‹ Souvenirs de voyage d'n soldat de Pie XIChapitre 24 sur 38 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

Montalembert écrivait au lendemain de l'invasion des Romagnes, en 1860 :

" La pièce s'est jouée en trois actes : la diffamation, l'occupation, la votation ; chaque acte a eu ses acteurs : les écrivains, les fantassins, les électeurs ; c'est un procédé désormais connu.

" On dénonce un souverain. Son gouvernement est imparfait, intolérable ; ses sujets sont mécontents, opprimés, exaspérés. Il ne se soutient plus que par les armes étrangères ; il manque de force morale, de force matérielle, il est perdu. Voilà le souverain diffamé, et si la dénonciation tombe de haut, tous les matins deux mille journalistes en répètent à deux millions de lecteurs l'écho retentissant.

" Tout d'un coup on affirme que ce souverain si faible est menaçant, qu'il songe à attaquer, qu'il groupe quelques soldats ; il faisait pitié, il fait peur. . . Prenons nos précautions, violons ses fron-

tières ! C'est le second acte : on envahit les territoires.

"Puis, maître du pays, on consulte les sujets. Etes-vous heureux ? — Non.— Voulez-vous le devenir?— Oui. Le malheur, c'est Pie IX ; le bonheur, ce sera Victor-Emmanuel. Vive Victor-Emmanuel ! La pièce est jouée, la toile tombe ; on s'endort Romain, on se réveille Piémontais, mais toujours contribuable, et, de plus, conscrit."

C'est la même comédie qui se joua en 1870. Le comte Ponza di San-Martino se chargea de jouer le premier acte en portant au Pape la lettre qu'on va lire ; c'est un monument d'hypocrisie :

"Très Saint-Père, "Avec une affection de fils, avec une foi de catholique, avec une loyauté de roi, avec un sentiment d'Italien, je m'adresse encore, comme j'eus à le faire autrefois, au cœur de Votre Sainteté.

"Un orage plein de périls menace l'Europe. A la faveur de la guerre qui désole le centre du continent, le parti de la révolution cosmopolite augmente de hardiesse et d'audace, et prépare, spécialement en Italie et dans les provinces gouvernées par Votre Sainteté, les derniers coups contre la monarchie et la Papauté.

u Je sais, Très Saint- Père, que la grandeur de Votre âme ne le céderait jamais à la grandeur des

événements, mais moi, roi catholique et roi italien, et, comme tel, gardien et garant, par la disposition de la divine Providence et par la volonté de la nation, des destinées de tous les Italiens, je sens le devoir de prendre, en face de l'Europe et de la catholicité, la responsabilité du maintien de l'ordre dans la Péninsule et de la responsabilité du Saint- Siège.

"Or, Très Saint-Père, l'état d'esprit des populations gouvernées par Votre Sainteté, et la présence parmi elles de troupes étrangères venues de lieux divers avec des intentions diverses, sont un foyer d'agitation et de périls évidents pour tous. Le hasard ou l'effervescence des passions peut conduire à des violences et à une effusion de sang

qu'il est de mon devoir et du Votre, Très Saint- Père, d'éviter et d'empêcher.

"Je vois l'inéluctable nécessité, pour la sécurité de l'Italie et du Saint-Siège, que mes troupes, déjà préposées à la garde des frontières, s'avancent et occupent les positions qui seront indispensables à la sécurité c!e Votre Sainteté et au maintien de l'ordre.

" Votre Sainteté ne voudra pas voir un acte d'hostilité dans cette mesure de précaution. Mon gouvernement et mes forces se restreindront absolument à une action conservatrice et tutélaire des

droits facilement conciliables des populations romaines avec l'inviolabilité du Souverain-Pontife, et de son autorité spirituelle avec l'indépendance du Saint-Siège.

" Si Votre Sainteté, comme je n'en doute pas, et comme Son caractère sacré et la bonté de Son âme me donnent le droit de l'espérer, est inspirée d'un désir égal au mien d'éviter tout conflit et d'échapper au péril d'une violence, Elle pourra prendre avec le comte Ponza di San-Martino, qui lui l'émettra cette lettre et qui est muni des instructions opportunes par mon gouvernement, les accords qui paraîtront mieux devoir conduire au but désiré.

." Que Votre Sainteté me permette d'espérer encore que le moment actuel, aussi solennel pour l'Italie que pour l'Eglise et la Papauté, rendra efficace l'esprit de bienveillance qui n'a jamais su s'éteindre dans Votre cœur, envers cette terre qui est aussi Votre patrie, et les sentiments de conciliation que je me suis toujours étudié avec une persévérance infatigable à traduire en actes, afin que, tout en satisfaisant aux aspirations nationales, le Chef de la catholicité, entouré du dévouement des populations italiennes, conservât sur les rives du Tibre un siège glorieux et indépendant de toute souveraineté humaine.

" Votre Sainteté, en délivrant Rome des troupes étrangères, en l'enlevant au péril continuel d'être le champ de bataille des esprits subversifs, aura accompli une œuvre merveilleuse, rendu la paix à l'Eglise, et montré à l'Europe épouvantée par les horreurs de la guerre, comment on peut gagner de grandes batailles et remporter des victoires immortelles par un acte de justice et par un seul mot d'affection.

"Je prie Votre Sainteté de vouloir bien m'accorder Sa bénédiction apostolique, et je renouvelle à Votre Sainteté l'expression des sentiments de mon profond respect.

Florence, 8 septembre 1870.

" De Votre Sainteté, " Le très humble, très obéissant et très dévoué fils,

" Victor-Emmanuel.

La diffamation est consommée par un roi. Mais la diffamation est repoussée par un autre roi. Pie IX répondit à Ponza, après avoir pris connaissance de ces impudents mensonges et de ces prétendues expressions de dévouement à l'Eglise : " A quoi bon cet effort d'hypocrisie inutile ? Ne valait-il pas mieux me dire tout simplement qu'on voulait me dépouiller de mon royaume ? "

Ponza ayant commenté la lettre de Victor-

Emmanuel dans un sens favorable, le Pape lui répliqua : "Mais enfin, vous parlez toujours des aspirations des Romains! Eh bien! vous pouvez voir de vos propres yeux combien ils sont tranquilles?" Le comte Ponza se trouvait donc en présence d'un démenti formel. Lorsque Pie IX congédia le commissaire général des Etats romains* Il lui dit: "Je puis bien céder à la violence, mais adhérer à l'injustice... jamais! "

Le comte Ponza di San-Martino était arrivé à Rome le 9 septembre ; il s'en éloignait le 1 1 avec la lettre suivante, que Pie IX adressait à Victor- Emmanuel, le roi galant-homme :

"Au roi Victor -Emmanuel.

"Sire,

"Le comte Ponza di San-Martino m'a remis une lettre que Votre Majesté m'a adressée ; mais elle n'est pas digne d'un fils affectueux qui se fait gloire de professer la foi catholique et se pique d'une royale loyauté. Je n'entre pas dans les détails de la lettre elle-même, pour ne pas renouveler la douleur que sa première lecture m'a causée. Je bénis Dieu, qui a permis à Votre Majesté de combler d'amertume la dernière partie de ma vie. Du reste, je ne puis admettre certaines demandes, ni me conformer à certains principes contenus dans cette lettre. J'invoque Dieu de nouveau, et je

remets entre ses mains ma cause qui est entièrement la sienne. Je le prie d'accorder de nombreuses grâces à Votre Majesté, de la délivrer des périls et de lui dispenser les miséricordes dont Elle a besoin.

"Du Vatican, le ï i septembre 1870.

"Pio PP. IX."

C'est ainsi que parle le roi diffamé, et c'est ainsi que se termine le premier acte de la pièce. Passons maintenant au second, c'est-à-dire à l'occupation.

Le même jour que le comte Ponza di San- Martino quittait Rome, les troupes piémontaises franchissaient la frontière romaine et s'emparaient de Bagnorea et de Montefiascone que les zouaves avaient évacuées quelques instants auparavant. L'invasion était commencée, et cela sans raison aucune et sans déclaration de guerre. Ce n'est pas le mot invasion qu'il faut employer, mais bien l'expression vol de territoire. Victor-Emmanuel représente ici le lion de la fable. "Je m'appelle lion, se dit-il, par conséquent je prends le royaume du Pape." Et le nouveau Judas envoie le lieutenantgénéral Raffaele Cadorna exécuter ses ordres barbares.

Cadorna entre alors dans les Etats de l'Eglise avec cinq divisions et une réserve, formant trois

corps d'armée. Les forces piémontaises se repartissent comme suit : quatre-vingts bataillons d'infanterie, dix-sept bataillons de bersaglieri, cent quatorze pièces, vingt-sept escadrons, quatre compagnies de génie, cinq compagnies de train et une compagnie de pontonniers. L'effectif de l'armée d'invasion s'élevait à quatre-vingt-un mille quatre cent soixante-dix-huit hommes.

Cadorna, ayant trois divisions sous son commandement, s'avançait du côté des Légations et de la Sabine. Bixio, à sa droite avec la 2me division, menaçait les frontières du côté de la Toscane, et Angioletti, à la gauche, quittait le royaume de Naples avec le troisième corps d'armée. Avant même de prévenir le Pape, l'armée piémontaise avait pris ses positions sur la frontière, car, le sept septembre, Bixio avait son quartier-général à Orvieto; Cosenz, à Rietti ; Mazé de la Roche, à Terni ; Ferrero, à Narni ; et Angioletti, à Cassino.

Pendant que ces différents corps d'armée s'avançaient sur Rome, une flotte de douze navires de guerre se dirigeait vers le port de Civita-Vecchia. Cette flotte, commandée par le contre-amiral Del Caretto se composait des vaisseaux suivants :

Roma, vaisseau de 1er rang.

Re di Portogallo, "

Messina, frégate de 2e rang,

Ajicona, frégate de 2e rang.

Terribile, corvette,

Castelfidardo, frégate de 2e rang.

Principe di Carignano, "

San Martino, "

Affondatoré,

Deux frégates non cuirassées : Italia et Duca di Genova, avec l'aviso Vedetta, croisaient près des côtes.

Telle était la position de l'armée piémontaise au commencement de l'invasion. Rome était donc cernée de toutes parts

Maintenant, quels moyens ou quelles ressources Pie IX, le roi envahi, avait-il à sa disposition pour défendre son territoire de cinquante lieues de longueur sur quinze de largeur. en moyenne, formant onze mille sept cent quatre-vingt-dix kilomètres carrés en superficie ? Treize mille six cent quatrevingt-quatre hommes de troupes, chiffre officiel, et encore disséminés dans les cinq provinces romaines, savoir : ~

Velletri, Frosinone, Viterbe, Civita-Vecchia et Comarca. Plusieurs bataillons se trouvaient à Rome dans le moment pour protéger le Saint-Père. Défendre cinq provinces avec une poignée d'hommes contre trois corps d'armée, c'eut été une folie et un sacrifice inutile de vies. Aussi, le général

Kanzler, pro-ministre des armes, donna-t-il l'ordre d'abandonner les provinces à l'approche de l'ennemi et de converger vers Rome, tout en laissant aux commandants la latitude de faire une " honorable résistance." Ces ordres furent ponctuellement exécutés, comme nous le verrons dans le cours de ce récit.

Je me bornerai à relater ici la célèbre retraite de la province de Viterbe, dans laquelle les zouaves, commandés par le baron de Charette, ont joué un si grand rôle. Je puis garantir de l'exactitude des faits, car je les ai entendu raconter par plusieurs zouaves qui faisaient partie de cette expédition ; et j'ai consulté aussi l'histoire de l'invasion des Etats de l'Eglise par le Comte de Beaufoit, témoin oculaire du vol commis par Victor-Emmauuel.

Bixio, l'ancien lieutenant de Garibaldi, s'empare d'abord de Bagnorea, le i i de septembre, comme nous l'avons dit précédemment. Cette ville n'était défendue que par vingt zouaves, commandés par le lieutenant de Kervyn. Ce dernier, averti à trois heures, par un courrier de Capraccîa, que l'ennemi s'avance, prend alors le parti de se replier sur Monte fiascone ; mais trompé par les faux rapports d'un officier de zouaves qui avait été lui-même mal renseigné, il retarde le départ, et, surpris parles Pié-

montais, il est fait prisonnier avec son détachement. Les zouaves déposent leurs armes en pleurant et sont cowduits prisonniers au camp de Bixio. On les promena ensuite à travers l'Italie, dit M. de Beaufort, en butte aux mauvais traitements de leurs vainqueurs et aux insultes d'une lâche populace.

Les Italiens marchent tout de suite sur Montefiascone qu'ilscroientsurprendre ; mais le commandant de Saisy, avec ses deux compagnies de zouaves, ayant reçu la veille l'ordre de se replier sur Viterbe au dernier moment et sans engager d'action, quitte cette ville à dix heures du soir au moment où l'armée piémontaise pénètre dans Montefiascone par une porte opposés, et arrive à Viterbe la même nuit, sans avoir été inquiété dans sa retraite. Du reste, M. de Saisy avait pris ses mesures pour protéger sa petite colonne en la flanquant de tirailleurs. L'arrivée de ces deux compagnies de zouaves à Viterbe fut saluée .par les cris de " Vive Pie IX ! "

Bixio passe la nuit à Montefiascone. Une partie de son armée entre dans la ville, et l'autre partie campe dans la plaine.

Le lendemain, Bixio lève le camp; mais au lieu de marcher sur Viterbe, et pour couper la retraite à de Charette, il prend un ehemin à droite, vers Marta, et se dirige vers Civita-Vecchla

par la route de Toscanella et de Corneto, en laissant un bataillon derrière lui.

Le baron de Charette, qui avait été mis au fait de la démarche du comte de Ponza di San- Martino, avait averti tous les avant-postes de se tenir prêts à se replier en cas d'attaque ; et tous les détachements avaient obéi à ses ordres. Les deux mille hommes, échelonnés dans la province de Viterbe, étaient donc alors réunis sous le commandement du brave lieutenant-colonel. Mais quel parti prendre dans cette situation périlleuse ? Combattre ou retraiter, pas d'autre issue. De Charette, après avoir mûrement réfléchi, se décide à la retraite tout en se préparant à faire une " honorable résistance ", suivant les instructions émanées du ministère de la guerre. Pour exécuter cette entreprise hardie, de Charette n'avait plus le choix des routes. Cadorna devait nécessairement bloquer la route la plus directe, celle de Ronciglione et de Monterosi. Il ne restait donc que celle de Civita-Vecchîa par Vetralla ; c'était parcourir la base d'un triangle dont Rome occupait le sommet. Mais il fallait bien passer par là pour ne pas tomber entre les mains de l'ennemi et priver ainsi Rome de l'élite de ses troupes.

Ce parti pris, de Charette se prépare à la retraite. Mais pour ne pas paraître fuir devant

l'ennemi et lui laisser le champ libre, il prend donc la résolution de se fortifier à Viterbe, et d'y attendre les Piémontais. Le 1 2, à sept heures du matin, les barricades et les autres travaux de fortification sont terminés. En un mot, la ville est mise en état de défense. De Charette, placé dans l'observatoire établi dans la tour de la caserne, examine les mouvements de l'ennemi qui était campe sur les hauteurs de Montefiascone et à Bagnoli, à droite de Montefiascone et à six milles environ de Viterbe. Vers dix heures et demie, le brave commandant des zouaves voit une colonne piémontaise lever le camp et se diriger vers Toscanella et Carcanello dans le but évident de couper la route de Corneto, et une autre colonne se porter sur Viterbe. En même temps des paysans arrivent à Viterbe et préviennent de Charette que deux colonnes du corps de Cadorna s'avancent du côté d'Orte et de Soriano. Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, quejes zouaves aperçoivent distinctement l'ennemi sur la route de Ronciglione.

Il n'y avait plus à retarder le départ, sans être complètement investi. De Charette assemble alors un conseil de guerre, et il est résolu d'évacuer Viterbe. Des ordres sont alors donnés aux officiers, et les troupes pontificales abandonnent Viterbe ai se retirent à un mille et demi de cette ville, an

casino Polidori. Les habitants saluent leur départ par les cris de " Coraggio, zuavi ! Comggio, figli / Courage, zouaves ! courage, enfants ! " Encore un démenti à la lettre de Victor-Emmanuel. Cette décision avait été prise pour donner le temps aux autres détachements de se réunir à la colonne principale. Toute la petite armée pontificale se trouvait au casino Polidori, à l'exception de quelques vedettes et de douze hommes de garde au poste de la Place, qui avaient été faits prisonniers, parce que l'ordre de la retraite avait été mal compris.

De Charette donne alors le commandement de marche en avant ; il était temps : l'une des colonnes ennemies était arrivée à la Mercia ; celle qui venait de Soriano n'était plus qu'à un mille de la porte Romaine et à quelques cents mètres de la porte Florentine. Les pontificaux prennent la route de Vetralla, où ils arrivent à six heures du soir. Deux heures avant d'atteindre Vetralla, des cavaliers piémontais ont rejoint la troupe pontificale ; mais ils sont obligés de rebrousser chemin en voyant l'attitude menaçante des zouaves. De Charette trouve en cette ville les gendarmes de Ronciglione, de Sutri, de Capranica-di-Sutri, de San- Giovanni-di-Bieda, etc. On passe la nuit à Vetralla, sans être molesté par l'ennemi. Deux compagnies

de zouaves gardaient la route de Viterbe, et des piquets assez nombreux couvraient la route de Sutri.

Le 1 3, à 6 heures du matin, la petite troupe pontificale sort de Vetralla pour se diriger vers Monte-Romano. Il faisait une chaleur excessive. A six milles avant d'arriver à Monte-Romano, on rencontre un chemin à gauche près de Cinella, qui conduit à l'Allumiera, et, de là à Civita-Vecchia. Cette route paraît la plus sûre ; mais de Charette préfère suivre la voie de Monte-Romano, comme étant la meilleure et la plus directe. A dix heures, l'armée fait son entrée à Monte- Romano au milieu des vivats de la population. On accorde quelques heures de repos aux soldats avant de commencer la célèbre retraite de Veterbe proprement dite. Les hommes tombent de fatigue ; une soif dévorante les brûle ; et pourtant ils sont encore pleins de courage. De temps 4 autre on les entend s'écrier : " Vive Pie IX ! ! " Après avoir repris un peu de force, il faut se remettre en marche ; mais la route qui conduit de cette ville à Corneto est déjà occupée par les Piémontais.

"Essayer, dit M. de Beaufort, de forcer le passage eût été téméraire, vu l'infériorité numérique des troupes romaines et la forte position de Bixio

à Corneto. Si l'on était forcé de combattre pour s'ouvrir la route, mieux valait le faire le plus près possible de Civita-Vecchia, où l'on trouverait des soutiens et un asile ; il fallait donc gagner Civita-Vecchia le plus tôt possible ; pour cela on n'avait qu'une route longue, difficile, passant près de l'ennemi à travers des montagnes escarpées, inconnues, et c'était pendant la nuit qu'on devait la suivre. Pour préparer les hommes à cette fatigue, on leur accorde quelques heures de repos. Charette en profite pour compléter ses renseignements et en faire part aux officiers de son détachement, dans un conseil de guerre, où il décide la marche sur Civita-Vecchia. Il se procure aussi un guide, et accepte à ce titre un guardiano qui s'offre et servit bien.

"Le temps presse cependant. La troupe s'étant un peu reposée, M. de Charette adresse quelques mots à ses soldats, et, sans même avoir le temps d'achever le repas commencé, par une accablante chaleur, et aux cris de " Vive Fie IX ! " on commence, vers trois heures et demie, cette retraite de douze heures, qui ne devait finir qu'à Civita- Vecchia, et qui serait admirée comme elle le mérite si, exécutée en un autre temps, elle eût trouvé un historien digne d'elle.

" A quelque distance de Monte-Romano, il fal-

lait quitter la grande route pour se jeter à gauche dans la traverse. Le chemin que l'on prit, mauvais dès l'abord, était cependant praticable. Au bout de quelques milles, il cesse complètement ; c'est à gué, et de l'eau jusqu'au dessus du genou, qu'on passe le petit fleuve du Mignone ; puis, on se trouve en pleine montagne, dans des sentiers bons seulement pour des bêtes de somme. C'est pourtant le seul chemin possible pour la colonne ; il faut y faire passer l'artillerie ; et avec le jour qui baisse augmentent les difficultés. Tantôt descendant au fond des ravins escarpés, tantôt gravissant des pentes abruptes, tantôt par de brusques détours contournant des saillies de rochers, gênés par l'inégalité même d'un sol raboteux, hérissé de pierres aux arêtes vives, on triomphe de tous les obstacles. On avance, là même où la marche semble impossible ; quand les deux canons et la mitrailleuse ne peuvent passer, on leur attache de cordes et on les hisse à force de bras. Deux fois ainsi, l'on doit monter séparément les caissons et les pièces ; ailleurs il faut aux six chevaux d'attelage joindre une vingtaine de soldats. Pour les bagages, il en est de même, et parfois on doit les transporter et enlever en quelque sorte les chariots. Un ou deux se brisent, qu'on abandonne ; les autres passent, ainsi que les canons, grâce -aux

efforts soutenus de la troupe. Les hommes tombent de fatigue, mais aucun ne se plaint ; et le courage leur donne une force nouvelle, maintenu per le bon esprit de tous, et l'énergie que savent inspirer le lieutenant-colonel de Charette et le lieutenant d'artillerie Maldura.

" On avait encore à courir un autre risque : une fois, dans la nuit, on aperçut du sommet d'une hauteur les feux de nombreux bivouacs ennemis entre Corneto et Civita-Vecchia. Ils étaient encore éloignés ; mais la route s'en approchait. A force d'efforts, on avait, en continuant cette marche nocturne, gagné Allumiera et rejoint la route allant de Bracciano à Civita-Vecchia ; mais bientôt on vit qu'en la suivant on tomberait au milieu des Italiens ; on était même si près d'eux qu'il n'était pas certain qu'on pût éviter leur rencontre. On fait une halte un instant ; Charette donne à voix basse ses instructions aux officiers pour le cas d'une attaque, et échange avec eux une poignée de main d'adieu ; puis, quittant de nouveau la route frayée que suivent seuls les bagages et leur garde, on se jette à travers les champs, traînant encore les canons sur un sol parsemé de rochers jetés en désordre, et marchant ainsi en ligne droite et le plus vite possible dans la direction de Civita- Vecchia.

" Tant d'efforts furent récompensés, et l'ennemi ne s'aperçut pas de la proximité des pontificaux. Bixio se promettait bien cependant de leur couper le passage. Il avait occupé par ses troupes la route de Corneto à Monte-Romano et le pont du Mignone, où il les attendait au passage. Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que des chemins impraticables les déroberaient à son atteinte.

" Vers deux heures du matin, la petite troupe romaine entendit un bruit lointain : c'était celui de la mer, on approchait de Civita-Vecchia. Tout n'était pas sauvé encore, et des fusées que l'on vit alors s'élever au-dessus de la ville, dans le ciel encore sombre, et dont le sens était connue, donnèrent bien quelques inquiétudes ; mais celles-ci ne furent pas confirmées. La marche se poursuivit heureusement ; à trois heures, l'avant - garde atteignit les portes de la ville, et le reste de la colonne arriva à trois heures et demie dans Civita- Vecchia ; elle était~en sûretée ....

" Pendant que les troupes de la province de Viterbe effectuaient avec tant de bonheur une retraite si périlleuse, le général Bixio, que nous avons laissé à Corneto avec sa division, y attendait toujours la colonne pontificale. Il y demeura jusqu'au soir du 14. Ce jour-là cependant, il avait poussé sa cavalerie et les bersaglieri jusqu'en vue

de Civita-Vecchia, et ayant enfin appris que ceux qu'il attendait lui avaient échappé, il ne songea plus qu'à s'emparer de Civita-Vecchia. La flotte italienne étant venue dans la journée sous Corneto, au Porto-Clementino, Bixio alla, vers deux heures et demie, à bord du vaisseau-amiral Roma, se concerter avec l'amiral del Carretto pour le siège de la place, et se portant enfin lui-même en avant, le 15, il établissait son quartier-général à Torre- Orlando, devant Civita-Vecchia. . . .

" Vers le même temps, (au moment où Bixio eut un entretien avec le contre-amiral del Carretto) le lieutenant-colonel de Charette partait avec ses troupes. Les zouaves de la garnison de Civita- Vecchia avaient un moment espéré voir leurs camarades demeurer avec eux ; mais, comme il s'y attendait, et en réponse à un télégramme envoyé par lui, le commandant des troupes de Viterbe avait reçu à huit heures et demie une dépêche qui le rappelait à Rome avec son détachement. Il laissa seulement à Civita-Vecchia la compagnie venue de Valentano (2e du IV) et, à sa place, emmena avec lui la première compagnie de dépôt de zouaves. Le train qu'il prit était le train ordinaire de Civita-Vecchia à Rome. Entre la première de ces deux villes et une station voisine, il y eut un instant de sérieuse crainte. Le

chemin de fer côtoyait de très près le rivage, et Ton vit â une faible portée de terre une frégate ennemie embossée, et qui semblait prête à prendre en écharpe'le train à son passage. Le danger était réel et grand ; mais on n'en eut que la crainte ; la présence de voyageurs civils dans le convoi et la certitude de tirer sur eux en même temps que sur les troupes, arrêtèrent-elles la frégate italienne ? Celle-ci ignora-t-elle que nos soldats étaient dans le train, crut-elle qu'ils allaient suivre dans un train spécial, ou bien n'eut-elle pas d'ordres ? Quoiqu'il en soit, le convoi poursuivit sa marche, et fut bientôt hors de portée ; on arriva ainsi jusqu'aux environs de Rome. Au pont du Tibre, le train s'arrêta ; le triste souvenir de la caserne Serristori et de tentatives analogues faisait craindre que des mains coupables n'eussent essayé de miner le pont pour le faire sauter au moment du passage des troupes. Celles-ci descendirent du train qui poursuivit sans elles, et, suivant la rive droite, elles entrèrent dans Rome par la porte Portèse. L'anxiété sur leur sort n'avait pas été moindre à Rome qu'à Civita-Vecchia ; la joie de les revoir y fut égale. Le pro-ministre des armes les attendait lui-même à la porte, avec sa famille ; et ce fut au milieu des vivats et d'acclamations poussés par les troupes rangées près des murailles, et

par le peuple répandu dans les rues, que nos soldats de Viterbe firent leur entrée dans la capitale, où bientôt ils durent se rendre aux postes de combat qu'on leur avait assignés. ♦

Les jours suivants furent consacrés aux préparatifs de défense et d'attaque. Presque toute l'armée pontificale avait pu retraiter sur Rome ; quelques détachements isolés, mais peu nombreux, avaient été faits prisonniers.

Les soldats pontificaux étaient échelonnés autour de Rome, en dedans des murs.

Le 20 septembre, l'armée piémontaise enveloppait la Ville éternelle dans un cercle de feu. Le général Cadorna avait placé les XIe et XIL divisions et la réserve au nord -est de la ville, en face des portes Pia et Salara ; Ferrero se trouvait à l'est, près de la porte Majeure ; Angioletti devait attaquer le sud vers la porte Latine, et Rixio Bixio était chargé de la partie qui fait face au Transtévère.

A cinq heures et dix minutes, le premier coup de canon est tiré par l'ennemi, et un boulet vient frapper le mur à droite de la porte Pia. C'est le signal du, combat. Bientôt, la fusillade devient générale. Les Italiens sont moi.ssonnés par la mort, tandis que les Pontificaux n'éprouvent que des pertes insignifiantes. Malgré le courage des assié-

gés, l'armée ennemie pratique une brèche dans le mur qui avoisine la porte Pia. Le général Kanzler envoie un rapport au Saint-Père. Ce dernier, pour éviter une plus grande effusion de sang, arbore le drapeau blanc à dix heures et dix minutes. L'armée pontificale obéit au successeur de Pierre ; elle cesse le combat et se dirige vers la cité Léonine. Rome capitule et tombe au pouvoir du Piémont. Je ne vous parlerai pas des scènes dégoûtantes, et indignes d'un peuple civilisé, qui ont eu lieu après la capitulation. Je me contenterai de dire que les Italiens ont manqué à toutes les lois de

l'honneur et qu'ils se sont conduits comme les barbares du temps d'Attila. -<

Nos pertes, dans cette journée tout à fait glorieuse pour les soldats du Pape, s'élevèrent à seize tués et cinquante-huit blessés ; celles de l'ennemi dépassèrent mille, tués ou blessés. Un écrivain allemand a dit: "La perte de l'ennemi devant Rome, le 20, monte environ à deux mille hommes tués ou blessés. Je sais ce que je dis et pourquoi je le dis ; je sais aussi combien le Piémont a donné dans ses journaux des pertes mensongèrement petites ; mon calcul s'appuie sur le dire des soldats ennemis." Je crois néanmoins que ce calcul est un peu exagéré.

Jetons un regard en arrière, et voyons ce que

fait le Pape pendant que les Italiens bombardent Rome.

A sept heures et demie, Notre Saint- Père célèbre le sacrifice divin suivant sa coutume ; il entend ensuite une seconde messe et reste en prières jusque vers neuf heures. L'illustre Pontife passe alors dans sa bibliothèque particulière, où étaient réunis les membres du corps diplomatique, au nombre de dix-sept. Pie IX dit quelques mots aux ambassadeurs, mais sa voix est entre-coupée par des sanglots. Nous nous faisons un devoir de citer quelques-unes de ses admirables paroles :

" Le corps diplomatique s'est, une autre fois, " réuni autour de moi dans une circonstance " pareille ; c'était au Quirinal ....

u J'ai écrit au roi ; je ne sais s'il a reçu ma " lettre ; je l'avais envoyée cependant sous l'adresse " de son ministre des affaires étrangères. Je pense " qu'elle lui sera parvenue, mais je n'en sais rien.

" Bixio, le fameux Bixio, est là avec l'armée " italienne. Aujourd'hui il est général. Bixio, du " temps où il était républicain, avait formé le " projet de jeter dans le Tibre, quand il entrerait " dans Rome, le Pape et les cardinaux .... Il est " là, à la porte San-Pancrazio ; ce côté-là est le " plus exposé. Il y a des maisons qui souffriront, " entre autres celle de Torlonia. Les souvenirs du

" Tasse courent beaucoup de risques avec les libé- " rateurs de l'Italie ; mais ces gens-là s'en inquiètent peu ....

" Hier, j'ai été à la maison où fut condamné " Jésus-Christ ; j'ai monté la Sacla-Santa, et c'était " avec beaucoup de peine, et j'avais un soutien ; " enfin j'y suis parvenu. C'est cet escalier qu'il a " monté pour être condamné. En le montant, je " me disais : peut-être demain moi aussi je serai " condamné par les catholiques d'Italie, jilii matris " tneœ pugiiaverunt contra me. Il me faut beau- " coup de force, et Dieu me la donne ! Deo grattas !

" Les élèves du séminaire américain m'ont demandé de prendre les armes, mais je les ai " remerciés, et je leur ai dit de se joindre à ceux " qui soignent les blessés.

" Voici maintenant que Rome est enveloppée " et que l'on commence à manquer de beaucoup " de choses. . . .

" Hier, en revenant de la Scala-Santa, j'ai vu 4< tous les drapeaux que l'on a mis dans Rome pour " se protéger. Il y en a des anglais, des améri- " cains, des allemands, même des turcs. Le prince " Doria en a mis un anglais, je ne sais pourquoi.

" Quand je suis revenu de Gaète, ajouta triste - " ment le Pontife, j'ai vu aussi sur mon passage " beaucoup de drapeaux qui avaient été mis en

u mon honneur. Aujourd'hui, c'est différent ; ce " n'est pas pour moi qu'on les a mis.

" Ce n'est pas la fine fleur de la société qui " accompagne les Italiens quand ils attaquent le " Père des catholiques ; c'est une miniature de ce " que faisaient les jeunes Romains qui se rendirent " au camp des Césars quand il passa le Rubicon. " Le Rubicon est passé .... Fiat voluntas tua in " cœlo et in terra .... Poi viene il codice dei fatti " compiuti"

Après avoir fait arborer le drapeau de la paix, Sa Sainteté dit au corps diplomatique :

" Je viens de donner l'ordre de capituler. On ne " pourrait plus se défendre sans répandre beaucoup " de sang, ce que je ne veux pas. Je ne vous parle " pas de moi ; ce n'est pas pour moi que je pleure, " mais sur ces pauvres enfants qui sont venus me " défendre comme leur Père. Vous vous occuperez " chacun de ceux de votre pays. Il y en a de toutes " les nations. . . . Pensez aussi, je vous prie, aux " Anglais et aux Canadiens, dont personne ne " représente les intérêts ici .... "

" Je vous les recommande, je vous les recom- " mande tous, pour que vous les préserviez des " mauvais traitements dont d'autres (en 1860) eurent tant à souffrir, il y a quelques années.

" Je délie mes soldats du serment de fidélité

!" qu'ils ont fait, afin de leur laisser leur liberté." Le PonHfe-Roi congédia ensuite les membres du corps diplomatique ; il pleurait comme un enfant.

La capitulation dont vient de parler Pie IX, se lit comme suit :

Capitulation pour la reddition de la place de Ro?ne, stipulée entre le commandant général de S. M. le roi d'Italie et le commandant général des troupes pontificales, respectivement représentés par les soussignés.

Villa Albani, 20 septembre 1870.

I. — La ville de Rome (sauf la partie qui est limitée au sud par les bastions de San-Spirito, et comprend le mont Vatican et le château Saint- Ange, et constitue la cité Léonine) son armement eomplet, drapeaux, armes, magasins de poudre, tous les objets, appartenant au gouvernement, seront remis aux troupes de S. M. le roi d'Italie.

II. — Toute la garnison de la place sortira avec les honneurs de la guerre, emportant ses drapeaux, armes et bagages. Les honneurs militaires une fois rendus, elle déposera les drapeaux, les armes,

à l'exception des officiers qui garderont leur épée, leurs chevaux et tout ce qu'il leur appartient. Les troupes étrangères sortiront les premières ; les

autres suivront selon leur ordre de bataille, la gauche en tête. La sortie de la garnison aura lieu demain matin, à 7 heures.

III. — Toutes les troupes étrangères seront licenciées et les soldats renvoyés immédiatement dans leurs foyers par les soins du gouvernement italien, qui les dirigera dès demain par le chemin de fer vers la frontière de leur pays. Le gouvernement a la faculté de prendre ou non en considération les droits de pension que ces troupes pourraient avoir stipulés avec le gouvernement pontifical.

IV. — Les troupes indigènes seront constituées en dépôt sans armes, avec les allocations qu'elles ont actuellement. Le gouvernement du roi se réserve de statuer sur leur position future.

V. — Elles seront envoyées à Civita - Vecchia dans la journée de demain.

VI. — Les deux parties nommeront une commission composée d'un officier d'artillerie, d'un officier du génie et d'un fonctionnaire d'intendance, pour la remise dont il est question à l'article 1er.

Pour la place de Rome :

Le chef d'état-major : — RlVALTA.

Pour V armée italienne :

Le chef d'état-major : — D. PRIMERANO.

Le lieutenant-général commandant le IVe corps d'armée : — Cadorna.

Vu, ratifié et approuvé :

Le général commandant les armes de Rome. — Kanzler.

Le lendemain, 2 1 septembre, jour si tristement mémorable, le général Kanzler annonce le licenciement de l'armée romaine dans les termes suivants :

" Officiers, sous-officiers et soldats !

" Le moment fatal est venu, où nous devons nous séparer et abandonner par la force ce service du Saint-Siège, qui, plus que tout au monde, nous tient tant à cœur !

" Rome est tombée ! mais, grâce à votre courage, à votre fidélité, à votre admirable union, elle est tombée avec honneur.

" Quelques-uns d'entre vous se plaindront sans doute de ce que la défense n'ait pas été plus prolongée ; mais une lettre de Sa Sainteté éclaicira tout. Ce témoignage de l'auguste Pontife sera la consolation de tous, et la plus belle récompense que nous puissions obtenir dans les circonstances actuelles. Je dois également vous faire connaître que séparée, par la violence, de son armée, Sa Sainteté a daigné vous délier de tous vos serments militaires.

" Adieu, mes chers compagnons d'armes ! N'oubliez pas votre chef, qui conservera de vous tous un grand et impérissable souvenir.

" Rome, 21 septembre 1870,

" Le général pro-ministre des armes,

" Kanzler."

Le colonel Allet adresse aussi quelques paroles d'adieu à ses chers enfants, et l'heure de la séparation est enfin arrivée. Mais il se passe alors une scène que tous ceux qui en ont été les témoins, n'oublieront jamais. Tous les soldats pontificaux auraient désiré voir encore une fois leur Père bienaimé, et cette faveur allait leur être refusée, puisque l'ordre de se mettre en marche était donné, lorsque tout à coup une fenêtre du Vatican s'ouvre, et l'on voit apparaître le véritable Roi de Rome. Levant les bras vers le ciel, Pie IX commence la bénédiction solennelle " Benedictio Dei omnipotentisr Le cri de " Vive Pie IX"! s'échappe de toutes les poitrines ; .les uns lancent leurs képis en l'air, d'autres présentent les armes.

Des balcons des résidences qui entourent la place St-Pierre, des milliers de personnes répètent " Vive Notre Saint-Père ! Vive le Pape ! Vive Pie IX,notre roi !" C'en est trop pour le cœur du Souverain-Pontife. Succombant à l'émotion qui le suf-

foque, il tombe évanoui dans les bras de ceux qui l'environnent. La fenêtre se ferme, et les soldats pontificaux prennent la route de leur pays, en versant d'abondantes larmes sur le sort de l'auguste prisonnier du Vatican.

Le second acte étant terminé, la toile tombe.

Nous sommes donc rendu au troisième et dernier acte, la votation ou le plébiscite. Quelques lignes suffiront pour démontrer la monstruosité des procédés employés en cette circonstance.

Le 2 octobre avait été choisi pour accomplir cet acte de bouffonnerie. Affiches mensongères, menaces, bulletins forgés ; tout a été employé par les partisans de la Révolution pour obtenir un vote unanime et faire comprendre aux autres nations que le peuple romain acceptait avec joie le joug de Victor-Emmanuel, roi d'Italie. Le Capitole de Manlius était l'endroit où avait été déposée l'immense urne destinée à recueillir les bulletins. Dans les'autres quartiers de la ville, on avait établi des bureaux spéciaux pour faciliter la votation.

* Notre Saint-Père avait conseillé aux catholiques de ne pas prendre part au plébiscite.

A six heures etdemiedu soir, la votation était terminée, et le dépouillement des bulletins fit connaître que Victor-Emmanuel était aimé par tout le peuple

romain. Véritable comédie s'il en fut jamais, car sur les 167,548 électeurs inscrits, il n'y eut que 135,271 votants; et, parmi ceux-ci, la plupart avaient été importés des autres parties de l'Italie et recrutés parmi la canaille qui, tout en n'ayant pas droit de vote, déposait dans l'urne cinq ou six bulletins.

Tel est le résultat du plébiscite de 1870. Les révolutionnaires peuvent s'en réjouir, mais les catholiques le regardent comme une moquerie.

Le drame est maintenant joué. Victor-Emmanuel s'empare définitivement des Etats de l'Eglise et s'installe au Quirinal, â Rome. Pie IX, le roi légitime, est dépouillé de sa couronne et retenu prisonnier dans le Vatican.

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