SUITES D'UN MANDAT D'ARRÊT
Il est bien convenu qu'un homme qui écrit ses Mémoires ne peut se dispenser de parler de lui, el je ne m'en excnserai plus. Je suppose que mon lecteur est tout disposé dès l'abord à ne chercher, dans ces pages empreintes d'une individualité monotone, que ce qui s'y trouve réellement, la rêverie d'un solitaire qui s'amuse à reconstruire pour lui-même l'épopée bourgeoise de sa vie, parce que le passé, gracieux, le dédommage du présent, austère ; lui rend le présent tolérable. La jeunesse de l'homme, en dépit de toutes les épreuves qui l'ont tourmentée, revit à son imagination avec un charme incomparable, parce qu'elle le ramène par la pensée à la conscience de sa force,
» Les Suilti d'un mandat d'arrêt ont paru pour ta première tolf, divisées nomme elles sont Ici, en deux partiel, dans la Revue dt Pat''. sons Ie tiUede: JouTt dt protcripHon. — LtaJvurt dtproicriplioR re trouvent dans ta Retue, cl-desBUS indiquée, au tome deuxième de fDnnéel83i,numérosdeslGet!3féïrler.— Que les tecteura, tes biographes et les bibllogrophea se tiennent donc pour avertis par celte présente note, et qu'ils veuillent bien te rappeler que les Jouri de protaipiion et lea Suitei d'un mandat A'arrit. iKiiit, tout deui tilrei iiU'iirenis, une eeule et mime choie.
BCITEB d'UH mandat d'aRKÉT. S5
h rivresse de ses plaisirs, à t'iiupression de ses angoisses elles-mêmes, qui deviennent un sujet de triomphe et de joie quand on leur a survécu. Les événements accomplis ne nous appartiennent pas plus que les événements qui ne seront jamais ; et cependant celle féerie éteinte amuse Je souvenir, comme l'idée d'un beau rêve dont on s'occupe long-temps. Ce qui n'est plus nous, ce qui ne sera jamais nous, c'est la même chose ; ce n'est rien, si ce n'est une énigme puérile dont nous avons trouvé le mot, un roman émouvant dont nous avons franchi les péripéties et lu les dernières pages, tin chftteau en Espagne démoli dont nous avions fourni les matériaux, et dont il ne reste que des raines ; heureux insensé qui le rebâtit ; non pour l'habiter, Dieu l'en garde ! mais pour le revoir une fols encore ! Comment cette opération de la pensée s'émancipe jusqu'à sortir des formes intimes et séantes du monologue pour usui^r celles d'un livre, voilà la question. Le jour où j'ennuierai un peu trop mon patient auditoire, elle ne sera pas résolue à mon avantage.
En annonçant, sous un titre qui en résume assez bien la matière, quelques feuillets de mon journal de jeune homme, je n'ai pas prétendu tirer im grand avantage individuel d'une position malheureusement fort générale au temps où j'ai vécu. Sauf quelques hommes d'exception liont j'admire beaucoup plusl'adresse que le caractère, et qui ont présidé, par un singulier privilège, aux proscriptioDsdetous les régimes, tout le monde a été proscrit en France dans la large acception qu'on attache ii ce mot. 11 n'y a fils de bonne maison, si obscur et si peu offensif qu'on le suppose, qui n'ait passé quelques jours sous les verrous du guichet, ou qui n'ait été couru pendant quelques semaines comme une bête fauve par les limiers de la police etde la gendanneric. Si quelque étrange révolution t^soil diaparoltre subitement, du greffe de pos mairies, jusqu'aux derniers vestiges de l'état civil, on pourroit s'en consoler; on le retrouvcroit presque tout entier dans les
te Souvenirs be la RÉvoLtTiOT.
écrous de nos prisons. C'est un fwt tout naturel et que je constate sans aigreur. Les gouvernements ont le droit de se défendre comme ils en ont le pouvoir, et le mieux qu'il soit permis d'attendre d'eux, c'est qu'ils usent de cette double faculté, pour leur conservation, avec un peu de mansuétude, jusqu'au moment, toujours promis et toujours attendu en vain, où il surgira de nos orageux essais une forme politique propre à concilier définitivement les sufirages universels. Je n'oserois pas répondre que ce fût pour aujourd'hui, ni pour demain, ni pour quelques lones encore par delà ; mais ce sera certainement pour l'ère utopique qui nous est promise depuis quarante-cinq ans par le libéralisme et par la perfectibilité.
Un grand avantage des proscriptions actuelles sur les proscriptions sourdes et muettes de l'empire, c'estqu'elles tolèrent du moins les débats d'une publicité contradictoire et processive dans laquelle l'autorité n'a pas souvent le rflle le plus facile et le plus brillant. On sait au juste maintenant ce que pèsent les chaînes d'un prisonnier, et ce que l'eudiomètre a décidé de la salubrité de son cachot. On nous enlevoit alors à nos familles sans leur laisser te nom de la prison taciturne vers laquelle elles dévoient tourner leurs yeux à l'heure de la prière. On nous transféroit capricieusement de quartier en quartier, de pays en pays, pour dérober nos traces à l'amitié, et pour ne pas nous donner le temps de captives, à force de douceur et de résignation, la compassion d'un vieux cerbère apprivoisé par le malheur. (Ai fusilloit sous nos barreaux, sans autre forme de procès, les quatre mate- ' lots bretons, mes pauvres camarades de chambrée ; on assassinoit ofSciellement, sur un bateau de 111e aux , Cygnes, mon ami Raoul de Saint- Vincent; on réduîsoit mon ami Christoval à se couper la gorge avec son rasoir; et le journal n'en savoit rien, et la commission de la liliprté individuelle touchoit régulièrement ses splendides honoraires, cela va sans dire ; et le sénat conseivateur
SUITES d'cr mandat d'ahhêt. 8T
conseiToit soigneusement l'arbitraire inviolable. L'innocence n'avoit pas l'expectative du jugement; la vanité ne Irouvoit pas à se consoler par l'attrait du bruit, ni l'héroïsme par l'espérance de la gloire.. Aussi l'opposition étoit rare et méticuleuse. Il y avoit bien de quoi.
Chose exb^ordinaire ! trois généraux audacieux ont failli changer la face du monde, et tous trois sortoient d'un fond de basse-fosse où le monde les avoit oubliés : le Corse Bocchelambe, qui alla mourir à la plaine de Grenelle avec Malet, Lahorie et Guidai, gémissoit depuis dix ans au secret, et il y étoit arrivé de loin, par une nuit obscure, dans une charrette close. Le peuple disoit, en se pressant sur son passage ; a Qu'a donc celui-ci à regarder autour de lui 1 » Hélas 1 le malheureux regardoit les rues et les maisons de Paris, car il ne les avoit jamais vues.
Il falloît que le sentiment de ces cruautés fût resté bien profondément imprimé dans le cœur de nos édiles pour qu'ils s'avisassent de traduire malignement Napoléon au jugement de la postérité, dans l'ajustement grotesque de cette malencontreuse effigie qu'ils ont arborée comme un épouvantail au sommet de la colonne. Ha mémoire de proscrit n'est pas si vindicative. Je le déclare avec sincérité. A cela près de quelques petites mièvretés impériales qui rappellent les oubUettes de Ruel, l'oreille de Denys et le taureau de Phalaris, Napoléon avoit du beau, du grand, du sublime ; jamais homme historique n'en eut peut-être davantage ; et le beau, le grand, le sublime sont au-dessus de la caricature. L'ironie est de mauvais goût dans les monuments, et Pascal a dit avant moi que les plaisanteries poussées à bout annonçoient un méchant
Il n'est donc personne, pour revenir à mon sujet, qui ne sache quelque chose du genre de vie dont je prétends raconter quelques inddents; et c'est la seule raison qui puisse 'relever aux yeux du lecteur la foible importance
18 SODVEHniB DE LA nÈVOLtlTIOK.
de mes historiettes, en les appropriaat à ses plus intimes souvenirs. Il est si naturel de prendre intérêt aux peines qu'on a éprouvées soi-même ! A qui apprendraï-je que c'étoit dans ma jeunesse une grande question que de savoir ce qui valoit le mieux de' la prison ou de la fjiite, et ce qu'il y avoit de plus difficile à supporter d'ime résidence maussade entre des murs infranchissables, ou d'un vagabondage misérable à travers les champs et les bois 1 J'ai goûté bien long-temps de tous les deux, et je suis en état de prouver que l'une et l'autre de ces positions, généralement peu enviées, ont leurs agréments relatifs qui sont capables de faire pencher la balance dans les mains les plus impartiales. En prison, le courage individuel est soutenu par la communauté du malheur, par l'émulation de la patience, par les douceurs de l'entretien qui dissipent tous les ennuis, par les sollicitudes de l'amitié qui charment tous les chagrins. En pleine campagne vous avez l'air, et l'espace, et la liberté, la fierté d'une indépendance qui se maintient par sa propre force contre la force du pouvoir, la vanité rieuse d'une adresse qui déjoue toutes les poursuites, l'attente d'un accueil fraternel dans la hutte enfumée du bûcheron ou la voiture nomade du berger ; la variété des chances et des événements qui se renouvellent tous les jours, et au besoin l'espoir d'une généreuse défense. 11 n'en est pas moins vrai que cette alternative est encore en litige au moment où je parle ; et moi-même combien de fois n'ai-je pas désiré sous les verrous d'être exposé tout nu sur un rocher battu des vagues, à la face du ciel et à la merci de l'intempérie des saisons I Combien de fois . n'ai-je pas désiré dans les forêts l'abri rassurant d'un cachot humide et frais, où je trouverois du moins un peu de pain pour apaiser ma faim, un peu de paille pour reposer mon sommeil I Les hommes ne se contentent jamais.
Un grand ressort de l'énergie des jeunes gens contre tous les accidents qui menacent la fortune errante des
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proscrits, c'est cette vitalité surabondante quî s'augmente par l'exercice, et même par la fatigue et les privations ; cet enthousiasme de tète et de cœur qiii trouve un nouvel aliment dans tous les objets nouveaux, et pour lequel tout devient volupté. Il n'y a guère de jour où je ne me rappelle quelque chose de pareil, et entre autres cette matinée de printemps ai rigoureusement commencée, où j'échappai à deux gendarmes en franchissant un ruisseau de douze pieds de largeur vers lequel je feignois de me pencher pour boire, et puis eu me tapissant subtilement dans un champ de blé déjà grand, où je ne doutois pas que l'on ne me cherchât long-temps, pendant que je parcourois à quatre pattes un long sillon clair et creux dont les épis ne pouvoïent me trahir par leurs ondulations. Après cela venoient d'heureux ravins, des haies épaisses mais incapables de m'arrêter ; des murs de clôture élevés, mais dont un premier élan me fatsoit atteindre le sommet aux deux, mains, dont un second élan laissoit le revers derrière moi; une côte ardue enfin, couronnée de bois touflus, et qui m'auroit certainement paru insurmontable, si je n'avois été au-dessus quand j'en fis ta réflexion, l'étojs alors à un quart de lieue des gendarmes, mus je n'avois pas fourni une course de vingt toises sans être assuré de ma délivrance; car ce n'étoit pas moi, c'étoit la terre qui fuyoit, qui disparoissoitsous mes pas, et qui emporloit je ne sais où mes ennemis immobiles. Dites-moi pourquoi il y a dans la jeunesse des moments de puissance physique et morale, d'exaltation et de force où les détroits de la mer et les aiguilles des Alpes ne seroient pas comptés pour un otetacle; des heures magiques oii l'on fait tout ce que l'on veut. Cela est étrange ! Retiré derrière un vieil arbre, je jetai les yeux sur la route quî se dérouloit comme un ruban blanc dans la plaine, et où i eus le plaisir de reconnoltre mes quatre animaux, bêtes et gensj qui piétinoient ridiculement surplace, ni plus ni . uioins que s'ils avoient été enfermés dans le cercle de
fl« SOUVENITtS DB LA RÉVOLUTION.
Popilîus, et qui tenoient leurs yeax tournés dans une direction tout opposée à celle que j'avois prise. Réflexions faites, et ils y mirent le temps, ils me donnèrent la satisfaction de la suivre au grand galop, et je les vis bientiit se perdre dans un tourbillon de poussière. Comme ma capture fortuite n'étoit pas connue de leurs chefs, et que la tête écervelée d'un écolier turbulent n'étoit pas digne d'être mise à prix, je me 0atte qu'ils n'eurent à regretter dans cette mémorable affaire qu'une promenade inutile et une charge de pistolet.
C'est dans de pareils moments que la liberté s'estime à sa véritable valeur. Avec quelle plénitude je jouissois de ma vie et du droit d'en disposer ! Je n'aurois pas marché avec plus d'oi^eil dans les vastes campagnes qui g'ouvroient devant moi, si elles ra'avoient appartenu en toute propriété. Eh I ne m'appartenoient-elles pas 1 Après troisheures d'un trajet rapide qui laissoit plus de six lieues entre le point du départ et celui du repos, je descendis comme par enchantement dans une petite vallée circulaire qui reposoit au fondd'unamphilhéAtre de collines boisées, et qui étaloit à plaisir, aux deux côtés d'une jolie rivière, le luxe odorant de sa végétation en fleurs. C'étoit la vallée de Courlans, la plus gracieuse du Jura, et peut-être du monde entier. J'en ai du moins jugé ainsi ce jour-là, et un autre jour encore. Oh ! que la lumière étoit pleine et riante sur ce beau tapis de verdure 1 Comme elle dormoit limpide sur le cours des eaux égales, et comme aux moindres pentes elle s'éparpilloit en mailles de feu entre les rochers qui lui avoient livré im passage ! Tout vivoît, tout respiroit autour de moi, et, comme moi, la jeunesse, le plaisir et la liberté. Il n'y avoit pas une plante qui ne portât un bouquet épanoui comme pour une fête, et le peintre le plus coquet n'auroit pas mieux réglé leur merveilleux assortiment. C'étoienI des salicures violettes à grappr^s flottantes, des angéliques ombragées de blancs parasols, des lampettes aux longs pétales rosés dont le
BCITBS d'un mandat D'ARRÉT. SI
limbe étoit découpé comme un ruban, des renoncules k la coupe d'or glacée d'un vif émail, des leucanthèmes aux rayons d'argent, des brises aux balles suspendues en grelots, et qui, selon le caprice d'un air doux, baissoient et relevoient tour à tour leurs fronts mobiles frappés de reflets soyeux. Onauroitdit, auxbruitsquidescecdoient des bois, qui couroient à travers les arbustes et qui mouroient sous les herbes, que la nature entière étoit en œuvre de création. Mes insectes chéris ne manquoient pas plus à cette solennité que si elle avott été faite pour moi : pen- dant que mes regards étoient fixés avec attendrissement sur une touffe d'ancolies qui penchoit tristement ses corolles superbes comme autant de diadèmes chargés de grenats syriens, je vis s'y abattre une volée de ces brillants cmtmbiques à la robe d'un rouge de pourpre qui n'habitent dans tout l'est de la France que cette unique région, sur une zone étroite de quatre ou cinq lieues de longueur, Jamms la magnifique lamie de Kaeihèr ne s'étoit offerte à mes yeux, et je l'appelai par un cri d'enthousiasme et d'admiration semblable à celui qu'Adam dut proférer dans le paradis terrestre quand il désigna sous des noms véritables toutes les créatures du Seigneur. — Et comme Adam j'étois seul, sans remords, sans haines, sans soucia de l'avenir, car toutes les mauvaises fortunes du proscrit éloieut sorties de ma mémoire. Fier de mon indépendance, de ma force, de monbonheur, de cette libre possession de l'univers dont s'emparoit ma pensée, je n'aurois pas échangé cette joie incertaine, exhalée entre deux périls, contre l'empire assuré du monde. Ma tète bouillonnoit d'une ivresse de poète que je n'ai pas retrouvée depuis; mon cœur éclatoit de volupté. Tout à coup mes paupières s'inondèrent de larmes, et je tombai à genoux. <t 0 mon Dieu 1 m'écriai-je, que la nature est belle, que vous êtes grand dans vos ouvrages, et que vous êtes bon dans les consolations que vous prodiguez aux malheureux I 0 mon Dieu 1 si j'ai assez vécu pour vous connottre et pour
0* soDTEnnis de la révolution.
vous adorer, retirez mon Ame à vous, je vous en prit; t . mon foible corps ne peut plus la contenir, o Puis j'achevai de me coucher parmi ces fleurs, car jene me suis jamais cru plus près d'êlre exaucé. Je murmurai en (défaillant le nom de mes parents, de ma sœur, de Clémentine, et tout sentiment m'échappa. La seule idée qui me reste de cette extase, c'est qu'elle m'a fait sentir plus de félicîlés inexprimables que tout le reste de ma vie. Hais on se tromperoit étrangement si l'on pensoît qu'il . en arrivflt souvent ainsi. Quelques jours s'étoient h peine écoulés, depuis celui-là, que cette exaltation si pure et si expansive avoit fait place aux angoisses les plus amères. J'étois traqué par six gendarmes, dans les grangeages d'un bon paysan plein d'énergie et de dévouement, qui n'avoit toutefois d'autre gtte à me donner que celui qu'il me conviendroit de fouir dans son grenier, sous les fourrages nouvellement récoltés. Il est difficile de se faire une juste idée de l'incommodité de ce séjour, quand on n'a pas subi l'enivrement de son arôme étourdissant et l'ardeur de sa température effervescente. Je fus cependant condamné, sous peine de capture, et peut-être de mort, à y passer trente-six heures d'anxiétés physiqueset morales, de douloureux sommeil et de fatigant repos, qui ne peuvent se mesurer en aucune manière d'après les divisions communes du temps. C'étoit un supplice assidu et sans répit que te cauchemar m'a rendu plus d'une fois dans mes songes, etque Dante a oublié dansl'énumération des peines de l'enfer, une torture à laquelle il ne manque rien de celle des damnés, pas même je ne sds quelle durée fictive de l'éternité, J'avois senti de temps en temps s'alléger mon aftreux fardeau ; mais son poids étoit aussitôt remplacé par un autre, parle groupe lourd et mouvant des soldats qui me broyoient de leurs talons de fer sous le peu qui me resteit de ma molle et flexible toiture, en sondant profondément le foin de la pointe de leurs sabres. J'avois été atteint deux fois à la même jambe ; un troisième coup
l,iertb,G00^k'
SUITES d'un mandat d'arbËt. «I
m'avoit mis h nu, en glissant, le tendon exlérieur des Coigls de la main droite, que je tenoîs soulevée sur mon , visage pour aspirer avec effort cet air brûlant et empoisonné qui entretenoit si péniblement ma triste existence. Si l'obscurité qui regnoit dans cette crypte de misère et de désespoir avoit permis qu'en les retirant ils regardassent leurs armes au tranchant de la lamr>, le sang dont elle Rtoit baignée m'auroit infailliblement trahi; mais, sûrs de n'avoir pas été avertis par un gémissement, par un cri, ou par une convulsion, qu'un homme caché se mouroît sons leurs pieds, ils la remirent tranquillement dans le fourreau, et s'éloignèrent sans insister davantage. Le foin qui recommençoit k s'accumuler sur moi par charges énormes me Bt comprendre deux choses : la première, que j'étois sauvé d'un genre de mort ; et la seconde, que jfi ne pouvois échapper à l'autre; car chaque brassée d'herbes qui venoit peser sur la masse dont j'étois accablé interceptoit de plus en plus ma respiration haletante. En effet, quand les cavaliers, alarmés par l'approche d'un orage quis'avançoitrapidement,eurentenjambéleursmontures et repris en toute h&te le chemin de leurs quartiers, quand mes respectables hôtes furent parvenus à dégager mon corps gisantde son intolérable prison, je n'avois conservé qu'autant de connoissance qu'il en faut pour désespérer de la reprendre tout entière. Cependant le peu de signes d'exislence que je donnois encore leur arracha des exclamations de joie. Les pauvres gens pensoient ne retrouver ià qu'un cadavre.
Je fus rappelé à la vie par tous les soins que la bienveillance et l'humanité peuvent enseigner, et mes blessures, plus égayantes à la vue que sérieuses en réalité, n'exigèrent qu'un pansement fort simple. — Mais c'étoit peu d'être délivré : il falloit fuir de nouveau; il falloit fuir toujours. 11 falloit profiter avec empressement de cette heure formidable où foutes les cataractes du ciel venoient de s'ouvrir, pour gagner un autre asile; car les perquisitions neman-
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ti SOrVEHIlS BE 1* BÉVOiimON.
queroient pas d'être reprises la nuit snivante. Il falloit surtout éviter la grande route et les sentiers battus, pour me soustraire à la poursuite obstinée d'un gendarme plus persistant et mieux avisé que les autres qui avoit continué à parcourir le pays sur un rayon peu étendu, et qui circonvenoit en quelques minutes de course précipitée tous les environs de la métairie. J'avois précisément ce jour-là pour point de direction une petite auberge isolée, située à une portée de fustt de Sellières, et tenue alors par un homme de cœur, patriote de la vieille roche, et fort affidé à nos intérêts politiques. J'y avois mandé, à minuit, le plus exact et le plus zélé de mes émissdres accoutumés, personnage adroit, rusé, imperturbable j exercé par vocation ou par infortune à toutes sortes de méchants métiers, et sur lequel je ne concevois cependant aucune défiance, parce que je le savois aussi impassiblement Sdèle à sa parole pour une action honnête et loyale que s'il se fbt agi d'une mauvaise. Aucune infraction de sa part à l'instruction reçue n'auroit changé mon opinion sur son compte ; elle m'eût prouvé seulement qu'il étoit prisonnier ou qu'il étoit mort. C'est dans le lieu dont je viens de parler qu'Hippolyte Bonin devoit me rendre mes dépèches, c'est-à-dire quelques nouvelles de mes parents désolés, quelques renseignements sur la destinée de mes amis fugitifs et, plus que tout cela dans la situation oti je me trouvois, l'autorisation impatiemment désirée de renoncer à des tentatives déjouées par les événements, et de quitter un poste qui n'étoit plus tenable, pour aller embrasser dans la Suisse catholique l'étroite observance des solitaires de la Trappe, car je n'avois plus d'autre espérance et ne formois plus d'autre vœu.
Le trajet de la métairie à Sellières n'étoit pas de plus de deux lieues à vol d'oiseau ; je n'en étois séparé que par une plaine profonde, encaissée de tous les côtés, et assci régulière au regard, que je savois n'être traversée par aucune rivière ni interrompue par aucun autre obstacle
8DITBB D'VN mandat d'aHHËT. OS
difficfle à vaincre. Il étoit huit heures du soir. L'orage errant n'occupoit pas tout le ciel ; le soleil coucliant frappoit la montagne de Toulouse d'un rayon horizontal qui devoit éclairer quelque temps encore son sommet, et c'est non loin de sa base que la petite ville de Sellières groupn ses rues mal percées et ses maisons mal bfkties. Dans tous lescas, j'étois certain de ne pas perdre de vue la montagne et son noir clocher à la lueur des éclairs ; car la tempête duroit toujours, et, selon toute apparence, elle redoubloit d'horreur et de fracas. Je ne me souviens pas aujourd'hui, après tant d'années et tant de voyages dans des régions renonamées par leurs ouragans et leurs météores, d'en avoir jamais vu de plus effrayante. Un enfant qui me précédoit, à l'endroit où j'étois obligé de couper le. grand chemin, m'annonça, par un signe convenu entre nous, que le gendarme-inquisiteur ne paroissoit point. J'y passai en courant, et je m'enfonçai dans la vallée, sous les torrents d'une pluie battante qui m'avoit déjà pénétré de part en part.
La première partie du voyage ne m'embarrassoit pas beaucoup, et je m'y engagea avec d'autant plus d'assurance qu'au bout d'une demi-heure l'orage avoit tout à fait cessé. Le cielà moitié éclairci, l'air entièrement apaisé, promettoient une nuit sereine, et les dernières lueurs du jour qui s'éteignoient, découpoient si nettement à l'horizon l'église aérienne, qu'on auroit cru pouvoir y toucher de la main ; mais je ne parvins pas sans inquiétude aux basfonds de la plaine. Tous les versants du circuit l'inondoient de laides cascades. Il n'y avoit pas un sillon penchant qui ne fût devenu le lit d'un ruisseau, pas un ravin qui ne donnftt passage à une chute rugissante, et toutes ces eaux en tumulte, qui hurloient derrière moi, alloient s'épandre à leur aise sur le lit uni des prairies, ou dormir immobilesdanslescreux. Longtemps je louvoyai avecassez de patience les baies innombrables qui s'opposoîent it mon passage, et qui^ pendant que je marchois, repoussoient de
Ht SOtlVEKIRS DE LA BËVOLUIIOH.
plusen plus leur limite éloignée ; le retour en sens opposé ne m'avoit fait franchir qu'une flaque étroite, et les toises me coùtoient des lieues. Je résolus de prendre ma traversée pour ce qu'elle étoit, pour une véritable expédition nautique, et je souris môme à l'idée de me noyer le soir dans des plaines chargées quelques jours auparavant de ces jolies herbacées dans lesquelles j'avois failli étouffer le matin. Je cherchai seulement ftm'assurer au gué dos inégalités du sol que le niveau de l'eau me dissimuloit, et à conserver avec soin les hauteurs, la moindre méprise étant de conséquence pour un conspirateurincompletqui ne savoit pas nager. Jedus faire ainsi beaucoupde chemin, car la montagne qui me tenoit lieu de pAle se rapprochoil toujours. J'en fis assez du moins pour m'enhardir jusqu'à la témérité, ne déviant jamais de mon but d'un seul pas qu'autant que l'élément usurpateur dépassoit un peu ma ceinture, et alors explorant du bout du pied avec précaution mon hydrographie incertaine pour reprendre un poste plus avantageux. Je n'avois, hélas ! pas pensé à me munir d'une autre sonde pour cette navigation mémorable à laquelle il faut convenir que je n'étols pas préparé. Il aniva cependant une fois que mes calculs me servirent mal. Soit qu'en tendant sans cesse aux points les plus élevés de l'espace parcouru, je me fusse exhaussé peu à peu au revers d'une propriété garnie de fossés, soit par toute autre cause qu'expliqueroient aussi naturellement les accidents du terrain, je sombrai subitement jusqu'à la hauteur des épaules, et, pour comble de disgrftcc, ma sonde inutile ne trouva de fond autour de moi à aucune des portées du compas. Mon parti fut bientôt pris, car il m'étoit imposé par une nécessité peu équivoque. A mes cdtés il n'y avoit que la mort, une moil sans éclat et sans poésie, que j'ai pu décrire, comme on voit, avec^ quelque vérité de couleur, dans le Peintre 'de Saltzbmtrg, naïve contre-épreuve de mes tristes aventures de jeune homme. J'avois au contraire l'espérance bien . fondée de
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voirdlminuer peu à peu les eaux qui m'entouroient ; car J'avois observé depuis quelque temps que je suivois une pente peu sensible à la vérité, mais dont leur courant marquoit bien la déclivité. Les corps légers enlevés par l'inondation, et qui nageoient il la surface, descendoient dans la direction même de mon aventureux voyage ; et comme l'orage n'âvoit pas été long, j'en conclus assez logiquement que les bouches multipliées de ce fleuve fortuit des tempêtes ne tarderaient pas à tarir. Au même insfant la lune se dégagea des derniers nuages, plus resplendissante que jamais, et la vallée présenta un des tableaux les plus extraordinaires qu'on puisse imaginer, surtout pour le malheureux personnage accessoire qui occupoit dans sa vaste composition une place si incommode. Ce n'étoit plus qu'un lac immense jonché de noirs llotSj et sur lequel les arbres clair-semés, sans tiges apparentes, balançoient çà et là leurs rameaux échevelés, comme des plantes aquatiques; mais je ne pensai guère aie peindre pour la postérité dans te goût de cette belle image qu'Apelles suspendit aux rivages de Neptune, et à le plier aux règles de ce langage nombreux et mesuré que mes idées revêtoient si facilement alors. Je sentois trop, dans ce moment-là, que la verve de mon âge dinspiration et d'enthousiasme ne résistoit pas aux impressions du froid que je commençois à éprauver dans toute sa rigueur, surtout aux parties de mon corps qui étoient successivement abandonnées par les eaux, et ma muse grelottante n'aspiroit plus qu'à un endroit où sécher ses ailes. Cette sensation m'annonçoit pourtant que mes conjectures étoient en iKin train de se réaliser. Plusieurs heures s'étoient écoulées dans cette position, et une partie du torrent avec elles. Une espèce de promontoire qui m'avoisîooit, de manière que je pouvois y atteindre de la main, . venoit de se découvrir auprès de moi. Je m'y cramponnai avec toute la vigueur que prête à une grande énergie de muscles et de vo'.onic une résolution dont on fait dépendre
m SOUVENIRS m la révolution.
le salut de sa vie, et, les doigts profondémeDi fixés dam ses anfractuosités les plus résistantes, je m'y transportai d'un élan, mais en laissant mes souliers incrustés dans le sol bourbeux sur lequel je pesoîs depuis si long-temps, comme Empédocle ses pantoufles au bord du cratère. Je ne fus pas tenté de plonger pour les reprendre, quoiqu'ils fussent presque neufs, et que je ne m'en connusse pas une autre paire à moins de vingt lieues à la ronde. Heureusement mon promoritoire apparent étoit bien autre chose, ma foi, qu'un de ces caps vulgaires qui vont briser leur pointe émoussée contre les flots d'un abime ; c'étoit un isthme parfaitement conditionné, qui unissoit les terres submergées aux terres solides, et des deux côtés duquel les eaux se séparoient d'un commun accord pourdescendre et se perdre je ne sais où. Je le suivis intrépidement à pieds nus, attaquant sans m'émouvoir les saillies incisives et brutales qui se multiplioient sous mes pas, et imprimant à chacune des traces fort visibles dema pérégrination nocturne, pour l'instruction et l'usage de ceux qui seroient tentés d'en retrouver itinéraire. Déjà l'appareil improvisé de mes blessures avoit cédé à l'action permanente de l'humidité, mon sang couloit en abondance de toutes les issues que le sabre lui avoit ouvertes ; et une foiblessu croissante, un vague étourdlssement, un frisson universel qui parcouroit convulsivement tous mes membres transis, me menaçoient de n'arriver jamais, quand j'arrivai enfin. 0 bonheur ! c'éloit la m^son indiquée, et je ne pouvois pas m'y méprendre. Je m'appuyai contre la porte, je frappai, je gémis, je criai, je pariai peut-être. Elle s'ouvrit à la lueur d'une lampe, et se referma aussitôt. Je conçus facilement cet accueil mhospitalier. Dans mon état, je ne pouvois que f^re horreur ou pitié, et j'avois fait horreur.
Une voix rigoureuse partie de l'intérieur me prévint charitablement qu'à la moindre marque d'obstination, je serois salué d'un coup de fuûl chargé à balles. Misérable
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SDITB3 d'un IIAnDAT D'arrÈT. »>
que j'étais, et tout dépourvu alors du libre exercice de mes facultés morales, qui pourra te croireT comme un homme heureux de vivre, j'eus peur d'tm coup de fu^I. Je longeai la muraille en tfltoiiDaat et en y lithographiant d'espace en espace l'empreinte de ma main sanglante. Je passai de là, en redoublant d'efTorls, aux cJAtures prolongées des attenances, des jardins, des vergers, des vignes, des champs; et quand les clôtures manquèrent tout à fait, je tombai sur une butte de pierres amassées sans doute pour les continuer. Deux heures sonnoient à Selliëres.
J'en étoîs là, livré à une espèce d'anéantissement qui suspendoit jusqu'à mes douleurs, quand je fus tiré de cette langueur morne et semblable au mauvais sommeil d'uD malade par les refrains d'une chanson joyeuse. Je me rappelai confusément que ce jour-làdevoit être un dimanche, et je compris, sans m'en soucier davantage, que ce ' hruit annonçoît le retour de quelque grivois attardé qui sortoit du cabaret. Seulement je me rangeai avec un peu plus de précaution sur ma rude couchette pour ne pas mettre d'empêchement à son passage. Ce mouvement me décela, et le jeune homme, s'approcbantde moi, s'abaissa doucement à mon oreille, et me frappa l'épaule d'un petit coup d'avertissement :
a Holà hé ! bonhomme, me dit-il, d'où étes-voiis, qu'où vous y mène t Ce n'est pas raison, parce que vous avez peut-être bu un verre de trop, mon cher camarade, pour qu'on vous laisse coucher à la lune sur un tas de pierres comme un chien mouillé. L'air qui sort de terre n'est pas bon à la santé quand il a plu chaud, c'est connu. Il faut convenir, comme dit ma mère, que le vin est un mauvais maître; mais le bon Dieu est pour tout le monde, et les amis sont toujours là, n
Je soulevai ma tête aussi bien que je pus vers ce digne garçon, je le remerciai, et je lui racontai en peu de mots ce qu'il m'étoit permis de raconter sans imprudence de mon voyage et de mes accidents, parce que j'avois fort à
!•> SOUVBRIRB DE LA HAVOLUTIOII.
cœur qu'il n'emportât pas la fausse opinion qall 8'étoit| faite de moi. D pouvoit, en effet, me rencontrer le lendemain dans la rue, quand je serois tombé entre les mains des gendarmes, comme cela paroissoit inévitable, et sa charité me faisoit attacher du prix à son estime.
o Oh ! oh ! reprit-it, c'est une autre aff^re, et je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir pris pour un ivrogne, puisque vous n'êtes, sauf le respect que je vous dois, qu'un vagabond honnâte. C'est tout de même étonnaot, à moins que vous ne soyez déserteur... ou peut-être un de ces bourgeois qui se font chasser comme des renards dans toutes les broussailles du Jura, pour les affaires du prince de Oonti.. . Hais assez parlé ; taisez-vous, ma langue, ça ne vous regarde pas 1 Ce qui me regarde en qualité de chrétien, c'est de vous faire coupher quelque part ml peu à l'aise, et si le lit d'un pauvre ouvrier î... d
Il s'arrêta sur ces mots, de manière àleur donner le sens d'une question modeste.
a Cn lit ! m'écriai-je, non, non, monsieur 1 une petite place dans votre chambre, une planche pour me reposer, un coin pour me tapir I rien, rien, qu'un endroit écarté où je puisse me déshabiller, me réchauffer et dormir. Ha vie dépend de vous.
— Dans ce cas-lk, vous pouvez être tranquille, continua le jeune homme en pliant les genoux pour se mettre à ma hauteur ; jetez bravement vos bras autour de mon cou, et laissez-vous aller comme un enfant. Quoique petit, j'ai le jarret et les reins assez forts pour vous porter tout d'un trait jusqu'à Mantry, et nous n'avons que deux pas.
— Encore une fois non, mon cher ami, répondis-je en me levant avec une peine horrible, que je parvins cependant à lui dissimuler, et en m'affermissant de tout mon pouvoir sur mes pieds meurtris et déchirés. Je vous prierois seulement de me prêter d'ici là un bras secourable, si je ne craignois de mouiller vos habits...
— Laissez donc, dît-il en liant fortement autour de mon
iiiPrtbvCoOglc '
SUITES d'dN UANDAT U'AHHÈT. 101
corps le bras que je cberchois, et en m'enlevant ii demi ; mes habits en verront bien d'autres ! — 0 mon Dieu ! qua vous avez froid ! n
Nous arrivâmes enfin dans sa chambre. Il étoit temps pour moi. Je l'embrassai en pleurant de reconnoissance, et je m'étendis avec une sorte de volupté sur le plancher sec, pendant qu'il alluraoit une bourrée. Quelques moments après, mes membres se reposèrent dans un lit, et je ne tardai pas à y être saisi d'un sommeil fiévreux qui m'enleva tout souvenir du passé. Je ne m'aperçus qu'à mon réveil que j'avois dormi seul, tandis que mon hôte passoit les dernières heures de la nuit sur une chaise. Il ne me laissa pas le temps de m'en plaindre. Il venoît de faire la revae de sa garde-robe pour y choisir ce qui convenoit le mieux à remplacer quelques-uns de mes vêtements hors de service, et il étaloit devant moi toutes ces humbles richesses avec pn sentiment évident de satisfaction, car il n'y avoit certainement rien de plus propre et de plus élégant à Sellières dans les nippes d'un compagnon. Cependant je le vis tourner sur ses beaux souliers neufs on regard presque honteux . C'éloit sans doute la pièce la plus essentielle de mon ajustement, et la disproportion étoit trop forte pour qu'il fût possible de penser à en faire usage.
• Encore, murmura-t-il entre ses dents, si cela s'étoit trouvé un samedi I le dimanche matin, poursuivit-ÏI trèsbas, l'ouvrier est en fonds... mais le dimanche soir I... ah Uen oui I le dimanche soir I... »
n rougit jusqu'au blanc des yeux, introduisit hiutilemenf sa main sous l'empeigne pour l'élargir, tira inutilement le quartier à lui pour l'allonger jusqu'à faire éclater la couture, et jeta les souliers de dépit.
Je pénétrois son louchant embarras. Je fouillai dans la
poche de mon pantalon, et j'en ramenai ime petite bourse
de maroquin fort légère, mats que sa pesanteur spécifique,
u peu de chose qu'elle fùt^ avoit pourtant mûatenue h
l,iertb,G00^k'
fond dans mon naufrage. Elle contenoît quatre louis donbles,' trésor encore énorme et presque extravagant pour un homme que son genre de vie éloigne de toutes les occasions de dépense et met h la mena de la charité. J'en laissai retomber deux dans la bourse, et, plaçant le reste dans la main de mon h6te : « Rendez-moi un dernier service, lui dis-je. IQ me faut, en effet, des souliers ferrés et de la plus grande mesore ; mes bas de laine ont aussi grand besoin d'être renouvelés ; je me passerai d'autre chose, car je ne suis pas accoutumé aux douceurs de l'aisance, et je n'aurai plus qu'à vous faire de tendres adieux, en priant le ciel de permettre que je vous revoie dans des jours plus favorables.
— Bon ! répondit-it en souriant et en s'efiorcant de me taire reprendre une de mes pièces d'or, monsieur ne sait pas ce que valent des bas de laine et des souliers ferrés, j'aurai plus des deux tiers d'un seul de ces doubles louis à lui rendre.
— Non pas, ail vous plalt, repris-je en repoussant sa main ; car vous ne me refuserez pas de conserver le surplus pour vous réjouir, en mémoire de moi, pendantdeux ou trois dimanches. Vous savez que ces plaisirs innocents et naturels vous portent quelquefois bonheur ; ils peuvent vous fournir encore l'occasion d'une action généreuse.
— Fi donc 1 répliqua le jeune homme en jetant la pièce sur mon lit, Oti seroient le plaisir et l'honneur d'obliger petitement son prochain, si cela rapportoit de l'argent î Ce seroit bien plutôt à moi de vous épargner cette dépense, et je n'y manquerois pas si ... si ce n'avoit été hier dimanche. 9
Je n'insistai plus. 11 sortit pour aller faire ces petites acquisitions et pour se mettre à la recherche de Bonin, qui devoit m'attendre encore. Je le rappelai comme il faisoit passer la clef à l'intérieur, afin de me renfermer pendant son absence.
0 Quand on a eu le bonheur d'acquérir un ami tel que vous, lui «^je avec une grande effusion de cœur, on
SDITBS D'un HANDAT D'ARUÉT. IDH
seroit biea ÎDgrat si l'on s'exposoit à en être séparé sans se ménager le moyen de le retrouver un jour. Vous ne m'avez appris ni votre nom ni votre état.
— Oh ! mon état, c'est pour n'en pas finir : charpentier, nnenuisier, maçon, couvreur, vitrier, badigeonneur, tout ce qui concerne le bfttiment, généfaleinent quelconque, excepté le ferrement. On fait de tout pour vivre dans les petits endroits; encore a-t-on quelquefois bien du mal. Pour ce qui est de mon nom, il est aisé à retenir, et on n'en trouve pas beaucoup : je m'appelle Amour de Dieu.
— Amour de Dieu 1 m'écriai-je en tressaillant, comme si i'avois reconnu dans ce bon jeune homme un symbole vivant de la protection du ciel. Amour de Dieu, ditesvous ! mais ce n'est pas là un nom.
— Cela est possiblement vrai, répondit-il en riant. Mon père contoit souvent que c'étoit comme une récompense que les honnêtes gens du pays avoient donnée k ses anciens, et il ajoutoit en me caressant, quand j'étois petit, que je prospérerois toujours tant que j'anrois mon nom devant les yeus. Pauvre cher homme 1 le Seigneur veuille avoir son ftme avec lui I b
En achevant ces paroles. Amour de Dieu sortit pour tout de bon. Une demi-heure après, mes commissions étoient faites.
Je sais bien que ces récits, dans lesquels je me complais trop long-temps peut-être, sont loin d'offrir l'intérêt pathétique et le mouvement passionné qu'on cherche aajourd'hui dans les moindres comportions littérabes; mais ' si on considère que je les tire pièce à pièce d'un journal tout-à-fait intime, qui ne fut jamais écrit pour le public, on me saura probablement quelque gré de n'avoir point aspiré à relever la naïveté de mes impressions par des épisodes factices, que mon ima^nation n'auroit pas été en peine de broder sur un canevas plus simple encore. C'est précisément parce que les faits très-vulgaires que je raconte ne valoient pas la peine d'être inventés qu'ils
in SOUVEMBB DE LA RÉVOLUTION.
peuvent éveiller, dans l'âme d'un lecteur accoutumé !k se contenter d'émotions douces et vraies, un peu de cette sympathie affectueuse qui se fortifie par la confiance, et je préfère beaucoup ce genre dé succès au vain plaisir d'étonner l'esprit par d'ingénieux mensonges. La fiction n'a pas un mot, pas un nom à réclamer dans ces pages sincères; et si vous passez jamais à Selliëres, mon ami Amour de Dieu pourra vous en confirmer l'exactitude, en tout ce qui ne touchera pas d'une manière trop immédiate aux secrets de sa modestie. Je ne doute pas qu'il n'y vive encore aujourd'hui, et pour de longues années. C'est du moins une garantie presque infaillible de longévité que l'habitude des bonnes œuvres et le calme d'un cosur satisfait de lui-même . Les bienveillants ne vieillissent presque pas. Hélas ! ils ne devroient pas mourir !
Hippolyte Bonio s'étoit trouvé au rendez-vous; mais il n'arriva près de moi qu'à ta nuit tombée, parce qu'il avoit lieu de soupçonner qu'on surveilloit ses démarches et de craindre par conséquent que sa visite ne décelât ma retraite. Les lettres dont il étoit chargé pour moi contenoient la solution de tous mes doutes; elles étoient fort développées et fort explicatives. J'étois enfin affranchi des devoirs d'une mission devenue plus périlleuse encore depuis qu'elle étoit devenue inutile. Mon père me pressoit de quitter la France, et m'autorisoit même à embrasser la vie solitaire, à laquelle je me croyois appelé, pourvu que je ne m'y engageasse point par des vœux. Quant à mes amis de dévouement et de misère, quelques-uns m'avoient déjà devancé à l'étranger ; d'autres étoient prisonniers ' dans des forteresses qui rendoient rarement leur proie. Un d'eux s'étoit brftlé la cervelle. Clémentine n'avoit pas été vue; mais on parloit pour elle d'un projet de mariage qui paroissoit sur le point de s'accomplir. Mon cœur étoit trop malade pour pouvoir se soulager par des larmes, i'éprouvois un invincible besoin de rentrer hardiment dans mes périls pour me distraire de mes chagrins. Je demandai
i,iertb,Goo^li:
SUITES D'en UAKDAT B'ARR£t, IBb
k Bonin s'il savoît quelque moyen de mn faire parvenir avant le jour, sans suivre aucune route pratiquée, & ce point des hauteurs dç Poligny. d'où l'on découvre si distinctement la chaîne éblouissante des Alpes helvétiques, parce que je me croyois assuré de gagner de là facilement les frontières de la Suisse. Il me répondit par je ne sais quelle affirmation ricaneuse qui lui étoit particulière et qui couvroit toujours d'une apparence de gaieté sardonique ses résolutions les plus téméraires. Je le savois d'avance. Hippolyle Bonin ne m'auroit pas répondu autrement si je lui avois demandé de me conduire sur le chemin de l'enfer.
Je me remis il sa garde sans balancer davantage; j'embrassai Amour de Dieu, et nous partîmes.
Le ciel étoit très-pur, et la lune l'illuminoit, comme elle l'avoit fait un moment la veille, de la plus pure clarté; mais nous parcourions des bois épais et sombres, où elle ne se montroit à nos yeux que de distance en distance, dans quelques rares clairières.
Quoique la conversation de Bonin ne manquât ni de solidité ni d'agrément, et j'en dirai tout à l'heure la raison, j'avois peu de relations nécessaires qui m'inspirassent plus de répugnance. Son scepticisme railleur, qui s'exerçoit à plusir sur toutes les pensées tendres et généreuses de l'homme, avoit souvent froissé mon &nie dans ses plus tendres mouvements. Je marchois donc en rêvant à travers l'étroite avenue qu'il m'ouvroit dans le fourré, en me demandant par quelle combinaison imprévue d'événements la nuit qui commençoit alors pourroit enchérir sur la précédente en angoisses et en terreurs. Je ne sais pourquoi cette idée me poursuivoit avec une obstination irrét. sistible, si ce n'est sans doute parce qu'elle m'étoit envoyéecomme un pressentiment; mais avant d'en venir à cette partie de mon récit, qui est plus singulière et plus animée que le reste, il faudroit parler de Bonin, il fau> droit le peindre, et la hideuse et tragique importance qui
lOS SOrVENffiS DE LA SËVOLUTtOH.
s'est attachée à son nom dans le pays où il a vécu m'en impose en quelque sorte l'obligation. Cependant ce chspitre, déjà à long et d'ailleurs si vide pour la plupart de mes lecteurs, ne m'en laisse plus le temps. Eux et moi, nous sommes également pressés de finir, et puis, je n'ai plus ce privilège de résistance élastique qui me permettoit de me délasser des souHrances de la veille dans les souffrances du lendemain. Ces agitations convulsîves, premier élément de ma vie, me coûtent plus de peine à décrire aujourd'hui qu'elles ne m'en coûtoient autre fois & supporter, et je recule avec dégoût devant la nécessité d'achever une histoire qui a perdu le peu dlntérêt qu'elle pouvoît ofliir en perdant son actualité. Ce qui étoit assez vif et assez poignant alors d'impressions communes h tous, conserve à peine maintenant, pour soutenir l'attention, le p&le reflet d'un souvenir qui s'évar nouit. Je ne me dissimule pas qu'on penseroit en vain à le rajeunir, si on ne possédoit à un haut degré cet heureux don d'un style pittoresque et vivant qui fait tout lire, et que des critiques d'un goût exercé ' me refusent. J'en resterai donc ici de ma narration, à moins qu'une voix qui a tout pouvoir sur mes résolutions n'en réclame la fin : la voix d'un être sensible, quel qu'il soit, qui s'associe à moi par des sympathies fraternelles et dont le coeiit aime à causer avec le mien.
Si on a conservé quelque vague impres^on du chapitre précédent, on se souvient peut-être qu'on m'a laissé à travers bois avec un conspirateur de village qui me guide
' Ln Remt de Parti, an lieu de ces mots : « des eritiguts d'i» gùtitfoené, 'porte t ■ etqoe le /ournol det DAaft me refuse. >
SUItES d'un HAKDAT D'AimàT. iot
comme il peut, dans la double obscurité de la forêt et de la Duît, vers un autre chemin aussi infréquenté que possible, d'où je dois gagner les hauteurs de Poligny et, s'il plaît à la Providence, les frontières de la Suisse. Dans le cas où l'on ne s'en souviendroit pas, on peut très-bien se dispenser de s'en souvenir, car ce que je viens d'en dire a toute la précision et toute l'élégance d'un sommaire. Quand j'aurai ajouté que mon compagnon s'appelolt Hippolyte Bonin, on saura tout ce qu'il convient de savoir pour comprendre le reste.
Hippolyte Bonin, dont la suite a fait un personnage, et quel personnage, grand Dieu ! étoit un homme de trente à trente-deux ans, qui, vu par derrière, comme je l'aurois vu si la lune avoit pu m'éclairer dans ces taillis déjà élancés et vigoureux, paroissoit en avoir soixante et davantage à la courbure de son corps fatigué, dont te buste se replioit en demi-cerceau sur deux jambes arquées et tratetantes. En face, et quand l'éner^e du plaisir ou de la colère lui permettoit de reprendre la perpendiculaire etl'allure d'un homme, c'étoit tout autre chose : un joli garçon de bonne maison déguisé en rustre ; et, comme les gens d'esprit mettent tout à profit, cette physionomie équivoque lui avoit servi deux ou trois fois à se rendre la justice favorable dans des questions d'identité. Hippolyte Bonm, vigneron de son état, étoit d'ailleurs homme du monde, et, qui plus est, homme à bonnes fortunes ; et il ne sortoit jamais, dans les grandes occasions, sans porter le frac soigné du petit-maltre de campagne sous le sarrau du paysan. Ily avoit en lui un aventurier multiple, une espèce d'Abélino ou de Sbogar au petit pied.
La natube ne lui avoit pas refusé quelques-unes des faveurs qui pouvoient le rendre propre à son rôle de Lovelace. Il n'étoit à la vérité ni grand ni bien tourné, ce qu'il dissimuloit toutefois avec assez d'adresse quand il avoit besoin d'y prendre garde ; mais un nez aquilin tant soit peu proéminent, une bouche fraîche et gracieuse, un eon-
10* EÔCVBNinS DR LA BËVOLUTIOK.
Pire plein de finesse, des dents superbes, et, mieux que tout cela, des yeux d'un bleu céleste surmontés de sourcils à'éliène que televoit la peau la plus blanche, la plus délicate et la plus harmonieusement colorée que j'aie vue de ma vie (dans un homme, s'entend), lui composoient une figure remarquablement distinguée. 11 n'étoit bruit que. de ses succès, et j'ai quelquefois amèrement souri de les comprendre en le voyant tourner sur de pauvres femmes ce regard bumide, tendre et caressant, sous lequel ma pénétration, plus instinctive ou plus exercée, discemoit un feu sardonique et cruel, comme nne étincelle d'enfer. Maintenant encore, après tant d'années, le beau regard de Bonin, avec son expression d'ironie et son reflet faux, me poursuit et me tourmente dans mon sommeil.
Outre son esprit naturel, qui étoit très-vif et qui abondoit en saillies, Hlppolyte Bonin apportoit dans la conversation les avantages d'une éducation i>eu commune parmi les gens de son état. Fils d'un riche cultivateur, il avoit étudié pour être prêtre, et s'il ne reçut pas les ordres, ce que je n'ai point éclaîrci, c'est que la réquisition le saisit au moment où il alloit les recevoir, tes événements le firent soldat, sergent, orateur de caserne, meneur d'une société populaire, et acteur en première ligne, s'il falloit l'en croire, dans les scènes tragiques de Lyon affranchit par la guillotine. D se fiattoit peut-être. Au moment dont je parle, Boniu étoit enrégimenté comme moi sous les drapeaux de l'alliance qui reconnoissoit les Bourbons pour chefs. Il s'étoit fiùt royaliste constitutionnel, non du propre mouvement d'une affection consciencieuse, car la conscience et l'affection n'avoient pas beaucoup de prise sur lui, mais parce qu'il abhorroit Bonaparte, qui s'étoit attribué une part trop lai^e, au grand détriment des révolutionnaires, dans les dépouilles du pays; et puis parce qu'il ne voyott dans une restauration opérée selon nos principes, à la vérité fort confus, qu'une transition rétrograde au bon temps de L'anarchie. Uu jour qu'il faisoit parada
'■i.,:,n.-<'v,Goo^k'
ECiTEB d'un mandat d'aïuèt. 109
assea insolemment de quelques horreurs prétendues patriotiques auxquelles il prétendoit avoir prêté les mains : a Hippolyte, lui dis-je, il sera prudent de vous taire làdessus devant nos messieurs, car, de l'humeur dont je les connois, ils sont hommes à vous faire pendre s'ils réussissent. — Bon ! reprit-il en me flattant de cet œil doucereux qui me faisoit peur, ils ne sont pas si hâtifs, et ils ne s'y prendront jamais assez tôt pour avoir l'avance. » Bonin pénétroit mille fois plus profondément que moi dans les secrets d'un avenir politique.
Rentré au toit paternel et devenu maître de sa fortune, Bonin n'avoît mis qu'un an ou deux à la dissiper. Le jeu l'avoit introduit dans ces repaires de la honne compagnie où l'on raffine sur les vices de la mauvaise. La misère l'en avoit chassé. Il ne conservoit pour tout relief de sa vie d'illusions que deux ou trois billets doux d'une marquise intrigante qui nous avoit fait présent de cette dangereuse recrue jmaîs comme il étoit doué au plus haut degré de l'esprit de résolution, ilsubissoit sa destinée sans se plaindre, en attendant les chances nouvelles qui lui rendroient son bien, ou l'occasion de prendre celui des autres : le rétablissement du comité de salut public, par exemple, ou celui de la monarchie. C'étoittout un. Jusque-lk il cultivoit sa vigne, le sabre au cAté ; parloit lattnà son curé, dont il ne fréquentoï' guère les offices ; rattrapoit en détail aux petits, avec des cartes officieuses, l'argent que lui avoient volé les grands ; intervenoit comme agent essentiel dans toutes les affaires scabreuses ; amendoit dans la perfection les actes irréguliers ; tenoit bureau ouvert de feuilles de route pour les déserteurs ou de passe-ports pour les forçats, et, tout usé par la débauche qui avoit fléchi son épine dorsale et rouillé le ressort de ses articulations, il faisoit encore marcher de front dix intrigues amoureuses. Complaisant, officieux^ nécessaire, et ménagé de tout le monde, parce que tout le monde le redoutoit plus ou moins, tel ctoit mon compagnon do
110 eOCVERIRS DB LA REVOLUTION,
voyage, et tel je le soiipçonnoîs depuis quelque temps; mais je n'avois jamais reçu de lui que des preuves de courageuse fidélité, et j'aurois rougi de concevoir la moindre défiance sur son compte, quand même je n'aurois pas été rassuré par mes armes. Je n'y pensois pas.
Je contiuuois à marcher à la suite de Bonin, quand un coup de sifflet fort aigu et singulièrement modulé se fît entendre à cent pas de nous, Bonin s'arrêta, je l'imitM, et an même instant mes oreilles furent frappées d'un second coup de sifflet beaucoup plus rapproché, mais d'ailleurs parfaitement semblable à l'autre. Cette fois-là, c'éloit Bonin qui sîffloit.
«Que faites-vous, HippolyteT lui dis-je à demi-voix. Vous êtes un imprudent t Ce sont peut-être des malfaiteurs ou des espions auxquels vous indiquez maladroitement notre chemin.
— Laissez donc, répondit-il en ricanant, ce ne sont ni des espions ni des malfaiteurs : ce sont des amis, n
Et à peine avoit-il prononcé ces paroles, que les broussailles s'ouvrirent, et qu'un homme tomba entre nous deux en bondissant.
a Bonne rencontre ! s'écria Bonin en riant. C'est Pancrace lui-même. Qui diable t'attendoit là ?
— Le diable en effet, et probablement un de ses compagnons, dit-il en me toisant d'un air familier. Le sablmt se tient-il maintenant le lundi pour vous trouver en route à pareille heure î 0 mes bravesj il y a ici quelque méprise 1 je ne vous aurois jamais cherchés sur un chemin plus étroit qu'il ne convient au passage d'une diligence.
— Tais-toi, badin, reprît Bonin en lui jetant le bras autour du corps et en pressant le pas avec lui ; ne raille pas aujourd'hui sur ces choses-là. Dans les bois, c'est effrayant. »
Ils marchèrent, et je ne les entendis plus ; mais j'avMS eu le temps d'envisager le nouveau-venu à un rayon de la lune, et ses traits ne sortiront jamais de ma o
l,iertl„G00<^lc
stiiES d'os mardat d'aiibêt. Ht
Cétoit une de c(?s figures râvées où se coQfondcQt le cynisme du libertinage et l'audace du crime. Sa barbe épaisse et difforme, ses accoutrements composés de haillons disparates, sa carabine passée en sautoir avec un autre baudrier qui paroissoit soutenir un couteau de chasse, en faisoient l'idéal d'un de ces bandits que j'avois vus au mélodrame. Je me jugeai heureux de pouvoir me dispenser de prendre part à l'entretien animé et quelquefois orageux qui occupoit mes deux aventuriers, et je les suivis sans me hâter, car je n'étois pas autrement impatientée les rejoindre. Cela dura long-temps. Ma répétition venoit de sonner minuit, quand Bonin rebroussa chemin tout seul et me rejoignit en chancelant.
a Tu es ivre, lui dls-je en le repoussant comme il alloît me heurter dans l'ombre; mais qu'est devenu ton camarade?
— Le camarade s'en est allé avec sa gourde vide et sèche comme ime promesse de grand seigneur. Excellente eau-de-vie, ma foi 1 je ne sais pas où il la prend ; et un homme de tout cœur, ce digne Pancrace, un homme qui n'a rien à lui!
— Je le croifois volontiers, et Je suis fftché, Hippolyte, de vous connoître de tels amis I
— Et comment les demandez-vous î II ne faut pas être si dégoûté quand on conspire. La guerre des buissons ne se fait pas avec des manchettes de dentelles, parce qu'on risquerait fort, voyez-vous, de les laisser aux épines. De tels amis, monsieur ! Dieu ou le diable veuille nous en donner dix mille tout à l'heure, et je fais tténir demain matin à Lons*le-Saulnier votre drapeau blanc et votre épée, on toute autre broche et tout autre chiffon, au maître autel de Saint-Désiré, avec un accompagnement sempiternel de Te Deum. Mon ami Pancrace que vous venez de voir là, ce noble et beau Pancrace, est un garçon solidement planté sur le jarret, ferme sur les hanches, inébranlable comme le mont Poupet-qui est par là-haut.
119 SOtVEWntS Bt lA BÉVOtDTION.
intrépide comme un Bras-de-fer, comme un César, comme un Judas Macchabée, comme autant d'avaleurs de charrettes ferrées que vous m'en citeriez d'ici à demain dans l'histoire, et je me serois fait un plaisir et un devoir de vous le présenter, s'il y avoit eu moyen de l'attacher à l'état-major de la restauration constitutionnelle, qui s'en va un peu décousue pour te quart d'heure. Ce seroit an fameux champion à la bonne cause ; mais il n'est pas établi dans le pays. C'est un gentilhomme hressan qui voyage pour ses affaires.
— Marche, et tire-moi d'ici. La bonne cause n'a pas besoin de l'appui d'un voleur de grand chemin.
— Pour voleur de grand chemin, je ne vous dÏTEÛ pas. Je ne m'informe jamais de l'état d'un honnête homme de ma connoissance qui n'a pas jugé à propos de mettre enseigne et de payer la patente. Voleur de grand chemin! vous m'y faites songer ; mais c'est, vrai Dieu ! possible. Je le lui demandera la première fois que j'aurai l'avantage de le rencontrer ; il ne prendra pas ombrage de moi, le cher homme; je ne lui couperai pas l'herbe sous les pieds; je ne chasse pas sur ses terres. Cest la seule profession distinguée à laquelle je n'aie pas pensé, car je ne fërois pas tort d'un sou marqué à ta caisse de H. Danet autrement que pour le service de la constitution. Sî le roi l'ordonne, c'est bon ; je sais ce que c'est que du devoir d'un subordonné. — Diable î voleur de grand chemin !
continua-t'il en grommelant Bon pied, bon œil, bon
bras et bonne tête ; prompt à l'attaque, enragé à la défense ; à la retraite, un lutin ; ni vu ni connu ! Et avec cela, exercé à la fatigue, à la faim, à la soif, au bivouac; toujours prêt à voircouler le sang des autres sans pitié, le sang de ses camarades et le sien sans foiblesse ; les doigts préparés aux poucettes, les malléoles aux anneaux de fer, la nuque à l'accolade du bourreau, cela n'est pas trop mal. Soldat de guerre civile ou voleur de grand chemin, (ïe quel cAté mettez-vous l'honneur, sll vous plaît? N'a
6UITES d'un mandat u'aruët. lis
pas qui veut des voleurs de grand chemin pour relever une couronne. Les voleurs de grand chemin sont fort bons.
— Marche, reprîs-je avec indignation, marche, te dis-je, et surtout épargne-moi tes monologues de bandit. J'ai à m'enlretenir d'autre chose avec moi-même que des rêveries d'un ivrogne. »
n poursuivit sa route sans parler intelligiblement, mais en déclamant à tour de bras et en s'arrétaot de temps en temps, comme pour recueillir ses idées.
J'avois besoin, en effet, de me retrouver seul un moment et de me rendre compte, hélas ! pour la première lois, de la résolution que j'avois embrassée avant d'en mesurer la portée et d'en calculer les résultats. Il y avoit du vrai dans l'effrayante comparaison que venoit de faire Bonin, et cette idée pesoit sur mon cœur comme un remords. Qu'elles mènent loin les frénésies de l'opinion I... que dis-je ! de la vanité, du besoin puéril d'exciter un vain bruit par un vain dévouement dont les succès inutiles n'aboutiroient qu'à river une autre chaîne au peuple, ou bien de faire palpiter de quelque émotion compatissante le cœur dédaigneux ou pusillanime d'une femme qui n'a pas osé se prononcer pour nous. De quel droit avois-je entrepris d'intéresser dans ces honteux mouvements de mes secrètes passions le repos et la vie des autres? Et le ministèrequej'accomplissois en aveugle, qui me l'avoit imposé? qui m'avoit donné ces chefs dont je n'étois plus à pénétrer les véritables motifs? Ma vocation même étoît-elle fondée sur un sentiment profond, sur une conviction réfléchie ? Non, elle ne l'étoit pas. Je voyob déjà dans la politique ce que j'y vois encore aujourd'hui : pour l'ambition un prétexte, pour le peuple une illusion, un marchepied pour les intrigants et un piège pour les sots. Moi aussi i'étois devenu, sans le savoir, un de ces hommes artificieux qui préoccupent la crédulité publique de chimères dont ilsconnoissent le néant, ou une de ces dupes imbéciles.
lit SOUVENIRS DS LA RËVOLTTTION.
qui marchent les yeux fermés à l'abtme, sur un chemin dont elles n'ignorent pas le danger. Et ce danger, je ne l'avois jÂmais mieux apprécié que depuis qu'il étoit venu m'effrayer de l'idée d'un contact et peut-être d'une alliance avec le rebut de la société humaine. 0 mon Dieu ! que seroit-il arrivé, si les soldats qui me poursuivoient m'avoient saisi dans ce bois, en conférence avec un scélérat convoqué par le signal des voleurs? Quel souvenir aurois-je laissé à mes proches, à mes amis, si j'étois mort là, si j'avois été jeté lit dans une fosse, à Gâté d'un misérable que les lois avolent sans doute flétri, que l'écbafaud réclamoit sans doute? qu'auroit pensé mon père? C'étoit cependant contre cette chance d'étemelle ignominie que j'échangeois depuis deux ans le calme d'une vie innocente et pure , et mes études si douces, et mes rêveries si poétiques, et mes longues espérances. Que de bonheur perdu pour quelques émotions insensées ! — Puissé-je le faire entendre aujourd'hui aux infortunés qui seroient tentés de s'aventurer dans laméme voie, ce cri douloureux, ce mortel regret de l'âme qui me poursuivoit avec une obstination furieuse, comme pour me pousser au délire et au suicide I Le conspirateur est peut-être le plus coupable des hommes, car il se rend responsable, devant la nature et devant Dieu, de tout le sang inutile que ses manœuvres coûteront à l'humanité; mais plûgnez-le pourtant, car de tous les hommes il est le plus malheureux. Nul ne lui tiendra compte, au jour de la victoire, de ses souffrances et de sespérils. Ce qui lui reste alors en pleine propriété, c'est la solidarité du arime; c'est sur lui que' s'amassent dans toutes les histoires les malédictions des\ peuples. Le but le plus glorieux où puisse tendre sa mission de désespoir, c'est le champ de bataille de Philippes ou la plaine de Grenelle. Son nom ne grandit qu'au prix d'une expiation de sang qui l'absout d'avoir été maniaqiro et assassin. Ce n'est ni l'admiration ni la reconnoissauca qni lui décernent une espèce d'apothéose, c'est la pitié.
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SDITES O'm MANDAT R' ARRÊT. US
Pendant que je me livrois à ces méditations amères, le ciel avoit changé d'aspect. Des nuages pressés en bancs énormes couroient et s'amonceloient sur nous de tous les points de l'horizon. Un de ces orages nocturnes, si communs et si impétueux dans les basses vallées de nos montagnes, commençoitàgronder. Les arbres lesplua vigoureux s'inciinoient à l'effort de la tempête et se relevoient avec d'horribles gémissements. Un d'eux fut frappé du tonnerre h quelques pas de moi, et me couvrit de ses éclats. J'avois perdu Bonin de vue dans les ténèbres qui s'accroissoient de moment en moment. Je le retrouvai, à la lueur d'un éclair, assis sous l'arbre voisin. L'éclair qui suivit celui-là me le montra plus distinctement. Il pleuroit et s'arrachoît les cheveux. Ma présence parut redoubler sa douleur.
« C'est trop de larmes pour un homme, lui dis-je. Si nous sommes égarés, comme je le suppose, tes lamentations n'y porteront point de remède. Lève-toi, et cherchons une clairière où nous puissions nous reposer, non à l'abri de la pluie, qui est le moindre des accidents, mais garantis de la foudre que ces arbres appellent sur notre tête.
— Puisse-t-etle être tombée sur moi, répondit-il en sanglotant, quand je vous ai amené ici ! Oh ! c'est une nuit de malheur.
— Allons donc, Hippolyte, prends courage ; ce bois finit quelque part, et peut-être ne sommes-nous pas éloigna d'un village.
— Il y en a un là, reprit-il en étendant le doigt et en me faisant apercevoh- en effet, à la lumière météorique qui n'avoit pas cessé de nous éclairer, un groupe de b&timents asset rapprochés de nous.
— Eh bien 1 de quoi t'alarmes-tu ? Ce hameau est-il occupé par des gendarmes? Ces chaumières sont-elles des coupe-gorge î »
H se leva, et me précéda d'un pas pénible et lent qu'il paroissoit craindre d'allonger.
■ Non, monsieur, vous n'avez rien à redouter des gen-
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lia S0DTENIH8 DE LA HÈVOLCTIOB.
darmes, pour cette nuit du moins. Votis ne coucherez pas dans un coupe-gorge ; vous coucherez sous le toit d'un honnête hommcj dans mon Ht, ou k cdté, comme il vous plaira. Nous sommes à l'Abergement, et un malheureux verre d'eau-de-vie, que Satan m'auroit fort obligé de changer en poison, m'a tellement troublé le cerveau, que je me suis laissé aller comme une bruteà la routine de mon trajet d'hahitude. Nous n'avons heureusement pas perdu beaucoup de chemin sur les hauteurs de Poligny; mais, depuis six grandes heures que nous marchoiis, nous n'en avons point gagné.
— Si c'est cela qui t'inquiète, calme-toi ; je suis accoutumé à de plus grands désappointements. Deux heures de repos me suffiront pour réparer mes forces, de manière à nous dédonmiager du temps mal employé. Je n'y pense déjà plus.
— Du repos ! a'écria-t-il, du repos t vous n'en aurec point. Il n'y a point de repos dansla maison de Bonin.
— Attends, Hippolyte : ceque tu dis manque tout-à-fait de sens. Aurois-tu réellement perdu la raison?
— Eh ! non, encore une fois, monsieur. Je ne suis plus ivre. Je sais trop ce que je dis et où je vais; mais il faut vous l'expliquer, à vous, et cela n'est pas facile. Je n'ai jamais eu l'occasion de vous parler de ma femme, n'est-il pas vrai ?
— Tu serois marié, Bonin ! A la vérité, ton genre de vie ne m'auroit pas donné lieu de le croire ; mais je suis d'un âge qiri te répond de mon indulgence pour t«s foiblesses. n n'y a point d'homme qui n'ait besoin de la compassion des autres.
— Et de la miséricorde de Dieu, comme voua dites quelquefois; mais il me l'a refusée. De quel droit oserois-je la réclamer f Ma femme étoit une jeune, belle et bonne fille, bien née avec cela, si l'on peut être bien né quand on n'est pas légitime. Son père lui avoit fait donner une éducation distinguée, et peutrétre il lui auroit fait du bien s'il n'étoit
SUITES D'UN MAKDAT D'ARBÈT. 111
pas mort subitement par quelque accident imprévu. Elle fut heureuse alors d'entrer, sous le titre de demoiselle de compagnie, mais dans le fait en qualité de femme de chambre, chez madame la comtesse de Mont, dont le mari est de vos amis. C'est là que je m'en fis aimer ; je l'épousai. Elle avait quelques épargnes ; j'en tirai le même parti que de celles de mon pauvre père. La douleur et les privations l'enlaidirent; je la délaissai. Sa patience d'ange s'altéra ; je la battis. Elle est devenue folle. Voilà.
— Asseï, assez, Hippoiyte. Je comprends maintenant tes justes regrets, et combien l'aspect de cette triste maison doit être intolérable pour toi. Des fautes si graves ont leur punition même sur la terre ! Mais, dis-moi, n'as-tu point d'enfants 1
— J'en ai un seul, an petit garçon de six ans, si joli, si doux, si gracieux, qui promet d'être si accompli en toutes choses ! Oh ! il tiendra de sa mère, celui-là. Cher trésor ! si je savois du moins qu'il fût heureux un jour ! — Je l'ai placé dans une pension, parce que vous concevez bien qu'il ne seroit pas bon pour lui d'être élevé par elle — ni par moi.
— Encore une question. Comment ae fait-il que tu ne sois pas familiarisé par l'habitude avec l'impression douloureuse que vient de produire sur toi la vue de l'Abergement ? Ne m'as-tu pas dit bien des fois que tu y faisois ta résidence î
— Oui, monsieur, reprit-il en se retournant de mon cAté d'un air sombre; mais comptez-vous pour rien la nécessité de vous apprendre cela ! D'ailleurs je n'y habile que de jour, et le jour elle n'y est pas. Je ne sais où elle va, — travailler peut-être dans les campagnes voisines pour y gagner un peu de pain. — Mais elle y passe toutes les nuits, et je les passe, moi, dans le premier endroit venu. Je ne l'ai pas aperçue depuis un an, et l'idée de la revoir me fait trembler. Elle ne dort jamais.
— Pour être mérité, plus mérité peut-être que tu n'oses
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IIK SOUTRItlRS DB LA nÈVOLDTION.
le l'iivouor k toi-même, Ion malheur ne m'en toacfae pas moins. 11 faut cependant se réfugier quelque part, car ce tfmps affreux menace de devenir plus afireux encore. Mais rassure-toi , j'obtiendrai facilement un asile dans la grange d'un de ces paysans. L'or ouvre toutes les portes.
— Gardez-vous-en bien , monsieur, aucune porte ne vous seroît ouverte à l'heure qu'il est, si je ne vous la faisois ouvrir; et on ne balanceroit pas, j'en réponds; mais la gendarmerie seroit avertie avant que vous eussiez pu reposer votre léte sur une poignée de paille. N'y pensez pas, continua-t-il en se penchant à mon oreille, je suis trop haï.
— Alors, Hippolyte, Il n'y a pas & hésiter ; nous coucherons oh nous sommes, derrière cette haie qui nous annonce l'entrée du village. Le gîte est peu confortable; mais il y en a de plus mauvais. L'épuisement de mes forces et la douleur de mes blessures ne me permett^ot d'ailleurs pas d'aller plus loin. Quand le ciel blanchùra, tu n'auras qu'un mot à dire, et mes préparatifs ne te retarderont pas. o
En même temps je franchïssois la haie pour passer du côté du champ, et je sondois déjà le terrain avec les pieds.
« A merveille ! m'écriai-je ; une pelouse courte et douce qui n'est qu'assez moite pour être fraîche ! un véritable sommier de malade l
— Fidonc!reprit-ii en me retenant par le bras, comme j'allois m'étendre ou me laisser tomber. Et l'hospitalité donc I Me prenez-vous pour un rustique? J'aurai à souffrir cette nuit, sans doute, mais vous n'avez rien à craindre. Cette malheureuse femme est insensée, elle n'est pas malfaisante. Si vous pouvez me promettre de tout entendre et de tout voir sans vous mêler de rien, si vous me laissez espérer surtout que vous ne me reparlerez jamais de ce mystère, jamais 1 comprenez-vous bien î... venez, monsieur, venez hardiment; vous aurez au moins quelque
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eClTES d'un mandat d'aBRÈT. lift
temps à vous délasser. Bouche close seulement, ici, ïii, et toujours...
— Je te le jure, b lui répondis-je en me laissant entraîner. Je D'étoisplus capable de m'en défendre.
Après un moment de marche, nous montâmes quelques degrés, ce me semble, et nous arrivâmes à la porte. Bonin s'y arrêta près d'une minute en la regardant fixement, car son courage étoit près de l'abandonner. Cependant il frappa enfin.
Cette porte s'ouvrit sous la main d'une jeune fille k demi nue, qui en avoit tiré à petit bruit le verrou.
a C'est toi, Scolastique ! dit Bonin d'un air abattu. Par qui'l hasard î — Est-elle rentrée aujourd'hui î
— Je viens de la ramener, répondit Scolastique.
— Je te remercie. A-t-clle commencé ?
— Non, monsieur, pas encoi'e, mais cela ne tardera pas. Elîe fait sa toilette de cérémonie.
— Bien, bien, o reprit Bonin de plus en plus absorbe. Il reçut en tremblant la lampe que lui présentoit la petite paysanne, entra sur la pointe des pieds, et m'introduisit avec précaution dans sa chambre.
Je ramenai involontairement un regard inquiet sur cette dernière porte. Elle n'avoit point de serrure.
La chambre de Bonin étoit une pièce très-vaste, assez proprement tenue, et revêtue d'une boiserie neuve et polie, qui n'avoit été enduite ni de couleur ni de vernis. En face de l'entrée, il y avoit un lit, et point d'autre ameublement. Je me trompe : le milieu de la chambre même éloit occupé par un grand fauteuil de bois de noyer, ciré avec soin, ou plutAt par un prie-Dieu à dossiet vide, qui étoit tourné du côté du lit, et dont la traverse supérieure étoit surmontée d'une grossière figure du Christ en plâtre enluminé. Sur les deux extrémités delà banquette se dressoient deux pointes de fer qui sémbloient disposées pour porter des cierges. Au bas, on avoit fixé contre les mon tants antérieui-s une autre banquette, beaucoup plus
no SOUVENIRS DE LA HÉVOLtlTlON.
élFOÎte, soit pour s'y mettre à genoux, soit pour servir de mHrcticpied. Mon premier mouvement fut de repousser ce meuble embarrassant contre la muraille ; mais Bonin m'en empêcha en me saisissant brusquement par la main et en me conduisant vers l'endroit où il venoit de faîrescs apprêts pour notre sommeil, pendant que je me laissois distraire à ces détails.
« On ne touche à rien, me dit-il. — Je ne vous ai pas proposé de coucber avec moi; mais j'ai encore deux matelas. Voici l'un, voici l'autre ; il n'y a pas de choix. Vous serez aux premières loges. — Souvenez-vous de nos conventions. ■
lis se touchaient, appuyés verticalement contre le bois du Ut. J'en pris un. Mon hAte souHla sur la lampe, et se jeta sur celui des matelas que j'avois laissé vacant. Un instant après je crus m'apercèvoir qu'il donnoit, etj'essajai inutilement de dormir aussi.
11 étoit deux heur^.s. Il y avoit vingt-quatre heures sans plus que j'avois failli mourir sur un lit de pierres de taiUe,à une portéede fusil de Sellières.Ma nouvelle couche, quoique sévère, auroit d'i me paroltre douce en comparaison : mais mes forces etoient bien diminuées; l'inflammation de mes plaies, si légères qu'elles fussent, aggravée par la veille et parla lassitude, me donnoit une fièvre violente. Mes vêtements, traversés par la pluie, se refroidissoient ie plus en plus sur mes membres transis; une courbature insupportable tourmentoit mes muscles et mes os ; il n'K avoit pas un point de mon corps endolori qui ne fût h siège d'une âpre souiïrance. J'aurois voulu changer de position pour me soulager sur ce grabat dé torture; je ne pou vois pas.
Tout h coup la porte s'ouvrît en plein, et je vis entrer une femme ou un fantôme qui promenoit sur l'iniérieur la lumière rouge et fumante d'un cierge; c'étoit une femme, c'étoit la femme de Bonin ! Elle s'approcha du prie-Dieu et y planta sa torche sur une des pointes que
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SUITES d'un HAISDAT D'ABRËT. 111
i'avois remarquées; puis elle sortit et rentra par deux fois : la première, avec un bénitier de faïeace émaillée et une poignée de ces petits rameaux de buis que l'on consacre dans certaines solennités de l'Église; la seconde, avec un réchaud ardent et un nouveau cierge qu'elle arbora auprès de l'autre. Tous ces ustensiles d'évocation ou de sacrifice rangés devant elle avec symétrie, elle demeura un instant si parfaitement immobile, qu'on l'auroit prise, de la place où j'étois, pour le simulacre de quelque sainte miraculeuse en l'honneur de laquelle s'étaloit ce religieux appareil. Je profitai de ce temps-là pour la regarder avec plus d'attention que je n'avoîs pu le faire encore ; l'infortunée ne devoit pas avoir plus de vingt-six ou vingt-huit ans; mab son visage, Mve et macéré parla " détresse et le chagrin, lui aiffoit fait donner davantage. Sa stature étoit haute et grêle ; ses traits, réguliers et 00* blés, paroissoient avoir été fins et gracieux ; mais sa bouche, longue, étroite, pâle, étrangement fléchie aux extrémités, leur communiqnoit une expression si amère de stupide mélancolie, qu'on ne pouvoit y arrêter la vue sans compassion et sanseUroi. Ses yeux avoient été fort grands, à en juger par leur enchAssement ; mais tant de larmes dévorantes en avoient creusé l'orbite, qu'on ne les distinguoit plus qu'à de rares éclairs au milieu du disque livide qui les cemoit dans leur profondeui", et qui tranchoit seul avec l'arc épais de ses sourcils sur son teint couleur de pierre. Son ajustement étoit bizarre : ses cheveux, noirs et fournis, se divisoient sur son front, et tomboient des deux cAtés jusqu'au-dessous de ses genoux, de manière à s'appuyer sur ses pieds nus quand je la vis plus tard se prosterner devant l'autel où se consommoit, pour son imagination égarée, je ne saU quel mystère idéal. Elle n'avoit pour tout vêtement qu'une espèce de chemise d'une étoffe très-blanche qui se serroit à plis nombreux autour du cou, descendoit jusqu'à mi-jambe, et se soutenoit au-drssus des reins par une ceinture d'un rouge
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tlS flODTENIBB DE LA REVOLUTION.
effacé, à bouts longs et flottants. On ne pouvoit se méprendre sur l'usage pour lequel cette robe avoit été faite : c'éloit un surplis, et je n'ai jamais eu occasion de savoir à la pitié de quel prêtre compatissant aux misères humaines la pauvre folle devoit ces rebuts de sacristie qui servpient aux rits de son cérémonial, et qui composoîent ce que la petite Scolastique avoit appelé sa toilette. Puisse le del avoir exaucé sa dernière prière, et abréger pour elle les épreuves de l'autre vie 1
Quoique j'écrive soua une impression qui n'a rien perdu de sa vivacité, et qui se ressent peut-être encore des jugements exagérés de mon âge d'illusions, ce portrait, je le déclare, ne doit pas le plus léger de ses linéaments, la moindre de ses circonstances, au caprice de la fantaisie ; il est tel que je le vois depuis trente ans ; et à ce travestissement près, dont tout le monde peut se figurer l'effet, les vieux paysans de l'Abergemeot, qui n'ont jamais rencontré ta femme de Bonin que sous les haillons délabrés et confus d'une malheureuse aliénée, n'eu contesteroient pas la ressemblance.
Peu à peu mon apparition s'animoit, se manifestoit sous des formes plus décidées ; la folle déploya enfin son bras nu et décharné, qu'une rude toile couvroit & peine de quelques doigts au-dessous de l'épaule ; jeta ses brins de buis dans le réchaud, et se pa^imena d'un pas posé, la torche à la main, autour du prie-Dieu, en murmurant de lamentables cantiques dont je ne sai»ssois pas les paroles, et qu'interrompoient à chacone de ses ft^quent^s stationsdessouph^déchirantsquimepénétroient le cœur. Après avoir déjà décrit le cercle mystique à plusieurs reprises, en l'élargissant toujours, et sans détourner ses yeux ni à droite ni à gauche, une fois seulement elle s'arrêta devant nos lits, et nous tint un moment plongés dans la clarté de sa torche flamboyante, a 11 y est ! dit-eUfî en se consultant, comme si elle avoit demandé un souvenir^ son esprit. ~ Ils sont deux I celui-là est jeune. On a vu
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SUITES d'iik mardat d'abbèt. hî
t\es enfanis si mal nés qu'ils se damnoient dès le berceau. Comme ils doivent avoir fait pleurer leurs mères 1 »
Ensuite elle regagna précipitamment son autel fantastique, baigna le goupillon dans l'eau et revint en faire pleuvoir sur moi quelques gouttes bénites, en proférant sourdement les adjurations dont on se servoit autrefois pour exorciser les possédés.
a Ce n'est pas un démon, reprit-elle d'un air étonné, il seroit parti ! »
Mes cheveux se hérissoient de terreur; une sueur froide couloit à grosses gouttes de tous mes pores, mes dents claquoient. Je tournai ma tête avec effort du cAté de Bonin ; il éloit couché sur la face, et on ne voyoit que ses cheveux et son cou nu. U dormoit peut-être, mais le tressaillement de ses membres et l'inflexibilité convulsive de son bras, qui se roïdissoit contre le plancher comme un levier préparéàsoulever de lourds fardeaux, témoignoient assez qu'il faisoit de mauvais rêves.
J'ai éprouvé, dès le commencement de ce récit, combien il étoit difficile de raconter certaines circonstances qui ont exercé sur nous tout l'empire d'un prestige, et qui, ramenées à leur expression naturelle, dans d'autres dispositions d'esprit, ne sortent en rien de l'ordre des combinaisons les plus communes de la vie. Je n'insisterai donc pas sur ia description de ces angoisses que le pinceau morose d'un SalvatoF n'auroit pas pu charger à mon gré de trop noires couleurs, et dans lesquelles on ne verroit aujourd'hui que l'effetdes lubies mélancoliques d'une jeune femme sur un cerveau de vingt ans. Et cependant, ùmoa Dieu ! ces aspersions d'eau consacrée, ces fumigations de buis et d'encens, ces génuflexions, ces prostrations profondes, ces cris de la victime qui appelle de la terre au ciel et de ses persécuteurs à son juge, cette messe des morts entonnée comme par un cadavre qui n'a obtenu la permission de reparollre parmi les vivants qu'à l'heure des épouvantes, que tout cela fut affreux et long 1 et je
tl4 SOtVHmtlS DX LA ntVOLUTlOIl.
me rappelois que la femme de Bonin ne dormoit jamais ! Quant à Bonin, il dormoit toujours; il ne montroit, comme deux heures auparavant, que sanuque et ses cheveux, son bras roîde et son poing fermé. On auroit cru qu'il venoit d'être saisi par une mort violente ou pétrifié par une punition divine. Tant de bonheur ne lui étoit pas réservé.
La cérémonie finit presqueiavec le tonnerrej car l'orage n'avoit pas cessé de gémir et de gronder. Toutesles pièces de l'office funèbre disparurent une à une, comme elles avoient été apportées. Cette misérable femme ne m'avoit pas oublié tout-à-fait ; elle laissa tomber sur moi un sourire en enlevant le dernier flambeau, mais un sourire qui n'avoit rien de malveillant, et dans lequel j'aurois voulu trouver de l'espérance et du pardon. La tête clouée au châlit vide, l'haleine suspendue, les yeux fixes, regrettant de ne pouvoir modérer jusqu'au battement de mes artères, et maudissant toutefois le serment qui m'enchalnoil, î'aurois voulu pleurer et prier avec elle; j'aurois voulu me jeter à ses pieds; car moi aussi, qui m'assure que, dans son égarement, elle ne m'a pas compté au nombre de ses ennemis ?
Le spectacle s'étoit évanoui avec la lueur de la der nière torche ; la porte étoit retombée bruyamment sur son chambranle ; mais dans l'impénétrable obscurité qui avoit succédé à ces clartés étourdissantes, je n'étois pas sôr que la femme de Bonin eût passé derrière ou qu'elle fût restée en dedans. Je croyois l'entendre rdder sur le plancher qui crioit; je croyois quelquefois la voir ; ilmesembloit qu'elle venoit à moi, qu'elle se penchoit à mon oreille, et que je sentois son souffle froid s'articuler en étranges paroles. Cette alternative d'illusions effrayantes et de désabusements inquiets se prolongea jusqu'au moment où les premiers rayons du soleil jaifiirent entre les jointures des volets et papillotèrent sur les murailles comme un essaim de lucioles. Alors la cloche de l'Abergement sonna le jour, et bientôt après Bonin m'avertit j
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Gunrs d'un uandat d'aubét. iis
qu'il étoit temps de chercher le chemin qu'il m'avoitfaît manquer la veille, si nous voulionsy parvenir avant qu'une heure plus avancée ne nous mit en péril de faire de mauvaises rencontres.
Je le remerciai. Les réflexions de la veille et les émotions de la nuit m'avoient inspiré une autre résolution.
a Je suis las de me caclKr, lui dis~je. Lit prison n'a point de tourment si rigoureux, il n'est point de genre de mort si cruel que je ne le préfère aux fatigues de corps et d'esprit qui usent depuis quatorze mois ma force et ma patience- Je connois la route de Suisse, et je la prends à la garde de Dieu, sans mlnquiéter des événements. Si celui qui peut me sauver par un seul actâ de. sa volonté toute-puissante m'abandonne à mes ennemis, c'est qu'il n'a pas besoin de moi ou qu'il trouve un meilleur parti ^ tirer pour sa cause de mes afflictions que de mes services ; et alors que sa volonté soit faite I Adieu I »
En parlant ainsi, je gagnai la montagne par le chemin le plus pratiqué, et je le suivis directement, dans une complète insouciance de ce qui pouvuit advenir. Jamais je ne m'étois senti plus libre que du moment où je m'étois résigné h subir toutes les chances de ma mauvaise fortune, sans rien tenter pour m'en défendre; et celui-là seul est libre, en efiet, qui ne craint pas de souflrir.
Les suites de cette détermination n'appartiennent plus au même sujet. Il faut l'épuiser.
Six ou sept ans après, libre depuis quelque temps des agitations d'une folle jeunesse et des persécutions d'une* police rancunière, au bout d'une assez longue excursion d'étude et d'agrément dans nos belles montagnes du Jura, je tiaversois Lons-le-Saulnier avant de rentrer dans mon village bien-ùmé, dont j'étois encore à deux lieues, et^ pressé par un appétit qui ne pouvoit pas aller si loin, j'entrots, en passant, dans une auberge de la Tourelle, dont le nom pittoresque étoit diï aune petite rotonde en saillie qu'elle projette, ou qu'elle projetoït, sur la place ; car il M.
D,<„i,iertb,Goo^li:
»19 BOOVEHtIlS D-! lA HEVOLUTION.
Beroit bien possible qu'elle n'y fût plus. Tant de c hosis sont tombées depuis, sans compter lesempircs et les monarchies! Elle existoit alors, avec son salon circulaire, ses croisées k plein jour, ses banquettes arrondies à la muraille, et madame Pussîn, sa vieille hôtesse. Je me souvenois d'y avoir passé d'agréables heures avec mes amis de collège dans nos riAtes soirées des. vacances, et je ne la revoyois jamais sansplaisîr.
Une chose m'avoit fiappé en arrivant: la ville étoit presque aussi déserte au milieu de la journée que j'aurois pu désirer de la trouver de nuit six années auparavant. Bien plus, les lieux publics, les portes, les croisées, les volets, étoient fermés, et j'étoîs près de croire que tous les habitants avoient plié bagage, sur l'avis de quelques rumeurs souterraines qui menaçoient leurs maisons d'être englouties dans l'abîme inconnu où disparut, au commencement du »ècle, celle de H. Déléchaux, si un groupe assez considérable qui s'agitoit non loin de moi ne m'avoit averti que la capitale de nos Alpes séquanoises n'étoit pas encore veuve de son peuple. Ce que j'entendois et ce que je voyois ne m'en annonçoit pas l'élite, bien au contraire 1 C'étoît cette tourbe ef&oyable et altérée de sang, qui compromettroit jusqu'à son indigne vie pour voir abréger celle des autres sous la maiu de l'assassin de justice. En effet, l'échafaud étoit dressé, le fer éloit suspendu ; il ne manquoit Ifi que le sacrificateur et la victime pour accomplir une œuvre d'anthropophage au nom de la société la plus <ûvilisée de la terre. Je m'enfuis vers la Tourelle, et je demandai une autre chambre. Il n'y en avoit point. Je tournai le dos k la fenêtre, et je m'assis.
< Qu'est-U donc arrivé à Lons-le-Saulnier î dis-je à la m^tresse du l(^s; la Convention ressuscitéey a-t-«]le envoyé ses commissaires 1 la peste y a-t-elle passé T ou bien ses honnêtes citoyens sont-ils devenus tout à coup assez philosophes pour se renfermer dans leurs domiciles on jour â'exécutkm, oomnie on devroit le faire tonjoanT
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BOITES d'un mandat D'ARHËT. 1S7
— Il faut que monsieur vienne de loin pour ne pas le savoir, dit-elle en se hâtant de déployer ma nappe et en y appuyant ses deux mains, la tête penchée vers moi, ce qui présageoit de longs discours. La peste y a passé, comme vous dites, mon cher jeune homme, et quelque chose de bien pis encore, qu'on appelle le typhus, ou le trifus, ou autrement. Toujonrs est-il que c'est un nom latin, et que les médecins n'y entendent rien. C'est terrible.
— Terrible, à la vérité... Mais vous m« faites frémir! Cette afireuse maladie s'est-elle étendue aux environs?
— Oh I non, pas plus loin que la cour d'aises, où s'assemblent ces messieurs du tribunal. Pour vous faire entendre comment cela s'est fait, il faut cependant que je vous demande d'abord si vous avez jamais entendu parler du fameux Pancrace.
— Pancrace ! repris-je après un moment de réflexion ; je crois connoltre ce nom, et, si je ne me trompe, ce Pancrace devoit être un assez mauvais sujet. Mais quel rapport, ma bonne dame, entre Pancrace et le typhus î
— Un assez mauvais sujetl s'écrïa-t-elle en élevant les mains au ciel ; un assez niauvais sujet ! Un voleur de nuit, un dépouillciir de diligences, un profanateur de vases sacrés, un incendiaire, un assassin ! Pancrace un mauviùs sujetl Que faut-il donc faire, monsieur, pour être un scélérat achevé, et pour encourir la danmation étemelle?...
— Je ne vous ai pas dit que j'entendois son nom pour la seconde fois seulement, et la première fois est de vieille date. Revenons au typhus.
— Le typhus et Pancrace, c'est la même histoire. Après des crimes sans nombre, ce misérable s'est laissé prendre avec une partie de sa bande, et on les jugeoit tous il y a trots semaines. Vous pensez bien qu'on n'avoit pas manqué de précautions pour s'assurer de Pancrace, car on dit qu'il s'évaderoit de l'enfer. Il sortoît donc, ainsi que les liens, en arrivant sur la iellette, d'un cachot noir.
us SOUTKNniS DE LA BÈTOLITtOK.
humide, profond, et si mal aéré, que lorsqu'on y descend une Inmpe, elle s'éteint à l'instant. C'est de là que vient le malheur. On remarqua effectivement d'abord que Pancrace étoit fort pâle et fort abattu, et que ses traits n'annonçoient pas la résolution d'un homme si cruel et si téméraire; mais, è mesure qu'il respiroit plus librement l'air de tout le monde, il reprenoit son ton d'insolence et de menace, et on auroit imaginé qu'il recommençoit à vivre de la vie qu'il enlevoit aux autres. Le brigand avoit apporté dans ses habits, à dessein ou par hasard, les germes de cette contagion, qui gagna tout l'auditoire, de manière que l'drrêt du tiibunal qui condamnoit Pancrace à la peine de mort étoit à peine prononcé que les juges subissoient l'arrêt de Pancrace, qui les avoit condamnés à mourir avant lui, comme ils sont morts en effet. Le président, les conseillers, les témoins, les avocats, les spectateurs, il n'y eut personne qui ne fût atteint. Ils ont déjà succombé par centaines, et depuis ce temps on n'a vu dans les rues que des convois qui accompagnent une bière, jusqu'à ce jour où va passer le convoi de Pancrace vivant, escorté d'un détachement de gendarmes bien munis de préservatifs contre la peste. On assure que le bourreau s'est parfumé. — Et voilà pourquoi, monsieur, chacun se renferme prudemment chez soi pour échapper au fléan qu'il traîne après lui. Ne l'aî-je pas entendu?... le vous prie de ne pas ouvrir la fenêtre, t
Là-dessus elle sortit, et j'oubliai sa recommandation. Une curiosité invincible m'entralnoit à m'assurer par mes yeux que cet homme de malédiction étoit le même que j'avois vu dans la forêt, et dont l'horrible physionomie s'étoit si vivement empreinte dans ma pensée. 11 étoit déjà sur la place; je crois même qu'un de ses deux compagnons avoit satisfait à la cruelle justice des bommes, et quand j'aperçus Pancrace, il lui disputoit sa tête. Fort de la terreur que son moindre contact înspiroit, il étoit parvenu à se débarrasser de ses liens: les exécuteurs tûn>-
SUITES d'un mandat D'ATlTtfiT. ItO
boient autour de lai, les gendarmes craignoient de le saisir, et^ tantôt renversé par les chevaux qui le près- ' soient, tantflt debout et furieux, il se débattoit contre son infaillible destinée avec tout l'achameoient d'un homme énergique, robuste et plein de vie qui ne veut pas mourir. Long-temps l'agilité convulsive de ses mouvements, qui n'avoient presque rien d'humain, me défendit de discerner ses traits ; mats, dans une des courses rapides qu'il roumissoit autour de l'appareil de mort, il attacha ses yeux de mon cAté pour y chercher un passage. C'étoit le lirigand que j'avois rencontré de nuit, et je crus qu'il me regardoit. Je tombû d'épouvante sur ma chaise, j'y restai immobile et comme lié dans les angoisses d'un mauvais songe. Au même instant j'entendis un grand cri, un cri de résignation désespérée. Un des valets de l'homme de sang avoit fortement noué ses doigts dans les cheveux roi- (les et touffus qui se hérissoient au front de Pancrace, et la fatale bascule avoit trahi sa résistance. Il étoit tombé sous le couteau, et le couteau tomboit sur lui.
Accablé des émotions d'un spectacle que je n'avois jamais été préparé à voir, que j'aurois d(i ne voir jamais, je me hfttois de fermer la croisée de ia Tourelle, et cepen* dant ma vue s'arrétoit malgré moi sur la dernière victime. Celui-là, vaincu par la terreur ou affermi par la religion, rïesceudoit sons résistance du tombereau mortuaire, en baisant avec des torrents de larmes la sainte image du Christ, n se présentoit à moi en face au moment où il y attachoit pour la dernière fois ses lèvres décolorées. C'étoit Hippolyte Bonin. Le malheureux avoit cru tuer son remords, il avoit tué sa femme; et le hasard venoit de le ïéuDir à Pancrace dans les cachots pour les réunir à la mort.