ET KÉL^PRIMÉ PAR RESPECT POUR LE ROI ET LA JUSTICE
avec une conversation de M, le Garde des Sceaux et du Comte de Mirabeau à ce sujet.
il/, le darde des Scertux. — Monsieur, nou8 ne sommes pas ici pour faire ou pour écouter des dis-»
Moi, — Monseigneur, je n'ignore pas que ce cabinet est peu accessible à la philosophie, mais il ne doit pas être inaccessible au bon sens.
M. le Garde des Sceaux. — Ah! le bon sens! Que dit le bon sens? Je serai charmé de l'entendre parler par votre bouche !
Moi. — Monseigneur, le bon sens est bon â tout, même au théâtre des Variétés amusantes ; mais je parlerais long-temps si j'entreprenais devons répéter tout ce que dit le bon sens à votre sujet, et sur les arrêts du conseil qui sont fabriqués dans vos bureaux ; je m'en tiendrai donc au cas présent et particulier, et je tâcherai de vous faire comprendre, par un exemple connu de vous, ce que je voulais vous dire au nom du bon sens.
Tout le monde imprime des Mémoires sur les demandes en cassation , vous le savez , vous l'approuvez , vous le conseillez même à ceux que vous protégez, mais vous venez de me le refuser, et vous m'écrasez , moi , parce que vous ne me croyez pas les moyens de réclamer assez fortement contre vous. Certes, Monseigneur, la méthode n'est pas nouvelle, maïs elle est cruellement ingénieuse!...
M. le Garde des Sceaux. — Monsieur, vous n'êtes pas juge de ces matières.
Moi. — Non , Monseigneur , mais le Roi Test !
M. le Garde des Sceaux. — Allez vous plaindre au Roi des lois de TÉtat.
Moi. — Des lois de l'État! de ses lois! Ah! nous n'en sommes plus a savoir comment se font les lois de l'État et les arrêts du conseil. Lequel de vos cotnmis n'en a pas fait cinquante en sa vie I .... i
SI. le Garde des Sceaux. — Monsieur, s! j*aî sopprimé votre Mémoire , c'est en verlu de la loi , et je crois que , par ce seul mot , notre conTcrsation doit (^tre finie , etc.
Ou supprima ce Mémoire , et le goiivernemeot n'osa pas sévir contre son auteur. Les Necker a?aieot pris M. (le Mirabeau sous leur protection , et la faiblesse de ]\1. de Maurepas Tavorisait tellement toute sorte d'imprudence , que le Chevalier d'Eon vint s'en mêler. Il était permis de s'en étonner après la lâcheté de sa condescendance pour les volontés do Duc d'Aiguillon , qui lui avait imposé l'obligation de porter des habits de femme , mais la monarchie s'en allait fous les jours en fléchissant et diminuant d'autorité depuis la mort de Louis XV ; la bénignité du gouvernement encourageait la raideur insolente' il n'y avait pas de chiiïon qui n'eût mis de l'empois' écoutez la curieuse épilre de cette demoiselle à H. de Maurepas, Premier Ministre.
« Monseigneur,
d Je désirerais ne pas interrompre un instant b M momens précieux que vous consacrez au bonheur <( et à la gloire de la France; mais animé du désîr « d'y contribuer moi-même dans ma faible position « je suis forcé de vous représenter très humblement f( et (rcs fortement que le temps de mon noviciat « femelle étant entièrement révolu, il m'est imposi( sible de passer à la profession. La dépense est trop u forte {)Our moi , et mon revenu est trop mince. « Dansvet étal, je ne puis Oire utile ni au service
ce du Roi , ni à moi, ni à ma famille, et la vie trop « sédentaire ruine Télasticité de mon corps et de « mon esprit. Depuis ma jeunesse, j'ai toujours « mené une vie fort agitée, soit dans le militaire, (( soit dans la politique; le repos me tue tota- « lement.
a Je vous renouvelle celte année mes instances, « Monseigneur , pour que vous me fassiez accorder (( par le Roi la permission de continuer mon service c( militaire; et comme il n'y a point de guerre de a terre, d'aller comme volontaireservir sur la flotte de <c M. le Comte d'Orvilliers. J'ai bien pu , par obéis* « sance aux ordres du feu Roi et de ses ministres , <r rester en jupes en temps de paix , mais en temps « de guerre cela m'est impossible. Je suis malade « de chagrin , et honteux de me trouver en telle :< posture dans un temps où je puis servir mon Roi « et ma patrie avec le zèle, le courage et l'expérience u que Dieu et mon travail m'ont donnés. Je suis (( aussi confus que désolé de manger paisiblement à « Paris , pendant la guerre , la pension que le feu u Roi a daigné m'accorder. Je suis toujours prêt à (c sacrifier pour son auguste petit-fils et ma pension « et ma vie.
« Aidez-moi, Monseigneur, à sortir de l'état « léthargique où l'on m'a plongé , qui a été l'unin que cause de mon mal, et qui afflige tous mes (( amis et protecteurs guerriers et politiques. Je dois « encore vous faire observer ici qu'il importe infic( niment a la gloire de toute l'illustre maison de « M. le Comte de Guerchy de me laisser continuer <( mon service militaire; du moins c'est la façon de VI. T1
« penser de toute Tannée , de toute la Francci t
M j'ose dire de toute l'Europe ffMfmtftf. Dneeoni t contraire fait le sujet des interpréCations les ;
« fdcheuses, et donnerait matière A la malice da
« conversations du public. J'ai toujours pensé 61 « comme Achille : Je ne fais point la guerre aua
« et je ne tue les vi^ans que lorsqu'ils m'attai Ue
« premiers. Vous pouvez à cet égard prendre ] « écrit ma parole d'honneur sur ma conduite fo « Vos grandes occupations vous onl fait oubl
H Monseigneur, qu'il y a plus de quinze mois, vcoi
^ m'avez donnez votre parole que je serais faeoKui
« et content quand j'aurais obéi au Rosen gardani
« mes habits de fille. J'ai obéi complètement, j<
« dois espérer d'un ministre aussi grand et aussi
« bon que M. le Comte de Maurepas, qu*il daignen
^ me tenir sa parole et me remettre in sieUugw. Il
m ignore que c'est moi qui soutiens ma mère et mi
H soeur , et de plus mon beau-frère et mes nevem
« au service du Roi ; que j'ai encore à Londres une
ce partie de mes dettes, ma bibliothèque entière,
c( mes papiers et mon appartement qui me coûte
<f vingt-quatre livres de loyer par semaine , tandif
(( que je ne suis pas encore payé ici de ce qui me
« reste légitimement dû par la Cour ; qu'après avoii
If servi le feu Roi à son gré , en guerre et en poli-
« tique , depuis ma jeunesse jusqu'à sa mort , je ne
<c suis pas encore en état de meubler ma maison
« paternelle en Bourgogne pour l'aller habiter
c( M. le Comte de Maurcpas doit sentir que mon
^ obéissance silencieuse doit avoir un grand mérite
n uses yeux; que dans ma position femelle je suis
u dans la misère avec les bienfaits du feu Roi , qui « suffiraient pour un capitaine de dragons, mais « qui sont insuffisans pour Tétat qu'on m'a fuit « prendre. Il doit surtout comprendre que le plus " sot des rôles à jouer est celui de pucelle à la ville, « tandis que je puis jouer encore celui de lion a « l'armée. Je suis revenu en France sous vos <r auspices, Monseigneur; ainsi je recommande « avec confiance mon sort présent et à venir a votre « généreuse protection, et je serai toute ma vie avec « la plus scrupuleuse reconnaissance, Monseigneur, « votre très-humble, et très-obéiss. serv.
t d'Eo». »
M. de Maurepas ne voulut donner aucune réponse à Mademoiselle d'Eon qui lit semblant de se fdclier; elle avait juré, disait-on, d'appeler en combat sin* gulier et d'exterminer le Marquis de Phelippcaux d'Uerbault, lequel était l'unique héritier et le neveu de ce premier, ministre.
« Armide est encore plus aimable « Qu^elle n^cst redoutable !
Disait-il en ricanant; et voilà comment la monarchie s'en allait avec un homme qui riait toujours. La force est incompatible avec les éclats de rire , et j'ai ouï dire à Tronchin que les gens chatouilleux n'étaient jamais vigoureux.
fi-
de cette voiture. — Emprisonnement de cette de For-rÉvéque , et réflexions de Tantear sur cette e
Le Parlement commençait â faiblir dam :!/ 1 suite et la répression des attaques portées
i rite royale. Les vieux magistrats se laissaiei
; par la jactance, et peut-être intimider pai
Icnce de quelques nouveaux Conseillers, MM. dEsprémenil et Sabatier de Cabre ; ,. Chntelet de Paris, le Châtelet lui-môme ,
inOdcle à ses traditions de sévérité contre 1
avait soin de faire observer dans son réquisitoire à MM. du Châtelet , «qu'il ne fallait pas confondre, « avec la licence sans frein qui pouvait enfanter des « productions coupables, cette liberté si désirable de « la presse, cette nouvelle conquête de l'opinion pu- « blique, ce moyen de lumière, utile et puissant , ff dont nous ressentions déjà les heureux effets, et « dont l'avenir nous promettait encore des inlluen- « ces plus salutaires à la prospérité comme à la. « gloire de la patrie. »
— Voici le Châtelet qui s'en môle et tout est fini ! disait révoque de Carpentras... Vous allez avoir une inondation de mauvais livres à n'y pas tenir ; il est impossible qu'il ne s'en suive pas des troubles à tout renverser! Je vais m'en aller dans notre Comtat d'Avignon où, grâce à Dieu, M. le Vice- Légat et ses officiers font bonne justice. Vous n'avez qu'à nous les envoyer sur les terres du Saint- Siège, vos soi-disant patriotes et vos hardis novateurs; vous verrez comme on les y recevra !
On trouva pourtant qu'il était à propos de s'adresser aux évoques de France; mais n'allez pas croire que ce fut pour leur demander le secours de leurs prières ou de leurs bons avis ; ce fut pour leur prêcher la résidence. — Oui , vraiment , il faut enjoindre la résidence aux Ëvêques, et ce sera d'autant meilleur effet que M. Dalembert a déjà pris la liberté de leur en donner le conseil , à l'Académie française , à propos de la mort de Voltaire.
J'ai passé ma vie à désapprouver, si ce n'est à blâmer ouvertement ce que faisait ou laissait faire le Baron de Breteuil, et voici la circulaire qui par-
tit de ses bureaux, pour être enyoyée par son ordn à tous les Prélats de TÉglise gallicane.
(t Le ROI ayant fixé, Monseignear, son attention
ff toute spéciale sur Timportance de vos ronctioni,
« ainsi que sur les avantages généraux, particuliers
« et multipliés que recueille son service, comoia
c( celui de la religion, de vos bons exemples et de
<' vos soins journaliers, Sa Majesté m'ordonne de
a vous marquer qu'elle désire que vous résidiex
« continuellement et que vous ne sortiez jamais de
(( votre diocèse sans en avoir obtenu sa permission.
« Vous avez , Monseigneur, donné jusqu'ici trop
ff de preuves de votre zèle au ROI , pour que Sa
(( Majesté ne soit pas assurée que vous entrem
(( dans ses vues avec un empressement égal à lear
(( justice. L'intention de Sa Majesté est donc qae
(( toutes les fois que vous serez dans la nécessité de
« vous absenter de votre diocèse, vous m'en pcé-
(( veniez, ainsi que du temps que vous jugerez né-
(( cessaire à la définition des affaires qui vous en
u tiendront éloigné. Je me ferai un devoir de met-
« tre sur-le-champ votre demande sous les yeux dn
« ROI , et de vous faire part de ce qu'il lui oura
« plu de décider. J'ai l'honneur d'être avec un
ft parfait attachement, Monseigneur, votre très
ff humble et très obéissant serviteur ,
Le Baron de Baeteuo.. »
Celte ridicule injonction , qu'on adressait à des perfcsonuages édifions par la régularité de leur con-
duite et la sainteté de leur ^ie^ n'avait d'autre in-« tention que celle de satisfaire le parti philosophique. La mesure aurait été vexaloire, et aucun Prélat français ne voulut accuser réception de cette lettre. On se conlenta de publier un opuscule intitulé: Réplique d'un évêque de Guyenne au Minisire de la maison du Roi, Je n'ai pas besoin de vous annoncer que je ne fus pas étrangère à sa rédaction, et voici notre réponse au nom des Évêques de France.
(( J'ai reçu , Monsieur le Baron , la lettre que
« vous avez eu la charité de m'écriré en date du
« 4 6 octobre. La première phrase est un peu longue,
« mais avec de la patience on en vient à bout. Je
a suis fort édifié des sentimens qu'elle exprime.
« Ainsi que vous le désirez, Monsieur, je résiderai
a continuellement dans mon diocèse afin de n'en
« jamais sortir, ce qui me paraît d'une conséquence
« infaillible, et ce qui , du reste , ne m'est pas arrivé
« depuis quatorze ans. Mon diocèse a dix lieues de
« long sur cinq à six de large , et je n'en franchiroi
« jamais les limites avant de vous en avoir demandé
« la permission. Le clergé de France , le premier
« corps de l'État, va se trouver régi comme un
« petit collège , et la religion doit se féliciter de ce
« que vous en soyez le Régent. J'ai soixante et dix
« ans , Monsieur le Baron , je croyais mon éduca-
« tion terminée, mais je vois bien qu'avec uû mi-
« nistre aussi sage que vous , je vais marcher bon
« gré, mal gré , dans la voie des améliorations pa-
« triotiques. Je vous prie de ne pas nous épargner
« vos bonnes leçons ; elles nous enseigneront é sa-
a crifier, dans certains cas , les devoirs de Pi iè, (f les obligations de la reconnaissance , et I aenti- « mens de la nature. Vous me dites, Moe (( que le service du Roi (que vous faites mai <f avant celui de la religion)^ retirera des avan <( particuliers de notre obéissance à vos ordonnança, tt et moi , Monsieur, je vous prédis que les pri (f de votre ministère annoncent une abondante rè- « coite de félicités publique et particulières j « notre heureuse patrie.
u p. s. Si ma santé m'obligeait à vous demani (( la permission d'aller aui eaux de Cauterels, qni « sont à trois lieues de chez moi , je ne manquerais <( pas de vous adresser un certiGcat de mon nléd^ c( cin pour attester la réalité de ma maladie, en <( ayant soin de lui faire assigner un terme prédi « pour ma guérison. »
Comme le Roi parut mécontent de la circulais de M. de Breteuil, on s'en prit au premier commis qui Tavait si mal tournée, et celui-ci fut mis à h reforme avec une retraite de quinze cents francs.
— Mais pourtiint^ dit M. de Vergennes à ses colirgues, il faudrait saisir la première occasion de montrer du nerf.
— Ce n'est pas Toccasion qui est difficile i Irouvcr, répondit M. de Maurepas. — M. de Vergennes a raison , reprirent les autres Ministres, il fautprouver que nous avons du nerf ! et ce fut la promenade à Longchamps qui leur en fournit l'occasion.
Avant de vous raconter cette belle aventure , il
aut que je vous parle de Longchamps, et même ant de vous parler de l'Abbaye de Longchamps , je vous parlerai premièrement de l'Abbaye de St.-Maur où nous allions à Toffice de la Semaine Sainte avant que les Ténèbres de Longchamps fussent devenues a la mode.
Je vous dirai donc que celte église de St.-Maurdes-Fossés , non loin de Vincennes , était , dans les temps gothiques et par un privilège du Roi Robertle-Pieux, la seule église monastique du diocèse de de Paris , où les laïcs eussent la permission d'entrer pendant les offices , et c'est de là qu'étaient provenus rhabitude et l'usage d'une grande affluence de peuple dans ladite église de St.-Maur, à certaines fêtes solennelles.
Les officiers de toutes les justices des terres qui dépendaient de l'Abbaye , étaient obligés d'y paraître et d'y représenter à la suite du Baillif seigneurial. Tous les habitans du village de St.-Maur se mettaient sous les armes , et après l'appel de tous les justiciers et de tous les notables habitans , ce cortège assemblé s'en allait tambour-battant-mêche-allumée, faire la procession dans l'église collégiale. Ce spectacle y faisait affluer tous les artisans de Paris, ce qui n'empêchait pas les grandes dames de continuer à s'y rendre pendant la Semaine Sainte, attendu que c'était un usage établi pour tout ce qui pouvait monter dans un carrosse à couronne. C'était un arrangement dévotieux qui remontait jusqu'à la bellefille de Hugues-Capet, la Reine Berthe, et tout le monde y tenait à beau renfort de coutume séculaire et de traditions.
Cependant, ^ers Tannée <! 750, on s^ëtah miii faire des décharges ayce des armes é feu daQ8 l'intérieur de Téglise, et voila qui ne manqua pasd'; attirer plus de populace , et par conséquent [ d'indévotion ; de sorte que les bons religieux St.-Maur s'avisèrent d'exposer au milieu du toutes les reliques de leur sacristie , à dessein contenir le peuple en respect. Cette innocente gination ne fit qu'augmenter le tumulte ; elle a tous les malades du quartier St. -Antoine et du côté de Charenlon , qui voulurent absolument p ii nuit dans Téglise , afin de s'y trouver a la ei messe du Samedi Saint ; et je sais bien qu^en J >I752 (la dernière fois que j'y sois allée), il me bla me trouver au Sabbat de Mesnilmontant. Od n'entendait que des cris et des hurlemens de cet malades, que cinq ou six hommes promei étendus sur les bras tout autour de l'église. Les lades criaient de toutes leurs forces : Saini-i Saint-Maur ! — Obtenez-moi gnérisoti, s'il vous plaU! — Les porteurs faisaient plus grand bruit encore en criant : Place aux malades! — du vent! — i v Gare le rouge I et les femmes s'empressaient ( cher tout ce qu'elles pouvaient avoir de r« 's, des hommes charitables agitaient leurs chapei i pour éventer les malades; enfin c'était un yacar si prodigieux dans une église, qu'on n'entendait point du tout l'office du chœur, et qu'il se formait quatre ou cinq parties de chant qui discordaient tout à la fois dans les quatre coins de l'église. Vous sentez bien qu'il se trouvait là des marchands d'images et de petites bougies, sans parler des fontai-
DE LA MARQUISE DE CRÉQUY. idi
niers d'eau de réglisse et des estropiés qui mendiaient. Ce qu'il en résulta , c'est que M. TArchevêque de Paris signifia par ordonnance Ëpiscopale à toutes les grandes dames et tous les faubourgeois de cette ville, qu'ils eussent à chanter leur office de Ténèbres ailleurs qu'à St.-Maur-des-Fossés, attendu que les portes y seraient dorénavant closes et gardées par un piquet de Gardes-Françaises ; et voilà qui fut un grand soulagement pour les religieux de St.-Maur qui se consumaient dans les alarmes et la désolation gémissante.
Vous pouvez bien imaginer que cette mesure av^It obtenu l'approbation de toutes les personnes véritablement religieuses, mais il se trouva certaines dévotes que nous appelions des pèlerines à festons , et qui se mirent à parler contre M. l'Archevêque avec autant de fâcherie que s'il avait mis toutes les églises de son diocèse en interdiction complète, et même en démolition. Il avait été question d'en appeler comme d'abus , et le Roi s'en divertissait journellement. Il y a toujours de bonnes âmes qui n'aiment point à méditer chez elles et qui n'usent jamais le velours de leur prie-Dieu : elles vous diront que leur église paroissiale est humide , ou que leur chapelle est trop loin du sanctuaire, ou bien que l'encens qu'on brûle à l'autel est de si mauvaise qualité qu'elles en ont des migraines, ou bien aussi que tous les habitués de leur paroisse ont conti^ nuellement des torticolis parce que les portes du l'église ne se ferment pas assez bien. Les voyages à St.-Maur étaient pour les unes une occasion de pro* menade innocente, et pour les autres une partie de
102 SOUVEMIRS
plaisir où les maris et les mamans n'avaient rien i contrôler. Nous leur demandions, M. l'Archev et moi , s'il ne pourrait pas se trouver une autre église de la banlieue qui pût hériter de leur prédilection ?
£n l'année >! 735, Tabbaye de Longchamps, i est auprès de Boulogne-sur-Seine ^ était rem d'un grand nombre de pensionnaires dont on gnait merveilleusement Tèducation ^ et ixqi on faisait apprendre particulièrement la On savait que la demoiselle Lemore, ancii ne cliaotcuse de l'Opéra, s'était retirée dans cette commnnauté depuis sa conversion. La famille d^Orléam avait toujours eu l'habitude de passer la quinsaioe de Pâques à Saint-Cloud ; et il parait que la manque de Longchamps l'attirait aux offices de cette abbaye pendant la Semaine Sainte : on en parla si bien que la mode en prit à Versailles, et de là s'étendit jusqu'à Paris. C'est à dater de ce femps-Ii qu'on a fait de cette course à Longchamps un but de promenade , et que les personnes les plus élégantes de la cour et de la ville s'y sont rendues pour l'offlce des Ténèbres en grand équipage. Cette affluence avait fini par dégénérer en cohue scandaleuse. L'équipage de la Comtesse de Flavacour ayant éprouvé je ne sais quel accident : la Marquise de là Tournelle , sa sœur , en écrivit à M. de Bcaumont, lequel ordonna de fermer dorénavant l'église de l'abbaye pendant toutes les heures où l'on y chanterait l'office, et voilà ce qui s'est perpétué jusqu'à la fin des temps conventuels, c'est-à-dire Jusqu'en 4791 . On avait continué ù venir se promener sur
la route et dans Tavenue qui mène à Longchamps à rheure des Ténèbres , mais, en l'année >l 789, il y avait plus de cinquante ans que cette promenade, pendant la Semaine-Sainte, n'avait plus d'autre objet que celui de regarder ou de se montrer ; et les personnes régulières n'y paraissaient jamais que le Jeudi Saint, après l'heure des stations dans les paroisses.
A l'époque où l'entrée de l'église de Longchamps n'était pas encore interdite , il s'y faisait une telle presse que la moitié du monde n'y pouvait entrer , et je me rappelle que les Dames-du-Palais de service y arrivaient de Versailles en grand habit, lesofûciers des gardes en uniforme , et les femmes de finance avec tous les diamans de leurs écrins. J'étais une fois bien tranquille et bien modestement assise au bas de l'église , où j'entendis M"** la Poupelinière qui disait à côté de moi que M"^® de Créquy , M""® de Marsan et M""» d'Egmont venaient d'avoir le bonheur de se faire placer dans le chœur de l'église avec les religieuses. — Sont-elles heureuses de voir celles qui chantent! — sont -elles heureuses, ces grandes Dames! et ce ramagelà continua jusqu'à la fin de la dernière Lamentation. Quand elle vit cette petite dévote qu'elle ne connaissait point, et qui ne soufflait pas, s'en aller en si grand et si bel équipage, avec les livrées de mon fils qu'elle connaissait de reste, elle en eut des transes mortelles , à ce que me dit le Maréchal de Richelieu.
Voici venir le récit du seul accident mémorable qui me soit arrivé dans l'église de Longchamps. Il
y a?Ml 4 la fiODr , à \a viUu el tHir1a«itLo4»)|llMh(Éi voit ullcr, uiio MtiripiUe ite Siiinte-AnliÎFe, iiihi nioDt belle, assez joyouse , un pua légjve, ttm aaan sppollioni à cause <le cela ta étuittiU fitf l'a tau» ()). Jtt 1(1 rcncoulrti à In purte du ctollra n
{(] Ni'ulA-Angjiiqua Je 11 Ilsto}« , v*uni tl« Uttriviilai
de llrsupuyl, Mnriuie Je Siiu(t>-Auiairi>et ilo I.AiiinarT.tirw* Èdiaii'oo lie Prinve, Cbw«litr dw «rdi»» ilu \{\.i rt «an le- IiiuiuJcur «D Suùji^ , lequel vUit luorl à Siacbbolai ra IT(M aTiîl orJiinntl i{u'oii n'enirofAt i>a) ivn ri>r(iK en PniM,! comme nn luÎTonliit ruirolionM-iju'iliie paurraiiMrv roliTm ta Irrre sainte (tant ait payi de iiiigiMaoU ; — AlaÎR , r^puW il, le [iroltilanliiinh iiB tlnlc jj*B de ti loin ; VDuan'oumfïi fnirc iTCiiicr ilc!ii\ loisri Je [plus , je ino trou\tr«i ptmii iuv, (hotiqucB.
Tout donne à |i«ii8(r i)i]o le faioeiii (|ija4mii] Jn Bhnl' |Pniai;mi-Jats|ib)i)i)SU'-Aul«irL- \> Mnoln Diirlt<i«(tilit Maltf q'gsI ignora de pcMiinno , miit «'ri [inavait Atrelaijontiudf m pelit-IIls, j'on s«r«ia iornatolalilu ni j'en iitxn'vi Itqnletu trnda >]u'il éUit , de mon teiD^S, 1« ptua Ultutrfi. ||
K Lu diviiiilii qui l'auiuie
> A me di>in«uder mnn ifc > Si j'illii) Apollon, n« E«rnit point DM Mtittj ■ ElleBeriitThMig, «t 1« juurllDintt.
JVi mnconlrri partais le tiuiK IUgTi(ui( At SU ,. Il jlïil da rAcaJi'uiiu Pran^iiin! , et l'un ; fiiutt j «Itanlinn pnnr lot mnlib de «n noiMitiM , do ton e«pi g^nitus , d« la dignili^ do loii rartutir*, et d« an |iuliiii|i ei<iati«, Je ne whn |<ae qu'il «Al jiniaie fait d'anlra* vm que CI.-UX J« » quAlmin; mois il iie faut |I9R Hiippu««r ^ C0 aoit le avale illusicntion de m Eimille. 01» e C'niniî |Ju*i(ni Ûranda-OtJlcivrs à la Couronne, cl rtcu uVit *i bsiiu qiicai bIIImwm. Il V u un ipiiiiM Sl».AiiIniio qui ïjwil dVjiDuter j rinlii lii'ritièie dMSovec«url. duut le m^ «»l friann* j
Vendredi Saint, bon jour, bonne œuvre, et la voila qui joint ses belles mains pour me conjurer de la faire entrer dans le sanctuaire avec quatre Polonaî», quatre Potosli , quatre Palatins, disait-elle; et comme le refus m'aurait toute embarrassée, pour cause de la présence des quatre jeunes gens , je fis on horrible mensonge à la tourrière , en lui disant qu'ils étaient de ma compagnie , et nous arrivons aux places que mon fils avait fait réserver pour ]^me Yotre mère et pour moi ; la belle S^^-Aulaire y prit celle de ma belle-fille , et voilà ce qui ne me fit aucun plaisir , attendu qu'elle n'avait pas apporté de livre de prières : ainsi vous pouvez juger de sa belle contenance à l'église et pendant l'office? Enfin la musique se fait entendre, et voilà ces quatre Polonais qui commencent par se mettre à gémir , ensuite à fondre en larmes, à sanglotter, à tomber par terre et s'agiter en syncope , et tellement qu'on fut obligé de les emporter hors de l'église, où M"** de S*^-Aulaire eut l'obligeance de les accompagner.
— Qu'est-ce que c'est donc que ces grands garçons qui se ressemblent comme quatre gouttes d'eau et qui se mettent à pleurer à l'envi l'un de l'autre, en entendant les Lamentations de Jérémie?
— C'est quatre Polonais, quatre Potoski, quatre Palatins^ ne m'en demandez pas davantage, attendu que je n'en sais pas plus.
Nassau , et l'on a dit qu'il était le dernier de sa maison. Vous devez être parens , par les d'Alègre de Tourzel ou les du Guesdin : je n'y suis plus , je ne me rappelle pas lequel des deux , mais c'est Tun ou l'autre ? ( Note de VAuieur, 4 802. )
]t)G SOUVENIRS
M. le Comte d'Artois raconta le leodemain qi étaient allés voir , cinq ou six jours auparavi le pavillon de Bagatelle que ce prince a fait codsI dans le bois de Boulogne, et que son va -dechambre concierge avait été bien étonné de voir s'arrêter subitement dans la salle à m; devant une figure de Pomone, se regarder e eux, s'embrasser avec beaucoup d^émotion , et ver ser des pleurs avec une abondance intariss Quand les frères Potoski furent un peu revenus d cet attendrissement, ils dirent à leur guide que c'é tait parce que cette statue ressemblait à une de I cousines qui demeurait en Pologne et dont ils éta amoureux tous les quatre ; mais qui n'y avait, d ils, que le plus jeune et l'aîné qui en fussent t tés aussi favorablement que des amoureux peuveo désirer de l'être. M. le Comte d'Artois avait trouvi la chose tellement divertissante, qu'il leur avait envoyer un plâtre de ladite statue y dont l'origini est une belle figure de Jullien. M'"^ de Lanabalk nous dit aussi qu'ils avaient fait demandera voirb collection du Palais-Royal, et qu'ils avaient répan des torrens de larmes en regardant plusieurs ta* bleaux du Corrége et du Dominicain ; en6n, quand ils se trouvèrent dans la galerie du Luxembourg, et qu'ils y virent les chefs-d'œuvre de Ilubens^ leui désolation fut inexprimable. Ils allaient s'aventurer fort imprudemment pour faire un voyage en Italie, pays de la musique et de la peinture, où je ne doute pas qu'ils ne soient morts d'enthousiasme et d'attendrissement. C'étaient du reste quatre Polonais bien élances, et vêtus comme d'uniforme en taffetas
ilaise-el'Babet, couleur changeante; mais c'était , DUS en conviendrez , les plus singuliers Palatins et es plus étranges Potoski qu'on ait jamais vus (1).
On savait qu'une belle demoiselle Duthé (je n'ai )as besoin de vous dire la profession qu'elle exerçait) avait fait les plus belles dispositions pour aller le promener à Longchamps; à présent que j'ai dé- >iayé le terrain sans avoir balayé la route, ainsi |ue vous voyez, j'en arrive à son aventure.
Elle était vêtue tout uniment, nous dit-on, d'un iourreau très juste en taffetas couleur de chair, lejuel était recouvert d'une samaritaine, espèce de longue et large chemise en organdie très claire et bien empesée , qui fronçait autour du col et des poignets, qui descendait jusque sur les chevilles, et qui se rattachait autour de la taille au moyen d'un nœud de rubans noirs ; elle était coiffée d'un léger chapeau de gaze noire à la caisse d^ escompte, c'est-àdire sans fonds; elle avait laissé toutes ses perles avec ses diamans au logis, et vous voyez que sa parure était d'une simplicité qui s'accordait parfaitement avec l'innocence de ses habitudes (2) ; mais
(-1 ) Voyez relativement à ces actes de sensiblerie, la Cotrespondance de Grimm, tom. V, page 22. ( Note de VÉditeur,)
(2) Les jeunes gens rapportaient sur M' le Dulhé qu^un protestant, de Genève, avait entrepris de la convertir on lui faisant lire la Bible : — Pourquoi voudriez-vous , disait-elle en lui bâillant au nez , que je m^occuperais de Vancien Testament? J^avais entendu dire qu'on en avait fait un nouveau^ et nécessairement, je Paiinerais mieux que Fautre... Ceci me rappelle une histoire de Létorières sur deux demoiselles de l'Opéra qui se disputaient dans les coulisses , et Tune reprochait à Tautre
du premier élève du célèbre M. Boucher Jdron , jeune artiste sans rival pour ces compositions galantes et pour le fini de se de goût. L'intérieur de ladite caisse est ga rimpériale d'une glace à biseau sans tain pour la place, et défendue à l'extérieur et grêle par un grillage assez serré, mais t nonobstant, lequel est en bronze doré, i
qu'elle avait été si mal (>lry(>c , quV-lIo ne savait seul son Pater! — Ah I je ne sais pas mon Pater? et je ne par cœur, et dVu Ixmt à Tautre encore? Eh bien I ] francs que je vais le dire devant tout le monde? — demoiselles empruntent chacune un écu de six livres ,
forme dite mauresque, et chargé d'une quintefocille dorée sur le nœud de chacun de ses compartimens à yide. Tout le pourtour intérieur de la caisse est garni de sachets remplis d^herbes de Montpellier de Todeur la plus délicatement suaye , et lesdits coussins sont recouverts d'un satin gris de perle, agréablement et richement brodé de fleurs . champêtres en couleurs naturelles, inGniment déliées dans leurs formes , et qui serpentent sur un treillage à carreaux d'or, également en broderie sur ledit satin. Les deux sièges du vis-à-vis sont également rembourrés en herbes parfumées ; mais ils ne sont recouverts que de satin gros-vert, tète-de-canard, laquelle étoffe est brodée en fleurs et feuillages d'un vert nuancé de toutes les nuances de la môme couleur, jusqu'au vert Céladon le plus tendre. Le tapis de pied, dans la caisse, est formé de la dépouille de certains oiseaux du Tropique, étincelans d'or et de mille couleurs. On prétend savoir que ce seul tapis est une affaire de trente-six mille livres. »
(( Ladite caisse est posée sur une large coquille dorée dont tout Tintérieur est garni par des lames en nacre de perle , application méritoire et qui fait le plus grand honneur au talent du sieur HuUot , marchand labletier de la rue des Prouvaires, à raison de ce qu'il a suivi les ondulations de celte vaste coquille, où le revètissement de nacre est ajusté de manière à paraître absolument d'un seul morceau. Ladite coquille, qui pose sur le train du carrosse, a l'air d'être soutenue par des groupes de charmans génies et de jeunes Tritons ^ coulés en bronze avec
une légèreté merveilleuse et dorées aa mat; le 1 doré, les roues cannelées et dorées, ce qui ya s dire, et les moyeux des roues en argent massif, qui parait la moindre chose, au milieu de loutk reste.
n Telle est la description de ce prodigieux équipage , ainsi qu'elle a résulté de nos observaiioni; ayant eu le bonheur d'éire admis à le contem dans la cour de l'hôtel de M. le Duc du Ch^ let, où ce jeune seigneur avait ordonné qu'on Ja ' duistt, à dessein de la faire voir à ses amis ainsi qu'à plusieurs dames de sa famille. On nous a que les deux chevaux blancs , qui conduisaient le carrosse à Lonchanips, étaient harnachés en tresses d'or et gros-vert, qu'ils étaient ferrés d'argent, et qu'ils portaient des panaches, ce qui serait effeclivemenl d'une indécence intolérable; mais nous donnons ceci comme un bruit de la ville, en ne garantissant , suivant notre usage, que ce dont nous nous sommes précisément et positivement assurés. »
J'étais chez mon neveu du Chatelet quand il y Gt amener cette voilure, et je n'ai jamais vu description plus exactement conforme à la vérité que celle de ces imbécilles des nouvelles à la main.
On avait arrêté au milieu de l'avenue de Longchamps cette Vénus Aphrodise (autrement dit née (le l'écume des /lois); on envoya la déesse au Forll'Évôque et sa coquille de nacre en fourrière. Il ne faut pas croire que ce fut, ainsi que Tont dit certains journaux étrangers, parce que son vis-à-vis avait paru plus beau que le carrosse de la Reine (qui n'était pas à Longchamps) , ce fut uni-
quement à raison du scandale qui résultait de voir afGcher par une telle personne, un pareil luxe, et ce fut, malheureusement pour la France et pour nous, la dernière exécution monarchique de l'ancien, gouvernement (^).
Voici le moment de vous parler de cette malheureuse affaire du collier, dont l'esprit de rancune aurait voulu faire un crime au Cardinal de Rohan; vous verrez comment on manœuvra dans le conseil du Roi, de manière à livrer les élémens d'un pareil scandale au dénigrement du philosophisme et de la démocratie française.
(I) Mlle Dutbé nVst revenue dVmîgraiion qa^cn ^815. Elle est morte dans sa maison de la rue Basse-du-Rempart, à Paris^ en \ 829 , âgée de 9^ ans. ( Note de l'Éditeur.)