‹ Souvenirs de voyage d'un soldat de Pie IX [microforme]Chapitre 15 sur 54 · CAMP D'ANNIBAL--VISITE DE PIE IX · texte numérisé non relu

CAMP D'ANNIBAL--VISITE DE PIE IX

Le 28 juillet, nous recevons l'ordre d'évacuer Velletri et de nous transporter à Rome. Je ne saurais vous exprimer toute ma joie ; car j'allais avoir le bonheur de visiter les monuments religieux ct profanes de la ville des Papes. Mais vaine illusion ! À peine avons-nous établi nos quartiers aux Termini, c'est-à-dire aux fameux thermes de Dioclétien à Rome, que le clairon sonne “ sac au dos” Nous partons pour Rocca-di-Papa ou Camp d'Annibal en suivant la route de Grotta-Ferrata. La distance que nous avons à parcourir est de vingt-quatre milles environ. C’est passablement long pour de jeunes soldats qui n’ont encore fait aucune marche forcée. Néanmoins, nous sommes décidés de mourir plutôt que de rester en chemin. Nous ne voulons pas qu’on dise que les Canadiens sont des carotteurs. Nous marchons donc avec courage jusqu’à la première étape, tout en faisant chorus aux chansons de Saws-allumette-—sobriquet

donné à un de nos camarades parce qu'il n'avait

En Te

jamais d'’allumettes—qui avait un répertoire inépuisable de refrains appropriés au pas militaire.

Rendus à Grotta-Ferrata, petite ville située à dix-huit milles environ de Rome, nous faisons une halte de trois heures pour prendre “la sonpe et le café” ; et nos forces une fois ravivées, nous nous remettons en marche. Il ne nous reste que deux lieues à faire, mais c'est la vraie voie douloureuse que nous suivons. On monte, monte et monte toujours. On se croirait en route pour le ciel.

Enfin, après dix heures de marche, nous foulons le terrain où Annibal vint établir son camp quelques jours avant la bataille du lac de Trasimène, bataille dans laquelle les Romains, commandés par Flaminus Caïus, furent taillés en pièces, l’an 217 avant Jésus-Christ. C'est pour cela que cet endroit est généralement connu sous le nom de Camp d'Annibal. L'illustre capitaine africain avait certainement étudié la topographie de l'Italie, car il n'y avait pas de lieu plus propre au campement d'une grande armée.

Après avoir déposé nos sacs par terre et ‘“ formé

les faisceaux, ” nous dressons nos tentes avec soin, car, ici, nous éprouvons, pendant le jour, une chaleur suffocante, et, pendant la nuit, un froid

piquant se fait sentir.

Il est difficile de se former une juste idée des

be

souffrances que nous avons endurées , pendant que nous étions campés près de Rocca-di-Papa. Nous dormions sur la dure, quelques brins de fougère nous séparant de la terre humide, et nous couchions tout habillés. À quatre heures et demie du matin, nous étions sur pied faisant l'exercice de bataillon qui durait jusqu'à huit ou neuf heures. À midi, “ appel de propreté” avec sac au dos, au front de bandière. Appel de propreté ! au milieu d’une poussière qui vous aveugle &i qui vous couvre des pieds à la tête. Véritable dérision ! Mais c'est le métier du soldat. Nous évitions cependant les punitions à chaque fois, parce que nous étions assez prudents pour crer nos souliers avec nos mouchoirs, en prenant nos rangs.

Dans l'après-midi, nous serions heureux d'aller faire une courte promenade sous les arbres qui s'élèvent en arrière de notre camp, pour donner un seu de repos à notre corps tout courbé par l'effort qu'il est obligé de faire pour vivre sous la tente ; mais voici une corvée qui nous attend. Messieurs les sergents veulent élever une tente superbe, et pour cela, il leur faut du genêt et de la fougère : “Vite ! s'écrient-ils, six hommes de corvée. Allez à la montagne que vous voyez là-bas, et emportez ce que nous vous demandons.” Pauvre soldat !

marche! la saïle de police t'attend, si tu n'obéis

Bat he —. em

SNS

pas. Telle a toujours été notre occupation pendant les trente-six jours que nous avons passés au Camp d’Annibal. Dès que les sergents eurent terminé leur habitation princière, le sergent-major M. Cormier, voulut aussi se loger comme un petit seigneur. Le commandant, le capitaine, le lieutenant et le sous-lieutenant se mirent ensuite de la partie ; de sorte que les corvées ne cessèrent de pleuvoir. Nous n'avions pas une seule minute de loisir. Je l'avoue en toute sincérité, je trouvai alors la vie de camp tellement dure que si la cause que je défendais n'eût pas été aussi sainte, j'aurais renoncé sur le champ à la carrière militaire. Mais l'amour de la religion me retenait, et il me semblait entendre une voix me crier du ciel : “ Courage, mes enfants, votre dévouement sauvera l'Église.”

Malgré nos rudes labeurs, nous paraissions toujours heureux et joyeux. Heureux, parcequ'il nous était donné de souffrir un peu à l'exemple de notre divin Sauveur. Joyeux, parceque nous savions que les fatigues que nous endurions nous seraient d'un grand secours quand nous aurions à combattre les ennemis de la Papauté. Par cette vie active et rude, les corps se brisaient à la douleur, et ni la faim, ni la soif, ni la chaleur, ni le froid ne pourront nous arrêter plus tard au milieu des combats.

Voici nous fr rigueu au car Le je n'ot jeune peu à mélan et tant état, il cette t conseil donnet nous |’

Camp

dans

n'épro dres et foyer de nos nuages très re eu mé lorsque de ten donc t

ant

au ter- 1jor etit utee de rent nute uvai ause 1rais Mais semouvera

tounous e de ions aient batactive ni la pourbats.

PR re

Voici comment nous supportions nos peines, et nous n'avons pas eu à nous repentir ensuite de la rigueur des leçons militaires que nous avions reçues au Camp.

Le 10 août fut pour nous un jour de fête, que je n’oublierai jamais. Il arrive quelquefois, qu'un jeune homme, livré à ses propres forces, tombe peu à peu dans une sombre mélancolie ; cette mélancolie étant due tantôt à un revers de fortune et tantôt à la perte d’un être chéri. Si, dans cet état, il fait rencontre d’un ami qui lui veut du bien, cette tristess: se dissipera bientôt sous le feu des conseils et des paroles de soulagement que lui donnera cette personne charitable. Tel fut pour nous l'effet de la visite de l'immortel Pie IX au Camp d’Annibal. Nous étions pour la plupart dans un état d’abrutissement complet. Nous n'éprouvions que par intervalle ces sentiments ten- Jres et affectueux que l’on ressent si souvent au foyer paternel. Le découragement s'était emparé de nos cœurs. Notre intelligence se voilait d’épais nuages, et notre esprit agissait dans une sphère très restreinte. Sans nous en apercevoir, il y avait eu métamorphose. Pouvait-il en être autrement, lorsque nos yeux ne rencontraient que des toiles de tentes, des carabines et des gibernes ? Il était donc temps d'aller puiser à la source de toutes

consolations ; c’est ce que nous fimes en assistant à la messe, chantée par Sa Sainteté elle-même, au milieu de notre camp.

Quelle belle cérémonie ! Quelle pompe! Figurez-vous huit mille hommes sous les armes, rangés en ordre de bataille, la tête haute et fière, l’œil vif et pénétrant, gardant un silence solennel, et tous tournés vers un magnifique autel préparé pour la circonstance—-l’autel est à l’orient. Voyez apparaître à la gauche de ces courageux guerriers, dans la direction de Rocca-di-Papa, l’auguste Pie IX, le Vicaire de Jésus-Christ, escorté de trois cardinaux, d’un grand nombre de prélats, de la garde-noble,d'un nombreux piquet de zouaves, de l'état-major du régiment et de plusieurs princes qui regardent comme une insigne faveur le privilége d'accompagner l’Evêque de Rome. Aussitôt que le Pape commence à gravir les Monts-Algides, une bruyante salve d'artillerie salue le père commun des fidèles ; le corps de musique des zouaves et celui des chasseurs indigènes font entendre leurs accords harmonieux et ne cessent de jouer que lorsque le Saint-Père est arrivé à la chapslle militaire. Pendant qu'Il traverse les rangs de ses nombreux enfants et qu’Il les bénit affectueusement, ceux-ci se tiennent “ genou-terre ” dans l'attitude d'un homme qui a commis des fautes,

que des,

Aves dre que ntltses use-

jans ites,

den rase

mais qui en reconnaît l’'Énormité et en demande pardon avec la ferme confiance d’être exaucé. Dès que le Pape eût mis pied à terre, il se revêtit de ses ornements pontificaux et commença le divin sacrifice. Quelle majesté dans sa personne ! quelle sainteté brille sur son auguste visage ! Quelle tendre affection dans le regard ! Ce n’est plus un simple mortel, mais un ange sous la forme humaine. Durant tout l'office, je restai les yeux fixés sur Pie IX, et cette vue m'apporta au cœur un charme indéfinissable.

Après la messe, le Saint-Père se rendit sur un balcon construit par “ la compagnie du génie,” fit son action de grâces et monta ensuite sur un magnifique trône qui se trouvait au milieu du balcon. L'heure solennelle était arrivée. Pie IX venait de prier pour ses chers zouaves, mais ce n'était pas assez : il devait répandre sur eux les bénédictions célestes. Nous l’entendîmes alors réciter d’une voix forte et vibrante le Benedicat vos Omnipotens Deus, etc. Que cette bénédiction donnée par notre Pontife-roi nous a fait du bien ! En relevant nos fronts courbés dans la poussière, nous étions complètement changés ; nous étions redevenus les vrais enfants de Lamoricière.

Il était alors deux heures de l'après-midi. Le Pape monta dans son riche carosse, visita le camp

mn 00 ==

en passant au front, prit un peu de nourriture à la pension des officiers, et se dirigea enfin vers Rome. La fête était terminée. Je puis bien répéter ici ces paroles de l’Ecriture sainte : “ P/eni dies.”” Oui, c'était réellement pour nous un jour plein, plein de bonheur, plein de bénédictions, et plein de consolations.

CCM

Page 1