‹ Souvenirs de théat̂re, d'art et de critique (volume 2)Chapitre 4 sur 34 · A PROPOS DU BÉNÉFICE · texte numérisé non relu

A PROPOS DU BÉNÉFICE

beaux yeux! ou les beaux bras, » On dit : quelle désirable et charmante créature! Car, tout étant élégant, joli, bien proportionné, rien n'accroche rœil impérieusement, et le regard monte et descend comme une caresse au long de ses formes rondes et polies que Ton croirait empruntées à quelque divin marbre du temps de Périclès ; c'est là le secret du plaisir extrême que Ton éprouve à considérer Fanny Elssler, la danseuse Ionienne qu'Ai cibiade eût fait venir à ses soupers, dans le costume des Grâces, aux ceintures dénouées, une couronne de myrte et de tilleul sur table, et des crotales d'or babillant au bout de ses mains effilées.

L'on a comparé souvent Fanny Elssler à la Diane chasseresse. Cette comparaison n'est pas juste; la Diane, toute divine qu'elle soit, a un certain air de vieille fille revêche; l'ennui d'une virginité immortelle donne à son profil, d'ailleurs si noble et si pur, quelque chose de sévère et de froid. — Quoique des mythologues à mauvaise langue prétendent qu'elle ait eu cinquante enfants d'Endymion, son bleuâtre amoureux, elle a dans le marbre neigeux où elle est taillée un air de vierge alpeetre e cruda^ comme dirait Pétrarque qui ne se retrouve nullement dans la physionomie de mademoiselle Elssler ; d'ailleurs, la grande colère qu'elle montra contre Actéon qui l'avait surprise au bain fait voir qu'elle avait quelque défaut caché, la taille plate ou le genou mal tourné ; une belle femme surprise n'a point une pudeur si féroce : mademoiselle Elssler n'aurait pas besoin de changer personne eri cerf. — Les jambes de Diane sont fines, sèches, un peu longues, comme il sied à des jambes de divinité campagnarde faites pour arpenter les taillis et forcer les biches à la course; celles de mademoiselle Elssler sont d'un

DE MESDEHOIBELLES ELSSLER A l'OPÉRA. 53

contour plus nourri, quoique aussi ferme, et à la force elles joignent une rondeur voluptueuse de lignes dont la chasseresse est dénuée.

Si mademoiselle Elssler ressemble à autre chose qu'à elle-même, c'est assurément au fils d'Hermès et d'Aphrodite, à l'androgyne antique, cette ravissante chimère de l'art grec.

Ses bras admirablement tournés sont moins ronds que des bras de femme ordinaire, plus potelés que des bras de jeune fille ; leur linéament a un accent souple et vif qui rappelle les formes d'un jeune homme merveilleusement beau et un peu efféminé comme le Bacchus indien, l'Antinous ou la statue de l'Appoline; ce rapport s'étend à tout le reste de sa beauté que cette délicieuse ambiguïté rend plus attrayante et plus piquante encore. Ses mouvements sont empreints de ce double caractère ; à travers la langueur amoureuse, la passion enivrée qui ploie sous le vertige du plaisir, la gentillesse féminine et toutes les molles séductions de la danseuse, on sent l'agilité, la brusque prestesse, les muscles d'acier d'un jeune athlète. Aussi, mademoiselle Elssler plait-elle à tout le monde, même aux femmes qui ne peuvent souffrir aucune danseuse.

La représentation annoncée pour son bénéfice et celui de sa sœur, ne saurait manquer d'être extrêmement fructueuse, car c'est Tactrice la plus aimée du public, et c'est justice. Si la somme d'argent qu'elle retirera de cette soirée était égale à la somme de plaisir qu'elle a causé, Fanny Elssler serait plus riche que tous les banquiers ensemble. — La première, elle a introduit à l'Opéra le sanctuaire de la pirouette classique, la fougue, la pétulance, la passion et le tempérament, c'est-à-dire, la vraie, danse bien comprise. L'enthousiasme qu'excite toujours • 5.

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sa fameuse cachucha^ qu'elle dessine chaque soir avec une hardiesse de plus en plus espagnole montre combien l'ardeur méridionale est supérieure aux inventions contournées de Tart chorégraphique.

Le Mariage de Figaro^ où mademoiselle Mars fera Suzanne, où madame Damoreau remplira le rôle de Chérubin et chantera un air italien; la première représentation de la Volière, ballet de mademoiselle Thérèse Elssler ; la Lucia diLamermoor^ par Duprez ; le Conce7*t à la Cour, par madame Damoreau et mademoiselle Déjazet , où seront intercalés des tableaux vivants, genre de spectacle fort goûté en Allemagne, feront de cette représentation une des plus amusantes soirées du monde.

Ces tableaux seront : la Corinne, de Gérard, par mademoiselle Fanny Elssler , qui n'aura pas de peine à être d'un meilleur dessin et d'une plus belle couleur que l'original. — Le Décaméron, de Winterhalter, par mesdames Anaïs, Plessy, Mayer, Balthazar, Pauline Leroux et les plus jolies femmes de tous les théâtres ; Judith et Holopherne, d'Horace Vernet, par mademoiselle Thérèse Elssler et Simon, premier diable vert ; le Bon et le Mauvais Ménage, de Pigal, par Lepeintre jeune, et Arnal, Vernet et Odry, ces princes du commun et du bouffon.

Nous applaudissons beaucoup à cette idée de couper une représentation par des intermèdes dont l'attrait consiste dans la contemplation de belles jeunes femmes habilement groupées; — ce serait un moyen de faire l'éducation du public moderne, si mauvais juge en fait de forme, et que les arts plastiques intéressent si peu.

(Le Messager j 4 mai 1838.)

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