop demander, étant donnés l'état des mœurs et le degré d'élévation morale des habitants. Mais, partout, ce que nous appellerions maintenant le missionnaire étranger n'était qu'un initiateur : il venait déposer la semence et puis disparaissait; la moisson se resemait d'elle-même. Rome envoyait bien de temps en temps quelques hommes éminents pour régler un différend ou pour veiller à l'intégrité de la foi, mais chaque Église avait sa vie propre et son recrutement local. Le clergé des Gaules était gaulois; celui de l'Espagne, espagnol; celui de l'Egypte, égyptien. Je ne sache pas que, pendant de longues années, on ait jamais vu des Eglises, même de nouvelle formation, administrées
exclusivement par un clergé étranger. Pour reprendre ma comparaison de tout à l'heure, la moisson levait ou elle ne levait pas. Dans le premier cas, on la laissait se resemer; dans le second, on essayait de nouveau l'importation d'une semence : mais on n'admettait pas en principe qu'il fallût toujours rapporter de la semence.
Il me souvient d'avoir trouvé une fois, en pleine forêt, sur les frontières du Laos, un vieillard annamite qui devait avoir près de cent ans, car il avait été palefrenier de Mgr l'évêque d'Adran. Il était chrétien et me raconta que, trente ou quarante ans auparavant, il s'était sauvé dans les bois avec sa famille pour éviter une persécution. Puis, trois ou quatre autres familles païennes étaient venues les rejoindre. Ceux-là étaient des pirates qui cherchaient à échapper aux mandarins. Il s'était formé ainsi une petite colonie annamite vivant tellement à l'écart, qu'ils n'avaient même pas entendu parler de la prise de la Cochinchine par les Barbares occidentaux. Les païens étaient toujours païens : les chrétiens avaient conservé leur foi et la pratiquaient de leur mieux avec une ardeur vraiment très touchante. Je demaudai au vieillard comment il se faisait qu'il n'eût pas cherché à convertir les autres familles.
a — Ma foi! me dit-il, si vous saviez comme ces gens-là sont désagréables ! Du temps où nous vivions les uns à côté des autres dans la basse Cochinchine, ils nous dénonçaient aux mandarins pour se mettre bien avec eux : ici ils nous ont causé mille ennuis. Leur société nous est si insupportable dans ce bas monde, que nous serions désolés de leur faciliter l'accès de l'autre, de peur de les y rencontrer encore, n
Cette doctrine pèche peut-être un peu au point de
vue de la charité. Je ne la partage pas, parce que je suis un fils respectueux de notre très sainte mère l'Eglise. Sans cela, j'avoue qu'elle me conviendrait parfaitement. Mais enfin, puisqu'on veuf absolument convertir les infidèles, pourquoi ne pas s'en tenir aux anciennes méthodes, à celles que j'exposais tout à l'heure? Elles n'étaient apparemment pas mauvaises, puisqu'elles ont donné les résultats que l'on sait.
Dans les missions chinoises, par exemple, ce ne sont pas les chrétiens fervents qui manquent. Mais on ne peut pas trouver de prêtres, ou du moins on n'en trouve qu'un nombre dérisoire, à cause du célibat qu'on leur inipose. Je n'ai jamais rencontré un missionnaire qui ne fût de cet avis. Alors pourquoi tient-on à leur imposer le célibat que les premiers papes n'exigeaient pas, précisément parce qu'ils se trouvaient aux prises avec les mêmes difficultés? Pourquoi ne pas créer un rite chinois comme on a laissé subsister un rite oriental? Il y a en Corse, notamment, une petite ville nommée Carghèse, où les deux rites existent, côte à côte, de la façon la plus étrange. Carghèse a été peuplé, il y a cent ou cent cinquante ans, par une colonie de Grecs unis. Leurs prêtres vont au grand séminaire d'Ajaccio, ils font leurs études avec les autres séminaristes : ils reçoivent les ordres mineurs, puis rentrent chez eux, s'y marient, reviennent au séminaire, reçoivent les ordres majeurs, vont à Rome pour y être ordonnés par leur patriarche et puis rentrent à Carghèse, où ils exercent le ministère sous la direction de l'évêque d'Ajaccio.
Au lieu de faire pour les Chinois ce qu'on a fait pour les Orientaux, on semble admettre, en principe, que c'est la France, dont le clergé est déjà insuffisant, qui
doit subvenir indéfiniment aux besoins religieux d'une population de 300 millions d'habitants. Cela me paraît bien excessif. Nous avons fait, du moins c'est mon humble avis,' notre devoir et plus que notre devoir en ce qui concerne les Chinois : il serait grand temps de les laisser constituer une Eglise nationale qui deviendrait ce qu'il plairait à Dieu.
Je ne vois d'ailleurs pas pourquoi cet essai ne réussirait pas en Chine. Ce serait une solution. Mais à quoi peuvent aboutir des missions en Afrique? Les Africains sont-ils convertissables?
On peut répondre oui en ce qui concerne les populations du littoral nord. Celles-là ont été 'chrétiennes avant d'être musulmanes. Elles peuvent redevenir chrétiennes : ce sera difficile assurément, car les musulmans ne se convertissent guère; mais enfin les Arabes, les Kabyles, les Egyptiens, certains indigènes de la vallée du haut Nil peuvent être chrétiens.
En Abyssinie, le christianisme a existé de tout temps. Il n'y a pas une bien grande différence ethnique entre les Abyssins et leurs voisins les Gallas et les Somalis. Je ne sache pas que les missions qui existent chez ces derniers aient jamais donné des résultats bien satisfaisants. Mais cela tient peut-être à des causes particulières qui peuvent disparaître. La situation peut s'améliorer.
La population arabe de la côte de Zanzibar et des Comores est une race physiquement très belle et très intelligente. Ils sont musulmans, mais sans fanatisme, ce qui, par parenthèse, est assez extraordinaire, étant donnée leur origine qui est Mascate, le centre du Wahabisme. Je n'ai jamais entendu parler d'un Arabe devenu chrétien, mais là encore je ne crois pas qu'on puisse
dire qu'à priori la race soit rebelle au christianisme d'une manière absolue.
A Madagascar, les missionnaires catholiques et méthodistes, tout en se faisant la guerre, ont eu de très grands succès. Une fraction importante de la population, sinon la majorité, est déjà chrétienne, au moins de nom. Ce n'est qu'à la troisième ou quatrième génération que les effets matériels de ces conversions peuvent se faire sentir : je suis convaincu qu'ils se feront sentir.
Mais toutes ces races-là ne sont pas des races purement africaines, sauf peut-être les Egyptiens. Les Arabes viennent de l'Asie; les Malgaches ont une origine malaise; toute la vallée du Sénégal est imprégnée de sang arabe. Le nègre purement indigène, c'est celui qui habite le Centre-Afrique, le bassin du Congo, le haut Nil, la région des grands lacs, le Mozambique, la côte ouest; l'ancien nègre de traite, à tête laineuse, celui que l'évêquc de Chiapa, Mgr de Las Cases, a, le premier, eu l'idée d'introduire en Amérique pour être employé aux travaux des mines, que ne pouvaient pas supporter les Indiens. Celui-là est-il capable de s'élever jamais à un degré intellectuel qui lui permette de comprendre le christianisme et de réagir contre ses instincts, qui sont diamétralement opposés à tous les préceptes de notre religion?
Avant de répondre à cette question, il me semble que la meilleure manière de se renseigner, c'est de voir ce qui se passe à Haïti. Quand on veut se rendre compte des aptitudes de la race noire, il me paraît qu'il n'y a pas de meilleur terrain d'observation. L'île d'Haïti est un pays admirable : les blancs en avaient fait Ja plus riche colonie du monde entier. Ils ont presque
entièrement disparu. Rien n'a donc gêné les noirs dans leur évolution. Tout les a, au contraire, favorisés, puisque, au point de vue matériel, ils avaient un pays déjà mis en valeur, et qu'au point de vue moral, ils avaient cet avantage d'être pour la plupart déjà chrétiens depuis plusieurs générations.
On sait comment ils ont profité de tout cela. Ils ont commencé par créer une noblesse dont les représentants les plus illustres étaient les ducs de Trou-Bonbon et de la Marmelade, et le prince de la Crête-à- Pierrots. Cette noblesse a d'ailleurs disparu avec l'empereur Soulouque. Un de mes camarades a cependant rencontré, il y a quelques années, une épave de cette brillante époque. Il se promenait sur le pont de son navire, qui faisait du charbon en rade de Port-au-Prince. Un vieux nègre, qui apportait du charbon à bord, vint le trouver :
— Bonjour, toi, lui dit-il. Donne à mi verre de rhum. Moi, vicomte de Sale-Trou; moi, contreamiral du temps de Soulouque; moi y connaît bien tactique, va!
X... ne crut pas pouvoir refuser un verre de rhum à ce vieux débris, que ce cadeau encouragea à faire une nouvelle demande :
— La vicomtesse aime bien moue [morue) ; donne à mi un petit morceau moue.
Sous le rapport religieux, la situation est tout aussi lamentable. Au moment de l'émancipation, à peu près tous les nègres étaient chrétiens ou, du moins, avaient été baptisés. Cependant jamais ils n'ont pu constituer un clergé indigène. Il y a bien eu quelques prêtres nègres, mais ils étaient tels qu'il vaut mieux ne pas parler d'eux. Maintenant, ils ont trois évêques français et un clergé
exclusivement français qui se recrute grâce à un séminaire établi en Bretagne. Toute la population est nominalement catholique. Un tiers environ pratique. Mais tous, parait-il, sont en vérité revenus au culte du Vaudoux, c'est-à-dire à l'adoration du serpent, tout comme leurs cousins de la côte de Guinée. Les catholiques ou soi-disant tels, en sortant de la messe, vont à la danse du Vaudoux. Les autres se risquent assez souvent à pratiquer des sacrifices humains. On tue un enfant et on le mange. Les autorités ferment les yeux tant qu' elles peuvent. Il y a quelques années cependant, un de ces sacrifices fit tant de bruit qu'elles furent obligées d'intervenir. On fusilla cinq ou six des coupables.
Je crois, sans en être d'ailleurs très sûr, qu'on a signalé des faits analogues chez les nègres libérés des Etats-Unis, qui sont tous plus ou moins affiliés à quelqu'une des innombrables sectes qui fleurissent dans ce charmant pays. Ils ont même trouvé qu'il n'y en avait pas assez et en ont créé quelques-unes pour leur usage exclusif. Mais le protestantisme est partout, et surtout en Amérique, dans un tel état de décomposition, qu'il est impossible de savoir au juste ce que c'est qu'un protestant. Il y a quelques années, un évêque anglican de Natal, lord Colenso, s'est avisé de publier un livre où il établissait que dans la Bible il y avait beaucoup à prendre, mais plus encore à laisser, et que la divinité du Christ n'était rien moins que prouvée. Cela ne l'a pas empêché de continuer à prêcher le christianisme. Un évêque catholique qui professerait une opinion de ce genre ne serait plus ni évêque ni catholique, et tout serait dit. Si, chez les protestants, on peut nier la divinité du Christ et continuer à être chargé d'enseigner la doctrine chrétienne, il faut bien reconnaître
deux Malgaches s'abordent, la formule de politesse à employer parle premier qui parle est : Akouré kabar ? Ce qui veut dire : Comment vont vos procès? A quoi l'autre répond eo prenant un -air de vive satisfaction : Tsi michi kabar! c'est-à-dire : Je n'ai pas de procès!
J'en reviens aux Congolais. Quand le premier porteur eut affirmé son innocence et offert de manger le hou go, on interrogea le second; celui-ci nia tout aussi énergiquement et réclama également l'épreuve du hougo. On passa au troisième :
— Ce n'est pas moi non plus qui ai pris le gigot! s'écria-t-il d'un air profondémentconvaincu. Seulement je ne puis pas manger le hougo, parce que c'est là une pratique païenne et que je suis chrétien. Mais je suis tout prêt à manger mon scapulaire!
Et il se mit à dévorer son scapulaire avec frénésie.
Cette histoire-là, je me hâte de le dire, ne prouve pas grand'chose, même si elle est vraie. Lorsqu'un peuple passe d'une religion à une autre, dans les basses classes surtout, la transition ne se fait pas tout d'un coup. Pour bien des paysans gallo-romains, la différence entre le culte qu'on leur demandait de rendre aux saints et celui qu'ils étaient habitués de rendre aux innombrables divinités de l'Olympe, n'a pas du être bien sensible : et leur culte ne s'est épuré qu'au bout de bien des générations. Mais, entre le christianisme et le paganisme, il y avait quelques points communs. Les idées de morale n'étaient pas absolument différentes. Enfin il y avait, et c'est là le point capital, une idée commune qui pouvait servir de base aussi bien à l'une qu'à l'autre : c'était la famille.
Or, chez les nègres, non seulement il n'y a pas, pour ainsi dire, de traces d'idées religieuses, mais la
il y a quelques mois, le long d'un sentier. Us parlaient de leur dîner, car dans cet heureux pays que les lanceurs d'affaires nous dépeignent comme si riche, on ne sait jamais quand ni où Ton pourra trouver à manger. Ce jour-là, par hasard, ils étaient ou du moins ils se croyaient sûrs de leur affaire. Le matin, on avait tué une antilope, et il en restait un gigot. Malheureusement, quand on arriva au campement, on s'aperçut que le gigot avait disparu. Parmi les porteurs, il n'y en avait que quatre sur qui les soupçons pussent se porter. On les fait comparaître. Le premier se récria :
— Moi, coupable! jamais! Et pour prouver mon innocence, si le grand chef ne veut pas croire à ma parole, je suis prêt à manger le hougo!
Il parait que le hougo est une plante vénéneuse. Elle sert aux épreuves judiciaires, qui sont d'un usage général dans toute l'Afrique. A Madagascar, c'est la pomme du tanghin qui est employée. Le hougo et le tanghin ne sont-ils qu'une seule et même plante? Je ne le sais pas. Cela m'est d'ailleurs tout à fait égal. J'ai vu souvent administrer le tanghin. C'est une manière très commode de rendre la justice et qui n'a pas, dans ce pays-là, autant d'inconvénients qu'elle en aurait ailleurs, parce que tout le monde y étant plus ou moins voleur, on ne risque guère de sacrifier un honnête homme. Quand le magistrat, qui s'appelle l'ampan-tanghin, soupçonne un Malgache d'avoir volé, il lui fait manger une dose de tanghin enveloppée dans un petit morceau de peau enlevé sur l'estomac d'un poulet que le patient doit fournir et qui devient la propriété du juge. S'il en meurt, cela prouve qu'il était coupable. On emploie souvent aussi le tanghin dans les procès civils. C'est pour cela que lorsque
blanchis qui parlent comme les héros de M. de Berquin et se comportent comme des candidats au prix Mont y on. Si Fauteur les a vus, il a eu bien de la chance. Toutes les fois que j'ai eu à vivre au milieu des nègres, j'ai toujours tablé comme s'ils étaient capables de tout en fait de canailleries, et je m'en suis bien trouvé.
Il faut conclure. Le seul motif qui doive décider un peuple civilisé à faire des sacrifices pour établir des relations avec un peuple qui ne Test pas, c'est l'espoir fondé de céder à ce peuple des produits manufacturés en échange des produits naturels qui peuvent se trouver chez lui. L'Afrique équatoriale et les peuplades qui l'habitent se trouvent-elles dans ce cas? Toute la question est là.
Or, on sait très bien ce qu'on peut tirer de l'Afrique équatoriale. Elle produit des nègres, des éléphants et des hippopotames. Ajoutez à cette liste de l'huile de palme, du caoutchouc et des arachides, et elle contiendra à peu près toutes les exportations qu'elle ait jamais faites et qu'elle soit susceptible de faire.
Nous avons eu besoin de nègres, quand nous avions des esclaves. Nous n'en avons plus besoin maintenant que nous n'en avons plus, et nous n'en aurons plus jamais. Les nègres, que la crainte salutaire du rotin des commandeurs faisait travailler dans nos colonies, ne travailleront jamais chez eux, parce qu'ils sont trop paresseux et trop inintelligents pour travailler, quand il n'y a plus de rotin dans les environs. J'ajoute que c'est bien heureux. Chez nous, un tisseur ou un cordonnier, avant de travailler pour les autres, sont obligés de travailler pour eux-mêmes. Le logement, la chaussure, le vêtement, absorbent 60 pour 100, au
famille n'existe pas. A Madagascar, les maris offrent leurs femmes à leurs amis et aux étrangers. C'est une politesse banale. Il en est de même presque partout ailleurs en Afrique. Ces mœurs sont si bien établies, que lorsqu'il s'agit de la succession des rois, on choisit toujours le fils de la sœur du dernier souverain, de préférence à ses fils. J'ai observé cet usage significatif sur toute la côte de Madagascar. M. Coquilhat dit qu'il existe également dans tout le bassin du Congo. Les femmes sont purement et simplement un bétail qu'on loue, qu'on donne, qu'on vend ou qu'on mange, suivant les circonstances. Les pères ne prennent généralement aucun souci de leurs enfants. Les mères leur sont généralement attachées tant qu'ils sont petits. Ensuite, elles les connaissent à peine. Encore cet attachement est-il bien relatif. Au Brésil, on avait remarqué que les négresses de certaines tribus africaines se débarrassaient si souvent de leurs enfants pour éviter la gêne de les nourrir, qu'on avait dû prendre des mesures pour développer chez elles l'amour maternel. On leur rivait au col un collier de fer auquel était suspendu un billot de bois plus lourd que l'enfant qu'elles auraient dû porter s'il n'élait pas mort. Sur la côte de Zanzibar, j'ai bien souvent entendu parler de parents vendant leurs enfants pour une bouteille de rhum. En Europe, un père est un banquier que la nature donne à ses enfants; en Afrique, les rôles sont intervertis : ce sont les enfants qui représentent un capital.. Un journal qui tire à un très grand nombre d'exemplaires publie en ce moment un roman qui a la prétention d'être une étude très exacte des mœurs africaines. On y voit des jeunes filles qui se tuent comme Lucrèce, et pour les mêmes causes : des mal
palme. Us nous les apporteront à la côte, et nous les leur payerons avec des fusils de traite, des clous à fauteuils et des perles de verre. Mais vouloir faire des établissements dans ce pays est folie. Chaque guinée, franc ou dollar qu'on y dépense dans ce but ne rapporte que l'obligation d'en dépenser incessamment d'autres. On nous parle toujours de la nécessité de maintenir le prestige du pavillon, et, sous ce prétexte, on nous fait faire des expéditions à des centaines de lieues dans l'intérieur. Mais le prestige de ce pavillon n'est engagé que parce qu'on s'est amusé à donner sa protection à une foule de peuplades nègres qui ne nous en savent aucun gré, qui valent généralement beaucoup moins que celles contre lesquelles nous les protégeons, puisqu'elles ne sont pas capables de se défendre toutes seules, et avec lesquelles on n'aurait jamais dû entrer en relation. C'est ainsi que le Portugal et l'Angleterre ont été un moment à la veille d'une guerre, parce qu'un major portugais avait trouvé tout à coup, à 300 lieues dans l'intérieur, une bande de Mokololos porteurs de drapeaux que leur avaient donnés des consuls anglais. Si l'on prévenait les traitants que, s'il leur plait de s'avancer dans l'intérieur, ils le font à leurs risques et périls, et qu'on se contentât d'avoir affaire aux rois de la côte, tout cela n'arriverait pas. Quand on aurait à seplaindrede l'un de ces derniers, on mettrait à terre une compagnie de débarquement qui, en deux heures, brûlerait à fond sa capitale, préalablement bombardée soigneusement, et tout serait dit. Depuis quelques années, il est vrai, on a essayé d'un nouveau système de colonisation. C'est le système de la persuasion, et c'est Brazza qui en est l'inventeur. On arrive chez un Makoko quelconque, et on lui pro-
bas mot, du salaire d'un ouvrier européen. C'est autant que pourraient économiser les nègres s'ils s'avisaient de travailler, et alors ce ne seraient pas eux qui importeraient nos produits, ce serait nous qui importerions les leurs. Aux Indes, les Anglais, depuis quelques années, ont voulu donner aux natifs de l'instruction et le goût du travail : toutes choses qu'il faut bien se garder de donner à des gens qu'on exploite si l'on a envie de continuer à les exploiter. Or, je ne sais pas comment on peut se couvrir de ses frais si l'on n'exploite pas les gens chez lesquels on va établir des colonies. La colonisation d'un pays déjà peuplé est une opération profondément immorale ou une duperie. Il n'y a pas de milieu. L'Inde n'avait pour les Anglais de raison d'être que parce qu'elle constituait un immense marché pour leurs tissus. Voilà les Indiens qui commencent à tisser leur propre coton. L'autre jour, à la Société des agriculteurs, on nous a dit le nombre de broches qui fonctionnent à Bombay. Je ne me rappelle plus le chiffre exact, mais il est formidable. Les fabricants de Bombay évitent d'abord deux voyages du coton : ensuite ils économisent toute la différence entre la main-d'œuvre anglaise et la main-d'œuvre indigène ; ce sont eux qui fourniront l'Angleterre de cotonnades d'ici à dix ans. Les Anglais verront ce que leur aura coûté leur philanthropie, quand leurs ouvriers, pour soutenir la lutte, seront obligés de se contenter des salaires qui suffisent aux ouvriers indiens.
Les éléphants et les hippopotames disparaîtront bientôt. Leurs défenses servaient à faire des billes de billard et des fausses dents ; on en sera quitte pour trouver une autre matière. Les nègres continueront à recueillir des arachides, du caoutchouc et de l'huile de
palme. Ils nous les apporteront à la côte, et nous les leur payerons avec des fusils de traite, des clous à fauteuils et des perles de verre. Mais vouloir faire des établissements dans ce pays est folie. Chaque guinée, franc ou dollar qu'on y dépense dans ce but ne rapporte que l'obligation d'en dépenser incessamment d'autres. On nous parle toujours de la nécessité de maintenir le prestige du pavillon, et, sous ce prétexte, on nous fait faire des expéditions à des centaines de lieues dans l'intérieur. Mais le prestige de ce pavillon n'est engagé que parce qu'on s'est amusé à donner sa protection à une foule de peuplades nègres qui ne nous en savent aucun gré, qui valent généralement beaucoup moins que celles contre lesquelles nous les protégeons, puisqu'elles ne sont pas capables de se défendre toutes seules, et avec lesquelles on n'aurait jamais dû entrer en relation. C'est ainsi que le Portugal et l'Angleterre ont été un moment à la veille d'une guerre, parce qu'un major portugais avait trouvé tout à coup, à 300 lieues dans l'intérieur, une bande de Mokololos porteurs de drapeaux que leur avaient donnés des consuls anglais. Si l'on prévenait les traitants que, s'il leur plaît de s'avancer dans l'intérieur, ils le font à leurs risques et périls, et qu'on se contentât d'avoir affaire aux rois de la côte, tout cela n'arriverait pas. Quand on aurait à seplaindrede l'un de ces derniers, on mettrait à terre une compagnie de débarquement qui, en deux heures, brûlerait à fond sa capitale, préalablement bombardée soigneusement, et tout serait dit. Depuis quelques années, il est vrai, on a essayé d'un nouveau système de colonisation. C'est le système de la persuasion, et c'est Brazza qui en est l'inventeur. On arrive chez un Makoko quelconque, et on lui pro-
pose de céder son pays à la France. On nous affirme qu'il y consent toujours, et pour nous convaincre, on nous montre de beaux actes de cession dûment signés dudit Makoko,qui, d'ailleurs, ne sait ni lire ni écrire, bien entendu. Je n'ai jamais vu de nègres de cette espèce-là. Tous ceux que j'ai connus ne donnaient jamais rien. Ils étaient très disposés à vendre tout ce qu'on voulait leur acheter, y compris leurs femmes, leurs enfants et leurs sujets : mais ils entendaient vendre tout cela le plus cher possible, et s'arrangeaient généralement pour ne pas livrer la marchandise si l'on avait eu l'imprudence de la payer d'avance. Jusqu'à preuve du contraire, je me permettrai de croire que Makoko ne vaut pas mieux que ses collègues. Il a vu un beau matin arriver chez lui Brazza, qui est très maigre, ce qui fait qu'il n'a pas eu envie de le manger. On lui a dit qu'on lui donnerait du rhum et des perles de verre s'il voulait faire une croix au bas d'un papier. Il y a consenti très volontiers et n'a regretté qu'une chose, c'est qu'on ne lui présentât pas plus souvent des papiers pareils, aux mêmes conditions. Depuis ce temps-là, il a vu venir chez lui un certain nombre d'autres blancs, très maigres aussi probablement, qui lui faisaient toujours des cadeaux. Si le nouveau système de colonisation consiste à toujours faire des cadeaux aux rois nègres, et à ne rien leur demander en échange, je crois parfaitement que , sauf quelques accrocs, cela pourra réussir. Seulement je demande où est l'avantage que nous trouvons à ces relations. Mais, qu'un jour ou l'autre nous ayons la prétention de demander à Makoko le remboursement de nos frais, et l'on verra combien Makoko nous recevra mal. Il aura d'ailleurs bien raison. Le guillotiné par persuasion est
un personnage qui n'est jamais sorti du domaine de la fantaisie. C'est, je crois, dans ce même domaine qu'il faut reléguer le roi nogre conquis par persuasion.
Abstention ! Voilà la devise qui devrait guider toute la politique des nations européennes, en ce qui concerne les affaires africaines. Il y en aura toujours une ou deux qui s'y trouveront engagées volontairement pu involontairement. Une fois prises dans l'engrenage, il leur faudra bientôt faire d'abord des expéditions, puis des établissements. Elles peuvent être bien sures de n'en tirer ni honneur ni profit, et alors les autres seront tout aises de ne les avoir pas imitées ; que si, par hasard, elles réussissaient, elles auraient simplement tiré les marrons du feu; car si de ces établissements résulte la création d'un commerce avantageux pour les Européens, rien n'empêchera les citoyens des autres pays d'en profiter exactement autant que leurs nationaux. Elles auront eu les frais et les risques : les autres auront peut-être le profit. De combien de nos propres colonies ce n'est-il pas L'histoire?
Janvier 1890.
Depuis les temps les plus reculés jusqu'à dos jours, l'humanité n'a jamais cessé de témoigner la plus grande tendresse pour les gens qui lui ont donné le plus de coups de trique. En revanche, pour ceux qu'on appelle maintenant des philanthropes, c'est-à-dire pour ceux qui font profession de la servir et de l'aimer d'un amour pur et désintéressé, elle n'a jamais éprouvé qu'une sorte de défiance railleuse, et les poètes et les romanciers, qui sont ses interprètes, se sont toujours chargés d'exprimer si clairement ce sentiment que je me suis bien souvent demandé comment la race n'en était pas éteinte. Voyez Hercule! le plus ancien philanthrope connu. Un homme qui, tout petit, détruisait déjà les serpents de sa localité; qui, un peu plus tard, a percé un isthme, tout comme M. de Lesseps, mais sans s'attribuer de parts de fondateur; qui, enfin, a fertilisé toute une plaine de la Grèce avec le purin des bouveries d'Augias, donnant ainsi aux cultivateurs de
ou du moins il parait avoir eu plusieurs idées successives sur la manière d'employer cette. armée.
En effet, j'ai vu commencer cette campagne en Belgique, il y a trois ou quatre ans. On débuta par couvrir le pays de tout un réseau de comités et <!e souscomités, la presse emboucha la trompette, et puis, quand l'opinion eut été assez préparée, le cardinal arriva et commença une série de conférences, où il exposait son programme :
- Tout le Centre-Afrique, disait-il, est maintenant parcouru par des bandes de négriers arabes. Ils brûlent les villages, ils détruisent les cultures, ils massacrent les hommes, s'emparent des femmes et des enfants qu'ils emmènent à la côte pour les vendre et qu'ils maltraitent tellement que la moitié meurt en route. Quatre ou cinq cent mille créatures humaines périssent ainsi annuellement. Si on les laisse faire, l'un des plus beaux pays du monde ne sera bientôt plus qu'un désert! Ce pays, vous l'avez occupé! Vous en avez la responsabilité ! Tolérerez-vous de pareilles horreurs?
a Aux armes, Belges qui m'écoutez! Je ne vous demande pas de former plusieurs bataillons, un seul suffira. Donnez-moi trois cents hommes et deux millions pour les équiper. Ils courront sus aux négriers ! De leur sang impur, ils abreuveront les sillons de l'Afrique ! Et les compagnes des Congolais célébreront par de joyeuses bamboulas la liberté que vous leur aurez rendue ! »
Qu'il la fasse jouer par ses Pères blancs sur les cuivres de M. Sax, ou qu'il la paraphrase lui-même du haut de la chaire, Mgr Lavigerie sait tirer de la Marseillaise des effets que n'avaient guère prévus ceux
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qui Font composée et qui surprennent encore plus ceux qui la chantent d'ordinaire. L'impression produite sur les Belges fut profonde. Déjà alors, comme aujourd'hui, les volontaires affluèrent. Du premier coup il en vint quatre ou cinq cents. Il en serait venu deux ou trois mille si Ton avait un peu insisté. Malheureusement, pendant que les registres d'engagements se couvraient de noms, les listes de souscriptions n'indiquaient qu'un succès très relatif. C'est à peine si l'on put recueillir 300,000 francs. Je ne sais pas quelle affectation l'on donna à ces fonds : en tout cas, pour cette fois-là, les négriers en furent quittes pour la peur, car on fut bien obligé de renoncer à organiser l'expédition qui devait les exterminer.
J'estime, d'ailleurs, que cet insuccès fut très heureux. En Afrique, plus que partout ailleurs, dans l'organisation d'une expédition, la question des transports prime toutes les autres. Tout le centre de ce charmant pays est habité par une petite mouche qu'on appelle la tsé-tsé : quand elle pique un homme, elle ne lui cause qu'une petite démangeaison; mais quand elle pique un bœuf, un âne, un chameau ou un cheval, ils en meurent. Toutes les expéditions qui emploieut ces animaux comme bêtes de somme se trouvent donc en détresse dès qu'elles pénètrent dans le domaine de la tsé-tsè. L'homme étant le seul moyen de transport auquel on puisse avoir recours, c'est en somme la tsé-tsé qui est cause de la persistance de l'esclavage dans l'intérieur de l'Afrique, car l'esclavage seul peut fournir les énormes bandes de porteurs nécessaires à la plus petite expédition dans un pays où personne ne travaille s'il peut s'en dispenser. Pour pénétrer de vingt lieues dans l'intérieur, les trois cents Belges de
Mgr Lavigerie auraient eu besoin de dix ou douze mille porteurs au bas mot. — Dans certaines de ses expéditions, Stanley en a eu jusqu'à trois mille, — et il est peu probable que Tippo-Tip, le grand négrier de la région , les eût fournis à une expédition destinée à engraisser les sillons de son sang impur. Les Belges seraient sûrement restés échoués sur le point de la côte où ils auraient été débarqués, et ils y seraient tous morts de la fièvre en moins de trois mois.
Il est donc, je crois, fort heureux que le manque d'argent ait forcé de renoncera un programme qui ne pouvait mener qu'à un désastre. Celui auquel on paraît s'être arrêté maintenant est plus modeste. Depuis quelques années, les congrégations religieuses qui s'occupent de l'évangélisation de l'Afrique ont fondé, sur différents points, des établissements qu'on appelle des stations. Ce sont les centres d'opérations des missionnaires. On cherche aussi à y grouper des néophytes afin d'améliorer leur condition morale et matérielle en leur faisant apprendre quelques métiers, notamment en leur faisant cultiver le sol. On espère ainsi les y attacher, fonder des centres de populations unies, et les arracher à la vie de misère et de vagabondage qui est devenue presque la règle dans beaucoup de régions, au moins depuis que les négriers y ont pénétré. Ces établissements peuvent évidemment et doivent rendre de très grands services à la cause de la civilisation et à celle de la religion. C'est à ce double titre que les négriers arabes leur sont généralement fort hostiles. Ils en ont pillé un ou deux, ils en ont inquiété plusieurs. On voudrait faire cesser cet état de choses, et, pour y arriver, organiser dans chaque mission une petite force armée composée de néophytes et dont le commande-
ment serait confié à un Européen, ancien officier, autant que possible, qui se trouverait ainsi chargé de seconder l'action des missionnaires en les mettant, eux et leurs néophytes, à l'abri des persécutions des Arabes.
La réalisation de ce programme est-elle possible? Je ne me prononce pas. Tout dépendra, je crois, des hommes qu'on emploiera. L'expérience est faite, paraitil. Une station située non loin du Tangaoyika a déjà reçu cette organisation, qui a donné de très bons résultais. Mais on y avait envoyé un certain M. Joubert, ancien officier aux zouaves pontificaux, que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais qui est, paraît-il, un homme absolument hors ligne. C'est unesorle de Gordon catholique. Ayant les plus brillants états de service, très instruit, très intelligent, comme Gordon, il a voulu consacrer sa vie au relèvement de la race noire. Il a même pris une façon originale de montrer à quel point il a voulu s'y consacrer, et combien absolu était son sacrifice. Il a épousé en légitime mariage une esclave affranchie. Il est bien évident que si des hommes pareils ne réussissaient pas, personne ne réussirait : mais il est non moins évident que, parce qu'ils ont réussi, ce n'est pas du tout une raison pour que d'autres réussissent. Car si l'on trouve un capitaine Joubert, est-on certain d'en trouver deux?
Ce que je crains, c'est que l'immense majorité des jeunes gens qui, sous l'inspiration d'idées généreuses, ont envie de suivre ses traces, ce que je crains, dis-je, c'est que ces jeunes gens n'aient qu'une conception très vague de ce que pourra bien être leur vie dans ces missions. Cette vie, je ne l'ai jamais menée moi-même, je ne puis donc pas leur en parler de visu. Mais il
m'est tombé entre les mains, ces jours derniers, un récit que je voudrais faire connaître aux lecteurs du Correspondant (1), précisément parce qu'il a été écrit par un de mes bons amis que les hasards de sa carrière ont amené à remplir pendant quelques semaines ces fonctions d'ange gardien, et que les détails qu'il donne me semblent intéressants. Comment ce manuscrit m'a-t-il été communiqué? c'est ce que je vais dire.
Les lecteurs se souviennent peut-être du récit que je publiai, il y a quelques mois, de mes aventures de jeunesse sur la côte d'Afrique, alors que j'y faisais la chasse aux négriers. Il paraît qu'à chaque livre que fait paraître M. Paul Bourget, il reçoit des montagnes de lettres qui lui sont écrites par des dames désireuses de le consulter sur leur état d'âme. Les belles dames ne me consultent jamais sur leur état d'âme, en quoi elles ont bien raison, car je serais fort empêtré s'il me fallait leur répondre. En revanche, je me suis fait une petite clientèle de jeunes gens qui, désireux, pour une raison ou une autre, de s'expatrier, me consultent pour avoir des renseignements sur les différents pays où m'a fait vivre ma carrière maritime. Les Souvenirs de la cote d'Afrique m'ont valu un certain nombre de lettres, qui m'étaient adressées par des gens que je ne connaissais nullement, et auxquels j'ai répondu de mon mieux. Dans le nombre, il y en avait aussi une qui ne rentrait pas dans cette catégorie, mais qui m'a fait un bien grand plaisir. Elle était écrite par un vieux camarade que je n'avais pas vu depuis vingt ans et que je croyais mort. Nous étions ensemble midships sur la
(1) Ces récits ont paru en deux séries, et à quelques mois d'intervalle, dans le Correspondant,
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Clorindej et j'avais oublié de le citer parmi les invités du capitaine Dupont , lors du fameux déjeuner au cours duquel ce digne capitaine nous avait fait manger de la soupe de singe et admirer les tatouages de la princesse Ratou. Par parenthèse, je viens aussi d'avoir des nouvelles de cette excellente princesse. Le Correspondant pénètre jusqu'à Ta ma ta ve, et elle y a été aussitôt reconnue, tant était exacte la description que je donnais de sa personne. Elle m'a fait parvenir ses meilleurs souvenirs, et j'ai été heureux d'apprendre qu'elle va à merveille. La maturité de ses quarante ans a seulement, me dit-on, donné à ses formes la majesté qu'avaient, quand je connus cette intéressante famille, celles de feu sa tante, la princesse Juliette, dont elle a hérité et dont elle conserve les traditions hospitalières. Mais voilà que je m'égare ! Je vous disais donc que c'était le récit de ce repas qui m'avait valu de refaire la connaissance de mon vieux et excellent camarade Kertavel, qui a maintenant quitté la marine et vit dans un petit village du Morbihan. Or, me rappelant qu'au cours de notre embarquement sur la Clorinde il avait été envoyé pendant quelque temps dans une mission pour la protéger contre les négriers arabes, j'eus l'idée, il y a quelques semaines, quand les journaux recommençaient à parler des projets de Mgr Lavigerie, j'eus l'idée, dis-je, de lui demander s'il voudrait bien me communiquer les souvenirs qui lui étaient restés de cette mission. Il y a consenti de la meilleure grâce du monde : seulement, timide comme la violette, non seulement il veut garder l'incognito le plus absolu, mais exige encore que, dans son récit et dans le mien, les noms des gens et des lieux soient modifiés de telle sorte que cet incognito ne puisse en aucun cas être
percé à jour. Ne cherchez donc pas, ô lecteurs bénévoles qui me faites le très grand honneur de me lire, ne cherchez pas, dis-je, où se trouve la ville de Boéni : vous aurez beau vous fatiguer la vue à déchiffrer la carte la plus documentéede la côted'Afrique,vousn'y trouverez ni la ville de Boéni, ni la mission de Saint-Barnabe, pour l'excellente raison que ville et mission y sont bien indiquées, mais sous des noms absolument différents.
Il faut, avant de laisser la parole à mon ami Kertavel, expliquer dans quelles conditions nous nous trouvions, lui et moi, au moment où commence son récit. Nous étions tous les deux membres indignes du poste de la Clorinde, une belle frégate mixte qu'un ordre ministériel avait envoyée environ deux ans auparavant sur la côte orientale d'Afrique pour y donner la chasse aux négriers : chasse que nous faisions d'ailleurs, je suis bien forcé d'en convenir, avec une certaine mollesse, pour une foule de raisons d'ordre diplomatique dont l'exposé me mènerait trop loin en ce moment. La plus grande partie de notre temps se passait à croiser dans le canal de Mozambique ou au mouillage , dans les différents ports de Madagascar. Mais de Temps à autre nous faisions aussi une apparition à Zanzibar, d'abord pour y prendre langue, attendu que Zanzibar était devenu et est encore le cçntre d'opérations des croisières chargées de la répression de la traite, et puis aussi pour y présenter nos devoirs à Son Altesse le sultan, et donner à ce potentat des preuves de sympathie qu'il ne méritait guère d'ailleurs.
Entre lui et la France, les relations avaient en effet été assez tendues quelques années auparavant, et cela pour de trop bonnes raisons. Avant de monter sur le trône, il avait quelque peu empoisonné son père et égorgé
une demi-douzaine de frères ou de cousins qui le gênaient. Mais, à la côte d'Afrique, ces fait-là sont si communs qu'on finit par les considérer comme de simples peccadilles. Plus tard, on avait aussi raconté qu'il détenait une Marseillaise dans son harem ; cela paraissait même prouvé par les affirmations de plusieurs Sœurs qui, admises à pénétrer dans le palais, avaient eu l'occasion de la voir. Mais une Marseillaise qui, de nos jours, aboutit au harem d'un sultan de Zanzibar, a dû auparavant passer, de son plein gré, par tant d'aventures que, y fût-elle retenue involontairement, son cas est moins intéressant qu'il ne l'eût été il y a une centaine d'années, lorsque les pirates barbaresques venaient opérer sur les côtes de Provence. D'ailleurs, les Sœurs ne disaient pas du tout qu'elle se plaignit de son sort. Aussi n'avait-on jamais songé à soulever un incident diplomatique à son sujet.
Ce qui avait tout gâté pendant un temps, c'était l'histoire de M. Moizan, et il y avait bien de quoi. M. Moizan était un enseigne de vaisseau qui s'était avisé, quelques années trop tôt, de vouloir pénétrer dans l'intérieur de l'Afrique par la route qu'ouvrit plus tard le capitaine Burton. Il se fit donner une mission par le ministre de la marine et arriva un beau jour à Zanzibar pour obtenir du sultan la permission de circuler dans ses Etats de la terre ferme. A cette époque déjà, les Arabes faisaient dans l'intérieur, et jusque dans la région des Grands Lacs, une foule de trafics très profitables dont ils tenaient absolument à garder le monopole. Les allées et venues des Européens dans ces régions leur étaient donc assez désagréables. D'un autre côté, les Français soutenant souvent les Arabes dans leurs démêlés avec les Anglais, il était difficile de
refuser à M. Moizan, appuyé par le consul, la permission qu'il demandait. On finit donc malheureusement par la lui accorder. Je dis malheureusement, parce qu'il n'avait pas fait trente milles dans l'intérieur, qu'il lui arriva malheur. Un roi nègre, tributaire du sultan, l'arrêta et s'empressa de lui couper le col luimême, après l'avoir amarré à un arbre. L'exécution eut même un caractère particulièrement épouvantable. Un nègre quelconque jouait de la grosse caisse pendant que le roi opérait, et le couteau dont il se servait ne lui paraissant pas assez .tranchant, il s'interrompit deux ou trois fois pour l'aiguiser sur une pierre, M. Moizan vivant encore. Ce sont de ces histoires qu'il est bon de raconter dans un temps où on nous demande de nous attendrir sur les malheurs immérités de la race noire. Elles expliquent pourquoi ceux qui, comme moi, l'ont beaucoup fréquentée, sont un peu rebelles à cet attendrissement.
Naturellement on demanda une réparation au sultan. Je ne sais trop dans quels termes on la lui demanda; mais comme, dans ce temps-là, on connaissait les sultans de la côte d'Afrique moins qu'on ne les connaît maintenant, j'incline à croire qu'on eut le tort grave de lui demander simplement la punilion du coupable, tandis qu'en pareil cas il faut toujours commencer par réclamer une forte indemnité pécuniaire, ce genre de réparation étant le seul auquel ils soient sensibles et grâce auquel on puisse être sûr de ne pas être berné.
Dans l'affaire Moizan, on fut tout de suite d'accord. C'est cela qui me porte à croire qu'on ne demanda que la punition du coupable. Elle fut promise sans aucune difficulté. Une bande des Béloutchis qui composent la garde des sultans de Zanzibar fut envoyée sur la grande
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terre, et au bout de quelques jours ils en ramenaient un nègre qu'on présenta aux consuls et aux commandants de station comme étant le coupable réclamé et qui, un beau matin, futempalé en leur présence sur un beau paratonnerre très pointu qui orne le sommet d'une tour ronde située en face du palais, et dont la plateforme ornée de créneaux en forme d'as de pique est réservée à ce genre d'exécutions.
Le patient n'avait pas encore tout à fait atteint le bas de l'appareil, — ils mettent quelquefois plusieurs jours à faire ce douloureux trajet, — qu'un consul plus curieux que ses collègues découvrait que cet infortuné avait peut-être expié par son supplice des forfaits épouvantables, mais que, dans tous les cas, il n'était ni de près ni de loin responsable de celui qu'on lui reprochait. Les Béloutchis, à l'instar de Panurge, se défient naturellement des endroits où l'on peut attraper des coups. Ils s'étaient bien gardés d'aller chercher noise au roi nègre, qui les eût probablement mal reçus. Ils avaient organisé un petit pique-nique à une dizaine de milles de la côte, y avaient passé paisiblement trois ou quatre jours dans une douce oisiveté, et puis, avant de rentrer, avaient pris le premier nègre venu, et c'était lui qu'on avait vu figurer sur la tour ronde.
Quand on raconta ces détails au sultan, avec preuves à l'appui, il se montra fort indigné et promit, d'abord, qu'il serait donné aux Béloutchis une forte volée de coups de courbache, — promesse qui fut probablement tenue, les sultans étant toujours très généreux de cette monnaie, — et puis, accessoirement, qu'on chercherait derechef à s'emparer du coupable.
Quelques jours après, effectivement, on fut de nouveau convié aune petite fête du genre de la précédente.
On ne tenait pas encore le roi, mais, à son défaut, on avait pris le joueur de grosse caisse. Pour employer un terme usité au noble jeu de cache-cache, on brûlait. Comme le sultan avait, d'ailleurs, évidemment fait preuve de bonne volonté, on voulut bien se contenter de cet instrumentiste, qu'on alla voir empaler comme on était allé voir empaler le précédent. Cependant, un certain froid continuant à régner dans les relations, le sultan s'avisa un beau matin de convier le corps consulaire à une troisième exécution. Cette fois-ci, disait-il, on tenait le vrai coupable. Mais on refusa net d'y assister, sous le prétexte assez plausible d'ailleurs que le corps consulaire ne pouvait cependant pas se déranger tous les matins pour aller regarder empaler un nègre. On arriva donc à ce résultat assez extraordinaire qu'après avoir, à propos de la mort de M. Moizan, fait d'abord empaler un nègre qui n'avait probablement jamais vu ce malheureux officier, puis un autre qui s'était contenté de jouer du lambour pendant qu'on le tuait, on finit par ne pas empaler celui qui l'avait tué, en admettant que ce fut bien celui qu'on tenait, ce dont bien des gens doutaient encore.
Du reste, il ne perdit rien pour attendre. Le sultan, un peu surpris de cette indifférence, mais se disant probablement qu'au cas où les infidèles lui demanderaient plus tard un nouvel empalement, il serait bien agréable de n'être pas pris au dépourvu comme il l'avait été et d'avoir un sujet sous la main, garda précieusement son roi nègre. Il eut même à ce propos une idée tout à fait géniale. On l'installa sur la tour ronde : une chaîne fixée à son pied le retenait à son paratonnerre. On lui permit même de se construire une petite paillotte de roseaux, en forme de parapluie
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auquel le paratonnerre serrait de manche, et qui l'abritait contre le soleil. Il passait son temps à jouer aux échecs avec le Béloutchis qui le gardait, et paraissait assez content de son sort. On le montra aux visiteurs pendant de longues années. On leur disait : Voilà le roi nègre qui a coupé le col de AI. Moizan! Et toutes les fois qu'un nouveau commandant arrivait, à sa première audience, le sultan, après les compliments d'usage, avait l'habitude de lui dire d'un air aimable :
— A propos, vous savez? Xous avons là, sur la tour, de l'autre côté de la place, le roi nègre de M. Moizan. Vous plairait-il que nous l'empalions?
A quoi le commandant répondait invariablement qu'il n'avait pas reçu d'instructions particulières à ce sujet. Alors le sultan reprenait :
— Allons! cela sera pour une autre fois!
Et l'on passait à un autre sujet de conversation.
A l'époque dont je parle, ces incidents étaient déjà anciens. Mais comme, en somme, ils n'avaient jamais été réglés définitivement, ils avaient laissé manifestement dans l'esprit de Son Altesse l'impression que cette question Moizan n'était que mal enterrée et qu'elle pourrait bien surgir de nouveau au moment où Ton s'y attendrait le moins et lui valoir de nouveaux désagréments. Une crainte vague de ce genre constitue un état d'âme excellent à exploiter chez les sultans de la côte d'Afrique. Aussi celui-là était-il charmant pour les Français. Tous les nouveaux commandants qui arrivaient recevaient en cadeau un cheval arabe et un sabre recourbé à poignée d'or. Le nôtre avait été traité comme ses prédécesseurs. Le cheval qui lui échut resta même près de six mois à bord, parce qu'en quittant Zanzibar, nous allâmes faire une tournée dans l'Inde
avant de rentrer à Bourbon. Ce noble animal arrivait, disait-on, tout droit du Nedjed. Je ne sais pas si c'était vrai, mais, dans tous les cas, il avait rapporté du lieu de sa naissance une paire de bien beaux é parvins. Ce petit défaut de conformation n'enlevait d'ailleurs rien à ses qualités morales. Il était devenu l'ami intime de tous les matelots, qui le bourraient de pain et de biscuit. Lorsqu'on le débarqua à Saint-Denis pour le confier à un commandant de gendarmerie qui devait le garder jusqu'à notre retour en France, son premier soin fut d'envoyer un coup de pied au gendarme qui venait le chercher sur le Barrachois; il lui cassa la jambe, ce qui confirma la bonne opinion qu'avait de lui notre équipage, qui entretenait de mauvaises relations avec la gendarmerie coloniale et maritime.
A nous autres, modestes midships, Son Altesse ne donnait pas de sabres, mais elle nous autorisait à monter ses chevaux pendant tous Jes séjours de la frégate dans sa capitale. Nous n'avions qu'à nous présenter, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, aux écuries, pour que le grand écuyer, un vieux métis qui couchait par terre sur une natte, nous donnât une monture. Cette libéralité avait d'ailleurs pour les animaux qu'on nous confiait moins d'inconvénients qu'on n'eût pu le croire, étant donné le genre d'équitation pratiqué par MM. les midships, en général, à cause d'un détail de leur équipement. A Zanzibar, on monte toujours sans étriers. Les selles du pays ne sont qu'un simple coussin maintenu par une sangle. Aussi les promenades étaient généralement très courtes, les deux tiers des cavaliers tombant à terre au premier galop : accident dont les chevaux profitaient pour rentrer paisiblement chez eux.
SAINT-BARXABK. 135
Malgré les mauvais souvenirs que plusieurs de nos camarades avaient conservés de mésaventures de ce genre, le séjour de Zanzibar était en somme fort apprécié parmi nous; car ce n'étaient pas les joies folles des relâches du canal de Mozambique qui pouvaient nous rendre bien difficiles. Malheureusement, ces séjours étaient généralement assez écourtés. Aussi fut-ce avec une vraie satisfaction qu'un certain soir de février 186., mes collègues apprirent que nous allions rester un mois environ en rade de Zanzibar, où nous avions mouillé le matin même. Ce fut moi qui leur communiquai cette bonne nouvelle. Le commandant était descendu à terre dans l'après-midi pour faire ses visites officielles au consul et au sultan. Je l'avais accompagné en ma qualité d'élève de majorité, et c'était en écoutant les conversations échangées que j'avais surpris ce renseignement.
Pendant tout le temps du dîner, on discuta cette grave nouvelle, et l'on était en train d'arrêter le programme des divertissements variés auxquels il convenait d'employer ce temps de repos, quand un timonier apparut à la porte du poste :
— Monsieur de Kertavel, dit-il, le commandant vous demande. Il est dans la galerie.
Voilà où je place mon raccord ! La parole est maintenant à mon ami Kertavel. Sa lettre est mêlée d'extraits de son journal. Je me contente de transcrire fidèlement...
Quand j'arrivai dans la galerie, je trouvai le
commandant assis devant son bureau, où était étalée une carte qu'il examinait. M. Louis! tu te souviens de M. Louis, son maître d'hôtel, venait de lui servir le café sur un petit guéridon.
— Ah! c'est vous! me dit-il en m'apercevant.
Asseyez-vous là et prenez une tasse de café.
Je venais déjà d'en prendre une au poste, mais j'ai toujours été l'esclave de la discipline ; et puis le café de M. Louis était excellent. Je m'empressai donc d'obéir.
— Jeunehomme, continua-t-il, en regardant toujours sa carte, connaissez-vous la station de Saint-Barnabe?
— Saint-Barnabe ! je n'ai jamais entendu parler de cette localité.
— Eh bien, c'est une connaissance que vous allez faire, parce que je vais vous y envoyer. Du reste, il y a une heure, je n'étais pas plus avancé que vous. Mais je viens de recevoir une lettre du Père X..., le supérieur des missions, qui me parle de Saint-Barnabe. Il parait que c'est le nom d'une station qu'ils ont établie, il y a sept ou huit ans, à Boéni. Tenez, regardez sur la carte. Vous voyez! Boéni, à l'embouchure d'une rivière. Horsburgh en parle. Attendez... je viens de lire le passage. Ah! voilà.
« Boéni, petite ville arabe à 80 milles dans le sud de Zanzibar. Le port se trouve sur la rivière. Barre sur laquelle il n'y a pas plus de trois pieds d'eau. Assez fréquentée par des dhows arabes des Comores, qui y viennent charger des esclaves et de l'ivoire. Au large, le mouillage est mauvais. »
— Voilà! continua-t-il en refermant le livre. Le Père X... me dit que les missionnaires y ont des écoles et des ateliers. Tout cela marchait bien; seulement il parait que depuis que Jes Anglais surveillent de très près Bagamayo et Pangani, Boéni est devenu un vrai nid de négriers. On y amène les noirs de l'intérieur et on les fait passer à Pemba et à Zanzibar dans des petits boutres qui en emmènent huit ou dix à chaque voyage.
C'est assez ingénieux, parce que, s'ils sont pris, ils en sont quittes pour jurer sur la barbe de Mahomet que tout ce qui est à bord fait partie de l'équipage. Les Anglais les capturent tout de même : et souvent même, pour leur rendre la monnaie de leur pièce, ils considèrent tout l'équipage, sauf le capitaine, comme esclaves, et se font payer la prime, en conséquence, par les sociétés négrophiles. Mais nos cours de prises sont moins complaisantes. Je n'ai pas envie d'avoir de mauvaises affaires! Vous les laisserez donc tranquilles, à moins cependant qu'ils n'aient absolument l'air de se moquer de vous. Vous comprenez bien?
— Parfaitement.
— Vous êtes là surtout pour protéger les missionnaires. Il paraît que les négriers arabes menacent de brûler leur établissement. S'ils bougent, tapez dessus. Vous aurez vingt Malgaches, six fusiliers et deux canonniers. Vous partirez cette nuit, vers dix heures : j'aime autant que les Anglais ne sachent pas que nous envoyons une embarcation sur la côte. Arrangez-vous de manière à ne pas être signalé par les factionnaires des deux corvettes qui sont en rade. Vous m'écrirez de temps en temps ce qui se passe là-bas. Les missionnaires communiquent assez souvent avec Bagamayo par la côte. Vous profiterez de leurs courriers. Au besoin, vous leur demanderiez de vous en fournir. A moins d'ordre contraire ou d'incidents particuliers, vous reviendrez dans douze jours. Tenez, prenez la carte.
— Eh bien, mon gaillard, continua l'excellent homme en se renversant dans son fauteuil, pendant que je roulais la carte pour remporter, vous allez chasser tout à votre aise là-bas. Vous vous amuserez plus qu'à faire l'exercice du canon ici avec vos cama-
rades. Allons, bon voyage ! Vonsavez un temps superbe. Avec cette petite brise-là vous serez arrivé demain soir. Maintenant, allez prendre les ordres du lieutenant. Et ne me faites pas de bêtises, hein !
J'étais enchanté, je remerciai le commandant et j'allai sur la dunette, comme il me l'avait recommandé, pour prendre les instructions du lieutenant. Le branle-bas venait de finir. L'armement de la chaloupe était déjà désigné. Après qu'il m'eut expliqué tous les ordres qu'il avait donnés pour la nourriture de mes hommes, je descendais pour aller moi-même faire mes préparatifs, quand j'aperçus le gros des Perrières qui se promenait en fumant sa pipe avec l'abbé. C'était mon lieutenant de quart. Tu te souviens de lui. Quel brave homme! et comme il était drôle et spirituel, quand, de son accent franc-comtois, il nous racontait des histoires, le soir, sur la dunette! Pauvre M. des Perrières! Il a élé tué à l'armée de la Loire. Je l'ai vu quelques heures avant sa mort, défilant à la tête d'un bataillon de fusiliers qu'il menait au feu du même air tranquille et gouailleur qu'il avait quand il a fait prendre le bas ris aux huniers le jour où nous avons été surpris par la queue d'un cyclone avec les récifs de Sainte-Marie sous le vent. C'était un rude officier!
Je m'avançai vers lui pour le prévenir que je partais.
— C'est donc vous qui commandez la chaloupe?
me dit-il.
— Et où allez-vous? demanda l'abbé.
— A Boéui. Je vais monter la garde à la mission de Saint-Barnabe, comme saint Michel devant le paradis terrestre. Au fait, vous devriez venir avec moi, l'abbé.
— Pas moyen. Vous ne serez pas revenu pour di manche : qui est-ce qui dirait ma messe?
SAIÏVT-BARXABÉ. 139
— Il est bien sûr que je ne peux pas la dire à voire place, dît le gros des Perrières. Mais, au fait, continuât-il en me parlant, combien de temps allez-vous rester là-bas?
— Le commandant dit que nous y resterons une douzaine de jours, au moins.
— Eh bien, j'ai bien envie d'y aller avec vous. Si vous voulez de moi pour passager! ajouta-t il en riant.
— Ah! monsieur des Perrières, vous savez bien que cela me ferait grand plaisir!
Ace momeut, le commandant montait sur la dunette, comme il le faisait tous les soirs après la prière, pour prendre le frais en causant avec nous.
— Commandant, dit des Perrières, avec un beau sang-froid, voilà Kertavel qui veut bien de moi pour passager. Voudriez-vous me permettre d'aller avec lui à Boéni? Voilà une douzaine de fois que je viens à Zanzibar. Je commence à être blasé sur les joies de ce pays-ci. Au moins, à Boéni, je pourrai chasser un peu.
— Ah! dit le commandant en riant. Puisque vous voulez y aller, allez-y! Cela fera que l'officier ne sera pas séparé de son élève.
— Merci ! insista des Perrières, mais il est bien entendu que j'y vais comme passager. Je ne veux rien ôter à la gloire dont va se couvrir Kertavel.
Nos préparatifs furent bientôt faits. La chaloupe, accostée à l'échelle de bâbord, reçut les rations de vin et d'eau-de-vie de mes hommes pour quinze jours : une caisse de biscuit, du café, du sucre, des boîtes d'endaubage. Tout cela fut arrimé sous les bancs avec les hamacs des matelots blancs. Les noirs devaient s'en passer. Puis on embarqua l'armement en guerre : une pièce de quatre que le grand Le Turdu, son chef de
pièce, eut soin de porter sous son bras en descendant l'échelle, afin de né pas manquer son pelit effet ordinaire. A bord, il n'y avait que lui et le second, M. de P..., qui pussent réussir ce tour de force.
Quand tout fut prêt, nous embarquâmes, des Perrières et moi. Les deux corvettes anglaises étaient un peu au large de nous. Pour ne pas être signalés par elles, je laissai culer, de manière à mettre la frégate entre elles et nous. Le commandant était sur sa galerie, nous regardant faire. Je mis d'abord le cap sur la terre. Nous longions la côte de si près que nous entendions les chants des noirs, et par moments nous les voyions danser devant de grands feux allumés devant les cases; c'était je ne sais quelle fête de leur religion.
Dès que nous ne fûmes plus sous la terre, je fis rentrer les avirons, mater et établir la voilure. La mer était plate, et il ventait une petite brise d'ouest qui devait bien nous faire filer cinq ou six nœuds. Nous avions emporté un compas. Je donnai la route au vieux Lagathu, le patron ; puis je m'occupai de régler le service de nuit. Deux fusiliers devaient se relever d'heure en heure aux bossoirs. Trois Malgaches étaient aux écoutes. Les autres s'étendirent dans le fond de la chaloupe, abrités par un prélart, et s'endormirent du sommeil de l'innocence; des Perrières et moi, enveloppés dans les tapis, nous en fîmes autant dans la chambre, jusqu'à une heure. J'envoyai alors Lagathu se reposer et pris moi-même le gouvernail.
Quand le jour se leva, nous avions sur tribord une petite baie où l'on voyait cinq ou six cases. Nous n'en étions pas à plus de deux milles. Nous y accostâmes pour que les hommes pussent faire leur café. Au bout
d'une heure, nous repartîmes. La brise était toujours bien ronde, et nous avons dû avoir un peu de courant pour nous, car à cinq heures du soir nous étions par le travers de Boéni. La ville arabe se compose d'une centaine de maisons blanches à toits plats, groupées sur une langue de terre formée par un coude que fait la rivière avant de se jeter à la mer. A l'extrémité de cette pointe, il y a une tour avec des créneaux en forme d'as de pique; de l'autre côté se trouve une accumulation de paillottes qui constituent la ville noire, et puis, un peu plus loin, sur le bord de la rivière et sur un terrain un peu plus élevé, on distinguait, entre des groupes de manguiers et de cocotiers, les toits de tuile de la mission. Nous étions signalés, carie pavillon français flottait au-dessus des arbres, et au bout d'un instant le fort hissa à son tour le pavillon rouge du sultan.
Il y a une barre à la rivière ; mais nous la passâmes sans difficulté. En doublant la pointe, nous nous trouvâmes tout à coup en présence de quinze à vingt houtres, les uns échoués à la plage, les autres mouillés, quelques-uns en appareillage. Il y en avait dans le nombre qui ne devaient pas être bien en règle, car j'en remarquai deux ou trois qui renvoyaient à terre des embarcations pleines de noirs. Du reste, notre arrivée semblait produire uue vive émotion, les terrasses des maisons se garnissaient, et la plage était couverte de monde.
Nous défilâmes devant la ville sans nous y arrêter, car nous voulions profiter d'un assez fort courant de flot qui nous faisait remonter la rivière. Vingt minutes après, nous nous trouvions en face d'un petit appontement muni d'un mât de pavillon sur lequel flottait le
pavillon français. Trois Européens nous y attendaient, entourés de vingt ou vingt-cinq jeunes noirs, vêtus de jaquettes et de pantalons blaucs et armés de différents instruments de cuivre, au moyen desquels, dès que nous accostâmes, ils se mirent à jouer le Partant pour la Syrie avec une vigueur extraordinaire. Oh! ces gredins de musiciens ! Ils m'ont bien fait souffrir pendant tout le temps de mon séjour là-bas ! Ils portaient tous ces noms extraordinaires qu'on ne voit que dans les paroissiens : Lin, Clément, Clet, Xyste, Corneille, etc. Xyste, c'était le trombone. Un jour, il a volé une bouteille d'eau de Cologne dans ma chambre, et s'est abominablement grisé en la buvant. Je me souviens encore de la joie avec laquelle je lui ai fait appliquer deux douzaines de coups de garcette par maître Lagathu. L'eau de Cologne n'était qu'un prétexte : je me vengeais <!c tout ce qu'avaient souffert mes oreilles par son fait. On dit que la musique adoucit les mœurs : cela dépend des organisations. Moi, elle m'exaspère plutôt.
Les trois Européens étaient le Père Robilier, le Père Abondant et le Frère Grésigny. C'était le Père Robilier qui était le supérieur. Dans quel état ils étaient ! Tous tas trois maigres à faire peur, le teint couleur de cire, les joues creuses, les lèvres blanches, et puis ces yeux brillants et ce parler saccadé que donne la fièvre ! car ils l'avaient peu ou prou à peu près constamment dans ce scélérat de pays, où Ton vous offre, par politesse, un verre devin de quinquina comme ailleurs on vous offre un verre d'orangeade.
Les pauvres gens étaient si heureux de nous voir qu'ils se mettaient en quatre pour nous accueillir ! Si nous les avions laissés faire, ils se seraient privés de
tout pour nous et nos hommes. Quand nous vîmes la tournure que prenaient les choses, je pris la haute main pour réglernotre installation. Il y avait un petit arroyo qui longeait les bâtiments et servait déport aux pirogues des missionnaires. Il était heureusement assez profond pour la chaloupe, que j'y fis entrer afin de la mettre à l'abri des incartades de MM. les Arabes. Quelques néophytes occupaient un petit bâtiment qui se trouvait sur le bord de l'eau, tout près de l'endroit où la chaloupe était amarrée. On les endélogea, et j'y installai mes hommes. Il y avait justement deux pièces. Lngathu, Le Turdu et les fusiliers couchaient dans l'une, sur leurs hamacs. Les Malgaches étaient dans l'autre, couchant à terre. Il y avait aussi à côté de la maison un petit hangar qui servit de cuisine. En une demi-heure tout le monde était casé.
Pendant que je m'occupais d'eux, des Perrières veillait à notre installation. On nous logea, tout près de nos hommes, dans deux chambres qui servaient d'ordinaire aux missionnaires de passage. La maison était une simple paillotte, dont les murs étaient formés de bambous clisses : le mobilier se composait d'un cadre garni de lanières de cuir et supporté par quatre pieds, qui servait de lit; de deux ou trois chaises et d'une table. Tout cela était bien sommaire : et cependant nos hôtes avaient vidé leurs propres chambres pour nous donner ce qu'ils avaient de mieux. D'ailleurs, nous nous y serions trouvés à merveille si nous n'avions pas été obligés de cohabiter avec tant de bêtes. Dans le chaume du toit, il y avait des rats auxquels de grandes couleuvres jaunes, tachetées de noir, faisaient des chasses acharnées, au cours desquelles chasseur et chassé tombaient quelquefois sur la table au moment
où l'on s'y attendait le moins. Dès que la nuit tombait, les moustiques embouchaient leur trompette et se livraient à leurs plus joyeux ébats; des fourmis de cinq ou six espèces différentes, noires, jaunes et brunes, poussaient des reconnaissances dans toutes les directions. On avait beau mettre les quatre pieds du lit dans des vieilles boîtes à conserves remplies d'eau, elles trouvaient moyen de nous atteindre pendant que nous dormions; de gros cancrelats venaient aussi, pendant la nuit, nous ronger le tour des ongles. Nous avions affaire à des bêtes encore plus désagréables, comme je m'en aperçus la quatrième ou cinquième nuit. J'étais sorti pour voir ce que devenait mon factionnaire malgache, auquel je n'avais pas entendu crier Bon quart depuis plus d'une heure. Il dormait du sommeil du juste. Quand je l'eus réveillé de façon à lui enlever toute idée de recommencer, je songeai à regagner mon lit. Comme il faisait très sombre, je tendais la main en avant pour reconnaître le mur. Elle rencontra une serviette humide pendue à un clou, et j'y sentis tout de suite le contact d'un corps froid suivi d'une douleur très vive au pouce. Instinctivement j'y portai l'autre main, qui fut piquée à son tour. La douleur était si violente que j'eus à peine la force de rejoindre mon lit.
Heureusement des Perrières, m'eutendant geindre, arriva à mon secours. Seulement il cassa, en voulant le déboucher, notre flacon d'acide phénique, me faisant même une assez grosse brûlure à la cuisse. La douleur dura très vive pendant deux ou trois heures, puis elle se calma petit à petit, et je finis par m'endormir comme mon factionnaire. Mais j'eus un réveil moins désagréable que le sien, car, entendant quelque chose qui
grattait dans mon tub placé sous la serviette, j'y regardai et j'eus la satisfaction de voir un grand centpieds, d'au moins sept à huit centimètres de long, qui faisait des efforts désespérés pour en sortir. C'est lui qui m'avait piqué. Ce sont de vilaines bêtes, ces centpieds! Pendant trois ou quatre jours j'ai eu les ganglions des aines et des bras engorgés.
Si, à Saint-Barnabe, le logement n'était pas brillant, la nourriture était du moins vraiment très satisfaisante. Le Père Robilier eût volontiers mis de la cendre dans sa soupe à l'instar des solitaires de la haute Egypte, dont il est question dans la Vie des Saints. Je n'hésite pas, d'ailleurs, à blâmer énergiquement semblables agissements. Nous sommes ici-bas pour améliorer les choses que le bon Dieu y a mises pour notre usage : c'est péché que de les abîmer à plaisir. Les plus grands théologiens du monde ne me prouveront jamais le contraire. Fort heureusement, l'un des trois Frères coadjuteurs, Frère Grésigny, partageait absolument ma manière de voir. C'était un paysan dauphinois, intelligent et débrouillard, qui était chargé du cours d'agriculture. Lui et ses élèves avaient doté la mission d'une superbe basse-cour et d'un potager des mieux garnis. Grâce à cet excellent Frère, grâce aussi à des Perrières, qui a sur la cuisine comme sur toutes choses des idées très nettes, nous avons fait une chère excellente, et, par parenthèse, puisque j'en suis à parler du personnel de la mission, je puis bien dire ici que, des deux autres Frères, l'un était charpentier et l'autre forgeron : mais tous les deux ont eu la fièvre presque constamment, de sorte que nous les avons vus à peine, tandis qu'avec Frère Grésigny les rapports ont été constants, et j'ose le
dire, des plus satisfaisants. Nos hommes l'adoraient.
Dès le premier soir, pendant le dîner et après, le Père Robilicr nous mit au courant de la situation. Comme tout le reste de la côte, ce pays-ci est habité par une population noire de race très mélangée, réduite en esclavage par les Arabes venus, à l'origine, de Mascate, et qui, depuis quarante ou cinquante ans surtout, s'avancent constamment dans l'intérieur.
Seulement, de ce côté-ci, les Arabes sont agriculteurs et par conséquent sédentaires. Ils habitent presque tous, du moins les plus riches, dans la ville et font cultiver par leurs esclaves des fermes qu'ils ont aux environs. Le commerce est entre les mains de Banians indiens. Tous ces gens étaient d'humeur très débonnaire, et, au début de leur installation, les missionnaires n'ont été nullement inquiétés. Malheureusement, depuis quelques mois la situation a complètement changé. Autrefois, la traite locale qui alimente d'esclaves les marchés de Pemba et de Zanzibar se faisait surtout par Pangani et Bagamoyo. Mais les Anglais surveillent maintenant de si près ces deux localités, que les négriers arabes ont choisi comme point d'embarquement Boéni, qui est beaucoup plus difficile à surveiller à cause de son éloignement de Zanzibar, où se tiennent d'ordinaire les navires de la station. Le port de Boéni y a beaucoup gagné comme importance. Autrefois, on n'y voyait que quelque rare boutre des Comores ou, de loin en loin, un négrier européen qui venait mouiller devant la barre et repartait, quelques heures après, avec son chargement de bois d'ébènc. Maintenant, au contraire, il n'y a jamais moins de quinze à vingt boutres au mouillage, et le marché aux esclaves est devenu des plus actifs. Seule-
ment, cette population qui est attirée par le nouvel état de choses ne ressemble en rien à l'ancienue. C'est un ramassis de matelots comoriens, toujours prêts à donner des coups de couteau, ou de négriers arabes ayant eu de nombreux démêlés avec la station et tout prêts à se venger sur les missionnaires des ennuis que leur ont causés les Européens. Les Pères n'osent plus aller en ville, où ils sont insultés dans les rues. Une ou deux fois, on a essayé de mettre le feu à la station, et quelques néophytes qui ont disparu ont dû être enlevés et vendus.
Il y avait ici une garnison composée de vingt ou vingt-cinq Béloutchis commandés par un meuzjemahdar afghan nommé Ahmed-ben-Abou-Bekr. Quand on s'est plaint au sultan de ce qui se passait à Boéni, il s'est contenté d'augmenter la garnison d'une douzaine d'hommes. Mais le remède est pire que le mal. Ces Béloutchis, qui depuis un temps immémorial forment la garde des sultans de Mascate et de Zanzibar, sont des bachi-bouzoucks qui ne vivent que de pillage. Leur chef, Abou-Bekr, a de tout temps été à la solde des négriers, et terrorise non seulement les missionnaires, mais encore l'ancienne population arabe.
Voilà où en étaient les choses. Quand nous fûmes bien édifiés sur la situation, des Perrières, le Père Robilier et moi, nous tînmes conseil. Abou-Bekr, en définitive, était le représentant du sultan : avant tout, il fallait s'aboucher avec lui. Il fut donc convenu que, dès le lendemain, j'irais lui présenter mes devoirs, lui exposer nos griefs et lui insinuer délicatement que nous avions un canon qui portait à une distance effrayante, et que rien ne nous serait plus facile que de le lui prouver, en lui envoyant quelques boulets, au cas où il nous occasionnerait quelques désagréments. Après cette première démarche, qui lui inspirerait sûrement de salutaires réflexions, à lui et à ses Béloutchis, on verrait plus tard à trouver autre»chose, si cela ne suffisait pas. Ici, je copie mes notes.
Dimanche. — Ce matin, à six heures, nous avons eu la messe, dite par le Père Robilier. Naturellement nous y assistions tous. La chapelle est un grand hangar recouvert en tuiles et dominé par un clocher où tinte joyeusement une petite cloche qui rappelle le pays. Mes fusiliers étaient sous les armes, commandés par leur caporal. Nous n'avions pas de clairon, mais Laga-
thu y a suppléé en sifflant Sur le bord, au moment de l'élévation. Cala a eu l'air de produire un très bon effet sur les cent ou cent cinquante néophytes qui remplissaient l'église, les hommes à droite, les femmes à gauche, tous vêtus de blanc. Lin, Xyste, Clément... et leurs collègues de la musique ont fait rage dans leurs instruments. Enfin, tout s'est très bien passé.
Il était sept heures quand cela a été fini. J'ai fait donner un coup de sifflet pour prévenir qu'il n'y aurait ni astiquage ni exercice, mais que les hommes ne pourraient pas s'éloigner et que le caporal d'armes ferait des appels d'heure en heure. Puis je me suis disposé à partir pour aller faire ma visite au seigneur Abou- Bekr. Le Père Robilier voulait m'accompagner pour servir d'interprète : mais l'entrevue pouvant être orageuse, j'ai pensé qu'il valait mieux ne pas le mettre en avant. D'ailleurs, un de mes Malgaches, Mahéfa, a longtemps servi sur un négrier des Comores. Il parle très bien l'arabe et me suffira parfaitement. Des Perrières se cantonne dans son rôle de passager; il ne veut pas venir. Il m'accompagnera seulement un bout de chemin pour faire connaissance du pays et parce qu'on lui a parlé d'un arroyo où il y a des bécassines. Il compte en rapporter les éléments d'un rôti pour le dîner.
Une fois tous ces arrangements pris, il a allumé Anastasie, une vieille pipe d'écume admirablement culottée, pour laquelle il a des soins de père; il a confié son fusil à Mahéfa, et, prenant congé du Père Robilier, nous nous sommes enfoncés dans le bois de cocotiers qui entoure la mission et fournit le plus clair de ses revenus. Les cocotiers poussent admirablement dans ce sol sablonneux où le voisinage de la rivière
entretient l'humidité nécessaire. De loin en loin, on y a pratiqué des éclaircies, où une petite maison s'élève sous l'ombre de grands bananiers, au centre d'un champ de patates. C'est dans ces maisons que se cachent les ménages chrétiens que les pauvres missionnaires cherchent à former et sur lesquels ils fondent leur espoir pour la régénération de l'Afrique. Nous voyons les gages de ces pastorales amours sous la forme de bandes de négrillons qui s'ébattent tout nus au soleil en compagnie de cochons noirs et de poules innombrables. Leurs parents fument des pipes sous leur varangue. On nous avait parlé d'un arroyo qui borde la propriété des Pères et que nous devous suivre jusqu'à la mer. Nous le trouvons bientôt. C'est une lagune vaseuse qui sert de déversoir à la rivière quand elle déborde et qui, pour le moment, est pleine d'une eau stagnante d'où sort probablement la fièvre qu'on attrape si facilement à Saint-Barnabe. Des massifs de palétuviers en couvrent les bords, que nous suivons jusqu'à ce que le sentier nous fasse déboucher sur la plage, tout près de la ville. Boéni est entouré d'une muraille crénelée de ces créneaux pointus qu'affectionnent les Arabes, et percée de trois portes que flanquent de grosses tours rondes d'un assez bel effet, percées de deux étages de meurtrières pour la mousqueterie. Tout cela est, d'ailleurs, en bien mauvais état.
Le port étant sur la rivière, la ville tourne le dos à la mer. Mais il y a un chemin venant de l'intérieur qui longe la plage pour aboutir à l'une des portes dont je viens de parler. C'est ce chemin que nous avons suivi ce matin. Il était très fréquenté. C'est aujourd'hui, paraît-il, jour de marché, et il faut croire que les habitants de Boéni se nourrissent bien, car nous avons ren-
contré une foule de femmes apportant des œufs, des fruits, de la volaille et même du gibier, contenus dans des paniers suspendus à un long bâton qu'elles portent en travers de leur épaule. Nous avons vu aussi quelques Arabes de la campagne se rendant en ville, montés sur la croupe de petits ânes gris sans selle ni bride, qui paraissent fort intelligents. Il suffit de leur donner un coup de bâton à gauche, sur la figure, pour qu'ils comprennent tout de suite qu'on leur demande d'aller à droite, et ils y vont sans y mettre de l'entêtement. Ces Arabes sont tous bien vêtus. Ceux qui sont métissés sont affreux. Mais presque tous ceux de race pure sont vraiment superbes. Du reste, à commencer par le sultan, on voit sur cette côte des hommes admirables. J'ai remarqué notamment, la dernière fois que je suis allé au palais, un petit eunuque de seize ou dixsept ans qui nous a servi du café excellent et des confitures abominables. Il est impossible d'imaginer un type d'androgyne plus ravissant.
Quelques Arabes détournaient la tête en nous voyant. Mais la plupart nous saluaient poliment, et les noirs nous regardaient avec une curiosité qui n'était nullement malveillante. Les femmes paraissaient très intriguées par la vue de nos pantalons. Il leur semblait tout à fait extraordinaire qu'on eût l'idée d'emprisonner ses jambes dans de pareils sacs, et elles échangeaient entre elles une foule de commentaires sur ce sujet. Quand nous fûmes à la hauteur de la porte fortifiée, il nous arriva une petite aventure. Nous nous étions arrêtés un instant pour regarder la rue étroite qui s'enfonçait dans la ville, toute bordée de hautes maisons sans fenêtres et fermées par de grosses portes massives ornées de sculptures très curieuses. Devant
Tune des premières stationnait un petit groupe qui attira notre attention. Il se composait de cinq ou six grandes filles qui devaient avoir du sang arabe dans les veines, car leur peau était jaune et leurs cheveux, coupés assez court, n'étaient pas crépus. Elles portaient le costume ordinaire des esclaves : un pagne bleu foncé serré à la taille, laissant le buste nu. Deux ou trois étaient fort jolies. Elles avaient de gros bracelets de métal blanc aux pieds et aux bras, et semblaient se disposer à partir pour un voyage, car elles portaient sur leur tête de gros ballots enveloppés de nattes. Leur maître, un beau vieil Arabe à longue barbe blanche, était au milieu d'elles, monté sur un âne gris ; et sur le seuil de la maison se tenait un négrillon dont tout le costume se composait d'une calotte blanche, et qui portait comme un cierge le fusil de son maître, un immense fusil arabe d'au moins deux mètres de long.
La porte s'ouvrit. Une femme voilée, et portant le costume des Arabes riches, sortit de la maison. C'était évidemment elle qu'on attendait, car le patriarche se mit tout de suite en route. Elle le suivait à pied, portant un enfanta cheval sur son épaule ; puis venait le négrillon chargé du fusil. Les esclaves fermaient la marche, tenant leurs ballots en équilibre sur leur tète.
Lorsque le vieil Arabe arriva devant nous, le bonhomme nous salua poliment, puis, après avoir hésité un instant, il s'arrêta et nous adressa la parole. Mahéfa, appelé à la rescousse, nous expliqua ce dont il s'agissait. Le vieil Arabe s'appelait Ahmed-ibn-Samate. Il habite d'ordinaire à Boéni, mais il a une ferme aux environs et se disposait à aller y passer quelques jours. Il nous savait Français et nous invitait à aller le visiter. Il voulut voir le fusil de des Perrières; puis il nous
montra le sien, en insistant sur la justesse de cette arme. Comme nous nous montrions un peu sceptiques, il voulut nous montrer un échantillon de son savoirfaire. Il descendit donc de son âne. Une femme qui passait avait des oranges dans un panier; il en prit une, la mit au bout d'un petit bâton qu'il enfonça dans le sable, et puis, se reculant de quatre ou cinq pars, il la visa longuement et tira. L'orange ne fut pas touchée, mais le bâton fut coupé. C'était déjà assez joli ; aussi le bonhomme se montra-t-il très fier.
— Ce n'est pas mal ! Pas mal du tout pour un Arabe! Dis-lui cela de ma part, fit le gros des Perrières en s'adressant à Mahéfa.
— Mais, continua-t-il, dis-lui aussi que je vais lui faire voir comment on tire en France!
Guillaume Tell est arrivé à la gloire parce que sa flèche a traversé la pomme et n'a pas touché la tête de son fils. Mais s'il avait manqué la pomme, tout le monde se serait moqué de lui. Je me demandais s'il était bien prudent déjouer au Guillaume Tell dans les conditions où nous nous trouvions. Il y avait déjà une foule de noirs et pas mal d'Arabes autour de nous. Si des Perrières attrapait l'orange, cela leur donnerait évidemment une très haute opinion de nous et de nos armes ; mais s'il la manquait, notre prestige en souffrirait singulièrement, et cela pourrait nous coûter cher.
Pendant que je faisais ces réflexions, la foule grossissait toujours. Au commencement, il n'y avait autour de nous que les femmes qui accompagnaient le seigneur Ahmed-ibn-Samate et huit ou dix vieux Arabes qui fumaient leurs pipes, assis sur deux bancs placés de chaque côté de la porte : mais tous ceux qui entraient et sortaient s'étaient arrêtés pour voir ce qui
se passait, et cela avait fini par faire une foule si compacte que, pour regarder par-dessus la tête des autres, les vieux avaient été obligés de monter debout sur leurs bancs. Dans cette foule, il y avait beaucoup de noirs qui paraissaient assez inoffensifs ; mais il y avait aussi bon nombre de grands gaillards à grosses figures lippues, avec des bonnets rouges et des turbans, ayant de grands couteaux à la ceinture et qui avaient tout l'air d'être des matelots négriers des Co mores : ceux-là m'inquiétaient. Cependant des Perrières semblait si rassuré que cela me tranquillisait.
Le bâton qui avait servi de buta l'Arabe était encore suffisamment long. Il le ramassa, répointa avec son couteau, remit l'orange en place, et puis, écartant la foule d'un geste plein d'autorité, il compta trente pas, et l'enfonça dans le sable. Ensuite il revint vers nous en faisant signe au vieil Arabe que c'était à cette distance-là qu'il allait tirer. Tout le monde se regardait. Alors il se mit en devoir de charger son fusil. C'est une assez belle arme dont il est très fier. Le coup droit est lisse; l'autre est rayé et sert quand on veut chasser le gros gibier. Le premier était chargé depuis ce matin de petit plomb à bécassine. L'autre était vide. Il versa la poudre, car c'est un fusil qui se charge par la bouche, puis tira négligemment de sa poche une balle conique qu'il montra à ses voisins avant de la faire glisser dans le canon. Il avait si bien ménagé ses effets que, lorsqu'il mit en joue, l'émotion était à son comble : on aurait entendu une mouche voler. Le coup partit. Un grand cri s'éleva, car on venait de voir l'orange voler en miettes! Tout le monde y courut. J'allais le féliciter : d'un geste imperceptible il me fit comprendre ce qui s'était passé. Il avait chargé à balle
le côté gauche, mais celai qu'il avait tiré, c'était le côté droit, celui qui était chargé à plomb.
Les fusils doubles sont à peu près inconnus dans ce pays-ci. Personne ne se douta du tour. On criait Allah! on se montrait les petits morceaux d'orange que des gamins avaient ramassés, les hommes s'interpellaient avec de grands éclats de voix, tout ce monde était enthousiasmé. Le vieil Ahmed-ibn-Samatc ne cachait pas son admiration. Lui-même, paraît-il, est un grand chasseur. Il voulait à toute force que des Perrières vînt tout de suite chez lui. Sa maison était sur le bord de l'arroyo que nous avions suivi ce matin, à deux milles à peine. Il y avait là une foule de caïmans qui lui mangeaient ses poules. Plus on lui en tuerait, plus il serait content : il lui offrait son ànc; lui-même suivrait à pied. Ses esclaves qui s'étaient rapprochées faisaient, de leur côté, de petites mines charmantes pour le décider.
Il ne m'appartient pas, à moi, son subordonné, de dire s'il céda aux instances des petites esclaves, aux invitations de leur maître ou simplement au désir de massacrer des crocodiles. Je me borne à constater qu'il céda tout de suite.
— Voilà, me dit-il, un bonhomme qu'il faut nous concilier. Il peut nous être très utile. Allez régler vos affaires avec Abou-Bekr, et ne vous occupez pas de moi. Je vais passer ma journée chez ce digne patriarche; je rentrerai ce soir pour dîner à la mission.
— Vous ne voulez pas que je vous envoie Mahéfa quand j'en aurai fini avec Abou-Bekr ?
— Envoyez-moi Mahéfa si vous le voulez, mais c'est bien inutile. C'est si facile de s'entendre avec ces gens-là! Allons, ma fille, continua-t-il en s'adressant
à l'esclave qui tenait l'âne, amène-moi ta bourrique et aide-moi à monter dessus.
Cela n'alla pas tout seul. Ce n'est pas commode, quand on a un gros ventre, de monter sur un âne qui n'a pas de selle. Deux ou trois fois il essaya de se bisser à la force du poignet sur l'échiné de la pauvre bourrique qui s'arc-boutait des quatre pieds pour supporter un pareil poids : mais toujours l'opulence de ses formes l'empêchait de réussir. Les mulâtresses, tout à fait apprivoisées, riaient comme de petites folles. A la fin, troisd'entre elles se mirent à le pousser par derrière, pendant que les deux autres le tiraient en avant. Enfin, elles en vinrent à bout. Mais quand on voulut se mettre en marche, des Perrières glissa et faillit tomber. Alors deux de ces demoiselles se serrèrent contre lui, de chaque côté : il leur passa le bras autour du col, et le cortège se mit définitivement en route. On voyait sa bonne grosse figure épanouie que découvrait son casque rabattu sur la nuque, dominant les deux belles mulâtresses dont le torse jaune brillait au soleil comme du cuivre bien fourbi. C'était le triomphe de Silène!
Je les regardai s'éloigner. Ahmed-ibn-Samate et la femme voilée fermaient la marche. Quand ils eurent disparu à l'angle de la muraille, je me souvins que la voix austère du devoir m'appelait de l'autre côté, et je m'acheminai du côté du fort.
J'y arrivai en moins de dix minutes. J'ai dit que la ville de Boéni est construite sur une pointe de sable qui sépare la rivière de la mer. A l'extrémité de cette pointe se trouve un rocher isolé au sommet duquel s'élève une vieille tour crénelée à deux étages. De Socotora à Mozambique, tout le long de la côte, on trouve un certain nombre de tours semblables à celle-
ci. Les gens qui se piquent d'archéologie prétendent qu'elles sont extrêmement vieilles. Quelques-unes sont entourées de cimetières où Ton a trouvé des monnaies juives et phéniciennes. Les saintes Ecritures disent que Salomon envoyait des navires dans la mer des Indes, et que ces navires lui rapportaient de l'or, de l'ivoire et des siuges. Il se servait de loi pour faire faire à ses gardes des boucliers qui pesaient 600 sicles, ce qui prouve, ou bien que ses gardes n'étaient pas des Béloutchis comme ceux du sultan de Zanzibar, ou bien que les Béloutchis de ce temps étaient plus honnêtes que les Béloutchis d'à présent, car je suis bien certain que si le sultan de Zanzibar s'avisait de donner des boucliers d'or à ses gardes, en moins de vingt-quatre heures les boucliers seraient vendus ou fondus, et les gardes auraient déserté. D'ailleurs, c'est une idée qui ne lui viendra sûrement pas; car ce pauvre monarque a déjà bien de la peine à joindre les deux bouts, et il n'y parvient tant bien que mal que par un système d'économie qui exclut absolument l'adoption d'un système d'armement aussi luxueux. Peut-être même pourrait-on lui reprocher d'être tombé dans l'excès opposé, car ses Béloutchis sont généralement prodigieusement guenilleux. Ce sont, d'ailleurs, les plus grands vauriens de la création.
Il faut dire aussi que ce n'est pas avec leur solde qu'ils pourraient se tenir un peu plus convenablement, car je n'ai jamais entendu dire qu'elle leur fût payée. C'est d'ailleurs une idée très moderne que de croire que la solde des troupes doit être payée régulièrement. Quand les gens de guerre d'autrefois s'engageaient, ils spécifiaient bien qu'il leur serait payé une solde quelconque, mais il était à peu près entendu, de part et
d'autre, qu'elle serait peu ou point payée, et que lesdits gens de guerre s'en compenseraient par les petits profits et les pillages qu'il leur serait loisible de pratiquer chez l'habitant. Les Béloutchis ont conservé ces saines traditions, ce qui est trop heureux pour ce pauvre sultan, car Salomon parait avoir emporté tout l'or qui se trouvait dans le pays. En tout cas, on n'en trouve plus qu'en quantité si minime que ce n'est pas la peine d'en parler. Tous les éléphants n'ont pas été tués à cette époque-là, de sorte qu'il reste un peu d'ivoire. Il reste aussi beaucoup de singes, car il n'y a plus guère à les chasser que quelques rares Européens désireux de manger un civet. Il est même bien curieux de constater combien la mode a changé sous ce rapport. Autrefois, du temps des anciens Juifs notamment, la possession d'un certain nombre de singes était évidemment le complément nécessaire d'un grand train de maison. Et la Bible, après avoir insisté sur la facilité qu'éprouvait Salomon à se procurer ces animaux sur cette côte-ci, ajoute immédiatement : ce Ainsi surpassa-t-il tous les rois en richesses et en gloire ! »
On s'explique, dès lors, que, la vanité s'en mêlant, le marché de Jérusalem ait pu absorber des cargaisons entières de singes, à des prix très rémunérateurs. Mais les Juifs modernes ne paraissent pas avoir conservé pour les singes le goût qui caractérisait leurs ancêtres. La famille Rothschild, à elle seule, possède à Paris un nombre énorme d'hôtels qui sont des merveilles de luxe. Je suis sûr qu'il ne s'y trouve seulement pas trois chimpanzés. Aussi le commerce des singes est dans le marasme le plus profond, et rien ne fait prévoir qu'il doive se relever.
mme+mim
Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé Abou-Bekr qui prenait le frais à la porte de sa tour, assis sur un de ces petits lits formés d'un châssis de lanières de cuir monté sur quatre pieds, qu'on appelle, je crois, des angharebs et qui sont d'un usage général parmi les noirs comme parmi les Arabes de ce pays-ci. Il a le grade de jemahdar, c'est-à-dire de capitaine dans la garde du sultan. C'est un vieil Afghan, au nez crochu, maigre comme un coucou, et qui a l'air de ce qu'il est, c'est-à-dire d'un parfait bandit. Il avait sur la tête un énorme turban d'une étoffe grise ornée d'une foule de petites franges qui lui retombaient autour de la figure. Quand je suis arrivé, ce vieux militaire était en train de fumer sa pipe, pendant que deux filles noires, de quinze à seize ans, nues comme des vers, s'occupaient à lui masser les deux fuseaux couverts d'une vieille peau brune racornie qui lui servent de jambes. En m'apercevant, au moment où je débouchais sur la petite plate-forme que domine la tour, il congédia ces deux donzelles et m'invita assez maussadement à prendre place sur son anghareb, à côté de lui. Je commençai par m'extasier sur la vue qu'on a de là et qui est réellement admirable. Au-dessous de nous, sur la gauche, les longues lames du large, frangées d'une écume jaunâtre, venaient se briser sur la barre qui coupe le lit de la rivière, dont le cours à travers la plaine était indiqué aussi loin que l'œil pouvait s'étendre par le feuillage sombre des palétuviers qui en couvrent les bords. A droite, on voyait le port, avec ses boutres au mouillage; la ville avec sa mosquée indiquée par deux minarets, et ses maisons blanches sur les terrasses desquelles on distinguait quelques femmes venues pour respirer l'air frais du matin. Et puis, de l'autre côté de la ville, sur une
petite émiaence, on distinguait très bien, entre les arbres, les maisons de la mission et le mât au haut duquel flottait le pavillon français. Je lui fis même remarquer incidemment combien il me serait facile de lui adresser de là, par-dessus la ville, une demidouzaine de boulets, qui enverraient dans la rivière sa tour, avec la demi-douzaine de vieux pétards en batterie sur sa plate-forme. Cette observation, d'une justesse incontestable, ne parut cependant lui faire aucun plaisir, mais elle me servit de transition pour venir aux affaires sérieuses. Je lui expliquai, sans y mettre plus de ménagements que de raison, que le commandant avait reçu sur son compte, à propos de son attitude relativement aux missionnaires, les rapports les plus fâcheux; que j'étais envoyé pour faire une enquête à ce sujet et veiller à ce qu'il marchât droit, et que, s'il ne me donnait pas toute satisfaction, je me ferais un véritable plaisir de le ramener à Son Altesse, qui ne pourrait guère se dispenser de le faire asseoir sur un des paratonnerres de la grosse tour de Zanzibar. Je le regardais pendant que Ma hé fa lui traduisait cette* petite allocution : il était littéralement vert de rage. C'est une vieille canaille! mais, au fond, comme ces gens-là doivent nous exécrer !
Il allait commencer un beau discours pour protester de la pureté de ses intentions; mais j'y coupai court et pris congé de lui, en lui promettant le plaisir de me revoir de temps en temps. Puis, toujours suivi de Mahéfa, je redescendis le petit sentier très raide qui conduit à la tour. Sans entrer dans la ville, je repris le chemin que nous avions suivi le matin, et une demiheure après j'étais assis avec le Père Robilier sous la varangue de la mission, lui rendant compte de mon
entrevue. Il dit que j'ai peut-être eu tort de parler aussi sec. Mais je crois qu'avec un gaillard tel que le seigneur Abou-Bekr, il vaut mieux se mctlrc tout de suite sur un bon pied.
Après le déjeuner, nous sommes revenus nous asseoir sous la varangue. La température, bien qu'on fût en plein midi, y était vraiment très supportable. De loin, nous voyions la ville dont les maisons blanches brillaient au soleil, se détachant sur le bleu intense de la mer. Les Malgaches avaient disparu; mais comme ils sont tous revenus au coup de sifflet pour les appels, je ne me suis pas occupé de savoir ce qu'ils étaient devenus. A quelques pas de la maison, sous l'ombre d'uu gros tamarinier, les matelots s'étaient installés pour jouer au loto. C'était le grand Le Turdu qui appelait les numéros :
— 22 ! les deux cocottes !
— 17! la potence et le maître commis qui met le pouce dans le boujaron du pauvre Mathurin !
En entendant les exclamations que poussaient les autres et les bruyantes discussions en breton qu'occasionnaient les coups douteux, le Père Robilier, Breton lui-même, souriait doucement. Sa belle ligure blanche et pensive se détendait. Je le fis bien rire en lui racontant une histoire que m'a contée l'autre jour notre aumônier. D'ordinaire, la grande majorité des hommes faisait ses pâques. Mais il y avait encore un certain nombre d'abstentions. Aux dernières pâques, il n'y en eut pour ainsi dire pas. L'abbé était tout enchanté de ce résultat et en était un peu étonné, lorsque quelques mots échappés à l'un de ses pénitents lui en donnèrent l'explication. La campagne a déjà duré trois ans et demi. Nous allons revenir en France d'ici sept ou
petite émiuence, on distinguait très bien, entre les arbres, les maisons de la mission et le mât au haut duquel flottait le pavillon français. Je lui fis même remarquer incidemment combien il me serait facile de lui adresser de là, par-dessus la ville, une demidouzaine de boulets, qui enverraient dans la rivière sa tour, avec la demi-douzaine de vieux pétards en batterie sur sa plate-forme. Cette observation, d'une justesse incontestable, ne parut cependant lui faire aucun plaisir, mais elle me servit de transition pour venir aux affaires sérieuses. Je lui expliquai, sans y mettre plus de ménagements que de raison, que le commandant avait reçu sur son compte, à propos de son attitude relativement aux missionnaires, les rapports les plus fâcheux; que j'étais envoyé pour faire une enquête à ce sujet et veillera ce qu'il marchât droit, et que, s'il ne me donnait pas toute satisfaction, je me ferais un véritable plaisir de le ramener à Son Altesse, qui ne pourrait guère se dispenser de le faire asseoir sur un des paratonnerres de la grosse tour de Zanzibar. Je le regardais pendant que Mahéfalui traduisait cette* petite allocution : il était littéralement vert de rage. C'est une vieille canaille! mais, au fond, comme ces gens-là doivent nous exécrer !
Il allait commencer un beau discours pour protester de la pureté de ses intentions; mais j'y coupai court et pris congé de lui, en lui promettant le plaisir de me revoir de temps en temps. Puis, toujours suivi de Mahéfa, je redescendis le petit sentier très raide qui conduit à la tour. Sans entrer dans la ville, je repris le chemin que nous avions suivi le matin, et une demiheure après j'étais assis avec le Père Robilier sous la varangue de la mission, lui rendant compte de mon
magnifique partie de barres à laquelle ont pris part les plus grands des néophytes. Les autres, avec les filles, sont élevés à part, sous la direction de trois Sœurs dépendant d'un Ordre qui a été fondé, je crois, par une Mme de Villèle, de Bourbon, et qui se recrute exclusivement parmi les mulâtresses. Cela fait un assez drôle d'effet de voir une centaine de nègres vêtus d'un simple langouti et jouant aux barres. Ils ont l'air, du reste, d'y prendre un très grand plaisir. Ce qui rend la chose intéressante, c'est que, dans le nombre, il y a des échantillons d'à peu près toutes les races qui habitent l'Afrique équatoriale. Cela tient à la manière dont le Père Robilier recrute ses néophytes. Il y a énormément de déchet dans les convois d'esclaves que les négriers amènent à la côte. Beaucoup meurent en route; beaucoup d'autres arrivent dans un état tel qu'on ne peut songer à les vendre. D'ordinaire les Arabes se débarrassent de ces derniers en leur cassant la tête d'un coup de pistolet. A beaucoup de ceux-là le Père Robilier sauve la vie, soit en se les faisant donner, soit en les achetant pour quelques dollars, ou plutôt pour quelques mètres d'étoffe. Ils lui ont fourni des modèles pour une collection d'aquarelles qui constituent un album très intéressant pour l'ethnographie de l'Afrique. A partir de quatorze ou quinze ans, les têtes deviennent hideuses. Mais les corps sont souvent superbes. L'homme nu est vraiment un bel animal. On finit par s'intéresser aux mouvements de ces muscles bien saillants qui jouent librement sous une peau brillante.
A six heures, au moment où le soleil allait se coucher, ces ébats ont été interrompus par des Perrières, dont l'arrivée a produit une vive impression. Il y avait de quoi! car il était encore monté sur son âne,
fumant Anaslasie, et s'appuyant avec grâce sur ses deux mulâtresses qui marchaient fièrement, faisant sonner les bracelets de leurs jambes, entre deux rangs de néophytes ébahis et respectueux. L'une avait sur la tête une grande corbeille contenant une pyramide de fruits; l'autre était chargée d'un grand panier qui avait par moments des soubresauts extraordinaires. Mahéfa marchait modestement derrière, portant le fusil et une vingtaine d'oiseaux d'eau de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, attachés par les pattes et qui témoignaient d'une chasse heureuse.
Le cortège s'arrêta devant la porte de la maison. En présence de son supérieur, le factionnaire, non moins ébahi que les néophytes, rectifia immédiatement sa position. La vue de ces deux grandes filles exhibant un costume passablement sommaire d'un air effronté* fît faire un peu la grimace au Père Robilier. Mais le bon des Perrières n'eut pas l'air de s'en apercevoir.
— Père Robilier! s'écria-t-il de sa voix tonitruante, en arrêtant son âne, je suis bien votre serviteur! Comment cela va-t-il depuis ce matin? Et vous, Frère Grésigny? Bien! Allons, tant mieux! Moi aussi! Quel joli pays que ce pays-ci! Regardez d'abord tout ce que j'ai tué le long de l'arroyo : vingt-deux pièces! Nous allons envoyer les canards à l'équipage, et avec les sarcelles je vous ferai demain matin un petit salmis dont vous me direz des nouvelles. Et puis, voyez les beaux fruits! C'est mon ami Ahmed-ibn-Samate qui me les a donnés. Ses mangues sont parfaites : j'en ai mangé toute la journée. Mais ce n'est pas tout, continua-t-il, il y a une surprise. Toi, ma petite chatte, donne-moi ton panier.
Il ouvrit avec précaution le panier mystérieux que portait une des mulâtresses, et il en sortit un petit caïman long de 50 ou 60 centimètres, qu'il mit sur le pavé de la varangue, en le tenant au moyen d'une ficelle attachée autour de son ventre, au-dessus de ses pattes de derrière. Il ouvrait déjà une gueule énorme, munie d'une rangée de dents . pointues comme des aiguilles.
— La jolie petite béte! n'est-ce pas? fit-il en lui donnant des petites secousses avec sa ficelle pour la faire bien voir. On l'a attrapée devant moi dans la vase. Il paraît que c'est plein d'intelligence, ces bêtes-là! Les anciens Égyptiens, qui étaient des gens très sages, les adoraient; je compte l'emmener à bord. Cela fera plaisir au lieutenant, ajouta-t-il en me regardant.
Il était au plus mal avec le lieutenant, qui avait l'horreur des bêtes, tandis que lui, des Perrières, avait déjà à bord un cabri et un singe. Le cabri donnait des coups de corne à tout le monde, et le singe, un dimanche, pendant la messe, était entré dans la galerie du commandant, lui avait pris son chapeau et l'avait emporté sur le grand étai.
— Nous l'appellerons Barnabe. Cela sera un souvenir de la mission! continua-t-il d'un air aimable, en se tournant vers le Père Robilier. Eh là!
Le caïman s'était lancé sur ses jambes. Mais d'un coup de poignet il l'enleva en l'air, le gardant pendu la tête en bas. Les quatre pattes et la queue gigotaient, et la gueule s'ouvrait plus grande que jamais.
— Il n'est pas encore bien apprivoisé. Cela viendra. Tiens, Mahéfa! prends-le ei va amarrer sa ficelle à un pilier de la maison. Nous nous occuperons de son
éducation demain. Maintenant j'espère qu'on va bientôt dîner, j'ai une faim de loup. Ah! j'y pense. Il faut congédier ces jeunes bayadères! Elles sont gentilles, n'est-ce pas, Père Robilier? Ahmed-ibn-Samate m'en offre six comme cela pour avoir mon fusil. Malheureusement le lieutenant ne les laisserait pas venir à bord de la frégate. Eh bien ! mes petites chattes, voilà une piastre pour vous. Vous allez emmener votre bourrique. Faites bien mes compliments à votre maître, et dites-lui que nous irons le voir au premier jour. Et maintenant, dérapez !
Il avait bien raison de dire, ce matin, qu'on n'a pas besoin d'interprète pour se faire comprendre. Les deux bayadères, comme il les appelait, paraissaient comprendre très bien tout ce qu'il leur disait. Elles partirent enchantées, emmenant leur âne qui les suivait allègrement, ravi probablement d'être débarrassé du monument qu'il avait porté toute lajournée. A table, des Perrières nous raconta ses aventures. Cet Ahmedibn-Samate paraît être une connaissance à cultiver. Il a une très belle maison, et sa propriété n'est séparée que parl'arroyo de celle de la mission. Cependant le Père Robilier le connaît à peine. Quelle singulière chose que de vivre dans un pays sans connaître ses voisins !
Des Perrières a tué un gros caïman. Il dit qu'on l'a mené dans un marais rempli de roseaux où l'on pourrait faire une vraie battue aux caïmans. Il faudra que nous tâchions d'organiser cela. C'est là qu'on a attrapé Barnabe. Mais, du reste, en fait de gibier, nous n'aurons que l'embarras du choix, car le Père Robilier dit qu'à cinq ou six milles d'ici, en remontant la rivière, nous trouverons des quantité* d'hippopotames. Malheureusement, il n'y aura probablement pas assez
d'eau pour la chaloupe. Mais la mission a une vieille baleinière dont on ne se sert plus, parce qu'elle fait de l'eau comme un panier. Il faudra que demain nous la retirions de la vase. Nous trouverons toujours bien moyen de la réparer si elle n'est pas trop pourrie.
En attendant, je tiens à ce que tout se passe, autant que possible, comme à bord. C'est la seule manière de tenir les hommes. Aussi, après le dîner, nous avons eu le branle-bas. Le Père Robilier a dit la prière. Nous avons même inauguré le registre de punitions. Le fusilier Kertoulic a perdu le ruban de son bonnet et ne peut donner, à ce sujet, que des explications très vagues. Aussi, sur le rapport du quartier-maître Le Dantec, faisant fonction de capitaine d'armes, je lui octroie une heure de peloton.
Lundi. — Ce matin, en mettant le nez à la fenêtre, au moment où le soleil paraissait à l'horizon, j'ai trouvé tout mon monde absorbé par l'astiquage des fusils, du canon et de la chaloupe. Des Perrières, vêtu d'une jaquette de soie indienne et d'une mauresque à grands ramages, était déjà sous la varangue, très occupé de Barnabe, dont l'éducation le préoccupe au plus haut point. Tout est à faire, car cet intéressant animal persiste, dès qu'il voit quelqu'un s'approcher du piquet auquel il est attaché par une ficelle, à ouvrir une gueule large comme un four et à conserver cette attitude menaçante tant qu'on reste à portée. Si cette vilaine bête m'appartenait, je la tuerais tout de suite, ou tout au moins je commencerais par lui donner une correction dont elle se souviendrait longtemps. Des Perrières veut essayer des moyens moraux. Il a trouvé une vieille caisse de fer-blanc dont il compte faire la demeure
de son animal. Au fond, il y aura un petit rocher entouré d'eau, sur lequel il pourra venir faire la sieste en digérant les grenouilles qu'on lui donnera à profusion. Des Perrières affirme qu'il a vu, dans l'Inde, à Kurrachee, des caïmans qui, grâce à ce régime, sont devenus doux comme des agneaux : ce qui tendrait à prouver que l'animal le plus malfaisant, pris par la douceur, est susceptible d'une amélioration extraordinaire. C'est la thèse des philanthropes, en ce qui concerne la race noire. Espérons qu'elle est vraie, et que si l'on se décide à l'appliquer aux nègres et aux caïmans, il viendra un temps où l'on pourra visiter les royaumes des monarques africains et tomber dans les rivières de leurs États sans courir le risque d'être mangé.
Laissant mon chef s'absorber dans les préparatifs de cette intéressante expérience, je suis allé faire un tour dans la ville de Boéni. Cette fois-ci, j'ai suivi le sentier qui longe la rivière. Il m'a amené sur le port, dont l'animation m'a paru se ressentir déjà de notre présence, car quatre ou cinq des boutres qui étaient au mouillage avant-hier, quand nous sommes arrivés, sont partis. Ce sont sans doute ceux dont les capitaines avaient des raisons pour ne pas se soucier d'une visite. Ceux qui restent sont pour la plupart échoués à la plage : on est en train de réparer leur carène ou de reprendre leur gréement. C'est probablement pour cela qu'ils n'ont pas fait comme les autres. Il est certain que ces malheureux Arabes ne doivent pas savoir où donner de la tête. Les nations européennes ont décidé, dans leur sagesse, de supprimer la traite. Nous sommes ici pour faire exécuter cette décision. Mais il faut bien remarquer qu'il y a deux espèces de traite. La première, qui se fait par des navires européens, à
de son animal. Au fond, il y aura un petit rocher entouré d'eau, sur lequel il pourra venir faire la sieste en digérant les grenouilles qu'on lui donnera à profusion. Des Perrières affirme qu'il a vu, dans l'Inde, à Kurrachee, des caïmans qui, grâce à ce régime, sont devenus doux comme des agneaux : ce qui tendrait à prouver que l'animal le plus malfaisant, pris par la douceur, est susceptible d'une amélioration extraordinaire. C'est la thèse des philanthropes, en ce qui concerne la race noire. Espérons qu'elle est vraie, et que si l'on se décide à l'appliquer aux nègres et aux caïmans, il viendra un temps où Ton pourra visiter les royaumes des monarques africains et tomber dans les rivières de leurs Etats sans courir le risque d'être mangé.
Laissant mon chef s'absorber dans les préparatifs de cette intéressante expérience, je suis allé faire un tour dans la ville de Boéni. Cette fois-ci, j'ai suivi le sentier qui longe la rivière. Il m'a amené sur le port, dont l'animation m'a paru se ressentir déjà de notre présence, car quatre ou cinq des boutres qui étaient au mouillage avant-hier, quand nous sommes arrivés, sont partis. Ce sont sans doute ceux dont les capitaines avaient des raisons pour ne pas se soucier d'une visite. Ceux qui restent sont pour la plupart échoués à la plage : on est en train de réparer leur carène ou de reprendre leur gréement. C'est probablement pour cela qu'ils n'ont pas fait comme les autres. Il est certain que ces malheureux Arabes ne doivent pas savoir où donner de la tête. Les nations européennes ont décidé, dans leur sagesse, de supprimer la traite. Nous sommes ici pour faire exécuter cette décision. Mais il faut bien remarquer qu'il y a deux espèces de traite. La première, qui se fait par des navires européens, a
pour but d'approvisionner le Brésil et Cuba de noirs amenés de l'intérieur en grandes bandes par les chasseurs d'esclaves de profession. Que nous intervenions pour supprimer celle-là, je le comprends jusqu'à un certain point. Mais il y en a une autre que nous atteignons en même temps : c'est la traite locale, celle qui a pour but de transporter d'un point à un autre des esclaves domestiques, et qui se fait sous pavillon arabe. Or il faut remarquer que tous les Arabes de la côte, aussi bien que ceux qui sont établis à Madagascar et à Anjouan, ont une origine commune. Entre eux les rapports sont constants. La société arabe, comme d'ailleurs toutes les anciennes sociétés, est ainsi constituée que l'esclavage est la seule forme de travail connue. Les matelots qui servent sur les boutres, comme les domestiques d'intérieur et les ouvriers agricoles, sont tous esclaves. J'ajoute que ces esclaves sont généralement fort bien traités et très contents de leur sort. D'ailleurs, quand ils ont à se plaindre de leur maître, il leur est assez facile d'en changer. La loi musulmane leur en donne plusieurs moyens. Entre eux et les esclaves de traite proprement dits il n'y a aucune assimilation possible. Cependant nous ne faisons aucune différence. Pour nous, tout navire qui transporte des esclaves est un négrier; nous avons le droit de le saisir. Le capitaine est envoyé au bagne, le navire est confisqué et détruit. Quant aux noirs, ils sont vendus comme engagés volontaires à Maurice, du moins quand ce sont les croiseurs anglais qui les prennent. Et ce n'est pas la bonne volonté qui manque aux Anglais, car ils ne pensent qu'aux parts de prise. Ils capturent tout ce qu'ils trouvent. C'est comme cela que certains capitaines, comme M. W. de la G...... en
pour but d'approvisionner le Brésil et Cuba de noirs amenés de l'intérieur en grandes bandes par les chasseurs d'esclaves de profession. Que nous intervenions pour supprimer celle-là, je le comprends jusqu'à un certain point. Mais il y en a une autre que nous atteignons en même temps : c'est la traite locale, celle qui a pour but de transporter d'un point à un autre des esclaves domestiques, et qui se fait sous pavillon arabe. Or il faut remarquer que tous les Arabes de la côte, aussi bien que ceux qui sont établis à Madagascar et à Anjouan, ont une origine commune. Entre eux les rapports sont constants. La société arabe, comme d'ailleurs toutes les anciennes sociétés, est ainsi constituée que l'esclavage est la seule forme de travail connue. Les matelots qui servent sur les boutres, comme les domestiques d'intérieur et les ouvriers agricoles, sont tous esclaves. J'ajoute que ces esclaves sont généralement fort bien traités et très contents de leur sort. D'ailleurs, quand ils ont à se plaindre de leur maître, il leur est assez facile d'en changer. La loi musulmane leur en donne plusieurs moyens. Entre eux et les esclaves de traite proprement dits il n'y a aucune assimilation possible. Cependant nous ne faisons aucune différence. Pour nous, tout navire qui transporte des esclaves est un négrier; nous avons le droit de le saisir. Le capitaine est envoyé au bagne, le navire est confisqué et détruit. Quant aux noirs, ils sont vendus comme engagés volontaires à Maurice, du moins quand ce sont les croiseurs anglais qui les prennent. Et ce n'est pas la bonne volonté qui manque aux Anglais, car ils ne pensent qu'aux parts de prise. Ils capturent tout ce qu'ils trouvent. C'est comme cela que certains capitaines, comme M. W. de la G...... en
sont arrivés à se faire quarante mille francs de parts de prise en une seule année.
Nous sommes infiniment moins âpres à la curée. Mous prenons les négriers européens quand nous en rencontrons, et encore il faut être très prudent, car les cours de prises en France sont assez sévères. Mais pour qu'un boutre arabe se fasse prendre par nous, il faut vraiment qu'il y mette beaucoup de bonne volonté. C'est pour cela qu'ils demandent tous à naviguer sous pavillon français.
Parmi ceux qui se trouvent dans le port ce matin, il y en a huit ou dix qui sont dans ce cas. Quand leurs capitaines m'ont vu sur la plage, ils sont tous arrivés près de moi l'un après l'autre, m'apportant leurs papiers. L'un d'eux, un beau vieil Arabe de Mayotte, parlait assez bien le français. Il m'a servi d'interprète.
Je les ai accueillis de mon mieux, leur expliquant que je ne suis pas du tout venu ici pour les tracasser; que je n'ai affaire qu'aux négriers européens et aux grands marchands d'esclaves qui leur fournissent des noirs. J'ai mes raisons pour bien établir la distinction. Si nos affaires se gâtent avec Abou-Bekr et les négriers, je ne veux pas que ces gens-ci et les Arabes sédentaires de la ville prennent parti contre nous. Je ne veux pas surtout les indisposer contre les Pères.
Ils m'ont paru assez bien comprendre la distinction, car nous sommes devenus très bons amis, et, de leur propre mouvement, sans que je leur en fisse la demande, ils m'ont proposé de visiter leurs boutres. Je suis allé à bord de deux des plus gros, où j'ai été très bien reçu. De bien singuliers navires que ces boutres I Un château d'arrière à deux ou trois étages, qui rappelle les poupes sculptées de l'ancienne marine,
et puis un avant très pointu et si bas qu'il est presque à fleur d'eau. Comme mâture, un gros mât très incliné sur l'avant et supportant une immense voile latine. Mais ce qu'il y a de plus curieux dans leur construction, c'est que, du moins pour le bordé, il n'y entre pour ainsi dire ni clous ni chevilles. Les virures ne sont pas clouées; elles, sont cousues ensemble, et ce travail est si bien fait que tous ceux que j'ai vus m'ont semblé très étanches.
C'est bien probablement dans des bateaux tout à fait pareils à ceux-ci que la reine de Saba et sa suite ont passé la mer Rouge pour venir apporter des cadeaux à Salomon et lui poser les devinettes dont la solution donna à cette princesse une si haute opinion de la sagesse de son hôte. Elle a dû être, du reste, bien mal pendant la traversée, pour peu qu'il y ait eu du gros temps. Ces navires-là tiennent assez bien la mer, mais on y est rien moins que confortablement.
Il y en a, dans le nombre, qui ont deux cents et même deux cent cinquante tonneaux de jauge. Chaque année, encore maintenant, quinze ou vingt des plus gros vont de Zanzibar à Bombay. Ils partent avec une mousson et reviennent avec l'autre, de façon à toujours naviguer grand largue. Il faut que ces capitaines arabes soient bien bons marins pour s'aventurer à faire d'aussi longues traversées! Il n'y en a pas un qui sache observer; beaucoup même ne se servent pas de compas. Ils se laissent guider par la direction du vent, et puis, quand ils voient la côte devant eux, ils envoient une embarcation à terre pour savoir où ils sont. C'est bien sûr comme cela que naviguaient les anciens; seulement, comme, dans la Méditerranée, les vents ne sont rien moins que réguliers, dès qu'ils
avaient perdu la terre de vue, il devait leur arriver constamment de tourner le dos à l'endroit où ils. voulaient aller. On faisait des navigations invraisemblables. Ainsi Homère raconte -que, pour aller de Troie à Ithaque, Ulysse a trouvé moyen de passer par le détroit de Messine et de perdre deux ou trois navires en route. Il n'a pas l'air de trouver cela extraordinaire du tout. Cependant, il est à remarquer que, lorsqu'il veut le faire revenir dans sa patrie, pour mettre fin au long veuvage de la pauvre Pénélope et aux coupables manœuvres de ses prétendants, il fait intervenir le père de la princesse Mausicaa, qui met bien un de ses navires à sa disposition, mais a soin de ne pas lui en donner le commandement.
Après avoir pris congé, dans les meilleurs termes, des capitaines arabes, je me mets à flâner dans la ville, qui est assez curieuse. Les rues sont très étroites et fort tortueuses, mais elles ne sont pas très sales. De hautes maisons sans fenêtres les bordent de chaque côté, fermées par de lourdes portes en bois rouge ou noir, fouillées de très intéressantes sculptures représentant des feuillages et des arabesques. De temps en temps, je débouche sur une petite place de forme irrégulière, où pousse généralement un gros tamarinier. Je ne vois que très peu de monde dans les rues. Ceux que je rencontre n'ont pas l'air de s'occuper de moi. Cependant, en arrivant à un carrefour, je reçois tout à coup dans les jambes un bâton. Celui qui me l'a lancé est un ravissant petit Arabe de dix à douze ans, vêtu d'une longue robe blanche en toile, ouverte sur la poitrine, et d'une calotte rouge perchée sur sa petite tête rasée. Il était avec un vieil Arabe à barbe blanche, très bien mis, qui devait être son père ou
son grand-père. Aussitôt son coup fait, il a pris ses jambes à son col et s'est mis à se sauver aussi vite qu'il pouvait. Je l'ai rattrapé en trois bonds et j'ai commencé à lui tirer les oreilles. Mais ce petit gredin était si joli, pleurant à chaudes larmes et criant d'une voix lamentable : Salam sap! Salam sapl que je n'ai pas tiré bien fort. Son père paraissait, lui aussi, mortellement effrayé ; j'ai cru un moment qu'il allait se mettre à genoux devant moi.
Un instant après, je débouche dans le bazar. C'est une place plus grande que les autres, au milieu de laquelle, accroupies sur leurs talons, se tiennent des femmes noires qui vendent quelques fruits et légumes. Dans les murs des maisons qui bordent cette place, creusées comme des placards, il y a une foule d'échoppes, qu'on ferme le soir au moyen d'un gros volet qui, pendant la journée, sert d'auvent. Malgré l'heure matinale, les marchands sont déjà assis à leur poste, sur leurs comptoirs, causant à tue-tête avec leurs voisins ou avec les rares acheteurs qui apparaissent. On vend de tout dans ces boutiques. Il y a des tailleurs travaillant de jolis draps persans de couleurs tendres, qui servent à faire les cafetans des Arabes riches; des bijoutiers, penchés sur une enclume minuscule, cisèlent de gros anneaux, pour les bras ou pour les jambes, de jolis ornements d'un dessin très pur. Il y a des épiceries, où l'on vend du thé et du café, dont on paraît faire une assez grande consommation. On y vend aussi du sucre cristallisé qui vient de Bourbon. Les musulmans ne veulent jamais se servir de sucre en pains, rendu impur par le raffinage! Je vois également des produits du pays : beaucoup d'ivoire, notamment deux défenses splendides, qui
avaient bien au moins sept pieds de long et pesaient chacune une centaine de livres. Celles des éléphants indiens sont bien plus petites. Quel dommage de tuer de si belles bêtes uniquement pour quelques livres d'ivoire, au lieu de les dresser, comme on le fait aux Indes ! On prétend que ceux d'Afrique ne sont pas dressables; mais cela ne doit pas être vrai, car je me souviens d'avoir vu à Rome une médaille qui représente un éléphant de guerre, et c'était un éléphant africain : on le voyait bien à ses oreilles. D'ailleurs, comment admettre que les éléphants des Carthaginois vinssent d'Asie? Si, au lieu de massacrer tous ceux qui restent, on s'occupait à les dresser, on aurait plus fait pour la suppression de la traite qu'en nous envoyant ici, car, on ne saurait trop le répéter, la question de la traite n'est rien qu'une question de transports. Le transport des marchandises à dos d'hommes est le seul possible jusqu'à présent, puisque le tsé-tsé tue toutes les bêtes de somme qu'on pourrait employer. Les Arabes qui font le commerce de l'intérieur y achètent des noirs bien moins dans l'espoir assez incertain de les revendre à la côte, que pour y porter leurs marchandises. Une fois à la côte, ils les vendent, s'ils en trouvent l'occasion. Mais s'ils pouvaient se servir d'éléphants ou de tout autre moyen de transport, je crois qu'ils renonceraient bien vite à la traite, qui, maintenant surtout, ne doit leur donner que des bénéfices assez aléatoires.
Presque tous, pour ne pas dire tous ces marchands, que- j'ai vus ce matin, sont des Banians. Ce sont les Juifs de ce pays-ci. Us arrivent de l'Inde, généralement sans un sol. Mais ils sont si actifs, si intelligents, ils savent si bien s'entr'aider qu'ils finissent toujours par
se tirer d'affaire. Les Arabes exploitent les nègres. Eux exploitent les Arabes. Tous les capitaux sont entre leurs mains. Il y en a de très riches. Ce sont eux, notamment, qui commanditent toujours les expéditions organisées par les Arabes pour la chasse aux esclaves dans l'intérieur. Les Arabes y laissent souvent leur peau, mais les Banians trouvent toujours moyen d'y gagner de l'argent. Physiquement, la race est belle. Les cheveux, très noirs, sont rasés de près. L'œil, très noir aussi, est largement fendu. Le nez est recourbé et la peau jaune, couleur de café au lait foncé. Quand ils circulent en ville, ils portent une sorte de jupon en toile blanche allant jusques aux pieds, une jaquette de forme presque européenne et un petit bonnet d'étoffe brodée d'or généralement. Mais, dans l'intérieur, ils se mettent à l'aise et ne gardent habituellement que le jupon et la calotte, étalant, dès qu'ils ne sont plus tout jeunes, car ils deviennent gras de fort bonne heure, des appas qui feraient envie à une Cauchoise.
Ces Banians croient fermement à la métempsycose. Quand on s'est bien conduit en ce monde, Bouddha vous fournit un corps soit d'homme, soit d'animal, où vous jouissez d'une félicité supérieure; dans le cas contraire, on redescend de cinq ou six étages. Mais il y a un moyen infaillible de s'assurer contre cette fâcheuse éventualité : il suffit d'asperger sa maison de temps en temps avec de l'urine de bœuf et de se servir de la bouse du même animal, mélangée avec deux ou trois autres ingrédients, pour se faire, tous les matins, sur le front, entre les deux yeux, un signe qui indique votre caste, et enfin et surtout, au moment où l'on va mourir, de faire venir un bœuf à côté de son lit et de se cramponner à sa queue. Si l'on suit bien ces près-
criptions, on peut faire à peu près tout ce qu'on veut, et cependant être sur d'une transmigration très avantageuse. On conçoit que cette religion, si, sous certains rapports, elle est désagréable pour les Banians, est, en revanche, très agréable pour les bœufs. On ne les mange jamais, on les comble d'égards, et tout ce qu'on leur demande, c'est de s'abandonner à toutes les incongruités possibles. Je crois d'ailleurs, sans en être bien sûr, que tous les bœufs ne jouissent pas de ces privilèges. Il faut qu'ils appartiennent à une race spéciale qui vient de l'Inde, une très jolie race, grosse comme celle de Jersey, blanche, avec une petite bosse sur la nuque. Partout où il y a des Banians, on erv trouve. J'en ai vu deux ou trois, ce matin, qui se promenaient dans le bazar, en pleine liberté, allant de boutique en boutique, où tout le monde les caresse et leur donne des friandises.
J'ai aussi été témoin d'une petite scène de mœurs qui m'a beaucoup amusé. J'étais arrêté devant une boutique où un bijoutier achevait de forger un grand anneau de pied d'une forme curieuse, que je voulais marchander. Une femme arabe est arrivée, qui est entrée tout de suite dans la boutique. Elle était voilée et enveloppée dans une grande draperie bleue ; mais, à ses bras nus et tatoués de petits bracelets bleus, ou voyait qu'elle était jeune, et elle devait être riche, car elle avait aux jambes de très beaux bracelets d'or. Elle s'assit sur le comptoir, laissant tomber ses sandales en maroquin et montrant de très jolis pieds, aux doigts desquels elle avait deux ou trois bagues ornées de grosses turquoises. On trouve souvent ici, dans les bazars, de très belles turquoises. Elles viennent d'Arabie.
Elle conduisait par la main une ravissante petite fille de sept à huit ans, vêtue d'une simple petite chemise blanche, et qu'elle fit asseoir sur son genou. Le marchand, un gros vieux Banian, sur un mot qu'elle lui dit, allongea le bras, retira d'un casier au-dessus de sa tête une petite boîte et en étala le contenu sur le comptoir. C'étaient de grands anneaux d'or ayant au moins quatre centimètres de diamètre, formés d'un fil très mince soutenant une petite turquoise en forme de chaton. La mère les montrait à sa fille, lui disant de choisir. Aux gestes, je finis par comprendre très bien ce qui se disait. Il s'agissait d'un anneau de nez. La petite fille mourait d'envie d'en avoir un : mais elle avait horriblement peur de l'opération, que le vieux Banian devait faire séance tenante.
Enfin, après bien des paroles, aprèsqu'on lui eut bien fait admirer le bel anneau dont elle avait tant envie, la pauvre petite parut se résigner. Ses yeux étaient pleins de larmes, mais elle tendit courageusement son petit museau au vieux Banian, qui, à l'aide d'un poinçon très pointu, lui fit d'ailleurs l'opération avec une dextérité remarquable. Elle eut à peine le temps de pousser un petit cri, que le bel anneau se balançait déjà au bout de son nez, où l'on voyait poindre une gouttelette de sang. Le vieux Banian, les mains en l'air, le nez chaussé de ses énormes besicles à verres ronds, regardait son œuvre d'un air ravi. La mère, de son côté, semblait tout heureuse; sa fille était manifestement au comble de la joie, et moi, je me souvenais de la réflexion échappée à un caniche philosophe au moment où on lui coupait la queue, et recueillie par je ne sais quel moraliste : Il faut souffrir pour être beau!
Les voisins du bijoutier sont moins heureux que lui :
la plupart n'ont pas encore de clients. Ils charment leurs loisirs en vaquant à leur toilette avec cet aimable abandon qui préside, en Orient, à ce genre d'exercice. Il y en a qui se lavent les dents en se servant d'une sorte de racine blanche dont l'extrémité, très fibreuse, paraît remplacer très bien les brosses que nous employons à cet usage. D'autres, sans quitter leur comptoir, se confient aux soins d'un barbier de leur nation qui court de boutique en boutique et les accommode en un tour de main, leur rasant non seulement la tête et la figure, moins les favoris et les moustaches, mais encore leur épilant la poitrine et les bras.
Pendant que je m'amuse à regarder tout cela, je suis abordé par un des capitaines des Comores que j'ai vus ce matin. Il s'appelle Suleyman. C'est celui qui parle français. Je crois qu'il n'est pas fâché de se montrer avec moi. Il me propose de me mener au marché aux esclaves, qui se tient tout près du bazar, sur une petite place adossée à la mosquée et qu'ombragent quatre ou cinq gros tamariniers. Il n'y a que soixante ou quatrevingts sujets, presque tous des négrillons et des jeunes filles; je ne crois pas avoir vu un adulte. Chaque marchand se tient debout, appuyé sur son bâton et attendant les amateurs, pendant que les sept ou huit filles ou négrillons qu'il a à vendre sont accroupis sur des nattes, bavardant ensemble de l'air le plus gai du monde. D'ailleurs, dès qu'on me voit, cette gaieté disparaît bien vite. Les marchands me regardent d'un air peu aimable; quant aux négrillons, je ne puis m'arrêter auprès de l'un d'eux sans qu'il ne se mette à pousser des hauts cris et à donner tous les signes d'une terreur profonde. Il paraît qu'ils sont convaincus que
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les Européens ne cherchent à se procurer des nègres que pour les manger.
Suleyman m'explique longuement toutes les finesses du commerce. Les noirs que nous voyons là ne sont pas des noirs de traite, — du moins il n'y en a que cinq ou six, et c'est un hasard. — Aux Européens, on vend des noirs qui \'ennent de l'intérieur, où on les a pris ou volés. De ces noirs-là, les Arabes de la côte ne voudraient pour rien au monde. Ils ne savent rien faire, et ils sont trop difficiles à conserver. Ce qu'ils veulent, ce sont, autantque possible, des noirs nés dans le pays, bien acclimatés et tout à fait résignés à leur sort, qui est, d'ailleurs, parfaitement supportable, car, dans la société musulmane, les esclaves font absolument partie de la famille et ont toute espèce de facilité pour améliorer leur condition. Aussi, eu définitive, ce qui se passe ici est bien plutôt une louée de domestiques qu'un marché d'esclaves proprement dit.
Cependant il y a des exceptions. Quelquefois un négrier vient au marché pour essayer de vendre un ou deux esclaves qui lui restent sur les bras et dont il ne sait plus que faire. Dans les grands magasins, cela s'appelle liquider un solde! Il y en avait ce matin un qui était dans ce cas. Son solde se composait de deux filles de seize à dix-sept ans et d'un négrillon de sept ans. C'est tout ce qui lui reste, a-t-il dit, d'un convoi formé dans l'intérieur, bien loin, sur les côtes des Grands Lacs. Que sont devenus les autres? Il ne s'explique pas sur ce point délicat. Du reste, il fait valoir de son mieux sa marchandise. Il fait lever les deux filles l'une après l'autre, les fait marcher,' courir, sauter, et s'extasie sur leurs performances, prenant Mahomet à témoin que jamais négresses aussi bien
douées sous tous les rapports n'ont été vues sur le marché de Boéni. Il est certain que ce sont d'assez belles filles. Leur figure n'est pas trop laide, et elles sont remarquablement bien faites. On peut facilement s'en rendre compte, car leur costume est des plus sommaires. Il se compose d'une ficelle passée autour de la taille, qui supporte par devant un petit carré d'étoffe grand comme un mouchoir de poupée. Ce qu'il y a de très curieux, c'est que l'extrémité des seins est creusée au lieu d'être pointue. Suleyman m'explique que cette mutilation est en usage dans deux ou trois tribus seulement. Mais, dans ces tribus-là, il n'y a pas une fille qui veuille consentira garder ses seins comme le bon Dieu les a faits. Toujours l'histoire du caniche ! Il faut souffrir pour être beau.
Mais ce qui est effroyable, c'est le négrillon qui complète le lot. Une tête pointue recouverte d'une toison de laine très courte qui ne pousse que par plaques : le globe de l'œil jaune, le nez tellement épaté qu'il n'est guère indiqué que par deux trous, une grande bouche bordée de grosses lèvres très proéminentes et qui laissent voir des dents taillées en pointe comme celles d'un caïman; une petite- poitrine chétive, des épaules auxquelles sont attachés des bras très minces et étonnamment longs, un ventre énorme, des jambes si maigres que les genoux sont bien plus gros que les cuisses, et qui s'emmanchent sur des pieds tout plats, dont le talon se prolonge tellement par derrière que la cheville semble être au milieu. On m'explique que cet aimable spécimen de la race africaine apparient à une tribu d'anthropophages très féroces. Sur cette côte-ci, on en voit très rarement des échantillons, car ils habitent de l'autre côté des Grands
Lacs. — Combien de mois celui-ci a-t-il mis à faire le voyage? En tout cas, cette excursion n'a pas dû se faire dans des conditions bien agréables. Le pauvre petit malheureux, malgré son air abruti et sournois, me fait une pitié profonde. Ses omoplates ont l'air de vouloir traverser sa peau, qui est grise et terreuse au lieu d'être noire et luisante comme celle de tous ceux qui l'entourent. Son dos et ses jambes sont zébrés de longs sillons couverts de mouches où la chair est au vif. J'ai l'idée de Tacheter pour en faire cadeau au Père Robilier . Il manque à sa collection. Parmi ses néophytes, il y en a de bien laids, mais pas un n'est comparable, sous ce rapport, à celui-ci. Le marchand demande 30 dollars de chacune des demoiselles, et 5 du négrillon; il me le laisse d'ailleurs pour 3 avec un empressement tel que je regrette de ne pas lui en avoir offert 2 seulement. Mais quand je veux prendre livraison de mon acquisition, je me heurte à une difficulté imprévue. Le gamin a de moi une peur terrible. Il se roule par terre en poussant des cris épouvantables, et refuse absolument de me suivre. Son maître lui attache une ficelle au col, me fait cadeau par-dessus le marché d'une courbache en peau d'hippopotame qui paraît lui avoir rendu de longs et loyaux services , et m'assure qu'en employant judicieusement ces deux instruments, je viendrai très facilement à bout de mon anthropophage. Seulement je ne me vois pas bien circulant dans les rues de Boéni menant en laisse, au bout d'une ficelle, un petit anthropophage. Heureusement Suleyman vient à mon secours. Il avise, flânant dans le marché, un de ses matelots qu'il met à ma disposition. C'est lui qui prend la ficelle : l'anthropophage, tout de suite mis en confiance par sa couleur, le suit sans faire de difficultés, et
accompagné par eux, je rentre à la mission sans nouvel incident. Le Père Robilier a eu l'air enchanté de mon cadeau. Il dit que mon anthropophage est d'une espèce très curieuse qui manquait à sa collection. On va le baptiser, et je serai son parrain. Les matelots auxquels je l'ai confié pour le faire manger, en attendant qu'on le menât chez les Sœurs, lui ont tout de suite donné un nom. Ils l'ont appelé ce Sans croupion » , parce qu'il n'a rien qui fasse contrepoids à son énorme ventre, ce qui l'oblige à se tenir toujours la tête et les épaules très en arrière. Ce nom m'a bien amusé, parce qu'il me rappelait des souvenirs d'enfance. Quand j'étais tout petit, je voyais souvent, chez ma mère, une pauvre vieille femme, la comtesse de P... p. y, dont le mari avait été fusillé par les Bleus pendant la chouannerie. Elle était créole, de Saint- Domingue, et me racontait sur sa jeunesse d'interminables histoires dont le principal héros était un petit noir esclave que ses parents lui avaient donné pour jouer avec elle et qui, lui aussi, s'appelait « Sans croupion » . Quand elle parlait de lui, elle ne manquait jamais de dire incidemment qu'il était bien laid. Il ne pouvait pas l'être davantage que son homonyme.
Pendant mon absence, des Perrières ne s'est pas uniquement consacré à l'éducation de son caïman. lia fait retirer de la vase où elle était enfouie la baleinière dont nous avait parlé le Père Robilier : on l'a lavée à grande eau, transportée sous un petit hangar, et un examen attentif nous a prouvé qu'elle pourrait encore nous rendre de bons services. Elle a seulement besoin d'un fort calfatage. — Malheureusement nous n'avons ni calfat ni outils. — Mais le désir de tirer des hippopotames rend ingénieux, et je suis convaincu que
j'aurais fait, si telle avait été ma destinée, un Robinson Crusoé très passable. J'ai trouvé moyen de transformer en fers à calfat deux vieux ciseaux de menuisier que le Frère Grésigny a trouvés dans un coin. Nous avions du fil de caret dans la chaloupe, qui nous a fourni de l'étoupc, et des Perrières et moi, nous nous sommes mis à l'ouvrage avec la plus belle ardeur.
Le métier de calfat est plus dur qu'il n'en a l'air; il faisait d'ailleurs assez chaud sous le hangar qui nous servait d'atelier, de sorte que, pour être plus à l'aise, nous avions successivement retiré nos jaquettes, puis nos chemises, et que, finalement, nous avions adopté le costume d'intérieur des Banians. Tout à coup le factionnaire qui, à dix pas de nous, se promenait tranquillement à l'ombre, s'est arrêté et a crié : « Qui vive? » et puis aussitôt : « Aux armes! »
Naturellement, j'ai fait un bond.
— Qu'est-ce qui te prend? lui ai-je dit.
— Monsieur! le bois est plein de Turcs ! Je les ai vus au moment où ils débouchaient du sentier. Quand ils m'ont entendu crier : Qui vive? ils se sont défilés tout de suite dans le bois. Us se cachent derrière les arbres! Tenez, regardez ce lascar-là qui est derrière le gros cocotier, à gauche! C'est lui qui marchait en tête : un grand maigre ! Faut-il lui envoyer un coup de fusil?
Les hommes, qui étaient en train de faire la sieste dans leurs cases, arrivaient tous, la carabine à la main, mais dans des tenues en comparaison desquelles la nôtre était convenable. Pendant qu'ils se rangeaient derrière moi, je cherchais à me rendre compte de ce qui se passait. Derrière un gros cocotier, je distinguais effectivement un homme qui se dissimulait. Un peu plus loin, on en voyait d'autres qui faisaient de même.
Le premier agitait sa main d'une façon qui n'avait rien d'inquiétant. Je fis quelques pas en avant. La tête parut alors ; je reconnus tout de suite mon ami Abou- Bekr. Son Excellence venait me rendre ma visite d'hier. Seulement elle avait eu la fâcheuse idée, sans doute pour augmenter son prestige, de se faire accompagner d'une douzaine de ses hommes, et c'était cet appareil guerrier qui avait failli lui valoir un coup de fusil.
Je ne pouvais d'ailleurs pas blâmer mon factionnaire, car, comme il me le fit remarquer, « c'étaient des particuliers qui marquaient bien mal ». Je ne sais pas quel plaisir cela peut faire à ce malheureux sultan de recruter son armée de pareilles canailles; j'aimerais bien mieux avoir des soldats noirs. En les choisissant bien dans certaines tribus et en les dépaysant un peu, on pourrait en faire de très bonnes troupes qui, au moins, seraient acclimatées, tandis que ces Béloutchis sont tous minés par la fièvre. Si encore ils étaient décoratifs! Mais à part leur jemahdar, auquel sa maigreur invraisemblable, son grand nez crochu et ses moustaches en pointe donnent l'air d'un des routiers que dessinait Callot; à part celui-là, les autres n'ont pas du tout la mine truculente que devraient avoir des bachibouzoucks qui se respectent. Ils sont littéralement en guenilles 1 Le sultan ne fait pas des dépenses exagérées pour leur équipement. Il se compose d'un grand fusil arabe et d'un ou deux vieux pistolets qui encombrent leur ceinture. De plus, ils ont tous, pendu à l'épaule, un petit bouclier, grand comme une assielte, en peau d'hippopotame. Je ne comprends pas bien à quoi cela peut leur servir. J'ai acheté l'un de ces ustensiles. Dans une armée ayant le sens commun, le soldat qui me l'a
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vendu serait passible d'un conseil de guerre pour vente d'effets militaires. Ici, cette petite négociation s'est passée sous l'œil bienveillant du jemahdar. Il aura probablement sa part de la piastre qui est sortie de ma poche pour payer cette acquisition.
Dans un autre pays, j'aurais été très confusionné s'il avait fallu recevoir un gouverneur dans la tenue où j'étais : je pourrais dire où nous étions, car trois ou quatre des fusiliers et tous mes Malgaches, surpris par l'alerte au milieu de leur sieste, portaient arme pour faire honneur à Son Excellence dans le costume des héros grecs, moins le casque. Ici, heureusement, les questions d'étiquette sont moins importantes qu'ailleurs. Je me suis donc contenté de m'excuser en quelques mots, j'ai remis ma jaquette, installé Abou- Bekr dans un des fauteuils de la varangue, et nous nous sommes mis à causer par l'intermédiaire de Mahéfa, car malheureusement le Père Robilier était absent.
Comme j'avais dit hier à ce personnage tout ce que j'avais à lui dire de désagréable, la conversation a été des plus cordiales. Je l'ai mis sur le chapitre de ses campagnes. Il m'a raconté qu'il avait passé toute sa jeunesse au service de l'iman deMascate, à guerroyer contre les Wahabites. Il dit qu'il en a massacré des quantités, et qu'il s'est monté tout un harem très bien assorti rien qu'avec les femmes et les filles de ses victimes. J'ai fait semblant de le croire. Cela a eu l'air de lui faire plaisir, et nous sommes bientôt devenus si bons amis qu'il en est venu à me demander une petite consultation. De ses campagnes, il a rapporté des douleurs dans les jambes qui le font beaucoup souffrir. C'est à cause de cela qu'il se faisait hier masser par deux jeunes personnes qu'il a achetées tout exprès pour ce
service. Il me demande de lui donner quelque chose pour le guérir. Hier, en débouchant une bouteille de vermout, nous nous sommes aperçus qu'il était complètement tourné. Je la lui ai donnée, en lui recommandant de s'en faire faire des frictions par ses donzelles, trois fois par jour, à jeun... Cela ne peut toujours pas lui faire de mal.
Il est parti en la serrant sur son cœur et en appelant sur ma tête les bénédictions de Mahomet. Je ne me fais d'ailleurs pas d'illusions sur les sentiments qu'il nourrit à notre égard, sentiments que je comprends, en somme, parfaitement. Quand un négrier européen vient charger ici, M. le gouverneur touche une piastre par tête de noir embarqué. Moyennant cette petite commission, il ne voit rien de ce qui se passe, et ce sont ces commissions, renouvelées sept ou huit fois par an, qui forment le plus clair, sinon Tunique source de son revenu. C'est le Père Robilier qui m'a donné hier ce renseignement, et il le tient de bonne source. Or, il est bien certain que, tant que je serai ici, il ne viendra pas de négrier : je suis donc une cause de ruine pour cet estimable fonctionnaire.
Quand il a été parti, j'ai fait armer la chaloupe et je suis allé avec l'équipage donner un coup de seine sur la plage, en face de la mission, de l'autre côté de la rivière. Nous avons rapporté une masse de poisson. Il y en a eu assez d'abord pour faire une immense bouillabaisse pour les hommes, ensuite pour en distribuer à tous les néophytes. Barnabe lui-même, le caïman de des Perrières, en a eu sa part. Je lui en ai jeté un en travers de la gueule, qu'il tenait grande ouverte selon son aimable habitude. Il l'a refermée tout d'un coup et est resté immobile, la ièie et la queue du
poisson restant en dehors. C'est une bien vilaine bête que ce Barnabe ! Je ne comprends pas le plaisir que cela peut faire à des Perrières de le conserver.
Ce soir, à dîner, mon chef nous a raconté une bien bonne histoire de traite. Il a déjà fait trois ans de station sur cette côte-ci, il y a une quinzaine d'années, quand il était midship, et il y a connu le trop célèbre commandant X..., qui commandait alors un brick à voiles, le Tamerlan. Un beau jour, étant à Mozambique, et jouant avec des officiers portugais, il perdit une assez forte somme, sans avoir, bien entendu, le premier sol pour la payer, car ce que ses innombrables créanciers, ne pouvaient pas saisir de sa solde était toujours mangé bien longtemps d'avance. Le cas était grave. Il se tira d'affaire par un trait de génie. Il avait à bord un certain nombre de matelots noirs, et notamment six Malgaches qui lui servaient de baleiniers et qui étaient superbes. Il leur donna des instructions détaillées, leur promit une bonne gratification et les envoya, pendant la nuit, à terre dans la maison d'un compère, qui leur fit retirer leur uniforme et le lendemain les vendit sur le marché. Ces Malgaches étaient des gaillards solides. Le soir venu, ils démolirent le barra con où on les avait enfermés, coururent reprendre leurs uniformes et puis revinrent à bord dans un canot qu'on leur avait envoyé. Naturellement les Portugais réclamèrent. Mais le commandant X... en avait vu bien d'autres. Il répondit paisiblement qu'il ne savait pas ce qu'on lui voulait. Il avait envoyé des hommes, en permission régulière; ils étaient revenus : que s'était-il passé pendant qu'ils étaient à terre? Il n'en savait rien. Mais s'il' était vrai qu'on se fût permis de les vendre comme esclaves, c'était lui, leur commandant, qui était en
droit de se plaindre. Les Portugais se le tinrent pour dit et restèrent tranquilles. Ils auraient bien voulu s'en prendre au compère, mais ils n'eurent même pas cette consolation, car, sitôt la vente terminée, il avait filé dans l'intérieur du pays avec sa part des bénéfices réalisés. Je ne sais pas si l'histoire est vraie. Elle pourrait bien l'être, car, dans l'ancienne marine, il y avait quelques personnages bien extraordinaires qui avaient presque tous commencé par être peu ou prou pirates dans la mer des Indes du temps des guerres contre les Anglais et avaient conservé quelques-unes des traditions de leur jeunesse. J'ai vu l'autre jour, à Maurice, un de ces vieux débris, auquel on m'a présenté. Il a beaucoup plus de quatre-vingts ans et a pris naturellement sa retraite depuis longtemps. Il était lieutenant à bord du Fantôme, le navire du fameux corsaire Surcouf. Il m'a raconté qu'un jour ils avaient été chassés par une corvette anglaise qui était juste dans leurs eaux et qui marchait mieux qu'eux. On était fort inquiet, car on voyait déjà en perspective les pontons dont le séjour n'était rien moins qu'agréable. Pendant la nuit, on aurait encore pu échapper, en changeant de route. Hais il y avait encore au moins deux heures de jour : et en deux heures la corvette les aurait rejoints. Il fallait à tout prix gagner du temps. Alors Surcouf eut une idée de génie. Il avait à bord un certain nombre de prisonniers anglais trouvés sur des prises faites antérieurement. On fit monter sur le pont cinq ou six des grandes pièces d'une qui, dans ce temps-là, servaient à garder l'eau douce. On les vida On fit sauter le fond de l'une d'elles. On obtint ainsi une sorte de grand baquet auquel on donna une certaine stabilité en le lestant d'une gueuse de fer. Puis on invita deux
prisonniers anglais à s'y placer : on leur donna généreusement une bouteille d'eau-de-vie et un jeu de cartes pour les aider à passer le temps, et on lança le tout à la mer, dans le sillage du navire. Les Anglais criaient comme des brûlés. Quand la corvette arriva sur eux, il fallut bien qu'elle mit en panne pour les ramasser. Cela lui fît perdre une vingtaine de minutes au moins. Surcouf recommença quatre ou cinq fois la même opération. Un ou deux des tonneaux coulèrent, et les Anglais furent mangés par les requins. Mais le Fantôme put s'échapper.
Ce sont de ces tours qu'on trouve très spirituels quand on les joue aux autres.
Jeudi. — Voilà déjà cinq jours que nous passons à Saint-Barnabe. Nous commençons à y prendre nos petites habitudes. Jusqu'à présent les hommes ne m'ont causé aucun ennui. J'ai toujours vu les matelots trouver des cabarets partout; ici ils ne paraissent pas en avoir découvert encore. On fait du rhum à la mission ; mais, sur mes instantes prières, le Frère Grésigny le tient si bien sous clef que mes hommes n'ont pas encore pu se griser. J'ai d'ailleurs peur que le diable n'y perde rien, et que le culte de Bacchus ne soit remplacé par un autre.
La baleinière que nous avons calfatée nous a rendu de grands services. Nous sommes allés deux fois à la chasse aux hippopotames. Ce n'est pas le gibier qui manque. Le lit de la rivière est obstrué par de nombreux bancs de sable où les hippopotames viennent faire la sieste, par bandes de trois ou de quatre à la fois. Mais ces gros animaux sont singulièrement défiants et ne se laissent pas approcher facilement. Leur cuir est aussi prodigieusement dur. Nous avons fait sur eux de véritables feux de peloton, sans résultat appréciable. Cependant nous les tirions avec des carabines de nos
fusiliers. Mais les balles coniques ricochent sur leur peau sans l'entamer. Des Pcrrières a juré cependant que nous en rapporterions un. Nous reviendrons avec la pièce de quatre. Nous avons justement emporté une douzaine de boites à mitraille. Il faut bien espérer qu'elles seront plus efficaces que les balles ne Font été.
Nous n'avons d'ailleurs pas à nous plaindre, sous le rapport de la chasse. II y a ici presque autant de sarcelles qu'à Madagascar. Nous en avons tiré quatrevingts l'autre jour. Il y a aussi des sangliers. Nous en avons même tué un. Pendant la grosse chaleur, ils se tiennent dans les grandes herbes qui poussent sur le bord de l'eau. Il y en a de deux espèces. Les uns ont de grosses défenses comme les nôtres et des bosses sur la peau. Ceux-là sont très mauvais à manger. Les autres, qui n'ont pas de défenses, sont assez bons. Le jeune u Sans croupion », l'anthropophage que j'ai acheté à Boéni, nous a accompagnés dans toutes ces expéditions. Les hommes ont demandé à le garder avec eux tant que nous resterions ici . Quand nous partirons, on le confiera aux Sœurs. En attendant, ils s'attachent avec un certain succès à lui inculquer les premiers principes des arts libéraux accessibles à la race noire. Ainsi il sait déjà cirer une paire de souliers et écope très bien l'eau qui entre dans l'embarcation. Mais il montre surtout des dispositions très remarquables pour le métier de chien de marais. Son petit corps pèse si peu sur ses grands pieds plats, qu'il court sur la vase la plus molle sans y enfoncer. Gonservera-t-il longtemps cette précieuse aptitude? J'en doute un peu; car il mange comme un ogre et engraisse à vue d'œil. Il paraît du reste enchanté de son sort.
Suleyman, ce vieux capitaine de boulre de Mayotte
que j'avais rencontré à Boéni, est venu me voir. Il avait avec lui un de ses amis, qui commande aussi un boutre. Les ayant fait causer, j'ai constaté avec plaisir qu'ils sont exaspérés contre les négriers arabes qui ont fait depuis quelque temps de Boéni leur port d'embarquement. Du reste, ils ne sont pas mieux disposés pour les négriers européens. Ce sentiment se comprend très bien. Eux-mêmes ils font tous et ont toujours fait un peu de traite : ils transportaient à l'occasion quelques noirs aux Comores ou à Madagascar. Mais comme ils opéraient à petit bruit et n'attiraient pas trop l'attention des croisières de ce côté, il leur arrivait rarement malheur. Tandis que, depuis qu'il s'est fait ici beaucoup d'embarquements pour Pemba et Zanzibar, les croiseurs anglais se sont montrés à plusieurs reprises et ont capturé cinq ou six boutres. Notre arrivée achève de déranger complètement leurs petites combinaisons. Il paraît que, depuis que nous sommes ici, les barracons sont pleins et le prix des noirs est tombé de 90 pour 100.
Cette confidence m'a amené à leur demander négligemment où se trouvent ces barracons dans lequels on conserve les noirs de traite. Je l'avais déjà demandé au Père Robilier, qui ne le sait pas au juste, car on les change souvent de place. Ceux-ci le savent évidemment, mais ils n'ont pas osé se compromettre et m'ont répondu d'une manière évasive. Un instant après, Suleyman m'a dit :
— Je vais avoir fini mes réparations. Je compte partir dans une huitaine de jours pour Majunga, avec une cargaison mêlée. Je crois que j'aurai aussi quelques passagers. Pourrai-je vous apporter mon rôle d'équipage, pour que vous le visiez?
SAIXT-BARXABÉ. 193
J'ai très bien compris ce que cela voulait dire. L'excellent Suleyman compte mener à Majunga une douzaine de noirs qu'il voudrait bien, en cas de mauvaise rencontre, faire passer comme faisant partie de son équipage. C'est à cela que lui servirait mon visa. Comme, au bout du compte, il s'agit sûrement de noirs domestiques, qu'il m'est tout à fait indifférent que ces noirs soient à Majunga au lieu d'être à Boéni, et que je tiens avant tout, pour remplir mes instructions, à ce que les Pères soient de nouveau dans de bons termes avec la population sédentaire de Boéni, j'ai répondu d'un air dégagé que je serais sûrement disposé à faire tout ce qui dépendrait de moi pour leur être agréable, mais à la condition qu'eux et les habitants de Boéni séparassent bien leur cause de celle des aventuriers qui avaient tracassé la mission et motivé mon envoi ici.
Il protesta de son dévouement aux blancs en général et à moi en particulier : dévouement qui n'était égalé que par sa haine pour les marchands d'esclaves, puisque c'étaient eux qui leur valaient, à lui et aux autres capitaines de boutre, tant de désagréments.
— Si vous les détestez tant que vous le dites, continuai-je, pourquoi ne nous aidez-vous pas à vous débarrasser d'eux? Pourquoi ne voulez-vous même pas me dire où sont leurs barracons? Nous pourrions les détruire, et quand les barracons seraient vides, les négriers européens ne viendraient plus* Et pourquoi, quand il en vient un sur la côte, sommes-nous toujours les derniers à être informés de sa présence? D'ailleurs, tenez-vous-le pour dit : si pendant que nous sommes ici il en arrive un et que je ne sois pas prévenu tout de suite, c'est à vous que je m'en prendrai. Je ferai
comme les Anglais, j'irai visiter vos boutres, je les capturerai et je vous emmènerai à Zanzibar !
Ce petit discours a paru produire un certain effet. Les deux compères se sont regardés ; j'ai cru un instant qu'ils allaient entrer dans la voie des confidences. Mais, avant de prendre un si gros parti, ils ont voulu probablement se donner le temps de la réflexion, et ils se sont retirés un instant après.
L'ami de des Perrières, le vieil Ahmed-ibu-Samate, est aussi venu nous voir sur son ànc gris, mais sans ses mulâtresses. Il veut absolument que nous allions passer deux jours chez lui. Il nous fera voir les environs et chasser les caïmans de son arroyo. Ce pays-ci est décidément bien moins sauvage qu'on ne le croirait : voilà qu'on se met à voisiner. Je n'osais pas accepter son invitation, pour ne pas laisser mes hommes seuls. Mais, d'abord, le Père Robilier dit qu'il n'y a aucune espèce de danger; ensuite la maison d'Ahmed est tout près d'ici. Il n'y a pas plus de trois kilomètres en droite ligne : je pourrai donc revenir chaque matin pour régler le service. Et puis, il est convenu que nous emmènerons les fusiliers, et ce sont les plus difficiles à tenir. Il ne restera plus ici que les Malgaches, sous les ordres de Lagathu et de Le Turdu, qui sont de bons hommes, relativement tranquilles. Finalement il est décidé que j'irai avec des Perrières chez Ahmed-ibn- Samate. S'il survenait quelque incident, le Père Robilier m'enverrait tout de suite prévenir.
Samedi. — Nous voici de nouveau installés à la mission, après deux jours passés chez Ahmed-ibn- Samate. Je n'étais pas parfaitement tranquille en y allant ; heureusement tout s'est bien passé ici pendant notre absence. Il n'y a qu'à ce pauvre Barnabe,
le caïman de des Perrières, qu'il soit arrivé malheur, par la faute de Le Turdu, auquel son maître l'avait confié en parlant. Il avait promis de le soigner comme la prunelle de ses yeux, mais il s'est montré absolument indigne de la confiance qu'on avait en lui. Le Père Robilier a assisté aux derniers moments de cet intéressant animal et nous en a raconté tous les détails. Il parait que dès le lendemain de notre départ, pendant que les Malgaches étaient à l'astiquage, les deux maîtres, au lieu de surveiller leurs hommes, ont imaginé d'entamer une partie de tonneau, en se servant de gros sous en guise de palets et en utilisant comme but la gueule de Barnabe, qui avait la manie de la tenir toujours grande ouverte quand on l'approchait. Le Père Robilier, revenant de dire sa messe, les regardait faire. Pendant quelques instants, cela a été très bien ; Barnabe faisait des grimaces très drôles, quand un sol lui arrivait dans la gueule, et il le crachait assez facilement. Mais il y en eut un qui entra si loin qu'il ne put pas ressortir. Pour aider Barnabe à s'en débarrasser, Le Turdu eut l'ingénieuse idée de le prendre par le bout de la queue et de le faire tourner très rapidement en l'air, pensant que la force centrifuge ferait l'office d'émélique. Mais le remède parut être pire que le mal, et le caïman est mort en gardant son sol. Heureusement, des Perrières paraît s'être consolé facilement.
Le Turdu et Lagathu ne se sont d'ailleurs pas exclusivement consacrés au noble jeu du tonneau. Avec les Malgaches, ils sont allés pêcher tous les soirs devant la ville, sur la plage. Ils ont fait des pêches miraculeuses, comme il convient à d'anciens pécheurs de sardines de Penmarc'k. La seine était, à chaque
coup, pleine de poissons de toutes formes et de toutes couleurs. Les instructions de Horsburgh en signalent deux ou trois dont il faut s'abstenir, parce qu'ils sont vénéneux quand le corail fleurit. J'avais bien recommandé qu'on y fit attention; mais il faut croire que, dans cette saison-ci, le corail est passé fleur, car les néophytes les ont tous mangés, et ne se sont que mieux portés après.
La dernière fois que nous sommes allés au cap de Bonne-Espérance, on y parlait beaucoup d'une histoire assez curieuse. Il y a quelques années, des fermiers de l'intérieur donnèrent la chasse à une petite tribu de Hottentots Bushmen qui détruisaient leurs moutons. On tua tous ceux qu'on put attraper, car c'est toujours ainsi que procèdent les Anglais : on fît cependant une exception en faveur d'un petit négrillon de quatre à cinq ans, qui fut envoyé au Cap. Le gouverneur s'intéressa à lui. Il fut conduit en Angleterre, aux frais de la colonie. On le mena d'abord à l'école, puis à Cambridge, où il devint un gentleman très accompli, pour lequel le cricket et le canotage n'avaient plus de mystères. Quand il eut seize ou dix-sept ans, on le ramena dans sa patrie, où son arrivée produisit une vive sensation. Les philanthropes triomphaient et le citaient comme exemple de ce que l'éducation peut faire du nègre le plus dégradé. Malheureusement l'expérience n'était pas concluante, car un beau matin il décampa, en laissant derrière lui tous ses habits, pour aller rejoindre ses congénères et vivre avec eux des lézards et des chenilles qui forment la base de l'alimentation du Bushman. Chassez le naturel, il- revient au galop! Les Malgaches, eux aussi, prouvent la vérité de cet axiome. Ceux que j'ai ici sont, pour la plupart, au
service depuis huit ou dix ans. Car tous les Betsimitsaraks de Sainte-Marie aiment beaucoup à servir à bord des navires de guerre de la station. Ils ne deviennent jamais de bien fins matelots, mais ils sont très doux, très soumis, et Ton pourrait les croire à peu près civilisés. Cela ne les empêche pas de retourner à la vie sauvage avec une satisfaction amusante à constater, dès qu'ils en ont l'occasion. J'avais déjà fait cette remarque l'année dernière, à Sainte-Marie, un jour que j'en conduisais à terre une douzaine qui étaient congédiés. Leurs femmes les attendaient sur la petite jetée en pierre qui est en face de l'ilot Madame. Elles avaient apporté des lambas et des sagaies. Je Cs mettre les hommes en rang : on fit l'appel, un fourrier leur distribua leurs livrets, puis je leur annonçai qu'ils étaient libres; en un clin d'œil, ils furent déshabillés, remirent leurs effets et leurs sacs à leurs femmes, se drapèrent dans leurs lambas, vinrent me serrer la main très affectueusement et puis s'en allèrent chez eux, la sagaie sur l'épaule.
Ici, tous les matins, après l'inspection, il se passe quelque chose d'analogue ; ils s'empressent de se déshabiller, et emploient toute leur journée à rôder de case en case chez les néophytes. Ils me paraissent avoir de grands succès auprès des dames, à cause de leurs talents comme musiciens. Ils se sont tous fait des dzedzis. C'est un instrument qui n'est pas connu ici, mais qui est très apprécié à Madagascar. On prend un gros bambou bien sec; on le coupe en réservant deux nœuds. Avec un canif on détache, tout autour de ce bambou, des fibres qui restent fixées par les deux bouts et qui tiennent lieu de cordes. On les tend plus ou moins, au moyen de petits chevalets, et l'on obtient
lf.8 SOUVEMRS DE LA COTE D'AFRIQUE.
ainsi une sorte de guitare qui produit des sons assez agréables. J'ai vu l'autre jour Botou-Mahcnga, un de dos hommes, qui, au milieu d'un cercle de négresses de la mission, jouait un air sur son dzedzi. Elles prenaient, en l'entendant, des attitudes pâmées qui m'ont bien amusé, mais qui me paraissaient inquiéter un peu le Père Robilier.
Il faut maintenant que je raconte notre visite à Ahmed-ibn-Samate. Ce petit déplacement a été fort intéressant, parce qu'il nous a fait faire une étude très complète des mœurs du pays. Ce bonhomme mène vraiment une existence très confortable. Il habite un grand bâtiment formé de quatre corps de logis entourant une cour intérieure. La maison, qui est abritée par quatre ou cinq manguiers énormes, est construite simplement en torchis; mais tous les détails sont très soignés. Les portes, les solives des chambres, les boiseries sont en bois durs fouillés de très jolies sculptures. Notre hôte habite ce petit palais en compagnie de trois ou quatre femmes arabes que nous sommes censés n'avoir pas vues, mais qui ne semblaient pas extrêmement farouches. Ce sont ses femmes légitimes. Il en a une douzaine d'autres qu'on voit, et puis un nombre indéterminé de négrillons et d'esclaves de tout âge et de tout sexe, dont les fonctions m'ont semblé très vaguement définies. Chez nous, on aime bien à être servi : mais, du moins maintenant, on aime avant tout à s'isoler le plus possible des domestiques. En Orient, il n'en est pas de même. Quand un Arabe devient riche, son premier soin est de remplir sa maison d'une foule de gens qui s'y trouvent bien plus chez eux que lui-même; qui vont, viennent, entrent dans la chambre où il se tient, sans y être appelés, s'assoient, font un
bout de conversation si le cœur leur en dit, ou bien se couchent dans un coin et y ronflent s'ils ont envie de dormir. Au point de vue économique, un pareil élat de choses est assurément déplorable, car douze hommes y font mal ce qu'un seul ferait mieux. Je ne suis pas convaincu qu'au point de vue social le résultat soit aussi mauvais. La richesse ne doit guère exciter l'envie quand ceux qui l'ont en profitent si peu, et que ceux qui vivent dans leur orbite en jouissent autant. Tous ces gens-là sont des esclaves, mais le mot n'a pas ici la signification que nous lui donnons. C'est nous autres blancs qui, lorsque nous sommes propriétaires d'esclaves, rendons la chose et le mot intolérables, parce que nous en tirons les dernières conséquences. Un esclave reçoit quelquefois des coups de bâton, mais c'est un désagrément qui peut arriver à tout le monde dans ce pays-ci. D'ailleurs, il ne lui est pas impossible d'améliorer sa situation. Un esclave peut posséder. Il peut être propriétaire d'autres esclaves sur lesquels son maître n'a aucune autorité. Un pareil enchevêtrement de droits semble très compliqué en théorie. Il paraît que, dans la pratique, cela fonctionne très bien : et la preuve, c'est que les esclaves sont aussi exaspérés que les maîtres, quand ils nous voient, au nom de grands principes auxquels ils ne comprennent rien, nous mêler d'un état de choses dont ils ne se plaignent nullement.
On nous a donné un très bon dîner, préparé par les femmes du harem et servi par les autres. J'ai très bien remarqué qu'on avait trouvé extraordinaire que nos fusiliers mangeassent à part. Certainement, dans l'habitude de la vie, le bonhomme Ahmed mange à la même gamelle que le dernier de ses serviteurs. Il y
If8 SOUVENIRS DE LA COTE D'AFRIQUE.
ainsi une sorte de guitare qui produit des sons assez agréables. J'ai vu l'autre jour Botou-Mahcnga, un de dos hommes, qui, au milieu d'un cercle de négresses de la mission, jouait un air sur son dzedzi. Elles prenaient, en l'entendant, des attitudes pâmées qui m'ont bien amusé, mais qui me paraissaient inquiéter un peu le Père Robilier.
Il faut maintenant que je raconte notre visite à Ahmed-ibn-Saniatc. Ce petit déplacement a été fort intéressant, parce qu'il nous a fait faire une étude très complète des mœurs du pays. Ce bonhomme mène vraiment une existence très confortable. Il habite un grand bâtiment formé de quatre corps de logis entourant une cour intérieure. La maison, qui est abritée par quatre ou cinq manguiers énormes, est construite simplement en torchis; mais tous les détails sont très soignés. Les portes, les solives des chambres, les boiseries sont en bois durs fouillés de très jolies sculptures. Notre hôte habite ce petit palais en compagnie de trois ou quatre femmes arabes que nous sommes censés n'avoir pas vues, mais qui ne semblaient pas extrêmement farouches. Ce sont ses femmes légitimes. Il en a une douzaine d'autres qu'on voit, et puis un nombre indéterminé de négrillons et d'esclaves de tout âge et de tout sexe, dont les fonctions m'ont semblé très vaguement définies. Chez nous, on aime bien à être servi : mais, du moins maintenant, on aime avant tout à s'isoler le plus possible des domestiques. En Orient, il n'en est pas de même. Quand un Arabe devient riche, son premier soin est de remplir sa maison d'une foule de gens qui s'y trouvent bien plus chez eux que lui-même; qui vont, viennent, entrent dans la chambre où il se tient, sans y être appelés, s'assoient, font un
SAIXT-BAEXABÉ. 190
bout de conversation si le cœur leur en dit, ou bien se couchent dans un coin et y ronflent s'ils ont emie de dormir. Au point de vue économique, un pareil élat de choses est assurément déplorable, car douze hommes y font mal ce qu'un seul ferait mieux. Je ne suis pas convaincu qu'au point de vue social le résultat soit aussi mauvais. La richesse ne doit guère exciter l'envie quand ceux qui l'ont en profitent si peu, et que ceux qui vivent dans leur orbite en jouissent autant. Tous ces gens-là sont des esclaves, mais le mot n'a pas ici la signification que nous lui donnons. C'est nous autres blancs qui, lorsque nous sommes propriétaires d'esclaves, rendons la chose et le mot intolérables, parce que nous en lirons les dernières conséquences. Un esclave reçoit quelquefois des coups de bâton, mais c'est un désagrément qui peut arriver à tout le monde dans ce pays-ci. D'ailleurs, il ne lui est pas impossible d'améliorer sa situation. Un esclave peut posséder. Il peut être propriétaire d'autres esclaves sur lesquels son maître n'a aucune autorité. Un pareil enchevêtrement de droits semble très compliqué en théorie. Il paraît que, dans la pratique, cela fonctionne très bien : et la preuve, c'est que les esclaves sont aussi exaspérés que les maîtres, quand ils nous voient, au nom de grands principes auxquels ils ne comprennent rien, nous mêler d'un état de choses dont ils ne se plaignent nullement.
On nous a donné un très bon dîner, préparé par les femmes du harem et servi par les autres. J'ai très bien remarqué qu'on avait trouvé extraordinaire que nos fusiliers mangeassent à part. Certainement, dans l'habitude de la vie, le bonhomme Ahmed mange à la même gamelle que le dernier de ses serviteurs. Il y
ainsi une sorte de guitare qui produit des sons assez agréables. J'ai vu l'autre jour Botou-Mahcnga, un de nos hommes, qui, au milieu d'un cercle de négresses de la mission, jouait un air sur son dzedzi. Elles prenaient, en l'entendant, des attitudes pâmées qui m'ont bien amusé, mais qui me paraissaient inquiéter un peu le Père Robilier.
Il faut maintenant que je raconte notre visite à Ahmed-ibn-Samate. Ce petit déplacement a été fort intéressant, parce qu'il nous a fait faire une étude très complète des mœurs du pays. Ce bonhomme mène vraiment une existence très confortable. Il habite un grand bâtiment formé de quatre corps de logis entourant une cour intérieure. La maison, qui est abritée par quatre ou cinq manguiers énormes, est construite simplement en torchis ; mais tous les détails sont très soignés. Les portes, les solives des chambres, les boiseries sont en bois durs fouillés de très jolies sculptures. Notre hôte habite ce petit palais en compagnie de trois ou quatre femmes arabes que nous sommes censés n'avoir pas vues, mais qui ne semblaient pas extrêmement farouches. Ce sont ses femmes légitimes. Il en a une douzaine d'autres qu'on voit, et puis un nombre indéterminé de négrillons et d'esclaves de tout âge et de tout sexe, dont les fonctions m'ont semblé très vaguement définies. Chez nous, on aime bien à être servi : mais, du moins maintenant, on aime avant tout à s'isoler le plus possible des domestiques. En Orient, il n'en est pas de même. Quand un Arabe devient riche, son premier soin est de remplir sa maison d'une foule de gens qui s'y trouvent bien plus chez eux que lui-même; qui vont, viennent, entrent dans la chambre où il se tient, sans y être appelés, s'assoient, font un
bout de conversation si le cœur leur en dit, ou bien se couchent dans un coin et y ronflent s'ils ont envie de dormir. Au point de vue économique, un pareil élat de choses est assurément déplorable, car douze hommes y font mal ce qu'un seul ferait mieux. Je ne suis pas convaincu qu'au point de vue social le résultat soit aussi mauvais. La richesse ne doit guère exciter l'envie quand ceux qui l'ont en profitent si peu, et que ceux qui vivent dans leur orbite en jouissent autant. Tous ces gens-là sont des esclaves, mais le mot n'a pas ici la signification que nous lui donnons. C'est nous autres blancs qui, lorsque nous sommes propriétaires d'esclaves, rendons la chose et le mot intolérables, parce que nous en tirons les dernières conséquences. Un esclave reçoit quelquefois des coups de bâton, mais c'est un désagrément qui peut arriver à tout le monde dans ce pays-ci. D'ailleurs, il ne lui est pas impossible d'améliorer sa situation. Un esclave peut posséder. Il peut être propriétaire d'autres esclaves sur lesquels son maître n'a aucune autorité. Un pareil enchevêtrement de droits semble très compliqué en théorie. Il paraît que, dans la pratique, cela fonctionne très bien : et la preuve, c'est que les esclaves sont aussi exaspérés que les maîtres, quand ils nous voient, au nom de grands principes auxquels ils ne comprennent rien, nous mêler d'un état de choses dont ils ne se plaignent nullement.
On nous a donné un très bon dîner, préparé par les femmes du harem et servi par les autres. J'ai très bien remarqué qu'on avait trouvé extraordinaire que nos fusiliers mangeassent à part. Certainement, dans l'habitude de la vie, le bonhomme Ahmed mange à la même gamelle que le dernier de ses serviteurs. Il y
avait du riz, des ragoûts de cabri, du kari de volaille, des galettes de farine ressemblant à des crêpes. Nous buvions du thé, très sucré, qu'on nous versait d'une grande théière d'argent. Après le dîner, nous sommes allés sous la varangue pour fumer, tout en buvant d'innombrables petites tasses de café maure excellent. C'étaient les grandes filles que des Perrières appelle des bayadères qui nous servaient. L'expression est d'ailleurs assez juste, car elles se sont mises à danser, au clair de la lune, des danses qui rappellent assez celles des bayadères de l'Inde. A cause de leur peau jaune, je les avais prises pour des métisses d'Arabes. Il paraît que je me trompais. Ahmed nous a dit que la plupart sont des métisses de Banians. Il y en a de très jolies.
Notre hôte nous a raconté son histoire. Il est né à Mascate. Dans sa jeunesse, il a beaucoup navigué aux Indes et dans la mer Rouge. Puis il est venu à Zanzibar et s'est mis à faire du commerce. Il a fait partie de plusieurs des expéditions que les Arabes lançaient dans la région des Grands Lacs, alors tout à fait inconnue, pour y chercher de l'ivoire et des esclaves. Quelle vie intéressante il a menée ! Ces Arabes jouent en définitive, en Afrique, absolument le rôle qu'ont joué au seizième siècle les aventureux Espagnols qui ont découvert et conquis l'Amérique.
Le lendemain, nous avons voulu organiser la fameuse battue aux caïmans, rêvée par des Perrières. Nous n'avons pas opéré dans le marais où a été trouvé Barnabe, qui est tout près de la maison. Je ne sais plus pourquoi, on nous a conduits à un autre, éloigné de trois à quatre milles. La configuration du pays est assez curieuse. C'est une grande plaine sablonneuse,
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un peu vallonnée et semée de bouquets d'arbres. Les eaux s'accumulent dans une suite d'étangs marécageux communiquant les uns avec les autres et aboutissant à la mer. C'est d'un de ces marais qu'il s'agissait de battre les roseaux pour en faire sortir les caïmans, qu'on disait très nombreux. Les tireurs, c'est-à-dire Ahmet, armé de son grand fusil, des Perrières, moi et les fusiliers, nous nous rangeâmes le long du gros ruisseau qui sert de déversoir à cet étang, ruisseau peu profond, mais large d'au moins une centaiue de mètres. Quarante à cinquante noirs, qui faisaient l'office de rabatteurs, entrèrent dans la vase à l'autre extrémité, marchant vers nous. Ahmed affirmait que les caïmans, dérangés dans leur sieste par ce tapage insolite, descendraient le courant et passeraient à notre portée en essayant de gagner l'étang inférieur. La théorie était excellente; malheureusement les caïmans ne l'ont pas comprise. Ils ont forcé la ligne des rabatteurs, comme de vulgaires lapins, pendant que nous nous morfondions à les attendre. Ce n'est que vers le soir que l'un d'eux s'est décidé à se conformer au programme de la fête. II est arrivé de notre côté, filant rapidement entre deux eaux. On distinguait seulement sa tête et la ligne dentelée de son dos. Nous avons tout de suite ouvert sur lui un feu aussi bien nourri que peu efficace. L'eau bouillonnait tout autour de lui sous le choc des balles, et certainement il a été touché, mais cela ne Fa pas empêché de continuer son chemin sans paraître s'occuper de nous. Cependant nos balles n'avaient pas été perdues pour tout le monde, car à peine avaient-elles été tirées que des hurlements épouvantables éclatèrent de l'autre côté de la rivière, dont les bords nous étaient cachés
par une lisière de palétuviers et de broussailles. Nous y avons couru en traversant le ruisseau, ce qui n'était pas bien difficile, car nulle part on n'enfonçait plus haut que le genou. Nous avons été bien surpris par ce que nous avons trouvé de l'autre côté.
Derrière cette lisière et dissimulé dans un gros bouquet d'arbres, il y avait un enclos formé par de gros piquets et formant une assez grande cour où se trouvaient une petite maison et des hangars en paillotte. Quand nous arrivâmes dans cette cour, nous y trouvâmes réunis soixante à quatre-vingts noirs. Dans le nombre, il y avait un certain nombre de femmes et d'enfants, qui se tenaient entassés sous les hangars. Les hommes étaient pour la plupart aux fers, dans la cour. Sept ou huit, ceux probablement dont on se méfiait le plus, étaient aux ceps. On fait asseoir le patient à terre, au pied d'un arbre. Il passe ses jambes de chaque côté du tronc, et ses pieds sont attachés de l'autre côté, l'un à l'autre, par des liens en rotin ou en bambou. C'est excessivement ingénieux. Sans nous en douter et par le plus grand des hasards, nous étions tombés sur un des barracons qui servent de dépôt pour les nègres de traite quand on les garde sur la côte en attendant l'occasion de les embarquer.
Tous ces malheureux étaient dans un état d'affolement indescriptible, et il y avait bien de quoi. Il paraît que quelques-unes des balles tirées par nous sur le caïman avaient ricoché, soit sur l'eau, soit sur les écailles de son dos. La plupart étaient allées ensuite s'enfoncer dans les pieux de la barrière; mais au moins une avait passé par un intervalle et était venue entrer dans le dos, entre les deux épaules d'un homme qui se trouvait au milieu de la cour. Puis elle avait
traversé le ventre d'un autre qui se tenait debout un peu plus loin. Le premier avait été tué raide. Le second vivait encore, mais n'en valait guère mieux. Il mourut au bout d'un quart d'heure. C'était ce triste incident qui avait motivé les cris que nous avions entendus.
Les Arabes chargés de la garde du barracon nous surveillaient probablement à travers les palétuviers et avaient déguerpi dès qu'ils nous avaient vus traversant la rivière. Il ne restait dans la maison qu'une vieille femme qui ne paraissait d'ailleurs nullement intimidée. Elle le prit tout de suite absolument sur le ton d'une fermière de chez nous à laquelle un chasseur maladroit aurait tué, par mégarde, une poule égarée dans une haie. Elle excuse la maladresse, n'est que médiocrement émue par l'accident arrivé à sa fidèle pondeuse ; seulement elle entend bien en être indemnisée. Des deux malheureux étendus morts sur le sable, la vieille Arabe semblait se soucier comme un poisson d'une pomme : mais elle poussait des cris de pintade, rien qu'à la pensée qu'on ne lui en payerait peut-être pas toute la valeur. De son côté, AhmeJ, qui nous avait accompagnés, envisageait la question tout à fait au même point de vue, et, en sa qualité d'hôte, défendait nos intérêts à grand renfort de cris non moins perçants. Finalement il fit valoir avec tant de preuves à l'appui que l'un des hommes tués était déjà vieux, que l'autre était sûrement malade et que tous les. deux étaient en tout cas invendables par suite de la baisse survenue depuis quelque temps, que la vieille Arabe, écrasée sous le poids de son éloquence, finit par se contenter de quatre piastres qu'il lui paya séance tenante, pour nous, sans même nous consulter
Pendant que ce singulier marché se traitait, nous étions, des Perrières et moi, assez perplexes. Que fallait-il penser du rôle joué par notre hôte dans cette affaire? Connaissait-il l'existence de ce barracon établi à trois ou quatre milles tout au plus de sa maison? Evidemment non! Comme tous les habitants respectables de Boéni, il est mal disposé pour les négriers ; mais il ne s'amuserait pas à dénoncer des voisins sans aucun avantage personnel et au risque de s'exposer à leur vengeance. Il est bien probable que ce barracon -ci n'est occupé que depuis trois ou quatre jours. Les négriers avaient leurs noirs à Boéni même ou tout près de la ville. Ils les ont amenés ici pour les cacher pendant que nous sommes à Saint-Barnabe, et Ahmed ne se doutait pas qu'il les avait pour voisins; s'il s'en était douté, il ne nous aurait pas amenés de ce côté-ci.
Ce premier point établi, nous nous sommes demandé ce que nous allions faire de tous ces noirs. Si nous les avions trouvés à bord d'un négrier, nous les aurions conduits au consul de Zanzibar, qui se serait débrouillé comme il aurait pu. Mais ils étaient à terre, enfermés dans un barracon. Comment prouver qu'ils y étaient réunis en prévision d'un embarquement? Avions-nous le droit de les saisir? Des Perrières n'en était pas sûr. Et puis, si nous les saisissions, qu'en ferions-nous? Les emmener à la mission? C'était le vrai moyen de la faire brûler et piller, car, nous partis, leurs propriétaires ne manqueraient pas de venir les reprendre. Les relâcher? Mais tous ces gens-là sont à deux ou trois cents lieues de leur pays. S'ils veulent s'en retourner isolément chez eux, ils sont absolument certains d'être mangés en route.
Après avoir longuement discuté la question sous toutes ses faces, nous avons pris un moyen terme. Nous avons enlevé les fers et les ceps à tous ceux qui en avaient, et nous nous sommes retirés, les laissant libres de partir si bon leur semblait. Je crois bien que pas un n'a profité de la permission. Ce n'est pas bien chevaleresque, ce que nous avons fait là : il ne faut pas se le dissimuler. Seulement, je ne vois pas trop ce que nous aurions pu faire de plus sans soulever tout le pays, ce qui nous eut été, à nous personnellement, fort indifférent, mais ce qui aurait valu sûrement, après notre départ, des représailles contre la mission.
Du reste, j'ajoute que ces noirs n'avaient pas l'air d'être maltraités, au moins pour l'instant. Un certain nombre avaient sur le dos des marques de coups de cour hache. Ce sont de bien terribles instruments que ces courhaches en lanière d'hippopotame. Le moindre coup fait un sillon. Mais ces marques paraissaient anciennes et en voie de cicatrisation; elles devaient dater du temps du voyage à la côte. En tout cas, ils sont suffisamment nourris. On s'aperçoit tout de suite qu'un noir est mal nourri : sa peau change de couleur et devient terne; tandis que ceux que nous avons vus avaient la peau bien noire et luisante.
L'incident du barracon nous a dégoûtés des battues aux caïmans. Pendant le reste de notre séjour chez Ahmed, nous nous sommes consacrés exclusivement aux innombrables canards, sarcelles, aigrettes et poules sultanes qui habitent les marais de ces pays-ci comme ceux de Madagascar. Ahmed nous a prêté deux petits canots très légers. Quatre Malgaches que nous avons fait venir de la mission nous servent de canotiers, et nous avons passé tout notre après-midi à battre les
marais aboutissant à l'arroyo qui passe devant la porte de notre hôte. Ces marais sont couverts de roseaux très épais et très élevés, mais, de distance en distance, il y a des clairières communiquant entre elles par de petits passages tortueux pratiqués parle fil du courant. C'est dans ces clairières que se tient le gibier, si abondant que nous en faisons de véritables massacres. Dans ces marais, on se heurte quelquefois à de petits bouquets d'arbres poussés aux endroits qui assèchent quand les eaux sont basses. Les canots naviguent eutre les branches. Sur ceux de ces arbres qui sont morts, on voit souvent de grosses boules qui pendent aux branches et que, de loin, on prend pour des fruits. Ce sont, en réalité, d'énormes chauves-souris qui dorment, rangées par centaines Tune près de l'autre, pendues, accrochées par une patte et la tête en bas. Il y a aussi beaucoup de ces chauves-souris à Madagascar. On prétend qu'elles sont très bonnes à manger. J'aime mieux le croire que d'en goûter.
Nous sommes revenus à la mission, enchantés de notre excursion. Nous y avons malheureusement trouvé le pauvre Père Robilicr bien inquiet. Le lendemain de notre arrivée, le Père Abondant était parti pour passer deux jours dans un petit centre de chrétiens créé à 20 ou 25 milles d'ici. Il en a rapporté un accès de fièvre terrible. Il a le délire depuis vingt-quatre heures, et, malgré le sulfate de quinine qu'on lui administre à hautes doses, on craint fort un accès pernicieux.
Un courrier nous est arrivé de Bagamoyo. Le chef d'état-major parait assez satisfait du rapport que je lui avais fait parvenir après ma première entrevue avec Abou-Bekr. Il me dit que si je juge la situation suffi-
sa m m en l améliorée, je pourrai rejoindre la frégale dans quelques jours.
Jeudi. — De gros événements se sont passés depuis le commencement de la semaine. Mais procédons par ordre.
Samedi dernier, au moment où nous quittions la maison d'Ahmed pour revenir à la mission, nous avions remarqué que la brise fraîchissait de Test; le ciel avait mauvaise apparence, et la mer était déjà grosse : tout faisait prévoir que la nuit serait mauvaise. Après le dîner, nous étions réunis sous la varangue lorsque le factionnaire vint nous prévenir que, malgré l'obscurité, il croyait bien avoir aperçu un canot longeant la rive et se dirigeant vers l'appontement. Effectivement, un instant après, nous vîmes arriver mystérieusement un Arabe qui paraissait très désireux de ne pas être remarqué et qui né se décida à s'approcher que quand il eut bien reconnu que nous étions seuls. C'était Suleyman, le capitaine mayottais dont j'ai déjà parlé. La communication qu'il avait à nous faire était d'ailleurs des plus intéressantes et justifiait pleinement ses allures de conspirateur. Il paraît que ce soir, au coucher du soleil, on a signalé un navire à vapeur qui se dirigeait vers la terre, sans pavillon national. La mer était si grosse au mouillage qu'il a presque aussitôt repris le large, et comme le temps élait déjà très sombre, on n'a pas pu échanger des signaux avec lui. Mais toute la ville est en révolution, parce qu'on est persuadé que c'est un négrior, ignorant notre présence, qui venait prendre un chargement de bois «d'ébène » . Le temps va probablement mollir vers le lever du soleil; il reviendra chercher le mouillage. Notre présence à Saint-Barnabe est bien gênante. Il est évident
qu'il n'y aura rien à faire tant que nous serons là. Un certain nombre de négriers ont proposé, parait-il, de réunir leur monde et de venir nous enlever cette nuit, de manière à avoir leurs coudées franches demain pour embarquer leurs noirs. Ils sont enragés parce qu'il y a déjà très longtemps qu'ils n'ont pu faire d'embarquement. De plus, s'ils perdent cette occasion-ci, Dieu sait quand il s'en représentera une autre. Mais ceux qui proposent ces moyens héroïques sont des aventuriers qui, une fois le coup fait, se promettent bien de disparaître. Les gens sérieux, ceux qui ont pignon sur rue, protestent au contraire énergiquement et ne veulent pas entendre parler de violences dont les conséquences pourraient être fâcheuses pour leurs immeubles. Cependant, d'un autre coté, ils ne voudraient pas rompre ouvertement en visière aux négriers. Ils ne voudraient pas surtout qu'il arrivât malheur à celui qui est signalé. Ils ne font généralement pas la traite eux-mêmes : mais ils profitent tous indirectement de la traite, à cause de l'argent qu'elle apporte dans le pays. En définitive, ils voudraient bien, cela est évident, ménager la chèvre et le chou, se donner le mérite de nous faire savoir l'arrivée du négrier parce que nous la saurons toujours tôt ou tard, et en même temps le prévenir pour qu'il aille faire son opération à quelques milles d'ici, s'il y a moyen. Si cette combinaison pouvait réussir, tout le monde serait content, et c'est évidemment pour cela qu'on nous envoie Suleyman, dont on connaît les relations avec nous. Quand je dis que tout le monde serait content, j'ai tort. Les violents seraient furieux. C'est pour cela que Suleyman prend tant de précautions pour ne pas être vu. Il est venu dans son youyou au lieu de prendre le sentier, et il paraît si convaincu que
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nous sommes peut-être déjà surveillés qu'il a voulu absolument entrer dans la salle à manger, au lieu de rester sous la varangue.
C'est donc dans la salle à manger qu'il nous raconte une partie de son histoire, en nous laissant deviner le reste. Il se tient accroupi dans un coin, assis sur ses talons, le corps en équilibre sur les orteils. C'est la position favorite de tous les Orientaux. Chacun prend son plaisir où il le trouve. S'il nous fallait la garder, nous aurions des crampes au bout de dix minutes. Ils restent comme cela pendant des heures ! Le Père Robilier , le Frère Grésigny et moi , nous étions assis autour de la table. Des Perrières se promenait de long en large, fumant d'un air très méditatif. Quand Suleyman eut fini, mon chef s'approcha de la fenêtre et tapa sa pipe contre la boiserie pour la vider :
— Frère Grésigny, dit-il alors, vous devriez mener cet Arabe dans la cuisine pour lui donner une tasse de café.
Le Frère Grésigny comprit que nous voulions être seuls. Il disparut avec Suleyman.
— Maintenant, mon bon Keiiavel, continua des Perrières, nous allons tenir un petit conseil de guerre, pour savoir ce qu'il faut faire; car il y a quelque chose à faire ! Seulement, pour commencer, préparons-nous un petit bol de sangarée !
C'est sa boisson favorite. Il en a pris la recette à Maurice. On coupe deux ou trois ananas en petits morceaux, qu'on met dans un saladier. On y verse une bouteille de Champagne ou d'eau-de-vie, on laisse infuser pendant cinq minutes, on jette les morceaux d'ananas ou on les mange, — on les jette plutôt qu'on ne les mange, parce que l'ananas a la réputation, assez
méritée d'ailleurs, de donner la fièvre, — et la mixture qui reste au fond du saladier aurait pu être servie aux dieux de l'Olympe sans qu'un seul s'avisât de regretter sa ration d'ambroisie.
Nous n'avions pas de Champagne, mais nous avions de l'eau-de-vie, et les ananas ne manquaient pas, car ils poussent comme du chiendent à Saint-Barnabe. Quand nous eûmes tous notre verre de sangarée devant nous, des Perrièrcs ralluma sa pipe, en tira deux ou trois bouffées, et puis reprit la parole.
— Eh bien, mon petit Kertavel, dit-il, vous êtes le plus jeune : à vous de parler! Voilà un brave négrier qui est sûrement à la cape dans ce moment-ci, courant des bordées au large. Il va revenir au mouillage, demain matin. Qu'est-ce qu'il faut faire?
— Ma foi ! monsieur, il faudrait tâcher de le prendre, mais je n'en vois pas trop le moyen.
— Procédons par ordre, jeune homme. Pour que nous puissions le prendre, il faut d'abord qu'il ne sache * pas que nous sommes là. Sans cela, ilreprendralamer,
et vous n'avez pas, je le suppose, la prétention de courir après lui avec la chaloupe.
— C'est vrai ! et cette vieille canaille d'Abou-Bckr ou un autre n'aura rien de plus pressé que de lui faire savoir que nous sommes là.
— Donc, il faut empêcher Abou-Bekr de le prévenir.
— Certainement, mais comment?
— Voilà! Eh bien, il y a un moyen très simple. On ne peut le prévenir que de deux façons : en lui envoyant un canot ou en lui faisant un signal. Vous pouvez être bien sûr qu'ils ont des signaux de convention. Avec le temps qu'il fait, leurs canots ne peuvent pas tenir la
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mer. Il est sûr qu'ils n'essayeront pas d'en faire sortir cette nuit.
— Oui! mais demain matin, si la mer mollit?
— Tout jusle, c'est demain matin qu'ils essayeront soit de signaler au négrier, dès qu'il reviendra, soit de lui envoyer un canot. Mais d'où peut-on lui signaler? Du fort! D'où peut-on lui envoyer un canot? De la rivière, qui passe au pied du fort. Conclusion, ils ne pourront faire ni l'un ni l'autre si nous occupons le fort cette nuit.
— Enlever le fort? Ce ne sont sûrement pas les Béloutchis qui nous gêneront beaucoup. Mais que dira le commandant, si nous endommageons les soldats du sultan?
— Qui vous parle d'enlever le fort? Le sultan s'est engagé à empêcher la traite dans ses Etats. Nous sommes ses fidèles alliés. Nous apprenons que son non moins fidèle gouverneur Abou-Bekr va se trouver en présence d'un négrier. Nous volons à son secours! Nous ne faisons que notre devoir, et bien petitement!
Il c'ivait si bien dit cela, que le Père Robilier et moi, nous partîmes d'un grand éclat de rire. Des Perrières se versa un nouveau verre de sangarée, le but avec recueillement, et puis il continua :
— Suleyman prétend qu'il a été question d'enlever la mission cette nuit. On en a peut-être parlé, mais je suis bien sûr qu'ils ne s'y frotteront pas. Ce ne sont pas les Béloutchis d'Abou-Bekr qui sont capables de faire un coup pareil. Je me défierais davantage des négriers. Mais leurs hommes sont dispersés dans les barracons. Ils n'ont pas le temps de les réunir. Nous pouvons toujours faire quelques patrouilles, doubler les factionnaires et dire aux hommes de se coucher
tout habillés. Mais tout cela sera bien inutile. Personne ne bougera cette nuit. N'est-ce pas votre avis, Père Robilier?
— Absolument. Les négriers ont à leur service des noirs armés qui sont très capables de tenter un coup de main. Mais votre aventure d'hier prouve qu'ils ont éloigné leurs barracons depuis que vous êtes ici. Nous pouvons dormir sur les deux oreilles.
— J'en suis convaincu, dit des Perrières. La mission ne sera pas inquiétée. Nous sommes donc parfaitement libres de nos mouvements. Partons avec la chaloupe vers cinq heures. D'une manière ou d'une autre il faut que nous soyons dans la tour de Boéni un peu avant le jour. Seulement, il faudrait opérer vite, sans leur laisser le temps de se reconnaître. Vous y êtes allé, vous, Kerfavcl? Comment se gardent-ils, ces gens-là?
— Quand j'y suis allé, j'ai remarqué qu'il n'y avait qu'un factionnaire. Il se tenait près de la porte de la tour. Dès que la nuit vient, il doit dormir du sommeil du juste. Du moins, à Zanzibar, les factionnaires qui sont à la porte du sultan n'y manquent jamais. Il serait bien extraordinaire qu'ils n'en fissent pas autant ici.
— Et Abou-Bekr, où demeure-t-il ?
— Dans la tour. Il me Ta dit. Il a installé son harem au premier étage; lui se tient d'ordinaire au rez-dechaussée. C'est là qu'est son divan.
— C'est parfait! Et les Béloutchis?
— Quelques-uns, une douzaine, couchent dans des paillottes, derrière la tour. Les autres demeurent en ville, dit le Père Robilier. Et, par parenthèse, ajouta-t-il, ce que vous avez dit des habitudes des Béloutchis est parfaitement exact. Je suis allé deux fois à la tourpen-
dant la nuit, j'ai eu toutes les peines du monde à réveiller le factionnaire.
— Alors tout va bien, opina des Perrières; donnons des ordres aux maîtres pour que tout soit prêt à quatre heures et demie. Une heure après, nous serons installés dans la tour. Le capitaine du négrier ne se doutera de rien ; il viendra à terre dans sa baleinière. Nous serons là pour le recevoir. Et quand nous l'aurons pris, c'est bien le diable si nous ne venons pas à bout d'enlever son navire au mouillage!
A l'heure dite, nous nous embarquions tous en faisant le moins de bruit possible. Nous avions laissé deux fusées au Père Robilier pour que, s'il arrivait quelque chose, il pût nous prévenir et nous faire revenir à son secours. Je pris les devants dans la baleinière, armée par quatre Malgaches, et dans laquelle j'emmenais Le Dantec avec trois fusiliers. Il faisait très sombre. La brise avait déjà beaucoup molli, mais la mer devait être encore assez grosse; je l'entendais briser à l'entrée de la rivière, ce qui m'enchantait, car par un temps pareil, il n'y avait pas une embarcation à Boéni qui pût s'aventurer sur la barre. Nous étions donc bien tranquilles de ce côté-là. Personne n'avait pu sortir pour communiquer avec le négrier.
En quittant l'appontement de Saint-Barnabe, j'avais fait un détour pour aller chercher la rive droite, ne voulant pas passer au mouillage des boutres, de peur d'être signalé par quelque matelot arabe affligé d'insomnie. J'entendais la chaloupe qui me suivait de près. Les avirons, malgré toutes les précautions prises, faisaient beaucoup de bruit. Mais nous étions sous le vent de la ville. On ne pouvait pas nous entendre. Je causais avec mes fusiliers, assis à côté de moi dans la chambre
de la baleinière, leurs fusils entre leurs jambes. Ils étaient enchantés de notre expédition, très excités surtout par Tidéc d'enlever un négrier au mouillage. Une réflexion échappée à l'un d'eux m'a bien amusé. C'est un vieil Alsacien nommé Fisher, le seul matelot avare que j'aie jamais connu. Jamais il ne va à terre, de peur de dépenser un sol, et, pour ne pas avoir de tentations, il confie toute sa solde à l'abbé, dès qu'il la reçoit. Il a calculé qu'avec sa pension de retraite, à laquelle il aura droit l'année prochaine, jointe aux intérêts de ses économies et du produit de quelques parts de prise qu'il a touchées, il aurait 1,200 francs de rente, ce qui lui permettra, dit-il, de passer tout le reste de ses jours, dans son village, à se promener la canne à la main. Il compte porter des bretelles, ce qui lui paraît constituer le comble de l'élégance et de la félicité.
La tête tendue de mon côté, il écoutait ce que disaient ses camarades. Puis, tout à coup :
— Mais, monsieur, me dit-il, si nous prenons le négrier, nous sommes vingt-cinq en tout, cela va nous faire de belles parts de prise. Est-ce qu'il faudra partager avec les autres qui sont restés à bord de la frégate?
Et il parut accablé quand je lui eus dis que je croyais bien qu'ils en auraient leur part : ce dont je ne suis pas sûr, d'ailleurs.
Je distinguais la tour se découpant sur le ciel. Quand nous fûmes par le travers, je revins en grand sur bâbord, pour aller chercher le petit quai qui se trouve au pied du rocher qu'elle surmonte, et où aboutit l'unique sentier qui y conduit. La chaloupe y arriva presque en même temps que moi. Rien ne bougeait. Nous n'avions sûrement pas été signalés.
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— Montez le premier, me dit tout bas des Perrières..., je vous suis. Et vous autres, les garçons, vous savez! des coups de pied, des coups de poing, des coups de crosse tant que vous voudrez, mais pas un coup de fusil! Il s'agit de ne pas donner l'alarme à la ville, et puis il ne faut pas endommager les Béloutchisdu sultan.
Je grimpai le sentier, suivi de mes fusiliers. Au bout de cinq minutes, nous arrivâmes devant la poterne. La porte était ouverte, et il n'y avait pas de factionnaire. Nous entrâmes. Nous nous trouvions sur la plate-forme. Devant nous se dressait la iour : j'avançai tout doucement. Bientôt je distinguai l'anghareb où Abou-Bekr m'avait fait asseoir quand j'étais venu le voir. Sur cet anghareb, il y avait une masse noire. C'était le factionnaire qui dormait les poings fermés. Son fusil était appuyé contre le mur. Le Dantec était sur mes talons.
— Espérez, monsieur, me dit-il tout bas. Laissezmoi faire, je m'en vais serrer la vis en douceur à ce particulier-là. Il ne fera pas de bruit, j'en réponds. Talagas! prends-lui les pieds!
Talagas, c'était le brigadier de la chaloupe, un gros Breton de Plougastel, fort comme un bœuf. Tous les deux déposèrent leurs fusils par terre.
— Une, deux! dit Le Danlec.
Le malheureux Béloutchis se réveilla en sursaut, le col pris par deux grosses mains qui le serraient comme un étau. Il voulut se débattre, mais Talagas lui maintenait les jambes. On lui mit son turban sur la bouche en guise de bâillon, et, avec sa ceinture, on le ficela sur l'anghareb. Nous étions bien sûrs qu'il ne nous gênerait plus.
Des Perrières, après m'avoir rejoint, alla droit à la paillotte qui servait de caserne. Celait une espèce de hangar où les Béloutchis couchaient sur un lit de camp. On se jeta sur eux : ils se débattirent un peu; mais une demi-douzaine de coups de poing donnés à chacun d'eux les ayant complètement réveillés et convaincus qu'ils avaient affaire à forte partie, ils se le tinrent pour dit.
Leur chef ne fit pas une défense plus héroïque. Je le trouvai dans la salle basse de sa tour, où malgré l'heure matinale il était déjà en conversation avec une demidouzaine d'Arabes à figure patibulaire, la fine fleur des négriers du pays. En m'apercevant, ils firent un mouvement du côté de la porte ; mais elle était déjà gardée par le gros Turdu, et, avec son grand sabre d'abordage, il avait un aspect si formidable qu'ils n'essayèrent pas d'aller plus loin. Abou-Bekr gesticulait comme un épileptique. Des Perrières le calma tout de suite.
— Mahéfa! dit-il à notre truchement, arrive ici, mon garçon! Explique bien à M. le gouverneur de quoi il retourne. Il se figure peut-être que nous sommes venus ici en ennemis. Pas du tout ! Nous avons appris, par le plus grand des hasards, qu'un négrier européen a été signalé hier soir. Il va revenir, bien sûr, ce matin. Il essayera d'embarquer des noirs : ce qui est absolument interdit par le sultan. Nous sommes ses alliés! Alors nous nous sommes dit : Notre ami Abou-Bekr va avoir une mauvaise affaire avec des négriers, qui sont des gens de sac et de corde. Allons à son secours. Et nous voilà!
Mahéfa traduisit. Le gouverneur n'avait pas l'air convaincu. Il gesticulait toujours, parlant avec beaucoup d'animation.
— Qu'est-ce qu'il dit? reprenait poliment des Pcrrières, en allumant sa pipe. Il nous remercie? Dis-lui que ce n'est pas la peine. Entre alliés, on doit toujours s'entr'aider. A propos, qu'est-ce que c'est donc que tous ces bonshommes-là? Ils ont de bien mauvaises figures.
— Ça beaucoup filous! dit Mahéfa, dont le français est un peu rudimeniaire et ne comporte pas de nuances. Moi les connais. Celui-là, Sehid-bcn-Medjid ; celui-là, Ferradji : tous négriers!
— Je m'en doutais! Eh bien, Le Turdu, va-t'en chercher tous les Béloutchis! Tu les amèneras ici. Ils tiendront compagnie à ceux qui y sont déjà. Deux factionnaires à la porte, et Ton tire dans le tas, s'ils bougent. C'est entendu! Maintenant, continua-t-il, Abou-Bekr, il faut que tu nous conduises sur le haut de la tour.
Abou-Bekr s'est exécuté de très mauvaise grà<fe ; mais il s'est exécuté, car des Perrières a une manière de dire les choses qui fait qu'on ne lui résiste guère. Deux étages d'échelles nous ont conduits, nous trois et Mahéfa, sur la plate-forme crénelée qui surmonte la tour. Une demi-douzaine de vieilles pièces en fonte y sont en batterie. Son Altesse le sultan ne fait pas de grands frais pour l'armement de ses Béloutchis : mais il n'en fait pas davantage pour son artillerie. Les pièces qui sont là ne sont pas, comme la tour, contemporaines du roi Salomon : mais elles pourraient bien dater des anciens navigateurs portugais. Les lumières sont presque aussi larges que les bouches : et quant aux affûts, ils sont si vermoulus que, au premier coup tiré, les pièces seraient sûrement démontées. D'ailleurs, on a pris de bonnes précautions pour
éviter un accident de ce genre, car Abou-Bekr nous a avoué que son magasin à poudre ne contenait pas une seule gargousse. Il parait que c'est, pour le sultan, une tradition de famille. Il y a six mois, quand nous sommes passés à Mascate, son cousin l'iman nous a envoyé son grand maître de l'artillerie pour s'excuser de ne pas nous rendre notre salut. Il déclarait, lui aussi, n'avoir pas une seule gargousse dans ses forts. Alors, nous lui avons envoyé un baril de poudre de traite, et c'est avec notre propre poudre qu'il a fini par nous rendre notre salut.
Quand nous sommes arrivés sur le haut de la tour, le jour allait poindre. Comme nous nous y attendions, la brise était presque tombée. La journée s'annonçait comme devant être magnifique. Au large, la mer était encore assez forte : de grosses vagues se profilaient à l'horizon; mais, sur la barre, les lames ne brisaient plus. D'ailleurs, il y avait déjà près de deux heures de flot... Les oiseaux de mer, chassés sur la terre par la tempête de la nuit, tournoyaient autour de nous par grandes bandes, poussant des cris aigus, s'appelant pour regagner le large. On commençait à distinguer les objets. A nos pieds, la ville s'éveillait. Sur les terrasses et dans les rues, on voyait déjà du monde. Personne ne semblait s'y douter de notre présence. Mais, en rade, on distinguait les matelots des boutres, réunis par groupes et se montrant la chaloupe, avec son canon à l'avant, mouillée sur son câbleau, à quelques mètres de l'appontement, et, plus loin, la baleinière tout armée, surveillant la barre, et dont le patron faisait rebrousser chemin aux embarcations qui se présentaient pour la passer.
Sous les tropiques, le crépuscule ne dure que quel-
ques minutes. Bientôt une grosse boule rouge apparut au-dessus de la mer : c'était le soleil. Des Perrières et moi, accoudés chacun sur un canon, nous examinions l'horizon avec nos lorgnettes. Rieu ne se montrait.
— Pourvu qu'il ne nous fasse pas faux bond! fis-je à demi-voix.
— Patience ! patience ! dit des Perrières sans quitter sa lorgnette. Attendons un peu. Les capitaines de négriers sont des gens très malins et qui savent leur affaire; car, s'ils ne connaissaient pas leur affaire, ils se feraient pendre tout de suite. Celui-ci n'a pas pu communiquer avec la terre hier : il ne sait pas si la côte est libre. Soyez sûr qu'il va prendre toutes ses précautions avant d'atterrir. Arrivant le soir, s'il avait trouvé un croiseur au mouillage, il aurait pu reprendre le large et lui échapper, grâce à la nuit. De jour, il s'arrangera de manière à tout voir sans être vu... et, pour cela, il n'a qu'à se tenir entre le soleil levant et la terre. S'il est quelque part, il est là, droit dans l'est. Nous ne le voyons pas maintenant parce qu'il est mangé par le soleil, mais nous le verrons dès que le soleil sera un peu levé!
Nous attendîmes encore quelques minutes. Le soleil montait, son globe s'élevait peu à peu au-dessus de Thorizon, projetant sur la mer un large cône lumineux qui la faisait briller comme de l'or. Tout à coup, nous poussâmes en même temps une exclamation. , Des Perrières avait deviné juste. Droit sous le soleil, on distinguait un navire se dirigeant vers la terre. Il n'était pas à plus de huit ou dix milles. On voyait sa coque. Abou-Bekr l'avait vu comme nous, mais sa vieille figure couturée et impassible ne laissait deviner aucune de ses impressions.
abrité derrière le rocher, de manière à ne pouvoir être vu du large, je me tius prêt à agir. Je n'eus d'ailleurs pas à attendre bien longtemps. Bientôt j'entendis les coups d'aviron d'une baleinière bien nagée qui contournait le rocher. Mes hommes, allongés sur les leurs, n'attendaient qu'un signal. Au moment où l'étrave de la baleinière du négrier apparut, je commandai « Avant! » et la nôtre, projetée par une vigoureuse impulsion, vint s'allonger bord à bord contre l'autre.
Nos avirons étaient engagés : les baleiniers du négrier, surpris, étaient renversés dans le fond de leur embarcation au milieu d'une pagaie épouvantable : j'entendis une bordée de jurons qui m'était adressée par un gros petit homme trapu assis au fond de la chambre, tenant les tire-veilles et sur lequel je tenais mon revolver braqué. Je n'étais que médiocrement étonné de son accueil. Mais ce qui me surprenait bien plus, c'est qu'à côté de lui se tenait assise une femme d'une cinquantaine d'années, enveloppée dans un grand caoutchouc, qui, après m 'a voir regardé un instant d'un air assez effrayé, était tout à coup partie d'un fou rire et s'était écriée : « Bon Dieu ! monsieur de Kertavel ! que c'est singulier de vous trouver ici ! » pendant que son voisin s'écriait à son tour avec un bel accent provençal :
— Té ! bé ! c'est M. de Kertavel ! Eh bien ! voilà une manière de recevoir les gens!
J'étais en pays de connaissance! Le gros petit homme était notre ami le capitaine Dupont, et sa voisine était Mme la comtesse de B... Ce n'était pas bien extraordinaire de trouver le capitaine Dupont sous la tour de Boéni, car il était bien connu pour le plus
enragé négrier de la côte; mais y trouver Mme de B..., que je croyais bien tranquillement à Bourbon, dans sa belle habitation de Bellevue, où nous avons passé de si bons moments, voilà ce qui me semblait tout à fait étrange.
Les- civilisations sont comme les fleurs. Elles ne brillent jamais d'un si vif éclat que lorsqu'elles sont sur le point de disparaître!
A propos de la rencontre de mon ami Kertavel et de Mme la comtesse de B... sous la grosse tour de Boéni, je voulais vous parler de la société de Bourbon où lui et moi avions eu l'honneur de la connaître : et c'est en me remémorant les bonnes années passées dans cette ile charmante que je me suis rappelé la phrase poétique que je viens d'écrire en haut de cette page. Où l'ai-je lue? je ne le sais vraiment pas. Mais l'idée qu'elle exprime est terriblement vraie en ce qui concerne celte pauvre société créole que j'ai connue si brillante. Elle est morte maintenant et bien morte. Tous ceux de nos camarades qui reviennent de là-bas le disent. Les maisons où Ton nous recevait si bien sont fermées! Les familles qui les habitaient sont dispersées. Ceux qui les représentent végètent : trop heureux quand ils ont pu obtenir quelque petite place de l'administration locale. Tout s'en est mêlé : la ruine d'abord, et puis la maladie. Autrefois, on ne mourait que de vieillesse dans ce bienheureux pays. Mainte-
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nant, la fièvre de Madagascar s'y est acclimatée, Dieu sait pourquoi, car il n'y a pas un seul marais dans toute Tile. On ne peut plus seulement aller le soir regarder les mulâtresses danser la sega sous les grands manguiers sans être sur de se réveiller le lendemain en claquant des dents. On vous olfre un verre de vin de quinquina, comme autrefois on vous offrait un verre de Champagne. Soyez donc gai, dans un pays comme celui-là! Un moraliste contemporain Ta dit :
Ousqu'y a de l'hygiène \'y a pas de plaisir !
Pour comprendre ce qu'était la société de Bourbon avant tous ses désastres, il faut savoir comment elle s'était constituée. Depuis Rome, dont les premiers habitants n'étaient pas précisément la crème des populations du voisiuage, jusqu'à l'Australie, où les Anglais ont, pendant des années, déporté tous les criminels qui les gênaient chez eux, il est arrivé bien souvent que les premiers habitants de pays depuis très prospères u'aient pas été en général des gens bien recommandantes, et que leurs descendants aient eu quelque peine à s'affranchir de fâcheuses traditions de famille. Il n'en était pas de même à Bourbon. L'Ile était déserte quand, au commencement du règne de Louis XIV, une douzaine de colons français vinrent s'y établir avec leurs familles et quelques esclaves malgaches ou cafres. C'étaient tous des cadets de famille ou des artisans parfaitement honorables. Le centre du pays était tellement montagneux et difficile d'accès, qu'ils n'essayèrent même pas d'y pénétrer. Le littoral, très boisé, était divisé en un certain nombre de secteurs par des ruisseaux ou de petites rivières. Ce fut
presque toujours sur les bords de ces rivières que les émigrants s'établirent tout d'abord. Les débuts ne furent pas bien durs, grâce à l'admirable climat de ce pays. Il fallait vivre; les premiers défrichements servirent à cultiver du blé, qui venait admirablement, des bananes, du manioc. On élevait aussi du bétail. Les enfants se marièrent entre eux, si bien qu'au bout d'une ou deux générations, tout le monde était parent. Quand un jeune ménage se formait, il remontait ou desceudait la rivière sur laquelle s'étaient établis les parents, on défrichait un nouveau coin de forêt et l'on faisait comme ils avaient fait. Tous ces gens avaient conservé, quant aux noms, les usages féodaux. Les aînés portaient le nom du père. A défaut de fiefs, les autres se distinguaient par des désignations topographiques. M. H... s'était établi sur le bord d'une source. Un de ses fils s'appela le chevalier H. de la Source ; un autre, H. du Ruisseau; un troisième, H. de l'Etang, et ainsi de suite, pour aboutir à un H. de la Mare. Tous ces surnoms sont devenus des noms.
Au commencement, on ne cultivait que ce qui était nécessaire pour vivre. Mais bientôt les défrichements prirent une telle importance qu'on put songer à exporter. La richesse s'accrut rapidement. Les travailleurs ne manquaient pas, car on importait de temps en temps des noirs de la côte d'Afrique. On cultiva de la canne à sucre, qui rapportait beaucoup; le café donnait de moins bons résultats, parce qu'il ne vient bien qu'à l'ombre d'un certain arbre nommé le bois-noir, qui est souvent renversé par les ouragans. Et quand un de ces arbres a été abattu, il faut attendre qu'un autre ait poussé à sa place. La vanille était aussi cultivée sur quelques habitations : les gousses se vendaient
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presque au poids de l'or, mais les rendements étaient des plus irréguliers. Il en fut ainsi jusqu'à ce qu'un certain esclave, nommé Figaro, eut découvert l'art d'en féconder artificiellement les (leurs. Son maître lui donna sa liberté, et la colonie une pension. Mais sa découverte eut pour effet de faire tomber les prix de 75 pour 100.
La Révolution ne changea pas grand'chose. Elle fut en somme assez bénigne. D'ailleurs, la colonie fut occupée par les Anglais pendant quelques années. Petit à petit, la population avait singulièrement augmenté. Il s'était formé des villes, notamment une capitale, Saint-Denis, où les planteurs allaient passer quelques mois chaque année pour y faire leur cour à M. le Gouverneur. Ces planteurs constituaient essentiellement la classe dirigeante et l'aristocratie du pays. Les esclaves, qui seuls cultivaient la terre, étaient au nombre de cinquante ou soixante mille. Aux Antilles, mais surtout dans les colonies portugaises et espagnoles, la population esclave était maltraitée : il naissait peu d'enfants, et elle aurait rapidement disparu si elle n'avait pas été alimentée par la traite. Il n'en était pas de même à Bourbon. Il y avait tant de naissances que les ateliers étaient toujours au complet, et la traite avait disparu en fait, bien longtemps avant qu'elle fût abolie en principe, pour la bonne raison que personne ne se souciait d'acheter des sauvages qui n'étaient bons à rien, quand on avait, tant qu'on en voulait, des noirs créoles à moitié civilisés.
Tous les domaines, les habitations, avaient à peu près la même disposition, imposée par la forme circulaire de l'île. La maison était sur le bord d'un ruisseau ou d'une rivière, non loin de la mer, au milieu d'une
plaine cultivée qui se prolongeait en pointe jusqu'aux montagnes. On était borné à droite et à gauche, parce la terre du littoral avait une grosse valeur; mais « dans les hauts » , comme on disait, les propriétés s'étendaient sans limites bien définies. C'est dans cette région que les habitants allaient chercher leurs bois de construction quand ils en avaient besoin. Plus loin commençait le grand massif de montagnes volcaniques qui occupe tout le centre de l'île. Il s'y trouve quelques plateaux et quelques petites vallées qui ont été habités depuis. Mais jusqu'à une époque toute récente, ce pays était tout à fait désert. C'est là que se réfugiaient les noirs marrons qui y vivaient par petites bandes et qu'on n'inquiétait guère que lorsqu'ils s'avisaient de venir marauder dans les habitations.
Entre les esclaves et les habitants, il finit par se former une classe intermédiaire, celle des petits blancs. Les familles créoles étaient généralement fort nombreuses. Tant qu'on put avoir de bonnes terres en défrichant la forêt, tous les cadets trouvaient à se caser. Mais il vint un moment où cette ressource fit défaut. Alors se forma une classe de prolétaires blancs. C'est là le grand écueil des sociétés ayant pour base l'esclavage. Le travail manuel étant réservé uniquement aux esclaves, on s'habitue à le considérer comme déshonorant. Pendant les guerres de l'ancien régime, delà Révolution et de l'Empire, ces petits blancs s'engageaient en masse dans les troupes coloniales, au service de la Compagnie des Indes ou dans la marine. Les régiments de M. de Bussy et les équipages de M. le bailli de Suffren étaient partis au complet de France, mais ils se seraient bien vite fondus s'ils n'avaient pas pu se recruter à Bourbon et à File de Fra.icc.
Quand vint la paix, on eut le grand tort de ne pas établir la conscription dans les colonies. Les petits blancs perdirent l'habitude de servir. Quelques-uns cherchèrent à entrer dans le commissariat colonial. C'étaient ceux qui avaient reçu une certaine instruction. Mais la plupart n'en avait reçu aucune. Ils vivaient dans des paillottes qu'ils se construisaient dans les hauts de chaque habitation, et là menaient ces existences invraisemblables qu'on ne peut mener que dans un pays comme Bourbon. On ne les voyait que le dimanche, à la messe, où le mari arrivait nu-pieds, vêtu d'une veste et d'un pantalon en cotonnade bleue ; la femme, également nu-pieds, habillée d'une robe claire; le reste du temps, vivant de chasse ou de pêche, prêts à tout faire, pourvu qu'on ne leur demandât pas de travailler. Je me souviens d'un mot que j'ai entendu prononcer par un de ces petits blancs et qui m'a frappé. J'arrivais un soir à la Rivière-des-Pluies, tout près de Saint-Denis, où j'étais invité à diner chez M. des Bassins, le patriarche de la colonie. Je trouvai devant la porte Mme des Bassins, en conversation avec un grand garçon de vingt-cinq à trente ans , à l'air fort distingué, qu'elle me présenta. Il portait un fort beau nom. C'était un « petit blanc » habitant à un ou deux kilomètres de l'habitation. Sa femme était très malade; il n'y avait plus rien à manger à la maison. Mme des Bassins lui reprochait de n'être pas venu plus tôt. Elle promit d'aller voir la malade dès le lendemain. Et, en attendant, elle avait fait préparer par un domestique un panier contenant quelques vivres et un sac de riz. L'homme remercia en très bons termes. Il prit le panier; mais en voyant le sac de riz qui pesait peut-être dix à douze livres, il dit, de l'air le plus naturel du monde :
— Ne pourriez-vous pas me donner un noir, pour porter ce sac ?
Il ne lui serait pas venu à l'idée de le porter luimême, et Mme des Bassins s'excusa de n'y avoir pas songé.
Cet état social se maintint pour ainsi dire sans changements jusqu'en 1848. Les villes étaient habitées parles fonctionnaires, dont un bon nombre étaient créoles; par quelques rares négociants, dont beaucoup étaient Européens, et par le petit commerce, presque entièrement entre les mains des mulâtres. A Maurice, ces mulâtres, très nombreux, avaient pris une certaine influence. Il avaient même fini par parvenir aux emplois publics : mais, à Bourbon, on les tenait beaucoup plus à l'écart. Les habitants, c'està-dire l'aristocratie terrienne, sauf quelques rares apparitions à Saint-Denis, résidaient toujours à la campagne, où ils menaient la vie large et facile des gentlemen fariner s anglais. Ils n'en avaient cependant pas les goûts de sport. Quelques jeunes gens allaient quelquefois tirer des cabris marrons dans la montagne. Mais on les citait. En somme, personne n'aimait la chasse. Il y avait cependant pas mal de perdreaux dans les champs de canne. On n'aimait pas davantage les chevaux. Sur chaque habitation il y avait cent ou cent cinquante mules veuant de France, servant à l'exploitation, et un certain nombre de poneys qui venaient de Batavia, et dont on se servait pour la selle ; mais personne ne se souciait d'avoir de beaux attelages ni de jolies voitures. Tous les revenus passaient en réceptions et en grands dîners, car on était d'une hospitalité sans bornes. Non seulement les amis, mais les amis des amis étaient toujours invités. Les femmes qui faisaient
les honneurs de ces agapes étaient charmantes. Il est de mode en Europe de prendre des airs égrillards quand on parle des femmes créoles. Je ne sais pas ce qui se passe ou ce qui se passait aux Antilles et dans les colonies espagnoles : je n'y suis jamais allé. Mais ce que je sais bien, c'est qu'il est impossible d'imaginer une société plus morale que la bonne société de Bourbon. Presque jamais on n'entendait parler de scandales. Du reste, il est de mode aussi de parler de la paresse des femmes créoles. On se les représente toujours étendues dans des hamacs et éventées par des négrillons. La vérité est qu'il n'y a pas de femmes plus occupées que les femmes créoles. Pour qu'une maîtresse de maison puisse être paresseuse, il faut que ses domestiques soient travailleurs. Quand on a pour domestiques des noirs, il est bien impossible de se donner le luxe d'être paresseuse soi-même. Je suis allé dans une foule d'habitations ; j'y ai séjourné ; j'ai toujours vu la maîtresse de la maison et ses filles debout dès l'aube et n'obtenant rien des quinze ou vingt nègres, négresses et négrillons qui encombraient le logis, qu'à la condition d'être constamment sur leur dos.
Il y a encore une autre légende dont il faut faire justice. A Bourbon, les habitations sont presque toujours entourées de cinq ou six petits pavillons isolés. C'est là qu'on loge les invités. Dans un pays où les chambres ne sont séparées que par des cloisons en bois, qui souvent même ne montent pas jusqu'au plafond, de manière à ne pas gêner la circulation de l'air pendant les grandes chaleurs, c'est la seule manière de recevoir des étrangers tout en restant un peu chez soi. On prétend que, le soir, quand on était rentré dans sa chambre,
on voyait toujours arriver une mulâtresse, choisie parmi les plus jolies de l'habitation, qui vous apportait une tasse de thé ! — et que le lendemain matin la maîtresse de la maison ne manquait pas de vous demander en souriant si vous aviez trouvé votre thé trop ou pas assez noir! — J'ai même entendu quelques vieux officiers raconter avec attendrissement qu'ils avaient encore profité de cette hospitalité ultra-écossaise. Eh mon âme et conscience, je crois qu'ils mentaient comme des arracheurs de dents. En tout cas, je n'ai jamais vu trace de ces usages-là ailleurs qu'à Madagascar.
Lorsque le gouvernement de la seconde République abolit tout d'un coup l'esclavage en 1848, on crut d'abord qu'on allait tomber dans le ebaos ; car l'esclavage était la clef de voûte de toute la société créole. Cependant le mal fut moins grand qu'on n'eût pu le croire, grâce aux mesures prises pour reconstituer les ateliers. Ceux qui avaient provoqué l'abolition affirmaient que les anciens esclaves deviendraient, du jour au lendemain, des travailleurs salariés. Il fallait ne pas les connaître pour avoir de pareilles illusions. Ils quittèrent en masse les habitations pour aller fainéanter dans les villes, où il fallut les nourrir, car pas un ne voulait travailler. Du reste, cela ne dura pas longtemps, car ils moururent comme des mouches. Ils étaient cinquante mille au moment de la libération, il n'en restait pas douze mille quinze ans après.
Après quelques tâtonnements, on se décida à les remplacer par des coolies indiens. Le Bengale et toute la côte du Malabar sont habités par une population prodigieusement dense et horriblement misérable. Dès que la récolte de riz est un peu au-dessous de la moyenne, des villages entiers meurent littéralement
de faim. Ces gens devraient être trop heureux de s'expatrier. Cependant il est toujours assez difficile de les y décider, à cause de leurs idées religieuses. 11 n'est pas absolument interdit à un Indou, par sa religion, de sortir de son pays : mais c'est tout comme, car il lui est défendu, par exemple, de jamais manger un aliment qui n'ait pas été préparé par un homme de sa caste, et quand on est seulement soupçonné de ne pas s'être scrupuleusement conformé à toutes ces prescriptions, on est tellement ihis au ban de l'opinion publique que, même dans les moments de disette, il n'y a guère que les criminels ou les gens absolument à bout de ressources qui consentent à s'expatrier. Ce qui compliquait encore les choses, c'est la question des femmes. Du temps de l'esclavage, chaque noirvivait en famille. Les femmes participaient quelquefois aux travaux de culture, mais seulement dans les moments de presse : quand on coupait les. cannes, par exemple. Le reste du temps, elles vivaient chez elles, soignant leurs petits négrillons, et on ne leur demandait qu'une chose, c'était d'en avoir le plus possible, car un petit négrillon, si Dieu lui prêtait vie, devenait plus tard un grand nègre qui travaillait à son tour dans les champs du maître. Celui-ci avait donc intérêt à ce que tous les noirs fussent mariés.
Avec le nouveau système d'engagements volontaires, il n'en était plus de même. Les femmes n'avaient plus aucun rôle sur une plantation. Aussi les maîtres n'en voulaient pas. On décida cependant qu'ils seraient forcés d'en avoir. Mais il fallut aboutir à une transaction. Les règlements sur l'importation des coolies décidèrent que le quart des ateliers serait toujours composé de femmes.
Dans la pratique, voici comment les choses se passaient. Les agences d'émigration réunissaient, à Pondicliéry ou à Chandernagor , les coolies que leurs recruteurs leur amenaient de l'intérieur. Là, on leur faisait contracter un engagement aux termes duquel ils aliénaient leur travail pendant sept ou dix ans, à des conditions nettement stipulées. Ils avaient droit à quinze francs par mois, à deux habillements par an et à une ration journalière composée de riz et de morue. Toutes les journées de maladie devaient être décomptées et remplacées par autant de journées supplémentaires à la fin de l'engagement.
Une fois ces formalités remplies, on les amenait à Bourbon : on les gardait pendant quelques jours pour leur donner le temps de se remettre des fatigues de la traversée. Il fallait bien parer un peu la marchandise. Puis on les divisait en lots contenant les proportions voulues d'hommes et de femmes; et ces lots étaient mis en vente et abandonnés au plus offrant et dernier enchérisseur. Un engagé en bon état se vendait 600 ou 700 francs.
Au point de vue des principes, il n'y avait rien à dire. Ce n'était pas, comme du temps de l'esclavage, un homme qui était vendu. C'était seulement son travail pendant sept ans. La compagnie d'émigration rétrocédait simplement au planteur le contrat d'engagement qu'elle avait fait signer au coolie. Le sort du coolie était-il meilleur que celui de l'esclave ? Théoriquement, oui, puisqu'il n'avait aliéné sa liberté que pendant sept ans , et que, dans tous les cas, cet engagement ne concernait en rien ses enfants, s'il en avait. Mais, dans la pratique, il est incontestable que sa vie était infiniment plus dure que celle de l'esclave, et
cela pour une foule de raisons. Un esclave étant une propriété, il représentait un assez gros capital, on avait toujours intérêt à le bien soigner, pour qu'il se portât bien et qu'il durât longtemps. On avait intérêt à ce qu'il eût des enfants et, par conséquent, à ce qu'il vécut en famille. Quant aux punitions, elles étaient réglées d'une façon fort intelligente par le code noir. Un propriétaire n'avait jamais le droit de frapper son esclave. Il devait l'envoyer au juge de paix de son quartier, qui le condamnait, suivant les cas, à la bastonnade ou à la prison. Mais la bastonnade était appliquée par des agents du gouvernement qui recevaient un franc par coup de bâton. S'il s'agissait d'emprisonnement, c'était encore dans les geôles du gouvernement que l'esclave était enfermé, et le propriétaire, outre qu'il perdait son travail, était encore obligé de payer assez cher pour sa nourriture et son entretien. Chaq ue punition d'esclave constituait donc, pour le propriétaire, une dépense appréciable. Il y avait là, pour l'esclave, une première garantie qui avait bien sa valeur; mais il y en avait une autre, encore plus efficace. La société créole, telle qu'elle était constituée, était, avant tout, une aristocratie; or, ce qui donne à toutes les aristocraties un caractère commun, c'est que les membres de ces aristocraties, formant, dans chaque pays, un corps homogène, sont obligés de compter beaucoup avec les sentiments de leurs pairs, car ils ne sont plus rien s'ils sont déclassés. Dans ces pays, l'opinion publique a donc une force énorme. Elle prime souvent les considérations d'intérêt personnel. Cela était vrai surtout à Bourbon, où, comme je le disais tout à l'heure, tout le monde était parent. Or, il était de tradition qu'on ne devait pas maltraiter ses noirs. Il n'était pas
admis non plus qu'on pût vendre ou acheter un esclave isolément, sauf dans des circonstances tout à fait particulières, quand, par exemple, pour des convenances personnelles, il désirait aller vivre sur une autre habitation. On pouvait vendre une terre et les esclaves qui la cultivaient; mais l'opinion publique aurait jugé très sévèrement un propriétaire qui aurait dispersé une famille en en vendant les membres isolément, opération qui se faisait journellement aux Etats- Unis. Dans ces conditions, l'esclavage s'était, en réalité, transformé en servage.
Toute différente était la condition de l'engagé. Aucune tradition, aucun souvenir de famille n'établissait le moindre lien entre lui et cet homme dont il devenait la chose pour sept ans. Les premiers arrivés étaient tombés au milieu d'une crise épouvantable. Depuis de longs mois, le travail était suspendu. Tout le monde était ruiné ou se croyait ruiné. Le gouvernement s'était bien engagé à indemniser les anciens propriétaires d'esclaves. On leur avait même donné des bons dont la valeur nominale représentait à peu près le tiers ou le quart du capital que leur avait fait perdre la libération de leurs noirs. Mais ces bons n'avaient pas été payés. On ne savait même pas s'ils le seraient jamais. En attendant, comme il fallait bien vivre, ils circulaient dans l'ile comme des billets de banque; mais chaque jour ils étaient plus dépréciés. Ils finirent par être tous rachetés pour un morceau de pain, par deux ou trois spéculateurs, qui trouvèrent moyen de se les faire rembourser plus tard. Maïs les planteurs n'en profitèrent pas.
Aussi quand, pour reconstituer leurs ateliers, il leur fallut acheter des coolies aux agences d'émigration,
ils eurent à emprunter. L'argent leur coûtait de 12 à 15 pour 100. On ne pouvait se tirer d'affaire qu'à la condition de faire rendre à la terre tout ce qu'elle était susceptible de donner. Jusqu'alors, comme je l'ai dit plus haut, on n'achetait presque rien de ce qu'il fallait pour nourrir les noirs. On produisait tout. On s'avisa qu'il* était absurde de produire chèrement du riz ou du manioc quand on pouvait les faire venir à bien meilleur compte de l'Inde ou de Madagascar. Il fallait supprimer les cultures vivrières et consacrer toutes les terres à la culture rémunératrice par excellence, celle de la canne.
C'était l'application d'une doctrine chère aux économistes du libre échange. Chaque pays ne doit produire que ce qu'il produit le mieux : le reste, il doit le faire venir de l'étranger. On ne cultiva donc plus que la canne. Pendant deux ou trois ans, cela donna des résultats superbes. Seulement, on s'aperçut un beau jour que les cannes dépérissaient. Un petit ver attaquait la racine, puis, remontant petit à petit, il mangeait toute la pulpe. On consulta des savants. Ils décidèrent que ce ver, dont personne n'avait jamais entendu parler jusque-là, s'appelait le borer. Ils conseillèrent aussi d'importer des merles de Virginie, qui, disaientils, feraient une guerre acharnée au borer. On importa donc des merles de Virginie, qui réussirent d'ailleurs très bien, mais parurent vivre en très bonne intelligence avec le borer. En tout cas, le borer ne parut pas s'apercevoir de la présence des merles de Virginie et continua à manger les cannes avec un appétit de plus en plus féroce.
Quand on eut constaté que les borers résistaient victorieusement aux merles, on chercha autre chose.
On importa des cannes étrangères. Rien n'y fit. La terre s'était épuisée depuis qu'on lui imposait toujours la même culture. Le borer était un effet : ce n'était pas une cause. Alors, pour lutter contre l'épuisement de la terre, il fallut acheter du guano ou d'autres engrais ruineux. Ce fut le commencement de la fin. Quand j'étais à Bourbon, les deux tiers, si ce n'est les quatre cinquièmes des habitations, étaient couverts d'hypothèques au profit du Crédit foncier, qui n'osait pas réaliser ses gages, parce qu'il ne serait pas rentré dans ses avances. Il paraît que, depuis ce temps-là, la situation n'a fait qu'empirer.
Je me suis étendu un peu longuement sur cette lamentable situation parce qu'elle eut une conséquence funeste sur le sort des malheureux coolies. Un maître qui lutte désespérément contre la ruine est forcément un mauvais maître. Et puis, comme je le disais tout à l'heure, les rapports qu'on avait avec eux ne pouvaient pas être les mêmes que ceux qu'on avait avec les anciens esclaves. Ceux-ci étaient nés sur l'habitation. Le maître avait connu leurs pères, avait joué avec eux quand ils étaient enfants, comme ses enfants jouaient avec les petits négrillons qui encombraient, pendant le jour, tous les coins de la cuisine, et, pendant la nuit, tous ceux de la varangue. Tandis que tous ces coolies qui arrivaient de l'Inde, qu'on savait être l'écume de la population de leur pays, personne ne s'intéressait à eux. Ils représentaient un certain nombre de mois de travail. Il fallait faire rendre à ce travail le plus possible. On n'avait pas d'autre souci.
Ils s'en aperçurent bien. Rien n'était lamentable comme l'apparence d'une bande de Malabars au tra-
vail. En dehors du moment de la récolte, la principale occupation des coolies consiste dans le creusement des trous qui servent à planter la canne. Ces trous ont un pied de longueur, six pouces de profondeur et autant de largeur. Un homme doit en creuser cent dans sa journée. C'était un jeu pour les esclaves créoles. Les Malabars avaient toutes les peines du monde à en venir à bout. A côté de chaque habitation, il y avait ce qu'on appelait le camp malabar. C'était l'agglomération de mauvaises paillottes où vivaient les engagés. Bien souvent il m'est arrivé d'assister, à midi ou le soir, au retour des bandes, après le travail. On voyait des malheureux, tout nus ou couverts de loques indescriptibles, tellement étiques que leurs côtes semblaient trouer leur peau brune, montés sur de longues jambes sèches comme des fuseaux et pliant sous le poids d'outils trop lourds pour eux. Et puis, derrière, marchait le commandeur : presque toujours uu gros Cafre prodigieusement musclé et armé d'un rotin dont, malgré tous les règlements, il ne se faisait pas faute de se servir pour réchauffer le zèle de ses Malabars. Ces commandeurs étaient presque tous d'anciens esclaves. C'étaient les seules fonctions qu'ils voulussent remplir sur les plantations. Ils semblaient prendre un malin plaisir à rendre aux Malabars les coups qu'ils avaient reçus autrefois des blancs. C'est toujours très pénible de voir frapper un homme qui ne peut pas se défendre. Mais c'était surtout pénible quand on voyait des Malabars, qui sont, en définitive, des hommes de même origine que nous, frappés par une brute africaine à figure de singe.
Le soir, qumd ils rentraient exténués, il leur fallait
encore préparer leurs aliments. On se figure ce que pouvaient être les femmes amenées par les agents d'émigration. On les prenait parce que les règlements forçaient à les prendre, mais elles ne rendaient presque aucun service. Elles n'étaient qu'une occasion de désordre et d'immoralité. Presque toutes vivaient avec les hommes dans la promiscuité la plus absolue.
L'état sanitaire était d'ailleurs déplorable. Les Malabars sont trop faibles pour le travail des habitations. Presque tous sont épuisés à la fin de leurs engagements, et ne reviennent aux Indes que pour y mourir. L'immoralité de l'esclavage consiste dans ce fait que la vie entière d'un homme est livrée à un maître. Mais au moins, en échange du travail qu'il peut tirer de cet homme pendant qu'il est d'âge à lui en fournir, ce maître est obligé de pourvoir aux besoins de son enfance et de sa vieillesse, tandis qu'avec le système des engagements, le maître est affranchi de ces deux charges. Il fallait supprimer l'esclavage : le courant de l'opinion était trop fort pour qu'on pût lui résister; et alors il fallait prendre son parti de la ruine immédiate des colonies, et aviser en conséquence. Mais il ne fallait pas remplacer les esclaves africains par des engagés malabars, car ce système est bien plus dur et bien plus démoralisant que l'esclavage.
Pour les maîtres, les conditions de l'existence se trouvaient changées du tout au tout. La vie patriarcale qu'on menait autrefois au milieu de noirs qu'on avait connus de tout temps n'était plus possible. Un propriétaire, au lieu d'être un grand seigneur féodal, n'était plus qu'une sorte de garde-chio urine condamné à vivre perpétuellement au milieu d'hommes exaspérés et dont la plupart n'avaient d'ailleurs quitté
leur pays que pour se soustraire aux conséquences des crimes qu'ils y avaient commis. Les assassinats n'étaient pas très rares. Les vols étaient constants. Il faut avoir une tournure d'esprit toute particulière pour aimer à vivre dans des conditions pareilles. Aussi tous ceux qui pouvaient réaliser leur fortune cherchaient à le faire à n'importe quel prix. Les autres auraient bien voulu au moins se débarrasser de leurs Malabars et avoir encore des Africains.
Malheureusement cela n'était pas facile. Dans les premiers temps qui avaient suivi l'abolition de l'esclavage, on avait fait venir quelques milliers d'Africains qu'on décorait du nom de travailleurs libres. On aurait pu en avoir tant qu'on en aurait voulu, car c'étaient simplement des noirs de traite qu'on achetait sur la côte et que, pour les besoins de la cause, on appelait des engagés. Seulement on arrivait à ce singulier résultat que la traite, à peu près supprimée du temps de l'esclavage, se trouvait rétablie par sa suppression. Il fallut donc interdire ce genre d'opérations : mais on ne put pas l'interdire d'une manière absolue. Les Anglais, auxquels on s'était adressé pour avoir la permission de recruter des coolies dans l'Inde, avaient bien donné, d'assez mauvaise grâce d'ailleurs, l'autorisation demandée : mais ils avaient stipulé que leur consul à Bourbon aurait toujours le droit de surveiller l'exécution des contrats. C'était une condition sine qua non. Or, nous avious sur la côte de Madagascar deux ou trois petites colonies, telles queMayolte et Aossi-Bé, où les Anglais n'avaient pas de consuls. On ne pouvait donc pas y mener des coolies indiens, et les quatre ou cinq planteurs qui s'y étaient établis poussaient des cris de paon parce que, là aussi, on avait aboli l'esclavage. Il
fut convenu que, par exception, on leur permettrait de se procurer des engagés dans les îles du voisinage, aux Comores. Seulement, comme les Comores ne comportent pas une population suffisante pour qu'il fût possible d'y recruter tous ceux dont on pouvait avoir besoin, le gouverneur de Mayotte autorisait de temps en temps quelques-uns de ses administrés à aller les chercher à la côte d'Afrique. En avait-il le droit? Aux termes des engagements internationaux, c'était assez douteux. En tout cas, les Anglais soutenaient énergiquement le contraire.
Cela soulevait la grosse question du droit de visite, qui est revenue encore le mois dernier devant la Chambre. Il est bien évident que si l'on veut tout à fait supprimer la traite, surtout la traite locale, il faut céder sur ce point et prendre son parti des inconvénients qui en résulteront, et dont le moindre sera la destruction complète du cabotage indigène, qui constitue la seule industrie de nos petites colonies du canal de Mozambique. Cela prouve une fois de plus qu'on ne peut pas être à la fois chauvin et philanthrope. Les deux doctrines s'excluent.
Jusqu'à présent, nous nous sommes montrés intraitables sur la question du droit de visite. Aussi, il est très vrai que, au moins de mon temps, la traite se faisait à peu près librement entre la côte d'Afrique et les Comores. Les croiseurs anglais ne pouvaient pas s'y opposer, puisqu'elle se faisait sous pavillon français ; et les nôtres évitaient autant que possible de la gêner, parce qu'elle seule fournissait à nos planteurs de Mayotte les noirs dont ils avaient besoin.
Il ne leur en fallait d'ailleurs pas beaucoup, car leurs exploitations étaient peu importantes : seulement, en
réalité, ils en importaient bien plus que le nombre nécessaire, parce qu'il leur arrivait très souvent d'en céder un certain nombre aux planteurs de Bourbon. C'était absolument interdit en principe. Mais il existait des accommodements avec le Ciel , et à condition que la chose se fit sans trop de bruit, les ateliers de Bourbon pouvaient assez facilement, par ce moyen, se recruter de noirs africains.
C'est une opération de ce genre qui amena la rencontre de Mme de B... et de mon ami Kcrtavel.
Mme de B... était, sinon la plus grande, du moins l'une des plus grandes propriétaires de la colonie. Restée orpheline très jeune, elle avait épousé un officier de marine beaucoup plus âgé qu'elle qui la laissa veuve, sans enfants, à vingt ans. C'était un très gros parti, car, bon an, mal an, ses propriétés lui rapportaient de 200 à 400,000 livres de rente. Aussi lcsépouseurs se présentèrent-ils en foule. Elle les éconduisit tous. Elle avait adoré son mari et entendait rester fidèle à sa mémoire. Elle se retira à Bellcvuc, la principale de ses propriétés, et y mena pendant quelques années la vie la plus retirée, uniquement occupée de bonnes œuvres et de l'administration de sa fortune. Ce n'était d'ailleurs pas une petite affaire pour une jeune femme de vingt ans de diriger un pareil domaine et les mille ou douze cents esclaves employés à son exploitation. A la surprise de tous, elle s'en tira de la façon la plus remarquable. Mais ce qui l'attirait surtout, e'était moins le côté industriel de son œuvre que son côté humanitaire. Elle avait sur l'esclavage des idées qui ne sont plus à la mode maintenant, mais qui, dans ce temps-là, n'étonnaient personne. Qu'elle eût le droit de faire travailler tous ces noirs qui peuplaient son
domaine, comme ses parents les avaient fait travailler avant elle, et de profiter du produit de leur travail, cela ne faisait pas de doute pour elle. Mais en même temps, elle se faisait une idée très haute des devoirs que ce droit lui imposait. Elle était convaincue qu'il avait pour contre-partie l'obligation stricte de se consacrer à l'amélioration de leur sort, au point de vue matériel comme au point de vue moral. Elle était très intelligente, très active... et très riche, ce qui ne gâte rien. Elle consacra toute son intelligence et toute sa fortune à résoudre le problème de la meilleure organisation du travail, tant au point de vue du rendement A qu'au point de vue du bien-être des travailleurs. SI
Elle avait en main un atout que n'ont généralement pas les gens qui tentent de semblables expériences. Elle avait l'autorité à peu près absolue que lui donnait sa qualité de propriétaire d'esclaves. Si cela facilitait beaucoup son œuvre, on pouvait aussi soutenir que cela ôtait aux résultats beaucoup de leur intérêt, puisque rien ne disait qu'une combinaison qui avait réussi avec le travail esclave réussirait avec le travail libre. Mais la différence entre les deux est-elle aussi grande qu'on se l'imagine à première vue? J'en doute un peu. Je me souviens d'avoir vu, je ne sais où, une vieille caricature qui représentait un cuisinier armé d'un grand couteau, et causant avec un poulet.
— Comment préférez-vous être mangé, disait le cuisinier ; rôti, ou à l'estragon?
— Je préférerais n'être pas mangé? répondait le poulet.
— Vous déplacez la question! reprenait le cuisinier. Quand j'entends parler de travail libre, je pense
toujours à celte conversation. On parle toujours de la
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liberté du travailleur. Mais le travailleur n'est jamais libre, puisqu'il faut toujours qu'il travaille. Pour que . le travail fût libre, il faudrait qu'il fût facultatif, et il ne peut pas être facultatif, puisqu'on n'a pas encore trouvé le moyen de vivre sans travailler.
Les besoins de l'humanité étant toujours au-dessus de ses ressources, il faut produire le plus possible. Mais, une fois qu'on a produit, il faut répartir ce qu'on a produit : et souvent le problème de la répartition est aussi difficile, et môme plus difficile à résoudre que celui de la production. C'est la grande difficulté de notre époque. A l'origine des sociétés, ce double rôle de producteur et de répartiteur, c'était le propriétaire d'esclaves qui le jouait. Il y avait un certain nombre d'hommes qui, dans chaque pays, étaient chargés de forcer les autres à travailler. Ils donnaient des coups (!c bâton à ceux qui se montraient récalcitrants, mais ils étaient obligés de les faire vivre, tant bien que mal, non seulement pendant le temps où ils pouvaient leur rendre des services, mais encore quand ils étaient trop jeunes ou trop vieux pour travailler. Ces propriétaires d'esclaves étaient, en définitive, les contremaîtres de l'humanité. Elle les payait en leur abandonnant tout ce qu'ils avaient pu faire produire à leurs esclaves en sus de leur consommation. Ce n'était généralement pas grand'chose! Maintenant, on a supprimé à peu près partout cet intermédiaire pour en arriver à ce qu'on appelle le travail libre ; expression impropre, car on n'est toujours pas libre de ne pas travailler. Les peines sont même aggravées. La société ne donne plus de coups de bâton à ceux qui ne veulent pas se soumettre à cette obligation, mais elle les laisse mourir de faim. Le grand avantage de ce régime sur le précédent, c'esi que
chacun est à peu près libre de choisir le travail qui lui convient le mieux. On aurait pu craindre que, la surveillance étant moindre, le travail en souffrît; mais c'est le contraire qui est arrivé. Les besoins réels ou fictifs créés par la civilisation sont devenus si nombreux et talonnent si bien les individus, que chacun s'impose une lâche infiniment supérieure à celle que le commandeur le plus ingénieux a jamais su tirer de ses esclaves. L'humanité n'a jamais éfé menée si durement que depuis qu'elle s'imagine se mener elle-même. Aussi tout porte k croire que nous allons revenir au système de l'esclavage. Chacun recevra sa tâche : et cette tâche sera limitée. Seulement ce ne sera plus un maître en chair et en os qui la lui imposera : ce sera un être anonyme qu'on appelle l'Etat. C'est ce qu'on appelle le socialisme. L'humanité tourne en rond.
Et ce qu'il y a de très curieux et ce qui montre combien les deux systèmes se tiennent de près, c'est que, quand je lis maintenant, dans les journaux, les revendications des socialistes , je me souviens que toutes, ou presque toutes, je les ai vues appliquées chez Mme de B..., qui n'avait sûrement jamais lu un livre socialiste. On demande la suppression du travail des femmes. Chez Mme de B..., les femmes, du moins les femmes mariées, ne travaillaient jamais. Chaque famille occupait une petite maison isolée, entourée d'un jardin dont les produits lui étaient réservés en toute propriété. Le travail des hommes était limité à huit heures. On chômait les dimanches en entier et le samedi à partir de midi. Les heures supplémentaires étaient payées à part, en argent. Les malades étaient soignés dans un hôpital installé avec un luxe extraordinaire; un hospice non moins luxueux était réservé
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aux vieillards. Pour chaque enfant, il était alloué une ration spéciale. Les parents n'avaient plus à s'occuper de rien, puisque leur avenir et celui de leurs enfants étaient assurés. Ils travaillaient tout de même, car, et c'est ce qui rend cette expérience très remarquable, les rendements de Bellevue ne diminuaient pas. Mais il est bon de noter que les commandeurs avaient conservé leurs rotins et qu'ils s'en servaient très bien à l'occasion. Le socialisme aussi pourra donner de bons rendements. Seulement, il faudra beaucoup de commandeurs et beaucoup de rotins. C'est pour cela que bien des gens en craignent l'application.
Lors de l'abolition de l'esclavage, il se produisit naturellement de nombreux vides dans les ateliers de Mme de B... : cependant beaucoup de ses noirs lui restèrent. Bellevue fut même à peu près la seule, sinon la seule plantation où le travail ne fut pas interrompu et où l'exploitation put être continuée uniquement avec les anciens esclaves. Evidemment cela ne devait pas durer. Petit à petit, à mesure que les vieux disparaissaient, il fallut bien les remplacer par des Malabars. Dès lors, les difficultés commencèrent. Autant il est désagréable d'avoir affaire avec un nègre sur le pied de l'égalité, autant on le trouve bon enfant, docile et confiant, quand une fois il est bien convaincu de votre supériorité. Le Malabar est tout différent. Il est sournois, vindicatif, profondément et savamment vicieux. Entre de telles natures et celle de Mme de B. .., il n'y avait pas un point de contact. La pauvre femme s'exaspérait. Sa vie devenait un supplice.
Ce fut au moment où cette crise se produisait que Kertavel et moi fîmes sa connaissance. A noire sortie de l'École, on nous avait expédiés dans la mer des Indes
pour y rejoindre la Clorinde , déjà partie depuis quelques mois. Nos familles nous avaient donne une foule de lellres de recommandation pour toute la société de Bourbon : mais nous ne pûmes pas en profiter tout d'abord, car, pour nos débuts, nous allâmes passer six mois sur la côte ouest de Madagascar. Nous avions dixbuit et dix-neuf ans. A cet âge-là, on traite volontiers de vieilles badernes ceux qui vous conseillent de prendre des précautions. Aussi, malgré tous les avis qu'on nous donna, nous ne perdîmes pas une occasion de courir les marais en plein midi. Nous y tuâmes beaucoup de sarcelles et de poules sultanes, mais elles furent bien vengées, car Kertavel y attrapa un superbe coup de soleil et moi un accès de fièvre paludéenne qui ressemblait beaucoup à un accès pernicieux. Nous étions encore en si mauvais train quand la frégate revint à Bourbon, que le chirurgien s'empressa de se débarrasser de nous en nous envoyant tous les deux à l'hôpital maritime. Grâce aux braves Sœurs de Saint- Joseph de Cluny, qui le dirigent, ou du moins qui le dirigeaient alors, car bien probablement on les a renvoyées maintenant, nous fumes bientôt beaucoup mieux. Cependant, tous les deux ou trois jours nous étions repris de frissons et de vomissements : les bons petits plats que la pauvre Sœur Dosithée préparait tout exprès pour nous retournaient à la cuisine presque intacts. Le chirurgien en chef, lorsqu'il arrivait le matin avec sa belle casquette à cinq galons et son grand tablier blanc, commençait à nous citer comme exemples des ravages de l'intoxication paludéenne, aux trois carabins monogalons qui l'accompagnaient pour inscrire respectueusement ses ordonnances sur une petite planchette qui restait pendue au
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LÈS BONUS D'LX lUttll' A MADAGASCAR
pied de notre lit, et il nous refusait impitoyablement notre eaeat. Aussi, malgré toutes les gâteries dont nous étions l'objet, car s'il y a un endroit où Ton soit bien soigné, c'est assurément dans un hôpital de la marine, malgré tout, dis-je, nous commencions à trouver le temps bien long, lorsqu'un beau matin, précisément au moment de la visite, nous vîmes arriver Mme de B... Nous ne la connaissions pas : mais, séjournant par hasard à Saint-Denis, elle avait appris que nous étions malades. Et tout de suite elle était venue nous demander d'aller nous guérir chez elle. Le médecin en chef était trop habitué à considérer Bellevue comme une annexe de son hôpital pour faire la moindre difficulté, de sorte que le soir même nous étions installés dans cette hospitalière demeure.
Nous y passâmes un mois, et parmi tous les mois dont se composaient les années que j'ai passées dans la mer des Indes, il n'en est pas dont j'aie gardé meilleur souvenir. Mme de B. . . était la maîtresse de maison idéale : pensant toujours à ses hôtes et ne s'imposant jamais à eux. D'ailleurs, elle menait une vie si active que nous ne la voyions guère dans la journée. Au lever du jour, à six heures, on lui amenait un poney à la porte de la chapelle où elle entendait la messe : elle montait dessus et passait toute sa matinée à parcourir les champs de canne, visitant successivement chaque bande, se faisant présenter par les commandeurs leurs listes d'appel, s'assurant par elle-même que chacun était à son poste. L'après-midi était consacré à l'école et au catéchisme : c'était elle qui donnait l'instruction religieuse aux néophytes. Je me souviens toujours de mon étonnement la première fois que je la vis ainsi occupée. Elle était assise sous sa varangue, vêtue d'un
long peignoir blanc, et faisait réciter le Notre Père à une douzaine de grands Malabars qui, entre eux tous, n'avaient pas comme vêtements la valeur d'un mouchoir de poche. Le reste de son temps, elle le passait k l'hôpital. C'est elle qui faisait tous les pansements, et lorsqu'un cas était grave, elle passait la nuit auprès du malade, couchée sur une natte. Je suis bien sûr que cela lui arrivait en moyenne une ou deux fois par semaine.
Comme je le disais tout à l'heure, nous ne la voyions guère que le soir, à table : mais alors elle faisait notre bonheur en nous racontant ses aventures. Elle les racontait admirablement. Certaines étaient bien curieuses! Il y en a une notoirement qui me revient à l'esprit et que je veux consigner ici, parce qu'elle la peint bien. Elle remontait à quelques .années. C'était en 1859. Le »oi François II se défendait dans Gaëte conlre les Piémontais, dont les gros boulets Cavalli avaient détruit tous les hôpitaux et les approvisionnements d'ambulance. Il avait fallu transporter les blessés dans des casemates blindées où ils mouraient comme des mouches, car on manquait de tout pour les soigner, et il semblait impossible de se procurer le matériel nécessaire, car l'escadre de l'amiral Persano croisait devant le port.
Mme de B... était en ce moment en France. Elle apprit tous ces détails par le plus grand des hasards, à Marseille, au moment où elle allait s'embarquer pour retourner à Bourbon. Elle n'hésita pas un instant. Elle décida qu'elle irait elle-même porter aux blessés de Gaëte les médicaments dont ils avaient besoin. Aucun
armateur ne voulait donner son navire, car il était à peu près sûr qu'on ne pourrait pas forcer le blocus. Elle fut obligée d'acheter un petit vapeur. Un ami lui trouva un
capitaine, ancien négrier probablement, qui, pour une forte somme, se chargea de tenter le coup. Il recruta tout de suite une trentaine de matelots. En deux jours, tout fut prêt. Mme de B... s'embarqua, accompagnée d'un officier autrichien qui voulait aller rejoindre le roi. Le capitaine marseillais tint parole. Il longea la côte en venant de Terracine, par une nuit très noire, essuya de très près le feu d'un croiseur italien, reçut même un boulet dans son gréement, mais finit par amarrer sans encombre son navire au quai de Gaëte, où les Piémontais le trouvèrent quelques jours après, quand ils eurent pris la ville. Ils trouvèrent aussi Mme de B... Elle était dans une casemate, en train de soigner les blessés. Ils la mirent même, je crois, pendant quelques jours en prison.
Souvent elle nous faisait dîner avec des voisins o* avec quelques-uns de ses parents venus de Saint- Denis. C'est ainsi que nous fîmes connaissance, petit à petit, avec toute la société créole, et aussi, ajouterai-je., avec la cuisine créole, qui a bien ses mérites. Les jours maigres, notamment, nous voyions apparaître sur la table des pâtés de foie de tortue dont j'ai conservé un souvenir bien reconnaissant. La cuisinière s'appelait Vénus. C'était une vieille Cafrine effroyable : mais elle avait un sentiment bien remarquable du pâté de foie de tortue, et aussi de la friture de béchique, un petit poisson infiniment plus petit et infiniment meilleur que le whitebait dont les Anglais font tant de cas.
Vénus avait un fils qui, naturellement, s'appelait Cupidon. Il était directeur de la cavalerie! cavalerie qui se composait de deux cents belles mules importées du Poitou et servante l'exploitation, et d'une
douzaine de poneys de Batavia destinés au service des régisseurs, mais qui étaient toujours à notre disposition quand il nous prenait la fantaisie d'aller faire une promenade à cheval dans les environs. Et puis, quand nous eûmes repris un peu de forces, un jeune voisin, M. H..., se chargea de nous initier au grand sport créole : la chasse au cabri marron. Le cabri marron a-t-il jamais existé ailleurs que dans les imaginations en délire des jeunes créoles désireux de faire trembler leurs famillesau récit desdangersqu'ilssontcensésavoir courus ou ont courus en poursuivant ce noble animal sur les pics inaccessibles que foule seul son pied fourchu? Au fond, je crois que le cabri marron est un mythe ; en tout cas, je n'en ai jamais vu un seul. Mais je ne lui en veux pas, ni à lui, ni à ceux qui se sont servis de son nom pour me faire faire tant de randonnées à travers les « hauts de Bourbon » . Car c'est sous prétexte de cabri marron qu'on m'a mené au Bernica, où Mme George Sand, qui n'y est d'ailleurs jamais allée, fait mourir une de ses héroïnes ; au Grand-Bénard, où il y a de la glace en tout temps, et aussi au Grand-Brûlé, le seul volcan de l'île qui soit encore en activité, et que j'ai visité au bon moment, car il était en pleine éruption. J'y ai passé toute une nuit à voir couler la lave. Depuis plusieurs mois, on savait que le cratère se remplissait lentement de matières en fusion dont le niveau montait toujours. Et puis, un beau jour, la paroi se fendit et laissa passer la lave. Elle tombait d'une hauteur de 300 ou 400 mètres, en cascade de feu, daus une plaine boisée qui descendait en pente douce jusqu'à une haute falaise, dont le principal courant avait déjà atteint le bord au moment de ma visite. Là, il formait une seconde cascade en tombant dans la mer d'où
montait une colonne de vapeur si haute qu'elle allait rejoindre le panache de fumée du volcan. Mais, à côté du courant principal, il y en avait une foule d'autres qui sillonnaient la plaine. Quand ils atteignaient un arbre, on le voyait se tordre et puis s'envelopper tout d'un coup d'un jet de flammes qui le brûlait en quelques minutes. Avant d'avoir vu cette éruption, je me faisais une idée très fausse de la façon dont procède une coulée de lave. Je me figurais que ces coulées étaient produites par des matières très liquides s'avançantavec une grande rapidité. Ce n'est pas du tout ainsi que les choses se passent. La lave en fusion a la consistance d'un goudron très épais. Elle ne s'étale pas sur le sol : elle conserve la forme d'un gros cylindre aplati. A travers les fentes, on voit encore l'intérieur tout visqueux et d'une couleur rouge sombre, alors que déjà l'enveloppe est assez refroidie et a pris assez de consistance pour que des noirs, pieds nus, s'aventurent à y marcher. Et ils faisaient cela devant nous, à quelques mètres à peine du bout des coulées, où la matière était tellement molle que nous nous amusions à prendre des empreintes de sols. Mais voilà que je suis en train d'empiéter sur le domaine de M. Joanne et d'écrire un Guide du voyageur à Bourbon, alors que je voulais simplement présenter au lecteur Mme de B... Il est grand temps que je rende la parole à mon ami Kertavel.
Nous ne pouvions cependant pas rester indéfiniment à nous regarder comme deux chiens de faïence.
— Capitaine! dis-je au père Dupont, pourriez-vous me dire ce que vous venez faire à Boéni?
— Ce que je viens faire à Boéni? Parbleu ! je viens y prendre une cargaison de bois d'ébène.
— Je ne vous le fais pas dire !
— Ah! oui. Mais doucement, mon bon monsieur de Kertavel, nous sommes en règle!
— Comment cela, en règle?
— Parfaitement! Mais je vois là-bas, à terre, ce bon M. des Perrières. Et ce moricaud qui est avec lui! Gageons que c'est mon vieil ami Abou-Bekr. Ils ont l'air de se languir en nous espérant! Si nous allions les rejoindre ! Nous causerions plus à Taise!
Rien de plus juste que cette observation. En trois coups d'aviron, nous gagnons le quai, où se trouvaient réunis la plupart de nos hommes, entourant des Perrières et Abou-Bekr. Tout ce monde avait l'air fort ébahi.
Le père Dupont, avec son exubérance habituelle, fit mine de se jeter dans les bras de des Perrières. Mais celui-ci l'accueillit un peu froidement. Le petit homme nous prit alors à part :
— Voilà la chose! Mme la comtesse, elle a acheté une terre à Mayotte. Il lui faut des noirs, pas vrai? Alors elle est venue me trouver! elle m'a dit : « Père Dupont, je veux avoir des bons noirs de la côte d'Afrique. Mais je n'ai pas confiance dans tous ces forbans de capitaines arabes qui les amènent à Mayotte ! Je veux que vous veniez me les choisir vous-même, et j'irai avec vous! » J'ai répondu : ce Madame la comtesse, la Souveraine et son capitaine, ils sont tous les deux bien à votre disposition! » Et nous voilà partis. Nous sommes allés à Zanzibar : nous avons vu le sultan. Il a même donné à Mme la comtesse un cachemire superbe! Nous avons vu le consul; nous avons vu l'amiral; nous avons vu tout le tremblement! Mais, par exemple, nous n'avons pas vu de noirs. Des noirs,
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il n'y cd a plus. Ces brigands d'English les ont tous pris pour les emmener à Maurice ou aux Seychelles. Alors j'ai dit à Mme la comtesse : » Il faut nous en aller à Boéni. » Et nous voilà! Et voici une lettre pour vous, du chef d'état-major!
Et le petit homme, qui avait gesticulé tout le temps comme un possédé , tira de sa poche une grande enveloppe jaune qu'il me remit avec un rond de bras gracieux. Je l'ouvris. Elle était conçue en ces termes :
« M. l'aspirant de Kertavel est informé que Mme la comtesse de B... se rend à Boéni, à bord de la Souveraine j capitaine Dupont, pour y embarquer cinq cents engagés africains à destination de Mayotte. Mme de B... a justifié auprès du consul des autorisations nécessaires. M. l'aspirant de Kertavel devra donc lui prêter, à l'occasion, aide et protection, et notamment ne pas souffrir qu'elle soit molestée par les autorités arabes. Mais, en même temps, il devra s'assurer de la régularité des engagements. »
J'avais fait cette lecture à haute voix. Des Perrières, qui fumait sa pipe, m'avait écouté en dodelinant de la tète.
— Alors, mon bon capitaine Dupont! dit-il, il me semble que vous êtes tout à fait en règle ! Ce n'est pas encore cette fois-ci que vous serez pris !
— Certainement! je suis en règle, dit le capitaine; j'ai môme une lettre du sultan pour Abou- Bekr.
— Ah! mais, si vous êtes si en règle que cela, pourquoi donc avez-vous pris tant de précautions, ce matin, pour venir au mouillage?
Le capitaine Dupont était d'ordinaire très poli.
Cependant, il fit une grimace qui témoignait que celte question lui inspirait le plus profond mépris pour la judiciaire de celui qui la lui faisait.
— Comment! dit-il, vous ne comprenez pas? Cela est cfepcndant assez simple. Le chef d'état-major m'avait dit que vous ne seriez peut-être plus ici, parce que vous seriez déjà partis pour rejoindre la frégate. Si je ne vous avais pas trouvés, je me serais bien gardé de dire aux Arabes que j'étais en règle. Maintenant ils vont croire que le recrutement est autorisé pour tout le monde. Cela va faire monter le prix des noirs de vingt-cinq piastres!
— Ah ! vous m'en direz tant ! Mais dites donc, mon petit Kertavcl, relisez-moi donc un peu la fin de la lettre.
Je lui relus lentement la prose de M. le chef d'étatmajor.
— Parfaitement ! En bon français, cela veut dire qu'il faudra veiller à ce que tous les noirs que va embarquer notre ami le père Dupont partent bien pour Mayotte de leur plein gré.
— Oui ! cela me fait cet effet-là.
— Et comment allez-vous vous y prendre, ôKertavel, pour vous en assurer?
— Ma foi J je le leur demanderai.
— Et si l'un d'eux déclare qu'il ne veut à aucun prix se séparer de son bon maître ?
— Eh bien ! je le ferai débarquer.
— Et rendre l'argent! ajouta le père Dupont, qui suivait la conversation et qui n'oubliait jamais les choses importantes.
— Parfaitement ! reprit des Perrières. Il faudra que l'Arabe qui l'aura vendu rende l'argent qu'on lui aura
donné pour prix de son nègre. Cela est trop juste. Seulement, Ma Doué! comme disent les matelots bretons, je ne voudrais pas être dans la peau du nègre quand il reviendra chez son bon maître ! C'est une belle chose que les engagements! Enfin, ce n'est pas notre affaire. Du moment que les philanthropes sont contents, c'est tout ce qu'il faut. En attendant, mon petit Kcrtavel, il me semble que nous n'avons plus rien à faire ici. Si vous m'en croyez, nous allons présenter nos excuses à ce bon Abou-Bekr, faire embarquer tout notre monde, et retourner à Saint-Barnabe. Madame la comtesse! vous alliez à la mission : vous ne voulez pas que nous vous y conduisions?
— Mais certainement! dit Mme de B... Je comptais aller demander l'hospitalité aux Sœurs. Capitaine Dupont, je vous rends votre liberté.
— Ma foi ! madame la comtesse, dit celui-ci, cela se trouve bien. Cela m'évitera la course de Saint-Barnabe, et je n'ai pas de temps à perdre. Je vais m'entendre avec Abou-Bekr pour l'embarquement et puis retourner à bord pour faire tout préparer. Notre faux pont à esclaves — il se reprit — je veux dire à engagés, n'est pas encore aménagé.
— Bah! vous avez tout votre temps, dit des Perrières. Il vous faudra bien quelques jours pour réunir cinq cents noirs!
— Quelques jours! Je compte bien qu'ils seront tous à bord demain matin, et que nous partirons dans la nuit. Abou-Bekr vient de me dire qu'il pourrait m'en donner quinze cents dans les vingt-quatre heures si je les voulais. Mais il faut que j'aille avec lui à la tour pour voir les traitants. Messieurs, je vous salue ! Dites bien le bonjour de ma part au Père Robilier. J'irai lui
demander à dincr ce soir. Allons, Abou-Bekr, mon garçon, en route !
Et le gros petit père Dupont, bousculant devant lui ce grand don Quichotte d'Abou-Bekr, enfila le sentier qui conduisait à la tour. Tous nos hommes en étaient déjà descendus. Les Malgaches semblaient fort indifférents à la tournure que prenaient les choses. Mais les blancs paraissaient peu satisfaits. Groupés sur le quai, appuyés sur leurs fusils, ils lançaient des coups d'oeil furieux aux baleiniers de la Souveraine, six grands gaillards à figures patibulaires, vêtus de chemises rouges en lambeaux, tous armés d'un revolver et d'un boivie-knife américain. Ils étaient restés dans leur baleinière et regardaient nos hommes en ricanant. J'entendis Fisher qui grommelait entre ses dents :
— Alors voilà encore une part de prises qui nous passe sous le nez. Le pauvre Mathurin, il bourlingue toujours! et il n'a pas son dû. C'est comme en 59, dans l'Adriatique, ousque l'Empereur a rendu nos prises aux Autrichiens. Bon sang de bon Dieu ! et ces forbanslà qui se f... de nous!
Les autres étaient moins touchés de la perte de leurs parts de prise : mais ils n'avaient pas l'air contents non plus. Cela allait tourner mal. Je donnai par derrière une forle poussée à Fisher pour détourner le cours de ses idées.
— Embarque! embarque! criait des Perrières qui l'avait entendu comme moi : vas-tu te dépêcher! Tas de clampins !
Et tout bas, en se tournant vers moi :
— Ne les laissons pas trop longtemps en présence, ou il pourrait bien y avoir de la casse.
Nous sautâmes dans la chambre de la chaloupe, où
SAINT-BARXABÉ. 250
Mme de B... nous suivit. Une heure après, nous étions de retour à Saint-Barnabe.
Le Père Robilier connaissait depuis longtemps Mme deB... Une fois même qu'il arrivait à Bourbon à moitié mort de la fièvre, il avait habité le petit pavillon où nous avons passé nous-mêmes un si bon mois. Il a eu l'air bien surpris de voir arriver ici son hôtesse. Du reste, quand elle lui a dit le motif de sa visite, il Ta beaucoup approuvée, car il est très partisan de l'émigration des noirs. Cela a donné une nouvelle ardeur à Mme de B..., qui, tout de suite après le déjeuner, a voulu aller à Boéni pour visiter le marché aux esclaves. Elle m'a proposé de venir avec elle ; mais, comme je ne m'en souciais pas, elle a emmené le Père Robilier. Ils sont revenus à six heures. Il paraît qu'en arrivant sur la place, Mme de B. . . a vu deux malheureux gamins encore plus mal en point que ne l'était Sans-Croupion quand nous l'avons acheté. Ils étaient couverts de plaies, et l'un avait eu un œil arraché par un coup de cour bâche. Elle a voulu tout de suite les acheter pour les soigner. Mais quand le bruit s'est répandu en ville qu'il y avait au marché une dame française qui achetait les esclaves détériorés, on lui en a amené de tous les côtés qui étaient à peu près dans le même état. Tels que je les connais, les Arabes sont même bien capables de lui avoir préparé quelques sujets. Les choses devaient se passer à peu près de même à Alger, quand les Pères de la Merci y arrivaient pour racheter les prisonniers chrétiens. Finalement cette pauvre Mme de B... se trouve, ce soir, à la tête d'un lot de dix-sept nègres ou négresses, jeunes ou vieux, qui ont l'air de sortir d'une cour des Miracles africaine. Au moment où ils étaient amenés à la mission, le père Dupont y arrivait lui-même pour dincr.
demander à diner ce soir. Allons, Abou-Bekr, mon garçon, en route!
Et le gros petit père Dupont, bousculant devant lui ce grand don Quichotte d'Abou-Bekr, enfila le sentier qui conduisait à la tour. Tous nos hommes en étaient déjà descendus. Les Malgaches semblaient fort indifférents à la tournure que prenaient les choses. Mais les blancs paraissaient peu satisfaits. Groupés sur le quai, appuyés sur leurs fusils, ils lançaient des coups d'oeil furieux aux baleiniers de la Souveraine, six grands gaillards à figures patibulaires, vêtus de chemises rouges en lambeaux, tous armés d'un revolver et d'un bowie-knife américain. Ils étaient restés dans leur baleinière et regardaient nos hommes en ricanant. J'entendis Fisher qui grommelait entre ses dents :
— Alors voilà encore une part de prises qui nous passe sous le nez. Le pauvre Mathurin, il bourlingue toujours! et il n'a pas son dû. C'est comme en 59, dans l'Adriatique, ousque l'Empereur a rendu nos prises aux Autrichiens. Bon sang de bon Dieu ! et ces forbanslà qui se f... de nous!
Les autres étaient moins touchés de la perte de leurs parts de prise : mais ils n'avaient pas l'air contents non plus. Cela allait tourner mal. Je donnai par derrière une forle poussée à Fisher pour détourner le cours de ses idées.
— Embarque! embarque! criait des Perrières qui l'avait entendu comme moi : vas-tu te dépêcher! Tas de clampins!
Et tout bas, en se tournant vers moi :
— Ne les laissons pas trop longtemps en présence, ou il pourrait bien y avoir de la casse.
Nous sautâmes dans la chambre de la chaloupe, où
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pour no pas en perdre. Et ce n'est pas la place qui lui manque. J'ai vu la Souveraine débarquer à Bourbon jusqu'à huit cents gros bœufs de Madagascar. Si elle peut transporter huit cents bœufs, elle peut bien tenir cinq cents nègres, surtout s'il y en a beaucoup, dans ce nombre, qui ne soient pas plus gros que ceux que Mme de B. . . a achetés hier !
Pendant que nous échangions ces réflexions, des Perrières et moi, nous nous étions rapprochés de la barre. Elle fut bien facile à franchir, car la mer était pleine, et il faisait un temps splendide. Dès que nous avons eu double la pointe, je m'aperçus que la rade s'était peuplée depuis la veille. Il y avait une petite goélette au mouillage tout près de la terre; je la fis remarquer à des Perrières.
— Elle a, à la corne, le pavillon portugais, me dit-il quand il l'eut examinée avec sa lorgnette. C'est probablement un caboteur de Mozambique qui aura fait des avaries dans le gros temps d'avant-hier. Tenez! elle doit avoir son beaupré craqué. Voyez ! l'équipage est en train de le déshabiller de son gréement.
— Mais regardez donc ! ajouta-t-il : qu'est-ce qu'il se passe à bord de la Souveraine? On dirait qu'elle est en appareillage; la cheminée fume comme un volcan. Ah çà ! est-ce que le père Dupont aurait envie de filer en nous laissant Mme de B... sur les bras? Vous savez, un gaillard comme lui est capable de tout. Tiens ! mais le voilà à sa coupée qui fait aller ses bras comme un moulin à vent. Ah çà ! mais qu'est-ce qu'il a?
Il est certain qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Cinq ou six chalands, bondés de noirs, entouraient la Souveraine. Les patrons cherchaient à accoster; mais dès qu'ils s'approchaient du bord, on
En les voyant, il est entré dans une colère épouvantable.
— Madame la comtesse ! s'est-il écrié, j'ai vendu dans ma vie bien des noirs à Bourbon et ailleurs! j'ose dire que je n'en ai jamais eu de reproches. On a son amourpropre. Je ne veux pas qu'on puisse dire : « Mme de B. . . , elle s'est confiée au capitaine Dupont, et il l'a laissé filouter par toute cette raffataille de traitants arabes î » Si vous ne me promettez pas de me laisser acheter tous vos noirs, je m'en retourne à vide !
Mme de B... le lui a promis. Il s'est calmé, et nous avons fait un diner très gai.
Lundi. — Ce matin, vers dix heures, je suis allé avec des Perrières, dans la baleinière, pour visiter la Souveraine. Puisque M. de P..., le chef d'état-major,m'a écrit de surveiller l'embarquement des noirs de Mme de B..., je tiens à pouvoir lui dire, quand je le verrai à Zanzibar, que j'ai exécuté ses ordres. J'étais d'ailleurs très convaincu que ma visite ne servirait à rien, et des Perrières pensait comme moi. D'abord, le père Dupont connaît inGniment mieux que nous, et pour cause, toutes les finesses de l'art de transporter les nègres; ensuite, il a tout intérêt à les transporter dans les meilleures conditions possibles. Les négriers ordinaires empilent les leurs comme des harengs dans une caque, ce qui fait que s'ils trouvent des gros temps, ils en perdent quelquefois 25 ou 30 pour 100; mais ce n'est pas pour leur plaisir qu'ils opèrent ainsi. C'est parce que nous courons après eux, et qu'ils sont obligés d'avoir des navires trop petits et dans l'aménagement desquels on sacrifie tout à la vitesse. Tandis que le père Dupont, n'ayant rien à craindre pour cette fois-ci, va sûrement très bien traiter les siens, ne fût-ce que
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pour ne pas en perdre. Et ce n'est pas la place qui lui manque. J'ai vu la Souveraine débarquer à Bourbon jusqu'à huit cents gros bœufs de Madagascar. Si elle peut transporter huit cents bœufs, elle peul bien tenir cinq cents nègres, surtout s'il y en a beaucoup, dans ce nombre, qui ne soient pas plus gros que ceux que Mme de B. . . a achetés hier !
Pendant que nous échangions ces réflexions, des Perrières et moi, nous nous étions rapprochés de la barre. Elle fut bien facile à franchir, car la mer était pleine, et il faisait un temps splendide. Dès que nous avons eu double la pointe, je m'aperçus que la rade s'était peuplée depuis la veille. Il y avait une petite goélette au mouillage tout près de la terre; je la Gs remarquer à des Perrières.
— Elle a, à la corne, le pavillon portugais, me dit-il quand il l'eut examinée avec sa lorgnette. C'est probablement un caboteur de Mozambique qui aura fait des avaries dans le gros temps d'avant-hier. Tenez! elle doit avoir son beaupré craqué. Voyez ! l'équipage est en train de le déshabiller de son gréement.
— Mais regardez donc ! ajouta-t-il : qu'est-ce qu'il se passe à bord de la Souveraine ? On dirait qu'elle est en appareillage; la cheminée fume comme un volcan. Ah çà ! est-ce que le père Dupont aurait envie de filer en nous laissant Mme de B... sur les bras? Vous savez, un gaillard comme lui est capable de tout. Tiens ! mais le voilà à sa coupée qui fait aller ses bras comme un moulin à vent. Ah çà ! mais qu'est-ce qu'il a?
Il est certain qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Cinq ou six chalands, bondés de noirs, entouraient la Souveraine. Les patrons cherchaient à accoster; mais dès qu'ils s'approchaient du bord, on
leur faisait signe de rester au large. L'un d'eux, se trouvant plus près que les autres, essaya de crocher une gaffe aux grands haubans; un matelot apparut tout de suite dans les porte-haubans qui lui arracha la gaffe des mains, pendant qu'un second lui jetait une scille d'eau sur la iète. L'Arabe poussa les hauts cris, mais lui et les autres se le tinrent pour dit et restèrent à distance respectueuse, attendant les événements.
Nous étions arrivés tout près, de sorte que nous pouvions voir tout ce qui se passait. Le capitaine Dupont était debout à la coupée, flanqué d'une espèce de lascar malais ou indien que j'avais déjà vu la veille, et qu'il m'avait dit être son truchement. Il brandissait une énorme feuille de papier en haranguant furieusement huit ou dix Arabes entassés sur la plate-forme de l'échelle, au pied de laquelle se balançaient les pirogues qui les avaient amenés. Je les reconnus également. C'étaient les marchands d'esclaves que nous avions vus la nuit précédente chez Abou-Bekr. Eux aussi faisaient par moments un tapage épouvantable. Il n'y a pas une langue aussi rocailleuse que la langue arabe. Le breton est doux et harmonieux en comparaison. Cependant les glapissements du père Dupont couvraient encore leurs cris. Nous nous étions arrêtés à quinze ou vingt mètres du bord : nous entendions donc très bien tout ce qu'il disait.
— Canailles! criait-il, maouffattans ! Escappats de galère! Voulez-vous bien rembarquer! Si vous ne partez pas, je veux manger le foie d'un !
Et puis en aparté à son interprète :
— Dis-y leur que je leur mangerai le foie ! Leurs-y as-tu dit?
— Mais oui, capitaine, répondait l'infortuné tru-
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chement, qui n'avait pas l'air très rassuré, je leurs-y ai dit!
— Dis-y leur cochon ! Ca se dit alouf! Et puis chien! Ça se dit kelb! Ce sont les deux seuls mots d'arabe que je sache.
— Alouf 1 kelb ! répétait docilement le truchement de sa voix de coq enroué.
— Oui, alouf! kelb! reprenait le capitaine. Ah! ils veulent vendre leurs noirs quarante piastres ! Et ils demandent de l'argent, ces messieurs, ils ne veulent pas de la cotonnade !
En disant cela, il tendait les bras en l'air, retournant la tête pour parler à la cantonade, comme s'il avait pris son équipage à témoin de l'infâme conduite des Arabes. On ne voyait que la tête de Borromée, son second. Elle exprimait une profonde indignation.
— Qu'est-ce que vous dites? reprit tout à coup le capitaine. Vous dites que c'est le prix convenu hier, espèce de mandrins ? Le prix convenu pour des noirs de choix, je ne dis pas ! Mais quarante piastres pour des noirs qui sont comme des esquelettes, que la moitié elle sera morte avant d'arriver à Bourbon! Et cela quand à Mozambique, dans ce moment ici, il y a quinze cents Cafres à vendre, que le plus petit il a six pieds de haut ! Tenez, regardez celle lettre ! C'est mon ami, le capitaine général de Mozambique, qui me l'a écrite. Et c'est cette goélette-là que vous voyez qui me l'a apportée ce matin. Elle est venue tout exprès! Il me dit, le capitaine général : « Capitaine Dupont, je n'aurais jamais cru que vous soyez si bête que d'aller chercher des noirs à Boéni. » Il a raison, mon ami le capitaine général ! Aussi, je sais bien ce que j'ai à faire. Voulezvous les donner à vingt-cinq piastres? Et je n'y tiens
française, quand ou a un fils dont on ne sait plus que faire. Comme il avait déjà deux ou trois inscriptions, un capitaine de morutier de Saint-IUalo Ta pris comme chirurgien. On lui donnait soixante francs par mois, et il mangeait à la table du capitaine. Mais il était entendu qu'il serait tranche ur pendant la pêche. Les trancheurs sont les hommes qui coupent les têtes des morues et les vident pendant que les matelots sont aux lignes. Est-ce comme trancheur ou comme chirurgien qu'il a déplu à son capitaine, ou bien a-t-il simplement déserté, ce qui est plus probable? Toujours est-il qu'il n'est pas resté longtemps à bord de son morutier. Il a embarqué ensuite, toujours comme chirurgien, à bord d'un négrier espagnol qui a été pris par les Anglais, ce qui lui a valu un séjour de quelques mois dans la geôle de Sierra-Leone. Finalement, il a rencontré le père Dupont avec lequel il est depuis plusieurs années. Son capitaine l'apprécie beaucoup. Il dit que personne ne sait soigner un nègre comme lui.
Du reste, lui-même, c'est du capitaine que je parle, n'est pas sans quelques prétentions sous ce rapport. Et, soit qu'il désirât nous donner un échantillon de ses petits talents, soit qu'il voulût simplement activer rembarquement, il s'est mis lui-même ce matin à la besogne pour procéder à l'examen médical de ses noirs. Il est bien bon dans ce rôle-là. Il commence par leur prendre le nez et le menton, et leur fait ouvrir une bouche énorme pour s'assurer de l'état des dents; ensuite il passe la main sur les jambes en pinçant les muscles aux articulations; puis il écarte les doigts pour voir s'il ne s'y trouve pas de trace de boutons de gale. C'est généralement à cela que se borne son examen. Les patients le laissent faire d'un air profon-
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dément effaré. Quoi qu'il en dise, ils paraissent tous en bon état. Évidemment on les a soignés depuis leur arrivée à la côte. Ces pauvres diables viennent de tous les coins de l'Afrique. Il y en a de toutes les races. Hommes et femmes sont à peu près en nombre égal. Mme de B... y tieut absolument. Les femmes ont de quinze à vingt ans; les hommes sont un peu plus âgés.
J'aurais voulu en faire causer quelques-uns pour tâcher de me rendre compte de leurs impressions. Mais je ne lai pas pu, faute d'interprète. Les traitants euxmêmes qui les avaient vendus ne les comprenaient pas. Cela prouve bien qu'ils ne vendent aux négriers que des noirs venant de l'intérieur, qui leur ont servi à apporter leurs marchandises à la côte. Il y avait deux enfants qui parlaient arabe, mais ils faisaient partie des éclopés que Mme de B... a achetés hier. Ceux-là sont probablement nés sur la côte. On ne les a vendus que parce qu'on les considère comme incurables. C'est une exception qui confirme la règle.
On prétend que les noirs qu'on embarque se figurent toujours qu'on ne les achète que pour les manger. Cela ne doit pas être vrai. Tous ceux que nous avons vus ce matin avaient l'air fort abrutis, mais ne semblaient nullement inquiets. Ils embarquaient comme un troupeau de moutons, sans montrer la moindre crainte ni la moindre répugnance. Et, un instant après, quand je suis descendu dans le faux pont, j'ai vu ceux qui y étaient déjà en train de manger leur souper. Ils semblaient enchantés de leur sort. Ce faux pont est, d'ailleurs, grand et bien aéré. Il est divisé en plusieurs compartiments par tout un système de madriers très forts et de barres de fer. Au milieu du navire, on a
réservé une coursive large de 1",50, dans laquelle se promenaient déjà deux factionnaires armés de revolvers et de sabres d'abordage. Les panneaux sont munis de caillebotis en fer très solides.
Les hommes, les femmes et les enfants sont séparés. Ils ont des nattes, pour se coucher. Cela ne se fait jamais, paraît-il, sur les négriers ordinaires. C'est Mme de B... qui les a achetées à Zanzibar. Elle a probablement aussi donné des ordres relativement à la nourriture, qui m'a paru être abondante et de bonne qualité. Ce matin, la ration se composait de riz, de bananes et de morue, que les noirs semblaient apprécier beaucoup.
Le capitaine Dupont nous a fait les honneurs de son navire. Il dit qu'à la mer, quand il fait beau, il y a un roulement organisé de telle sorte que chaque homme reste au moins deux heures sur le pont. Au moment où ils y arrivent, ils passent sous le jet de la pompe, et ensuite on les fait se rincer la bouche avec de l'eau vinaigrée pour éviter le scorbut. Ce sont évidemment de très bonnes mesures : mais quand il y a des gros temps, il faut fermer les panneaux et les hublots, et alors le faux pont doit être dans un état épouvantable, car l'aération ne peut plus se faire que par quatre ou cinq manches à vent; ce qui doit être bien insuffisant pour fournir de l'oxygène en quantité suffisante à cinq cenls êtres humains. Heureusement, dans la mer des Indes, une fois qu'on est à quelque distance des côtes, les mauvais temps sont bien rares.
Je parlais tout à l'heure de ces malheureux petits bonshommes que Mme de B. . . a achetés hier au marché. On les avait embarqués dans la soirée; ce matin, il y en avait déjà un mort. C'est même nous qui nous en
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sommes aperçus. Il était couché dans un coin, et les autres qui étaient à côté de lui ne disaient rien. Le père Cognac Ta examiné. Il ne peut pas comprendre de quoi il est mort, car il paraissait être l'un des plus robustes et ne portait pas de blessures ni de traces de coups, comme la plupart des autres. Du reste, toujours d'après le père Cognac, et je crois qu'il a parfaitement raison, il est très certain que les nègres ne sont pas bâtis comme nous. La moindre maladie les tue, tandis qu'ils résistent, presque sans avoir l'air d'en souffrir, à des blessures épouvantables. Ainsi les rois nègres ont souvent l'aimable habitude de faire couper une main ou un pied soit à des prisonniers, soit à ceux de leurs sujets qui ont le malheur de leur déplaire. L'opération se fait avec une hachette. Il est très rare que le patient meure. Si Ton traitait de la sorte des Européens, il n'y en a pas un sur cent qui se tirerait d'affaire.
Le capitaine Dupont voulait absolument nous garder à déjeuner, mais nous avons décliné cet honneur. Son état-major, avec lequel il mange, a vraiment des allures par trop étranges. Il a notamment un mécanicien qui se dit Américain, mais que je crois Français, et un second lieutenant portugais, qui ont de vraies figures à'escappats de galères, pour employer une expression chère à leur digne capitaine. Nous avons donc pris congé de ces messieurs quand nous avons vu que l'embarquement des noirs était à peu près terminé, ce qui a pris deux ou trois heures. Il est convenu que le capitaine viendra diner ce soir à la mission pour chercher Mme de B..., car la Souveraine doit appareiller cette nuit. Elle aurait même pu partir dans l'aprèsmidi, mais le père Dupont a trouvé à terre un peu d'ivoire et deux ou trois cents tonneaux de marchan-
dises diverses. Il va les embarquer dans la soirée pour remplir sa cale.
Nous n'avons pas vu Mme de B... de la journée. Ayant appris que la femme d'un vieil Arabe de Boéni était malade, elle est allée la soigner avec une des Sœurs de la mission. Nous ne l'avons revue qu'au moment où nous nous mettions à table avec le Père Robilier et le capitaine Dupont. Des Perrières lui a raconté l'incident du petit noir que nous avons trouvé mort dans le faux pont. Elle a été très émue :
— Pauvre petit! s'est-elle écriée, c'est ma faute! Depuis hier tous ces enfants m'étaient confiés par le bon Dieu : je n'aurais pas dû les quitter. Peut-être que si j'avais pu soigner celui-là, il serait encore en vie.
Le père Dupont a tenu à protester :
— Madame la comtesse! je vous assure que s'il y avait eu quelque chose à faire, mon cirurgien...
Mais Mme de B... n'a pas l'air de se faire grandes illusions sur le compte du père Cognac.
— Laissez-moi donc tranquille! Les bons soins du père Cognac! Je suis sûre qu'il était ivre!
— Oh! a dit le capitaine, il n'est jamais ivre le matin! je ne le souffrirais pas. Et c'est ce matin que ce petit moricaud s'est laissé mourir.
— Et personne n'a seulement songé à le baptiser! Si j'avais été là, au moins, il ne serait pas mort sans baptême !
— Ah ! sur cette côte-ci, ce n'est pas l'usage de baptiser les noirs. Sur l'autre côte, dans les pays portugais, on les baptise toujours au moment de l'embarquement.
— Je ne savais pas cela, a dit le Père Robilier. Eh bien, cela prouve que les Portugais valent moins que
les Arabes. Ils baptisent leurs noirs; il est vrai qu'ils le font sans leur demander leur avis : et après les avoir fait chrétiens, bon gré, mal gré, ils les gardent esclaves et même ils les traitent très mal ; tandis que, dans les pays arabes, dès qu'un noir se fait musulman, il ne peut plus être vendu par ses coreligionnaires.
— Vraiment? dit Mme de B... Les Arabes ne vendent jamais un noir qui s'est converti à leur religion? Je trouve cette idée-là très belle. Mais je vais plus loin. Chrétien ou non, j'ai toujours soutenu qu'on n'avait pas le droit de vendre un esclave quand il a vécu dans votre maison. Ceux-ci, je les ai achetés parce que je ne peux pas faire autrement, et parce que ce sont des malheureux qui n'ont ni famille, ni feu, ni lieu. Ce n'est pas moi qui en ai fait des esclaves, et je suis sûre quechezmoi, à Bourbon, lisseront plus heureux qu'ici!
— Tiens! dit des Perrières en riant, je croyais que c'était à Mayotte que vous les emmeniez.
— Monsieur des Perrières, vous êtes insupportable! Vous savez aussi bien que moi qu'ils ne feront que passer à Mayotte, et que dans huit jours ils seront à Bourbon. Mais quand ils y seront, je ne les vendrai certainement pas.
— Qu'est-ce que vous en ferez? vous les convertirez?
— Certainement, je les convertirai ! c'est-à-dire, si je le peux. Je ne les forcerai pas : mais je crois qu'il est de mon devoir de ne rien négliger pour les instruire.
— Bah! s'écria le père Dupont, vous en viendrez à bout, madame la comtesse. C'est moi qui vous le dis. Dans six mois, ils seront tous chrétiens, et dans cinq ans, si on les ramène ici, ils traiteront tous leurs compatriotes de sauvages. Dieu sait qu'il est de mode de dire assez de mal des gens qui emmènent les nègres
hors de chez eux. Cela n'empêche pas que si réellement on voulait convertir les nègres et les civiliser, le meilleur moyen, cela serait encore de nous laisser faire.
— Ma foi! fît des Perrières, qui sait! le capitaine a peut-être raison. Toutes ces questions d'esclavage et décolonisation, on les embrouille à plaisir. Pour y voir clair, il n'y a rien de tel que de remonter aux principes.
— Remontons aux principes! dit le Père Robilier en riant.
— Remontons! répliqua des Pcrrières. Mais, d'abord, je prends un exemple. Voici mon chapeau ! Je l'ai acheté, il y a trois mois, sur la côte de Madagascar. C'est la fille de S. M. le roi de Tulléar qui me l'a fait de ses brunes mains. Je l'ai vue y travailler trois jours, sans désemparer. Et si cette suave enfant a daigné travailler ainsi pour moi, c'est que je lui avais promis, comme salaire, un superbe clou à fauteuil, doré, qui valait bien un sol et qu'elle s'est immédiatement passé dans la narine gauche dès qu'elle l'a eu reçu. Le même chapeau, si je l'avais fait faire en. France, m'aurait peut-être coûté cinq francs. Pourquoi? parce que la princesse de Tulléar s'habille de quelques plumes de perroquet, qu'elle boit de l'eau claire et mange des bananes. Tout cela ne coûte rien. Elle n'est donc obligée de travailler que lorsqu'il lui passe par la tête l'envie de se payer une fantaisie : tandis que l'ouvrière ou les ouvrières françaises qui m'auraient fait mon chapeau auraient été médiocrement tentées par l'offre d'un clou à fauteuil, mais sont obligées, pour vivre, de s'acheter une foule de choses qu'elles n'auraient pas pu se procurer avec un sol. Et c'est parce que les nègres ont aussi peu de besoins qu'il est aussi avantageux de les faire travailler. Malheureuse-
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ment, ils ne veulent généralement pas travailler de bonne volonté. Autrefois, quand les grands principes étaient moins à la mode qu'ils ne le sont de nos jours, on arrivait cependant à les y décider en leur donnant beaucoup de coups de rotin. C'est ce qu'on appelait l'esclavage. Mais, maintenant, on a découvert que les nègres étaient nos égaux, et que nous n'avons pas le droit de les faire travailler malgré eux. Alors, on a supprimé l'esclavage.
Pour être logiques, il faudrait aussi évacuer tous les établissements que nous avons chez eux : car si nous les occupons, c'est uniquement en vertu du droit du plus fort. Et nous devrions les laisser tranquilles : car, enfin, s'ils sont nos égaux, ils ont bien le droit de vivre comme bon leur semble.
Mais c'est ce que nous nous gardons bien de faire, car, en renonçant à l'esclavage, nous n'avons pas du tout renoncé à l'espoir de continuer à exploiter les nègres. Nous comptons même les exploiter le plus que nous pourrons. C'est par le commerce que nous pensons arriver à ce résultat. Malheureusement cela n'est pas très facile. Quand nous leur donnons gratis des étoffes et du rhum, les bons nègres consentent assez volontiers à s'habiller et à se griser; mais quand il faut payer, c'est-à-dire quand il faut travailler pour se procurer de quoi acheter tout cela, ils préfèrent de beaucoup s'en passer, et c'est pour cela qu'ils boivent de l'eau et vont tout nus.
Il faut donc, bon gré, mal gré, leur donner le besoin de tout ce que nous avons à leur vendre. Pour cela, il faut aller chez eux, nous mêler de leurs affaires , entrer en contact avec eux : toutes choses qui leur sont parfaitement désagréables, et que nous n'avons assurément
pas le droit de faire si dous estimons qoe les nègres sont nos égaux, car enGn charbonnier est maître chez soi!
Pour éiiter cette fâcheuse alternative, nous avons inventé une théorie d'après laquelle nous sommes en Afrique en vertu dune mission qui nous aurait été donnée de civiliser les noirs. Par qui? on ne le dit pas. Du reste, cette tliéorîe ne tient pas debout. Je l'admets bien au point de vue religieux. Mais au point de rue commercial, et c'est, il faut bien le dire, à notre honte, lcseuldootou ait cure, la prétention est tout simplement grotesque. Qu'est-ce que c'est qu'une civilisation, sinon un ensemble d'habitudes, fonctions du climat, de la constitution physique et d'une foule d'autres éléments? La civilisation chinoise convient aux Chinois; la civilisation européenne convient aux Européens, mais il est bien manifeste qu'elle n'est pas faite pour les nègres. Pour eux, le comble du progrès, c'est l'état de choses qui W'guc à Dahomey ou à Ashantie : une bonne petite tyrannie égayée par beaucoup de danses et quelques sacrifices humains! Quand les circonstances sont favorables, et qu'on les laisse bien tranquilles, c'est à cette civilisation-là qu'ils arrivent tout naturellement. Si on leur en impose une autre, c'est à celle-là qu'ils reviendront dès qu'ils le pourront. Haïti et Libéria sont là pour le prouver.
Nous ne pouvons donc pas avoir la mission de donner aux nègres une civilisation pour laquelle ils ne sont pas faits. Seulement cette théorie est commode, puisqu'elle nous donne un prétexte pour continuer à nous imposer à eux. C'est pour cela qu'on l'a adoptée. Faisons comme tout le monde, adoptons-la!
Doue nous avons la mission de civiliser les nègres, c'est-à-dire nous devons tâcher de leur donner des
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habitudes se rapprochant autant que possible des nôtres. Il est sous-entendu, d'ailleurs, que cette transformation doit nous laisser quelques petits bénéfices. Quels sont les meilleurs moyens à employer pour arriver à ce résultat? Je n'en vois que deux possibles. Il faut aller chez eux ou les faire venir chez nous. Car, pour changer les idées de quelqu'un, il est avant tout nécessaire d'être en contact avec lui.
Ces deux moyens, on les a déjà expérimentés. Nous avons beaucoup fréquenté les nègres. Voilà même des siècles que nous avons des établissements chez eux. Je ne vois pas que les résultats soient bien satisfaisants. Il ne s'est formé nulle part de population créole. La race blanche disparaît au bout de deux générations. Le climat la tue. On aurait pu espérer qu'il se formerait au moins une race de mélis plus apte à la civilisation que la race noire. Cela a lieu dans les pays occupés p ailes Arabes. Dans les pays portugais, il se forme aussi une petite population de métis. Mais c'est bien la race la plus vile et la plus méprisable qui soit au monde. Partout ailleurs, les quelques mulâtres qui naissent disparaissent dans la masse noire sans faire souche. Eu somme, il y a un fait acquis! Partout où nous nous établissons, ou bien nous faisons le vide autour de nous, ou bien nous donnons tous nos vices aux indigènes qui sont en contact avec nous sans leur laisser une seule des rares qualités qu'ils pouvaient avoir à l'état sauvage. Nulle part ils ne prennent un seul des bons côtés de la civilisation.
Il parait donc à peu près prouvé que nous n'avons jamais fait que détériorer les nègres quand nous avons été en rapport avec eux, chez eux. Au contraire, nous avons sensiblement amélioré ceux que nous avons pu
emmener hors de chez eux. Il n'y a qu'à voir les noirs créoles des États-Unis ou de Bourbon pour s'en convaincre. Les voyages leur réussissent. Maintenant, un nègre perfectionné, ramené chez lui, perfectionnera-t-il les autres, ou redeviendra-t-il ce qu'il était auparavant? Toute la question est là. L'esclavage n'a pas pu la résoudre, parce que les esclaves ne revenaient jamais en Afrique. Avec le système des engagements, on prend un noir, on le garde dix ou quinze ans, et puis on le ramène chez lui! Qui sait! c'est peut-être cela la solution du problème! Moi, je ne m'intéresse pas aux nègres! J'ai trop vécu au milieu d'eux pour m'intéresser à eux! Mais pour ceux qu'ils intéressent l'expérience peut être instructive. Dans quinze ans j'espère bien être en train de manger ma retraite en Franche-Comté! Mais vous, mon petit Kertavel, vous reviendrez probablement à Boéni, et peut-être y verrezvous une ville transformée par le retour des cinq cents noirs de Mme de B... Vous serez reçu par un maire nègre qui vous haranguera en petit nègre! Mme la mairesse vous offrira un bouquet, et les pompiers vous présenteront les armes. J'espère bien que, dans ce cas-là, vous les inviterez à élever une statue par souscription à notre ami le capitaine Dupont. Au bout du compte, c'est à lui qu'ils devront tout cela.
— Oui, je connais cette thèse-là, dit le Père Robilier. A mon point de vue spécial, il faudrait en conclure qu'il y a eu plus de nègres convertis par le fait des négriers que par les travaux des missionnaires. C'est peut-être un peu paradoxal. Cependant c'est vrai jusqu'à un certain point. Malheureusement, je suis arrivé it la conviction que c'est une chimère d'espérer améliorer la situation morale de la plupart des nègres qui
occupent la région équatoriale de l'Afrique sans les dépayser. Et même en les tiraut de chez eux, tous sont-ils susceptibles d'une améliorafion sérieuse? Je me prends vraiment souvent à en douter, quand je vois l'avilissement de certaines de ces races dont nous avons des représentants ici, par exemple.
— Donc, dans tous les cas, nous faisons une bonne œuvre en emmenant les nôtres à Bourbon. Je l'ai toujours dit, remarqua le capitaine Dupont : je suis un bienfaiteur méconnu de la race noire! Seulement, ajouta-t-il en regardant sa montre, voilà qu'il est neuf heures; il y a de l'eau sur la barre, et ma baleinière doit nous attendre à l'appontement. Madame la comtesse! je crois qu'il est temps de partir.
— Partons! répondit Mme de B...
Nous les avons reconduits jusqu'au quai. Mme de B. . . nous a fait promettre d'aller la voir quand nous reviendrons à Bourbon. Puis nous nous sommes dit adieu. Ensuite nous nous sommes promenés pendant quelques instants sur le chemin qui conduit à Boéni. On paraissait être très gai dans la ville. On voyait de grands feux allumés sur les places, et des bruits de bamboulas échevelées arrivaient jusqu'à nous. Les négriers sont en joie. Ce sont les piastres de Mme de B. . . qui dansent.
L'homme propose, mais Dieu dispose! Kertavel n'est jamais retourné à Boéni, que je sache. Je n'ai eu moi-même que de rares nouvelles de ce charmant pays. Je sais cependant que le glorieux avenir entrevu pour lui par des Perrières ne s'est pas réalisé. Ses destinées sont toujours confiées à un Abou-Bekr quelconque, et Ton danse encore la bamboula sur des places que n'embellit toujours pas l'effigie en bronze de notre
vieil ami Dupont. Les noirs de Mme de B... y sontils revenus? Je l'ignore, mais, en tout cas, il n'a pas pu en revenir beaucoup. Lorsque nous arrivâmes à Bourbon, quelques mois après les événements dont on vient de lire le récit, nous apprîmes tous les détails de l'odyssée de ces malheureux. De Boéni à Mayotte, le voyage s'était fait sans encombre ; mais le lendemain du départ de Mayotte, la petite vérole se déclarait à bord de la Souveraine. Quand on arriva en rade de Saint-Denis, on avait déjà jeté douze ou quinze cadavres à la mer. La Santé s'opposa naturellement à toute communication du navire avec la terre. On l'envoya purger sa quarantaine dans une petite anse de la côte; à la « Grande Chaloupe » , s'il m'en souvient bien. Le gouverneur fit offrir à Mme de B. . . de l'autoriser à descendre à terre. Elle aurait fait sa quarantaine personnelle dans une maison isolée. Elle refusa absolument, disant qu'elle ne quitterait pas le navire tant qu'il y aurait un malade à soigner. L'épidémie prit un caractère effrayant et n'épargna presque personne. Il y eut plus de trois cents décès, et cela dura trois mois. Les requins étaient arrivés en si grand nombre que, à certains moments, de terre, on voyait l'eau écumer autour du navire. Mme de B... avait fait venir un grand ponton qui lui servait d'hôpital et qu'on brûla ensuite. Les jours et les nuits, elle les passait au chevet des malades, sans presque jamais prendre un instant de repos. Du reste, tout le monde fit son devoir, le capitaine Dupont tout le premier. Le pauvre père Cognac ne tarda pas à mourir, infirmant ainsi une théorie que je lui avais souvent entendu développer et d'après laquelle l'alcool était un spécifique d'une efficacité absolue contre toutes les
maladies contagieuses. II fut remplacé par un jeune médecin créole qui alla volontairement s'enfermer dans ce tombeau flottant et cul la chance de s'en tirer sain et sauf. Mais je laisse encore la parole à Kertavel.
Jeudi. — Nous disons, demain, adieu à Saint-Barnabe et à ses habitants, et nous retournons à Zanzibar. Un courrier de Bagamoyo vient d'arriver, qui nous en a apporté Tordre. D'ailleurs, notre mission ici est terminée. Nous avions été envoyés parce que les relations entre la ville et la mission étaient tendues. Elles sont joliment détendues maintenant. Quand nous sommes arrivés, le Père Robilier nous racontait que, depuis plusieurs mois, pas un seul Arabe de marque n'avait mis les pieds à la mission, et que lui-même n'allait plus dans la ville sans être insulté. Autres temps, autres mœurs! Maintenant, la mission ne désemplit pas. Tout le high life de Boéni s'y donne rendez-vous. Quand je me suis réveillé, ce matin, j'ai trouvé devant ma porte une demi-douzaine de femmes arabes qui m'attendaient pour m' offrir des fruits et des fleurs. Et il y en avait autant devant la porte de des Perrièrcs et devant celle du Père Robilier. On ne me jette plus de bâtons dans les jambes quand je vais me promeuer dans la ville. Les enfants courent après moi, pour m'embrasser les mains.
Il ne faut d'ailleurs pas se le dissimuler. Ce n'est pas à nos mérites personnels qu'il convient d'attribuer cette évolution de l'esprit public; c'est uniquement à l'influence bienfaisante des piastres de Mme de B. . . Cela a été absolument comme une petite pluie d'orage tombant sur un sol desséché : tout s'en est ressenti. Il n'y a pas une poche, dans Boéni, dans laquelle quelques-
unes de ces bienheureuses piastres n'aient fini par pénétrer. Les Béloutchis eux-mêmes en ont eu leur part. J'en ai rencontré quatre ou cinq l'autre jour. Ils étaient habillés à neuf, des pieds à la tête. Les pauvres diables se sont prosternés jusqu'à terre en m'apercevant. Il paraît qu'ils ne nous en veulent pas des coups de pied et des coups de crosse qu'ils ont reçus. J'ai vu aussi leur chef Abou-Bekr, qui m'a paru engraissé. Il a couru api es moi pour me remercier avec effusion de la bouteille de vermout gâté que je lui ai donnée. Il s'est frotté consciencieusement les jambes avec le contenu, comme je le lui avais recommandé, et il prétend que cela lui a fait passer ses douleurs. Cela m'a étonné. Peut-être le vermout est-il très bon pour les douleurs.
Cette touchante harmonie durera-t-elle bien longtemps? J'ai peur qu'elle ne vive que ce que vivent les roses. Tout ce qui vient de se passer prouve surabondamment que c'est la traite qui est la base de tout le commerce de ce pays-ci. Quand la traite va, tout va; et quand la traite ne va pas, rien ne va plus. Au moment où nous sommes arrivés, tous ces gens-ci étaient dans le marasme le plus profond, parce que les Anglais les empêchaient de vendre leurs noirs. Nous leur en avons laissé vendre cinq cents, et cela a suffi pour leur faire voir tout en rose. Ils se persuadent que maintenant les engagements vont être permis, et qu'ils vont voir arriver une foule de navires : cela les ravit. Mais je suis persuadé qu'ils se trompent. On a fait une exception pour Mme deB..., parce qu'elle est Mme de B..., mais on n'en fera pas d'autres : les Anglais crieraient trop.
Des Perrières avait juré que nous ne partirions pas d'ici sans avoir tué un hippopotame. Avant la venue
de Mme de B. . . , dous avions déjà fait deux expéditions contre eux, sans le moindre succès. Cela tenait à ce que nous n'avions pas bien combiné nos dispositions. Nous ignorions les mœurs des hippopotames. Mais maintenant, nous les avons étudiées à fond, et nous les connaissons très bien. Les hippopotames vont au gagnage pendant la nuit, dans les prairies marécageuses qui bordent la rivière. Pendant la journée, ils se tiennent presque constamment dans l'eau; le matin et le soir, ils dorment sur les bancs de sable. C'est à ce moment-là qu'on a chance de les trouver. Seulement, ces bêtes- là ont le sommeil très léger, et au moindre bruit elles se jettent à l'eau. Il y a encore une autre difficulté, c'est que leur peau est si dure que les balles de nos carabines n'ont pas eu l'air de leur faire le moindre effet.
Muni de tous ces renseignements, des Perrières a combiné un plan de campagne des plus ingénieux. Nous sommes partis à une heure du matin, dans la chaloupe, avec les Malgaches et le canon. C'est même cela qui a donné à notre expédition un cachet tout à fait spécial. II y a une foule de gens qui sont allés à la chasse aux hippopotames. Les livres des explorateurs de l'Afrique sont pleins de récits qui en font foi. Mais personne, que je sache, ne les a jamais chassés à coups de canon. C'est à nous que revient la gloire d'avoir inauguré ce genre de sport.
A cinq heures du matin, nous nous trouvions à une douzaine de milles de la mission. Nous avons été obligés de nous arrêter là, parce qu'il n'y avait plus d'eau pour la chaloupe. Comme il faisait encore nuit, nous avons mouillé. Il y a eu une heure bien dure à passer. lia rivière de Boéni est hantée par une race de mous-
tiques dont je me souviendrai longtemps. Mais enfin, vers six heures, le jour s'est levé, et ils nous ont laissés, à partir de ce moment-là, à peu près tranquilles. Alors nous avons relevé notre grappin et nous nous sommes laissés dériver au fil de l'eau, sans faire par conséquent le moindre bruit. Nous n'avions pas fait un mille que nous avons vu trois hippopotames. Ils étaient sur une langue de terre, qui, à cet endroit-là, sépare la rivière d'une sorte d'étang. Cet étang, assez profond, communiquait avec elle quand les eaux étaient hautes; mais dans ce moment-ci il est tout à fait isolé. Les hippopotames, qui ne dormaient probablement pas encore bien profondément, nous ont éventés de très loin et ont tout de suite sauté à l'eau. L'un s'est jeté dans la rivière : mais les deux autres ont gagné l'étang. Nous étions enchantés, parce que nous pensions que, là, ils ne pourraient pas nous échapper. C'était le cas ou jamais d'utiliser notre canon. Nous l'avons donc débarqué et mis en batterie sur la langue de terre, et puis nous avons attendu les événements. Les hippopotames ne peuvent pas rester bien longtemps sous l'eau, il faut qu'ils viennent respirer à la surface. Au bout de quelques minutes, nous avons vu le nez des nôtres qui apparaissaient. Mais les maudites bêtes se montraient toujours au moment et à l'endroit où on les attendait le moins, et se renfonçaient immédiatement. J'ai tiré trois coups sur eux : j'ai coupé une énorme quantité de joncs, mais je n'ai pas attrapé les hippopotames. Des Perrières n'a pas eu plus de succès que moi. Nous en avons conclu que l'emploi du canon, à la chasse, n'était pas pratique, et nous avons rembarqué notre instrument. Une demi-heure plus tard, nous avons eu plus de chance. Nous avons vu de loin deux hippopotames qui
dormaient sur une pointe de sable, et le ventre tourné de notre côté, ce qui est une bonne condition, parce que le cuir du ventre est beaucoup moins dur que celui du dos. Nous nous sommes encore laissés dériver sur eux. Heureusement le courant nous portait juste de leur côté. Ils avaient probablement le sommeil plus dur que les autres, car ils n'ont pas bougé. Quand nous avons été à trente mètres, des Perrières a commandé le feu, et nous avons tous tiré ensemble. Le résultat a été superbe. L'un, le moins gros, a été très grièvement blessé : j'ai vu le sang qui jaillissait de son ventre; il a pu cependant regagner la rivière, et nous ne l'avons pas eu; mais l'autre est resté sur place. Il avait reçu sept ou huit balles'qui toutes étaient entrées dans son corps. Il était énorme. Nous n'aurions jamais pu l'embarquer dans la chaloupe ; mais nous l'avons élingué à l'arrière contre le tableau, après avoir démonté le gouvernail, et c'est comme cela que nous l'avons ramené à Saint-Barnabe, où nous étions de retour à midi.
Dans la soirée, pendant que mes hommes faisaient leurs préparatifs de départ, je suis allé avec Mahéfa à Boéni. Il y a deux jours, j'avais confié deux pièces de vingt francs au vieux bijoutier banian auquel j'ai vu passer un anneau dans le nez d'une petite Arabe, en lui disant de m'en faire une paire de boutons de manchettes. Il était en train de les terminer quand je suis arrivé. Ils sont très réussis. Ce sont deux petites plaques sur lesquelles il a buriné des fleurs et des feuillages d'un très joli dessin. Au centre, il a mis deux petites turquoises. Tous les autres marchands du bazar m'appelaient quand je passais devant leurs échoppes, me proposant des tasses de thé ou de café.
J'ai rencontré le vieil Ahmcd-ibn-Samate. Il a paru désolé de savoir que nous partons et m'a demandé la permission d'envoyer des fruits ce soir à mes hommes. Suleyman est venu aussi me trouver. Il a fini ses réparations et est en partance. Il voulait me faire viser son rôle d'équipage, parce que, dit-il, il emmène douze passagers à Majunga. Je suis allé à bord avec lui. Il m'a montré ses douze passagers. Ce sont : six noirs, quatre négresses et deux négrillons. Je suis absolument convaincu que ce sont des esclaves. Ils ne sont d'ailleurs nullement contraints «t partent avec leur maître, un Arabe établi à Madagascar. J'ai donné le visa qu'on me demandait. Il est impossible de détruire la traite. Si on veut l'empêcher de se faire dans des conditions abominables, il faut fermer les yeux dans des cas comme celui-ci.
Ce soir, nous avons fait nos adieux au Père Robilier et au Frère Grésigny. Nous avons proposé au Père Robilier de l'emmener avec nous à Zanzibar. Il ne veut pas, pour ne pas quitter lç Père Abondant, toujours très malade. Lui-même est très souffrant. J'ai bien peur qu'il n'aille pas loin, car il est bien usé par quatorze ans de cet affreux pays. Quel beau dévouement que le sien! J'ajoute, malheureusement, mais combien inutile! On ne peut pas être meilleur qu'il n'a été pour nous. Quant au Frère Grésigny, auquel nos hommes avaient plus spécialement affaire, il est, comme diraient les Anglais, a prime favourite with them. En somme, j'espère que le personnel de la mission de Saint-Barnabe ne conservera pas un mauvais souvenir de nous. Quant à nous, nous sommes enchantés de notre séjour ici... Seulement, il ne faudrait pas que cela durât trop longtemps. D'abord au point de vue
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sanitaire. Deux fusiliers ont déjà de petits accès de fièvre. Et puis, sous bien d'autres rapports : malgré la meilleure volonté du monde, à vivre dans de pareilles conditions, on finirait par avoir de grosses difficultés. J'avais de très bons hommes ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour les bien tenir : le Père Robilier, de son côté, y a mis beaucoup du sien ; malgré tout, j'avais toujours peur qu'il ne survînt quelque incident désagréable.
Des Perrières veut absolument emporter notre hippopotame à bord de la Clorinde, pour faire manger à nos camarades du bifteck d'hippopotame. Il y a dans la bibliothèque de Saint-Barnabe un vieux bouquin espagnol où il est dit que la chair d'hippopotame est excellente et a de plus cet énorme avantage de pouvoir être mangée les jours maigres. Malheureusement, le nôtre est si gros que nous ne pouvons pas songer à l'embarquer dans la chaloupe. Il pèse certainement plusd'un tonneau. Heureusement, Suleyman, auquel j'ai exposé notre cas, a trouvé moyen de nous tirer d'affaire. Il nous a amené ce soir un vieil Arabe ayant l'air d'un forban, qui part demain pour Pcmba. Il commande un boutre de soixante ou quatre-vingts tonneaux, et, moyennant la somme de vingt piastres, il s'est engagé à prendre notre hippopotame et à le déposer en passant à Zanzibar. Seulement, comme il a voulu être payé d'avance, probablement parce qu'il a quelques dettes à régler ici, et que sa mine n'est pas de celles qui inspirent une confiance absolue, des Perrières prendra passage à bord avec lui. Il emmènera les fusiliers, et nous naviguerons de conserve. Depuis quelques jours, il y ajustement de petites brises du sud. Nous pourrons en profiter, et elles nous feront faire de la route. Mais il fait très chaud, j'ai peur que notre hippopotame
ne soit bien avancé quand nous arriverons. Ce serait dommage d'être obligé de le laisser en route : si nous pouvons Tapporter à bord, cela fera un rude effet!
L'arrivée de Kertavel et de des Perrières en rade de Zanzibar, avec leur hippopotame, produisit effectivement un rude effet. Je me souviens de cette scène comme si j'y assistais encore. J'étais justement de quart. Un timonier vint me prévenir qu'on signalait la chaloupe entrant en rade, courant des bordées sous le vent à nous pour accoster la frégate. Et puis, presque en même temps, le chef, qui la suivait avec sa lorgnette, s'écria :
— Mais, derrière la chaloupe, il y a un boutre sur lequel je vois des matelots! Et c'est M. des Perrières qui est à la barre !
Le bruit se répandit tout de suite à bord que M. des Perrières rentrait en rade avec un boutre qu'il commandait, et tout le monde accourut sur la dunette pour le contempler dans ce rôle. Les timoniers anglais avaient également signalé ce phénomène à leurs officiers, qui semblaient non moins intéressés que nous par ce spectacle. Il est certain qu'on n'a pas vu souvent un boutre commandé comme celui-là. Le mouillage était encombré par une foule de bateaux arabes : des Perrières, un des bons manœuvriers de la marine française, circulait au milieu d'eux avec une aisance et une facilité qui faisaient l'admiration de tout le monde. Au bout d'une demi-heure, une de ses bordées, audacieusement prolongée jusqu'à toucher la terre, l'avait amené à la hauteur de l'arrière de la frégate, dont il voulait évidemment ranger la poupe à l'honneur. Quand le patron arabe, incapable de corn*
prendre toutes ces finesses, s'aperçut que son bateau en reprenant l'autre bordée, avait le cap droit sur nous, H crut qu'il allait y avoir un abordage, et, perdant la tête, il voulut se jeter sur la barre. Mais des Perrières la tenait toujours, et à ce navigateur ignorant qui allait lui gâter son petit effet, il appliqua un si magistral coup de poing que l'autre roula sur le pont et parut avoir perdu toute envie de se mêler dorénavant de la manœuvre de son propre bateau. Cela fut fait avec une telle désinvolture qu'il y eut un éclat de rire général parmi les assistants. Le boutre passa ensuite si près de nous que, de son balcon où il était accouru, le commandant aurait presque pu donner une poignée de main à des Perrières.
— Bravo ! cria-t-il enthousiasmé : cela, c'est manœuvrer !
Des Perrières salua. On voyait qu'il était très fier au fond de l'effet qu'il produisait. Puis on entendit sa grosse voix :
— Qu'on soit paré à amener la misaine !
— Paré! répondit Le Turdu, qui se tenait à la drisse.
— Amène !
L'immense voile triangulaire s'abattit sur le pont avec un bruit terrible. Le boutre, lancé dans le vent d'un coup de barre, courait sur son erre en longeant la frégate.
— Mouille !
L'ancre tomba au moment où l'arrière du boutre arrivait à la hauteur de nos porte-haubans.
C'était magnifique ! et l'on poussa trois hourras en l'honneur de des Perrières, qu'on voyait sur le gaillard d'arrière du boutre se dépêtrant des plis de la voile qui couvrait tout le pont. Mais alors se produisit un inci-
dent fâcheux. Il y avait un peu de courant en rade, de sorte que la frégate n'était pas évitée tout à fait debout à la brise. La dunette où nous nous tenions tous était juste sous le vent du boutre. A peine eut-il mouillé qu'une odeur épouvantable se fit sentir.
— Bonté divine ! qu'est-ce que c'est que cela? s'écria le commandant qui arrivait à la coupée pour mieux voir et qui s'arrêta net.
— Je ne sais pas, mais cela sent diablement mauvais ! dit le second en se bouchant le nez.
— C'est un miasme! opina le chef, qui songeait à passer ses examens pour devenir enseigne et n'employait jamais que des expressions tout à fait choisies.
— Timonier, fermez ma fenêtre tout de suite!
rugit l'abbé. Il venait de penser que son sabord se trouvait juste en face du boutre, et que toute l'odeur entrait chez lui.
— Cet animal de des Perrières va nous empoisonner tous, c'est sûr! reprit le commandant. Qu'est-ce qu'il nous apporte là?
On voyait maintenant une énorme masse informe et verdàtre que M. des Perrières, aidé de LeTurdu, achevait de dégager des plis de la voile. Elle était tout à fait à l'arrière du boutre, de sorte que bien moins que nous il en sentait l'odeur.
— Oh ! de la frégate ! cria-t-il.
— Qu'est-ce que vous voulez?
— Faites donc crocher un cartahu au bout de la grand'verguc et envoyez-moi une élingue.
— Ah çà, est-ce que vous croyez par hasard que nous allons embarquer cette
M. Zola se ferait un plaisir d'imprimer tout au long le mot qu'employa notre commandant. N'étant pas
naturaliste, je me contente de l'indiquer par des points.
— D'abord, qu'est-ce que c'est que cela? conlinuat-îl.
— C'est un hippopotame, commandant! dit Kertavel, qui venait d'accoster à bord avec sa chaloupe. Nous l'avons tué à Boéni.
— Eh bien! vous auriez bien dû l'y laisser. Il est dans un joli état, votre hippopotame!
— Notre hippopotame! dit des Perrièrcs, mais il est tout au plus un peu faisandé ! les biftecks n'en seront que meilleurs ! Je vous assure, commandant, que la viande d'hippopotame a besoin d'être un peu faite : tous les bons auteurs l'affirment! autrement elle est trop dure. Laissez-moi donc l'embarquer, vous verrez !
Finalement, le commandant, dont il était le favori, le laissa faire. Mais quand l'hippopotame fut suspendu au-dessus du pont, on vit qu'il était dans un tel étal qu'il fallut bien vite le rejeter à l'eau. Cela fit le bonheur de tous les requins de la rade. Au bout d'une demi-heure, on en voyait une vingtaine s'escrimant contre lui et faisant bouillonner l'eau comme des poissons rouges autour d'un morceau de pain jeté dans un bassin.
Ainsi se termina cet épisode de la carrière de mon ami Kertavcl : épisode qui lui valut, dans la station, la réputation d'avoir uue grande aptitude pour les missions diplomatiques. Il n'en était d'ailleurs pas plus fier pour cela, car c'était un garçon rempli de modestic. Son aventure avait en somme pris une tournure assez curieuse. Il avait été envoyé pour protéger les missionnaires contre une population hostile et, acces-
soirement, pour empêcher la traite. Il avait bien réussi à protéger les missionnaires; il avait même fait mieux, puisqu'à son départ, missionnaires et habitants étaient les meilleurs amis du monde. Mais s'il avait aussi bien réussi dans la première partie de sa mission, c'est que les circonstances Pavaient amené à faire à Boéui absolument le contraire de ce qui lui était prescrit par la seconde partie de ses instructions. Ce qui divisait les missionnaires et les habitants, c'est que les habitants voyaient dans les missionnaires un obstacle à la traite. A partir du jour où il avait laissé Mme de B... leur acheter leurs noirs, faisant ainsi une opération qui, si elle n'était la traite, y ressemblait du moins singulièrement, toutes les difficultés s'étaient aplanies. J'insiste sur ce côté de la question parce que le récit de Kerlavel me semble comporter une morale. Son rôle à Boéni, c'est celui que Mgr Lavigerie entend réserver à ses chevaliers chrétiens, si tant est qu'il parvienne à les organiser, ce qui ne me parait pas très certain. Je sais bien qu'aux dernières nouvelles ils étaient déjà seize : mais le Figaro, qui donnait ce détail, ajoutait que sur les seize, il y en avait onze qui allaient probablement se retirer. Il n'en resterait donc plus que cinq! Mais admettons qu'ils soient remplacés, et qu'il y en ait encore seize. Ces seize chevaliers sont, parait-il, établis déjà à Biskra. Ils s'y intéressent à l'élevage du chameau, car dernièrement on a annoncé qu'ils avaient donné un prix de 500 francs au comité organisateur d'une course destinée à mettre en valeur ces intéressants animaux. Mais ils se sont probablement laissé trop absorber par ces préoccupations sportives, car je n'entends pas dire qu'ils aient jusqu'à présent arrêté la moindre caravane d'esclaves.
Je ne m'explique d'ailleurs pas très bien comment ils s'y prendront pour arrêter ces caravanes d'esclaves. Il doit bien en passer de temps en temps quelquesunes dans les environs de Biskra; mais il me semble que Biskra étant territoire français, c'est affaire à la gendarmerie de les arrêter, si tant est qu'on veuille les arrêter. Je ne suis pas dans le secret des dieux : mais ceci ne me paraît pas bien prouvé. Car si elles savaient qu'on dût les arrêter à leur arrivée chez nous, les caravanes arrivant du Sud, qui transportent quelques esclaves, c'est-à-dire à peu près toutes, s'empresseraient de prendre le chemin du Maroc, et c'est ce qu'on doit vouloir éviter. Don Quichotte, cherchant des torts à redresser, eut souvent affaire aux alguazils : "les chevaliers errants du Sahara pourraient bien entrer en conflit avec la gendarmerie, qui, d'ordinaire, est moins tolérante que les Béloutchis de S. A. le sultan de Zanzibar, et ne permet à personne d'empiéter sur ses attributions.
Pour se livrer à ce genre d'exercice, il leur faudra donc, je crois, se transporter ailleurs qu'à Biskra, dans un pays non soumis aux lois européennes, et où règne par conséquent la loi du plus fort. Il n'en manque pas en Afrique. Mais pour appliquer la loi du plus fort, il faut être le plus fort. Sont-ils bien sûrs de remplir toujours cette condition indispensable? J'en doute beaucoup. Voici, selon moi, comment les choses se passeront. Si, une fois établis dans les missions dont ils seront chargés d'assurer la tranquillité, ils se contentent de pêcher à la ligne, de chasser à l'hippopotame avec ou sans canon, et même de pratiquer l'élevage du chameau, sans s'occuper de ce qui se passe aux environs, alors les missionnaires seront bien tran-
quilles; car, en Afrique, toutes les fois qu'on dc gêne pas les négriers, on a les plus grandes chances de ne pas être inquiété soi-même. Mais alors leur présence dans les stations de missionnaires sera bien inutile. Si, au contraire, ils prennent leur rôle au sérieux, s'ils s'avisent d'attaquer les convois d'esclaves qui passeront dans les environs, alors la situation changera du tout au tout. S'ils sont les plus forts, les négriers en seront quittes pour changer d'itinéraire. L'Afrique est grande, et il y a plus d'un sentier dans la brousse. S'ils ont le dessous, et ils finiront toujours, un jour ou l'autre, par avoir le dessous, ils seront massacrés, et les missionnaires seront massacrés avec eux et à cause d'eux. Si j'étais missionnaire, à moins que je ne fusse très pressé de cueillir les palmes du martyre, je supplierais Mgr Lavigerie de ne pas établir ses chevaliers dans mes environs.
On m'objectera qu'ils n'ont pas la prétention de tout faire à eux tout seuls. Quand une bande de négriers arabes ou autres envahit un village pour s'emparer de ses habitants, ces habitants se défendent, ou du moins devraient se défendre. Si Ion pouvait venir à leur secours, il suffirait peut-être d'une force très peu considérable, d'un simple appoint, pour les rendre plus forts que leurs agresseurs : et lorsque ceux-ci auraient été ainsi repoussés deux ou trois fois, ils finiraient par renoncer à leur profession. C'est en se posant comme protecteur des faibles, c'est en devenant leurs alliés, que les chevaliers de Mgr Lavigerie pourront et devront mener à bien leur mission de supprimer l'esclavage.
S'il y avait eu Afrique des populations ne demandant qu'à rester tranquilles chez elles, en cultivant
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leurs champs, sans chercher noise à leurs voisins, ce raisonnement serait assurément très juste. Mais où sont-elles, ces populations-là? Personne n'en a jamais entendu parler. Dans ce charmant pays, il y a des gens qui cherchent à prendre leur voisin pour le manger ; d'autres cherchent à le prendre pour en faire un esclave et le vendre. Mais tout le monde cherche à prendre son voisin. Les négriers arabes sont généralement plus forts que les anthropophages : ils prennent les anthropophages et en font des esclaves. Si les anthropophages avaient le dessus, ils mangeraient d'abord les négriers, comme ils viennent de le faire aux Stanley falls, où ils ont mangé quatre cents Arabes ; ensuite ils se mangeraient les uns les autres, comme ils l'ont fait de tout temps. En quoi les anthropophages qu'on nous demande de protéger contre les négriers arabes sont-ils plus intéressants que les négriers arabes? S'ils sont généralement chassés au lieu d'être chasseurs, cela tient à ce qu'ils sont plus bêtes que les Arabes : voilà tout. Quand ils le peuvent, ils commettent encore bien plus d'atrocités que les autres.
Du reste, on dirait vraiment que, dans ce malheureux pays d'Afrique, la barbarie est une émanation naturelle du sol ou des eaux, comme la fièvre et les moustiques. Prenez l'Européen le plus doux et le plus humain : transportez-le là-bas, et il deviendra une bête fauve ! C'est une observation que j'ai faite bien souvent. Elle n'est malheureusement que trop confirmée par le peu que l'on sait de ce qui se passe actuellement dans Tintérieur. Qui nous dira jamais au juste combien M. Stanley a fait pendre de noirs au cours de ses différentes expéditions? iVa-il fait pendre que des noirs? Je l'espère ! Mais lors de son second voyage, il courait à
Zanzibar de bien singuliers bruits à propos de la mort d'un de ses compagnons de route. De ce qu'il raconte lui-même il ressort qu'il s'est passé de bien étranges choses dans cette étonnante forêt de l'Arum/imi où il a trouvé des princesses naines ravissantes, quoique velues, et des singes qui savent faire des chandelles et les allument pour s'éclairer pendant la nuit! C'est par le plus grand des hasards que nous avons su quelques-unes des performances de ses deux lieutenants, iilM. Jameson et Barttelot. Le premier était un homme aimant à s'instruire. Il tenait à savoir où en est l'art de la cuisine chez les cannibales : c'est pourquoi, une fois arrivé dans leur pays, il profita de ses premiers loisirs pour donner trois mouchoirs à quelques-uns d'entre eux, ce qui leur permit d'acheter, séance tenante, une petite fille de douze ans qu'on lui amena; et puis, en sa présence, on l'attacha à un arbre', on la tua d'un coup de couteau dans le ventre, on la vida, on la fît rôtir et on la mangea devant lui. L'histoire ne dit pas s'il en goùla! Mais elle insiste sur ce point que les cannibales, qui avaient probablement bon appétit, exécutant un peu trop vite leurs différentes opérations, il leur recommanda de ne pas trop se hâter, parce qu'à chaque nouvelle phase il faisait un petit croquis pour bien se rendre compte des choses.
Tout cela parait acquis. Beaucoup de témoins l'affirment. XL Stanley, qui d'ailleurs n'était pas présent, ne le nie que faiblement. Il faut donc croire que l'histoire est à peu près vraie. Ce M. Jameson n'était cependant pas le premier venu. Il avait tellement à cœur la civilisation du continent africain, qu'il avait payé de sa poche 5,000 livres sterling pour pouvoir faire partie de l'expédition. En tout cas, il était bien probablement
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membre, en Angleterre, d'une association pour la moralisation des noirs.
Son compère M. Barttelot, lui, était un officier de l'armée anglaise. J'ai le plus grand respect pour les officiers de l'armée anglaise; je les ai beaucoup fréquentés dans ma vie, et je ne crois pas qu'il y ait une armée au monde dont les officiers portent plus haut le sentiment du respect de soi-même. Ce major Barttelot était d'ailleurs un officier très bien noté. Et voilà un homme qui, au bout de trois mois de séjour là-bas, en arrive à écraser à coups de talon de botte la tête d'un enfant qui criait pendant la nuit et l'empêchait de dormir. C'est ce qui peut s'appeler avoir le réveil
mauvais !
Notez bien que je n'entends jeter la pierre à personne. Quand on vit longtemps au milieu de brutes qui n'ont même pas à l'état rudimentaire l'instinct de ce que peut être la différence entre le bien et le mal, il n'est pas possible que le sens moral ne s'oblitère pas. D'ailleurs, en Afrique, les Européens sont constamment sous l'influence de la fièvre, et quand on est sous l'influence de la fièvre africaine, il y a bien des moments où l'on n'a pas la conscience bien nette de ses actes. Ce qu'a fait Stanley, ce qu'ont pu faire ses compagnons, rien ne nous dit que d'autres ne l'auraient pas fait, s'ils s'étaient trouvés dans les mêmes conditions. La pierre que nous, Français, nous jetterionsaux explorateurs des autres pays, on pourrait peut-être nous la relancer. Sommes-nous meilleurs que notre prochain? Je voudrais le croire! Mais j'ai été témoin de bien des faits que j'aime autant ne pas raconter, et qui me laissent dans le doute à ce sujet. Dans ce moment-ci, il court de bien vilains bruits sur ce qui
se passe au Sénégal. L 1 Illustration en a écrit quelques mots qui ont produit une vive émotion : et puis, tout d'un coup, le silence s'est fait. H n'a plus été question de rien. Tout cela ne me dit rien qui vaille. La vérité est qu'il y a, de par le monde, une foule de peuplades qui ne peuvent pas vivre au contact des Européens. J'estime qu'il faut, autant que possible, ne pas aller s'établir dans leur voisinage. Mais si l'on veut absolument y aller, il faut prendre son parti de les exterminer.
En définitive, deux questions se posent : L'Afrique équatoriale vaut-elle la peine qu'on se donne pour l'ouvrir? Et si elle en vaut la peine, par qui et comment doit-elle être ouverte?
Personnellement, je suis convaincu qu'il faut répondre négativement à la première de ces deux questions. L'Afrique équatoriale, tout le monde est d'accord là -dessus maintenant, est un pays très pauvre, où l'Européen ne peut pas vivre et qui ne pourra jamais rembourser les frais qu'on fait pour l'ouvrir. On fait, en ce moment, beaucoup de bruit autour de deux ou trois opérations commerciales tentées au Congo, et qui ont bien tourné. Ou dit, par exemple, que M. de H. . . , le grand manufacturier catholique de Gand, y ayant envoyé une expédition à la recherche d'ivoire, a remboursé au bout d'un an ses actionnaires, en leur donnant 40 pour 100 de dividendes. C'est possible. Mais si M. de H .. a dépensé 100,000 francs qui lui en ont rapporté 140,000, cette opération n'a été possible que parce qu'elle est venue se greffer sur une autre, celle de l'annexion du Congo, exécutée par S. M. le roi des Belges au prix d'une vingtaine de millions qui ne rapporteront jamais rien, ni à lui, ni à personne. L'affaire, bonne pour M. de H...,
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est donc exécrable au point de vue de l'Europe en général. D'ailleurs, les rares bénéfices qui ont été faits là-bas ont été fails sur l'ivoire, et l'ivoire ne durera pas longtemps. On écoule maintenant les réserves qu'où trouve chez les noirs qui jusqu'à présent n'avaient pu s'en défaire. Dans dix ans, elles seront épuisées et ne se renouvelleront pas, car les éléphants disparaissent. Enfin, je n'ai pas la prétention de lutter contre le courant. Il est admis qu'on doit ouvrir l'Afrique équatoriale! Mais il y a des gens qui sont entrain de l'ouvrir! ce sont les Arabes. Pourquoi ne pas les laisser faire? Leur civilisation n'est pas la nôtre. C'est vrai; mais a quoi qu'on puisse dire du Coran, il est bien évident que l'islam est un immense progrès sur le fétichisme et l'idolâtrie, et que les tribus converties à cette croyance s'élèvent bien au-dessus de leur condition originaire » . Cette phrase n'est pas de moi; elle n'a pas été écrite pour les besoins de la cause, car je la copie dans un article de M. Edward W. Blyden, principal du grand collège presbytérien de Libéria. (Revue britannique,
avril 1876.)
Ces idées-là sont celles de tous ceux qui ont un peu fréquenté les Africains. Elles ne sont pas, je le sais, à la mode dans ce moment-ci. Toute l'Europe parait décidée à partir en guerre pour lutter contre l'influence arabe en Afrique. Au point de vue sentimental et humanitaire, on leur reproche la brutalité de leurs procédés; au point de vue économique, on dit que nous n'avons rien à gagner à l'extension de leur domination. Examinons donc successivement ces deux objections.
Je commence par reconnaître que toutes les accusations de cruauté qu'on leur adresse sont à peu près
justifiées. Les Arabes massacrent les nègres ou les réduisent en esclavage. Il est assurément très malheureux qu'ils aient la main aussi lourde : seulement je me demande s'il est possible de s'emparer d'un pays quelconque sans avoir la main lourde pour les habitants, et je suis obligé de constater que leurs procédés ne diffèrent en rien de ceux que nous autres Européens avons employés dans tous les pays où nous avons voulu imposer notre civilisation à des races inférieures. Combien de millions de Peaux-Rouges les Anglais et les Espagnols n'ont-ils pas détruits en Amérique! Combien reste-t-il de Néo-Zélandais et d'Australiens dans les pays occupés par l'Angleterre? On m'objectera que les faits auxquels je fais allusion sont relativement anciens. Mais, de nos jours, quand les blancs ont à faire la besogne que font les Arabes en Afrique, les procédés employés par eux sont-ils donc tout à fait différents de ceux qu'on leur reproche? Je voudrais le croire, pour l'honneur de la race blanche. J'ai malheureusement de trop bonnes raisons d'être persuadé du contraire. Encore tout récemment il y avait de nombreuses tribus de Bushmen habitant la région qui est juste au-dessus de leur colonie du Cap. On a voulu consacrer ce pays à l'élevage des moutons. LesBushmen gênaient. En quelques années, grâce à un système de battues savamment combinées, on a détruit les Bushmen. La guerre des Sioux de 1890 n'a pas été autre chose qu'un massacre organisé, dans le but de s'approprier leurs terres. Nous-mêmes détruisons certaines tribus sénégalaises 'avec un entrain sans pareil. Voici que maintenant, pour le plaisir de protéger le roi Toffa, nous sommes devenus les voisins du roi de Dahomey. Or la seule raison d'être du roi de Daho-
mey, c'est que chaque année il fait la guerre au roi Toffa pour s'emparer d'un certain nombre de ses sujets, afin de les mettre à la disposition des siens et leur donner le plaisir de les massacrer et de les torturer à loisir. Quand on lui demande de renoncer à ces charmantes coutumes, il répond qu'il ne le peut pas, parce que, s'il y renonçait, son peuple s'empresserait de le massacrer lui-même : et tous ceux qui connaissent le pays disent qu'effectivement les choses se passeraient sûrement ainsi. Comment peut-on espérer vivre en paix avec de pareils voisins! Les Espagnols se sont déjà trouvés dans une situation analogue. Lorsque Fernand Cortez débarqua à la Vera-Cruz, le continent était habité par deux peuples, les Tlascalans et les Aztèques, l'un républicain, l'autre monarchiste, qui chaque année, depuis un temps immémorial, avaient l'habitude de se faire, au printemps, une guerre uniquement destinée à fournir aux deux partis les prisonniers nécessaires aux petits massacres qui faisaient leurs délices. Les Espagnols n'ont pu les faire tenir tranquilles qu'en massacrant impartialement l'immense majorité des Aztèques et des Tlascalans, et en réduisant en esclavage ceux qui restaient. Nous serons sûrement obligés d'en faire autant au Dahomey. Des Arabes viendraient peut-être à bout de ces gens-là, en créant une race de métis. C'est une ressource que nous n'avons pas, puisque les Européens n'ont jamais pu former dans l'Afrique équatoriale ni une race mélisse, ni même une race créole. On peut même dire que plus grande est la distance qui sépare les races entre l'envahisseur et l'envahi, plus dure doit être la répression, et plus inévitable devient l'extermination finale des vaincus. Avons-nous du moins sur
les Arabes la supériorité de respecter la liberté individuelle des peuples conquis? Il y aurait encore beaucoup à dire là-dessus. L'esclavage n'est plus dans nos mœurs. Généralement nous nous contentons de ruiner à fond les gens dont nous prenons le pays. Les Arabes algériens sont là pour le dire : mais nous n'en faisons pas des esclaves dans le sens strict du mot, sauf exception, cependant. L'opération qui consiste à prendre en Cocliinchine de malheureux Annamites coupables d'avoir défendu leur pays contre nous et à les vendre comme travailleurs à des planteurs, cette opération-là m'a toujours paru ressembler à celles qu'on reproche aux négriers. Or, encore tout dernièrement, un industriel, dont le nom m'échappe, a acheté quinze cents Annamites dans ces conditions-là, pour les transporter en Calédonie. Au Sénégal, nous employons des auxiliaires pour soutenir et éclairer nos colonnes. Il est d'usage de leur distribuer les captifs qui deviennent leurs esclaves. Je lisais dernièrement dans le Tour du J/on^ le récit d'une de ces expéditions. Il était question de quinze ou vingt femmes trouvées dans un fort pris d'assaut. C'était le harem du chef de la tribu que nous combattions, unAhmadou quelconque. En pareille conjoncture, Alexandre le Grand renvoya à Darius toutes ses femmes. De nos jours, on est moins galant dans l'armée française. Celles de l'infortuné Ahmadou furent
distribuées aux tirailleurs. Quand ce sont des négriers qui opèrent de la sorte, nous déplorons leur barbarie. Je me borne d'ailleurs à constater. Comme je le disais tout à l'heure, je ne me permets de blâmer personne : et si je ne blâme personne, c'est que je suis convaincu que personne ne peut vivre impunément dans un milieu de barbarie sans devenir plus ou moins
barbare. Et celle observation est peut-être encore plus vraie pour 1rs Français que pour les autres. Faites causer un pelit soldat d'infanterie de marine, retour du Sénégal, par exemple, et vous verrez les histoires qu'il vous racontera. Il n'y en aura peut-être qu'une moitié de vraies. Mais la tendance sera facile à distinguer. Il cherchera à établir qu'il a traité les nègres comme les nègres l'auraient traité s'ils l'avaient pris. Et ce n'est pas d'hier que cette influence délétère du milieu ambiant peut être constatée. Les Templiers qui, au moyen âge, parlaient de France, ou d'ailleurs, pour aller guerroyer en Palestine, étaient assurément des gens de grande foi, de grande piété et de mœurs absolument irréprochables. S'il faut en croire l'histoire, quelques années de séjour au contact des Sarrasins les modifiaient singulièrement. Voilà les chevaliers de Mgr Lavigeric qui partent en guerre pour supprimer la traite. Je suis convaincu, je le dis très sincèrement, qu'il n'y en a pas un parmi eux qui ne soit animé des intentions les plus pures On me dirait dans dix ans, si Dieu me prête vie jusque-là, qu'un certaiu nombre d'entre eux sonten train de faire tout doucement une petite fortune dans le commerce de boisd'ébène, que j'en scraisaffligé : mais cela ne m'étonnerait pas infiniment. Au Congo, il doit déjà se passer des faits bien extraordinaires. Dans ces derniers temps, plusieurs employés se sonl violemment prisa parlie. La presse a reproduit leurs récriminations. J'ai remarqué que chacun d'eux accuse les au très de faire de la traite, à l'occasion, pour son compte. Peut-être bien qu'en croyant de chacun ce que les autres en disent, on finirait par se faire une opinion assez juste sur la question.
Les accusations basées sur la cruauté des Arabes
sont donc absolument justes. Mais nous n'avons pas le droit de leur reprocher leur conduite, puisque, quand nous nous mêlons de faire la même besogne qu'eux, nous agissons à peu près de même. Voyons, maintenant, s'il est vrai que nous n'avons rien à gagner à l'extension de leur influence en Afrique.
Pour répondre à cette deuxième question, je pourrais encore citer l'auteur dont je parlais tout à l'heure, M. Edward W. Blyden, qui déclare très nettement avoir constaté, partout où les Arabes ont définitivement établi leur domination, une amélioration incontestable de la race noire, tant au point de vue moral qu'au point de vue matériel. Et il ne se borne pas à constater le fait, il en donne l'explication, qui est la facilité d'assimilation entre les deux races. Il est facile de se rendre compte qu'au fond tous les explorateurs modernes partagent cette opinion. Il n'y en a pas beaucoup qui le disent bien nettement, parce que la haine de l'Arabe est présentement un dogme contre lequel il est imprudent de réagir. Mais de tous leurs récits il ressort très clairement qu'ils n'ont eu, en somme, généralement qu'à se louer des procédés des Arabes à leur égard, et que sans eux plusieurs n'auraient pas pu mener à bien leurs explorations. Stanley était en pleine détresse dans la fameuse forêt de l'Aruwimi; il y avait déjà laissé les os de beaucoup de ses compagnons, et allait bien probablement y laisser les siens, lorsqu'il vit arriver à son secours, de la façon la plus cordiale et la plus empressée, un certain Oulédi, un négrier arabe de grande marque, qui avait fondé depuis quelques mois l'établissement d'Ougarrouwé, où il fut reçu et hébergé pendant plusieurs semaines, lui et sa troupe. Et puis, quand il eut quitté Ougarrouwé pour se replonger dans
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la forêt, où les bons nègres que nous voulons protéger contre les méchants Arabes se faisaient un véritable plaisir de le recevoir à coups de flèches empoisonnées, et ne manquaient pas une occasion de manger ceux de ses hommes qu'ils pouvaient attraper; quand donc il eut quitté Ougarrouwé, la situation ne tarda pas à devenir aussi mauvaise qu'auparavant, et ce fut encore un autre Arabe qui vint à son secours. Celui-là exploita la caravane et se fil payer un peu cher. Franchement, c'était bien son droit, quand il s'agissait pour lui de secourir une expédition dont le but avoué était de nuire à son industrie. En définitive, ce fut encore à lui qu'on dut de ne pas être obligé de rebrousser chemin avec la perspective de mourir de faim dans la forêt.
C'est le capitaine Binger qui est, de tous les explorateurs modernes, le plus intéressant à consulter sur ce sujet, parce qu'il est un des seuls qui aient nettement abordé la question. Il lui a consacré un petit livre très curieux intitulé : Esclavage, islamisme et christianisme. Quand je parle d'invasion arabe, j'entends celle qui a pourpoint de départ et pour base d'opérations la côte est de l'Afrique, celle qui pénètre en ce moment daus le Congo : c'est la seule que je connaisse un peu; tandis que celle dont s'occupe le capitaine Binger est plutôt celle du Soudan et de la bouche du Niger. Mais son livre prouve que, dans les deux cas, on opère de même. Ainsi, l'Arabe qu'il a vu au Soudan, comme celui du Zanzibar, ne fait jamais esclave un autre croyant. C'est un point capital, puisqu'il faut en conclure que le jour où l'Afrique tout entière serait musulmane, sinon l'esclavage, du moins la chasse à l'esclave se trouverait supprimée. Cette abstention
résulte, paraît-il, du § 5 du chapitre xlvii du Coran : ... Ensuite, vous mettrez les prisonniers en liberté, ou les rendrez moyennant rançon, quand la guerre aura cessé. . .
Et l'auteur constate que cette prescription est très fidèlement observée.
Un peu plus loin (page 53), voici comment M. le capitaine Binger s'exprime :
Pour ce gui concerne le Soudan occidental, je puis affirmer que les peuples musulmans sont beaucoup plus avancés gue les fétichistes en organisation sociale, en savoir-vivre, en commerce, en industrie et en culture intellectuelle, en général.
Oui, la propagande musulmane est une étape vers la civilisation. Une des meilleures preuves, c'est qu'elle a fait disparaître l'anthropophagie, qu'elle condamne et réprime l'ivresse, et qu'elle a fait ouvrir des écoles partout...
On dit que si l'Afrique était musulmane, aucun Européen n'y mettrait les pieds. On oublie donc ce que les musulmans ont fait pour tant d'explorateurs! Clapperton ri eut-il pas d'excellentes relations avec le cheikh Otman! Barth n'a-t-il pas constamment voyagé sous la protection des sultans du Dornou, du Haoussa, du cheikh El-Bekay!...
Remarquons d'ailleurs que le triste sort de M. Crampel et de sa caravane n'infirme pas celte théorie de M. Binger. La frontière des pays déjà occupés par les Arabes, la zone où ils sont encore eu guerre, est souvent dangereuse. C'est en essayant de la traverser, sans peut-être avoir pris toutes les précautions voulues, que M. Crampe 1 a péri. Mais une fois qu'on a pénétré dans les régions soumises à leur influence depuis quelque
temps, ils ne se montrent généralement nullement hostiles aux Européens. Au point de vue scientifique, l'invasion arabe n'est donc certainement pas à craindre pour l'Europe. Elle facilitera l'exploration du continent africaiu.
Au point de vue commercial et industriel, nous avons également tout à y gagner. Comme toutes les autres colonisations, l'opération qui se poursuit en Afrique se décompose eu trois phases bien distinctes. Il y a d'abord la conquête : ou, si ce mot de conquête parait excessif, l'ouverture du pays; c'est celle qui permet de prendre le contact des populations. Puis, il y a l'établissement d'une police quelconque, c'est-à-dire l'entretien d'une force militaire qui assure aux transactions une sécurité relative; enfin, vient le commerce, c'està-dire l'échange des produits. De ces trois opérations, il est bien évident que les deux premières ne peuvent qu'être onéreuses. La troisième seule est susceptible de donner des bénéfices. Si ces bénéfices sont suffisants pour couvrir le déficit laissé par les deux autres, l'opération est bonne pour la nation ou la race qui s'est lancée dans cette aventure. Dans le cas contraire, elle peut être bonne pour quelques individualités, tout en restant onéreuse pour la collectivité. Et c'est, par parenthèse, dans ce dernier cas que se trouvent toutes les nations qui, jusqu'à présent, ont fondé des établissements dans l'Afrique équatoriale.
Or, le hasard fait que les Arabes se trouvent en position de pouvoir et de vouloir accepter toutes les chances, tous les aléas et toutes les dépenses des deux premières de ces trois opérations. Us s'emparent du pays; ils y établissent une civilisation qui, assurément, n'est pas la nôtre, mais enfin qui vaut mieux que
infiniment supérieures à celles qui se trouvent plus loin daus l'intérieur. En dehors d'une zone très étroite autour du littoral, du bord des fleuves que peuvent parcourir nos canonnières, et de quelques postes fortifiés, nous ne les faisons rester tranquilles que grâce à des expéditions renouvelées chaque année, et au cours desquelles on détruit à peu près tout ce qu'on rencontre. Quand, avec l'aide des Peuls, on aura détruit les Toucouleurs, ou inversement, il faudra détruire ceux qui nous auront servi d'alliés avec l'aide d'une troisième race, et ainsi de suite indéfiniment. Voilà le métier que nous faisons au Sénégal depuis que nous y sommes. Voilà le mélicr que, nous cl nos enfants, nous aurons à faire au Congo, puisqu'on veut absolument nous y mener. Est-il vraiment bien intéressant et bien nécessaire de nous lancer daus cette voie?
Gruncey, novembre 1891.
PAllIS. TYP. DE E. TLON, NOURRIT ET C ia , RUE CARANCIÈRE, 8.
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