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Souvenirs de voyage

Depuis quelques années les voyages scientifiques en Allemagne commencent à redevenir à la mode. Nos revers nous ont imposé la nécessité de nous tenir au courant de ce que font nos voisins, et je crois que, même sur le terrain de la médecine, nous avons beaucoup à gagner à aller chez eux. Malheureusement, grâce à une organisation universitaire vicieuse, ce n’est qu’une fois ses études achevées que l’étudiant français peut aller se perfectionner au dehors. Pour lui le règlement du stage est inexorable et les inscriptions doivent être prises quatre fois dans l’année à des époques déterminées. De la sorte, au risque de perdre six mois de scolarité, il ne doit pas s’absenter, en dehors des vacances, de la Faculté où il a commencé ses études. A moins d’une autorisation spéciale du ministre, passé un certain nombre d’inscriptions, il ne saurait les terminer dans une autre. De pareilles entraves sont absolument inconnues dans tous les pays de langue allemande. Peu importe l’Université, voire même le pays où les études ont été faites, sinon totalement du moins en grande partie, pourvu qu’on puisse produire en temps opportun des témoignages d’assiduité et qu’on réponde aux examens. Etant chef de clinique, je me souviens avoir signé des certificats d’études à des élèves de la Suisse allemande, destinés à justifier l’emploi de leur temps auprès du professeur de l’Université dont jls dépendaient. De cette

manière, les étudiants peuvent suivre les maîtres les plus autorisés dans chaque spécialité et aller visiter les établissements scientifiques les plus importants de leur pays. C’est là une cause d’émulation sans pareille pour les professeurs qui s’efforcent par tous les moyens d’acquérir une célébrité qui leur permette d’attirer à eux les élèves et d’être appelés à leur tour dans une ville plus importante. Pour l’ordinaire, et sauf bien peu d’exceptions, l’étudiant français une fois reçu docteur a bien autre chose à faire qu’à aller voir ce qui se passe à l’étranger. Il lui faut tout d’abord songer à combler de gros déficits entraînés par ses études et à acquérir au plus vite une clientèle rémunératrice : voilà la raison bien simple pour laquelle il ne s’absente pas.

En publiant ces quelques notes recueillies dans un récent voyage, mon intention est tout à la fois de piquer leur curiosité et de protester une fois de plus contre un système scolaire éminemment désavantageux.

Le premier hôpital allemand qu’il m’ait été donné de visiter est celui devienne. Situé vers le milieu de l’Alserstrasse, une des grandes artères qui vont rejoindre les faubourgs, l’Allegemeine Krankenhaus, ou hôpital général, occupe tout un quartier de la ville. Sa superficie est de dix hectares et le nombre des malades atteint le chiffre énorme de 3,000. Aussi doit-il être considéré comme l’établissement d’instruction le plus vaste et le plus complet qui soit au monde. Il fut construit à la fin du siècle dernier (1783) par ordre de l’empereur Joseph II, d’après les plans laissés par Van Swieten ; et depuis cette époque, l’Administration impériale" et royale a toujours tenu à cœur de le maintenir au niveau des progrès les plus importants de l’hygiène moderne. Ce qui distingue surtout le Krankenhaus de toutes les institutions analogues, c’est le côté éminemment pratique de l’enseignement qu’on y donne. Là se sont développés et formés des hommes supérieurs comme Avenbrügger, Skoda et Rokitansky. Là ont exercé des praticiens célèbres : de Haën, Maximilien Stoll, J. -B. Franck, et de notre temps, Dietl et Hébrapour ne citer

que les plus connus. La plupart des cours se font dans le voisinage des salles et même auprès des malades.

Les laboratoires d’anatomie pathologique et les musées qui en dépendent, les cabinets de chimie et la Morgue occupent plusieurs sections de ces vastes bâtiments dans lesquels tous les genres de maladies sont largement représentés. Services de médecine et de chirurgie ; maladies cutanées et vénériennes, gynécologie et accouchements, tout est à la disposition de l’étudiant qui n’a qu’à traverser une rue pour trouver l’hospice des aliénés, construit également sur un immense espace au milieu de grands jardins. En un mot, nous avons là le type de l’Hôpital-Université tel que le rêvent certains esprits pratiques très-distingués de notre époque, où l’étudiant peut, sans se déplacer ni perdre un instant, passer sa journée tout entière à entendre des cours et des conférences faits pour la plupart au lit du malade. Aussi leur nombre est-il très-considérable et l’on m’a dit que soit les professeurs, soit les privât docent , faisaient jusqu’à trente leçons dans la journée. Mais ces cours pour la plupart sont rétribués, ce qui peut entraîner l’auditeur à d’assez fortes dépenses. Là, du reste, comme partout ailleurs en Allemagme, le professeur est payé par ses élèves et l’on doit se faire inscrire auprès de lui si on a l’intention de rester pendant quelque temps.

Dès mon arrivée à la grande porte de ce vaste établissement scientifique, je fus frappé du mouvement extraordinaire qui y régnait. Professeurs et élèves, médecins allemands et étrangers, malades venant du dehors pour se rendre aux cliniques, tout le monde entre à la fois et presque librement. On ne vous demande ni votre carte de docteur ou d’étudiant comme à Paris ; on ne vous conduit pas chez l’économe afin d’obtenir la permission comme à Berlin. Ces allures absolument libérales ont été en usage de tout temps et n’ont jamais occasionné le moindre inconvénient. Considérés dans leur ensemble les bâtiments du Krankenhaus forment un immense carré subdivisé lui -même en plusieurs autres, circonscrivant ainsi de vastes cours bien aérées et remplies de végétation.

Des arbres bientôt séculaires s’y trouvent en grand nombre entourés de véritables broussailles et d’arbrissaux qui, en certains endroits, forment un épais feutrage très -favorable à l’absorption des miasmes et au renouvellement de l’air. Des allées bien sablées où l’on rencontre à chaque pas des bancs de bois fort confortables permettent aux malades de se promener ou de se reposer tout à loisir quand il fait beau. A la porte de chaque section, sont inscrits le nom du professeur à côté de celui de la spécialité qu’il enseigne. C’est tout d’abord la clinique de MM. Stelwag de Carion et Joëger, les célèbres oculistes du moment, puis celle du professeur Urbantcliich, sur les maladies des oreilles. Un peu plus loin celle de Meynert, affectée spécialement aux maladies du système nerveux. Un peu plus loin le service de Kaposi, le savant successeur d’Hébra : à droite les immenses salles de la Maternité , confiées aux soins du professeur Spath.

Cependant ma première visite fut pour la clinique chirurgicale. Quand on a la mauvaise chance d’ignorer la langue d’un pays, on ne peut, bien entendu, apprécier convenablement que ce qui parle aux regards, et comme à Vienne tous les chefs de service sont professeurs, ils ne peuvent, malgré leur extrême complaisance, vous faire à chaque instant des à parte e n langue étrangère. Je me fis donc conduire tout d’abord auprès du professeur Billroth, dont l’immense renommée dans la capitale de l’empire austro-hongrois ainsi que dans toute l’Europe attire particulièrement les étrangers. L’installation de son service est des plus simples et ressemble beaucoup à celle de nos hôpitaux français ; seulement les lits n’ont pas de rideaux, et au lieu de la planchette incommode placée au-dessus de la tête comme chez nous, chaque malade a auprès de lui un petit buffet-placard destiné à renfermer ses effets et sur lequel il place sa vaisselle et ses médicaments. Il n’y a jamais de chaise percée en permanence dans les salles, et les latrines sont toujours à l’extérieur. Aussi l’odorat n’est-il impressionné par aucune odeur, sauf celle de certains médicaments.

Par un heureux hasard, j’entrai tout d’abord dans une

petite salle où l’habile chirurgien assisté d’un certain nombre de docteurs était en train de pratiquer une de ces grandes opérations qui ont fait sa célébrité. A une femme de 40 ans, il extirpait à la fois l’utérus, les deux ovaires, les trompes et 3e s ligaments larges. Il s’agissait d’un énorme cysto-sarcome. Le pédicule, après avoir été fixé à l’angle inférieur de la plaie, fut cautérisé à l’aide du thermo-cautère de Paquelin. L’opération avait duré près d’une heure, et, quatre jours plus tard, lors de ma dernière visite à l’hôpital, la patiente était dans un état des plus satisfaisants. En général M. Billroth ne fait pas ces grandes opérations en public, mais devant un petit nombre de privilégiés qu’il convoque spécialement par lettre imprimée. Un médecin suisse, M. le docteur Duplessis Gouret, que j’eus le plaisir de rencontrer alors, a bien voulu me communiquer la sienne. J’en donne un peu plus bas la traduction littérale, que je dois à l’obligeance de mon interne M. Leclerc. Les recommandations qu’elle renferme prouvent avec quelle sollicitude le grand chirurgien sait s’entourer des précautions les plus minutieuses pour éviter la septicémie.

« M. le docteur X. . . est par la présente lettre invité à « une laparotomie le . . . à . . . heure, à la condition qu’il « ait soin, ce jour-là, avant l’opération, de ne visiter ni salles « de malades ni salles de dissections, ni aucune salle de « l’Institut pathologique, ainsi que de ne pas revêtir les habits « qu’il a généralement l’habitude de porter quand il visite « cet Institut. L’entrée dans la salle d’opération ne sera per * « mise que sur la présentation de cette lettre d’invitation.

« Prof.-doct. Th. Billroth. »

Une fois l’opération terminée, M. Billroth me fit un accueil des plus aimables, m’invita à suivre sa clinique et m’offrit d’assister à une laparotomie qu’il allait pratiquer en ville. Je lui ai vu faire diverses opérations très-délicates, telles que l’uréthrotomie externe pour un rétrécissement infranchissable, et une suture des tendons de la main chez une toute petite

fille. M. Billroth opère avec une grande sûreté et beaucoup de sangfroid ; de plus il est admirablement secondé. Depuis longtemps il met en usage les procédés les plus usités de la méthode, antiseptique, mais il est aussi partisan des grands lavages et des irrigations à l’eau froide. Il ne pratique jamais d’incision sans avoir fait préalablement savonner à la brosse, et sous ses yeux, le membre ou la région; je lui en ai même vu faire sous un courant d’eau afin de ne pas être gêné par, la présence du sang dans les cas où la bande d’Esmarch ne saurait être appliquée, comme au périnée par exemple.

A cette occasion, j’ai remarqué combien l’enseignement de la clinique se faisait différemment en France et en Allemagne. Tandis que chez nous le professeur, après une visite minutieuse au lit de chaque malade, vient faire dans sa salle de cours une leçon sur l’un d’entre eux et termine par l’opération, le chirurgien allemand laisse entièrement à ses assistants le soin du service. Il ne fait pas de visite publique et arrive directement à l’amphithéâtre où les principaux malades lui sont amenés. Là il les examine, discute le diagnostic, pose les indications, les opère et les panse. De temps à autre il entre dans quelques explications comme font la plupart de nos chirurgiens des hôpitaux dans leurs salles d’opération. Ordinairement il se fait lire par un assistant l’observation du malade et lui aide à la compléter. La leçon n’a rien de dogmatique : elle est exclusivement pratique et les élèves m’ont paru y prendre le plus vif intérêt.

En traversant une salle voisine, je vis exposé le portrait de M. Billroth que viennent de lui offrir ses anciens élèves. Il est dû au pinceau de M. Angeli, artiste distingué de l’école de Vienne. Le peintre a su rendre avec bonheur les traits si réguliers et si distingués du maître en même temps que son regard profond et méditatif. Ainsi aux XVIe et XVIIe siècles, les étudiants des Universités de Florence et de la Haye ont confié au Titien et à Rembrandt le soin de conserver à la postérité le souvenir vivant d’André Vesale et de Tulpius.

Tout à côté de celle de M. Billroth est la clinique de son

collègue le professeur Albert, l’une des plus suivies du grand hôpital. C’est à tel point qu’aux heures de leçon son amphithéâtre est littéralement rempli et qu’il est bien difficile d’y trouver place, même au risque de rester tout le temps debout.

M. Albert est Tchèque d’origine et ses allures ne sont point les mêmes que celles de ses collègues allemands. Je n’ai pas eu l’honneur de lui parler, mais je l’ai vu opérer et examiner des malades. M. Albert est un partisan déclaré de la chirurgie française, et comme méthode il met en pratique le cito tuto et jucunde de nos anciens maîtres. Sa parole est rapide, son geste animé. Fermé dans une longue redingote noire, il ne porte ni sarrau ni tablier de chirurgien. Il opère avec une extrême rapidité et je lui ai vu extirper, en quelques minutes et presque sans hémorrhagie, une énorme tumeur de l’aisselle qu’il fit ensuite passer sous nos yeux. Son nouveau traité de chirurgie est très-estimé à Vienne et figure au premier rang dans la vitrine de tous les libraires de médecine.

S’il est une classe de maladies qu’on ne rencontre nulle part ailleurs en plus grand nombre, c’est à coup sûr celle des maladies vénériennes et cutanées. Placée aux portes même de l’Orient, Vienne voit arriver un grand nombre de malheureux atteints de ces affections de la peau, qui résultent d’une hygiène déplorable et de la température des pays chauds. Avec de tels éléments d’observation, Hébra a pu se créer une réputation universelle, et Moritz Kaposi, qui lui a succédé dans l’enseignement officiel, se tient très-honorablement à la hauteur d’un pareil prédécesseur.

A mon arrivée dans le service des vénériens, je fus accueilli avec la plus grande affabilité par le nouveau titulaire, M. le docteur Neuman, qui pendant longtemps a occupé une chaire de dermatologie. Il était accompagné de médecins étrangers et de plusieurs assistants. Dès qu’il sut que j’arrivais de Lyon, il m’adressa les paroles les plus flatteuses sur les chirurgiens de l’Antiquaille, à commencer par notre cher maître M. Diday, le plus connu des syphiligraphes français à l’étranger. — « Où en est-il de ses travaux ? Va-t-il bientôt donner

une seconde édition de son admirable Histoire naturelle de la syphilis , ou ajouter quelque nouveau chapitre à ce précieux livre de thérapeutique spéciale, résultat de longues années d’observation et d’expérimentation rigoureuses ? Et qui possède mieux que lui le secret d’exprimer avec clarté les plus grandes difficultés de la science ? Quel professeur officiel et patenté a fondé pareille école et peut se vanter d’avoir eu des élèves plus nombreux et plus distingués ! »

Quant à notre excellent confrère et ami Doyon , il est en quelque sorte de la maison : on s’est contenté de me dire qu’il n’y était pas en ce moment.

Je suivis donc M. Neuman à sa visite, et pendant tout le temps qu’elle a duré , il eut l’amabilité de s’exprimer en français.

Ce service présente plusieurs particularités fort intéressantes, aussi bien pour le médecin que pour le moraliste et le philosophe.

Dès qu’un vénérien entre à l’hôpital général, il est immédiatement envoyé au bain et on lui rase soigneusement toute la région pubienne, de façon à ce qu’il puisse être plus facilement examiné et pansé. Comme partout ailleurs, les malades sont dans leur lit ; mais dès que le chef de service fait son apparition dans la salle, ils endossent immédiatement un grossier sarrau de coutiL bleu rayé et viennent un à un se présenter devant la table auprès de laquelle il est assis, et sur laquelle sont déposés ses instruments et ses caustiques. Arrivés devant lui, ils se mettent entièrement nus, se tournent et se retournent suivant les nécessités de l’examen et subissent sans mot dire des interventions chirurgicales parfois très-douloureuses.

Par suite d’une coutume ancienne assez singulière et tout à fait contraire à nos mœurs, le soin de ces malades est exclusivement confié à des infirmières comme dans tous les autres services. C’est assurément un spectacle tout au moins bizarre, si l’on ne veut pas dire révoltant, que celui d’une jeune femme prenant à pleine main la verge du patient auquel on pratique l’opération du phimosis; ramenant avec les doigts

le prépuce sur un gland qu’on a cautérisé pour une chancrelle, ou aidant à examiner les rhagades d’un anus infundibuliforme ! Pareilles désinvoltures se font aussi remarquer en ce qui concerne l’enseignement lui-même. Pas de salle de clinique, pas d’amphithéâtre spécial. La leçon se fait au milieu de la salle même, entre les deux rangées de lits, où l’on apporte des chaises. Les malades qui en font le sujet sont placés à côté du professeur sur une sorte de piédestal, absolument nus comme les statues de l’antiquité. Assurément il n’y a là de secret pour personne, et souvent les camarades d’à côté laissent entrevoir un malin sourire sous leurs couvertures. Ils ne sont pas d’ailleurs les auditeurs les moins attentifs : Slaves, Bohèmes, Magyares, Allemands ne sont-ils pas tous égaux devant les traits empoisonnés de l’amour !

Comme nous l’avons dit plus haut, l’Institut anatomopathologique est également placé dans l’intérieur même de l’hôpital. De l’avis général, il est considéré comme le plus important de toute l’Allemagne, à cause du nombre considérable d’autopsies qu’on y pratique chaque jour et des hommes illustres qui y enseignent ou qui s’y sont formés. Le conseiller aulique et baron Rokitansky, président du conseil supérieur de la santé publique de l’empire, en a étéle directeur pendant près d’un demi-siècle, et y a amassé les éléments d’une collection sans rivale dans aucune autre ville. Toutes les pièces exposées dans les trois grandes salles du musée ont été minutieusement choisies entre toutes et en quelque sorte triées sur le volet. Elles ne se rapportent pour la plupart qu’aux lésions les plus rares et les plus intéressantes. J’ai surtout admiré la section des maladies du cœur et des affections de l’aorte. Ce sont là pour ainsi dire les pièces justificatives des admirables travaux du maître sur les divers points qui s’y rapportent. Pour la plupart, ces pièces sont simplement conservées dans des bocaux remplis d’alcool, ce qui permet de pouvoir en reprendre plus facilement l’étude. Le musée • pathologique possède également des archives manuscrites inappréciables pour les travailleurs. La relation de toutes les autopsies y est conservée avec le plus grand soin. Ainsi,

lorsqu’il y a quelques années, on eut l’idée d’extirper les portions d’estomac atteintes de cancer, Gussenbauer et Winiwarter (1) ont pu y réunir 903 cas observés de 1817 à 1873 et établir sur cette base inébranlable la fréquence relative de la localisation morbide, de sa généralisation aux viscères, ainsi que celle des adhérences péritonéales qui, au point de vue opératoire, a une si grande importance.

Dans un amphithéâtre attenant au laboratoire, le professeur fait lui-même les autopsies devant les élèves qui s’y réunissent à des heures convenues. Je n’ai rien remarqué de bien saillant dans l’installation de cette salle, sauf l’existence de poulies au plafond, qui permettent de soulever le cadavre pour faire écouler les liquides et examiner plus commodément les parties déclives. Enfin, tout à coté est le laboratoire de chimie dirigé par le professeur Ludwig, frère de l’illustre physiologiste que l’on connaît ; de telle sorte qu’une nécropsie peut être complétée dans tous ses détails, sans qu’on soit obligé de transporter au loin les pièces ou les liquides à analyser. C’est, à mon avis, la seule manière de faire profitablement de l’anatomie pathologique ; car le professeur de clinique peut venir, suivi de ses élèves, examiner avec le concours de son collègue plus compétent les lésions présentées par les malades qui ont succombé dans son service.

Par suite de la mort récente du professeur Duchek, la clinique médicale n’était alors représentée que par son collègue M. Bamberger, si connu par son bel ouvrage sur les maladies de l’appareil chylopoïétique. Je n’ai malheureusement pu le voir à sa leçon ; mais , grâce à l’obligeance d’un étudiant en médecine qui parlait français, j’ai visité tout à loisir son vaste service rempli de cas intéressants. M. Bamberger fait usage des bains chauds dans la dernière période du mal de Bright et procure de la sorte aux patients un soulagement véritable. A l’aide d’un système de roulettes fort simple, la baignoire est amenée jusqu’auprès du lit, ce qui n’expose ni aux secousses ni aux refroidissements. Chez la malade que

(1) Langenbeck’s, Archiv fur klinik chirurgie , vol. XIX, p. 347.

j’ai examinée, la peau des membres œdématiés paraissait plus souple, plus colorée, moins aride, si je puis m’exprimer ainsi, que celle de nos malades qui succombent en général sans avoir été mouillés depuis plusieurs mois. De plus, malgré un état de complète anasarque, il ne paraissait pas y avoir de dyspnée, et l’impression de la physionomie ne révélait pas la souffrance. Il y a là un bon exemple à suivre, et je me propose d’agir ainsi dans mon service à la première occasion.

Quoique capitale d’une monarchie autonome, la ville de Dresde ne possède pas de centre d’enseignement médical. C’est à Leipzig, la grande cité commerçante et littéraire de l’Allemagne du centre, qu’est la première Université saxonne. Mais, en raison de sa population considérable et de sa nombreuse garnison, elle possède plusieurs grands établissements hospitaliers où exercent des médecins distingués, entre autres le célèbre accoucheur Winckel. L’hôpital principal de la ville a été installé dans l’ancien palais Marcolini, vaste monument en pierre rouge qui rappelle jusqu’à un certain point le palais des Sforza à Milan, qui lui aussi a subi la même transformation. C’est là qu’eut lieu, en 1813, la célèbre entrevue entre Napoléon Ier et Metternich, à l’issue de laquelle le grand conquérant, méprisant les conseils de la prudence, résolut de confier une dernière fois au sort des armes son incomparable étoile et le salut de la France. Par suite d’un tel changement de destination, cet établissement rentre forcément dans la catégorie des vieux hôpitaux. Toutefois, l’administration a su merveilleusement tirer parti du beau jardin qui y est attenant. On y a construit une série de pavillons-baraques à la manière américaine. Chacun d’entre eux communique avec les autres à l’aide de corridors couverts qui permettent au personnel médical et hospitalier de circuler à l’abri les jours de pluie et pendant la mauvaise saison. Les résultats obtenus par cette méthode sont, paraîtil, très-encourageants.

Par suite des événements qui, en quelques années, en ont fait la capitale de l’Allemagne et accru de plus du double le nombre de ses habitants, la ville de Berlin s’est vue forcée

d’augmenter celui de ses hôpitaux, tout en améliorant l’état de ceux qui existaient déjà, et qui laissent encore bien à désirer sur certains points. Au rebours de ce qui a eu lieu pour les autres capitales, dont l’accroissement s’est fait durant des siècles, on a dû satisfaire ici rapidement à des nécessités impérieuses. Comme aussi le prix du terrain s’est considérablement élevé dans l’intérieur de la ville, on a dû forcément construire le nouvel hôpital à l’extérieur (1) , d’autant plus que l’empereur a absolument refusé de céder à cet effet les bâtiments de l’hôtel des Invalides qu’on lui demandait, ne voulant pas éloigner du centre de la cité ces vétérans auxquels il doit sa nouvelle couronne et le peuple allemand son unité.

Comme la plupart des médecins étrangers, je me dirigeai tout d’abord à la Charité. C’est là qu’il y a près d’un demisiècle a pris naissance et s’est développée cette grande école anatomo-pathologique de Berlin, depuis Muller et Frorièp ses fondateurs, jusqu’à Virchow et Conheim, leurs illustres successeurs; c’est là encore que Frerichs, de retour de Paris où il avait suivi les leçons de Rayer, recueillit la plupart des matériaux de son admirable Traité des maladies du foie. L’hôpital de la Charité contient de 1,500 à 1,800 malades. Actuellement, et malgré l’ouverture d’une nouvelle clinique, on y rencontre encore des notabilités de premier ordre, les professeurs Westphal, Leyden, Schrœder, Gusserow, Lewin, Henoch et Bardeleben, toujours admirateur de l’ancienne école chirurgicale française qu’il a popularisée en Allemagne par ses traductions. Au point de vue matériel, l’hôpital de la Charité ressemble jusqu’à un certain point à celui de Vienne, plus encore à celui de la Pitié à Paris. Mais les cours en sont plus vastes et plantées çà et là d’arbres séculaires ; les bâtiments sont plus élevés, l’aspect plus sévère et plus triste si c’est possible. Le quartier des aliénés est, paraît-il, encore des plus défectueux, et l’on attend de sérieuses réformes de ce côté. Au point de vue de l’aménagement des salles, nous

(1) Le nouvel hôpital de Béthanie, l’un des mieux agencés qui existent.

n’avons rien à noter de bien saillant, si ce n’est l’extrême propreté de tout le matériel. Les parquets sont cirés avec soin, et les escaliers et corridors ne présentent aux regards ni détritus ni malpropretés d’aucune sorte. Partout l’odorat est impressionné par l’odeur de l’acide phénique et de l’iodoforme. Le service de M. Bardeleben, qu’en son absence nous a fait visiter l’un de ses assistants, est très-considérable et très-bien fourni en traumatismes de toutes sortes. Les soins de propreté y sont minutieux et la méthode antiseptique très en honneur. Constamment une ou deux salles du service sont désinfectées et réparées de fond en comble en attendant le tour des autres, et ainsi de suite perpétuellement. De plus, les malades gravement atteints et les grands opérés sont réunis dans les mêmes salles au premier étage, tandis qu’on relègue au rez-de-chaussée les anciens blessés, ceux qui peuvent marcher ou qui sont atteints d’affections légères.

En quittant la Charité, j’aperçus à l’angle de la Louistrasse et de la Charitestrasse le monument nouveau que la ville vient d’élever à la mémoire du célèbre oculiste de Græfe. C’est un beau bas-relief noir adossé au mur d’enceinte de l’hôpital. Il représente l’illustre professeur de grandeur presque naturelle recevant une longue file de malades appartenant à tous les âges et à toutes les classes de la société. Inu¬

tile d’ajouter que la plupart d’entre eux ont un bandeau sur les yeux, ce qui au point de vue esthétique n’est pas sans choquer le regard. Telle est l’admiration de ses concitoyens pour le grand homme de l’art, qu’aucun d’entre eux ne veut ignorer son histoire, et qu’un marchand vend pour quelques pfennigs à tout venant sa biographie et le récit de l’inauguration du monument (1).

De là je me rendis à la nouvelle clinique du professeur Langenbeck, située Ziegelstrasse, nos 8 et 9. Destinée exclusivement à l’enseignement officiel de ce dernier, et au cœur même de la cité, cet établissement, pour les raisons que j’ai

(1) Prof. Rudolf Siemeriïig’s. A von Græfe-Denkmal (avec figures). Berlin, 1882.

déjà fait valoir, n’est pas très-étendu. D’an côté il a sa façade sur la rue, de l’autre il est limité par le cours de la Sprée, qui n’a pas de quai , comme était l’ancien Hôtel-Dieu de Paris par le petit bras de la Seine. A l’instar de tous les monuments berlinois, il est entièrement construit en briques rouges dans le style hollandais archaïque : car c’est une colonie de Hollandais venue au XIVe siècle qui apprit aux habitants du Brandebourg à se servir de ce genre de matériaux en même temps qu’à construire des digues et à creuser des canaux. Quoique ce nouvel hôpital soit trop dominé par les maisons du voisinage, son aménagement est véritablement excellent. Bonne distribution des salles et des corridors, aération, propreté, rien ne manque aux conditions requises pour un établissement modèle. Partout des trappes conduisent le linge souillé et les débris de pansements dans des conduits du sous-sol, de façon à ce qu’ils ne répandent ni miasmes infectieux ni odeurs désagréables. Les services destinés à la médecine sont actuellement en installation, mais ceux de chirurgie sont en pleine activité sous la direction du grand chirurgien en chef des armées allemandes. À mon arrivée, j’eus la bonne fortune de rencontrer un de ses assistants, le docteur Gluck, qui se mit avec la meilleure grâce du monde à ma disposition pour me faire visiter son service. M. Gluck est d’origine roumaine : il parle le français avec facilité et sans aucun accent. Dès son arrivée à Berlin , il a remporté de brillants succès et est arrivé au poste envié d’assistant à la clinique. Tout dernièrement, il publiait des recherches expérimentales très-intéressantes sur la possibilité d’extirper des portions de poumon malade et faisait entrevoir l’époque où pourra se réaliser cette audacieuse intervention. Soit seuls, en cas d’urgence, soit sous la direction du chef de service, les assistants pratiquent un grand nombre d’opérations , et M. Gluck a bien voulu me montrer quelques-uns des résultats qu’il a obtenus. De plus, aux assistants incombe presque exclusivement la direction des soins consécutifs, et ils sont logés comme nos internes dans l’intérieur même de l’hôpital .

Nous entrâmes d’abord dans la grande salle d’opérations, celle où se réunissent les élèves de la clinique. Elle est construite en amphithéâtre, et entièrement recouverte par un cielouvert, divisé en plusieurs grands panneaux qui peuvent s’ouvrir simultanément ou séparément. De la sorte, l’opérateur est pour ainsi dire inondé de lumière, et les spectateurs peuvent être disposés de manière à ce qu’aucun détail ne leur échappe. En bas et au-dessous du premier gradin sont des tiroirs qui contiennent l’arsenal, de façon à avoir les instruments immédiatement sous la main : puis, plus haut, de chaque côté de la porte, des réservoirs contenant les solutions antiseptiques qu’à l’aide de tuyaux on répand, soit en spray, soit en jet liquide, suivant les besoins. De plus, un système d’irrigation simple des mieux installés est à la disposition du chirurgien. Le parquet est en bois dur formé de petites pièces de la grandeur d’un pavé et séparées les unes des autres par un petit espace. On le lave après chaque opération et l’eau s’écoule dans le sous-sol par de petits orifices ménagés tout autour de l’amphithéâtre. Il est évident qu’un parquet de ce genre ne doit pas être facile à bien nettoyer : et je crois qu’on doit lui préférer à tous égards la couche d’a&phalte avec rigoles installée à la clinique chirurgicale de Vienne, dans la salle d’opérations du professeur Billroth. Au mur sont accrochées les classiques poulies pour la réduction des luxations, et les potences en fer de Sayre pour l’application rigoureuse de son appareil. Tout à côté de chacune des salles qui, elles aussi, sont grandes et bien éclairées, on a ménagé des chambres particulières destinées à certains traitements spéciaux. La plus intéressante est celle qui renferme le bain chaud continu. J’ai vu là, dans un bain, un malade opéré par M. Gluck depuis quinze jours d’une hernie épiploïque étranglée et sphacélée. Il n’en avait pas encore été retiré et l’on voyait sous l’eau sa plaie rose et bourgeonnante. Les conduits qui amènent l’eau sont disposés de façon à passer sous une série de becs de gaz qui les réchauffent d’une manière uniforme jusque dans la baignoire. Lorsque le malade veut aller à la garde-robe, on ferme les robinets et on vide le bain

comme à l’ordinaire; puis on ouvre de nouveau sans avoir besoin de lui faire exécuter le moindre mouvement. Instinctivement je me mis à penser aux anciennes tentatives du regretté professeur Valette, en voyant ses théories si bien mises en pratique et son système préféré de pansements définitivement adopté.

Au milieu de la cour d’entrée, s’élève un petit bâtiment fort simple, parfaitement isolé des autres ailes et qui a attiré tout spécialement mon attention. Il est exclusivement consacré aux malades atteints de diphthérie et satisfait à toutes les conditions indispensables pour éviter la contagion. C’est un véritable hôpital en miniature disposé de telle sorte qu’il se puisse suffire à lui-même et qu’on évite ainsi le plus possible toute relation extérieure. L’intérieur se compose d’une sorte d’antichambre centrale avec une série de petites pièces ou cellules disposées tout autour. Puis à l’extrémité, se trouve la salle des enfants malades qui ne contient guère que huit à dix couchettes seulement. Les cellules dont je viens de parler sont très-simplement meublées, mais trèsaérées et largement pourvues d’eau : elles sont destinées aux garde-malades et aux veilleuses. Constamment elles sont désinfectées avec soin : aussi n’a-t-on pas à déplorer de cruelles pertes dans le corps hospitalier comme à Paris. Les résultats obtenus sont, paraît-il, très-satisfaisants, surtout dans une ville comme Berlin, où la diphthérie est également très-fréquente.

Je terminerai le récit de ces souvenirs par celui de ma visite aux chambres mortuaires ou obitoires de Munich. Depuis la fin du siècle dernier, ces établissements sanitaires ont été adoptés dans toute l’Allemagne, en Angleterre et dans les États Scandinaves. Leur installation est actuellement réclamée en F rance par bon nombre d’esprits j udicieux : elle répond, en effet, aux nouvelles exigences d’une hygiène publique mieux entendue, en même temps qu’elle fera cesser la possibilité des inhumations prématurées. Je me rendis donc à cet effet au cimetière de la ville, l’un des mieux disposés qui existent en Europe, bien que l’accroissement des fau-

bourgs l’ait un peu trop rapproché des habitations. On peut dire que ce coin de terre est rempli de souvenirs tout à la fois glorieux et douloureux pour notre patrie. Là, c’est le tombeau élevé par notre ancienne armée du Rhin, commandée par Moreau, à la mémoire du général Bastoul, mort des blessures reçues à la bataille de Hohenlinden (3 décembre 1800) : une modeste pyramide en pierre soutenue par trois boulets. Puis les mausolées des nombreux officiers bavarois tués à Sedan et sur la Loire. Tout au fond ont été enterrés les uns à côté des autres les soldats français prisonniers pendant la dernière guerre et les soldats allemands morts de leurs blessures ou de maladie , comme pour réconcilier dans le trépas ceux que de funestes discordes avaient armés les uns contre les autres.

Cependant une odeur de cadavre assez prononcée m’annonça que j’approchais de l’obitoire (1) : du reste, il y avait foule ce jour-là et je pus le voir fonctionner mieux qu’à l’ordinaire. Il se compose d’un bâtiment quadrangulaire de moyenne grandeur, entouré d’une sorte de véranda, afin de protéger les visiteurs contre la pluie et le soleil. Le plafond est élevé et de vastes panneaux mobiles en vitre permettent à l’air de circuler , en même temps qu’ils laissent pénétrer largement la lumière et les regards dans l’intérieur des deux salles ; car il y en a une dite de première classe, l’autre de deuxième, suivant le prix qu’on prétend mettre aux funérailles. Là, sur des tables analogues à celles de nos amphithéâtres d’anatomie, étaient étendus de nombreux cadavres (il y en avait ce jour-là douze) tous habillés avec plus ou moins de luxe, plus ou moins couverts de fleurs, de couronnes et de rubans. Ils avaient tous dans la main le bouton d’une sonnette électrique dont le cordon s’élève jusqu’au plafond, de manière à avertir le gardien qui loge au-dessus, au cas où la mort ne serait qu’apparente. Nul ne peut pénétrer

(1) On pourrait éviter un pareil désagrément par un mode de ventilation mieux entendu. Ces odeurs ne peuvent d’ailleurs présenter aucun danger dans un cimetière suffisamment éloigné de la ville.

dans l’intérieur des salles; et vraiment cette mesure est bien sévère, car les parents et les amis sont obligés de fendre la foule des curieux (et malheureusement ils sont nombreux) pour aller contempler une dernière fois, derrière la vitre, les traits d’un parent ou d’un ami. Ce mélange de la douleur privée avec l’indifférence publique a quelque chose de fort pénible, et j’ai toujours devant les yeux la figure inondée de larmes d’une pauvre fille qui ne pouvait arriver assez vite jusqu’au vitrail derrière lequel était exposée la personne qu’elle venait pleurer. C’est là sans doute un inconvénient, mais qu’il serait possible de faire disparaître en construisant des chambres et cellules isolées comme les a proposées, dans ce journal même, notre savant confrère et ami M. Lacassagne (1). Ces chambres isolées ne seraient pas ouvertes au public, mais seulement à la famille et aux invités qui présenteraient la lettre de faire part, et de la sorte on ferait accorder les exigences de l’hygiène générale et de la sécurité individuelle avec les droits imprescriptibles à la douleur et aux derniers adieux.

Voici, du reste, comment les choses se passent dans la capitale de la Bavière : Dès qu’une personne vient de succomber et que le décès a été constaté, on la transporte immédiatement à l’obitoire, où elle doit rester deux fois vingt-quatre heures avant d’être inhumée. Cette règle est inflexible, qu’il s’agisse de mort naturelle, d’accident ou qu’on soit en temps d’épidémie. Il n’y a d’exception pour personne-, et j’ai vu dans la salle de première classe des dames appartenant à la plus haute aristocratie couvertes de vêtements somptueux et la poitrine chamarrée de décorations, comme c’est la coutume dans les petites monarchies allemandes.

Lors des funérailles, le cadavre n’est donc pas transporté à travers les rues, et jamais on ne l’amène à l’église. La cérémonie funèbre se fait devant un catafalque, et au sortir de

(1) A. Lacassagne, De la nécessité de construire à Lyon une morgue et de créer dans cette ville un établissement public servant déobitoixc ou maison mortuaire. ( Lyon Médical , 1881.)

l’office, le prêtre et les invités se rendent au cimetière pour assister à l’enterrement.

Les maisons mortuaires ou obitoires ont été instituées chez nos voisins d’outre-Rbin, dans la crainte très-légitime des inhumations précipitées. Les observations recueillies par Wins. low, Vie d’Azyr, Hebenstreit ont mis hors de doute l’existence de faits de ce genre, et la physiologie expérimentale moderne a prouvé qu’il était possible de vivre pendant plusieurs heures dans les profondeurs du tombeau (Tourdes). Aussi, lorsqu’en 1791 Hufeland fit établir à Weimar un des premiers obitoires, il fit inscrire sur le fronton de l’édifice cette inscription tout à fait significative : Dubiœ vitœ azylum. (Lacassagne, loco citato.) Sur ce point il n’y a pas d’objection possible, et les Allemands ont fait preuve de beaucoup plus de prévoyance que nous. Il est arrivé plusieurs fois, à Munich, que les sonnettes se soient fait entendre ; mais il ne s’agissait que de phénomènes dus à la rigidité cadavérique ou au développement des gaz. Par contre, à l’obitoire de Nuremberg, que j’ai également visité, on m’a affirmé (et j’ai tout lieu de croire à la véracité de celui qui me parlait) qu’il y a environ dix ans, un prétendu mort s’était fait entendre et qu’actuellement il était encore plein de vie.

Au reste, sur cette question, j’en appelle à tous mes confrères ; que de fois nous sommes invités à cautériser au fer rouge la plante des pieds d’un cadavre pour tranquilliser les familles poursuivies par cet horrible cauchemar du réveil dans le cercueil ! Quoi qu’on en ait dit, il n’y a qu’un seul signe de la mort absolument certain : c’est le début de la putréfaction. Et c’est précisément celui-là que l’on obtient dans les obitoires, et à ce seul point de vue ils ont suffisamment leur raison d’être. De plus, dans nos agglomérations modernes, où la place manque, et en temps d’épidémie, il est souvent très-dangereux pour la salubrité publique de laisser pendant vingt-quatre heures certains cadavres au domicile du défunt. Souvent, en été, la putréfaction est déjà trèsavancée avant ce délai, et la loi, qui est censée renfermer toujours les exceptions, ne doit être transgressée sous aucun

prétexte. Quoi de plus naturel que de porter les corps à l’obitoire, où ils n’infecteront pas la ville et pourront être inhumés dans les conditions ordinaires ! Il en sera de même pour les personnes qui succombent par accident,, ou sur la voie publique , et dont l’identité est parfaitement établie. Les familles éviteront ainsi leur transport à la morgue et leur exposition aux regards du public, chose toujours fort désagréable, et dont nous venons d’avoir un récent exemple. Enfin, dans les stations thermales ou hivernales, on ne serait pas exposé aux exigences d’un hôtelier qui, dans l’intérêt de son établissement, peut exiger la mise immédiate en cercueil et le transport dans une église.

Telles sont les particularités les plus intéressantes qu'il m’ait été donné d’enregistrer pendant un voyage malheureusement trop rapide. Mon impression générale a été que les deux grands empires de l’Europe centrale sont, au point de vue de l’enseignement supérieur, dans une période de progrès et que ce résultat doit être attribué en majeure partie à l’esprit de décentralisation, et à la protection tout à la fois discrète et intelligente des gouvernements.

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