ROME PENDANT LES PERSÉCUTIONS
Pendant que le plus puissant empereur commande à l'univers, un enfant naît d'une Vierge, nommée Marie, dans une étable à Bethléem, en Judée. Cet enfant prend le nom de Sauveur du Monde. Les ang< s entonnent du haut des cieux : " Gloria in excelsis Deo. " Une étoile annonce sa naissance aux rois mages, qui accourtnt de l'Orient pour l'adorer et lui faire des présents.
Le roi Hérode veut mettre l'enfant Jésus à mort, mais le Ciel déjoue le noir complot du monstre. Joseph, le charpentier, prend l'enfant et' s'en fuit en Egypte. Averti par un ange que le danger est passé, Marie et Joseph reviennent en Judée, à Nazareth.
Après trente ans d'une vie obscure, Jésus commence à prêcher. Le bruit de ses vertus et de ses miracles se répand bientôt dans la Judée. Le peuple accourt l'entendre et le suit de ville en ville, de bourgade en bourgade. Jésus-Christ jette les fondements de l'Eglise catholique et choisit
dou*e apôtres. Simon Pierre est reconnu comme le prince des apôtres.
La doctrine de l'Homme-Dieu scandalise les Pontifes et les Pharisiens qui le font arrêter et conduire devant Pilate. Ce dernier déclare Jésus innocent ; mais les Juifs veulent la mort du Sauveur, et Pilate se rend à leurs vœux en leur livrant le Fils du Très-Haut. La populace préfère le voleur Barrabas au juste de la Judée, Jésus monte sur le Golgotha et expire sur un infâme gibet, en s'écriant : U Tout est consommé. "
Après la mort de Jésus, les apôtres se réunissent et nomment un successeur au traître Judas. Pendant qu'ils sofit assemblés, le Saint-Esprit descend sur eux en langues de feu et les remplit de ses grâces. Les douze apôtres, armés du glaive de la parole, se séparent et vont combattre les combats du Seigneur. C'est en l'an 36 que les apôtres se partagent la conquête de l'univers. Saint Jacques le majeur, frère de saint Jean, et saint Jacques le mineur, proche parent de Jésus-Christ, reçoivent tous deux la palme du martyre à Jérusalem. Saint André passe chez les Scythes et est martyrisé à Patras, en Achaïe. Saint Philippe subit la mort à Hiéraple, en Phrygie. Saint Thomas évangélise les Indes, où il est percé d'une lance au pied d'une croix. Saint Barthélemi accomplit son martyre
dans la ville des Albanes, dans la grande Arménie,
Saint Mathieu va prêcher en Ethiopie et est consumé par le feu. Saint Jude, apôtre de l'Arabie, est tué à coups de flèches. Saint Mathias, qui annonça la bonne nouvelle en Egypte et en Abyssinie, est lapidé. Barnabe, compagnon de saint Paul, meurt de la même mort. Saint Simon, surnommé le zélé, est crucifié comme son maître. Saint Jean est plongé dans une chaudière d'huile bouillante, près de la Porte Latine, à Rome.
Saint Pierre et saint Paul, qui avaient converti le monde entier, sont, le premier, crucifié la tête en bas, et le second, décapité, dans l'immense ville des Césars que nous avons étudiée dans le chapitre précédent.
A la venue du Messie, Rome était la reine de la force et le trône où régnaient les dieux inventés par le paganisme. Ce grand fleuve d'immoralités, de débauches et d'idolâtrie s'était débordé et avait couvert les autres pays de son venin empoisonné. Rome était alors le cœur du paga- 'nisme, comme elle est aujourd'hui le centre de l'unité catholique. Quand il s'agit de détruire un monstre, il faut le frapper au cœur si l'on veut obtenir son but plus sûrement. C'est ce que firent Pierre et Paul. Pendant que les autres envoyés du Christ affaiblissaient l'hydre par des coups redou-
blés, les deux apôtres Pierre et Paul le dardèrent au cœur et lui firent mordre la poussière. Rome païenne devint Rome chrétienne, ou plutôt Rome souterraine ; car la transition de l'erreur à la vérité ne se fit pas d'une manière aussi brusque. Il fallut trois cents ans de luttes et de persécutions à l'Eglise catholique pour remporter une victoire complète et renverser les autels des faux dieux, il fallut l'apparition du laborum pour que Constantin le Grand se décidât à faire sortir les chrétiens des catacombes, et à dresser des autels au Divin Crucifié, il fallut trois cents ans pour que cette parole du Sauveur du monde " Tu es Pctrus et super liane petram œdificabo ecelesiam meam "fut parfaitement accomplie.
Parcourons d'un pas rapide les trois siècles que nous venons de mentionner.
Après la mort d'Auguste, on vit passer successivement sur le trône de l'empire romain, Tibère et Caligula ; le premier se distingua par sa tyrannie, et le second, par ses folies. Vint ensuite Néron, le célèbre empereur comédien. Les premières années de son règne furent marquées par des traits de générosité et de modération ; mais il se signala bientôt par des actes de cruauté inouïe ; il fit mourir Britannicus, Octavie sa femme, et Agrippine sa mère, et poussa la barbarie jusqu'à incen-
dier Rome. Néron rejeta le crime sur les chrétiens et ordonna contre eux la persécution la plus cruelle, saint Pierre et saint Paul terminèrent alors leur apostolat. Le nombre des martyrs fut innombrable, suivant le témoignage de Tacite lui-même. "Une multitude immense, multitudo ingens, dit cet historien, fut condamnée, non parce que les chrétiens étaient reconnus coupables de l'incendie de Rome, mais parce que leur religion les rendait odieux au genre humain. Aux souffrances, Néron ajoutait la moquerie et la dérision. Quelques-uns furent enveloppés de peaux de bêtes et exposés à des chiens pour être dévorés ; d'autres crucifiés ; et plusieurs revêtus de tuniques enduites de matières inflammables auxquelles on meftait le feu à la tombée du jour pour servir de flambeaux pendant la nuit."
Pendant le règne de Galba, d'Otfcon, de Vitellius, de Vespasien et de Titus, les chrétiens jouirent d'un peu de repos. ~Les persécutions recommencèrent sous Domitien qui fit périr le consul Flavius Clémens et sa femme, parce qu'ils étaient chrétiens. Une foule d'autres Romains subirent le même sort. C'est sous ce cruel tyran que l'apôtre saint Jean fut plongé dans l'huile bouillante.
Trajan, son successeur, avait de grandes qualités et de grands défauts, c'est sous son règne qu'eut
lieu la troisième persécution. Se trouvant un jour à Antioche, Trajan jugea saint Ignace, évêque de cette ville, et le condamna à être dévoré par les bêtes. L'histoire rapporte que le nombre des martyrs fut immense.
Rome respira quelques instants sous les empereurs Adrien et Antonin-le -Pieux, Marc-Aurèle ordonna la quatrième persécution. La plus illustre victime de cette persécution fut saint Polycarpe, évêque de Smyrne, en Asie. Quoique d'un âge très avancé, le saint évêque monta lui-même sur le bûché qu'on lui avait dressé, et attendit que les flammes vinsent le dévorer. On inventa à cette époque les tourments les plus atroces.
L'empereur Sévère mérita le nom qu'il portait. Le sang chrétien coula en abondance sous ce tyran, surtout à Lyon où dix-huit mille chrétiens périrent, sans compter les femmes et les enfants. Saint Irénée fut du nombre. Saint Grégoire de Tours dit que les rues de Lyon étaient inondées de sang : Tanta multitude christianoriuu jugulata est, ut perplateas flumina currerent de sanguine çhristiano.
Le Goth Maximien, qui régna de 235 à 238, persécuta principalement les évêques, les prêtres, les diacres, les lecteurs et les exorcistes. Saint Pontien et saint Anthère tombèrent sous les coups du barbare.
Dèce signala son avènement au trône par un édit sanglant contre les chrétiens. Ses ordres furent exécutés avec une rigueur extrême. Le pape saint Fabien, saint Alexandre, évêque de Jérusalem, et saint Babylas, évêque d'Antioche, périrent dans cette affreuse persécution.
Valérien avait formé le projet d'anéantir la religion chrétienne ; il fit un nombre incalculable de victimes parmi lesquelles on remarque saint Laurent, diacre de l'église romaine, et saint Cyprien, évêque de Carthage.
La neuvième persécution eut lieu sous le règne d'Aurélien qui succéda à Claude II le Gothique.
C'est alors que saint Dénis, évêque de Paris, le prêtre Rustique et le diacre Eleuthère eurent la tête tranchée sur la montagne qui fut appelée ensuite Montmartre, mons martyrumy la montagne des martyrs.
Nous sommes enfin rendu à l'ère des martyrs, à la dixième et dernière persécution qui fut ordonnée par Dioclétien et dura dix ans. Voici ce que dit Lactance sur cette persécution : u On emprisonnait les prêtres et tous les ministres de la religion ; puis, sans les entendre, sans même les interroger, on les traînait à la mort. Les chrétiens, sans distinction d'âge ni de sexe étaient condamnés aux flammes ; et comme ils étaient en grand
nombre, on ne les livrait plus au supplice, on les entassait sur des bûchers. Les esclaves étaient jetés à la mer avec des pierres au cou ; la persécution n'épargnait personne. "
Enfin le labarum apparaît et la religion catholique monte sur le trône avec Constantin Ier.
Que devint Rome pendant ces longues années de souffrances et de tourments ? C'est la question qui se présente naturellement à l'esprit quand on parcourt cette voie douloureuse. Rome — pour les catholiques, Rome et l'Eglise ne font qu'une seule et même chose — était descendue dans les catacombes ou cimetières. Les chrétiens, pour échapper aux persécutions, s'étaient bâti une ville souterraine qui avait ses rues, ses chapelles, ses places et ses autels. L'étendue de Rome souterraine était aussi vas<-e que Rome païenne.
Les catacombes, qui signifient lieu près des tombeaux ou encore fosse profonde, excavation et souterrain, d'après l'étymologie du mot grec Catacombi, se trouvaient aux environs des grandes voies. On comptait cinquante catacombes ou cimetières ; quelques auteurs en portent le nombre jusqu'à soixante. Voici les principales, avec le nom des rues près desquelles elles ont été creusées :
Voie appienne — Catacombes de saint Calixte, de
saint Zéphirin, de saint Protextat, de saint Sotère, des saints Eusèbe et Marcelle.
Voie Latine — Catacombes d'Apronien, des saints Gordien et Epimaque, des saints Simplicien et Servilien et de saint Tertullien.
Voie Lavicane — Catacombes des saints Tiburce, Marcellin et Pierre, de sainte Hélène, des saints Claude et Nicostrate, de saint Catulus et de saint Zotique.
Voie Tiburtine — Catacombes de saint Laurent et de sainte Cyriaque.
Voie Nomentane — Catacombes ad Nymphas, cîe saint Nicomède, de saint Alexandre, des saints Primus et Félicien, de saint Restitut, de sainte Agnès.
Voie Triomphale — Cimetière de saint Pierre ou la catacombe Vaticane.
Voie Aurélienne — Catacombes de saint Calipode, de saint Jules, des saints Procès et Martinien et de sainte Agathe.
Voie de Porto — Catacombes de saint Félix, de saint Pontien, de Généreuse ad Sextum Philippi, du pape saint Jules.
Voie d'Ostie — Catacombes de saint Paul et de sainte Lucine, de saint Timothée, des saints Félix, Adaucte et Commodilla, de saint Cyriaque et de saint Zenon ad Aquas Salvias.
Voie Ardéatine — Catacombes de sainte Pétronille, de sainte Flavie Domitille, des saints Nérée et Achillée, de saint Damase et des saints Marc et Marcellin, de sainte Balbine et de saint Marc, pape.
Voie Salaria Nuova — Catacombes de sainte Priscille, de saint Sylvestre, de sainte Félicité et de saint Alexandre, des saints Chrysante et Darie, de Novella, d'Ostriono, de sainte Hilarie et saint Tharson.
Voie Salaria Vecchia — Catacombes de saint Hermès.
Voie Flaminienne — Catacombes de saint Valentin ou de saint Jules et de saint Théodorat.
J'ai visité les catacombes de saint Sébastien, de saint Calixte, de sainte Agnès, de saint Pancrace et les Grottes Vaticanes. Pour vous donner une idée de l'ancienne demeure des chrétiens, je vous ferai une courte description de la catacombe Vaticane, qui fut le berceau du christianisme, à Rome.
La catacombe Vaticane, appelée aujourd'hui Grottes Vaticanes, remonte à saint Pierre. Tout porte à croire que cette catacombe servit de demeure aux chrétiens pendant la persécution qui eut lieu sous Néron en l'an 66 ; car elle se trouvait près du cirque et de la naumachie construite
par ce monstre. C'est là que l'apôtre Pierre s'est réfugié avec ses nombreux prosélytes pour éviter l'orage, qu'il prêchait, baptisait et encourageait les fidèles à supporter les tourments les plus atroces.
Lorsque la persécution ordonnée par le farouche empereur éclata, il y avait cinq ans que saint Pierre habitait Rome. Le nombre des conversions opé rées par l'apôtre était déjà incalculable, de sorte que la multitude de chrétiens qui furent alors mis à mort fut immense, suivant l'opinion des historiens de cette époque. On présume naturellement que les martyrs furent inhumés dans ce cimetière, vu la proximité du lieu des supplices. Aussi visite-t-on avec le plus grand respect et la plus profonde vénération cette célèbre catacombe qui reçut les prémices du sang chrétien. Les Grottes Vaticanes ont été arrosées du sang des martyrs, comme le Calvaire avait été teint du sang d'un Dieu. Les Grottes Vaticanes et le Golgotha ! que vous êtes chers au-cœur du catholique !
Outre les martyrs des premiers âges, les Grottes Vaticanes renferment une foule de personnages illustres qui ont manifesté le désir de reposer, après leur mort, auprès du chef de l'Eglise du Christ. Des papes, des rois, des reines, des princes, des empereurs ont été inhumés dans ce lieu sacré.
Parmi les papes on remarque : les saints Lin,
Anaclet, Évariste, Sixte Ier, Télesphore, Hygin, Pie, Eleuthère, Victor, Fabien, Jean Ier, Léon Ier, Grégoire le Grand, Boniface IV, Paul Ier, Léon III, Nicolas Ier, etc., etc.
Parmi les rois, les empereurs et les reines : Honorius, Valentinien, Othon II, Conrad, roi des *Merciens ; Ofîa, roi des Saxons ; Ina, roi des Anglais ; la princesse Eldiburge, son épouse ; la princesse Marie, fille de Stilicon et épouse de l'empereur Honorius ; l'impératrice Charlotte, reine de Chypre, etc., etc.
Parmi les personnages illustres : Junius, Bassus, préfet de Rome, de l'ancienne famille Juma ; Probus, préfet du prétoire ; les consuls Olybrius et Probinus, etc., etc.
La réunion de tant de tombeaux dans cette catacombe en a changé le plan primitif, et lorsqu'on a remplacé la basilique constantinienne par l'église actuelle on a dû faire' disparaître des cryptes, des oratoires et des galeries. Les Grottes ont donc pris la forme qu'on voit aujourd'hui, c'est-à-dire celle d'une croix latine ; elles forment ce qu'on appelle l'église souterraine de saint Pierre.
Malgré ces modifications considérables, les Grottes Vaticanes conservent encore plusieurs souvenirs de l'antiquité, entre autres des inscriptions,
des urnes antiques, des mosaïques et des tombeaux. Sur l'autel, qui touche à la châsse où reposent les corps de saint Pierre et de saint Paul, on vénère deux portraits très anciens des deux apôtres, peints sur argent.
La grande façade — pour abréger, je ne parlerai que de celle-ci — représente deux rangées de basreliefs. La rangée supérieure renferme cinq tableaux : i° Tableau du sacrifice d'Isaac ; 2° Reniement de saint Pierre ; 30 Jésus au milieu des docteurs de la loi ; 40 Jésus devant les tribunaux à Jérusalem ; 50 Pilate incertain.
On voit aussi cinq tableaux dans la rangée inférieure : i° Job sur son fumier ; 2° Chute de nos premiers parents ; 3 Jésus entrant à Jérusalem, cinq jours avant sa mort ; 4° Daniel dans la fosse aux lions ; 50 Scène du jardin des Oliviers quand Jésus est livré par Judas.
En 1607, on trouva sous une colonne un polyandrum de marbre et de porphyre qui portait l'inscription suivante :
Loc. M. OOLVIII inc.
Locus Martyrum CCL VIII in Christo, sépulture de 2 5 8 martyrs en Jésus-Christ. Les archives du Vatican en comptent 10,000.
On conserve dans le trésor du Vatican une précieuse relique du temps des persécutions ; c'est
un linceuil qui servait à envelopper les corps des martyrs quand on les rapportait de la boucherie. Cette précieuse relique est exposée à la vénération des fidèles depuis l'Ascension jusqu'au premier du mois d'août.
Un autre instrument attire encore l'attention du catholique, qui frémit d'horreur en le contemplant ; je veux parler de la fidicula employée par les bourreaux pour labourer les côtes et les membres des martyrs. Cet instrument n'est rien moins que de longues tenailles garnies de plusieurs ongles ou crochets. C'est horrible à voir.
Les souverains pontifes reconnaissent aux Grottes Vaticanes une sainteté telle que l'entrée en est interdite aux femmes sous peine d'excommunication, excepté le lundi de la Pentecôte ; c'est le seul jour où les femmes peuvent visiter cette catacombe.
Nous venons de parcourir une époque vraiment triste pour le chrétien ; mais rappelons-nous la prophétie du Fils de Dieu : " Vous souffrirez à cause de moi," et nous ne serons point surpris que Rome ait eu à supporter autant de persécutions.