GANDOLFO — MARINO ROCCA-PRIORA
Pendant la nuit du 20 d'août, tout le camp était plongé dans le plus grand silence ; nous dormions d'un profond sommeil ; nous n'entendions que le cri de la sentinelle : " Qui vive " ! lorsque tout à coup les clairons sonnent la " générale." Et, tout le monde de mettre sac au dos et de courir aux armes. Les officiers arrivent armés de pied en cap, et se placent à la tête de leur compagnie. Le colonel donne le commandement de se mettre en route. Le tambour bat, et nous partons. Voilà le camp vide ; la garde seule reste. Que signifie donc cette évolution militaire au milieu des ténèbres ? Où portez-vous vos pas ? me demanderezvous. Nous partons pour la guerre ; les Garibaldiens sont tout près de nous ; ils se sont emparés de trois villes, savoir : Albano, Castel-Gandolfo et Marino. La distance entre la première ville et Rocca-di-Papa n'est que de deux lieues et demie, et c'est la plus éloignée. Ces ennemis de la Papauté se dirigent sur Rome. Un courrier est venu nous
avertir de leurs mouvements. Il nous faut donc voler à leur rencontre et leur faire mordre la poussière.
Mais n'ayez pas peur, lecteur ; il n'y aura pas effusion de sang. Nous voulons tout simplement simuler un combat, afin d'apprendre à fond l'art militaire, et de nous accoutumer à philosopher sur l'odeur de la poudre. Les prétendus Garibaldiens, dont je viens de parler, ne sont autre chose que dix compagnies de zouaves qui, parties quelques heures avant nous, sont allées occuper les trois villes citées plus haut.
Arrivés à quelques pas de Marino, nous sommes accueillis par une décharge de mousqueterie. Nous ripostons à l'ennemi par un feu des mieux nourris, et après une heure de combat, nous nous rendons maîtres de la ville. Les Garibaldiens abandonnent leurs premiers retranchements et se replient sur Castel-Gandolfo. Nous les poursuivons au pas de course, et nous les forçons encore de fuir devant nous. Chassées de ce poste, les chemises rouges vont se réfugier dans Albano, où ils occupent les meilleures positions. C'est alors que commence réellement le combat ; car jusqu'à présent, nous n'avons fait que quelques petites escarmouches. .
Nous étions encore à deux milles de la ville,
lorsque l'artillerie de l'ennemi commença à faire entendre sa grande voix. Nous avancions toujours quand même, mais en leur donnant des réponses bien significatives. Nous nous dispersons en tirailleurs, après avoir reçu l'ordre de cerner la ville afin de couper la retraite aux fuyards.
Nous touchons enfin aux murs, où nous sommes reçus par une salve effrayante ; les coups de fusils étaient si nombreux que le bruit ressemblait au roulement du tonnerre. Pendant quelques instants, il y eut hésitation ; nous avançons et nous retraitons tour à tour ; la victoire paraissait indécise. Mais faisant un effort suprême, nous nous élançons en avant, baïonnette au canon, massacrant et culbutant tous ceux qui opposaient quelque résistance, et, du même élan, nous pénétrons dans la ville au milieu des applaudissements d'une foule innombrable de citoyens. Les Garibaldiens, échelonnés sur les murs de la ville, n'eurent pas le temps de se rallie r ; ils furent tous forcés de déposer les armes et de se livrer aux mains du vainqueur. A neuf heures, la guerre était fin ie, et le drapeau pontifical flottait de nouveau sur la ville d'Albano.
Après le combat, notre premier soin fut d'assouvir la faim qui nous dévorait. Nos courses de collines en collines avaient vivement excité l'ap-
petit. Notre repas terminé, la consigne fut levée, et une permission générale fut accordée, a tous ceux qui n'étaient pas de service, d'aller où bon leur semblerait, pourvu qu'ils fussent de retour à quatre heures P. M. ; c'était l'heure fixée pour notre départ. Bien que je fusse très fatigué, je profitai de l'occasion pour visiter en gros les villes d'Albano, d'Aricia, de Castel-Gandolfo et de Marino.
La ville d'Albano, située à 7 lieues au sud-est de Rome, est assise aux pieds des Monts-Algides — montagnes du Latium — ou mieux au pied du Mont-Cavo, sur les ruines d'Albe-la-Longue qui fut, dit-on, fondée par Ascagne, fils d'Knée, et détruite par Tullus Hostilius. Les rues de cette ville sont larges et propres ; les édifices paraissent très riches et sont, pour la plus grande partie, d'une construction moderne. Aussi, pendant la saison des chaleurs tropicales, un grand nombre de familles romaines viennent-elles fixer leur séjour en cette ville. On y admire plusieurs villas splendides appartenant à des princes ou à des ducs. Albano rappelle un souvenir bien cher aux catholiques. Saint Bonaventure a embaumé ces lieux du parfum de ses vertus. Ce grand . saint avait été nommé à 1 evêché suburbicaire.
A deux milles d'Albano, on rencontre la
moderne Aricia, qui est perchée sur le sommet d'un rocher. Cette ville a été fondée 200 ans avant la guerre de Troie par Archiloque de Sicile. C'est là qu'est née Atia, mère d'Auguste. Si je ne me trompe pas, Horace n'aimait pas trop Aricia, à cause des oignons qu'elle produisait en grande abondance.
Castel-Gandolfo s'élève aussi sur les ruines d'Albe-la-Longue ; car Albe renfermait tout le terrain occupé aujourd'hui par Albano et Castel- Gandolfo. Cette dernière se trouve au nord-ouest, et à un mille environ de la première. C'est encore une ville moderne et d'une assez belle apparence.
A l'est de Castel-Gandolfo, et à une courte distance, on voit un joli petit lac qui est enchâssé entre des rochers escarpés et couronnés d'arbres touffus. Ce lac est, dit-on, le cratère d'un ancien volcan. Je n'ai pas de peine à le croire, car le terrain avoisinant est un terrain volcanique et à mille formes diverses, tel qu'on le remarque ordinairement dans les environs d'un volcan. Ce lac a la forme d'une ellipse dont le grand axe mesure environ 2 milles et demi, et le petit axe, quinze à dix-huit arpents. La direction du grand axe est du nord au sud. Généralement on le désigne sous le nom de lac d'Albano, pour la raison bien simple qu'il s'étend au-delà de cette ville, et que le
foyer de l'ellipse se trouve vis-à-vis d'Albano même.
Marino est à un mille et demi au nord-est de Castel-Gandolfo. Cette ville présente le même aspect que sa voisine. Je ne connais aucun fait historique qui se rapporte à Marino. Une petite réminiscence pourtant à signaler :
Lorsque j'étais élève de rhétorique, il me semble avoir lu dans Horace qu'il aimait beaucoup le vin de Marino et qu'il en avait dans sa cave une assez grande quantité, âgé de cinquante ans au moins. Mais je ne puis affirmer si c'est la même ville ; on peut toujours le croire en attendant qu'on nous prouve le contraire.
Laissons Horace avec son dieu Bacchus, et retournons à Albano où le clairon nous appelle. Les rangs se forment ; le capitaine donne le mot du commandement " peloton en avant, marche," et nous marchons. L'ami C. G. Bertrand chante " Par derrière chez ma tante," etc., et quand il est fatigué, le zouave Pépin entonne sa chanson favorite " Houp, houp sur la rivière. " Le' temps passe vite. La gaîté la plus franche règne parmi nous ; nous n'éprouvons aucune fatigue, et nous entrons dans notre camp aussi frais et dispos que le matin. À six heures, nous étions nonchalamment étendus sous nos tentes, fumant une tendre pipe démocratique et sociale, comme dirait Sans-Allumette.
Un autre jour, nous avons fait une " petite guerre " à Rocca-Priora, l'ancienne Corbion, située à l'est et à deux heures de marche du Camp d'Annibal. Pour parler le langage militaire, cette ville est une sale ville. Les habitants m'ont paru extrêmement pauvres. Mais rendons à César ce qui appartient à César : Rocca-Priora occupe une position des plus splendides. Comme un nid d'oiseau, elle est bâtie sur le sommet d'une haute montagne. Placé sur un vaste plateau qui se trouve au septentrion de Rocca, j'ai, vu et compté dix-neuf villes ou villages sans changer de place. Ce n'est pas mal comme vous voyez. A part son site, je ne connais rien en cette ville qui puisse intéresser.