CHAMFORT
De tous les gens de lettres qui venaient chez moi, il en était un que j'ai toujours "détesté, comme par inspiration de l'avenir : •c'était Chamfort. Je le recevais pourtant très souvent, par complaisance pour quelques-uns de mes amis, notamment pour M. de Vaudreuil, dont il avait gagné le cœur, d'autant plus qu'il était inalheureux. Sa con versation était fort spirituelle, mais âcre, pleine de fiel et sans aucun charme pour moi, à qui, du reste, son cynisme €t sa saleté déplaisaient souverainement. Son véritabl e nom était Nicolas ; i 1 le changea sur le conseil de M. de Vaudreuil, qui désiraitlepousser dans le monde, et même à la Cour s'il était possible. M. de Vaudreuil l'avait parfaitement logé chez lui, et, vivant presque toujours à Versailles, en son absence il faisait servir une table pour Chamfort et ceux qu'il plaisait à Chamfort d'inviter.
Enfin, il traitait cet homme comme un frère ; et cet homme, quand ses amis les révolutionnaires lui reprochaient plus tard d'avoir vécu dans la maison d'un ci-devant noble, répondait lâchement : « Que voulez-vous? j'étais Platon à la cour du tyran Denys. » Je vous demande quel tyran c'était que M. de Vaudreuil! mais aussi quel Platon «tait-cc que Chamfort !
Des liaisons intimes avec Mirabeau et^ par-dessus tout, l'envie des grands, qui, de tout temps avait rongé son âme, n'avaient pas tardé à faire de Chamfort un partisan énergumène de la Révolution. Oubliant ou plutôt se rappelant qu'il avait été secrétaire des commandements de M. le prince de Condé et de Madame Elisabeth, qui tous deux l'avaient comblé de bienfaits, on sait qu'il se montra un des plus ardents ennemis du trône et de la noblesse. En dépit du proverbe qui prétend que les loups ne se mangentpoint entre eux, Ch am f or t fut mis en prison par leshommes qu' avaient si bien servis sa voix et sa plume; et comme on venait l'arrêter une seconde fois, après qu'il en fut sorti, il se coupa la gorge avec son rasoir.
LA MARQUJSE DE GROLLJER