‹ Souvenirs de la Haute-AlbanieChapitre 4 sur 57 · Schneider, Une race oubliée, Paris · texte numérisé non relu

Schneider, Une race oubliée, Paris

3. Ce n'est que depuis la domination vénitienne, c'est-à-dire au xni'* siècle que la capitale de la Haute-Albanie est connue sous le nom de Scutari; son nom est Scodra, ainsi qu'en font foi les monnaies grecques autonomes ; les Albanais et les Turcs l'appellent encore aujourd'hui Scodra ; il serait à désirer qu'on se décidât à lui rendre son vrai nom, afin de la distinguer de Scutari d'Asie^

mauvaise foi dont elle avait donné tant de preuves*, consentit t\ accorder la paix à son beau-fils Pinneus à la condition que, payant un tribut, il céderait toute llUyrie et que ses navires ne dépasseraient pas Lissus (Alessio).

Le royaume du fils d'Agron se trouvait dès lors considérablement diminué, réduit probablement à la Prévalitaine (territoire des Gentes Labeates) ; plus tard Gentius, qui avait continué à porter encore le titre de roi d'IUyrie, paraît avoir espéré recouvrer une partie de l'ancien royaume en se rangeant du côté des Macédoniens, la tentative fut malheureuse ; pendant qu'il essayait de s'emparer de Bassania, ville située à cinq milles de Lissus (Alessio) et dont je n'ai pu retrouver le plus petit vestige, Anicius se porta au secours des assiégés, contraignit le roi à lever le siège, pour se réfugier à Scodra, que ce prince pusillanime livra sans avoir combattu. Il se remit entre les mains du prêteur, qui fit arrêter à Médéon sa femme Elleva et ses deux fils Scerdilète et Pleuratus qui furent envoyés à Rome pour orner son triomphe. Continuant la politique qui leur avait donné de bons résultats dans leurs conquêtes, les Romains déclarèrent les lUyriens libres, les affranchirent d'impôts et divisèrent leur territoire en trois départements.

Lors du partage de l'empire Romain, l'Albanie resta incorporée à l'empire de Byzance. A la fin du v" siècle un frère de Totila, roi d'Ostrogothie, s'établit dans la Prévalitaine. Son neveu Sélimir pille Scodra (Lucchari. Liv : 1 Annali) mais ne pouvant obtenir de Justinien II le titre de roi, se contente d'être nommé comte de Zeuta (Comes Zeutae) .

1. Dans un livre imprimé àNaples, M. Dorsa dit que celle reine était de race albanaise pélasgique.

APEIIÇIJ HISTORIQUE. 5

Vers Tan 640, l'empereur Héraclius concéda aux Serbes qui lui avaient demandé des terres, l'Albanie supérieure, tout en se réservant les villes du littoral. Il n'est pas parlé d'elle au moment du schisme, les habitants très vraisemblablement restèrent fidèles au rite catholique latin, attachement qui valut à leur patrie le nom de Latinia, sous lequel elle est désignée dans une lettre adressée en 983 par Constantin XI, aux gens de Raguse ; fidélité qui n'était pas pour leur attirer les sympathies de la cour de Byzance.

Vers le xii" siècle, l'empire était déjà trop affaibli pour résister aux assauts qu'on lui livrait de toutes parts, une autre partie de l'Albanie vint accroître l'empire Serbe qui s'étendit jusqu'à l'Adriatique. Bodin ou Bodinus établit à Scutari la capitale de son fragile empire désigné plus tard sous le nom de royaume de Rascie.

L'occupation ne devait pas être de longue durée. Les Normands deNapIesne tardèrent pas à apparaître à l'époque de la W croisade; quand Baudouin, comte de Flandre, se fut emparé de Constantinople, les Vénitiens commencèrent à entrer en Albanie, s'emparant de quelques villes du littoral et de la plaine, il ne paraît cependant pas qu'ils aient pénétré bien avant dans l'intérieur du pays.

Quand, au xiv" siècle, s'éteignit la puissante dynastie des Neemaniaet avec elle l'empire Serbe, différents chefs qui l'avaient servie se disputèrent les débris de l'empire et formèrent de petites principautés dont les jalousies ruinaient la contrée et préparaient sa ruine en lui faisant perdre la cohésion qui lui eût été si nécessaire pour résister à l'orage qui allait fondre sur elle.

La lutte contre l'invasion musulmane, une lutte incessante, terrible, qui dura presque un demi-siècle, sous la

6 SOL'VENIHS DE LA HAl TE-ALBAME.

direction de Iskender Bey, connu sous le nom de Scander beg, est trop connue pour qu'il soit besoin d'en refaire le récit. Ce fut pour le pays une glorieuse mais infructueuse épopée, les victoires des Albanais étaient, hélas, de celles qui épuisent. Après la mort de celui qu'on appelle encore le Lion Albanais, ses domaines comprenant Croïa et son territoire furent cédés par son fils à la Sérénissime République qui, en 1479, les livra avec Sculari au vainqueur de Constantinople.

Si à partir de cette époque, la Haute- Albanie n'occupe plus l'histoire, la population n'en a pas été plus heureuse, les habitants des montagnes luttaient entre eux, pour la vie, et ne descendaient que rarement, sachant à quels dangers ils étaic^nt exposés ; ceux de la plaine constituaient le troupeau (en turc Hiaya, vulgairement Raïa) des sujets tributaires, taillables et corvéables à merci, d'abord par les spahis auxquels les sultans accordaient des fiefs en récompense de leurs services, puis par les Pachas indigènes et les beys, dont la puissance à peu près sans limites, il n'y a guère encore plus d'un demi-siècle, fut souvent une cause de trouble et d'inquiétudes pour la Sublime Porte à laquelle ils refusaient d'obéir et qui dut les réduire par la force, pour le plus grand dommage de la population placée entre deux maîtres également dangereux, mais ce n'étaient plus que luttes mesquines d'ambition, passant inaperçues de l'Europe pour laquelle elles étaient sans intérêt.

DE DULCIGNO A SGUTARI

La Haute-Albanie a été jusqu'à ce jour si peu visitée, que celui qui songe à s'y rendre éprouve quelque peine à se tracer un itinéraire. Ira-t-on débarquer à San Giovanni di Medoa? descendra-t-on à Dulcigno? deux ports peu éloignés deScutari, mais ensuite? comment y arriver? aucun chemin de fer, aucune route ne figurent sur les cartes. La roule la plus généralement suivie est celle de Cettigne d'où on descend facilement à Ryéka, point de départ d'un petit vapeur qui traverse le lac en six heures par beau temps.

Cette voie est la plus facile et d'autant plus agréable qu'elle permet de voir une partie de cette intéressante et si sympathique principauté de Monténégro, la traversée du lac est pleine de charme* mais le service du petit vapeur n'est pas toujours assuré et on peut se trouver exposé à la nécessité de. venir en grande barque, trajet qui, dans les meilleures conditions, ne dure pas moins de dix ou douze heures, pénible et brusque initiation aux difficultés qu'on rencontrera par la suite quand on s'enfoncera dans l'intérieur du pays.

Si on ne redoute pas quelques heures de cheval et il faut s'y habituer, car on n'aura plus d'autres moyens de transport dans la Haute-Albanie, je crois préférable de

8 SOUVK.NKIS DE LA IIAITK- ALBANIE.

déimrquer à Dulcigno qui mérite d'être vue ; la citadelle qui renfermait l'ancienne ville s'avance fièrement dans la mer, elle a grand air sur ses assises de rochers gristltres, en dépit de son abandon elle est encore intéressante, le style des maisons construites avec les débris des anciennes demeures conserve l'empreinte de l'occupation vénitienne : elles sont habitées par des musulmans, ce qui explique celte

La cita<telle vûtiilienne de Dulcigno.

construction d'une autre époque, ils sont ennemis des innovations, telles ils ont trouvé les habitations, telles ils ont continué aies bftlir. 11 y en eut au début de fort vastes, pour les chefs probablement, il n'en subsiste que de massifs pans de murs conservant la trace de ces hautes cheminées coniques si décoratives qu'on retrouve parfois encore dans certaines maisons de Scutari. Ces installations étaient importantes, il reste de nombreuses et vastes citernes, des souterrains qu'il serait intéressant de déblayer et dans lesquels on ferait peut-être d'heureuses découvertes.

DE DULGIGNO A SCUTAHI. 9

La porte principale située à Touest aboutit par une rampe bien conservée à un plateau menant dans la nouvelle ville ; les revêtements extérieurs des murailles étaient faits avec un grand soin, en pierres bien taillées, et témoignent d'un travail dont les maîtres eux-mêmes étaient satisfaits à en juger par l'inscription que j'aperçois encastrée dans la muraille intérieure à sept ou huit mètres de hauteur.

Dulcigno est une des très anciennes villes de l'Adriatique,* elle aurait été fondée par les habitants de la Colchide. Ptolémée la mentionne sous le nom de Ulcinium ; suivant Pline elle s'appela Colchinium, puis Olchinium, elle passa par plus d'une main, avant de tomber en 1420, entre celles des Vénitiens. Comme toutes les villes de l'Albanie, Dulcigno eut à soutenir de nombreux, sièges, les Turcs s'en emparèrent en 1571, près d'un siècle après la prise de Scutari ; les Vénitiens cherchèrent à y rentrer en 1696 et 1 722^ sans succès, la ville sortit ruinée de ces luttes. Elle devait être riche à en juger par les fragments de pierres sculptées qu'on retrouve dans les murs construits avec ses débris ; plusieurs nobles familles y résidaient, les écussons qui surmontaient les portes de plusieurs demeures ont malheureusement disparu ou été mutilés.

De temps à autre, on met à jour quelque tombe intéressante. J'ai eu l'occasion d'assister à la découverte de deux de ces monuments funéraires trouvés pendant des fouilles que le gouvernement princier faisait effectuer sur l'emplacement d'une ancienne église dont il ne reste plus que les fondations, le seuil de la porte et des bases de colonnes en belle et fine pierre rouge. Une de ces tombes portait sur son couvercle un commencement d'inscription et un écusson ; sur la pierre de l'autre se trouvait un aigle à deux

têtes surmontant une inscription et la date 1563. Celui qui était venu y chercher le repos n'avait pas eu la douleur de voir la prise de la ville. Intérieurement revêtues en maçonnerie elles ne renfermaient que des ossements et avaient été probablement déjà ouvertes. Deux femmes monténégrines employées comme manœuvres, ont réuni ces pauvres restes avec les déblais et les ont jetés du haut des rem- 'parts dans la mer, belle sépulture pour ces serviteurs de la grande république maritime.

Dans une de ces petites ruelles si attrayantes par leur apparence moyenâgeuse, qu'on trouve encore dans l'intérieur de la citadelle, s'élève une maison en belles pierres grises bien taillées, aux fenêtres élégamment encadrées, quelque établissement religieux à en juger par l'écusson et la devise qui surmontent la porte.

A peu de distance se trouve l'ancienne église de Sainte- Marie convertie en mosquée ; quelques jolis tronçons de colonnes, une élégante frise en marbre blanc, ont été employés par les Turcs à l'aménager suivant leurs besoins ; le seuil de la porte est formé d'une longue pierre blanche avec une inscription.

Rien autre à voir actuellement dans cette ville autrefois célèbre qui, de l'an 877 à l'an 1560, a eu une suite non interrompue d'évêques catholiques.

La nouvelle ville n'offre rien de particulier, ce n'est plus l'Orient, ce n'est pas encore l'Occident, elle est en transformation : depuis que cette partie de l'Albanie a été cédée au Monténégro, elle se civilise rapidement eu égard à ses faibles ressources et à l'apathie des indigènes ; une chaussée, la dernière qu'on verra, traverse le bazar ; quelques maisons agréablement situées au bord de la mer ou s'ctageant sur les

])E DILCIGNO A SCUTARf.

Collines qui enserrent le port ont un air européen qui surprend, on a le sentiment que l'élément ctirétien reprend

Musulmane de DulcigiK

peu à peu le dessus. Sa prépondérance et son contact odieux occasionnent plus d'un départ parmi les musulmans ; non qu'ils soient le moins du monde moleslés, je me liilte de le

12 SOUVENIRS DE LA IIAUTE-ALBAME.

dire, bien au conlraire ; des catholiques ou des mulsumans, ces derniers sont les mieux traités, assure-t-on, on cherche à les retenir, mais où ils étaient les mailres souvent sans contrôle, ils doivent se soumettre à une loi égale pour tous et aux décisions d'une justice ferme et souvent expéditive, chose étrange pour eux, descendants des conquérants. Bien que comprenant les avantages d'une civilisation qui leur

donne en outre la sécurilé, ils ont encore de la peine à s'accoutumer à ce changement si brusque, à voir le pouvoir entre les mains de ceux dont le contact leur était insupportable alors même qu'ils les avaient vaincus et les tenaient courbés sous le plus dur esclavage ; ils ne se disent pas, avec le poèlc persan, que le monde n'est qu'un lieu emprunté, et puis, l'Albanie, la terre conquise, la terre mulsumane est si proche, deux heures les en séparent et ils ne résistent guère à la tentation d'un retour à la vie qu'ont vécue leurs pères.

La seule note vraiment pittoresque est donnée par les femmes musulmanes. Hiver et été, recouvertes du talagan, lourd manteau en laine brune, orné de broderies blanches et rouges, dont le capuchon leur couvre la tête, elles errent en glissant dans les rues, les traits complètement cachés sous le voile de mousseline aux couleurs violentes ; elles semblent ne pas vouloir ajouter au chagrin de rester sur cette terre ravie à Tlslam la honte d'être vues par les étrangers.

Le trajet à cheval de Dulcigno à Sculari s'effectue assez facilement pendant la belle saison. En quelques heures, après avoir traversé en bac la Boïana, on arrive sans trop de fatigue en vue de l'ancienne forteresse qui domine cette dernière ville. Traverser le pont jeté sur le Drin, escalader la route rocailleuse qui passe entre les collines demande peu de temps. Au sommet vous attend le plus intéressant des panoramas, la vallée du Drin bordée dans son fond par les premières montagnes de la Mirditie, à vos pieds la ville disparaissant dans la verdure de ses jardins, le lac qui s'allonge jusqu'au Monténégro; de toutes parts l'œil rencontre un cercle de montagnes qui sertissent Thorizon, une seule échappée de lumière et d'infini sur la gauche, un chemin d'argent, c'est la Boïana, fissure par laquelle cherchent à pénétrer peu à peu la civilisation et le progrès. Un service de vapeurs partant tous les quinze jours de Trieste, remonte le fleuve jusqu'à Obotti, d où en trois heures on peut, achevai, arriver iiScutari; malheureusement ces bâtiments ne sont pas aménagés pour passagers et dans certains moments ne peuvent entrer dans le fleuve par suite du manque d'eau.

SCUTARl

L'impression assez gaie que donnait l'entrée en ville ne tarde pas à se modifier quand on s'enfonce dans l'intérieur, l'effet produit est étrange. Peu de maisons sur la rue, de hautes et solides murailles au-dessus desquelles s'élève le feuillage des figuiers, des mûriers, des lauriers-roses ou des grenadiers, de massives portes garnies de clous à large tète, dans les montants en retour des meurtrières se faisant vis-à-vis afin de repousser les assaillants; rues et hauts trottoirs pavés en galets et coupés par des ponts ou de larges cubes de pierres destinés à faciliter la circulation au moment des inondations ; dç loin en loin une stèle dressée le long d'un mur au tournant d'une rue et couverte d'inscriptions turques, annonce qu'un musulman est tombé dans cet endroit victime d'une vendetta.

Parfois dans le quartier turc passe à côté de vous une envolée de féredjés aux couleurs voyantes ; sous les ombrelles papillotantes éclatent les rires des dames turques toujours si insouciantes et si gaies; d'autres fois, vous croisez une Albanaise musulmane à l'allure poétiquement sinistre, artistement drapée dans sa dolama bleue aux revers largement brodés d'or, charmeuse dans le balancement de ses longs pantalons, aux poignets brodés d'or,

16 SOUVEMliS DK LA HAlilK-ALItANlE.

comme ses babouches. Elle glisse «côté devous, attrayante énigme, les traits à peine dessinés par la mousseline qui entoure sa tète, figure blanche de fantôme dans laquelle on n'aperçoit que deux yeux d'orientale, des yeux profonds el troublants de sphinx, vous regardant droit et gravement.

Dames tui'ques.

Peu d'hommes dans la journée, occupés qu'ils sont au bazar, dans les administrations et surtout les cafés ; de temps à autre cependant on rencontre quelque descendant d'ancienne famille de bcys ; jeune ou vieux il affecte une démarche majestueuse. Petit fez au large et pesant gland de soie bleue, veste rouge aux épaisses broderies de soie noire, gilet croisé couvert de broderies d'or, volumineuses foustanelles, ceinture de soie par-dessus laquelle se boucle le

«/ffl/j, large ceinturon de cuir h feuilles dans lequel se placent le revolver, la baguette en argent avec laquelle on chargeait les anciens pistolets à pierre, cartouchières en argent travaillé, tel est le costume des beys ou mieuxbegs, descendants des vieilles familles musulmanes, costume décoratif et fort riche encore malgré leur décadence- Dans le balancement de leur foustanelle blanche aux innombrables bandes d'étoffe et dont le poids leur interdit toute allure un peu vive, ils passent pompeusement, suivis à distance par quelques serviteurs armés de fusils, prêts non plus )\ dégainer pour soutenir ou proléger leur maître, mais à tirer.

' Pas de voitures, les rues ne le permettent pas, quelques

Albanaise riiu^iulmanc il« ScuLari.

it) SnUVEMItS UE LA HAUTE-ALBANIE.

cavaliers ; de tomps à autre uoe caravane de montagnards apportant du bois ou du charbon ou changeantde pâturages avec leurs troupeaux; un hodja se rendant à la mosquée pour annoncer l'heure de la prière, telle est la vie d'une rue du quarliermusulman, existence triste et monotone, vie discrète et silencieuse, que troublent seulement les jeux des enfants devant les hautes portes massives ; jeunes garçons tapageurs, petites fillcsengénéral charmantes avec leurs cheveux et leurs ongles rougis par le henné, leurs yeux intrigués sous la barre de leurs sourcils facticement rejoints d'un dur trait noir; passez vile, sinon, se voyant observée, la bande s'envolera vers la première porte entrebâillée, qui retombrusquement h votre

Bey de Sculari.

bera lourdement, la dérobant curiosilL^

Au coucher du soleil et pendant quelques instants, un peu plus d'animation, c'est le moment de la rentrée des absents; les trois ou quatre boutiques de Ia][rue, café, barbier, épi-

SCUTARI. i9

cier, marchand d'étoffes et de parfums se ferment; pour la quatrième et dernière fois de la journée, le hodja annonce qu' « Allah est Dieu et Mahomet son prophète » , c'est l'heure de la prière du soir; le silence et l'obscurité se font rapidement et ne seront plus que de temps à autre troublés par un retardaire ou un harem attardé dans une visite, cherchant.avec une lanterne sa route au milieu des ténèbres.

Séparé par la rue principale qui partage la ville en deux, le quartier catholique diffère peu comme extérieur du quartier musulman. Son aspect est plus triste car on le sent craintif; moins de boutiques, rues aussi impraticables aux voitures, ruelles défiantes et tortueuses dans lesquelles on se terre, portes hermétiquement closes et marquées d'une croix, murailles élevées derrière lesquelles se dissimulent les maisons, aucune note intéressante comme celle que donnent les cimetières musulmans avec leurs tombes étranges et multicolores, pas de mosquées entourées d'arbres, pas d'enfants sur les portes ; il est morose, il semble bouder, c'est le quartier des vaincus et des persécutés. Son artère principale passe devant la chapelle et le séminaire des PP. de la Société de Jésus, la petite église du clergé Albanais et la cathédrale, pour aboutir aux deux cimetières; dans le quartier se trouvent d'autres établissements appartenant à divers ordres religieux.

La vie des Albanais catholiques de la ville est encore plus renfermée que celle des musulmans. Hormis les noces, les enterrements et les jours de fête ils se visitent et reçoivent rarement ; se voyant toute la journée au bazar, les hommes n'ont plus rien à se dire ; excepté l'heure où ils se rendent à leurs affaires et en reviennent, on rencontre rarement un homme dans la rue, les femmes sont occupées

20 SfHVEMRS DE LA HAUTE-ALBANIE.

dans la maison, sortant peu si ce n'est pour se rendre aux offices, c'est leur unique distraction ; quand la cloche de l'église a sonné annonçant la messe, une adoration ou un rosaire àréciler, chaque porte alors s'entr'ouvre donnant passage à un être, la Bgure mystérieusement enveloppée de mousselines blanches et dont on n'aperçoit que les yeux : uniformément Têtues de la jubé en drap grenat recouverte de broderies en soie noire, que dissimule en partie un large manteau de drap écarlate brodé voyamment sur la poitrine et dont le collet carré recouvre leur tête, sans parler, elles se dirigent vers l'église ; on n'entend que le froissement de leurs vastes pantalons d'un noir violacé, le ptac-ptac des babouches ou des bottines aux pompons rouges et hauts talons dorés. Agréable au début, l'eHet dans la rue de ces mouvantes taches rouges devient rapidement d'une fatigante uniformité, la silhouette est peu gracieuse. Ainsi l'exigent les règlementssomptuaires locaux, car chaque maison est

Albanaise catholique 4e $<-ulari.

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