LA ROYAUTE LITTERAIRE ENFIN CONQUISE
Afin d'arriver plus rapidement à cette fortune à laquelle il rêvait sans cesse, de Balzac devint imprimeur et éditeur.
Au jjout de doux ans, il fut contraint d'abandonner ces professions.
Il s'en retira, il est vrai, mais avec des dettes énormes, et pas le sou pour les acquitter.
Son imagination féconde et créatrice était sa seule fortune future !
— Que me faut-il pour payer toutes mes dettes? disait-il, une rame de papier, une bouteille d'encre, un paquet de plumes et un canif.
Avec ces instruments il y parvint enfin, à cette richesse si désirée et si laborieusement acquise !
Mais ({uc de travaux opiniâtres, que de privations de tout genre, (pie d'obstacles à surmonter et à vaincre pour cet inlréj)ide écrivain!
34 PORTRAITS d'auteurs.
Son énergique caractère , sa vigueui* et son inébranlable volonté, lui firent tout briser! Il sortit enfin vainqueur de cette lutte acharnée.
Depuis la publication dans le Voleur de cet inqualifiable factum contre cet excellent M. Paul Lacroix (Bibliophile Jacob), près de sept années se sont écoulées.
De 1835 à 1838, l'astre radieux de Balzac resplendit et brille du plus vif éclat : sa gloire a atteint son zénith ; il a enfin conquis cette royauté promise à son père. Si, dans sa puérile vanité, il se nomme seulement maréchal littéraire, c'est que sans doute, par respect pour de certaines convenances, il n'ose avouer ses prétentions à la qualité de roi.
Il a déjà enrichi la littérature romantique d'une foule 'œuvres admirables, parmi lesquelles je ne citerai que les principales, telles que :
1829, la Physiologie da mariage, — Gloire et Malheur,
— le Bal de Sceaux;
1830, la Femme de trente ans, — le Père Gobseck y —
la Grande Bretèche, — la Peau de chagrin;
1831, Maître Cornélius, — les Proscrits, — le Médecin
de campagne, — les Chouans;
1832, la Femme abandonnée, — la Grenadière, — Louis
Lambert, — le Curé de Tours;
1833, Eugénie Grandet, — Ferragus, — le Père Goriot,
— le tome I^»^ des Contes drolatiques ;
1834, Balthasar Claës, — Deuxième volume des Contes
drolatiques;
1835, Seraphita;
1836, le Lys dans la vallée ;
1837, les Illusions perdues, — le Cabinet des antiques;
1838, la Femme supérieure, — dernier ouvrage que j'ai
publié de ce fécond écrivain. En tout soixante romans ou nouvelles, dont j'ai édité cinquante-cinq, soit en première édition, soit en réimpression.
Tous ces ouvrages sont très-certainement les meilleurs ; plusieurs même sont de vrais chefs-d'œuvre.
A l'époque dont je vais parler maintenant, de Balzac nageait en pleine splendeur : il possédait un riche équipage, un coupé, conduit par un corpulent cocher, à la riche livrée couleur marron à boutons dorés, rehaussés des initiales H. B. surmontées de l'écu des d'Entragues; — un groom qu'il avait fait venir exprès de Lilliput pour porter ses messages ; — il possédait sa loge aux Italiens et une autre au grand Opéra; — il ne fréquentait plus que les salons de la plus haute aristocratie : celui de M. le baron James de Rothschild, pour la finance, celui de M'^e la comtesse d'Appony pour les races antiques; — il était l'idole des femmes de trente ans ou plus ; — le Bachelier un peu suranné de la tlcur des pois de la brillante jeunesse parisienne; en un mot, M. Honoré de Balzac était l'homme le plus à la mode ; c'était le héros du jour ; il faisait les délices des petits journaux, qui s'occupaient de lui, rapportaient ses excentricités, ses moindres bons mots, ses saillies spirituelles; M. de Balzac était donc le véritable roi de la littérature de cette époque, par ses travaux, son faste, son opulence et les agréments de son physiquô séduisant.
Pour soutenir un tel luxe, il lui fallait de l'or et beaucoup d'or môme; je dus lui fermer ma caisse.
Dès lors aussi ma perte fut jurée par lui.
Un jour il m'annonça froidement que mon Waterloo était sonné.
En effet, ma barque commerciale fut brisée.
Ce prodigue me devait une somme énorme avancée sur des traités qu'il n'exécutait pas; — il avait, ma foi!
bien autre chose à faire que de me donner de sa précieuse copie ! Je lui avais refusé de l'argent !
J'étais passé à l'état de ses bêtes les plus noires !
Ce fut alors que, machiavéliquement, en dépit de ses traités, il vendit à une puissante association de libraires et d'industriels tous ses droits d'auteur pour une somme considérable, au comptant.
Je fus pris pour dupe, — je fus ainsi sacrifié !
Gela devait être, — j'avais refusé de l'argent à celui (j[ui le dissipait si follement !
Je fus donc brisé par de Balzac, dans le but de pouvoir payer ses dettes résultant toutes des dépenses insensées qu'il faisait pour soutenir son luxe princier.
Si maintenant l'on veut bien remonter des causes premières aux effets, n'ai-jc pas le droit, non pas (Vaccuser de Balzac de ma ruine, mais de déplorer amèrement ma folle amitié, mon attachement sans bornes à la personne de ce nec pliiribus impar des écrivains selon moi, du créateur de tant de remarquables ouvrages ?
Avec l'intrépidité et le courage du désespoir dignes de meilleurs résultats, je luttai contre cette fortune ingrate. — Longue, épineuse, laborieuse fut ma liquidation ! Je restai enfin sur le carreau, sans aucune ressource pour vivre, ma pauvre femme et moi.
Un poète a dit (j'y fais une légère variante) :
«c Crédil est une île escarpée et sans bords;
a L'on n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors. »
Je repris donc ma malle de voyageur pour la respectable administration de la Jurisprudence générale^ des savants et érudits MM. Dallez (Désiré et Armand).
J'étais enfin parvenu, à force de travail et d'économie, à réunir quelques milliers de francs ;" — quelques années eneorc de cet honorable travail, ma femme et moi aurions
eu le pain de chaque jour assuré, lorsqu'en 1856 je fis une chute dans mes voyages, à la suite de laquelle je restai estropié du pied gauche !
Encore une illusion perdue !
Ma malle de voyage fit place à la plume d'un écrivain incorrect, je le sais, je n'ai point fait d'études classiques; le peu, mais très-peu d'instruction que je possède, c'est à moi seul que j'en suis redevable.
Quoi qu'il en soit de la valeur de cette plume de laiton inculte, je me suis livré corps et âme, avec ardeur et courage, à ma passion favorite, l'étude de la bibliographie ; c'est ainsi que j'ai déjà publié six volumes qui, quelque peu de valeur ou de mérite on leur reconnaisse, prouvent, à défaut de talent, que ma vieillesse n'aura pas été otieusc, comme l'espérait pour la sienne un jour ce poëte, ce savant, l'infortuné Estienne Dolet, qui fut brûlé vif avec ses livres sur la place Maubert, le 3 août 1546, comme athée !
Pour quel crime, mon Dieu, un tel supplice ? Pour une fausse interprétation par ce libre penseur d'un passage de Platon sur V immortalité de l'âme...
La bibliographien'estpasle métier d'un^o^, mais c'est un hien sot métier; insensés sont ceux qui se livrent à ce genre d'études, à moins qu'ils ne soient convenablement rentes !
LES liKTKS NOIRES DE M. DE BALZAC.
Malheur et trois fois malheur à tout homme de lettres qui, dans un article de critique, s'avisait de fustiger de Balzac !
Malheur à celui qui avait routrecuidaute témérité de résister à ses exigences et à ses caprices !
38 PORTRAITS d'auteurs.
Malheur surtout au libraire qui ne lui payait pas ponctuellement ses billets, tandis que lui, de son côté, avait le talent de retarder sans cesse l'accomplissement des engagements qu'il avait contractés envers lui ! Le Waterloo de ce libraire allait sonner ! Les huissiers étaient là !...
Avocat, ancien clerc de notaire et d'avoué, nourri dans le Palais, il en connaissait tous les détours ; par conséquent les mille faux-fuyants de la chicane et de la procédure lui étaient familiers.
Tous ces gens-là passaient dès lors à l'état de ses bêtes noires. — Il en avait beaucoup, je vous assure, tandis que, par compensation, il avait très-peu de véritables amis.
Rien de plus commun que le nom, Rien de plus rare que la chose.
Avec ces aimables qualités du cœur et du caractère dont dame nature l'avait si largement doué, l'auteur de tant de chefs-d'œuvre littéraires était un mauvais cou^ cheur.
Il s'est pourtant rencontré un jour un jeune écrivain d'esprit et de talent, qui, dans un. accès d'enthousiasme balzacophile, s'est écrié :
« Les éditeurs sont faits pour être ruinés par des hommes tels que Balzac.
« Vous lui fîtes, seigneur, en le ruinant beaucoup trop d'honneur.
« Si la ruin^ de tous les éditeurs de Paris peut faire éclore un nouveau Balzac, j'appelle la catastrophe de toils mes vœux ! »
Plus que nul autre, peut-être, de tous les éditeurs de Balzac, j'ai, malheureusement pour mes propres intérêts^ donné des preuves irrécusables d'attachement, de dévoùment à sa personne, d'enthousiasme pour les produits de sa plume féconde et créatrice; je suis loin cependant,
très-loin même de désirer la ruine de tous mes confrères, comme charitablemeni le souhaite le pindarique écrivain;
— mais je partage avec lui ce vœu :
« A l'auteur de chefs-d'œuvre littéraires il serait à désirer, pour la gloire des belles-lettres modernes, qu'il naquît de nos jours un successeur aussi supérieur qu'Honoré de Balzac. »
Mais quant à l'homme privé , avec son humeur et son caractère, Dieu gardç d'un second Balzac nos futurs éditeurs !
Non ! je ne saurais jamais me résoudre à placer sur un piédestal de- marbre la statuette en bronze de cet illustre écrivain dans une niche d'or, afin de l'adorer comme un nouveau saint, que l'on s'efforce de vouloir faire canoniser !
De Balzac, comme écrivain, a laissé une mémoire impérissable ; — mais par ses actes il a prouvé qu'il était tout aussi peccable que chacun de nous.
A part cependant les bizarreries de son caractère, de Balzac était parfois un bon enfant .
« C'était (ai-je dit dans son Porlriiit intime^ page 116) un homme gros et fort qui se poussait bruyamment, au risque de marcher sur les pieds des gens et de bousculer les groupes.
« Il riait lui-même de grand cœur de toutes ses hàl)lcries.
« 11 était bon enfant dans toute l'acception du mot; — écolier dans ses délassements, — très-badaud à l'occasion,
— naïf à l'extrême, — capable enfin de jouer aux petits jeux, — et de s'y amuser beaucoup. »
En 1835, je demeurais rue de Seine-Saint-Germain. Depuis un mois j'avais publié, pour lu troisième fois, en deux beaux volumes in-8°, le Médecin de campagne, dont le texte avait été revu, corrigé, blanchi, robadigconné, ex-
40 PORTRAITS d'auteurs.
purgé d'une foule de néologismes (à mes propres frais, bien entendu), par mon savant ami, le philologue Charles Lemesle. De Balzac fut si enchanté de cette purgation littéraire, ([u'il adressa à son blanchisseur une lettre autographe de chaleureux remercîments.
Cette nouvelle édition (bien qu'il me restât encore un certain nombre d'exemplaires de la seconde) était destinée à être présentée pour le concours du prix Montyon à l'Académie française.
Dans sa folle vanité, dans son immense orgueil, de Balzac me disait en se frottant les mains :
— Si je remporte ce prix de 10,000 francs, j'emploierai cette somme à faire élever, à Chinon, une statue en marbre à François Rabelais, mon maître et mon émule.
Le fait est que les immortels ne jugèrent pas — ces Welches n'ont pas le moindre goût ! — le Médecin de campagne digne d'être couronné ! Ils allèrent plus loin encore ; ils ne lui accordèrent même pas une simple mention ! — François Rabelais fut donc ainsi frustré de la statue promise par son élève et son imitateur dans ses Cent Contes drolatiques, dont trente seulement ont vu le jour; ces contes ne se vendant pas alors à cause de Yétrangeté du français. ^
Quel échec! Aussi depuis ce inomenttous ces immortels académiciens vinrent-ils grossir la phalange déjà nombreuse des bêtes noires du vaniteux auteur.
Un matin du mois d'avril, j'étais dans mon cabinet à corriger des épreuves; j'étais seul, par hasard, mon commis étant sorti.
Tout à coup j'entendis la porto de mon magasin s'ouvrir et se refermer avec une violence extrême.
Je me levai pour savoir quel manant pouvait ainsi se permettre de faire un tel bruit.
Je n'en eus pas le temps.
De Balzac était là, debout, devant moi. En ce moment il était dans un furieux accès de colère, sa figure injectée de sang avait la couleur de la rose de Provins ; il avait pénétré chez moi, comme un ouragan, sans heurter à la porte qui séparait mon cabinet du magasin.
11 se présenta sans me saluer — telle était sa grossière habitude ; — pour lui, Je n'étais pas né, il me considérait seulement comme son marquisat de Quinet , à l'imitation de Scarron, pourvu toutefois que le robinet de ma fontaine fût toujours ouvert pour lui, et qu'il pût s'y désaltérer, c'est-à-dire puiser dans ma caisse.
— Vous voilà fort tranquille , me dit-il brutalement, vous vous laissez voler et vous ne dites rien! Si la chose vous convient, elle ne saurait être de mon goût. Jamais je ne souffrirai que l'on me vole impunément ! Malheur alors au voleur, quel qu'il soit !
J'étais stupéfait de cette violente sortie. Jamais encore je n'avais vu de Balzac-Soleil dans un tel état de fureur et do surexcitation nerveuse.
— Mais enfin, de quoi s'agit-il donc, Monsieur; expliquez-moi comment je puis être volé, je l'ignore. . . ?
— Tenez, voyez et jugez
Le coléricyje écrivain lance brutalement sur mon pupitre une brochure :
C'était un numéro qui venait de paraître de la Modo, publiée par Lautour-Mézcray, son ami intime.
J'ouvre avec vivacité cette brochure ; à ma grande surprise, j'y lis :
Histoire do Napoléon racontée dans une veillée, par un ancien soldai de l'Empereur.
Cette histoire de Napoléon était extraite du Médecin de campagne , dont j'étais propriétaire pour deux ans encore.
— Vous le voyez, vous êtes volé ! me dit l'irascible do
42 PORTRAITS d'auteurs.
Balzac suffoqué par la colère. — Bien que Lautour-Mézeray soit l'un de mes plus intimes amis, bien qu'il m'ait rendu de signalés services dans les temps, si vous ne lui faites sur-le-champ un bon procès, Jo me fâcho. . . ,
Gela dit , le fougueux auteur tourne sur ses talons, gagne la porte, la referme avec violence sur lui et disparaît.
— Diable! me dis-je, voilà une fâcheuse tuile qui me tombe sur la tête ! Balzac m'a menacé de se fâcher, cela peut devenir très-grave pour mes propres intérêts, — une rupture très-probable, — que faire? Je ne puis consulter personne, — cette maudite affaire est trop délicate... Réfléchissons mûrement , avant de mettre à exécution l'ultimatum de Balzac.
Si j'adresse de suite, continuai-je, une plainte au procureur du Roi, le vol étant manifeste, M. Lautour-Mézeray, que j'ai souvent rencontré chez son intime ami Balzac, sera infailliblement condamné. C'est une chose toujours grave pour tout homme d'honneur, que de voir son nom flétri par un jugement, même pour un simple délit de presse. . . . , et mon imprudent voleur passe , avec raison, pour un étourdi, mais c'est un très-galant homme! Que faire? Qu'en résultera-t-il d'avantageux pour moi? rien, ou très-peu de chose; car l'article indique la source où il a été puisé, circonstance atténuante, preuve de bonne foi. — Après tout, cette reproduction nuit-elle donc à la vente de mon livre? non, assurément ; elle le fait connaître, au contraire ; d'une autre part, si je fais comparaître à la barre d'un tribunal un homme de lettres , une sorte d'extravagant , d'excentrique , mais au demeurant un homme d'esprit, très-honorable du reste , malgré mes droits très-légitimes , les gens de lettres ne me pardonneront jamais d'avoir fait condamner un de leurs confrères; et pourquoi ? pour une simple reproduction ! Je deviendrai
pour tous un véritable paria qu'ils éviteront ; — je serai bafoué, honni, tourné en ridicule dans tous les journaux. — Balzac lui-même n'a-t-il pas fait pire encore? ne s'est-il pas permis de s'approprier , dans le salon de M™^ Sophie Gay, la création d'une idée qui lui avait été communiquée le matin même, dans un déjeuner en tête-à-tête chez son ami Henri Delatouche, entre la poire et le fromage, sous Ja foi du secret le plus absolu , idée qu'il avait trouvée délicieuse et que Delatouche se proposait de développer en un volume ? Delatouche fut instruit de ce vol ; il cria : Balzac lui en fit des excuses et tout en resta là !
Entre le vol de la reproduction d'un article imprimé et celui d'une idée de roman communiquée sous la foi. du serment, qu'on s'approprie , qu'on déclnr-e publiquement être de soi, quel est le plus coupable des deux voleurs?
Un procès littéraire scandaleux sera pour de Balzac comme un coup retentissant de trompe qui éveillera sur lui l'attention publique; ce sera pour lui comme l'histoire de la queue coupée au chien d'Alcibiade, tandis que pour le libraire ce sera la désaffection et la perte de l'estime des gens de lettres.
Non, il ne faut entamer un procès qu'après avoir essayé d'arranger, d'assoupir cette déplorable reproduction, dût mon auteur préféré à tous m'accuser de tiédeur.
Je dois au préalable aller rendre une visite à M. Lautour-Mézeray ; j'aurai fait preuve alors de bon goût, de convenance et de courtoisie. Les gens de lettres m'en tiendront compte, je l'espère du moins.
Fort de ce raisonnement, mon commis rentré, je pris mon chapeau et me hâtai d'aller chez M. Lautour-Mézoray. J'eus l'heureuse chance de le rencontrer seul chez lui, dans son riche cabinet de fumeur, enveloppé dans une éclatante robe de chambre à grandes fleurs fantastiques, couché sur son divan , occupé à fumer dans un riche
chibouk le parlum odorant du délicieux ta])ac de Latakié.
— Eh! cher Monsieur, à quel heureux hasard dois-je attribuer votre aimable et bonne visite ? me dit mon voleur, lorsque je me présentai devant lui. — -Soyez le bienvenu, — asseyez-vous là, à mon côté, puis nous causerons plus à notre aise.
A propos, fumez-vous? si oui, choisissez dans cette panoplie la pipe qui vous plaira le mieux ; vous le remarquerez, j'en possède des échantillons nombreux de tous les pays ; si non , et que la fumée du tabac vous incommode, je cesserai de fumer.
Surpris au delà de toute expression par ces aimables paroles, moi, dont le cœur était oppressé par l'angoisse de ce que j'allais lui dire, je choisis une pipe déterre américaine. Je dis alors à mon courtois voleur :
— Monsieur, je vous offre le calumet de la paix, voulezvous l'accepter, oui, ou non?
— Monsieur, quel que soit le motif qui vous guide à m'offrir ce gage, venant de votre part, je l'accepte. — Vous êtes donc un ambassadeur chargé près de moi de quelque mission importante ?
— Je ne suis. Monsieur, ni l'ambassadeur ni l'envoyé de qui que ce soit, je viens ici près de vous pour mon propre compte; le calumet que je vous ai offert, et que vous avez accepté sans en connaître le motif, est déjà pour moi une garantie que nous parviendrons à nous entendre à raminblc, car c'est à cette intention que je me suis présenté chez vous ; vous êtes un honnête homme. Monsieur, je le sais; — je me serais cru déshonoré âmes propres yeux, si je vous avais tout d'al^ord fait appeler en police correctionnelle.
— Moi ! Monsieur, en police correctionnelle ! et pour quel motif, mon Dieu ! Expliquez-vous, je vous prie!....
Tel fut le début de mon speech avec cet aimable gentilhomme d'écrivain.
J'étais avec lui à mon aise ; je commençais à espérer une issue pacifique et convenable qui pourrait empêcher de Balzac de se fâcher contre moi. Je débitai mes griefs d'une voix ferme ; comme j'allais les conclure par la menace d'un procès, M. Lautour-Mézeray m'arrêta court d'un geste amical.
— N'achevez pas votre phrase , Monsieur ; il ne peut y avoir de procès entre nous ; le délit existe, — je suis coupable, je vous l'avoue ; mais, en cette circonstance, — pour me permettre cette reproduction, oui, sur l'honneur, je vous le jure, je comptais sur la vive amitié, qui depuis si longtemps me lie avec Balzac ; j'ai eu tort d'y compter, à ce qu'il paraît.
— M. de Balzac , repris-je, est tout à fait étranger au but de mon amicale visite, — je vous l'ai déjà dit; — c'est pour mon propre compte que je suis ici.
— Fort bien, mais j'aurais dû vous demander cette permission, que vous ne m'auriez pas refusée, n'estce pas?
Je m'inclinai en signe d'assentiment.
— Car je sais que depuis longtemps , ce dont je vous félicite, vous êtes devenu le seul éditeur des œuvres de mon ami. La démarche bienveillante que vous faites , en ce moment, auprès de moi , prouve votre délicatesse ; j'y suis très-sensible. Pour vous le prouver de suite , je vous dirai : à délicat délicat et demi ; pour aller plus rondement à une conclusion que vous attendez avec impatience, je vous offre, hic et nunCy une somme de cinq cents francs ; de plus, cent exemplaires de ma rltùrr livraison de la Mode.
A- votre tour , je vous demanderai , cher Monsieur , acceptez-vous, oui ou non, mon rahnnot i\c In ])aix?
46 PORTRAITS d'auteurs.
Une cordiale poignée de main fut ma seule réponse.
Le lendemain matin, vers les neuf heures, comme à mon habitude, j'allai rue de Gassini chez de Balzac : je portais sous mon bras les cent exemplaires de la livraison de la Mode ; dans ma bourse, vingt-cinq pièces d'or de vingt francs toutes neuves et bien trébuchantes, comme disait le père Gobseck.
J'étais heureux d'avoir terminé une mission aussi délicate qu'épineuse, sans procès.
Je me disais rDe Balzac , je l'espère, ne pourra être fâché contre moi, car la conclusion dépasse toutes mes prévisions et sans doute les siennes.
J'étais curieux de connaître comment je serais reçu, et comment il recevrait la conclusion de ma négociation.
Je voulus l'éprouver.
J'entrai donc dans son petit cabinet de travail.
De Balzac écrivait, — il ne leva pas la tête, ne me. rendit pas mon salut : affaire d'habitude !
Je plaçai près de lui, sur une chaise, sans mot dire, mon paquet; muet, j'attendis.
La phrase terminée, mon auteur daigne enfin porter les yeux sur moi.
— Eh bien. Monsieur, qu'y a-t-il de nouveau ce matin ? Votre plainte, l'avez- vous adressée au procureur du Roi?
— Je n'en ai rien fait. Monsieur !
A ces mots, de Balzac devient d'un rouge de pivoine; le sang lui monte à la tête.
— Gomment ! c'est donc comme cela que vous suivez mes conseils, me répond-il d'une voix vibrante de colère.
— Dans une affaire de cette nature, je ne devais suivre que les miens, c'est-à-dire ceux du bon sens et des convenances.
— De mieux en mieux, Monsieur, vous voulez vous laisser voler ! Gela ne me convient pas ; quiconque vole
mon libraire me vole aussi moi-même. — Je vous le redis, voici mon ultimatum :
Ou un bon procès avec ce voleur, ou je me fâche; une séparation ensuite, choisissez !
— Je ne puis, Monsieur, faire de procès à personne, je suis allé rendre visite à M. Lautour-Mézeray; tout est terminé à l'amiable entre nous.
— Oui, un arrangement à sa façon ; il vous aura joué par-dessous la jambe, j'ensuis certain, il est très-habile...
— Je n'ai nullement été joué, en voici la preuve : voyez ces brochures, c'est un dédommagement.
— Un beau billet à la Châtre, en vérité I que voulezvous que je fasse de ces papiers ?
— Mais, en allumer votre feu I
— ■ Décidément, maître, je crois que vous vous moquez de moi avec votre air tranquille ; il doit y avoir encore autre chose.
— Oui, Monsieur, il y a encore autre chose...
— Mais dites-moi donc cela tout de suite ? Vous me faites mourir d'impatience, avec vos réticences...
— Calmez-vous, de grâce. Monsieur ! — Je ne pourrais jamais souffrir que mon nec pluribus impar entre les littérateurs modernes pût ainsi mourir d'impatience, j'y perdrais trop !
— Maître Werdet, vous êtes un flatteur.
— C'est ma pensée, Monsieur; elles sont libres, vous le savez bien.
A ces mots, je prends ma bourse, je l'ouvre, j'en fais ruisseler les pièces d'or sur la table.
— Uc l'or, de l'or ! s'écria de Balzac d'une voix retentissante ! Combien, cher, y a-t-il donc?
De 7220/2sye«r, j'étais arrivé à maître, et de cette dernière qualification à celle de cher, qui tout naturellement devait se terminer par celle de mon ami: Je progressais.
48 PORTRAITS d'aUTP:URS.
— Cinq cents francs, Monsieur ! tIc pense que c'est un beau denier, qu'en dites-vous ?
— Magnifique, mon ami ! touchez là.
Il me serre vigoureusement la main. — Il compte et recompte ses pièces d'or ; il les fait sauter dans ses joyeuses mains, puis il va les serrer dans son secrétaire.
— Je suis très-heureux, mon cher amiy de votre habileté dans cette circonstance; je vous dois une récompense que vous voudrez bien accepter. — Ces brochures sont pour vous dédommager, — je vous en fais cadeau...
En me retirant, à mon tour je fis cadeau à Auguste, le valet de chambre, de cette générosité de son maître, de ce paquet de papiers qu'il vendit à son profit à l'épicier.
En 1836, de Balzac, qui ne possédait, disait-il, pas le sou, forma une société par actions pour acheter de M. Béthune la Chronique de Paris, qui se mourait entre ses mains faute d'abonnés ; cet esprit supérieur se flattait que sous sa puissante direction la nouvelle Chronique régénérée annihilerait la Revue de Paris dirigée par M. Félix Bonhaire.
Dans cette nouvelle Chronique de Paris, Balzac se fit la part du lion ; il se nomma lui-même rédacteur en chef; il se réserva, en outre, exclusivement la rédaction des articles de politique étrangère, car il se vantait à tous propos de devenir prochainement, à cause de ses vues politiques, ministre des affaires étrangères ; c'était bien la moindre récompense que pût lui accorder le gouvernement.
Sa politique étrange et non étrangère, comme, pour se moquer de ce vaniteux, lui disait souvent le caustique Alphonse Karr, fut tournée en ridicule ; telle fut sa récompense.
De Balzop, très-habilement et sans qu'on put s'en dou-
ter, profitant do sa position de rédacteur en chef d'une revue, de même qu'un Parthe qui, en fuyant, décoche ses flèches acérées, lançait les siennes contre toutes ses bêtes noires, gens de lettres qui l'avaient houspillé ou le houspillaient chaque jour avec usure, tels que MM. Capode-Feiiillide, Lautour-Mézeray, Amédée Piehot, William Duckett, Raymond Brucker , Théodore Muret, Philarète ChasleSy Paul Lacroix, Brindeau, etc., etc.
C'est de la rédaction de la Chronique, qui se faisait quotidiennement chez moi, en quelque sorte sous mes yeux, que partaient ces articles épatants, démolissants et désopilants de gaîté, d'entrain, de verve, d'esprit et de causticité qui allaient égayer et surprendre les lecteurs des journaux légers, tels que le Figaro, le Corsaire, le Charivari, le Vert-Vert, etc.
Je pourrais citer ici les noms des jeunes écrivains qui, sous l'inspiration de leur rédacteur en chef, rédigeaient ces articles ; mais à quoi bon ?
L'un d'eux, le plus jeune, le plus fécond de tous (il comptait à peine vingt-cinq ans), s'est depuis élevé si haut, mais si haut, dans l'empyrée des belles-lettres dont il est l'une des gloires, que, quand bien même j'aurais à ma disposition la puissance d'objectivité du télescope de l'Observatoire de Paris ajoutée à celle du télescope d'Hcrschell de Londres , je ne pourrais même parvenir à le distinguer, tant son auréole de gloire est brillante et radieuse.
Do Palzac n'écrivait pas ces articles fulgurants ot caustiques, c'est vrai , mais il les inspirait, en indiquait le sujet, les commandait. . .
Vous croyez peut-être que la mansuétude de l'autour du Père Goriot {(\w\. , an fond, est encore une tlèche de ce Parthe lancée contre un critique célèbre) avait été satisfaite i\o la conclusion toute pacifique, que j'avais si heu-
50 PORTRAITS d'auteurs.
reusemeiit ménagée, pour ses propres intérêts et non pour les miens, au prétendu dol de M. Lautour-Mézeray ?
Détrompez-vous au plus vite ; jugez l'homme.
Depuis cette époque, dans l'intimité de ses amis, il ne désignait plus cet homme distingué que par le nom de Lautour-mesuré.
Jeu de mots indigne d'un tel écrivain ; mais ses rancunes l'emportaient toujours hors des bornes de la «impie bienséance.
En 1845, parut une nouvelle de Balzac sous le titre de : Un Prince de la Bohême.
Son héros, La Palferine, est un personnage extrêmement excentrique, — spirituel, — une espèce de fou de la plus haute société, — mais criblé de dettes énormes, — toujours aux expédients pour soutenir son luxe et ses frivoles et ruineuses prodigalités.
Pour quiconque a connu M. Lautour-Mézeray, La Palferine est son portrait, mais chargé. Oui, cet homme de lettres avait la réputation d'être un extravagant, un excentrique, ce qui ne l'empêcha pas de devenir un habile administrateur comme préfet et de payer les folles dépenses de sa jeunesse.
Était-il donc convenable de livrer aux interprétations malignes de ses lecteurs la personnalité, quoique cachée sous un pseudonyme, d'un galant homme, de son intime ami ? C'est encore là une action blâmable.
Dans la même nouvelle, de Balzac prend à partie M. Sainte-Beuve qui, parfois, avait apprécié dans ses articles de critique la valeur littéraire de ses ouvrages.
Inde ir<v !
Pendant plus d'un an , j'ai vu constamment sur le petit bureau où Balzac écrivait, le premier exemplaire que j'avais pu me procurer chez Renduel (à prix d'argent s'entend), avant la mise en vente, de Volupté, 2 vol. in-8°, 1834.
« C'est le roman de la chair et de Y esprit, tableau complaisant des faiblesses de l'un et des révoltes de l'autre. »
Ce roman était toujours ouvert : il était lu, relu, approfondi , analysé , étudié pour la pureté du style , — objet constant des soins de Balzac qui n'était jamais satisfait du sien ; — sous ce rapport. Volupté lui servait d'étude et de modèle.
Eh bien ! il reproche à cet éminent écrivain , l'une des gloires de notre littérature moderne, sa manière d'écrire qu'il traite de maniérée , qu'il dénigre , qu'il compare à celle des Homélies de Mascaron.
Il va plus loin encore ; il compose quelques exemples qu'il attribue à l'auteur de Volupté !
C'est pousser bien loin , il faut en convenir, l'esprit de rancune et de vengeance.
Adorez donc, si vous le voulez, dans sa niche d'or, celui dont l'humeur était si vindicative et si haineuse ! Et pourquoi ? Parce qu'il avait été fustigé ! Il ne lui fallait que des thuriféraires ou des admirateurs passionnés.
Libre à vous ! Pour mon compte, je m'y refuse.