SES PREMIERS AMIS
Un jour , c'était en 1832 , l'auteur de Marianne, le cœur brisé, l'àmc en proie aux plus énervantes désillusions, trouva sur sa route trois amis.
Il m'en coûte de le dire, tant j'aime les hommes de lettres, mais la vérité avant tout !
Ce n'étaient pas trois écrivains , mais trois simples
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commerçants : un imprimeur et deux libraires, hommes de cœur et d'esprit , que je suis fier de pouvoir nommer :
L'un des trois se nommait Allardin, éditeur ; il a payé de sa fortune et de sa vie son dévouement aux lettres et à ceux qui les cultivent.
Les deux autres étaient les frères Dupais, l'un imprimeur, l'autre libraire.
C'est à ces trois hommes de cœur que la poésie et l'art doivent peut-être la conservation des jours de l'auteur de tant de livres qui charment nos veillées solitaires, et de tant d'œuvres dramatiques dont les succès mérités ont eu d'autres sources que l'engouement, le caprice ou la mode.
De leurs mains, Jules Sandeau reçut le prix de son premier ouvrage. Madame de SoinrnervilJe : il quitta alors Paris ; il alla visiter l'Italie.
A la manière des artistes, le sac sur le dos, un bâton à la main, il partit à pied.
Ce voyage , pendant lequel ses trois amis publièrent Madame de Sommerville, qui obtint un immense succès, dura près de deux ans ; ils veillèrent encore pendant sa longue absence sur ce poëte, sur ce rêveur, avec une sollicitude toute paternelle.
Puis Jules revint à Paris.
Il alla demeurer à Ghaillot.
J'abandonne ici tous les chemins de traverse pour arriver en droite ligne, par la grande route, à la manière dont je fis sa connaissance vers le mois de juin 1834.
J'étais déjà l'éditeur de Balzac, d'Henri Berthoud, de Félix Davin, de Norvins, d'autres auteurs d'un vrai mérite pour l'époque : j'étais à l'affût de tous les nouveaux astres qui s'élevaient à l'horizon littéraire ; je feuilletais leurs productions avec amour ; . et parmi tous ces ouvrages, j'avais lu surtout avec un véritable enthousiasme
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un volume que venait de publier AUardin ; c'était ce délicieux roman de Jules Sandeau, Madame de Sommerville, son début littéraire, il est vrai, mais un chef-d'œuvre de grâce, de fraîcheur, d'imagination et de style.
La lecture de ce volume m'avait frappé ; je me promis dès lors de faire la conquête d'un jeune auteur aussi distingué.
J'en parlai avec feu à Balzac ; il me répondit : « Jules Sandeau est un de mes amis ; il \oyage en ce moment en Italie; lorsqu'il sera de retour, il ne manquera pas de venir me rendre visite, je vous en préviendrai, je vous présenterai à lui, vous ferez le reste; vous avez mille fois raison de vouloir tenter la conquête de ce jeune homme, car je puis vous assurer qu'il ira loin. »
Ce jugement prophétique de Balzac me parut d'autant plus remarquable , qu'en général il était fort sobre d'éloges envers tout astre nouveau qui brillait à l'horizon, tant il craignait sans cesse de trouver sur sa route un rival.
Cette fois, mon allente ne fut point trompée.
Balzac me dil; un jour : « Venez dîner avec moi demain ; je veux vous présenter deux de mes bons amis ; vous serez enchanté d'avoir fait leur connaissance. »
Affriolé par cette gracieuse invitation, je vous laisse à penser si je fus exact au rendez-vous !
Je trouvai de Balzac, dans son cabinet de travail, rue Cassini, en compagnie de deux jeunes gens, dont la tonu(^ siini)le, mais élégante , annonçait dos liommes (U^ hi nioil- Uuire société.
L'un svolte, éhiucé, avait l'aul vif, pétillant do linosse et d'esprit ; une ohovidiu'o noiro, al.>on(lanle, encadrait son visage rose d'un ovalo parfait ; l'autre , d'une taille moyenne, à ce ({uo jo crus voir, car il olail nonohalamniont couché à demi sur \\\\ divan, dans uuo pose gra-
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cieuso qui laissait deviner une tournure parfaite, pleine d'élégance ; il avait les cheveux châtains, fins et soyeux, son front élevé trahissait déjà les fatigues de l'âme ; son œil, d'une douceur extrême, se dirigea sur moi; il se leva à ma vue, et Balzac le prenant par la main me dit :
— Voici les deux amis dont je vous ai parlé ; l'un, celui que je vous présente, est l'homme de lettres dont vous m'avez si souvent entretenu avec admiration, M. Jules Sandeau.
A ce nom, à cette rencontre si désirée, mon cœur battit avec violence ; je serrai cordialement la main de Balzac, qui reprit :
— Je vous présente aussi un disciple d'Esculape, le Pylade de Sandeau, notre bon et aimable ami à tous deux.
C'était Emile Regnault, qui devint bientôt le mien, et dont j'aurai à parler dans mon article sur Gustave Planche.
Ainsi se fit ma connaissance avec Jules Sandeau.
Le lendemain j'étais chez lui, Grande-Rue de Ghaillot, et je lui achetais le manuscrit d'un roman en 2 vol. in-S» , k livrer dans six mois : La Patricienne, auquel titre l'auteur substitua plus tard celui de Marianne.