GINGUENÉ
Ginguené m'avait été présenté par Lebrun, le poète, comme son ami intime, en sorte qu'il venait quelquefois à mes soirées, quoiqu'il ne me plût sous aucun rapport. Je lui trouvais un esprit sec, sans charme et sans gaieté ; il n'était pas en harmonie avec ma société, et ses oeuvres m'étaient tout aussi antipathiques que sa conversation.
En 1789, il nous lut une ode qu'il venait de faire pour M. Necker. Cette ode pouvait passer pour le programme de 1793, il y parlait de victimes et soutenait qu'on ne pouvait régénérer la France sans répandre du sang. Des opinions aussi atroces me faisaient frissonner. Le comte de Vaudreuil, qui était présent, ne dit rien, mais nous nous regardâmes, et je vis bien qu'ainsi que moi, ij devinait l'homme.
Ginguené ne quittait guère son ami Lebrun-Pindare. Sitôt après la mort de celuici, il alla trouver M""' Lebrun, qui par parenthèse avait été cuisinière, et lui demanda les manuscrits de Lebrun, dont il désirait se faire éditeur. M"" Lebrun les lui remit tous. En les feuilletant pour les mettre en ordre, Ginguené fut un peu saisi de trouver plus de cent épigrammes faites contre lui-même ; quelques-unes étaient atroces. On conçoit que l'éditeur les mit toutes de côté; mais je l'ai toujours soupçonné de s'être vengé en faisant imprimer trop de choses faibles et inutiles dans les œuvres de Lebrun, ce qui nuit beaucoup à un recueil qui pouvait être excellent.
Tout le monde sait que, la Révolution venue, Ginguené s'y jeta à corps perdu, et qu'il témoignait hautement son regret de n'avoir pas été à même de pouvoir voter la mort de Louis XVI .
Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun
VIGEE
Mon frère était un de ces hommes faits pour se voir très recherchés dans la société. ]] avait un excellent ton, ayant fréquenté fort jeune la bonne compagnie, de l'esprit, de l'instruction ; il faisait de très jolis vers avec une extrême facilité et jouait la comédie mieux que beauccup d'acteurs. 11 contribuait infiniment au charme et à la gaieté de toutes nos réunions, peut-être même l'empressement que mettait le monde à le rechercher a-t-il nui à sa carrière littéraire, car nous lui prenions beaucoup de temps. 1) lui en resta assez néanmoins pour se distinguer comme homme de lettres.
Outre le cours de littérature qu'il fit à l'Athénée avec un grand succès, quoiqu'il succédât au cours que venait d'y faire La Harpe, Vigée a laissé un volume de poésies légères et plusieurs comédies écrites en vers, dont deux, les . Aveux difficiles et l 'Entrevue , sont restées fort longtemps au répertoire du Théâtre
Français. Je suis même surprise qu'on ne les donne plus, surtout l'Entrevue, charmante petite pièce, que M" Contât et Molé jouaient admirablement.
Mon frère, jeune encore, épousa la fille aînée de M. de Rivière, chargé d'affaires de Saxe ; c'était une femme charmante, pleine de vertus et de talents, si excellente
musicienne et douée d'une si belle voix qu'elle a chanté chez moi avec M""' Todi, sans que la comparaison lui fût défavorable.
Mon frère et M"" de Rivière n'ont laissé de leur mariage qu'un seul enfant, ma nièce, ma bien-aimée nièce, celle qui m'a
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ETIENNE VlGEE
Dessin de Rivière, gravure de Duplessi-Bertaux
rendu une fille, depuis, perdu la mienne.
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