‹ Souvenirs de la Marquise de Créquy de 1710 à 1803 (volume 3)Chapitre 31 sur 36 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Lacune au lujet du procès pour le collier. — Explication qu'on en donne au lecteur. — Lettre inédite de l'abbé Georgel à Toccasion de ce procès.

Ans DE l'Éditeur. Le ricii de t affaire du collier aurait dû trouver sa place à l'époque où nous sonmes parvcMis y mm après des explorations sans nombre et toutes les investigations possibles dans les manuscrits de fauteur , on peut affirmer qu'il ne s'y trouve plus abso^ hment rien qui puisse fournir les élémens de ce même récU. L'auteur en avait pourtant mentionné l'existence à plusieurs reprises; ainsi, tout donne à penser que des considérations de famille {et non pas des obligations de conscience) en auront déterminé le retranchement ou la destruction.

Il n'est pas à supposer que ce soit de Paveu de Man dame de Créqug; mais toutes les personnes qui ont eu l'honneur de la connaître et le bonheur de causer avec elle, ont été suffisamment prévenues de son opinion sur le fond des choses et les incidens de cet étrange procès. £//e était à peu près dans les mêmes convictions que l'Abbé Georgel; et quoiqu'elle fût proche parente du Baron de Breteuil, qui a recueilli presque tout son héritoge à défaut de par eus plus proches » ainsi qu'elle ledit

SUVEMRS DE LA MARQUISE DE CRÉQUY. 208 elU-mêmef Madame de Criquy n'IiésUaU jamais à di^ fendre le Cardinal, en blâmant auvertemenl la conduite des Ministres de Louis XYI et principalement celle de W. deBreteail.

Cette lacune dans les souvenirs que nous publions ne nouspatûU pas la plus regrettable, en ce quelle peut être aisément remplacée pat un autre ouvrage écrit dans le mime esprit. Si nous indiquions tes Mémoires de l'Abbé Geùrgel à ceux qui voudraient connaître l'opinion de l'auteur sur cette i-éplorable affaire, ce serait avec une pleine confiance, en ayant seulement ta précaution d'en eùccepter tout ce qui pourrait être défavorable à la Beine, à qui Madame de Créquy a toîqours rendu meilleure justice que ne l'a fait l'Abbé Geotgel.

Le seul document inédit qui se rapporte au proth du collier et qui soit resté par hasard et par oubli. Sans doute , à la disposition de l' éditeur est une curieuse lettre de l'AbbéGeorgel, Vicaire-Général du diocèse de Strasbourg. Comme on sait que la personne à qui cette lettre fut adressée était la proche parente et l'intime amie de fauteur, on n'est pas surpris quelle ait pu se trouver dans ses papiers; et du teste ^ t éditeur en possède C original autographe,

A Soif Altesse

Madame la Comtesse de Mabsan.

« Madame,

« Cessez de vous inquiéter pour son Altesse Emiff nentissime; elle supporte avec toute ia douceur

r<M SOL'VEMRS

« et la dignité d'un Prince et d'un Ëvéque outragé,

« IMmpitoyable coup dont elle est frappée ; mais

M elle en souffre sans accablement , parce que sa

a conscience ne lui reproche rien. La santé de M.

ff le Cardinal se soutient dans sa prison , dont les

« rigueurs sont modérées, et son âme est en paix.

« Le Roi, sur Tavis de son conseil, vient de ren-

« voyer l'affaire au Parlement. On vient de m'é-

« crire que les lettres patentes de ce renvoi étaient

« déjà enregistrées. Le procès d'un simple clerc ne

« saurait être instruit que par les juges ecclésiasti-

<( ques ; un Évéque , et je ne dirai pas seulement

« un Évéque Souverain, mais un Prince de l'Église,

« un Cardinal, aurait-il moins d'immunités ? L'his-

ff toire de France offre sept exemples de Cardinaux

a accusés par nos Rois; aucun n'a pu être jugé en

ff sa personne, et le Chancelier d'Aguesseau, lui-

« même, est obligé de convenir que sur douze

H exemples de procès intentés à des Évéques fran-

ff çais il y en a onze en faveur des immunités de

u l'Église Gallicane.

« En 4654, le procès du Cardinal de Retz fut

« envoyé au Parlement par lettres patentes qui pa-

« raissent avoir servi de modèle à celles-ci, mais

« trois ans plus tard, une déclaration solennelle

« du Roi révoqua l'attribution séculière et recon-

« nut ce droit des Évèques français qui consiste à

« ne pouvoir être jugés que par ceux de leur pro-

« vince ecclésiastique, assistés ou présidés par leur

a Métropolitain. Il s'agissait pourtant d'un crime

« de lèze-majesté au premier chef, et la prétention

« royale avait été qu'un tel crime faisait cesser

« toute immunité. Il est inutile de faire observer à « Votre Altesse la différence de la situation où se « trouvait le Cardinal de Retz avec celle où se « trouve M. le Cardinal de Rohan ; il n'y a sans «t doute aucune parité possible entre conspirer pour « s^emparer forcément de la personne du Roi, et « la situation d'un homme qui se trouve nommé <c dans une misérable intrigue, où la femme d'un « officier de la maison du Roi a fabriqué des bil- (c lets, des lettres et de fausses signatures de la € Reine. Voilà tout ce qu'on est en droit de rea procher a notre cher Cardinal, Madame; et « puisqu'on ne l'accuse de rien qui puisse inté- « resser directement la personne du Roi ni la « sûreté de l'État, duI doute que le droit commun « ne doive subsister pour lui dans toute sa force.

a M. le Cardinal a pu se laisser tromper par une « intrigante, et je vous dirai que deux ministres « du* Roi, qui ne s'en vantent pas aujourd'hui, « l'avaient été par cette M™« de la Mothe, il y a « de cela, tout au plus dix-huit mois. Elle a trouvé m moyen de leur escamoter plus de vingt mille écus « en argent comptant, et si M. le Cardinal a pris « trop de confiance dans les paroles de cette habile ff intrigante, il n'a pu douter au moins de l'au- « thenticité de certains actes et de l'autorité de « certaines pièces émanées de ces messieurs, et que « celte femme avait à sa disposition. C'est une ma- « nœuvre infernale, ou c'est de la part des autres u ministres une affaire de stupidité sans exemple.

« Ne croyez pourtant pas, Madame, qu'il y ait Il de l'impéritie de la part de M. le Garde-des- VI. 12

« Sceaux, ni du côté de M. deVergennes. Ils pavent très bien ce qu'ils font. L'un connaft le droit français, l'autre la politique étrangère et la coutume romaine. Mab ils s'entendent avec notre ennemi; mêmes vues, même sentiment d'envie, mêmes aversions I Ils savent que l'Archevêque-Ëlecteur de Mayence, Métropolitain de Strasbourg, revendiquera le droit de faire instruire et celui de juger une accusation dont on charge un de ses suffragans. Ils savent que le clergé français va faire des remontrances, et que tous les Princes de l'Empire vont murmurer. Ils se taisent en ayant l'air de déférer à l'apparente équité d'un renvoi devant la magistrature nationale.

« Si les clameurs sont {aible«, l'information n'en sera pas ralentie ; si les difficultés grossissent, le Roi, ou plutôt ceux qui font parler S. M. parce qu'ils ont surpris sa religion, seront obligés de reculer, ce qui serait bien avantageux pour nous, car Votre Altesse imaginera fort aisément qu'il faudra trouver une victime à l'autorité compromise. Alors, pourquoi celui qui a été l'agmi de toute cette manœuvre, ne serait-^il pas chassé du ministère qu*il occupe, et signalé comme étant fauteur de cet infâme complot? Tous les intérêts seraient conciliés par cet acte de justice et de fine politique. On aurait laissé compromettre la dignité de la eouronne et le nom sacré de la Reine. On aurait insulté la pourpre romaine éi Tépisco-

« pat par un débat scandaleux. De profondes ven-

«I geances auraient été exercées contre votre fa-

« mille, et tous les resseniimens respectifs seraient « satisfaits.

« Madame, j'oserai tous dire que le mot de cette « abominable intrigue est BrdeuiL Que ce soit le « secret de toute votre vie (>l ) ! »

('I) Louis-René-Ëdooard, Cardinal-Prinee âe Rohan, Éféqiie et Prince de Strasbourg , Landgrave d'Alsace, etc. , né à Vertailles en 4735 , mort à Forbach en 4802. Après sa détention à la Bastille et- le jugement qui l'avait absous , il n'en fut pas moins dépouillé de ses offices de Graud-Aumônier de France et de Commandeur du Saint-Esprit. Il fut exilé et se retira dans la partie de sa souveraineté qui se trouvait au-delà du Rhin. Il s'occupa premièrement d'aquitter ses dettes , et il a passé le reste de sa vie dans la pratique de toutes les vertus chrétiennes. 11 est assez connu que pendant l'émigration , M. le Cardinal de Rohan n'a cessé d'assister les ecclésiastiques et tous les autres réfugiés français avec une générosité magnifique.

{NotedeVÉâîteur.)

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