‹ Souvenirs de la Haute-AlbanieChapitre 16 sur 57 · LA CITADELLE DE SCUTARL · texte numérisé non relu

LA CITADELLE DE SCUTARL

dans la journée et qui n'avait, sur leurs prières, consenti à laisser les travailleurs achever leur tâche qu'à la condition que les trois frères s'engageraient à murer dans les fondations celle de leurs épouses qui viendrait la première leur apporter leur repas.

L'infortunée femme de Goïko parut la première le lendemain du terrible pacte. Malgré les pleurs de son mari, Vukagin la remit entre les mains de Rad, le maître constructeur, qui appela les ouvriers.

« La jeune femme les regardait en souriant, car elle prenait toutes ces menaces pour un badinage. Cependant on élève autour d'elle des pierres et des pièces de bois; déjà ces matériaux atteignaient jusqu'à ses genoux, mais dans son innocence elle riait toujours, tant elle était loin de soupçonner la réalité. Quand elle en eut jusqu'à la ceinture, elle comprit le sort qui lui était réservé, alors sa douleur se changea en désespoir, et s'adressant à ses beaux-frères : « Vous ne souffrirez pas, leur dit-elle, que si jeune on « m'ensevelisse à vos yeux toute vivante, ou il faut que « vous ayez perdu toute crainte de Dieu » . Puis voyant que ses prières restent sans etîet, surmontant toute honte, elle implore ainsi son seigneur : « Oh! ne permettez pas, maître « et cher époux, qu'ils m'ensevelissent toute vivante ! ma « mère a de l'or, elle achètera une esclave ou une captive et « s'il faut une victime, du moins ce ne sera pas ta jeune « femme! » Enchaîné par sa parole, Goïko ne répondit rien. Alors l'infortunée s'adressa au maître constructeur : « Rad, « lui dit-elle, ô mon frère en Jésus-Christ! laisse, je t'en « supplie une ouverture à la hauteur démon sein, pour que « je puisse allaiter mon Johan, si toutefois on veut bien « l'apporter à sa mère. » Conjuré au nom du Sauveur, Rad

se sentit ému de pitié, il ménagea une petite fenêtre à la hauteur du sein de la jeune mère; elle lui demanda encore qu'on lui laissât devant les yeux un peu de jour afin qu'elle pût de son cachot contempler sa belle demeure, guetter l'arrivée de son enfant et le suivre du regard quand on l'emporterait.

« C'est ainsi que s'éleva Skadar*. On apporta l'enfant à la mère qui l'allaita durant une semaine. Alors sa voix s'éteignit, mais les sources de la vie restèrent fécondes toute une année, l'amour fut plus fort que la mort. Et aujourd'hui encore, les mères dont le lait a tari visitent pieusement le lieu de ce miracle * ».

La légende est jolie et semblable à celle de Master Manoli, l'infortuné constructeur de la célèbre Curtea d'Argesu en Roumanie, mais ce n'est qu'une légende. Revenons à l'histoire, elle n'est pas moins dramatique.

Vraisemblablement les Serbes construisirent une forteresse ou relevèrent peut-être celle qui existait, l'endroit était trop facile à défendre pour qu'on eût négligé d'y installer un refuge en cas d'attaque, mais la forteresse actuelle a tous les caractères des ouvrages vénitiens du xiv'' siècle.

C'est en 1474 que Scutari fut pour la première fois attaquée par les armées musulmanes sous la conduite de Suleyman Pacha. Si l'attaque fut vive, la ville fut valeureusement défendue par son préfet, l'illustre Antonio Lorédano, qui sut résister aux efforts de 30000 hommes. Cette belle

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