‹ Souvenirs de la SicileChapitre 33 sur 33 · LE RAJAH · texte numérisé non relu

LE RAJAH

DE BEDNOURE,

« Le sentiment de la fausseté des plaisirs » pre'sens, et Fignorance de la vanité des plai- » sirs absens , caiMent l'inconstance. »

( Pascal. )

U NE vie orageuse , des peines profondes , m Savaient conduit aux Indes orientales à l'âge de vingt-cinq ans; je m y livrai au commerce, et ma fortune s'accrut rapidement. Je vivais retiré à la campagne , aux environs d'Anjenga , dans la province de Travancore , lorsque je fus réveillé une nuit par M. Makinston, facteur de la conipagnie anglaise. C'était un homme de soixante ans, qui devait une grande opulence à des spéculations heureuses, et la considération générale à la probité la plus délicate. Egalement cher aux Indiens et atix Anglais, il modérait l'aversion

des premiers pour le joug qui pèse sur eux , et diminuait, autant qu'il était en son pouvoir, l'humiliation de leur servitude. J'avais pour M. Makinston la plus tendre vénération. Sachant que, sans professer la médecine , je m'occupais de cet art intéressant , il vint me prier de le suivre chez un homme déjà sur Fâge et mourant, dont l'habitation était voisine de la nôtre.

Ce vieillard , d'une figure respectable , foudroyé par vue apoplexie nerveuse et entièrement privé de l'usage de la parole, luttait contre une cruelle agonie. Ce Français, car il était mon compatriote , s'efforçait de nous montrer une jeune fille , à peine âgée de dix-sept ans , que deux vieux esclaves cherchaient à rappeler d'un long évanouissement. Le malade, levant ses mains vers le ciel et les ramenant pour- la. dernière fois sur son cœur, nous recommanda son enfant d'une manière aussi touchante que si Féloquence fa plus vive lui avait prêté son secours.

Cependant tous mes soins . fiirent inutiles , et M. d'Averney mourut peu d'heures après.

Notre attention se porta dès-lors tout entière sur la jeune personne ; elle repoussait nos consolations., et nous ne parvînmes pas à l'arracher

de cette maison de deuil. Placée à genoux auprès de ce lit de mort y elle inondait de lannes pieuses le front glacé de son père.

Solamé d'Avemey était fille de ce Français et de la veuve d'un poligar * du royaume de Canara ; elle demeurait orpheline avec une fortune indépendante, une ame élevée et un caractère formé à f école de l'adversité. Quand je la vis, le sentiment profond de la perte qu'elle venait de faire et de Fisolement dans lequel elle se trouvait , ajoutait à l'expression . de ses traits je ne sais quoi de sublime , de surnaturel. Je n'essaierai pas de donner une idée de ce qu'elle me parut être depuis. La taille et la figure de Solamé ne sont pas ce que j'ai coimu de plus parfait , mais ce que j'ai rencontré de plus séduisant sous le rapport de la grâce et d'un charme tout à-Ia-fois décent et voluptueux, A la souplesse , à l'harmonie des formes les plus élégantes , elle joignait cette transparence de la peau qui permet de suivre le cours du sang sou%la carnation légèrement olivâtre des femmes de llndoustan. La modeste langueur de ses

* Grand seignear indien. . .

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grands yeux noirs n'empruntait rien de l'éclat du sumac, dont les beautés de Masulipatam colorent si adroitement leurs paupières. Le regard de Solamé est aussi pur que le souffie de Brama , disaient nos Indiens , et plus doux que les premières lueurs du jour.

Je ne pouvais me kssar de f admirer. M. Makinston me trouva plusieurs fois indiscrètement placé devant cette jeune fille , ravi , ébloui , dans une sorte d'extase ; cependant la mort était ià avec toutes ses horreurs. Soiamé f invoquait sans relâche : l'un des deux esclaves se faisait , selon l'usage de Formose, de larges blessures avec un poignard, en signe de désespoir; tandis que l'autre frappait de sa tête contre un mur de bambous, de la manière la plus effrayante.

Le temps, qui ternit les jouissances, calme aussi toutes les maladies de l'ame ; il vint enfin adoucir les regrets de M."* d'Averney. La confiance s'établit entre nous : on n'atténue les peines les plus amères que par le silence , par une tendre compassion; et blâmer la douleur , c'est, |K)ur' aiiisi dire, vouloir la guérir par le poison.

Cette jeune personne fut touchée de notre sollicitude sur sa position. L'âge dé M. Makins-

ton lui donnant ie droit- de marquer un intérêt plus vif h sa pupille , il prit pour efile les sentimens du plus tendre père. Il m'avait assez favorablement jugé pour me confier le soin de son précieux dépôt, lorsque ses nombreuses occupations ne lui permettaient pas de quitter Anjenga. J'allais alors timidement essayer de ie remplacer; je cherchais tous les moyens que j'imaginais propres à distraire Solamé. Je fis trans^ porter à f habitation du facteur , où eOe s'était rendue, un pia.no -forte, des livres, des collée* tiens d'estampes ; enfin je me rappelais tous ies souvenirs de mes voyages , pour en extraire ce qui pouvait l'intéresser. Elle paraissait écouter avec plaisir ce que je lui rapportais de la diversité des coutumes des peuples de l'Europe , et de la perfection des arts chez plusieurs d'entre eux. Son père lui avait déjà donné des notions assez exactes de tout ce que je tâchais de lui expliquer avec plus de précision.

Le facteur fut obligé de s'embarquer à peu près vers cette époque pour Tranquebar ; il allait chercher son fils unique , offider dans l'armée anglaise , arrivé récemment d'Europe , et déjà blessé au combat d'Hidernagur. M. Makinston

n avait pas vu ce jeune homme depuis plus de quinze ans. L'inquiétude décida son départ d'une manière très-prompte : d'ailleurs , au moment de la mousson d'automne , il craignit d'exposer les jours de Solamé ; 6t nous demeurâmes chargés , l'une des soeurs du facteur et moi , de la tutelle de notre jeune amie.

J'ignorais alors l'histoire de la famille d'Averney ; mais je compris par quelques mots dits au hasard chez M. Makinston, qu'une longue suite de malheurs avait privé Soiamé d'une grande fortune et du rang le plus élevé. Quelque vif que fût mon désir d'en apprendre davantage , j'étais décidé à ne jamais provoquer une confidence que j'espérais mériter. D'ailleurs, le sentiment indéfiqissabie qui m'occupait sans cesse auprès de M."* d'Avemey , contribuait à m'éloigner de ce qui aurait dû éveiller chez un. autre la plus ardente curiosité. Comment peindre ce que j'éprouvais ? Quel nom mériterait cet attachement concentré , devenu en quelque sorte religieux , et dont toutes les jouissances auraient été détruites par le moindre des succès que Famour ambitionne?

Je passais cependant des journées entières,

et souvent une partie de la nuit , auprès de ce que ia jeunesse et f innocence offrirent jamais de plus noble et de plus touchant. « Tant mieux , >> me disais- je en la regardant, en l'écoutant: sois » toujours un être d uiie nature supérieure à Tes* >>pèce humaine. L'attrait de sa sensibilité, l'en* » semble de ses perfections , n'élèvent-iis pas So-^ » lamé jusqu'à cette sphère idéale que les rêves » de ia médiocrité ne peuvent atteindre? » Je m'abandonnais ainsi sans effroi à tous les prestiges qui troublaient et embellissaient mon existence. Ces idées me suivaient sous les forêts de palmiers aracques où j'accompagnais souvent M."* d'Averney; on y était caché à tous les yeux par les doubles haies dé mangoustans et de cannes à sucre , entrelacées de bétel ; nous y prenions plus souvent encore nos repas. Quand les rayons du soleil couchant étaient trop incommodes, Solamé quittait un mouchoir de Paliacate ,-d'une extrémç finesse , qui lui servait de turban et retenait ses longs cheveux noirs : nous l'arrangions en guise de tente , en le fixant à de jeunes tiges de litchis ; je préparais ensuite la collation , des pommes de crème , des patates et du lait de coco. Elle voulait alors que je lui disse ce que

j avais vu des usages et de la recherche élégante des riches Européens. J'essayais de lui peindre avec une extrême réserve les mœurs des salons de Londres et de Paris ; je cherchais à lui donner une idée des eflforts de Tesprit et du vide du cœur de tous ceux qui se fatiguent vainement pour plaire à des gens que rien n'amuse , pour étourdir un cercle dont la vengeance n'attend que leur départ. Après avoir passé en revue des ridicules qui Famusèrent, des vices qui la surprirent y « Croyez-vous , me dit-elle un jour, )» que je n'aie pas aussi des choses intéressantes >k à vous apprendre? Votre silence au sujet de » ma famille, de notre établissement à Anjenga, » ne peut pas naître de votre indifférence : n'en tt doisf je pas récompenser f amitié la plus disx> crête, la plusréservée? J'ai juré à mon père de » ne révéler nos tristes aventures qu'à la per- )» sonne qui veillerait sur ma conduite , sur mon » bonheur à venir. C'est à ce titre que vous et » M. Makinston méritez mon entièré confiance. » Vous, connaîtrez jusqu'à ma plus chère et ma >> plus secrète pensée. Mon tuteur en est déjà )» instruit ; et , dès que vous le serez , cette malheu- >^ reusc histoire ne sortira fins de ma bouche. )>

^ Soiamé , iui dis- je aiors , voici le pius heureux >^ instant de ma vie; encore quelques heures, et )> je crois que je ia quitterais sans peine. . . . • >> Nous étions assis au pied du morne de Sandsda ; le vent du soir rafraîchissait l'atmosphère et courbait mollement la cime des lataniers , quand M."* d'Averney commença son récit à peu près en ces termes :

<t Mon père était Français; sa famille tenait un )> rang distingué dans la, province de Bretagne. >> Quelques fautes de sa jeunesse irritèrent si for- » tement ses parens contre lui , qu'il vint à Ma- >> dras pour se soustraire à leurs poursuites. Une >) faible pacotille prospérait entre ses mains ; il >> vendait des bijoux et des étoffes de Cachemire S) et d'Ambor. Le hasard le conduisit dans la capi- )) taie du royaume de Canara, où sa fortune prit )» l'essor le plus rapide. On ne vantait dans la » riche Bednoure que le goût, f élégance des tissus » précieux qui, d'après la mode , ne pouvaient » plus s'acheter que. chez le nouveau négociant )) européen ; on ne parlait que de sa probité , de >^ sa politesse et de sa bonne mine. La foule des >> palanquins se pressait à la porte du bazar, où • >i l'or rehaussé par l'éclat des pierreries savait

» pi*endre toutes les formes pour séduire tous les » yeux. Le rajah voulut connaître mon père, qui tt mérita sa confiance et fut bientôt comblé de fa- >) veurs par le souverain. Les grands du royaume >»Iui vouèrent dès -lors, en l'accablant de ca- >) resses , la haine la plus profonde et la plus una- >> nime. Son crédit augmentait chaque jour :

» chargé de l'administration des finances, il était >> devenu pk^mier ministre, quand il vit ma mère. » Elle était veuve d'un des poligars les plus pùis- » sans de Canara. Mon père n'usa de son potivoir )) que pour obtenir la main de la belle Ussékir. » Tous les ^nds fiirent aussi révoltés de l'antt daoe du premier ministre et de son bonheur » intérieur , qu'ils fêtaient déjà de la prospérité » de l'empire.

s^ II acheva de mécontenter les poligars, et de >) s'aliéner f esprit des prêtres , en ne traitant pas >> assez sérieusement une afiàire de religion qui >> divisait les collèges de Bénarès et de Maduré. II )> s'agissait , m'a-t-il dit plusieurs fois , de décider » si Wisnou, dans sa neuvième incarnation, avait * » eu pour but la punition ou le bonheur du genre >) humain ; si , enfin , il ne pouvait pas être juste- >> ment irrité d'être représenté armé d'un dandei-

» ron , ou faisant le $igne de paix d'abéaston. Au «> moment où la dispute était engagée à ce sujet, )> au point de menacer la tranquillité publique et >» les bases du trône, le rajah mourut, ne laissant tt qu'un fils âgé de cinq ans.

tt La mère de ce jeune prince était ambitieuse » et cruelle. La fureur de cette femme contre mon » père éclata dès que son époux eut rendu le der- )> nier soupir. Soutenue parles soubahs * les plus )> puissans , elle ne dissimula plus le projet de » faire , périr le ministre chargé de la tutelle du 1) nouveau rajah , de sacrifier cet enfant et d'é- » pouser un jeune Malabare dont elle était éprise. "» Tous les partis furent gagnés , et le palais de ï^ mon père allait être investi. II en avait fortifié )» les approches ; mais tous ses efforts se bor- » nèrent à cachet* notre fuite et celle du rajah , » dont ia garde lui était confiée.

)> Nous partîmes la nuit, suivis de quelques estt claves. Quand nos dromadaires, dont on avait » forcé la course , s'arrêtèrent excédés de fatigue , ^ ma. mère , qui m'allaitait encore, était si inquiète » de ma faiblesse et de celle de Misra ( c'est , dit

* JHaute dignité militaire chez ies Indiens.

» Solamé en rougissant , le nom du rajah de Bed- ^ noure) , elle était si troublée par ie souvenir des ï) dangers auxquels nous venions d^échapper, et » telleitoent hors d'état de prolonger son voyage, tt que notre établissement fut fixé dans la vallée- «^ déserte de Gattnura, sur les confins de la pro- )» vince de Ballapour.

» On y construisit des cabanes assez corn* «^ modes, au bord d'un petit lac. Un bois épais dé- » robtiitla vue d'une chaumière vaste et mieux di»- >» tribuée que les deux autres. Rien n'y rappelait » Farchitecture des palais de Bednoure et leurs )^ kiosques dorés. Cependant ma mère adorait son id époux ; ma mère était aimée : aussi oublia-t-elle )> bientôt les tapis d'Iran et les parfums deBassora. >> Soumise à la destinée, elle s'habituait à ce nou- )> veau genre de vie, et nous élevait, nous aimait, )) Misra et moi , avec une égale tendresse.

tt Le plus cruel événement vint troubler nos )> premières années ; ma mère mourut. J'avais » sept ans , quand une maladie violente nous l'en- » leva. Nous apprîmes par cette absence ce que )> c'était que ia mort , dont le nom jusque-là ne >> s'était mêlé que parfois au récit des douces v> fables qui charmaient et berçaient nos veilles.

» M oa père , à qui Tamour et les consolations » d'Ussékir faisaient seuls oublier ses infortunes, tt fut. si accablé par cette perte, qu il passa plus tt d'un an sans revenir à ta chaumière. II fuyait )» nos caresses qui redoublaient le sentiment de ^ ses maux. Errant dans les forêts , il paraissait >^ seulement quelquefois sur un rocher qui domi- Y^ nait notre habitation. Souvent alors, aidée par >> Misra, qui avait près de douze ans , je gravis- >) sais, sans être vue, par les chemins les plus es*ï> carpes : nous arrivions jusqu'à mon père, en lui » tendant nos petites mains ; ii accourait , nous )^ pressait sur sa poitrine , et puis , ne pouvant » plus résister à Fexcès de sa peine , il s'éloignait )^ rapidement. Une jeune esclave de Bember » nous ramenait alors plus tristes et plus décoti* >> rages que jamais.

• >> Attendri par nos instances , mon père se dé- >> cida cependant à revenir auprès de nous. W » voulait s'occuper de notre éducation ; mais les » moyens en étaient fort bornés , et la violence » de ce dernier chagrin avait altéré sa ménioire. » Nous ne possédions que deux livres français \ » l'un était les Evangiles , et f autre , le Télé- » maque. J'avais été baptisée à Bedqoure par un

i» missionnaire catholique ; on m*élevait dans cette )à croyance. Quand nous avançâmes en âge, mon » père, qui n'avait pas des idées assez fixes sur la » religion , était aussi embarrassé par mes ques- » tions que si aucun doute ne se fût jamais pré- » sente à sa pensée. Mes enfans , nous disait-ii » quand nous le pressions de nous répondre , je » crois que celui qui plaça pour ie soulagement )^ de tous les êtres le paimier dans le désert etia i> source ia plus limpide sous les sables d'Aden , tt celui que vous priez soir et matin , est souvett rainement juste , souverainement bon. Espé- » rons qu'il recevra également dans son sein pa« tt terne! le paria si méprisé , le sultan de Dehii et » le catholique romain , s'ils ont cherché et pra- » tiqué la vertu sur la terre.

» Je m'appliquais assez docilement à apprendre » ie peu qui m'était enseigné, tandis que chaque » jour, en développant les forces du jeune Misra, )> semblait inspirer plus d'éloignement à cet'esprit >> altier pour toute espèce de sujétion. Fier, iras- )> cible , déjà remarquable par les proportions de » sa taille , ie rajah le devint bientôt après par tt ie courage avec iequei ii aiiait attaquer ies anii> maux les plus redoutables de nos forêts. Les

^ premiers plakîrs de son enfance furent de tra- » verser ies torrens à la nage , de poursuivre et » d'atteindre les gazeiies à ia course. Son cœur » aixlent et sensible peut aussi promptemenf con- )> cevoir une haine implacable , qu'il est suscep- » tible de conserver un attachement sans bornes. >^ Ses traits , naturellement si doux , prennent » parfois ie caractère le plus terrible. Misra était ï» enfin dès-lors , selon Fexpression du Védam , tt tout-à-Ia-fois bienfaisant comme la rosée et >> inexorable comme la tombe.

ï> Le rajah ne se livrait au repos que pour » obéir à mon père qu'il croyait !e sien , et pour » satisfaire à sa tendresse pour moi , qui ne dou- » tais pas que je ne fusse sa sœur. Ecoutant avec » délices le récit des combats et la louange des )> héros, n'apprenant quelque chose que par mes )> soins , assis à mes pieds ; la tête appuyée sur )k mes genoux , mon ami ne se soumettait qu'en » rougissant à répéter les leçons qu'il dédaignait. )) Le lin qui formait ses vétemens n'était préparé )» que par moi; je n'étais servi que par lui. Misra >> ne revint jamais sans me rapporter des fleurs >» ou ies prémices de quelque fruit. Ses mains v> assouplissaient les peaux de tigre qui devaient

» composer mon lit , et je pouvais seule obtenir » la grâce d'un jeune daim, ou calmer d'un seul » mot les élans d'une fureur aveugle que toute » l'autorité de mon père n'aurait pu réprimer.

i> Le rajah ignorait le secret de sa naissance^ )> Ce penchant vers un orgueil indompti^ble fit 1» reculer l'époque à laquelle mon père devait lui » apprendre que ses aïeux avaient régné sur fli^ » doustan, et qu'il était destiné à réclamer un jour » Fempirede Canara : cette révélation devait avoir » lieu le jour où il aui*ait atteint Page de dix-huit » ans. Avertie peu de temps avant de la façon la » plus mystérieuse, quel trouble fut le mien, dès » que je sus que Misra n'était pas mon frère , et )» qu'il serait peut-être un jour mon souverain ! » Je me reprochais la vivacité de mes soins, les » caresses que je lui prodiguais quand son retour » s'était fait attendre -: enfin c'est de ce moment ^ tt c'est de l'embarras que sa présence me causa tt dès - lors , que datent nos premières peinea. i> Consterné, furieux de mon changement , il me- » naçait de nous fuir , si je ne lui en confiais la » cause. Mon père souriait, et m'obligeait au si- >k lence sans m'en expliquer les motifs; mais des » larmes involontaires trahissaient le chagrin qui

HISTOIRE INDIENNE. âô5

>k semparah jde mon cceur. La veiiie du jour où » Misra devait être instruit de ce qu'il me deï> mandait avec une instance impérieuse , irrité )» de mon siience, il partit pendant ia nuit et ne tt revint pas ie soir. Le second soleil se levait sur D notre demeure , « où nous rentrions excédés de » fatigue, après l'avoir cherché vainement dans » tous les environs , quand je songeai que nous li avions négligé de visiter une grotte assez éloin gnée où sa passion pour la chasse le conduisait » fréquenunent. Nos esclaves étaient dispersés ; tt mon père n'avait pas la force de me suivre , et )^ je partis comme Un traif /malgré ses prières, ses )) ordres. Je traversai le bois des grands banians ; tt je me précipitai dans la caverne, oubliant qu'elle tt était souvent le repaire des bétes féroces. J'en )^ suivis tous les détours; je n'en regagnai l'entrée » qu'avec difficulté; et à peine avais-je retrouvé ï^ la lumière , qu'un éléphant sort de la foret ; sa tt trompe me parait chargée d'un fardeau : il s'apï^ proche , mes jambes se dérobent sous moi , ma tt vue se trouble ; mais il dépose à quelques pas » de la grotte un homme , un corps inanimé :

» c'était Misra, glacé, souillé de sang et de pous^ tt sière. L'éléphant s'éloigne; j'humecte avec de

356 LE RÀJAH DE BEDNOURE,

» Teau la plus froide le front, les yeux éteints du tt rajah : j'essaie de le soulever ; tous mes efforts )> sont inutiles. Dans f excès de mon désespoir , tt au comble du désordre , je monte sur une som*i> mité voisine , d'où je poussais des cris iam^itt tables et prolongés ; personne ne m'entendait : tt mes pieds blessés par les épines ne me portaient >k plus qu'avec peine. Je descendis épuisée de » douleur et de fatigue , à demi nue ; j'avais dé- » chiré mes vétemens pour étancher ie sang que »Misra perdait avec abondance. Enfin je ne » songeais plus qu'à mourir avec lui : ma main » s'appuyait sur son ccbftr ; j en attendais les bat- )) temens faibles et inégaux , et mon souffle cher- )» chait à rappeler à la vie celui dont je me repro- )> chais la mort. J'entendais au loin ie rugissement )i du lion et le cri du chacal : le trépas ailait nous >) réunir y quand ia Providence dirigea vers nous tt nos deux fidèles esclaves que mon père suivait )> d'assez près. II serait impossible de donner ia tt plus faible idée de son état, lorsqu'il nous trouva )) ainsi privés de mouvement : car je fus longv^ temps aussi insensible que le rajah aux pre- >) miers secours qui nous furent prodigués.* . )> Depuis que je connais un peu ie monde, je

HISTOIRE INDIENNE. 3ô7

tt conçois mieux qu'il ne comprenne pas combien »de pauvres sauvages tels que nous pouvaient » s'aimer. Nous n'avions jamais été distraits de )> nos affections ; nous versions , pour ainsi dire , 1^ ies mêmes larmes ; le sourire de f un de nous ii> ne pouvait jamais naître que du bonheur des ï» deux autres, et ia même expression était aussi » habituelle à nos visages que la même pensée >> l'était à nos cœurs.

» Les plaies de Misra furent visitées par mon » père , qui employait ses loisirs à f étude suivie » des plantes et des simples; aucune ne sembla » mortelle : mais ses yeux demeuraient fermés , » et ses lèvres ne purent prononcer que long- >> temps après quelques mots mal articulés. La >> constance de nos soins, sa jeunesse, la pureté -ùde son sang, tout contribua pourtant à hâter ï» sa guérison. Nous le voyions renaître ; nous iui tt paiiioqs de son retour à la vie. Qu'en ferai-je? ï> répondait-il : Solamé n'est plus la même pour » moi; je n'ai plus de sœur chérie, puisqu'elle )> repousse toutes mes caresses. Je cherchais cett pendant à !e rassurer, et la liqueur balsamique tt d'oucka , exprimée par mes mains, semblait )> lui devenir plus salutaire.

)» Nous apprîmes alors les détaiis de Féyéiie- Y» ment qui faillit nous devenir si funeste. Misra Y> avait conçu ie projet de ne plus revenir à la )> vaiiée de Gattnura, de chercher la mort loin » de nous* Une. chasse dangereuse lui parut un ^ moyen sûr de nous punir. II poursuivait de près » un jeune tigre biessé , qui revint sur ie rajah 1» au moment où sa dernière zagaie venait de i> se briser. La fuite fut inutile : atteint déjà par » Panimal furieux , le "jeune prince serait devenu 1» sa victime sans le secours miraculeux d'un élétt phant. La crainte éloigna sans doute le tigre ; « l'évanouissement de Misra datait de cet instant, )) et il écoutait comme une fable f histoire de sa tt délivrance par cet ami de l'homme , par ce bon » éléphant qui nous l'avait rendu.

» Misra était si bien rétabli à f époque de la i> fête d'HouIié, que nous profitâmes de cette ^ solennité , consacrée à célébrer le retour du tt printemps, pour communiquer au rajah ce qu'il «^ lui importait si fort de connaître. Mon père y >» ajouta qu'il avait des raisons pour concevoir )» de hautes espérances dans un avenir assez pro» >^ chain. L'ame de Misra était supérieure à ce » changement de destinée. Tu ne cesseras donc

)) pas d'être mon père , dit-ii à son ami en se » jetant dans ses bras.Rassurez-moi tous deux : )» nomme-moi ton fils ; que Soiamé m'accepte pour >^ époux : ce jour sera le plus fortuné de ma vie. )è Et cependant ii était à mes genoux , me pres- >) sant de souscrire à ses vœux avec cette ardeur tt fière et touchante qui ie caractérise. Laissons- » nous guider , lui répondis-je ; la sagesse pater- ^ nelie est le plus doux instrument des desseins )) de la Providence. Apprenez , M isra , que ma n^ plus vive douleur serait d'être moins aimée de ï> vous. Ah ! si tu m'en croyais, reprit -il , ie tt désert qui vit naître mes sentimens serait le ï^ témoin de. notre union. Je presserais une corn- )» pagne adorée dans mes bras , sous ces mêmes i> bananiers dont i'ombrage protégeait les jeux >» de nos premiers jours.

>) On ne parvint que difficilement à persuader ^ au rajah que , d'après les événemens dont il » venait d'être instruit , il était plus prudent et il tt serait plus glorieux pour Tob jet de son choix » que cette alliance fût contractée à Bednoure. 1» Tout y annonçait une révolution prochaine ; "ù Tipoo-Saëb cherchait en effet le souverain lé- >» gitime du royaume de Canara pour le replacer

)> sur lé trône. Enfin cette union ne le consoie- >> nût-eile pas de ses revers , si la mauvaise fortt tune le privait sans retour de la couronne de )> ses pères? Soyez certain , ajoutait son tuteur , )) que Solamé partagera votre avenir avec détt Jices , et que nous vous rappellerions ce voeu )» si cherra nos cœurs , dès que la fortune vous )> serait contraire. «

tt Mon père avait toujours conservé des intel- >» iigences à la cour de Tipoo-Saêb : ce sultan » Y^ informé qu ii existait un héritier du royaume )) de Canara , voulait , en faveur du souvenir de tt son diiance avec ie père de Misra , rendre à >> ce jeune prince la couronne de Canara et de » Tanjaour. Les peuples de ces contrées n at- 1) tendaient que Farrivée de la plus faible armée tt pour secouer le joug de leur méprisable sou« « vendue. Le nom de Misra circulait sourdement » dans les provinces. II était indubitable que ce tt rajah , présenté à !a nation par un ministre » qu'elle avait chéri , serait accueilli ayec trans- )> port. Nous nous livrions à cette flatteuse espé- » rance , que mon père modérait de tout son )> pouvoir. Des émissaires lui arrivaient chaque )) nuit , et , sans cesse occupé a une correspon-

» dftnce' active , il nous entretenait rarement de » ses projets.

tt Devenu pkis simple , plus Hst^este , depuis >^ qu'il avait appris ia distance qui nous séparait » de lui , le prince riaJt de notre respect , et s'en » vengeait souvent en couvrant mes pieds de ï^ baisers. II écoutait avec assez d'indifférence tt rénumération des trésors des rajahs de Bed- » noure ; mais ii s'animait au récit du nombre des tt troupes et des succès militaires de ses aïeux. >> Son tuteur saisissait toutes les occasions de ^ l'instruire de ses nouveaux devoirs ; il prépaie rait au trône cette ame neuve et impatiente du » pouvoir. II lui répétait fréquemment qu'un ^ front rayonnant de gloire était seul digne de 1) ceindre le diadème. La tolérance en doit temtt pérer f éclat , a joutait -il; mais la faiblesse le tt transforine en un bandeau : c'est à la valeur, à » la justice , qu'il est réservé de confirmer l'oritt gine du signe sacré de ia puissance.

)> n frit convenu , peu de temps après l'arrivée » d'un envoyé de Tipoo , qui avait souvent des >» conférences avec le rajah , que nous nous ren- >> drions à Seringapatnam.

» Je fus la seule dont le. coeur, à cette nou-

» veile , fut serré de tristesse et en proie aux plus ^ sombres pressentimens. Nous quittions ce lieu » consacré par les cendres de ma mère , cette » paisible vallée qui avait caché notre adversité : » c'était dans la saison plhvieuse ; trois fois les tt torrens débordés nous forcèrent à regagner tt notre asile. Un passage étroit , recouvert par » des arbres épineux et des lianes , en rendait la » sortie presque impraticable. On souriait quand )) je faisais la remarque de tous les obstacles qui >» s'opposaient à notre départ et semblaient être » des avis marqués de la destinée. Les images tt variées d'un avenir incertain plaisent bien plus tt à l'imagination des hommes que la perspective M prévue et la paix d'une vie achevée dans la re- ^ traite. Ainsi fécho est devenu muet autour du tt lieu où repose ma mère ; les fleurs qui cou- )) vraient son tombeau se seront flétries ; et , le » jour où le juge suprême appellera toutes les >) générations dans les plaines d' Yémen , ma mère » se lèvera et cherchera vainement autour d'elle )) les objets de ses éternelles affections.

« Console-toi , disait Misra : j'élèverai ici une )) pyramide sépulcrale ; j'y ferai bâtir une ville , )» et des jylongs , de nombreux p^erins y vien-

tt diront un rour visiter ce monument de ta piété tt filiale.

>> A peine eûmes -nous franchi les barrières )» des^Gattes et ia limite du désert, qu'un double )> tissu voila mes traits : le respect vint gêner la )> confiance. Le voyage fut rapide : une maison » nous était préparée à Seringapatnam ; un pa» » lais attendait ie jeune rajah. Tipoo le combla » d'honneurs , et ie turban d*Omar ceignit le > firont de Misra , que la tristesse devait bientôt )> obscurcir.

» Les plus riches présens nous furent ofierts ; » cinquante dromadaires. étaient toujours à nos )i ordres. A notre seul aspect , le fi*ont des poli- >) gars de Mysore se baissait humblement dans la » poussière. Tandis qu'à la cour du sultan mon tt père traitait des intérêts du rajah de 3ednoure , » je demeurais entourée d'esclaves , et déplorant ¥>Ie# ennuis inséparables de la grandeur. Mes >> seules distractions étaient d'entendre , le soir , )» les concerts que Misra , entièrement séparé de tt moi 9 faisait donner sous mes fenêtres , pour x» obtenir l'occasion de m'entrevoir. Des barques tt chargées de musiciens couvraient ia rivière , » dont les eaux baignaient une terrasse voisine

î» de mon appartement. Mes yeux savaient toutt jours démêler le rajah dans la fouie , et le ren* » contraient souvent assis à la pointe d'un ba- >> teau , tournant vers ma. demeure des regards tt mélancoliques. La munque, tendre , plaintive , )» semblait être leur interprète : cette fifie du dei )) dit si bien les tristesses du cœur ! Le charme tt de l'harmonie m'avait été inconnu jusqu'alors , >> et j'éprouvais une sensation délicieuse à re-- 1» voir Misra , tandis que j'écoutais le mélange* » des chants de la bayadère et celui des sons tt mélodieux de la flûte de magoudi et de na- )> gassuram.

» Cependant l'armée fîit bientôt réunie : le » traité d'alliance venait d'être conclu , et la ré- » volte des peuples du Canara contre leur reine »fit de cette expédition militaire un voyage » triomphal. Tipoo, Misra et mon père , furent tt reçus comme des libérateurs : toute la pojlula- >) tion de Bednoure les bénisâ^* et ce moment tt sembla me promettre le bonheur de tous ceux » que je chérissais. Hélas ! que la durée de cette

» erreur fut courte ! Qu'il me soit permis

)> de passer rapidement sur cette époque fatale >> de notre histoire. Il suffira de vous dire que

» Tipbo-Saëb m'avait vue , que^ j'avais repoussé » plusieurs fois ses secret&et honteux hommages. » Le sultan osa demander ma servitude et mon » déshonneur pour le prix de cet empire^ que )» Misra venait de recouvrer. Mon père fut appelé : tt il trouva Misra hors de Ijii.Tous deux s'unirent » pour n'omettre aucun des moyens les plus puis^ A sans de fléchir le farouche Tipoo ; le rajah iui » offrit même fa moitié de ses états : tout fut

» inutile On eut alors recours à la ruse ;

>^ une négociation parut s'entamer, et, tandis que )) Saêb se flattait de f espérance de m'enseveiir » dans son odieux harem, la fuite de mon père » et la mienne furent décidées. Le plan en avait 1) été si heureusement concerté , que nous étions )) arrivés à Cananor avant que fou pût se douter tt à Bednoure d'un événement qui allait ensan- >>glanter cette viile endormie dans les fêtes, et ttsi heureuse du retour de son légitime souttverain.

» La plus profonde indignation pouvait seule >> ranimer notre courage , quand , pour la pre- >> mière fois de ma vie , je dus être séparée de >> Misra. Je le suppliai vainement de nous suivre, » de tout abandonner , ou de me laisser périr à

a ses côtés. Non , me dit-il , je ne fuirai point » devant un lâche ennemi , et dans peu de mo^ » mens tout mon sang sera versé pour là cause » la pius juste , ou vous régnerez sur Bednoure. »Les prières de mon père n'eurent pas plus » d'effet que les miennes ; le rajah fut inébran* » iable : la soif de la vengeance était alors le >) premier besoin de son ame. Nous le serrâmes ^ long-temps dans nos bras. Il plaça sur ma poîs> trine une chaîne d'iri , un talisman , qu'il dé- » tacha de son cou ; ii le portait depuis son tt enfance. Ah ! que je sentis cruellement alors >> le malheur de ne m'étre pas unie à celui que a je nommais tout bas mon époux bien-aimé !

tt Enfin , bénis tous deux par mon père , nous » nous arrachâmes de ce lieu , suffoqués par nos tt larmes. .

>> Quand j'atteignis Cananor, la fièvre me conï> sumait : nous nous embarquâmes cependant à )) la hâte sur un vaisseau hollandais qui nous

» conduisit à Ânjenga. ^f

» Nous apprîmes , peu de temps après , f issue 1) funeste des efibrts et du dévouement de Misra. ^ La rage de Saèb , quand il fut informé de notre >» fuite , avait livré aux flammes le palais de Bed-

)) noure. Mîstb, , après s'être défendu héroïque*^ tt ment à la tête des siens , avait été blessé , » trahi , et fait prisonnier par le sultan de My- >i sore. Ce vainqueur barbare le fit charger de >> fers y renferma dans les cachots de la forteresse >^ de Madegurrey , et s'empara de ses états.

» Nous passions toutes nos journées à pleurer i> sur le sort de la plus nobie victime de i amour ^ et de fhonneur. L'idée que j'étais la cause in- » nocente de ce désastre , me faisait abhorrer >) f existence. Mon père tomba au bout d'un an » dans un état de l^.ngueur qui l'a conduit au tt tombeau. Je suis demeurée seule , dit-efle s> d'une voix affaiblie : mais la main du Tout- )> puissant vous a conduit vers moi , ainsi que v> M. Makinston; et vous êtes devenus l'unique » appui d'une orpheline qui n'a peut-être que ce » seul bien au monde, >>

tt Pauvre infortunée , lui répondis- je profon- » dément ému de ce récit , c'est qj^and l'orage a A été long et terrible que Fespéràlftice de sa fin » devient plus fondée. Le vaisseau en détresse v> trouve souvent alors que des nuages effrayans ^ lui cachaient un rivage désiré. »

Ce que je venais d'apprendre me rassura

contre ié danger (Tune séduction si constante." Solamé me parut plus que jamais un de ces êtres sacrés que protège leur malheur même. Je revins sans effort à mes habitudes stériles , arides , à cette vie sans but, sans motif, toujours inquiète et toujours déçue.

M. Makinston arriva sur ces entrefaites : il avait laissé son fils à f armée , guéri de sa blessure 9 partageant ies heureux efforts de ses comr patriotes contre Tipoo-Saeb , que , dans la campagne prochaine , on espérait réduire à se dé-

fendre dans sa capitale.

Le facteur, plein de soDicitude sur la situation de M."' d'Averney, s'efforçait, ainsi que moi j de lui montrer un meilleur avenir. Nous cherchions à ia distraire en l'entourant de quelques amusemens et de personnes choisies parmi les nombreux Européens qui habitaient Anjenga. Nous crûmes en effet nous apercevoir, au bout de quelques mois, qu'une tristesse plus calme la rendait mmns insensible aux agrémens de la société.

Une longue trêve conclue alors entre les Anglais et le sultan de Mysore permit au major William Makinston de venir se reposer quelques

momens^dans sa- famille; il y fut reçu avec tous les témoignages d'une affection sans bornes. Le bon Makinston montrait son fils avec orgueil , et les tantes de ce jeune officier assuraient qu'il avait à lui seul ébranlé le trône de Saêb. C'était un homme de vingt-sept ans , d'une taille élevée et d'une physionomie heureuse ; il avait reçu en Angleterre l'éducation la plus soignée , et n'était venu aux Indes orientales qu'après avoir parcouru l'Europe. Son père et ses oncles , premiers artisans d'une fortune immense , aimaient William Makinston avec une sorte d'idolâtrie ; ils plaçaient leur bonheur dans la possibilité de lui procurer , pendant leur vie , toutes les recherches du luxe y tous les avantages de la richesse. Il n'en avait jamais abusé ; ses goûts étaient nobles et simples. La reconnaissance animée que William témoignait à tous les siens, prévenait en sa faveur autant que ce charme puissant attaché aux manières les plus distinguées et les plus bienveillantes. Tel était l'homme qui fût présenté à Solamé par son tuteur, qui la suppliait de traiter William comme un firère. Le major fut si frappé de la beauté de là jeune Indienne , que son silence , sa rougeur , tout me

découvrit bientôt une impr^s^ion qu^ <;herchii long-tempâ à nous cacher.

La familie Makinston témoigna sa joie def Tarrivée de William par des féte& où fou aceou-f rait de to,utes parts. La variété de ces jdaisirft bruyans devait enfin soustraire M."^ d'Avem^y à ses pénibles souvenirs ; mais , au milieu d^s réunions les; plus tumultueuses, je fus surpris d'entendre Wiiliam Makinston solliciter de son père la permission de quitter Anjenga avunt l'expiration de son congé. Ses demapdes réitérées inquiétèrent sa famille.

n me fut plus aisé qu'à tout autre d'étudier la cause de ce qui le faisait accuser de bizar4 rerie. Je rencontrais le major Makinston dans la société , pu lei gens fortement occupés d'une ,idée peuvent se croire isolés et supposent être à Fabri de toutes les observations. Objet cops<* tant des prévenances de plusieurs femmes sér duisantés » WiQîam était également vanté ^ Ipu^ par toutes les mères , qui desiraient cette alliance pour leur fille : niaîs ses yeux- se fixaient toujours, malgré lui , sur la même personne ; le reste semblait ne pas exister. Je saisissais jusqu'aux trèssaîllemens que lui causaient certaines inflexion^

d'une voix qui pénétrait seuie jusqu'à son cœur« Je le voyais s'animer si le hasard rapprochait de lui M."*^ d'Averney , ianguhr et s'éteindre dès qu'elle s'éloignait un instant.

Je m'aperçus alors du trouble dans lequel la vue de ce jeune Anglais , son nom prononcé pendant son absence , tout jetait malgré elle la simple et confiante Soiamé. Notre pupille se regardait comme l'épouse d'un autre : à i'abri de cet engagement et de ses souvenirs , elle s© livrait au sentiment de f amitié qu'elle croyait devoir au fils de son tuteur.

Une sédition éclata vers cette époque parmi les esclaves malais d'An jenga ; ils saisirent l'occasion d'une pèche nocturne. M. Makinston y avait réuni un grand nombre d'Européens.

Les flammes consumaient plusieurs édifices au moment de notre retour, qui fut accueilli par les cris de l'insurrection. Les troupes étaient repoussées par la multitude, et tout semblait présager la ruine certaine de la colonie, lorsque nous gagnâmes le large, fort incertains sur la route que nous devions tenir. Le major Makinston voulait placer notre petite flotte sous la protection, du fort Wellesley; un vent fi'ais de

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nord-est gênait cette manœuvre : nos matelots indiens , encouragés par f exemple des Malais , paraissaient disposés à les imiter.

William Makinston , dont la bravoure et ie caractère imposaient cependant encore à tout f équipage , ne parvint qu'avec difficulté à l'obliger de nous dériver du moins vers ia grève , parce que ie vent était devenu assez violent. Deux embarcations se brisèrent dors sur la côte; et la nôtre allait éprouver le même sort : nous nous jetâmes en foule à la mer dès que nous aperçûmes le banc de sable sous les vagues, qui ne le laissaient à découvert quelques instans que pourTenvahir de nouveau avec une furie toujours croissante.

William Makinston portait Solamé ; je l'aidais à soutenir, son père : on luttait contre la fureur des flots y qui nous ensevelissaient sous des montagnes d'écume. La lune était cachée par des nuages , et le çanou du fort répondait seul aux cris d'une multitude de personnes qui trouvèrent la mort au milieu d'une fête.

Nous n'avions de l'eau que jusqu'à la hauteur de la poitrine; mais les vagues nous faisaient souvent perdre tout l'espace que nous nous

hâtions de leur disputer. Epuisés de lassitude, nous atteignîmes pourtant ie fort Wellesiey. Le major Makinston s'empara aussitôt dû coinmandement ; sa présence ranima lé courage des soldats : on dirigea un feu si vif sur les insurgés , qu'une sortie engagée à propos permit d'opérer la jonction des troupes du fort avec ia garnison de ià ville. Vingt - quatre heures après , tout était rentré dans l'ordre , grâce à la fermeté du major et aux sages dispositions qu'il avait su prendre.

Le facteur fut long-temps malade; Solamé perdit son collier d'iri , auquel elle attachait tsLnt de prix. M,"*^ d'Averney avait passé phis de deux heures appuyée , pressée sur le cœur de ^ .William , qui n'était distrait du soin de ce précieux fardeau que par sa tendresse filiale. Le succès avait couronné ^ des efforts surnaturels ; }e major avait sauvé la vie aux deux êtres qui lui étaient le plus chers : son dévouement, sa valeur , tout ajoutait un nouvel éclat aux avantages qu'il réunissait à un si haut degré. La reconnaissance vint excuser ia> do*xe familiarité qui s'établit dès-lors entre le major Makinston et M."* d'Averney ; elle s'abandonnait à i'admi-

374 LE RÀJAH De BEDNOURE,

ration qiie lui avait inspirée ce icai^ctère dcaik -et protecteur.

Sfrfamé ignorait que William suppliait M. Makinston de l'unir à elle. Le facteur déduisit toutes les espérances de son fils , et crut devoir lui découvrir la cause de ce refus. L'amour du jeune homme s'en accrut davantage : souffrant et affaibli, il resta auprès de celle qu'il aimait, et , lorsqu'il insistait pour quitter Aiijenga et même les Indes , a Pourquoi vouloir nous fuir ? )) lui disait-elle. Nous n'avons pas l'esprit aussi » cultivé que les dames de FEurope ; vous ne trou- ^ verez ici ni leurs grâces , ni leurs talens : mais ï> où rencontrerez- vous une sœur plus tendre? » Restez parmi nous ; la seule idée de votre départ » me glace d'effroi. *— Poui*quoi resterai-jc ? fui -)> répondait William : Solamé me conjurerait de » ïpartir , si elle avait k moindre idée de ce qui i> se passe dans mon ame. — Non jamais, reprit- 10 elfe ; et quand Misra deviendra mon époux , >» vous swez son frère, le mien. — Moi ! s'écria- « t-il avec horreur. — Vous refusez donc mon » amitié? Eb bien \ éloignez*voûs , partez , désolez Tft ce qui vous entoure et vous chérit. — Ah ! dit là William , si j étais aimé , je ne partirais pas ;

"^T^fl^f

t^mlaift, potir vous satisfaire, je pms ttioîirir.— )> Est-ce ainsi que li^us répondez à la tetitkesse )) de tout ce qui ^jierdie à vouis retenir? ajouta ^ Sobmé avec embairas. — Defimèz le ndm que » votis voudrez à votre ami , mais régtiez sur )> lui , dit Makinston : cet empire est plus cer- » tain que ie trône que Mtsra doit votts ^nquarir. » — L'insultez -vous ^ns son malheur? — Je )) f envie ce iralheur ; f e^vte sa prison ^ puisque «votre coeur lui reste* -« William, Wiliiam, )» pensez à ce que je Im dois. Maïs est-ce à moi 1) db vous le rappeler , moi qui OuMie si souvent )» cet ami généreux , moi qui me te reproche >> toujours ? — Serait^ possible qu'il ne fht pas ï> votre pensée unique, constantes ! reprit^I avec anfeur, Sclamé rougit ^ et ses yeux se remplirent

de larmes Wiiiiam resta : toujours plus

dominé par le sentiment qui (entmlnaît vers Suh kmé , il lui découvrait chaque jour une grâce nouvelle. Ses moindb*es discours recevaient fem* preinte d'mi charmée inel&ble ; ie danger dé f entendre dévorait wbl besoin mapérieux : celui qui avait ptriié dans k meiiieure coilipagnie éê TEu- Fope une assurance qui me faisait souvent tnvie , nerépDBidaitplis qu'en balbutiant quelques mots

sans suite , et retombait dans une^ rêverie . dt>nt son amie pouvait seule l'arracher. L'idée qu'il nourrissait en silenee développa bientôt chez lui tous {es symptômes de la passion la plus ardente, qui s'imprimèrent sur tout son être en caractères ineffaçables.

Une agitation constante attaquait même le principe de la vie chez William Makinston. Sa blessure s'était rouverte ; l'altération de ses traits . affligeait toute cette famille; et Solamé, ef&ayée du dépérissement de ce jeune homme , s'obstinait à lui offrir des soins, et s'enivrait, ainsi que lui , à la coupe empoisonnée qu elle approchait sans méfiance de ses lèvres virginales.

Spectateur muet de cette scène singulière y je pouvais à peine croire ce qui frappait mes regards ; j'ignorais si mon silence se conciliait avec les devoirs de l'amitié : mais j'hésitais à révéler à M."* d'Averney ce qui n'était plus un secret pour personne dans la colonie ; j'hésitais à couvrir le premier de ia rougeur de la honte un visage d'une expression angélique. Dieu seul peut savoir tout ce que mon ame endurait de tourmens, lorsque je les voyais oublier Funivers entier sous les bosquets de souparis qui entou-

raient nos habitations. Ils respiraient ensemble , tous les soirs , avet la trise de Comorin , les feux du sentiment le plus exalté , parce qu'il était le plus pur et le plus malheureux. .

Peu de mois suffirent alors pour changer ta destinée de William et de Soiamé. Cette famiUe, sans cesse occupée d'intérêts sérieux , n'aperçut pas ce qu'elle aurait peut-être prévenu, atténué du moins , par des conseils salutaires et courag<)ux : \ mais tout fut négligé. L'abandon de la confiance \ les apparences de l'amitié , dérobaient le danger de cette intimité. Je fus plusieurs fois pressé par ma conscience de réveiller M."® d'Averney. de . ce songe funeste ; j'y étais décidé : mais j'en renvoyais toujours au lendemain ia pénible exécution. L'état de iangueur où vous jette ce climat qui fait une fatigue du regard et une action de ia parole , enfin le découragement de moi-même , tout se réunit pour rendre mon silence excusable à mes propres yeux. D'aiileurs l'amour vrai porte aussi un caractère sacré qui commande le res? . pect : cette noble • affection de l'ame l'élève , et ajoute à la supériorité qu'exercent les êtres distingués sur tout, ce qui les entouré. •

Dès que j'essayais de. me dérober, à^ cette

influence fiineste en m'éloignant de bvbs amts^ les journées étaient ternes y suis but , sans fin; tout me manquait à-kt-fois , et je retCHimais à mes souffrances av^c une joie inexjdUicabie.

Par une bizarrerie aussi incompréhensible , souvent, dans nos promenades, )t me sentais forcé de les quitter après avoir fait quelques pas avec eux : j'éprouvais un troubie intérieur indéfinifsabie ; j'enviais toutes les peines que se pré>parait Makinston : alors, m'asseyant sur le sable, ia tète appuyée dans mes mains , mes yeux se iiaignaient de iarmes involontaires* Q,uîand la certitude de ne pouvoir inspirer de tels sentimens arrivait jusqu'à mon cœur, je le sentoi.se briser, défaillir 9 et, ne tenant pius à la vie que par les regrets, je trouvais encore une sorte de douceur à recueillir ce triste héritage des passions de ma jeunesse.

L'inquiétude de Soisuné devint frfus appa^renie , lorsque nous apprîmes à-Ia-fois la prise du fort de Midegurrey par 1^ Anglais et k liberté de Misra. On ignorait où il était aHé depuis lors ; mais un grack âevé dans l'armée anglaise et le commandement d'un parti de Ma^ rattes^ devaient , disait-on , je mettre bientôt en

état d'exercer soii implacable vengeance contre le sultan de Mysore.

Solamé s'interrogeait avec effroi sur l'impression qu'elle venait de recevoir , quand un ordre prisant rappela le major Makinston sous les mura de Seringapatnam.

Le premier mouvement de la jeune Indienne en apprenant que Misra vivait , avait été celui d'une joie presque convuisive , d'uii désir immo^ déré qu'il fût instruit du iieu de sa retraite. Aucun de nous , à son gré , ne servait cet empressement avec assez de zèie. Soiamé voulait partir • . . . EHe le devait. ... Mais bièhtôt te retour le plus cruel sur eile-méme la jeta dans une stupeur effrayante. M."* d'Averney n'en fut tirée que pour sentir amèrement sa faute, et pour cacher son désespoir du dépiàt de Wiffîam Makinstoil.'La consternation dans laquelle toute cette famille était plongée, lui déroba le spectacle du désordre de Solamé. William était aimé; il espérait vaincre la résistance de son père : la gloire rappelait ; il montra seul du courage àû milieu de toutes ces douleurs si diverses dairt lear cause , et si vives , si abandonnées , dans leur expression.

Dès que le major fut parti, M. Makinston ne me déguisa plus lembarras que lui causait la passion de son fils ; ia fermeté de ce jeune honime laissait à son père peu d espérance d'en triompher. « La félicité de sa vie est attachée à tt la possession de Solamé j ajouta-tjl ; elle le distt tingue , elle f aime , et cependant la foi de ma tt pupille est engagée au rajah de Bednoure : ce » jeune prince a tout sacrifié pour elle. WiHi&m » ti'ignore pas que le vœu de M. d'Avemey mou- 1» rant avait béni l'union de sa fille et de Misra. )> Le rajah est libre ; et à peine la reconnaissance )» trouve-t-elle une faible place dans ie cœur de » Solamé ! Ce cœur , qui ne connaissait que des » habitudes , attendait William ; il a semblé voler » au-devant de lui. Les premiers souvenirs de » Solamé ne sont plus pour elle que des devoirs. )» Cette fatale sympathie détruira le* bonheur de tt mon fils et le repos de mes vieux jours. Pariez- )» lui , au. nom du ciel ; elle a une entière confiance , Y» en vous : mes cheveux blancs lui imposent du » respect , et toute ma tendresse paternelle n ob- )) tiendrait peut-être pas un aveu sincère. Je ne tt saurais diriger sa conduite dans, une circons- )> tance si délicate : elle a dit toute sa vie passée

» à mon fils; mais c'est encore sous ïe voilé de )> Famitié la plus pure que leurs destinées se sont >> liées à jamais. »

Je ne dissimulai pas à M. Makinston combien il m'en coûtait d'exiger une pareille confidence. Je m'en chargeai pourtant , quoique je visse bien peu de remède aux nlaux qui menaçaient Solamé.

Je ne pouvais m'habituer à l'idée d'un tel changement chez un être qui m'avait semblé supérieur à nos faiblesses *, dont la douce vertu était d'un exemple aussi touchant que les grâces de sa personne avaient d'attrait et de séduction ; elle m'avait paru plus parfaite que toutes' les autres femmes, pour qui son indulgence était extrême : encore avide d'illusions , je me trouvais à cette époque de la vie où Fimagination cherche à ressaisir les rêves qui lui échappent , où la méfiance est à la veille de tarir toutes les sources du bonheur. Souvent mes regards se détournaient du spectacle qui s'offrait à moi , et se reportaient sur régale monotonie de mon existence. Ëtais-je plus heureux que mes amis , pour être moins à plaindre qu'eux ? ôu'avais-je à faire d'une triste sécurité ? Mon cœur, dévoré de peines solitaii'es ,

3ftS. - LE RAJAH DE BEDNOURE,

n'était ni le premier bieif ni la première pensée de personne. On avait été avare d'affection poiir mon ame craintive , humiliée ; elle attendait l'autre vie dans une indigence , dans un vide insupportable.

Mon calme était de Fabandon ; mon repos , de l'isolement : mes longues nuits se passaient à regretter les tempêtes de ma jeunesse , ses jour-^ néesj les plus amères ; enfin j'enviais l'adversité quand on lui accordait une plainte , et la mort dès qu'elle an*achait quelques larmes^ J'appelais vainement à mon secours les hivers , les frimas des pays du Nord ; leurs vents glacés auraient peut-être i*afraichi mon front et calmé f ardeuv de mon sang. Un rêve funeste vint une nuit troubler mon sommeil , et me laissa une longue agitation. Je songeai que, revenus tous ensemble en Europe, nous y habitions une grande ville. Je promenais ma tristesse au milieu des ténèbres » Arrivésurun pont, je regardais couler le fleuve j qui entraînait des glaçons de toutes les formes 2 l'orage agitait quelques réverbères à demi éteints^ et de gros nuages me cachaient la lumière in-» certaine de la lune. Tout-à-coup je vis arriver une voiture.; un homme à cheval, portant un

flambeau , marchait à côté. J'aperçus distinctement dans cette voiture une jeune femme belle , p^e : une couronne de coses blanches ornait sa tête ; elie souriait avec douceur à un jeune homme assis à ses côtés , qui lui parlait vivement. Je reconnus William et Solamé , qui semblaient se rendre à une fête , et passaient rapidement à côté du désespoir : mais au même instant un bruit affreux se fit entendre , lé pont s abîma , et je me réveillai épuisé de fatigue , baigné d'une sueur froide , me débattant encore conti*e les angoisses de la mort.

Revenons à la jeune Indienne.' A peine trouvai- je sur sa figure la trace rapide du désespoir^ que je volai à son secours. J'allai vers elle comme ce prisonnier chargé depuis long-temps d'une lourde chaîne ; il aide un nouveau venu , qui va désormais souffrir avec lui, à soulever ce poids qui faccable.

Je rap{)elai enfin à Solamé ses premières années, le désert, le dévouement de Misra et la mort de son père : elle garda un silence morne, sans pouvoir verser une larme , sans m'avouer son tourment, quelque détour que je prisse pour ramener à m'ouvrir son cœur. Hélas ! il était

â84 LE RAJAH DE BEDNOURE,

flétri 9 brisé; il ne m'entendait plus : la voix de l'amitié était étoufiee par le cri du repentir. Bien des jours se passèrent ainsi ; elle refusait presque toute espèce de nourriture; le sommeil ne venait plus rafraîchir son sang : quand je prenais ses mains dans les miennes , ses yeux se fixaient. sur les miens avec une sécheresse égarée , stupide. L'emploi de ses tristes journées était un aveu continuel de son amour : on la trouvait toujours entourée des dessins, de la musique, queWifiiam avait laissés ; elle se plaçait là où il s'asseyait, et on f arrachait difficilement de la chambre qu'il avait habitée. Lorsque je parvins enfin à obtenir quelques paroles de Solamé, ce fut pour me prier de l'abaSKlonner, d'aller avouer à Misra sa perfidie , sa lâcheté. « Il sera bientôt vengé , ajoutt ta-t-elle; bientôt. Mais vous, mon ami ,* rendez- >> moi ce dernier service : fdiez vers le rajah ; )) portez-lui tout ce que je possède , tout ; dé- » tournez-le de venir à Anjenga , il ne m'y trou- » verait plus.» Et, navrée, anéantie de ce nouvel effort , elle retomba dans un affreux accablement. Ah ! me dis-je alors avec amertume , le poète indien a raison : « Le cœur de là femme » la plus vertueuse est aussi mobile que les îles

^ flottantes du lac Zaguré : leurs rivages sont >) enchantés ; mais le voyageur qui les quitte , ^ les cherchera vainement à la même place où » elles avaient charmé ses yeux. )>

M. Makinston et ses sœurs s'occupaient constamment de letat de Solamé ; tous redoutaient f arrivée de M isra. La malade avait parfois des accès de délire pendant lesquels eiie Fappeiait, lui demandait pardon , s'adressait les reproches ies plus cruels ; mais un nq^ chéri revenait bientôt sur ses lèvres , et recevait de nouveau les sermens les plus passionnés.

Le facteur pensait que je devais me rappro*cher de Misra et du major : ses prières vain* quirent ma répugnance ; if m'en conjurait ' au nom de ses intérêts ies plus chers. Je lui avais des obligations dont il m'était doux de m'acquitter par un service aussi important. Les angoisses de notre enfant d'adoption , ies chagrins et ies instances du respectable Makinston , me décidèrent enfin à me rendre au quartier général de l'armée anglaise.

J'espérais revenir deux mois après ; ma présence n'était pius nécessaire à mes amis, et ce voyage , peut-être inutile , me- semblait indispen-

Bb

sable. Solainé parut recouvrer un peu de ti^sin* quillité y quand nous lui expliquâmes nos projet». Je me séparai d'elle famé oppressée , envahie par les plus noirs pressentimens : le bonheur de tous ceux que j'aimais devenait impossible ; les sacrifices que l'honneur et le devoir exigeaient d'eux ^ me paraissaient au-dessus de leurs forces^ Muni des instructions de M. Makinston , attendri par les vœux de tous les gens qui m'étaient cfaers , je m'embarquai sur un paquebot de la compagnie.

Nous longeâmes la côte de Malabar et les îles Laquedives. J'avais pour compagnons des banians qui portaient à Seringhan , pour le service de la pagode , les plus riches pagnes de Dindi-^ gole et de Patna.

Le souvenir du découragement dans lequel j'avais laissé M."*" d'Averney et toute la famille Makinston , occupa uniquement mon esprit peiH dant toute la traversée.

Le déswdre régnait dans Mangalor au mo« ment où nous y abordâmes. Des Marattes s'y réunissaient pour être incorporés dans l'armée britannique : on s'y ressentait des effets de 1» guerre y dont le théâtre était pourtant à quelque

distance. Je ne franchis qu avec diffîcuké l'espace qui m'en séparait , et , grâce à l'intelligence d'Adi-Ruben , chargé d'affaires de M. Makinston , \e parvins au quartier-général sous les murs de Seringapatnam , tantôt porté sur un bengali , tantôt sur des dromadaires , ayant souvent à souffrir de l'insolence des Cipayes , qui sont les Arabes de Flndoustan.

Ces contrariétés positives m'avaient rendu une sorte d'énergie ; elles dissipaient parfois les sombres chimères dont le chagrin s'entoure et se nourrit ^ussi avidement que le piajsir pour^ rait le faire des illusions les plus riantes. .

J'atteignis l'armée jEinglaise le 29 avril 1759. Je traversais le camp des Ecossais le soir^ lorsque j'appris iâ mort de William Makinston. H venait d'être tué à l'attaque d'une haie vive qui borde la rivière de Cauveri et entorfre Seringapatnam. Son corps était emporté par le courant du fleuve : un général indien qui l'avait rapporté à la nage., faisait rendre tous les soins aux restes du colonel Makinston ; il avait mérité ce grade par des actes récens de la bravoure la plus signalée.

Ce cadavre mutilé fut déposé dans sa tente».

Assis ^ ses côtés , je me figurais Fégarement de

Solamé et le désespoir de la fiEtmiile Makinstoa à cette nouvelle. Je copsidérais les traits devenus piéconnaissables de celui auquel je n'apportais que des paroles de douleur. U m'avait prévenu ^ et s'était réfugié dans les régions de la paix« Le spectacle de la mort est celui qui réveille ie plus fortement ies idées religieuses : je priais avec ferveur, quand plusieurs esclaves entrèrent chargés d'aromates ; ils furent bientôt suivis par un jeune seigneur indien d'une figure noble et imposante : on lui témoignait ie respect le pius profond ; c'était ie rajah de Bednoure.

Son premier regard sembla me deviher ; ii me traita comme un homme qu'il attendait. Sa main droite se plaça sur le corps du colonel 9 à la manière de l'Orient. « Vous étiez sans doute 1^ l'ami de cet Anglais, me dit-il avec une tristesse >^ grave et majestfaeuse ; vous le plaignez , et i> d'autres vont dét6ster la vie , parce qu'il n est >> plus. Je puis envier son sort. Qui étes-vous? » de la part de qui venez-vous ? ^ Je lui expli^quai tout cela fort brièvement , et sans oser par^ 1er encore de la véritable cause de nion voyage; Mais la réserve devenait inutile : Misra était instruit de tout, même des moindres détails et des

HlSTOmE INDIENNE. T 389

bruits qui circulaient dans Anjenga , où Ton avait cru au prochain mariage de Soiamé et de Wiliiam Makinston. u Je n'ai jamais perdu >i de vue , reprit le rajali , celui qui avait été » Tappui de mon enfance et mon second père.

^ J ai vouiu élev-er sa fiile jusqu'à moi : Dieu » sait que je la regardais, comme nia légitime » épouse. Après le sacrifice du trône de Ca^tt nara ,, ie souvenir de Soiamé , la certitude » de son amour , me firent supporter Fexist^ice )> dans les cachots de Madegurrey. Je jugeais >^ de son ame d'après ia mienne ; j'avais porté )) Soiamé dans mes bras, quand je ne marchais » encore qu'avec peine. Je n'ai vécu pendant de tt longues années que de la moitié des fruits que )> j'aliais cueillir pour elie. Dès que les Anglais ^ eurent ouvert les portes de ma prison , je » cherchai Soiamé. Je me suis approché d'An^ >> jenga; des émissaires sûrs, des esclaves fidèles, >> sont partis de Cranganor. Plusieurs d'entre eux » se sont introduits chez M. Makinston ; leurs » rapports ont été junanimes, et Tindignation a » brisé les liens que je chérissais. Je suis revenu » ici pour combattre avec mjes libérateurs , et >• iis m'ont rendu Bednoure et Fhéritage de mes

)» pères. Depuis j'ai poursuivi des partis ennemîsi >> considérables ; ils sont anéantis. Bridant de * » rejoindre enfin la grande armée qui attaque ^ Seringapatnam , j'aiTive à la tête des miens. V On livrait un assaut : un colonel anglais est 1» blessé à mes côtés ; je me précipite après lui )» dans la Gauveri ; et je ramène William Matt kinston. On le nomme ; il essaya vainement )» de m'adresser quelques mots , et je reçus le » dernier soupir de celui dont le seul nom ailu* >^ mait dans mon sang une rage insatiable. Quand )» je le vis étendu à mes pieds, je conçus une Y» lâche espérance. Je me reprochai d'en avoir )^ cru trop légèrement les témoins dp fincons- » tance de Solamé. Le trépas de cet homme >> calmait ina haine , et je lui faisais administrer )^ encore des secours inutiles, lorsque la vue de )) ce talisman qu'il portait à son cou et que tt j'avais donné à Solamé , m'arracha la maié- >) diction que nous ne prononçons jamais vainett ment contre ceux qui trahissent les sermens les » plus saints de la nature. . • « Qu elle vive pour >> s'abreuver des larmes d'une dotuleur coupable ; >^ je la livre à son propre mépris. Dites-lui que ^ ]V(isra va faire élever ut) monument dans

^ Bednoure pour honorer la mémoire de son w père et flétrir la sienne à jamais. »

Ses fiorces parurent l'abandonner après cette explication véhémente, et quelques larmes vinrent sillonner cette figure mélancolique et guerrière. J'y joignis les miennes, ému jusqu'au fond de l'ame par cette scène déchirante. Atterré par ce que je voyais- et ce que je venais d'entendre , j'élevai vainement ma voix en faveur de celle qui restait désormab ici*has sans appui et ^ns consolation.

Le rajitfi ne me quitta que pour chercher de nouveaux dangers ; il les affrontait , et il les regretta lorsqu'un assaut général eut livré la ville aux Anglais.

Le 4 du mois de mai, Seringapàtnam fut prise : Tipoo-Saëb mourut glorieusement sur ses remparts, et ie trône de Mysore fut renversé sans retour.

On s'était tellement empressé de transmettra à tous les établissemens anglais dans l'Indoustaii les détails de cette victoire , qu'ail n'était pas raisonnable d'espérer que M. Makinston ignorât long-temps la mort de son fils. Le corps flu colonel A|akinston venait d'être embaume ;

392 LE RAJTAH DE BEDNOURE,

ses domestiques accompagnaient à Anjenga ce triste et précieux dépôt. Je n^osais pas arrêter ma pensée sur f effet que cet événement funeste produirait chez des êtres que l'inquiétude seule réduisait au désespoir. «Tallais partager leurs maux f lorsqu'une maladie aiguë , suite des cruelles anxiétés auxquelles j^étais livré , des fatigues que f avais supportées , et du spectacle désastreux dont j'avais été témoin , me retint à Seringapatnam pendant plus de trois mois.' L'impatience que j'en éprouvais dans ie principe vint aggraver mon état , et je fus privé longtemps de fusage de mes sens.

Le rajah dé Bednoure m'avait fait prodiguer les secours les plus suivis ; mais ii s'était éloigné. Je ne vis plus ce prince , que sa douleur rendait farouche, sauvage; ma vue même lui était devenue odieuse , et je lui pardonnai cette aversion 9 dont je trouvais fexcuse dans l'excès de son maiheur.

Le siience que l'on gardait avec moi pendant ma convalescence ^ m'avertit des nouveaux chagrins qui m'attendaient à Anjenga.

La Providence sévère avait voCïu que Solamé reçût le collier rfiri renvoyé par le rajah de

HISTOIRE IKDIENNE. 393

Bednoùre , le jour où elle avait appris la mort de William Makinston. Une fièvre ardente^ comme sous le nom de fièvre de Ceyian , s'em« para d'elle aussitôt ; peu de temps après , elle n était pius. Les parens de M. Makinston avaient pris sur eux d'embarquer ce vieillard désolé, et de le ramener en Europe , où ils se rendaient chargés d'or , et consternés y dévorés par les pius mortels chagrins.

Je me rapprochai lentement de ce pays où je n'ailais plus trouver qu'un tombeau. Un tertre modeste, ombragé par quelques palmistes et déjà oublié à mon arrivée, couvrait la dépouille moptelle de Soiamé d'Averney, âgée de vingt-un ans. Puisse son pauvre cœur, brisé par les remords , avoir trouvé aux pieds de rÉtemei le pardon qu'il aurait vainement sollicité sur la terre !

Je voulus revoir les lieux où Ces deux jeunes infortunés s'étaient assigné ce dernier rendez*vous du sépulcre ; les restes de WiHirfni avaient été placés non loin du tombeau de celie qu'il avait aimée. Le séjoui* d'Anjenga nje devint bientôt insupportable ; je réalisai tout ce que je possédais dans le Travancore pour revenir en Europe. A peine fus-je arrivé en France , que la

faiblesse de ma santé m'obligea d'alier chercher le ciel plus doux de f Itdie ; \e passai en Sicile : le climat de Catane convenait à mon état languissant ; je m y suis arrêté pour jamais. Mes |ours se succèdent depuis d'une manière égale et tranquille. Xai trouvé , dans la retraite que ['habite , un rempart contre les tentations , contre f espoir trompeur d'un bonheur plus vif. Quand on a fini avec le monde , il faut savoir assister à la vie comme à un spectacle monotone , exiger fort peu des hommes et ne rien attendre du lendemain. La solitude est la garantie la plus sûi*e contre de nouveaux dégoûts , de nouveaux re^ grets , et je dois au souvenir douloureux que je conserve, une extrême tolérance pour toutes les incertitudes et les. erreurs du cœur humain. Enfin , si la mort m'avertit de sa venue , respé^ rance dictera ma dernière prière. Je ra'aban- <Ionnerai avec confiance au Dieu du pardon , , à celui qui * entend aussi bien la voix défaillante du mourant qqe le bruit de l'ouragan impétueux qui ravage 1^ te|Te ppur châtier les vivans,

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