‹ Souvenirs de Mme Louise-Elisabeth Vigée-Le BrunChapitre 35 sur 84 · MADEMOISELLE LE BRUN · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE LE BRUN

Gravure du comte de Paroy (,787)

En juin

M"' du Molay était une jolie femme très à la mode. S^n esprit n'électrisait pas; mais elle comprenait celui des autres avec intelligercs. Le comte Olivarès était alors établi chez elle, et elle avait eu pour lui la galanterie de faire placer, à l'entrée d'un chemin situé dans le haut du parc, une inscription portant : Sierra Morena. Olivarès n'était point ce qu'on appelle aimable. Ce que j'ai remarqué en lui de plus saillant était sa malpropreté ; ses poches, pleines de tabac d'Espagne, lui servaient de tabatière.

Le duc de Crillon et le cher abbé Delille venaient fort souvent à la Malmaison où je me trouvais heureuse de les rencontrer. M"' du Molay aimait beaucoup à se promener toute seule, et j'étais parfaitement de son goût ; en sorte qu il était ccnvenu que l'on tiendrait une branche de verdure à la main, si J'on ne désirait pas se chercher ou s'aborder. Je ne marchais jamais sans ma branche ; mais, si j'apercevais l'abbé Delille, je la jetais bien vite.

789, j'allai dîner à la Malmaison ; j'y trouvais l'abbé Sieyès et plusieurs autres amateurs de la Révolution. M. du Molay hurlait contre les nobles; chacun criait, pérorait sur toutes choses propres à opérer un bouleversement général ; on eût dit un vrai club, et ces conversations m'effrayaient horriblement. Après dîner, l'abbé Sieyès dit à je ne sais plus quelle personne : « En vérité, je crois que nous irons trop loin. — Ils iront si loin qu'ils se perdront en chemin, » dis-je à M"" du Molay, qui avait entendu l'abbé comme

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moi, et qui s'attristait aussi de tant de présages funestes.

Dans le même temps à peu près j'allai passer quelques jours à Marly, chez Al"' Auguier, sœur de M"" Campan, et attachée elle-même au service de la reine. Elle avait près de la machine un château et un fort beau parc. Un jour qu'elle et moi étions à une fenêtre qui avait vue sur la cour, laquelle cour donnait sur le grand chemin, nous vîmes entrer un homme ivre, qui tomba par terre. M'^' Auguier, avec sa bonté ordinaire, appela le valet de chambre de son mari, lui dit de secourir ce malheureux, de le conduire à la cuisine et d'en avoir bien soin. Peu de moments après, le valet de chambre revint. « En vérité, dit-il, madame est trop bonne ; c'est un misérable que cet homme! voici les papiers qui viennent de tomber de sa poche. » Et il nous remit plusieurs cahiers, dont l'un commençait ainsi : A bas la famille royale! à bas les nobles î à bas les prêtres! puis suivaient les litanies révolutiojinaires et mille prédictions atroces, écrites en termes qui faisaient dresser les cheveux. M" Auguier fait appeler la maréchaussée, à qui était alors confiée la garde des villages. Quatre de ces militaires arrivent ; on leur enjoint d'emmener cet homme et de prendre des informations sur son compte; ils l'emmènent; mais le valet de chambre, les ayant suivis de loin, sans qu'ils s'en aperçussent, les vit, dès qu'ils eurent tourné le chemin, prendre le prisonnier bras dessus bras dessous, et sauter, chanter avec lui, de l'air du meilleur accord. Je ne puis vous dire à quel point ceci nous effraya. Qu'allions-nous devenir, mon Dieu! si la force publique faisait cause commune avec les coupables?

J'avais conseillé à M"" Auguier de montrer ces cahiers à la reine, et quelques jours après, se trouvant de service, elle les fit lire à Sa Majesté, qui les lui rendit en disant : « Ce sont des choses impossibles; je ne croirai jamais qu'ils méditent de pareilles atrocités. » Hélas! les événements n'ont que trop tôt dissipé ce noble doute; et, sans parler de l'auguste victime qui ne voulait point croire à tant d'horreurs, la pauvre M"" Auguier elle-même

était destinée à payer son dévouement de sa vie.

Ce dévouement ne s'est jamais démenti. Dans les moments cruels de la Révolution, sachant que la reine était sans argent, elle s'empressa de lui prêter vingtcinq louis. Les révolutionnaires le surent, et vinrent aussitôt au château des Tuileries pour la conduire en prison, ou pour mieux dire à la guillotine.

En les voyant arriver, l'air furieux, la menace à la bouche. M"" Auguier, préféra une mort prompte à l'angoisse de tomber

entre leurs mains. Elle se jeta par la fenêtre et se tua.

J ai peu connu de femmes aussi belles etaussi aimables que M"" Auguier. Elle était grande et bien faite ; son visage était d'une fraîcheur remarquable, son teint blanc et rose, et ses jolis yeux exprimaient sa douceur et sa bonté. Elle a laissé deux filles, que j'ai connuesdèsleur enfance à Marly. L'une a épousé le maréchal Ney; la seconde a été mariée à M. de Broc. Cette dernière a péri bien jeune encore, et bien malheureusement. Comme elle voyageait avec M"' Louis Bonaparte, son intime amie, elle voulut, dans une excursion à Ancenis, traverser sur une planche un profond précipice ; la planche manqua sous

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ses pieds, et l'infortunée tomba morte dans etcommel'habile directrice de cette maison l'abîme! d'éducation, à Saint-Germain, dans laquelle

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