LE PEUPLE ROMAIN — SA FOI, SA CHARITÉ ET SES DIVERTISSEMENTS
Dans les Etats de l'Eglise, le peuple renferme trois classes, comme dans les autres pays en général : l'aristocratie, la bourgeoisie et le bas peuple. Mais la distinction entre la bourgeoisie et l'aristocratie n'est pas parfaitement tranchée, de sorte qu'à la première vue, il n'existe que deux catégories de citoyens : les riches et les pauvres. Vous voyez ici un prince, un noble, tout galonné d'or, assis sur les coussins moelleux d'un carosse que traînent 'quatre chevaux superbes, au pas tranquille et lent comme les bœufs des rois fainéants. Là, c'est un paysan pauvrement vêtu, qui, la faucille à la main ou 'la faux sur l'épaule, se dirige vers les champs dorés, ou encore, un berger qui, armé de la houlette, conduit un troupeau de chèvres ou de brebis dans les gras pâturages. Il n'y a pas non plus, chez le peuple romain, cette classe d'individus qui tient le milieu entre le riche et le pauvre, cette classe, par conséquent, qui n'est ni riche ni pauvre, comme sont la plupart de nos
cultivateurs canadiens. Dans les Etats de l'Eglise on est tout l'un ou tout l'autre. Voilà comment je divise la population romaine, et je ne crois pas me tromper, car cette distinction est le fruit des observations que j'ai faites pendant mes deux années de séjour au milieu du peuple de ce pays.
Mais quand je parle de la classe pauvre, il ne faut pas faire de pauvre un synonyme de mendiant ; ça serait une grande erreur. Il n'y a peut-être pas de pays où la mendicité soit plus inconnue que dans le domaine du Pape ; et, le fait s'explique facilement : la vie est à très bon marché. Du reste, un peuple fuyant les vices qui dégradent la société, tels que l'assassinat, le suicide, le duel, le vol, l'ivrognerie et l'usure, est toujours préservé de la hideuse plaie du paupérisme. Vous entendez dire quelquefois qu'un meurtre a été commis dans Rome, mais si vous faites des recherches sérieuses^ vous découvrez que ce crime est l'œuvre des révolutionnaires. Le suicide est inconnu ; s'il en arrive des exemples, ce sont des étrangers qui en sont les auteurs. Le duel, tant condamné par Dieu et par les hommes, n'existe pas. Les Romains ne sont pas voleurs, et ils ne prêtent pas à intérêt, en dehors du commerce, du gain cessant ou du dommage émergeant ; ils suivent les principes de la charité et de l'équité naturelle, Quant à
l'ivrognerie, ce fléau, qui fait tant de ravages parmi les peuples modernes, n'a pas encore pris racine sur le sol romain. Il est rare de voir un romain ivre dans les rues, et quand la chose se présente c'est un véritable phénomène. L'ivrogne est bafoué, sifflé et conspué ; les enfants l'accablent de quolibets et courent après lui comme une bête sauvage que le chasseur poursuit dans la forêt. M. Ampère a dit : " Les Romains boivent, mais on ne les voit jamais ivres dans les rues."
Les Romains ont pratiqué et pratiquent encore de grandes vertus. Nous nous contenterons de parler de leur foi et de leur charité.
Le peuple romain a une foi vive et ardente ;^ mais c'est une foi expansive et non intérieure comme dans nos villes et nos campagnes canadiennes. J'ai surtout remarqué ce caractère distinctif de la foi des Romains dans les processions religieuses. Vous les voyez à la suite d'une madone ou d'une image de saint, prier, chanter, rire et pleurer tour à tour. Vous les entendez crier à tue-tête, en montrant l'image du doigt : " Marie, exauce notre prière. Si tu le veux, tu peux nous accorder ce que nous demandons. Il faut que tu accèdes à notre demande, ou bien nous ne te prierons plus. "
La foi du peuple romain brille encore dans
l'adoration du Saint-Sacrement ou pendant les exercices des Quarante- Heures qui durent toute l'année à Rome. Les églises, où le corps de Jésus- Christ est exposé, sont continuellement remplies de pieux adorateurs. Et quelle pompe on déploie dans les cérémonies ! Et quelle richesse dans les décorations ! Il n'y a qu'à Rome où l'on puisse contempler des scènes aussi sublimes de la piété religieuse.
Les Romains portent une tendre dévotion aux âmes du purgatoire, et en voici une preuve non équivoque : Depuis quelques années, les inhumations se font dans le cimetière St-Laurent, près de la porte Tiburtine. Chaque semaine, dans la nuit du mardi au mercredi, il se forme un torrent de fidèles venant de toutes les directions et se portant vers le Campo Santo. Pendant le trajet, les Romains récitent le chapelet ou chantent l'office des morts. Arrivés dans la basilique de Saint-Laurent, ils se prosternent devant le Tout-Puissant et prient pour le repos des âmes des défunts. Après avoir entendu les trois messes qui s'y célèbrent depuis minuit jusqu'à l'aurore, la procession se forme de nouveau et se remet en marche. Chacun retourne à ses occupations ; la nuit a été consacrée à la prière, et l'on est heureux.
Et que dirai-je mainterîant du célèbre oratoire
du Caravita, situé sur le Corso, vis-à-vis d» palais Sciarra? A l'heure de Y Ave Maria une foule immense encombre le temple. Un Père jésuite fait d'abord un sermon sur un dogme ou sur l'histoire de l'Eglise, et puis vient la bénédiction solennelle du Saint-Sacrement. Tous les mardis et les vendredis on distribue des disciplines aux membres de la Confrérie, et chacun s'administre le nombre de coups qu'il juge à propos. Auparavant les lumières sont éteintes, afin que personne ne soit témoin des mortifications que s'inflige son voisin. Au milieu de l'obscurité, un religieux exhorte les pécheurs à la pénitence et à la contrition. Dès qu'il cesse de parler, on se frappe le corps à coups redoublés ; et les coups continuent pendant tout le chant des litanies et du cantique Nunc dimittis, jusqu'aux mots Lumen ad revelationem ; alors les flambeaux se rallument et tout le monde reprend son attitude pieuse et réservée. Ces pratiques de dévotion ont toujours produit une profonde impression sur mon esprit. J'admire beaucoup cette Confrérie, fondée en 1 7 1 1 par le Père Caravita, de la compagnie de Jésus, pour la conversion des pécheurs.
La veille des fêtes et pendant le carême, les membres de la Confrérie du Caravita, enveloppés dans des sacs grossiers, accompagnent les jésuites
qui vont prêcher sur les places publiques. Les esprits forts se moquent de ces sacs, mais ils ont tort, car souvent, sous cette enveloppe de bure, on rencontre des prélats illustres, des princes et des nobles qui s'affublent de cet uniforme pour cacher leurs vertus.
~^ La révolution, les sociétés secrètes et les Mazziniens — trois mots qui ne renferment qu'une idée — ont travaillé de toute leur force à ébranler la foi du peuple romain ; mais tous les efforts des suppôts de Satan ont échoué dans leur entreprise démoralisatrice, et Rome peut encore répéter, comme au temps du rhéteur du forum : " Nous pouvons le céder aux Gaulois par la force, aux Carthaginois par la ruse, aux Grecs par l'habileté, mais aucun peuple ne l'emporte sur nous par la piété et la religion. "
Cette vérité ne peut être révoquée en doute, et " comment, s'écrie un auteur que nous avons déjà cité, n'en serait-il pas ainsi dans une ville, où 350 églises offrent le spectacle continuel des cérémonies si touchantes du Christianisme ; où plus de quatre mille prêtres renouvellent chaque jour, dans le sacrifice mystique de la messe, le sacrifice -sanglant de la croix ; où l'instruction dogmatique et morale est prodiguée sans cesse. Il faut bien que les prières, les mortifications, les œuvres de
charité de tant d'âmes dévouées à Dieu produisent leurs fruits ; que tant d'indulgences, tant de bénédictions, s'échappant sans discontinuer du sein de l'Eglise pour se répandre dans le monde, montrent à la source même leur divine fécondité. Le sang des martyrs, dit Tertullien, enfante des chrétiens. Où donc le sang a-t-il coulé avec plus d'abondance qu'à Rome ? Toutes les maisons et presque tous les monuments sont bâtis sur des ossements de martyrs, et jusqu'à la poussière qu'on foule, tout enseigne la foi en Jésus-Christ et l'imprime dans les âmes. Un Père de l'Eglise a appelé l'homme " un abrégé du monde ", on pourrait appeler Rome " un abrégé de l'Eglise : ubi Petrnsy ibi Ecclesia. "
Le peuple romain est donc un peuple de foi ; mais la foi ne peut exister sans l'amour, c'est-àdire la charité. C'est la logique qui nous le dit. Rome, la Ville sainte, est réellement le foyer de la charité, et cette vertu si précieuse devant Dieu, se manifeste de plusieurs manières.
La charité des Romains se manifeste d'abord dans la famille. Il est beau de voir l'union, l'estime, l'amour, qui régnent dans les familles romaines. Le fils chérit le père ; la fille vénère la mère, et le frère se constitue le protecteur de la sœur. Dans l'Allemagne, l'Angleterre, l'Irlande, même au Ca-
nada, on s'éloigne joyeusement de la patrie pour aller chercher fortune sur une terre étrangère, où bien souvent l'exilé ne rencontre que déboires et contrariétés. Le Romain n'est pas atteint du mal de l'émigration ; il est casanier ; il vit et meurt dans sa famille, entouré de tous les êtres qui lui sont chers. Pourvu qu'il soit à l'ombre du dôme de Saint-Pierre, il est heureux et ne manque de rien.
La charité du peuple romain apparaît dans toute sa splendeur dans les nombreuses confréries établies pour le soulagement des pauvres, la conversion des pécheurs, la dotation des filles d'ouvriers et des orphelines ; en un mot la charité romaine brille dans tout ce qui est souffrant et malheureux. On compte environ quatre-vingts confréries dont la mission est de consoler l'humanité souffrante. Qui n'a pas entendu parler de la Confrérie de la Mort, chargée de donner la sépulture aux cadavres trouvés dans la campagne pendant les grandes chaleurs de l'été ou dans le Tibre qui cause parfois des désastres épouvantables, quand ce fleuve franchit ses digues ? Qui ne connaît pas la Confrérie de Saint-Jean-Décapité, instituée pour consoler les condamnés à mort, pour les assister à leur dernier moment, et pour prier pour le repos de leur âme ? Et que dire des hospices de Saint-Michel, de Sainte-Marie des Anges, du Tata-Giovanni, de
Sainte-Marie de la Consolation, des hôpitaux du Saint-Esprit, de Saint-Jacques, de Saint- Gallican, de l'asile Barberini et de plusieurs autres? En résumé, Rome est le siège de la charité, comme la charité est la vie de Rome.
Nous venons d'étudier le peuple romain sous le rapport religieux, et nous avons remarqué que c'est un peuple de foi et de charité. Pour se con vaincre de la vérité de cette proposition, il ne suffit que d'ouvrir les yeux.
Si nous parcourons maintenant Rome pour étudier les mœurs et les usages du peuple romain, nous constaterons l'absence des maisons de jeu, des tripots et d'autres divertissements qui font bien souvent la honte et le déshonneur d'une nation, qui sont la source d'une foule de crimes, le suicide et le duel entre autres, et qui jettent des milliers de familles sur le pavé. Ces jeux criminels sont défendus par l'Eglise, et le peuple romain obéit à ^Eglise. Pour lui, le jeu n'est qu'un divertissement innocent, un délassement de l'esprit, et non pas une cause de désœuvrement, de démoralisation, de ruine et de damnation. Jouer c'est se recréer, c'est donner de la force à l'intelligence ; jouer, c'est refroidir le cerveau enflammé par des efforts continuels ; jouer enfin, c'est se reposer dans le Seigneur. Voilà comment le
Romain joue. Il joue pour mieux travailler ; il joue pour mieux prier.
Les principaux jeux ou divertissements des Romains sont la morra, la chatte aveugle et le carnaval.
La morra est un jeu très en vogue dans les Etats romains. Tout le monde se livre à ce jeu innocent ; on joue à la morra dans la prairie, on joue sur la place publique, on joue au café, on joue au bouchon, on joue partout, excepté dans le temple du Très-Haut.
La morra se joue à deux ; mais ' on peut se remplacer comme à la poule. Les deux joueurs se placent en face l'un de l'autre ; la main gauche levée et la main droite fermée en avant ; les joueurs prennent presque la même position qu'à l'escrime. Au signal convenu, les mains droites des joueurs s'élèvent et puis s'abaissent simultanément ; chacun étend un, deux, trois ou quatre doigts à volonté et prononce un nombre. Si le nombre donné par un des joueurs répond au nombre des doigts étendus, ce joueur est déclaré vainqueur. Mais si les deux joueurs devinent en même temps, ou si ni l'un ni l'autre ne devinent, on recommence. Pour gagner la partie, il faut deviner cinq fois. La main gauche sert à compter le nombre de fois qu'un joueur a gagné. Comme on le voit, ce jeu suppose
un grand fonds de sincérité et de bonne foi dans la parole donnée, car il est facile d'étendre un ou deux doigts de plus, une fois que la main est abaissée, et de tromper ainsi son adversaire. Mais le joueur à la morra ne trompe jamais. Certains auteurs prétendent que les joueurs à la morra posent à terre, avant de commencer, un poignard dont ils se servent lorsqu'on manque aux règles du jeu. J'ai vu jouer à la morra presque tous les jours, et jamais mes yeux n'ont rencontré le poignard en question. Je puis affirmer qu'on ne recourt pas aujourd'hui à ces mesures de rigueur pour empêcher la supercherie. La bonne foi est la seule arme employée dans ces circonstances.
La chatte aveugle est un jeu destiné spécialement à l'enfance ; elle se joue au clair de la lune, pendant la belle saison de l'été. La place du Peuple, située à l'extrémité nord du Corso, est le théâtre où les acteurs se réunissent. Le lieu du rendez-vous est fixé au pied de l'obélisque qui s'élève au centre de cette place.
Après avoir bandé les yeux à un jeune homme, on le fait tourner cinq ou six fois sur lui-même et ensuite on lui dit de se diriger droit dans le Corso, Remarquez que trois grandes rues viennent aboutir à la place du Peuple, et que le joueur ne recevra le prix de la course que s'il entre directement
dans le Corso. La chatte aveugle — c'est ainsi qu'on nomme le lutteur — part ; mais au lieu de prendre la direction voulue, elle se cogne contre un mur, contre l'obélisque lui-même, contre la fontaine de Neptune, contre celle de Rome ou contre un groupe de femmes qui l'accablent d'épigrammes. Vingt, trente autres lutteurs se présentent ; et ils subissent le même sort. Il est rare que la chatte aveugle enfile le Corso du premier coup. Toutefois si le joueur réussit à prendre la vraie direction, on l'applaudit, on le porte en triomphe et on lui décerne le prix dû au vainqueur, c'est-à-dire une bonne salade au chou-fleur et une pinte de vin de première qualité. C'est ainsi que se joue la chatte aveugle ; on rit, on badine, on s'amuse et on retourne joyeux et content au foyer paternel.
Le divertissement dans lequel la gaieté du peuple romain éclate avec plus d'intensité est sans contredit le carnaval. Un étranger, qui n'aurait jamais vu ce spectacle, ou qui n'en aurait jamais entendu parler, prendrait les Romains pour des fous ou au moins pour un peuple de grands enfants. Les fêtes du carnaval durent huit jours, et pendant tout ce temps, les magasins, les boutiques et les ateliers sont fermés l'après-midi ; les affaires sont en général suspendues. Les Romains encombrent le Corso ; les autres rues sont désertes.
Grands et petits, riches et pauvres accourent prendre part aux réjouissances publiques et se livrent à toute la joie dont leur cœur est capable, avant d'entrer dans la rigoureuse période de la pénitence, le carême. Quelques-uns ont prétendu que le carnaval était une imitation des fêtes célébrées en l'honneur de Janus, du temps des païens. Il peut y avoir du vrai dans cette opinion. Maïs l'étymologie du mot carnaval, cami vale, me porte à croire que les Romains veulent tout simplement se réjouir, «se recréer avant de jeûner. N'est-ce pas ce qui arrive au Canada, le lundi et le mardi gras ? N'entendons-nous pas dire alors : " Amusons-nous, profitons du temps. Demain ou aprèsdemain, danses, banquets, promenades, tout sera fini ; nous serons dans le carême. " Les Romains ne peuvent-ils pas faire comme nous ? Ils le peuvent, mais ils ne le font pas : ils jouent, ils rient, mais leurs plaisirs ne sont pas coupables.
L'ouverture du carnaval est annoncée par la cloche du Capitôle, qui ne sonne que dans cette circonstance, et à la mort du Pape. Il est alors midi. Le Sénateur romain, (maire) monté dans un riche carosse et entouré de laquais en grande livrée, descend la roche tarpéïenne, parcourt le Corso depuis la place de Venise jusqu'à celle du Peuple, et retourne, par la même voie, à son
palais situé à l'endroit où Manlius fut éveillé par le cri des oies. La fête est commencée. La foule se précipite dans le Corso ; les balcons se couvrent de curieux. Les Romains chantent, dansent, gambadent, sautent, grimacent et lancent des confetti à droite, à gauche, en avant, en arrière, dans les voitures, sur les galeries, dans les fenêtres, sur les draperies, sur les banderoles, sur le mendiant et sur le prince, personne n'est épargné.
Les confetti, qui sont des espèces de bonbons en farine, de la grosseur d'une noisette, et qui se brisent en tombant, vous arrivent sur la tête comme une pluie torrentielle. Vous pouvez vous protéger la figure contre les projectiles en faisant usage d'un masque en fil de fer, mais votre habit ! Il n'est pas besoin de vous dire qu'il ressemble bientôt à celui d'un meunier. Tout de même, c'est un curieux spectacle que de voir ce flux et reflux d'êtues humains tachetés, étoiles, tigrés et damassés. La population, qui se presse sur le Corso, présente l'aspect d'une forêt de vignes couverte de neige.
Vous venez de voir un coin du tableau. Mille autres scènes se déroulent devant vos regards-— quand vous pouvez regarder — au milieu de la grêle des confetti. Ici, c'est un géant de douze pieds de hauteur qui s'avance majestueusement en
vous dardant un coup d'œil de travers ; là, les discipes de Vulcain, dont les lourds marteaux frappent l'enclume en cadence ; â quelques pas plus loin, apparaît une bande de brigands qui, le poignard à la main, foulent aux pieds un prince, à qui ils réclament une énorme rançon pour le rachat de sa liberté. A un autre endroit, c'est Roland dont 1 epée transperce vingt barbares à la fois. Les représentations changent à chaque instant, et l'œil ne se lasse jamais d'admirer.
Les zouaves canadiens n'ont pas voulu le céder aux Romains en fait de folies ; ils ont figuré avec honneur dans les deux carnavals qu'ils ont passés à Rome. La dernière année, plusieurs de nos compatriotes ont parcouru le Corso dans un magnifique canot d'écorce, placé sur un chariot que traînaient quatre chevaux superbement harnachés. Les zouaves portaient le costume du guerrier indien, de l'Iroquois, si je me le rappelle bien- Leur apparition sur la scène a frappé la population romaine d'étonnement. Aussi, ont-ils été couverts d'applaudissements et de confetti.
La comédie se continue jusqu'au premier coup de canon tiré du fort St.- Ange. Alors, les équipages de toutes sortes commencent à évacuer le Corso, et au deuxième coup de canon, la rue ne renferme plus personne. La foule forme la haie
de chaque côté du Corso, et un détachement de dragons parcourent la rue dans toute son étendue, afin de veiller à ce qu'aucun des spectateurs ne se tienne au milieu. Pourquoi toutes ces précautions ? Que va-t-il donc arriver ? C'est l'heure fixée pour la course des barberi, ou chevaux. Le point de départ est à l'obélisque de la place du Peuple. Longtemps avant la course, les chevaux sont réunis à cet endroit. Couverts de molettes en fer et de feuilles de papier, les sept coursiers hennissent, piaffent, carocollent et menacent de rompre leurs freins. Au son de la trompette guerrière, les barberi enfilent le Corso en brûlant le pavé ; ils ne courent pas, ils volent. Arrivés à la place de Venise, des barbereschi, ou palefreniers, arrêtent les coursiers au moyen de deux toiles, qu'ils tendent à une certaine distance l'une de l'autre.
Le Sénat lui-même couronne le cheval vainqueur, et le maître de ce dernier reçoit le prix de la victoire — le prix est ordinairement de 250 lires — avec un oriflamme d'honneur. Un corps de musique accompagne le propriétaire jusqu'à son domicile ; et, du haut de son balcon, le vainqueur jette de l'argent au peuple qui l'applaudit, comme autrefois les illustres conquérants lorsqu'ils montaient au Capitole.
Le dernier jour, à la course des barberi succède
le jeu des maccoli, ou flambeaux. Une fois ce divertissement terminé, les Romains peuvent répéter avec Perrette : " Adieu, veau, vache, cochon, couvée," car c'est le dernier jeu du carnaval. Les acteurs que nous avons déjà vus figurer, reparaissent sur le Corso avec les mêmes décorations ; mais ils portent de plus à la main des maccoli ou des bouts de chandelles. Chaque Romain se présente avec un maccolo allumé ; on voit aussi des maccoli dans toutes les fenêtres. On dirait que le Corso est en feu. Mais cet aspect change souvent, car chacun s'efforce d'éteindre le maccolo de son voisin, en criant : " Mort au maccolo " ! Pour éteindre les flambeaux, on se sert de mouchoirs, de chapeaux, d'évantails, de confetti, de toutes sortes d'éteignoirs enfin. Les piétons sautent dans les voitures, les cavaliers grimpent sur les balcons ; c'est une guerre générale. Les maccoli disparaissent, se rallument pour s'éteindre encore. C'est un spectacle, vraiment féerique.
Un troisième coup de canon retentit, et les lumières et la foule s'évanouissent comme par enchantement ; le carnaval est terminé. Les Romains secouent la poussière qui les couvre, et rentrent au logis.
Un tel peuple peut- il être malheureux ? Nous demandons aux libres-penseurs de répondre.