‹ Souvenirs de Mme Louise-Elisabeth Vigée-Le BrunChapitre 59 sur 84 · MADAME DE LA REYNIERE · texte numérisé non relu

MADAME DE LA REYNIERE

Après mon mariage, je suis allée souper chez M"" de La Reynière, et passer quelques soirées dans un bel hôtel que son mari avait fait bâtir rue des Champs-Elysées, où se réunissait la meilleure compagnie de Paris. M""' de La Reynière était née Jarente. Sa famille, noble,, mais très pauvre, lui avait fait épouser M. [Grimod] de La Reynière, un de nos plus riches financiers, et tout en elle annonçait la contrariété qu'elle éprouvait à porter un nom bourgeois.

Elle avait été belle, très grande et très maigre. Son air noble et fier était remarquable. Elle s'était rendue la maîtresse souveraine de la maison, dans laquelle elle recevait toujours avec la plus grande dignité, afin qu'on ne perdît pas le souvenir de sa naissance. Comme on demandait un jour à Doyen le peintre, qui venait de dîner chez elle, ce qu'il pensait de M"' de La Reynière :

« Elle reçoit fort bien, répondit-il, mais je la crois attaquée de noblesse» »

Son mari était un bon homme dans toute l'étendue du terme, facile à vivre, ne disant jamais de mal de personne ; néanmoins on le tournait en ridicule, ou plutôt on s'amusait de lui pour la prétention qu'il avait de savoir peindre et de savoir chanter ; ces deux prétendus talents occupaient

Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun

toutes ses journées, l'un Iz matin et l'autre le soir ; il avast une peur horrible du tonnerre, au point d'avoir fait arranger dans ses caves une chambre tapissée d'un double taffetas, dans laquelle je suis descendue par curiosité. Dès qu'un orage commençait, il se réfugiait sous cette voûte, où l'un de ses gens battait de toutes ses forces sur un gros tambour tant que grondait la

le parc, au bas de laquelle le comte de Vaudreuil avait fait placer deux fusées. M. de La Reynière était à jouer tranquillement, car le temps était fort calme, quand tout à coup on mit le feu à l'artifice, dont il eut une telle frayeur, qu'e n s'écriant : « Le tonnerre ! le tonnerre ! » il se trouva presque mal. On parvint bientôt à le rassurer en lui expliquant la chose ; toutefois il n'en

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