‹ Souvenirs de Mme Louise-Elisabeth Vigée-Le BrunChapitre 72 sur 84 · LE PRINCE HENRI DE PRUSSE · texte numérisé non relu

LE PRINCE HENRI DE PRUSSE

Lorsque -la comtesse de Sabran me présenta chez elle au frère du grand Frédéric, je voyais ce prince pour la première fois, et je ne saurais dire combien je le trouvai iaid. 11 pouvait avoir à peu près cinquantecinq ans à cette époque, le roi de Prusse étant de beaucoup son aîné. 11 était petit, mince, et sa taille, quoiqu'il se tînt fort droit, n'avait aucune noblesse. 11 avait conservé un accent allemand très marqué et grasseyait excessivement. Quant à la laideur de son visage, elle était au premier abord tout à fait repoussante. Cependant, avec deux gros yeux, dont l'un regardait à droite et l'autre à gauche, son regard n'en avait pas moins je ne sais quelle douceur, qu'on remarquait aussi dans le son de sa voix, et, lorsqu'on l'écoutait, ses paroles étant toujours d'une obligeance extrême, on s'accoutumait à le voir.

Sa valeur guerrière est assez connue pour qu'il soit inutile d'en parler; on sait qu'il aimait la gloire en digne frère de Frédéric; mais ce qu'il faut dire, c'est qu'il était aussi sensible à un trait d'humanité qu'à un trait d'héroïsme; il était bon et faisait un très grand cas de la bonté des autres.

11 avait pour les arts, et surtout pour la musique, une véritable passion, au point qu'il voyageait avec son premier violon

afin de pouvoir cultiver son talent en route.

Ce talent était assez médiocre, mais le prince Henri ne laissait échapper aucune occasion de l'exercer. Pendant tout le séjour qu'il a fait à Paris, il venait constamment à mes soirées musicales, ne redoutait point la présence des premiers virtuoses, et je ne l'ai jamais vu refuser de faire sa partie dans un quatuor à côté de Viotti, qui jouait le premier violon.

LE COMTE d'aLBARET

Un autre amateur forcené de musique qui vivait à Paris à la même époque était le comte d'Albaret. Non seulement il s'em-

pressait d'aller à tous les concerts, mais, quoique sa fortune ne fût pas très considérable, il avait une musique à lui, comme en ont les souverains. 11 logeait et nourrissait dans sa maison huit ou dix musiciens, auxquels il payait des appointements, leur permettant en outre de prendre des écoliers dehors aux heures qu'il leur laissait libres.

Ces artistes, comme on doit l'imagi-

ner, étaient tous du second ordre. La chanteuse, par exemple, qui ne chantait que des airs italiens, avait une assez belle voix, mais ne pouvait passer pour une prima donna, et je me souviens qu'il m'avait donné pour maître de chant un homme dont le savoir était médiocre. 11 en était de même de ses instrumentistes, pris isolément, sans en excepter son premier violon ; et cependant, tous ces gens-là avaient une telle habitude de marcher ensemble, et faisaient un si grand nombre de répétitions, qu'on n'entendait nulle part de la musique aussi bien exécutée que chez le comte d'Albaret. Aussi tous les amateurs se rendaient-ils avec empressement à ses concerts. Ils avaient lieu le dimanche matin. J'y suis allée plusieurs fois, et j'en suis toujours sortie charmée.

LE COMTE d'eSPINCHAL

Voici un homme dont les affaires, les plaisirs, en un mot toute l'existence, se bornaient à savoir, jour par jour, tout ce qui se passait dans Paris. Le comte d'Espinchal était toujours instruit le premier d'un mariage, d'une intrigue amoureuse, d'une mort, de la réception ou du refus d'une pièce de théâtre, etc. ; au point que, si l'on avait besoin d'un renseignement quelconque sur qui ou sur quoi que ce fût au monde, on se disait aussitôt : il faut le demander à d'Espinchal. On imagine bien que, pour être aussi parfaitement au fait, il fallait qu'il connût une prodigieuse quantité de gens; aussi ne pouvait-il marcher dans la rue sans saluer quelqu'un à chaque pas, et cela depuis le grand seigneur jusqu'au garçon de théâtre, depuis la duchesse jusqu'à la grisette et la fille entretenue.

En outre, le comte d'Espinchal allait partout. On était certain, ne fût-ce que pour un moment, de le voir dans les promenades, aux courses de chevaux, au salon, et, le soir, à deux ou trois spectacles. Je n'ai vraiment jamais su quel temps il prenait pour se reposer et même pour dcrmir, car il passait presque toutes ses nuits dans les bals.

A l'Opéra ainsi qu'à la Comédie-Française, il savait au juste à qui appartenaient toutes les loges, dont la plupart, il est vrai, étaient louées à l'année à cette époque. On le voyait se les faire ouvrir l'une après l'autre pour rester cinq minutes dans chacune; car trop d'affaires l'appelaient de tous côtés pour qu'il fît des visites longues. Il n'y mettait qwe le temps d'apprendre quelques nouvelles de plus.

Heureusement le comte d'Espinchal n'était point méchant, autrement il aurait pu brouiller bien des ménages, causer bien des ruptures de liaisons d'amour ou d'amitié, enfin nuire à beaucoup de gens. 11 n'était pas même très bavard et savait se taire avec les personnes intéressées dans les mystères sans nombre qu'il parvenait à découvrir. Il suffisait à sa satisfaction personnelle d'être parfaitement au courant de tout ce qui se passait à Paris et à Versailles; mais, pour parvenir à ce but, il ne

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négligeait aucun soin, et bien certainement il était plus au fait de mille choses que ne j'était le lieutenant de police.

Une pareille manie est si bizarre qu'afin de faire croire à sa réalité je vais raconter un trait qui, dans le temps, a été connu de tout Paris. Un jour, ou plutôt une nuit, le comte d'Espinchal se trouvait au bal de l'Opéra. Ce bal n'était point alors ce qu'il est devenu maintenant; la bonne compagnie le fréquentait, et les plus honnêtes femmes delà Cour et delà viJIe ne se refusaient pas le plaisir d'y aller, masquées jusqu'aux dents, comme on disait; mais pour M. d'Espinchal il n'existait point de masque; du premier coup d'œil il reconnaissait son monde : aussi tous les dominos le fuyaient-ils comme la peste. 11 se promenait dans la salle quand il remarqua un homme qu'il ne connaissait pas, et qui courait de côté et d'autre, paie, effaré, s'approchant de toutes les femmes en dominos bleus, puis s'éloignant aussitôt d'un air désespéré. Le comte n'hésite pas à l'aborder et lui dit avec intérêt : « Vous me paraissez en peine, monsieur. Si je pouvais vous être bon à quelque chose, j'en serais charmé. — Ah î monsieur, répond l'inconnu, je suis le plus malheureux des hommes. Imaginez que ce matin je suis arrivé d'Orléans avec ma femme, qui m'a tourmenté pour la mener au bal de l'Opéra. Dans cette foule, je viens de la perdre, et la pauvre petite ne sait pas le nom de l'hôtel, pas même le nom de la rue où nous sommes descendus. — Calmezvous, calmez-vous, dit le comte d'Espinchal, je vais vous conduire près d'elle. Madame votre femme est assise dans le foyer à la seconde fenêtre. » C'était la dame en effet. Le mari, transporté de joie, se confond en remerciements : « Mais comment se fait-il, monsieur, que vous ayez deviné?... — Rien n'est plus simple, répond le comte d'Espinchal : madame étant la seule femme du bal que je ne connaisse pas, j'avais déjà bien pensé qu'elle devait être arrivée de province très nouvellement. »

Quand je suis revenue à Paris, sous le Consulat, j'ai revu le comte d'Espinchal : « Eh bien! lui dis-je, vous devez être furieusement désorienté; vous ne connaissez

plus personne dans les loges de l'Opéra et de la Comédie. » Pour toute réponse, il leva les yeux au ciel. 11 est mort peu de temps après, d'ennui sans doute; car il n'était pas extrêmement vieux. On assure qu'avant de mourir, il brûla une énorme quantité de notes qu'il avait l'habitude d'écrire chaque soir. J'avais en effet entendu parler de ces notes par plusieurs personnes que peutêtre elles effrayaient. 11 est certain qu'elles

auraient pu fournir la matière d'un ouvrage très piquant, mais bien certainement aussi très scandaleux.

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