RUE DE 0RENELLE-SA1NT-6BRMAIN
Ce département comprend les pays de Bresse, Bugey, Valromey, Gex et la principauté de Bombes. Au temps des Romains, ces différentes provinces faisaient partie de la première Lyonnaise; plus tard elles furent enclavées dans le royaume de Bourgogne. Sa superficie est de cinq cent quatre-vingt-quatre millehuit cent vingt-deux arpents métriques; sa population est de trois cent quarante-six mille vingt-six âmes. Le Jura lui sert de borne à l'endroit du nord; à Test, la Suisse et la Savoie dressent leurs pics neigeux et leurs glaciers éternels. Le Rhône, sorti tout grondant du lac de Genève, court au sud, le baigne par un côté et le sépare de Tlsère. Il s'épaule à l'ouest sur les départements du Rhône et de Saône-et- Loire. Jl touche par trois faces à la France et par une à l'étranger; il n'a qu'à tendre la main par-
dessus la frontière pour prendre et donner. Un grand nombre de routes, tant royales que départementales, le sillonnent en tous sens et se croisent à l'infini, comme les veines et les vaisseaux capillaires dans le corps humain, qui servent à faire circuler le sang, et à porter la vie jusqu'aux extrémités les plus éloignées du cœur. Parmi ces routes, il y en a six de royales, dont une de première classe, qui va de Paris à Genève, de l'endroit où les habitants s'appellent Monsieur à celui où ils s'appellent Citoyen; les seize autres sont départementales et fort utiles encore, quoique d'une moindre importance. Une autre route qui n'est pas pavée et n'exige aucune réparation, une route qui n'est ni royale ni départementale, une route qui marche toute seule, c'est l'Ain qui traverse le département auquel il donne son nom du nord au sud depuis le Jura jusqu'au Rhône, prenant en chemin tout ce qu'il y a de bon et de vendable : et les belles pierres de Villebois, et les grands chênes et les grands sapins pour les remettre au Rhône qui les prend à son tour et les porte à Lyon la belle ville, et de là dans tout le midi de la France.
Ces routes sont d'un intérêt plus haut encore qu'on ne le pense ; elles unissent le nord et le midi, Strasbourg l'Allemande, et Marseille la Grecque; l'est à l'ouest, Bordeaux la ville aux bons vins et Genève l'horlogère; Lyon est là, à vingt enjambées de poste, prête à mettre en œuvre tout ce qu'on lui enverra ; Genève à trente pas.
C'est par ces routes que s'acheminent vers la Savoie les bestiaux qu'elle nous demande ; c'est par là que l'on porte à la Suisse et le vin et le grain qui lui manquent, c'est par là que passe le beau blé doré que la chaude Afrique envoie à Marseille sur ses tartanes et ses brigantines, et que Marseille
envoie à la froide Helvéiie, cette grosse fille aux yeux bleus et joues rouges, grande mangeuse qui n'en a jamais assez.
"Nous ne comptons pas, et cependant c'est un revenu très réel pour le pays, une rente qui est exactement payée à ses échéances : le passage périodique des Anglais, Français et autres touristes, soit malades, soit bien portants, artistes ou bourgeois, petites miss vaporeuses ou joyeuses créatures qui s'en vont en Suisse remplir leur album et vider leur bourse. Tous ces admirateurs de la nature qui vont mettre leur carte au mont Blanc et se font inscrire à la Yung-Frau, tous ces amateurs du pastoral qui boivent du lait et se pâment au ranz dés vaches, laissent après eux une longue traînée d'or et d'argent.
Bien que cet état de choses soit déjà très confortable, cependant d'importantes améliorations ont eu lieu; d'autres sont projetées, d'autres. acceptées. Le halage de la Siaône a été rendu plus facile par la construction de deux ponts, l'un sur le bief de Fromans, l'autre sur le bief de Genay ; les travaux du port Saint-Laurent sont en pleine activité ; on va jeter un pont au passage de la Veyie; celui de Chaley en fil de fer suspendu est achevé; celui de Pont-d'Ain, également suspendu, se fait admirer pour sa hardiesse et sa légèreté. On a commencé un chenal à travers la perte du Rhône pour le flottage des bois ; l'on parle d'ouvrir un canal qui irait du lac de Nantua à la Saône près de Lyon ; on parle aussi d'un chemin de fer traversant la Dombe entre Lyon et Bourg, et passant par Servaz, Marlieux, Villars, Sathonay, etc.
On voit que le département de l'Ain n'est pas en arrière, et que toutes les idées progressives et civili-
santés y débouchent des quatre points du vent par toutes ses routes. Le chemin de fer est aux routes anciennes ce que la poudre est au bélier, Timprimerie à récriture, la vapeur à la voile, c'est-à-dire une de ces choses qui changent la face du monde, comme la poudre et Timprimerie Tout fait au temps de leur invention, et les améliorations qui doivent en résulter sont incalculables. Le chemin de fer supprime les chevaux, il est vrai, mais il fait naître les forges et fait creuser les mines de charbon; mais il diminue les frais de transport et fait une précieuse économie de temps, cet autre capital dont la perte est irréparable; mais il rend voisines et comme porte à porte des villes qui semblaient ne se devoir jamais dire un mot de politesse et faire ensemble le moindre échange : il est donc à souhaiter que le chemin de fer projeté s'établisse et que tous les autres départements suivent en cela l'exemple du département de l'Ain.
Après avoir fait comme les dessinateurs qui commencent par indiquer les muscles et les os des figures qu'ils veulent représenter, il serait bon de recouvrir de chair cette étude mythologique et de mettre une peau sur ces veines et sur ces artères. Après avoir parié des routes, je dois parler des pays qu'elles sillonnent et qu'elles alimentent.
Au nord-ouest, dans l'arrondissement de Bourg, s'étendent à perte de vue d'immenses prairies que la Saône côtoie tantôt en bonne tantôt en méchante voisine. En débordant, elle inonde et fait pourrir les foins. Pour la mettre à la raison, on avait conçu divers projets restés sans exécution, en sorte qu'elle continue à faire la mauvaise et à détruire ce qu'elle avait fait pousser. Sur ses bords, les villages, les hameaux, les bourgs se pressent les uns sur les
autres, gais, riches et peuplés. Tout ce pays est bossue, mammelonné, plein d'accidents de terrain et ombragé par de grandes forêts de chênes verts, noueux, vivaces, incorruptibles, capables de résister aux soleils et aux pluies de tous les mondes et qui sont d*une grande ressource pour notre belle marine française.
J'ai dit tout à l'heure que le pays était plein de montagnes ; n'allez pas croire qu'elles soient aussi hautes que l'Hymalaya ou le pic de TénérifTe; ce sont de bonnes bourgeoises de montagnes, et l'on n'a pas besoin d'être un autre Jacques Balmat pour les gravir ; en une heure on leur a mis le pied sur la tête. Leur direction est du nord au midi. Les montagnes, dit-on, sont les mamelles du globe; en tous cas, celles-ci sont mauvaises nourrices et n'ont guère de lait, car il n'y a que deux sources un peu considérables dans tout le canton : celle de l'ancienne Chartreuse de Sélignat et celle de la commune de Corveissiat. Aussi les habitants de la plaine de Suran souffrent-ils beaucoup du manque de fontaines, et par les temps de sécheresse n'ont-ils pas d'autre ressource pour eux et leurs bestiaux que l'eau stagnante et échauffée qui s'amasse aux digues des moulins. Pour les puits, il n'y faut pas songer; à peine a-t-on égratigné la terre que l'on se heurte au roc vif. Peut-être le sondage d'après le procédé artésien seriait-il suivi de succès et rencontrerait-on une nappe d'eau intérieure ; mais c'est une expérience coûteuse et au moins incertaine.
Au nord-est, c'est-à-dire du côté de Nantua, le sol continue à être montueux ; mais les montagnes ont pour chevelure des forêts de sapin au lieu de forêts de chênes. Celle qui va voir les nuages de plus près se nomme la montagne de Chalame et se dresse
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entre les communes de Giron, Champ-Promier et Montage. C'est dans cet arrondissement que se trouvent les quatre lacs qui font une espèce de petite Suisse de cette partie du département; les quatre grands lacs de Nantua, de Silan, de Meyriat et de Génin dont les eaux bleues et poissonneuses occupent ensemble une superficie de cinq mille huit cent cinquante-neuf hectares. Rien nV manque, ni les convulsions du sol, ni les anfractuosités des vallées, ni les chalets aux toits de planches, ni les moutons, ni les chèvres surtout, ni les majestueuses solitudes ; TAin qui roule et gronde, profondément encaissé entre des rochers, complète le tableau. Mais les yeux sont plus satisfaits que Testomac dans ce bienheureux pays. Le sillon ne nourrit pas le laboureur, et le peu de grain qu'on y récolte est du seigle de très médiocre qualité.
Au sud-est, dans l'arrondissement de Belley, qu'enferment par trois côtés les eaux du Rhône et de l'Ain, l'aspect du pays est beaucoup moins sauvage; le Valromey, les environs de Belley et le bas Bugey offrent des parties agréables et fertiles, le sol est bien cultivé, et rend ce qu'on lui donne avec usure ; les grains, les fruits et les légumes s'accommodent également de la qualité du terroir; on y recueille du vin, du chanvre et des noix ; on y trouve même des truffes noires qui, sans être aussi estimées que celles du Périgord et de Bologne; ne sont pas indignes du palais le plus gourmet. Aux environs de Belley, beaucoup de vignes sont plantées en hautains, à la manière italienne; les intervalles semés de blé, de menus grains ou de fourrages artificiels, offrent un charmant contraste de couleur et de floraison, et par leurs bigarrures font l'effet d'une grande robe de zèbre ; dans les rochers, ou trouve beaucoup de
stalactites qui, étant sciées, servent à faire des murs et principalement des cheminées.
Le côté de sud-ouest, à l'endroit de Trévoux, présente une physionomie tout à fait différente. On se croirait, si le ciel était plus b]eu et plus ardent, transporté en Italie au plein cœur des marais Pontins ; les parties riveraines de la Saône ont cependant Taspect un peu moins désolé que Tintérieur. Là, point de montagne, point de colline qui réunisse et dirige les eaux pluviales; de grandes plaines caillouteuses et décharnées jusqu'aux os, des flaques d'eau et des étangs de tous côtés, quelques rares taillis poudreux et hérissés, des habitations éparpillées dans des pays perdus, de misérables fiévreux, au teint hâve et plombé, aux yeux ternes et morts. Le peu de sources qui traversent cette malheureuse contrée coulent en sens inverse de la rivière où ils se vont rendre; quant aux eaux de la pluie, ]e sol les retient aussi exactement que ferait une citerne. Elles ne peuvent ni être absorbées, ni s'écouler par l'inclinaison. Sous une couche très mince de terre végétale se trouve un lit d'argile compacte que ne peut mordre la bêche, ni entamer la charrue, impénétrable à l'eau et aux racines des arbres. Ne pouvant s'écouler, ces eaux s'amassent, croupissent et, se résolvant par révaporation,remplissentratmosphère de miasmes pestilentiels. On a fait ce qu'on a pu pour atténuer l'insalubrité du climat. On a dirigé, contenu et ramassé les eaux dans différents réservoirs ; les princes de Savoie avaient même pris sous leur protection spéciale et encouragé de tout leur pouvoir ces entreprises de dessèchement et de culture. Mais les travaux et les dépenses seraient trop considérables pour cultiver le terrain que couvre ces étangs, si on parvenait à les dessécher;
il faudrait au moins une colonie de trente mille cultivateurs, la construction de douze cents fermes et dix-huit mille têtes de bétail, car le pays dévore ses habitants et serait bientôt désert si on Tabandonnait à ses propres ressources.
Maintenant que nous avons donné à peu près la physionomie générale et particulière du territoire du département, que nous avons décrit ses routes et ses rivières, ses bois et ses étangs, ses montagnes et ses plaines, nous allons dire quelles sont les villes qui en hérissent la surface et le rang industriel qu'elles occupent parmi les villes de France. La première que je dois nommer est Bourg, chef-lieu de préfecture ; elle est à cent quinze lieues de Paris ; six grandes routes viennent y aboutir ; la rivière de Reyssousse, dont l'eau est excellente pour les tanneries, la traverse du sud-est au nord-ouest; d'un côté, l'horizon est fermé par une ceinture de forêts; de l'autre, la vue s'étend sur une plaine variée par toutes sortes de cultures. Cependant, malgré <îette apparence fertile, les prés sont humides et froids, les arbres souvent rongés par la mousse. Bourg n'est pas très peuplé ; il n'y a guère que neuf mille âmes ; les loyers y sont chers à cause de la rareté des matériaux qui est telle que la plupart des maisons sont construites en bois, et l'on y vit assez mal avec beaucoup d'argent. L'aspect de la ville est, du reste, passablement triste; les rues sont en général étroites, tortueuses et sombres; et Bourg, par sa situation, n'est ni manufacturier, ni commerçant. Chacun vit du revenu de ses terres; aussi la gêne est-elle générale quand les récoltes sont mauvaises, et les capitaux manquent pour les spéculations et les entreprises. Le commerce et l'industrie se bornent à quelques fabriques de toiles peintes et de
draps; on y file aussi du coton, on y fait des peignes en corne ; mais ce qu'il y a de plus important, ce sont les tanneries et les corroieries. L'air v est assez salubre, surtout depuis que l'on a desséché et transformé en courtils les fossés fangeux et bourbeux qui environnaient la ville; Ton n'y est pas sujet aux fié-, vres qui désolent la partie sud-ouest du département. C'est près de Bourg que s'élève ]a délicieuse église gothique de Notre-Dame-de-Brou. Il est impossible de rien voir de plus fantasque et de plus merveilleux que les arabesques et les ornements de sa façade à triple fronton ; c'est de la dentelle de pierre, du granit tissu et filé, un miracle perpétuel d'audace et de patience ; le goût de la Renaissance s'y fait déjà sentir et marie gracieusement ses belles fleurs classiques aux colonnettes et aux ogives; les vitraux brillent de tout l'éclat des vitraux gothiques, et se font remarquer par une perfection de dessin qui leur est inconnue. On a mis vingt-cinq ans à bâtir cette église, et l'argent qu'on y a dépensé est incalculable ; avec le même temps et le double d'argent, on ne pourrait aujourd'hui rien édifier d'approchant ; le monde a désappris le secret de ces prodiges et, avec les grandes idées, les grandes choses s'en sont allées ; l'architecture n'est plus maintenant que le nom d'un art qui a été et ne sera plus ; de tous les arts, c'est assurément celui qui a le moins d'avenir.
Pont-de-Veyle, chef-lieu de canton, a changé son nom de Bourg-de-Veyle en celui de Pont-de-Veyle, depuis que son pont est bâti ; cette ville n'off're rien de bien remarquable.
Pont-d'Ain, où les princesses de Savoie venaient faire leurs couches à cause de la salubrité de l'air, n'est plus qu'une ville assez malsaine ; les étangs de
la Dombe se sont agrandis avec le temps, et l'air est devenu pestilentiel ; pendant l'été, il y règne une malaria comme à Rome, et les fièvres y sont fréquentes. Le château seul échappe par son élévation à cette maligne influence. Quant au vieux pont qui a dû donner le nom à la ville, il est apparemment tombé dans l'eau, car on ne le voit point. Le brave généra] Joubert est né à Pont-de-Vaux qui lui a érigé tout récemment une statue sur une de ses places.
Belley n'a de remarquable que son évêché. Nantua est une petite Genève ; elle a à ses pieds un Léman en raccourci dont les truites sont célèbres. Trévoux est plus connu par le monde et a plus fait parler de lui, en raison du Jowmal de Trévoux que l'on y a longtemps imprimé. Cette vDle s'appelle en latin Trivortium , comme qui dirait trois voies , parce qu'une voie romaine se partageait en trois branches à cet endroit.
Quant à Ferney, son nom lié intimement à celui de Voltaire qui en était en quelque sorte le roi et voulait l'ériger en ville, est à tout jamais célèbre.
Pour Gex, je ne sais rien sur son compte, sinon que c'est la ville aux fromages.
Le département de l'Ain, avec de grandes ressources et de grandes facilités pour le commerce, comme le voisinage du. Rhône et de la Saône, traversé d'un bout à l'autre par une rivière navigable, à deux pas de Genève, n'ayant qu'à allonger le bras pour atteindre à Lyon, ne tient pas la place industrielle qu'il semblerait devoir occuper ; le caractère indolent, froid et généralement peu hasardeux des habitants, la médiocrité et l'éparpillement des fortunes sont un obstacle presque invincible à un plus large développement ; et puis, la proximité de Lyon
et de Genève qui, au premier coup d'œil, semble favoriser ses relations commerciales, Tempêche peut-être d'avoir une industrie à lui, comme un grand arbre qui empêche de croître les arbrisseaux placés dans son ombre. Mais s'il prend à ces deux grandes villes les objets de nécessité ou de luxe qu'il ne peut fabriquer chez lui, il les trouve toujours prêtes à recevoir ses produits agricoles et à vider leurs bourses de soie dans son tablier de peau, qu'il tanne et prépare lui-même pour le coup, car la mégisserie est une des plus importantes branches de son industrie, et le blanc de Bourg passe pour le plus beau de France. L'abondance des bestiaux, l'excellence des pâturages, la qualité particulière des eaux de la Reyssousseet de la Dorp offrent toutes les facilités désirables pour la fabrication ; et, outre l'exportation, l'habitude où sont les gens au pays de Bresse de porter toujours devant eux un tablier de cuir, dont ils sont aussi inséparables que l'Espagnol de sa cape et ] 'Écossais de son plaid, assure à l'intérieur une consommation étendue et régulière. On y importe aussi, pour les façonner, de gros cuirs de Sens.
Quoique la toile dite de Saint-Rainbert soit la seule exportée, on fabrique, dans le département, beaucoup de toile de chanvre ; plus de trois mille métiers sont occupés à la tisser. On rencontre partout des tisserands qui travaillent tout l'hiver et les jours où il pleutj ou quand ils manquent d'ouvrage à la campagne, ce qui fait que peu de gens achètent ou vendent de la toile. Chacun se fabrique ce qui lui est nécessaire. Cependant j la consommation qu'il en fait est si forte qu'ordinairement les fermiers assurent à leurs servantes et valets dô vingt à viùgtquatre mètres de toile par année, ce qui est énorme;
On évalue à trois millions cinq cent quatre-vingtquatre mille trois cent quatre-vingt-quatorze mètres, ce qui se fabrique d'un an à l'autre ; trois millions (de) mètres sont consommés dans le département. Cependant, malgré cette grande quantité de toile fabriquée, il y a peu de blanchisseries, et personne n'a eu l'idée, quoique l'on ait pour cela toutes les commodités imaginables, d'établir une manufacture de toile à voile ; ce serait une spéculation à réussir immanquablement; rien au monde ne serait plus facile que d'en expédier les produits à Toulon par l'entremise du Rhône.
Il y a déjà longtemps que l'on file le coton à Nantua ", dans le principe , on le filait au rouet ; plus de quinze cents personnes vécurent de cette industrie jusqu'en 1764, époque où un ouvrief de Lyon vint y établir des métiers, et les nankins de Nantua devinrent assez beaux pour soutenir la concurrence avec ceux de Rouen. Pour la laine, elle est entièrement consommée dans le pays à faire des matelas, en chapellerie et pour la fabrication des bas et des couvertures. A Nantua, vous trouvez quelques manufactures où l'on fabrique des tiretaines grossières, de grosses serges tissues et des tapisseries, façon de Bergame, dont les gens de la campagne garnissent leurs lits et font des linteaux à ïeiirs cheminées. Nantua, du reste, n'est pas le seul endroit où l'on fabrique ; dans plusieurs pays de la Bresse, on tisse l'étoffe dont on a besoin, surtout pendant les longues veillées d'hiver; et, dans la vallée de Suran, chaque ménage, à la façon des temps anciens, fait faire patriarcalement, de la propre laine de son troupeau, la quantité nécessaire à son habillement. Plus de mille pièces sont fabriquées de la sorte.
Après ces industries humbles et populaires, je ne sais trop quelle transition employer pour vous dire qu'à Bourg on affineTor et l'argent de première maind'œuvre, qu'on y tire l'or avec une si grande perfection qu'il y a des traits plus minces qu'un cheveu scié en trois dans sa longueur, plus frêles qu'un fil d'araignée, plus flottants et plus souples que les écheveaux qui s'échappent de la quenouille de la bonne Vierge par les temps de ciel bleu et de soleil poudroyant ; que Trévoux est la seule ville de France et même d'Europe, à ce qu'on prétend, où se fait le trait d'argent; renvoyées à Lyon et à Paris ces pelottes d'argent et d'or se contournent en graines d'épinards aux épaules des états-majors, reluisent aux dos des prêtres et se mêlent avec la soie dans la trame de ces riches brocards qui font l'admiration du monde, et dont Lyon seule a le secret entre toutes nos villes.
Élégantes petites-maîtresses, reines des bals et des soirées, hamadryades du bois de Boulogne, vous qui faites venir à si grands frais d'Italie le chapeau de paille qui doit mettre à couvert des baisers trop vifs de soleil de juin votre jolie figure, au coloris rose et blanc, vous ne savez pas qu'à Lagnieu on fait des chapeaux tout pareils à ceux qu'on va vous chercher par delà les monts ; la paille en est aussi bionde, la tresse aussi fine et serrée que si elle eût été faite par quelques contadine à l'ombre des murs de Florence. C'est à M. Dupré qu'on doit cela; le gouvernement Ta récompensé par une mention honorable et une médaille d'argent, et vous devriez bien, mes belles dames, lui donner aussi une récompense comme doit faire une bonne Française à ceux qui ont bien mérité de la toilette, je veux dire votre pratique, et vous le ferez, n'est-ce pas?
Devéria, vous qui êtes le Gravelot et TEisen de ce temps, qui avez tant fait pour nos livres et nos albums! Camille Roqueplan, vous qui pouvez peutêtre nous consoler de la mort de Bonnington, mort trop jeune! Vous, Charlet, vieux troupier qui avez à vous seul plus d'esprit que deux cents générations de vaudevillistes, ne demandez pas à Munich, à la patrie d'Aloys Senefelder, la pierre qui doit multiplier vos gracieuses inspirations ; Belley vous fournira des pierres lithographiques d'un grain aussi doux et aussi onctueux aussi fidèles à prendre et à rendre que toutes celles qu'on tire de l'étranger. Vous en trouverez à Paris tout autant que vous en aurez besoin, et cela, rue du Paon-Saint-André, nM.
Avant de terminer, il n'est pas hors de propos de descendre des généralités aux spécialités, et de citer expressément les noms d'hommes et de lieux les plus remarquables sous le rapport industriel. A Meilhonas, il y a une belle manufacture de faïences dont les produits ont valu, à M. de Meilhonas, son propriétaire, une mention honorable en 1823. A Montluel et Ambérieux, MM. Aynard frères dirigent une manufacture de draps spécialement destinés à l'habillement des troupes. A Ameysieux, se trouve une filature de soie, laine et cachemire, dirigée par M. le baron de Rostaing. MM. Doramaz d'Ojast et Flamand, Lardin frères, exploitent la même branche d'industrie et emploient environ cinq cents ouvriers chacun ; le dernier a obtenu une médaille d'argent en 1827* Tenay se distingue par une manufacture de duvet de cachemire, appartenant à MM. Doblet et Ronchaud, mentionnés honorablement en 1823, en 1827, et gratifiés de la médaille d'argent. A Naz^ près de Gex, ])JM. Girodj Montanier et de Jotemps
élèvent de magnifiques mérinos dont Tamélioration toujours croissante leur a mérité, en 1823 et 1827, une médaille d'or.
Maintenant, si je vous dis que Ton fait, dans les montagnes du Bugey, beaucoup de petits ouvrages en os, en ivoire ou corne dont le produit est double de la dépense ; que la Balme possède une verrerie importante ; Meyriat, des fabriques de produits chimiques ; Divonne, trois papeteries considérables ; qu'on a découvert, en 1795, dans la commune de Surjoux, une mine d'asphalte très productive dont on tire une huile minérale qui brûle dans les lampes, rend imperméables les cuirs qui en ont été frottés, et remplace le vieux oint dans les machines à grand frottement avec un avantage de cinquante pour cent ; qu'il y a des bancs de marne et des tourbières assez mal exploitées ; qu'on rencontre quelques filons de fer et de cuivre, des couches d'une certaine argile dont M. Racle, ingénieur, est parvenu, en 1780, à faire une espèce de stuc ou de marbre d'une solidité et d'un brillant singuliers; je crois que je me serai acquitté de ma tâche avec conscience ; je n'aurai plus grand'chose à vous conter, sinon que les grosses carpes de la Veyle font des matelotes délirantes, et que la chair fine et ferme des truites de la Versoix est on ne peut plus estimée des connaisseurs.
Vous savez tout aussi bien que moi que Lalande, l'athée, qui ne manquait pas une messe, le grand mathématicien qui avalait des araignées avec autant de plaisir que vous et moi un bonbon de Marquis ou de Bertheliémot; que Michaud qui a fait le Printemps (Tun proscrit et les Lettres sur r Orient; que Bichat qui est mort si jeune, et qu'on croirait un vieillard à voir tout ce qu'il a écrit; que Brillât-
Ifi STATISTIQUE INDUSTRIELLE DE L'AIN.
Savarin, Fauteur de la Physiologie du Goût, sont les fils du déparlement de l'Ain, et lui font tenir, entre tous les autres , une assez honorable place intellectuelle. Quant à sa place industrielle, nous devons avouer qu'elle pourrait être plus haute. Le département de TAin, malgré beaucoup de ressources, est plutôt agricole que commerçant, producteur que manufacturier; mais il pourrait aisément mettre en œuvre ce qu'il produit et donner plus qu'il ne reçoit ; avec le développement progressif de l'industrie, il n'y a aucun doute que cela sera ainsi, et ce jour n'est pas loin.
{La France industrielle, n" 2, mai 1834.)
Par Eugène Sue
Un pauvre critique terrestre se trouve dans un cruel embarras quand il lui faut s'occuper d'un littérateur aussi exclusivement océanique que M. Eugène Sue. Avant de pouvoir lire ses œuvres couramment, il est obligé d'apprendre par cœur le dictionnaire de marine et de se loger dans la tête le vocabulaire le plus formidable et le plus incongru qui se puisse imaginer.
D'honnêtes écrivains de l'intérieur des terres sont parfaitement incapables de distinguer la proue de la poupe d'un vaisseau. Il en est même qui font avec la plus bourgeoise sécurité naviguer leurs poétiques embarcations la quille tournée du côté du ciel; car on ne sait guère en France de marine que ce que l'on apprend à l'Opéra-Comique et au Vaudeville : cela se borne à bâbord et à tribord, plus «quelques jurons nautiques réservés depuis un temps immémorial à l'oncle marin, brutal et millionnaire. Il n'y a rien d'étqnnant à cela; la marine n'a jamais été en France un sujet de préoccupation nationale
18 HISTOIBE DE LA. MABIKE
comme en Angleterre et en Amérique. Sans doute notre marine est belle et grande, comme tout ce qui appartient à la France, mais la véritable force et la véritable gloire du pays ne sont pas là. Le roman militaire, si de pareilles catégories étaient acceptables dans Tart, serait assurément plus possible en France que le roman maritime.
Pour moi, j'avoue dans toute Thumilité de mon âme, que je suis aussi ignorant à l'endroit des choses aquatiques qu'un rédacteur du Journal de la Marine^ et que je ne suis pas en état le moins du monde de chicaner M. Eugène Sue sur aucun point de la manœuvre. Je conviens, et je ne pense pas que personne me méprise pour cela, que j'avais vécu jusqu'à présent sans soupçonner ce que pouvait être une itague de palan : je le sais maintenant, et je ne m'en trouve guère mieux.
Si M. Eugène Sue déploie les bonnettes hors de propos, s'il fait prendre un ris intempestivement, s'il place le tapecu et le foc où ils ne doivent pas être, s'il entortille maladroitement de braves cordages qui sont incapables de réclamer dans les journaux, que puis-je faire à cela? Je n'ai pas la science qu'il faut pour stigmatiser convenablement de semblables énormités; mais j'aime à croire que M. Eugène Sue a trop de conscience pour tromper d'innocents lecteurs et de plus innocents critiques, dans une matière qu'il traite avec un acharnement spécial ; il faut s'en remettre à son exactitude et à son honnêteté là-dessus, à peu près comme pour ces dissertaùons d'érudits, hérissées de passages chaldéens, syriaques, hébreux ou chinois qu'on est forcé de croire et de trouver exacts sur parole. Quel est le feuilletoniste qui peut dire s'il y a des contre-sens ou non dans les traductions de M. Stanislas Julien ?
PAB EUGÈNE SUE. 19
Ce qui est accessible à toute critique c'est le style, le drame, Tintention philosophique, la donnée et le genre des ouvrages de M. Sue.
Je ne crois pas qu'il puisse y avoir une littérature proprement dite maritime; c'est une spécialité beaucoup trop étroite, quoiqu'elle ait au premier aspect, un faux air de largeur et d'immensité. La mer peut fournir quatre à cinq beaux chapitres dans un roman ou quelque belle tirade dans un poème, mais c'est tout. Le cadre des événements est misérablement restreint : c'est l'arrivée et le départ, le combat, la tempête, le naufrage; vous ne pouvez sortir de là.
Retournez tant que vous voudrez ces trois ou quatre situations, vous n'arriverez à rien qui ne soit prévu.
Un roman résulte plutôt du choc des passions que du choc des éléments. Dans le roman maritime l'élément écrase l'homme. Qu'est-ce que le plus charmant héros du monde, Lovelace ou don Juan lui-même sur un bâtiment doublé et chevillé en cuivre, à mille lieues de la terre, entre la double iounensité du ciel et de l'eau ?
L'Elvire de M. de Lamartine aurait mauvaise grâce à poisser ses mains diaphanes au goudron des agrès. La gondole du golfe de Baïa est suffisamment maritime pour une héroïne. Le drame n'est, du reste, praticable qu'avec des passagers. Quel drame voulez-vous qu'on fasse avec des marins, avec un peuple sans femmes ! Quand vous les aurez montrés jurant, sacrant, fumant, chiquant, dans l'ivresse et dans le combat, tout sera dit. Un romancier nautique, avec son apparence vagabonde et la liberté d'aller de Brest à Masulipatnam, ou plus loin, est en effet forcé à une unité de lieu beaucoup plus
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rigoureuse que le poète classique le plus strictement cadenassé.
Un vaisseau à cent vingt pieds de long sur trente ou quarante de large et Técume a beau filer à droite et à gauche, les silhouettes bleues et lointaines des côtes se dessiner en courant sur le bord de l'horizon, l'endroit où se passe la scène n'en est pas moins toujours le même, et la décoration aussi inamovible que le salon nankin des vaudevilles de M. Scribe; que l'on soit à fond de cale, à la cambuse, à l'entrepont, aux batteries ou sur le tillac, c'est toujours un vaisseau.
Il est vrai que l'auteur peut mettre ses personnages à terre ; mais que voulez-vous que fassent des gens qui débarquent, si ce n'est d'aller au cabaret ou dans quelque endroit équivalent? On ne fait pas connaissance avec le monde en cinq ou six jours et une action n'a pas le temps de se nouer et de se dénouer dans un si court espace. Ou si pour parer à cet inconvénient, l'auteur laisse ses personnages sur le terrain ordinaire de toute action dramatique, ce n'est plus un roman maritime, c'est un roman aussi terrestre que le premier venu. Le pauvre vaisseau qui est là dans le port ne demande qu'à partir, et bondit d'impatience comme un cheval qu'on tient en bride, et, en vérité, c'est péché de faire perdre une si bonne brise à ces braves matelots sous le prétexte que le héros n'a pas encore eu le temps d'attendrir sa divinité et de pousser son aventure à bout. Cette pointe obligée de mât qui perce toujours au-dessus de l'action produit l'effet le plus désagréable et Je plus impatientant.
A part ces impossibilités naturelles au genre, je ne pense pas que les habitudes excentriques et particulières d'une profession puissent suffire à défrayer
une branche de romans. Où cela s'arrêterait-il? M.Eugène Sue, fait des romans dont les personnages sont nécessairement des marins. Demain, un autre s'arrogera le monopole des romans en diligence; rintérieur, la rotonde, l'impériale remplaceront la dunette, l'entrepont et le hunier ; à la place du facétieux cambusier racontant l'histoire du voltigeur hollandais ou des trois cochons, vous aurez M. J. Prudhomme ou un commis voyageur parlant de ses bonnes fortunes. Les ports seront des auberges, et au lieu de sombrer on versera. Ce roman est aussi faisable que l'autre. Ni l'art ni le roman ne sont là, mais bien dans le développement des passions éternelles de l'homme.
Quant au mérite de l'idée première, elle n'appartient pas à M. Eugène Sue. Elle revient de droit à M. Fenimore Cooper, quoique Smolett eût déjà tracé dans ses romans des caractères de marins. Le Pilote le Corsaire rouge sont et demeuront je pense, les chefs-d'œuvre du genre. Cooper l'Américain, né sur un sol vierge et à peine défriché, excelle à peindre la lutte de l'homme avec la nature ; il y a une admirable placidité de lignes dans les horizons de ses tableaux dont le charme est inexprimable et un austère parfum de plantes sauvages s'exhale de tous les feuillets de ses livres. Les plus beaux romans de Cooper sont composés avec des éléments d'une simplicité extrême. C'est habituellement une poursuite à travers une savane ou une forêt vierge. Une intelligence surmontant des obstacles matériels ; la barbarie qui cède avec regret et pied à pied ses larges solitudes à la civilisation. Les personnages n'apparaissent que comme des points blancs ou rouges sur le fond d'outre-mer des lointains, ou sur le vert sombre et dur des ébéniers centenaires. Cependant,
malgré leur petitesse relative, par leur énergie et leur résolution, ils dominent cette gigantesque nature, et c'est là la source.de Tintérêt sublime et profond qui s'attache au Dernier des Mohicans, à la Prairie. L'orgueil humain est intimement flatté de cette victoire et s'en réjouit par esprit de corps. Cette disposition rendait Fenimore Cooper plus propre que tout autre à réussir dans le roman maritime. Son pinceau, sobre de teintes, rend avec une justesse admirable ces effets de ciel et d'eau où quelques petits filaments noirs se dessinant à l'horizon, plus minces et plus frêles que des fils d'araignées, annoncent seuls la présence de l'homme. L'idée qui éclate à chaque page est celle exprimée par le proverbe breton : « Ma barque est si petite et la mer est si grande! » De là vient tout l'intérêt. Le style effaré et forcené où, si l'on veut, tumultueux et brillante de M. Eugène Sue, est bien loin d'atteindre à l'émotion que produit cette tranquillité de. couleur et cette sévérité de touche presque puritaine.
M. Eugène Sue, comme il le dit lui-même, à tenté de mettre en relief des prototypes dans Kernok le pirate, dans Gitano \e contrebandier, dans Atar Gull le négrier, dans la Salamandre le marin militaire. Ces romans ne seraient d'après lui que les prolégomènes d'une histoire maritime qui embrasserait toute la marine française depuis le seizième siècle jusqu'au dix-neuvième siècle et leur but serait de familiariser les lecteurs avec ces types principaux avant de les lui montrer agissant au milieu d'événements historiques.
Avec toute la complaisance imaginable et malgré l'amour un peu platonique parfois que M. Eugène Sue professe pour la vérité vraie^ il est difficile d'ad-
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mettre le Gitano comme le type exact du contrebandier réel; ce marin équestre, avec son petit cheval Ikar, me semble avoir de bien singulières allures. Il sent diablement son Conrad et son Giaour, et j'ai peine à allier son lyrisme effréné à son commerce frauduleux de soieries ; il est vrai que la scène est en Espagne, et, s'il faut en croire nos romanciers, TEspagne est un pays privilégié du ciel où l'on se poignarde continuellement, et où la plus mince fille amoureuse rendrait des points pour la férocité à la plus sauvage tigresse; ce brigand très lettré déclame contre la société et fait de superbes raisonnements. Il a bien quelques légères peccadilles à se reprocher; mais qu'est-ce que cela? Une douzaine de meurtres tout au plus; à peu près autant de sacrilèges; il a conspiré je ne sais combien de fois. Vous conviendrez que la société se montre bien insociable en repoussant un pareil homme de son sein. Notre poétique contrebandier, éperdûment épris d'une jeune religieuse, se laisse maladroitement surprendre et finit par subir le supplice du garrot en place publique. La-dessus un certain Fasillo qui remplit l'office de Kaled auprès de ce Lara, indigné du supplice de son vertueux maître, jure une haine mortelle à l'espèce humaine, s'en va à Tanger, charge sa tartane de marchandises pestiférées et l'échoué devant Cadix où elle est pillée par la populace. Une affreuse épidémie se déclare, vingt-cinq ou trente mille personnes meurent de la contagion* N*est-ce pas là un récit bien déduit et parfaitement logique?
Assurément ce n'est pas nous qui inquiéterons tili estimable romancier pour quelques douzaines de meurtres et de viols de plus ou de moins. Nous savons la difficulté de tenir éveillé le public d'au-
jourd'hui, ce vieux sultan usé et cacochyme, dont il faut agacer les nerfs détendus et chatouiller la fantaisie dépravée. Nous ne voulons pas réduire un auteur aux pâturages d'épinards et aux moutons poudrés à blanc de Tidylle Pompadour et nous permettrons volontiers à M. Eugène Sue des choses que l'on n'eût certainement pas passées à M. le chevalier de Florian d'innocente mémoire. Cependant il conviendra lui-même qull abuse légèrement de la tuerie, et, sans être précisément de Topinion de Candide, et, sans voir tout en beau, il nous permettra de croire que les hommes, même les plus scélérats, ne sont pas aussi scélérats qu'il nous les représente. Le capitaine Kernok, pour récréer son équipage met le feu à un vaisseau qu'il a capturé et fait griller dedans trois ou quatre douzaines d'Espagnols dûment ficelés et garottés : ceci me paraît exorbitant. Kernok, il est vrai, est pirate, et les pirates se permettent des choses qui ferait saintement horripiler notre conscience bourgeoise. Néanmoins, sans exiger d'eux une innocence de jeune pensionnaire se préparant à sa première communion, j'aime à croire qu'il ne se livrent pas aussi facétieu sèment à des atrocités gratuites. Je yeux bien encore passer à Kernok, attendu que c'est un homme un peu violent et dont l'éducation à été visiblement négligée, sa plaisanterie hasardée des trois douzaines d'Espagnols rôtis teut vifs. Mais que le capitaine Brulart qui a été comte et homme du monde fasse jeter un pauvre diable à la mer sur une cage à poulets avec deux négresses mortes, et commette à tort et à travers une multitude d'assassinats, le tout parce que sa femme l'a trompé, je soutiendrai, dussé-je passer aux yeux de M. Eugène Sue et du monde entier pour l'optimiste de M. Colin d'Harle ville,
que c'est une misanthropie au moins exagérée et . que si tout homme mystifié se livrait à de pareils massacres, le monde serait dépeuplé depuis bien longtemps.
La vengeance est le mobiJe de tout les héros de M. Eugène Sue. Le précepte du Christ n'a jamais été très littéralement suivi : rendez le bien pour le mal, est aussi une maxime par trop évangélique, plutôt faite pour des anges que pour des hommes et des héros de roman, surtout dans le temps de tueries littéraire où nous vivons. Néanmoins, les héros de M. Sue dépassent dans leurs vengeances toutes les proportions humaines.
Je sais vivre comme un autre, j'ai de l'indulgence et personne à coup sûr ne m'accusera d'être prude et petite - maltresse ; mais les hommes pâles de M. Sue ne s'arrêtent pas à de pareilles simplicités et ne s'amusent pas aux bagatelles de la porte. Ils sont si prodigieusement excessifs que je ne puis m'empêcher de me hérisser un peu et de réclamer en faveur de l'humanité, dont je ne suis cependant pas éperdument épris.
Le nègre Atar Gull, avec ses grosses lèvres bouffies et ses grand yeux blancs est aussi faux dans son genre que le berger Némorin avec sa culotte vert pomme et sa houlette garnie de roses pompons. C'est l'exagération inverse, voila tout; encore la haine d'Atar Gull est-elle à la rigueur explicable, mais Szaffye ! mais le capitaine Brulart I mais la duchesse d'Alméidal M. Szaffye, non moins féroce sous des airs doucereux que ses anthropophages devanciers, imite trop visiblement ses prédécesseurs de l'école satanique; il a de plus le défaut d'être bête comme une oie et d'être annoncé comme un aigle; c'est un brave fils de famille qui sans
doute a lu la traduction des -œuvres de Lord Byron par M. Amédée Pichot, qui va à Smyrne pour faire de la couleur locale, et s'amuse chemin faisant à désillusionner de petites filles et de petits garçons.
Si toutes ces ogreries étaient représentées comme des légendes et avec le frisson de terreur superstitieuse qui saisit le lecteur dans Han d'Islande ou dans Melmoth et non pas comme des reproductions exactes d'une vérité absolue, je les admettrais sans sourciller, et j'aurais examiné tout d'abord la valeur de l'exécution poétique, car, de ce que l'on s'égorge avec un acharnement incroyable dans les romans de M. Eugène Sue, je n'inférerai pas comme beaucoup de critiques bénévoles que M. Eugène Sue, s'est reflété dans ses personnages et que c'est un homme systématiquement sanguinaire; je lui accorde de plus toutes les vertus sociales et domestiques.
Dans tous les romans de M. Sue, il y a deux styles bien distincts ; le style parlé et le style écrit, l'un bon et l'autre mauvais, l'un chaud, vif, libre, naturel; l'autre inégal, boursouflé, emphatique et bariolé des plus pitoyables oripeaux, style détestable de tout point, tantôt tendu jusqu'à romprCj tantôt gauchement et prétentieusement naïf et qu'on prendrait pour la traduction en prose de quelque mauvais poète étranger. C'est de ce style là que sont écrits les morceaux descriptifs, les réflexions de l'auteur, une grande partie du récita les conversations des héros et en général toute la partie soignée de l'ouvrage. Les figures secondaires, les dialogues des matelots et tous les endroits auxquels M. Sue n'a pas l'air d'attacher autant d'importance sont exécutés dans la seconde manière. Dans ces pas-
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sages, la vérité même du fond commande impérieusement la vérité de forme. M. Sue, malgré tous ses efforts pour y atteindre, n'a pas le moindre lyrisme. On sent le soleil des Orientales derrière toute cette splendeur factice. Ce qui démontre victorieusement qu'il n'est pas coloriste, c'est la crudité des tons qu'il emploie et le défaut d'harmonie générale. Il manque presque partout de finesse et de transparence. Les descriptions, les marines proprement dites, les mers, ressemblent à celles de Gudin; ce sont des mers de convention, beaucoup trop coquettement échevelées avec des vagues qui ont l'air de feldspath ou de cristaux irisés, une écume d'ouate et des navires d'un ton beaucoup trop bitumineux. Rien n'est plus fatigant à relire, surtout depuis que sont venus les imitateurs, que cette phraséologie à la fois maniérée et brutale, où les plus précieuses paillettes sont cousues aux jurements les moins précieux et aux trivialités les plus réelles.
Maintenant passons à l'éloge. Nous avons été bien sévère, comme on doit l'être envers tout artiste d'un talent supérieur. M. Eugène Sue peint parfaitement, surtout lorsqu'il ne veut pas peindre. Il a du talent par les côtés où il ne croit pas en avoir. 11 possède à un degré assez haut le sentiment comique. S'il voulait tourner cette puissance vers le théâtre, il y réussirait, je n'en doute pas. Le marquis de Longetour est une vraie création, c'est un type. Ce brave débitant de tabac, forcé par sa femme, acariâtre et ambitieuse, d'accepter le commandement d'une frégate et ne sachant comment s'y prendre, est plaisamment présenté; il est dommage qu'à la fin ce portrait dégénère en caricature. Cette peinture ne manque pas de profondeur et résume assez bien les premières années de la Res-
tauration. Beaucoup d'autres physionomies sont fermement indiquées : Maître Buyk, Daniel le philosophe et son chien, le lieutenant Thomas, le docteur Gédéon, le mousse Grain-de-sel, le maître canonnier Kergouet ont le piquant et la finesse des pochades de Gharlet. Us vivent bien, ne se ressemblent pas et font rire. Il n'y a guère que les héros et les personnages importants qui soient ennuyeux chez M. E. Sue, défaut qui lui est commun avec bien d'autres romanciers et que Walter Scott lui-même n'a pas toujours évité.
Outre cette haute qualité, M. E. Sue en possède encore une autre non moins importante : il a de la vie, une vie un peu turbulente et un peu fouettée, mais enfin c'est de la vie et n'en a pas qui veut. Ces deux choses suffisent pour le séparer du commun des faiseurs de romans. Ses contes maritimes ont eu du succès et ont encore des imitateurs. Son Histoire a-t-elle les mêmes chances de réussite, et M. E. Sue est-il capable, avec les défauts et les mérites qu'il a, de nous donner un résumé complet de la marine française? C'est une question grave pour lui et pour nous, que nous examinerons dans un autre article. Mais il n'était pas inutile, avant d'en venir à l'historien, de jeter un coup d'oeil rétrospectif sur la carrière déjà parcourue par le romancier pour voir s'il a gagné ou perdu à changer de rôle et de public.
M. E. Sue, ennuyé de demander à l'invention le type de Brulart, de Szaffye, et de tous ces mannequins démoniaques dont il fait tirer les fils par une
fatalité aveugle, ennuyé aussi de s'entendre accuser d'un pessimisme systématique, s'est jeté du roman dans l'histoire.
Mais au lieu d'échapper à cette obsession d'idées sombres et sanglantes, il trouva au contraire dans ses nouvelles études de quoi corroborer sa conviction première, c'est-à-dire que le crime n'était pas toujours puni et la vertu récompensée, aussi régulièrement que dans les mélodrames du beau temps de la Gaîté, aux jours où florissait le patriarcal M. Marty, découverte tout à fait neuve et du plus grand intérêt. M. E. Sue, et ceci démontre une âme belle et généreuse, s'indigne outre mesure de ce que les faibles soient écrasés par les forts, que la corruption effrontée et cynique l'emporte sur la vertu simple et modeste; mais ce n'est pas d'hier qu'est écrite la fable du Loup et de r Agneau , et il y a fort longtemps déjà que Gain a tué Abel. Qu'y faire? il n'est à cela qu'un seul remède, la rémunération, après la mort, du bien et du mal, dans l'enfer ou dans le paradis. La moralité de la comédie humaine ne se joue pas 'dans le monde et le quatrain sentencieux n'est pas toujours gravé au bas de l'apologue.
M. E. Sue était plus que tout autre à même de faire une bonne histoire de la marine, et par ses connaissances spéciales et par ses relations avec de hauts personnages, qui ont mis complaisamment à sa disposition des matériaux de la plus grande importance, entièrement inédits, matériaux si complets qu'ils rendent pour ainsi dire le travail de M. E. Sue inutile et qu'il eût suffi de les transcrire et de les coordonner.
« Que puis-je écrire, comme il le dit lui-même assez étourdiment, qui vaille les naïfs récits de
Jean-Bart sur ses combats? Où trouvera-t-on plus d'éclat et d'éblouissant esprit que dans ces lettres si gaies, si brillantes, confidences moqueuses de M. le marquis de Grancey et de M. le chevalier de Valbelle, à propos de chaque action où leurs vaisseaux venaient d'assister? Qu'y a-t-il de plus noble que ces mémoires de M. le vice-amiral comte d'Estrées, pages toutes empreintes du grand langage du dixseptième siècle?
« Aussi est-ce avec une singulière émotion que je touchais et que je lisais ces feuilles manuscrites, jaunies par tant d'années, en songeant que tout cela avait été écrit à bord, après le combat, à l'odeur de la poudre brûlée, là sur un canon renversé et fumant encore, ici sur un tronçon de mât criblé par la mitraille; et, je l'avoue, j'éprouvai quelque chose de saisissant lorsqu'après avoir déplié cette admirable lettre du chevalier Desardent, un des héros et l'une des victimes du combat de Sol-Bay, je remarquai au bas de cette feuille épaisse et dorée sur les tranches une large tache de ce généreux sang qui venait de couler si noblement.
« Et que dire encore de ces précieux bulletins adressés par le duc d'York à Charles II son frère, et de ces relations du prince Rupert, et de ces mémoires de Colbert, de Terrore et d'Infreville, remplis de tant de faits et d'inappréciables détails sur la législation et la construction maritime de cette époque?»
Avec tout cela, M. E. Sue a trouvé le moyen, du moins autant qu'on peut juger d'un ouvrage dont un seul volume a paru, de faire une Histoire qui promet d'être fort mauvaise et, si je dis Histoire, c'est pure indulgence de ma part, car c'est plutôt une espèce de roman historique qu'autre ^hose.
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Walter Scott est mort; Dieu lui fasse grâce, mais il a introduit dans le monde et mis à la mode le plus détestable genre de composition qu'il soit possible d'inventer; le nom seul a quelque chose de difforme et de monstrueux qui fait voir de quel accouplement antipathique il est né ; le roman historique, c'est à dire la vérité fausse ou le menjgonge vrai.
Cette plante vénéneuse qui ne porte que des fruits creux et des fleurs sans parfum, pousse sur les ruines des littératures; elle est d'aussi mauvais présage que l'ortie et la ciguë au bas d'un mur ; car on ne la voit jeter à droite et à gauche ses rameaux d'un vert pâle et maladif que dans les temps de décadence et aux endroits malsains. Gela prouve tout simplement qu'un siècle est dénué de jugement et d'invention, incapable d'écrire l'histoire et le roman ; deux choses aussi ennemies ne peuvent se rechercher et se lier ensemble qu'à la dernière extrémité ; on dirait de deux vieillards, autrefois rivaux, qui aiment encore mieux se donner le bras et s'épauler réciproquement dans la rue que de tomber à plat le nez dans le ruisseau.
C'est une imagination aussi heureuse que celle des vers prosaïques et de la prose poétique. Sommesnous donc en eff'et tombés à ce point de frivolité et d'insouciance que nous soyons hors d'état de comprendre et d'admirer un ouvrage fait sérieusement et consciencieusement? Ne sommes-nous donc bons qu'à écouter des contes bleus ou rouges? et ne regardons-nous que les livres où il y a des images? Avons-nous en effet le goût si horriblement blasé et faussé que nous ne prenions goût et ne soyons sensibles qu'aux vins frelatés, mêlés d'alcool, et aux épices les plus irritantes ?
Il n'y a pas besoin en quelque sorte de lire le
volume de M. Sue pour le juger; il suffît de regarder les gravures qui raccompagnent.
Au lieu de ces beaux portraits au sourire calme et doux, dont la chair semble vivre et Toeil étinceler sous le burin large et ferme dés Nanteuil et des Edelinck, vous avez de misérables vignettes dessinées au hasard et égratignéees sans art sur de mauvais cuivres ou des aciers*mal trempés, de pauvres petits vaisseaux qui dansent la sarabande au bout d'une vague, quelques scènes prétentieuses, dues au crayon banalement spirituel de Tony Johannot, et qui figureraient convenablement en tête d'un roman de M. Lottin de Laval; mais rien de véritablement achevé et qui ait ce cachet digne et authentique qu'on est en droit d'exiger de tout dessin attaché à une Histoire et qui doit être lui-même une espèce de document qu'on puisse consulter un jour.
La maladie littéraire du siècle apparaît tout entière dans ces malencontreuses gravures, et l'idée qui a présidé à la composition du livre s'y montre clairement; c'est la manie pittoresque, manie détestable et stupide qui causera la ruine de l'art si l'on n'y met bon ordre.
L'amour du pittoresque, comme on l'entend aujourd'hui, n'est pas l'amour intelligent des beautés de la forme, qui est presque une religion ; ce n'est pas ce sentiment fin, élevé, délicat et choisi qui faisait mettre le genou en terre devant une statue de Praxitèle ou une madone d'André del Sarte ; on est bien loin maintenant des extases de Winkelman. Que l'on admire l'or, le marbre, les tableaux des maîtres, les riches palais, les jardins peuplés de déesses nues, tout ce qui est éclatant et beau, les verdures sévères de Poussin, la blonde lumière de Claude Lorrain, à la bonne heure : de telles amours
font la gloire d'une nation; mais qu'on s'arrache par les rues de méchants papiers à deux sous, maculés de mauvais style, et interrompus çà et là par de gros pâtés d'encre grise qu'on appelle des vignettes sur bois, vignettes dessinées par des artistes vétérinaires et gravées par des menuisiers en bâtiment, voilà qui est honteux et déplorable.
M. Sue, qui n'est pas un des moins infectés de cette gangrène littéraire, comme on a pu voir par la suite de romans beaucoup trop pittoresques qu'il a publiés jusqu'à ce jour, a voulu appliquer ce procédé de coloration àl'histoire, mais ce qui est à peine supportable dans un roman fait à plaisir, l'est encore bien moins dans un récit qui devrait être avant tout sérieux et sobre.
Animer et colorer, telle a été l'intention de M. E. Sue; faire ressortir le côté pittoresque de l'histoire, c'est-à-dire donner aux détails caractéristiques une importance si grande que le trait primitif disparait presque complètement : procédé réprouvé de tous les grands maîtres, et qui n'est en vogue que depuis quelques années. Il faut une main ferme pour tenir le burin historique et les doigts les plus inexpérimentés suffisent pour promener au hasard le pinceau d'enlumineur pittoresque.
J'aimerais autant voir farder des statues et leur mettre des perruques que de voir l'histoire traitée de cette façon.
L'auteur a choisi la vie de Jean-Bàrt pour le début de son ouvrage. Jean-Bart, né en 1630, mort en 1702, a pris part à toutes les grandes actions maritimes sur l'Océan, et sa biographie est un cadre naturel où les figures de Tourville, de Grancey, de Forbin-d'Estrées et de Duquesne trou-
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vent place chacune à leur tour et se dessinent à leur plan.
Le vocabulaire maritime de cette époque ne diffère pas assez complètement de celui en usage de nos jours pour être tout à fait inintelligible; cependant il contient assez de mots inaccoutumés pour pouvoir servir de transition au langage nautique du seizième siècle, qui est entièrement autre, ainsi qu'on peut le voir par l'admirable scène de la tempête de Rabelais, dans Pantagruel. Cette considération a engagé M. E. Sue à commencer par la fin au lieu de commencer par le commencement; je ne sais pas jusqu'à quel point il est commode d'entreprendre une maison par le toit et de l'achever par la cave. Cela le regarde. Cependant de cette manière on voit les résultats avant de voir les causes, et la suite logique des faits est singulièrement intervertie. Mais ces considérations devaient céder à cet inconvénient majeur de la plus ténébreuse inintelligibilité. En effet, si le vocabulaire actuel est compréhensible pour si peu de personnes, que sera-ce donc quand, à la science d'un officier de marine, il faudra joindre la science d'un archaïste spécial?
Est-ce une Histoire ou un romati historique que M. E. Sue a voulu faire? Le premier chapitre du livre a plutôt l'air d'un début de roman, comme la Salamandre ovi Atar Gull, que d'une histoire sérieuse, ou même d'une chronique familière; on y voit une mise en scène tout à fait mélodramatique et inutile de l'intérêt que les bourgeois de Dunkerque portaient à maître Cornille Bart, le père de Jean, des descriptions à n'en plus finir de costumes et de meubles, comme dans le roman le plus minutieusement détaillé de l'école de Walter Scott ; le tout entremêlé de récits héroïques sur les prouesses du
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Renard de la mer et de quolibets interminables du vieux matelot Haran Sauret, type grimaçant et grotesque, qui serait beaucoup mieux placé dans l'entrepont ôe la Sylphide,
Le reste du volume est rempli par l'inventaire des curiosités du cabinet de Lyonne et de Golbert, des facéties de Gavoye, des procès-verbaux et des mémoires qui n'ont pas la moindre liaison avec le reste du texte et c'est à peine si la figure du grand roi, qui devrait dominer tout l'ouvrage, apparaît une seule fois, sous un aspect frivole, caressant des chiennes épagneules et respirant des parfums comme une petite-maîtresse vaporeuse, au risque de donner la migraine à son ministre.
M. E. Sue promet, dans sa préface, de dévoiler les véritables causes de la guerre, inconnues jusqu'ici, et de faire toucher au doigt les motifs mesquins en apparence, qui ont eu de si grands résultats. Il donnera peut-être plus tard les explications qu'il tient en réserve; mais, quoique j'aie lu son volume fort attentivement, il m'a été impossible d'y voir autre chose que des tripotages diplomatiques qui prouvent que la clé d'or de M. Viennet ouvrait en ce temps-là autant de consciences qu'aujourd'hui» et que les gouvernants qui comptent sur la corruption humaine comptent rarement sans leur hôte.
Ce qui manque surtout à cette composition, c'est l'ordre et la clarté ; les pages ont très souvent un rez-de-chaussée d'annotations si considérables que les étages de lignes supérieures sont réduits à une proportion beaucoup trop restreinte et que le texte réel n'a l'air que de la glose des notes. Tous ces détails rejetés au bas des pages ou à la fin du volume devraient être harmonieusement fondus dans
le récit; car des documents entassés pêle-mêle ne sont pas plus une histoire qu'un tas de moellons n'est un palais; avec des moellons et des documents on peut faire un palais ou une histoire, à cette condition toutefois d'être historien ou architecte. M. Sue est peut-être bon architecte.
Sans approuver complètement les gens qui font de l'histoire à vol d'oiseau et contemplent les siècles du haut des pyramides, je ne suis pas non plus partisan de ces infatigables déterreurs de chartes et de mémoires, de ces hyènes scientifiques qui vont, exhumant du tombeau des archives les squelettes poudreux des personnages les plus insignifiants. Je pense que le procès-verbal n'est pas du domaine de l'histoire et que l'on doit se contenter d'en extraire le sens général des événements.
M. E. Sue, avec un laisser-aller qui n'est pas sans quelque fatuité littéraire, dit en finissant son introduction, que son travail n'a été qu'un travail de longue patience et d'oisiveté, un de ces labeurs indolents où l'imagination s'engourdit, une de ces occupations presque mécaniques qu'on est si heureux de se créer pour échapper à la lourde monotonie des heures ou à l'impuissante irritation de la pensée. Il me semble qu'une Histoire complète de la marine française ne doit pas être un de ces labeurs indolents où l'imagination s'engourdit , et que ce ne serait pas trop de toute la puissance d'esprit d'un homme bien éveillé pour en venir à bout.
Et, continuant ces modestes dépréciations, il ajoute que c'est une œuvre, en un mot, toute ressemblante à celle de ces artistes florentins qui copièrent en mosaïque les admirables pages de l'école italienne ; à force de petits morceaux de pierre de toutes couleurs, de toutes nuances, ils finissaient
par fondre et harmoniser des teintes qui, vues de loin, reproduisaient assez naïvement Faspect du tableau.
Une mosaïque bien exécutée a son prix, quoique nous préférions une toile touchée au pinceau.
Malheureusement, M. Ë. Sue n'est pas un artiste florentin ; il a bien rassemblé des milliers de petites pierres de différentes couleurs, mais il a oublié de les mettre en place, ou il les a disposées dans un linéament vicieux et incorrect, qui ne reproduit pas l'aspect du tableau original. Nous verrons s'il ne prendra pas sa revanche dans les autres volumes ; nous le souhaitons de tout notre cœur.
{Chronique de Paris ^ 28 février et 3 mars 1836.)
Cependant, avec tous ses défauts, V Histoire de la marine^ curieuse dans ses détails, a le mérite d'ouvrir la voie. Attacher le grelot est en toute chose une action périlleuse, et l'on ne peut que louer M. Eugène Sue d'avoir essayé de porter la lumière dans ce côté si peu exploré de nos annales. Une revision sévère, une fonte plus homogène des matériaux dans le texte pourraient rendre V Histoire de la marine un livre vraiment utile et remarquable.
Dans ses dernières années, M. Eugène Sue a quitté l'océan, les vaisseaux et les marins pour les salons, le grand monde et le high life de Paris : Arthur a été le premier roman de cette nouvelle série qui promet d'être nombreuse, ou du moins fort volumineuse, car depuis le succès des Mémoires du Diable^ de Frédéric Soulié, les romans ne se permettent
guère d'avoir moins de quatre ou six tomes inoctavo : Clarisse Harlowe et le Grand Cyrus vont bientôt être dépassés. Arthur se fait remarquer par une analyse extrêmement vraie et très fine d'un caractère odieux, mais malheureusement trop fréquent, celui d'un jeune homme élevé par un père misanthrope, qui lui donne à vingt ans toutes les défiances soupçonneuses d'un vieillard. Ainsi mis sur ses gardes, Arthur ne voit dans l'amitié, l'amour et le dévouement le plus sublime que des attaques indirectes à sa position ou à sa fortune ; il cherche et trouve à tout des motifs honteux et bas dont il s'autorise pour rendre malheureux et briser les cœurs qui se trouvent sur son passage. Ce portrait est tracé de main de maître, et Larochefoucauld, cet implacable analyste de Tégoïsme humain, n'a pas un scalpel plus tranchant et plus aigu.
lu Art de plaire a eu le triple succès du journal, du livre et du théâtre.
Quant à Matkilde, sa vogue même nous dispense d'en parler; depuis longtemps aucune publication n'avait obtenu une telle faveur. Le pessimisme de M. Eugène Sue a cette fois admis quelques anges pour contrastes aux démons en gants blancs et en bottes vernies qu'il fait agir. Mathilde possède assez de vertus pour contrebalancer les vices de Lugarto. Chose inouïe! Mathilde qui n'a pas moins de six volumes et qui a paru d'abord par feuilletons dans la Presse, a tenu pendant six mois la curiosité parisienne en éveil !
Les Mystères de PaiHs n'ont point valu moins de succès au Journal des Débats,
M. Eugène Sue, qui pourrait disputer à M. de Balzac le titre du plus fécond de nos romanciers, s'il modérait un peu sa plume toujours au galop pour-
rait obtenir, dans la littérature, une place plus haute que celle qu'il occupe. Son succès près du public ne serait pas plus grand, car il n'a rien à désirer de ce côté-là ; mais il gagnerait aussi le suffrage de tous ceux qui ne lisent pas seulement par curiosité, et qui regrettent que les qualités d'imagination et d'observation qui n'ont jamais fait défaut à M. Eugène Sue, ne soient pas enchâssées dans un style plus pur, plus ciselé, plus littéraire enfin. L'approbation des artistes n'est pas moins nécessaire à un écrivain que celle du public.
(Musée des familles. Juillet 1842.)
Hoffmann est populaire en France, plus populaire qu'en Allemagne. — Ses contes ont été lus par tout le monde ; la portière et la grande dame, l'artiste et l'épicier en ont été contents. Cependant il semble . étrange qu'un talent si excentriqu'e, si en dehors des habitudes littéraires de la France, y ait si i promptement reçu le droit de bourgeoisie. Le Fran- i çais n'est pas naturellement fantastique, et en vérité ■ il n'est guère facile de l'être dans un pays où il y a f tant de réverbères et de journaux. — Le demi-jour, I si nécessaire au fantastique, n'existe en France ni/ dans la pensée, ni dans la langue, ni dans les maisons; — avec une pensée voltairienne, une lampe de cristal et de grandes fenêtres, un conte d'Hoffmann est bien la chose du monde la plus impossible. Qui pourrait voir onduler les petits serpents bleus de l'écolier Anselme en passant sous les blanches arcades de la rue de Rivoli, et quel abonné du National pourrait avoir du diable cette peur intime qui faisait courir le frisson sur la peau d'Hoffmann lorsqu'il écrivait ses nouvelles, et l'obligeait à réveiller sa femme pour lui tenir compagnie? Et puis que viendrait faire le diable à Paris? 11 y trouverait des gens autrement diables que lui, et il se ferait
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attraper comme un provincial. On lui volerait son argent à l'écarté ; on le forcerait à prendre des actions dans quelque entreprise, et s'il n'avait pas de papiers on le mettrait en prison ; Méphistophélès lui-même, pour lequel le grand Wolfgang de Goethe s'est mis en frais de scélératesse et de roueries et qui effectivement est assez satanique pour le temps et l'endroit, nous paraît quelque peu enfantin. Il est sorti tout récemment de l'université d'Iéna. — Nos revenants ont des lorgnons et des gants blancs, et ils vont à minuit prendre des glaces chez Tortoni; — au lieu de ces effroyables soupirs des spectres allemands, nos spectres parisiens fredonnent des ariettes d'opéra comique en se promenant dans les cimetières. Gomment se fait-il donc que les contes d'Hoffmann aient été si vite et* si généralement compris, et que le peuple de la terre qui a le plus de bon sens ait adopté sans restrictions cette fantaisie si folle et si vagabonde? — Il faut écarter le mérite de nouveauté et de surprise, puisque. le succès se soutient et s'accroît d'année en année. — C'est que l'idée qu'on a d'Hoffmann est fausse comme toutes les idées reçues.
Arrêtez délicatement un littérateur ou un homme du monde par le bouton de son habit et acculez-le dans un angle de croisée ou sous une porte cochère, et, après vous être informé du cours de la Bourse et de la santé de sa femme, mettez-le sur le compte d'Hoffmann par la transition la plus ingénieuse que vous pourrez imaginer. — Je consens à devenir cheval de fiacre ou académicien de province s'il ne vous parle d'abord de la grosse pipe sacramentelle en écume de mer et de la cave de maître Luther à Berlin; puis il vous fera cette remarque subtile qu'Hoffmann est un grand génie, mais un génie
malade, et qu'eflPectivement plusieurs de ses contes ne sont pas vraisemblables. — La vignette qui le représente assis sur un tas de tonneaux, fumant dans une pipe gigantesque qui lui sert en même temps de marchepied, et entouré de ramages chimériques, de coquecigrues, de serpenteaux et autres fanfreluches, résume Topinion que beaucoup de personnes, même parmi celles qui sont d'esprit, ont acceptée toute faite à l'endroit de l'auteur allemand. Je ne nie pas qu'Hoffmann n'ait fumé souvent, ne se soit enivré quelquefois avec de la bière ou du vin du Rhin et qu'il n'ait eu de fréquents accès de fièvre ; mais cela arrive à tout le monde et n'est que pour fort peu de chose dans son talent ; il serait bon, une fois pour toutes, de désabuser le public sur ces prétendus moyens d'exciter l'inspiration. Ni le vin, ni le tabac ne donnent du génie; un grand homme ivre va de travers tout comme un autre, et ce n'est pas une raison pour s'élever dans les nues que de tomber dans le ruisseau. Je ne crois pas qu'on ait jamais bien écrit quand on a perdu le sens et la raison, et je pense que les tirades les plus véhémentes et les plus échevelées ont été composées en face d'une carafe d'eau. — La cause de la rapidité | { du succès d'Hoffmaun est assurément là où personne / ne l'aurait été chercher. — Elle est dans le sentiment .' vif et vrai de la nature qui éclate à un si haut degré ' dans ses compositions les moins explicables.
Hoffmann, en effet, est un des écrivains les» plus \î habiles à saisir la physionomie des choses et à donner I les apparences de la réalité aux créations les plus './ invraisemblables. Peintre, poète et musicien, il saisit tout sous un triple aspect, les sons, les couleurs et les sentiments. Il se rend compte des formes extérieures avec une netteté et une précision admi-
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rables. Son crayon est vif et chaud ; il a Tesprit de la silhouette et découpe en se jouant mille profils mystérieux et singuliers dont il est impossible de ne pas se souvenir, et qu'il vous semble avoir connus quelque part.
Sa manière de procéder est très logique, et il ne chemine pas au hasard dans les espaces imaginaires, comme on pourrait le croire.
Un conte commence. — Vous voyez un intérieur allemand, plancher de sapin bien frotté au grès, murailles blanches, fenêtres encadrées de houblon, un clavecin dans un coin, une table à thé au milieu, tout ce qu'il y a de plus simple et de plus uni au monde; mais une corde de clavecin se casse toute seule avec un son qui ressemble à un soupir de femme, et la note vibre longtemps dans la caisse émue; la tranquillité du lecteur est déjà troublée et il prend en défiance cet intérieur si calme et si bon. Hoffmann a beau assurer que cette corde n'est véritablement autre chose qu'une corde trop tendue qui s'est rompue comme cela arrive tous les jours, le lecteur n'en veut rien croire. Cependant l'eau s'échauffe, la bouilloire se met à jargonner et à siffler; Hoffmann, qui commence à être inquiet luimême, écoute les fredonnements de la cafetière avec un sérieux si intense, que vous vous dites avec effroi qu'il y a quelque chose là-dessous qui n'est pas naturel et que vous restez dans l'attente de quelque événement extraordinaire : entre une jeune fille blonde et charmante, vêtue de blanc, une fleur dans les cheveux, ou un vieux conseiller aulique avec un habit gris de fer, une coiffure à l'oiseau royal, dçs bas chinés et de boucles de strass, une figure réjouissante et comique à tout prendre, et vous éprouvez un frisson de terreur comme si vous voyiez appa-
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raître lady Macbeth avec sa lampe, ou entrer le spectre dans Hamlet; en bien regardant cette belle jeune fille, vous découvrez dans ses yeux bleus un reflet vert suspect, la vive rougeur de ses lèvres ne vous paraît guère conciliable avec la pâleur de cire de son col et de ses mains, et au moment où elle ne se croit pas observée, vous voyez frétiller au coin de sa bouche la petite queue de lézard ; le vieux conseiller lui-même a de certaines grimaces ironiques dont on ne peut pas bien se rendre compte; on se défie de sa bonhomie apparente, l'on forme les plus noires conjectures sur ses occupations nocturnes, et pendant que le digne homme est enfoncé dans la lecture de Puffendorf ou de Grotius, on s'imagine qu'il cherche à pénétrer dans les mystérieuses profondeurs de la cabale et à déchiffrer les pages bariolées du grimoire. Dès lors une terreur étouffante vous met le genou sur la poitrine et ne vous laisse plus respirer jusqu'au bout de l'histoire; et plus elle s'éloigne du cours ordinaire des choses, plus les objets sont minutieu-/[ sèment détaillés; l'accumulation de petites circon-rjf stances vraisemblables sert à masquer l'impossibilité I / du fond. Hoffmann est doué d'une finesse d'obser-' • vation merveilleuse, surtout pour les ridicules du corps ; il saisit très bien le côté plaisant et risible de la forme, il a sous ce rapport de singulières affinités avec Jacques Gallot et principalement avec Goya, caricaturiste espagnol trop peu connu, dont l'œuvre à la fois bouffonne et terrible produit les mêmes effets que les récits du conteur allemand. C'est donc ' à cette réalité dans le fantastique, jointe à une ■ rapidité de narration et à un intérêt habilement soutenu qu'Hoffmann doit la promptitude et la ; durée de son succès. En art, une chose fausse peut être très vraie, et une chose vraie très fausse ; tout
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dépend de rexéculion. Les pièces de M. Scribe sont plus fausses que les nouvelles d'Hoffmann, et peu de livres ont, artistement parlant, des sujets plus admissibles que les contes du Majorât et du Violon de Crémone, Puis, on est très agréablement surpris de trouver des pages pleines de sensibilité, des morceaux étincelant d'esprit et de goût, des dissertations sur les arts, une gaieté et un comique que Ton n'aurait pas soupçonnés dans un Allemand hypocondriaque et croyant au diable et , chose importante pour les lecteurs français, un nœud habilement lié et délié, des péripéties et des événements, tout ce qui constitue l'intérêt dans le sens idéal et matériel du mot.
Du reste, le merveilleux d'Hoffmann n'est pas le
merveilleux des contes de fées; il a toujours un pied
dans le monde réel, et l'on ne voit guère chez lui de
palais d'escarboucles avec des tourelles de diamant.
— Les talismans et les baguettes des Mille et une
Nuits ne lui sont d'aucun usage. Les sympathies et
'i les antipathies occultes, les folies singulières, les
^ visions, le magnétisme, les influences mystérieuses,
et malignes d'un mauvais principe qu'il ne désigne
que vaguement, voilà les éléments surnaturels ou
., extraordinaires qu'emploie habituellement Hoff-
11 mann. C'est le positif et le plausible du fantastique;
f'i et, à vrai dire, les contes d'Hoffmann devraient plu-
i j tôt être appelés contes capricieux ou fantasques, que
1 contes fantastiques. Aussi les plus rêveurs et les plus
nuageux des Allemands préférent-ils de beaucoup
Novalis, et considèrent-ils Hoffmann comme une
nourriture pesante et bonne seulement pour les plus
robustes estomacs littéraires. Sa vivacité et l'ardeur
de son coloris, tout à fait italien, offusquent leurs
yeux habitués aux mourantes pâleurs des clairs de
lune d'hiver. Jean-Paul Richter, bon juge assurément en pareille matière, a dit que ses ouvrages produisaient l'effet d'une chambre noire et que l'on voyait s'y agiter un microcosme vivant et complet. Ce sentiment profond de la vie, quoique souvent bizarre et dépravé, est un des grands mérites d'Hofîmann et le place bien au-dessus des nouvellistes ordinaires, et, sous ce rapport, ses contes sont plus réels et plus vraisemblables que beaucoup de romans conçus et exécutés avec la plus froide sagesse. — Dès que la vie se trouve dans un ouvrage d'art, le procès est gagné, car il n'est pas difficile de pétrir de l'argile sous toute espèce de forme ; le beau est de ravir au ciel ou à l'enfer la flamme qui doit animer ces fantômes de terre : depuis Prométhée on n'y a pas souvent réussi.
La plupart des contes d'Hoffmann n'ont rien de fantastique, Mademoiselle de Scudà^y^ le Majorât, Salvator Bosa, Maître Martin et ses apprentis, Marino FdUtero, sont des histoires dont le merveilleux s'explique le plus naturellement du monde, et ces histoires sont assurément les plus belles de toutes celles qui lui font le plus d'honneui». — Hoffmann était un homme qui avait vu du monde et de toutes les sortes ; il avait été directeur de théâtre et il avait longtemps vécu dans l'intimité des comédiens : dans sa vie ambulatoire et agitée, il dut voir et apprendre beaucoup. Il passa par plusieurs conditions; il eut de Targent et n'en eut pas ; il connut l'excès et la pri- Tation; outre l'existence idéale, il eut aussi une existence réelle, il mêla la rêverie à l'action, il mena enfia la vie d'un homme et non celle d'un littérateur. ■^-'-** "ne chose facile à comprendre et qu'on devisi sa vie était inconnue^ à la foule de physiolUffirentes^ évidemment prises sur nature ^
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de réflexions fines et caustiques sur les choses du inonde et à la connaissance parfaite des hommes qui éclate à chaque page. Ses idées sur le théâtre sontd'une singularité et dune justesse remarquables, et prouvent une grande habitude de la matière; personne n'a parlé comme lui de la musique avec science et enthousiasme ; ses caractères de musiciens sont des chefs-d'œuvre de naturel et d'originalité ; lui seul, musicien lui-même, pouvait dépeindre si comiquement les souffrances musicales du maître de chapelle Kreisler, car il a un excellent instinct de comédie, et les tribulations de ses héros naïfs provoquent le rire le plus franc. Nous insistons longtemps sur tous ces côtés humains et ordinaires du talent d'Hoffmann, parce qu'il a malheureusement fait école, et que des imitateurs sans esprit, des imitateurs enfin, ont cru qu'il suffisait d'entasser absurdités sur absurdités et d'écrire au hasard les rêves d'une imagination surexcitée, pour être un conteur fantastique et original; mais il faut dans la fantaisie la plus folle et la plus déréglée une apparence de raison, un prétexte quelconque, un plan, des caractères et une conduite, sans quoi l'œuvre ne sera qu'un plat verbiage, et les imaginations les plus baroques ne causeront même pas de surprise. — Rien n'est si difficile que de réussir dans un genre où tout est permis, car le lecteur reprend en exigence tout ce qu'il vous accorde en liberté, et ce n'est pas une gloire médiocre pour Hoffmann d'y avoir obtenu un pareil succès avec des lecteurs si peu disposés pour entendre des légendes merveilleuses.
Hoffmann ne s'est pas, il faut le dire, présente en France avec sa redingote allemande toute chamarrée de brandebourgs et galonnée sur toutes les coutures, comme un sauvage d'outre-Rhin; avant de
mettre le pied dans un salon, il s'est adressé à un tailleur plein de goût, à M. Loëve-Weimar, qui lui a confectionné un frac à la dernière mode avec lequel il s'est présenté dans le monde et s'est fait bien venir des belles dames. Peut-être qu'avec ses habits allemands il eut été consigné à la porte, mais maintenant que la connaissance est faite et que tout le monde sait que c'est un homme aimable et seulement un peu original, il peut reprendre sans danger son costume national. — Nous commençons à comprendre qu'il vaut mieux laisser au Gharrua et à rOsage leur peau tatouée de rouge et de bleu que de les écorcher pour les mettre à la française. Le temps n'est plus des belles infidèles de d'Ablancourt, et un traducteur serait mal venu de dire qu'il a retranché, transposé ou modifié tous les passages qui ne se rapportent point au goût français ; il faudrait plutôt suivre dans une traduction le procédé précisément inverse, car si l'on traduit, c'est pour enrichir la langue de pensées, de phrases et de tournures qui ne s'y trouvent pas.
M. Massé Egmont a parfaitement compris son rôle de traducteur et n'a pas cherché à substituer l'esprit qu'il a à celui d'Hoff'mann ; il a traduit en conscience le mot sous le mot et dans un système de littéralité scrupuleuse. J'aime beaucoup mieux un germanisme de style qu'une inexactitude. Une traduction, pour être bonne, doit être en quelque sorte un lexique interlinéaire ; d'ailleurs c'est une fausse idée de croire que l'élégance y perde, et quand elle y perdrait, c'est un sacrifice qu'il faudrait faire. Un traducteur doit être une contre-épreuve de son auteur; il doit en reproduire jusqu'au moindre petit signe particulier, et comme l'acteur à qui l'on a confié un rôle, abdiquer complètement sa personna-
lité pour révêtir celle d'un autre. Outre la connaissance profonde des deux langues, il faut toujours de Tesprit et quelquefois du génie pour être un bon traducteur; c'est pourquoi il y a si peu de bons traducteurs. — M. Massé Egmont a traduit tous les passages difficiles passés ordinairement par les traducteurs et plusieurs contes inédits, ce qui fait de cette traduction une œuvre entièrement nouvelle.
Les vignettes de M. Camille Rogier complètent admirablement bien le travail de M. Egmont. Après avoir lu l'un et regardé l'autre, on peut dire que l'on connaît Hoffmann. M. Camille Rogier semble avoir dérobé à Jacques Callot le spirituel caprice de sa pointe, et à Westall tout le moelleux et le vaporeux de ses plus délicates compositions. Ces vignettes entourées d'un encadrement assorti font de ces deux volumes deux véritables bijoux que tout le monde voudra placer dans sa bibliothèque.
Deux volumes d'une exécution aussi parfaite et qui vont bientôt paraître couronneront dignement cette belle publication.
{Chronique de Paris, 14 août 1836.)