‹ Souvenirs de théat̂re, d'art et de critique (volume 2)Chapitre 17 sur 34 · DU BEAU ABTIQUB ET DU BEAU MODEBIO · texte numérisé non relu

DU BEAU ABTIQUB ET DU BEAU MODEBIO

lions plastiques acquirent un développement prodigieux. Un goût exquis releva toutes choses; les métiers devinrent des arts, et les arts des poésies.

Mais bientôt la doctrine de la Réforme, c'est-à-dire la négation se substituant à l'affirmation, arrêta cette admirable efflorescence, ce merveilleux épanouissement du genre humain.

Depuis le commencement du monde, cette dualité est en lutte avec des chances diverses qui font les époques de splendeur ou de barbarie artistiques. Il y a toujours de certains esprits pauvres, nus, abstractifs et méticuleux que choque toute manifestation et gui haïssent comme des ennemis personnels la forme et la couleur. Cette tendance, qui a eu ses représen^ tants dans tous les siècles, peut se symboliser d'une manière très intelligible par la différence d'un temple protestant à une église catholique, et de l'habit gris d'un quaker à la dalmatique de brocart d'or d'un patricien de Venise peint par Paul Véronèse.

Or, il ne faut pas se le dissimuler, quoique nous soyons restés catholiques de nom, l'esprit protestant a prévalu. Cette doctrine bourgeoise, économe et chicaneuse, s'accorde bien avec les sentiments envieux de notre temps. La crainte de l'examen critique et l'absence d'autorité a singulièrement intimidé les développements extérieurs de la civilisation. Il n'y a plus eu que des splendeurs étouffées, des laxes sourds, des magnificences sournoises où Ton faisait plus de cas de la valeur que de la beauté, de l'estimation que de l'effet. Les façades monumentales ont disparu ; les palais se sont faits des maisons, et l'habit s'est rapproché autant que possible du domino : par égard pour la jalousie générale, chacun s'est affublé du frac noir et du paletot sac.

Î02 PLASTIQUE DE Là CmLISATlON.

L'on a sacrifié la beauté à l'envie.

Les atrabilaires ont inventé, à Tusage des imbéciles, un grand mot, — l'utile, — et, plus rogues que le poète latin, ils ne voulurent pas y mêler — le beau.

Et puis les nouveaux besoins enfantés par la civilisation ont produit une foule de nouveaux objets et de formes imprévues que l'art n'a pas eu le temps d'idéaliser : l'ère moderne, qui date réellement de la découverte de l'imprimerie, de la poudre à canon et de la vapeur, est encore bien jeune; elle connaît à peine les forces qu'elle emploie : ses mécanismes décharnés laissent voir leurs rouages intérieurs. Notre vie se passe entre des inventions à l'état d'ébauche ou de squelette.

\ ( Supposez des hommes écorchés qui se promène- \ ratent tout sanglants dans les rues avec leurs artères noires et leurs veines bleues, leurs chairs rougeS; leurs lacis de nerfs et leurs muscles tressaillants, rien ne serait plus horrible. Eh bien, la civilisation, sous le rapport plastique, offre exactement le même spectacle : les os, les leviers nécessaires y sont, mais la chair et la peau manquent, et par conséquent la forme est absente. Ce ne sont qu'angles droits, lignes raides et gauches, coudes difformes, engrenages dentus, mouvements automatiques, activité glaciale et qui fait peur, comme un mort galvanisé qui remuerait.

11 faut que l'art donne l'épiderme à la civilisation, que le peintre et le sculpteur achèvent l'œuvre du mécanicien.

La civilisation ne se refuse pas à la beauté; elle attend que l'art lui revête la charpente, et les armatures, de nobles et gracieux vêtements,

La chose est possible et même facile.

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