AVANT-PROPOS
On publie chaque jour de si intéressants récits de voyage, que ce n'est pas sans quelque hésitation, que je me suis décidé, sur le conseil d'amis, peut-être trop indulgents, à faire paraître ces notes prises en parcourant une contrée où tout n'est plus aujourd'hui que ruines, au milieu desquelles errent les débris d'une race oubliée. N'ayant été que très peu faussées par le contact étranger, les mœurs curieuses de ce petit peuple sur lequel, ^ pendant quelques années, étaient anxieusement fixés w les yeux du monde chrétien, ont peu changé depuis ^ qu'il a été englobé dans l'empire ottoman. Le silence ^ ingrat qui s'est appesanti sur lui donnerait peut-être à penser, à ceux qui retrouvent son nom dans l'histoire de l'Europe au xv' siècle et de sa lutte contre l'invasion musulmane, qu'il a disparu. Il n'en est rien, il n'est que voilé; tel il était au moment de la conquête, tel il est resté, subitement cristallisé pour ainsi dire dans sa moyenâgeuse sauvagerie.
Passer quelques heures à Scutari, visiter son bazar en courant, entre l'arrivée et le départ d'un vapeur, ainsi
AVANÏ-PROPOS.
que le font les quelques rares globe-trotters qui arrivent parfois, ne saurait donner la moindre idée des Albanais et de leur pays; ils méritent tous deux mieux que cette superficielle et passagère curiosité, à une époque où la rapidité des communications tend- à faire de plus en plus disparaître, en les uniformisant, les caractères distinctifs des peuples.
Trouver actuellement, en Europe, une contrée sans chemins de fer, sans routes, sans voitures, vivant encore de l'existence des temps féodaux, dont toute la population est armée, ayant des lois somptuaires; renfermant dans certaines parties de son territoire des tribus fanatiques et insoumises, est une rencontre si peu banale à la fin du xix* siècle, qu'on peut, je le crois, renoncer pour un peu de temps au confort auquel on était habitué, afin de revivre, pendant quelques jours, une vie depuis longtemps disparue de notre pays et qui, peut-être, ne tardera pas elle-même à se transformer.
On aura vu et étudié des mœurs étranges souvent invraisemblables, des paysages d'une intensité de couleur inoubliable, fait quelques bonnes et intéressantes excursions dont, au retour, bien qu'on ait parfois à peine sur sa route trouvé le nécessaire, on se rappellera avec d'autant plus de plaisir, que de temps à autre reviendra le souvenir du petit frisson qu'on aura ressenti dans certains moments.
DE LA