DE LA BOHÊME LITTÉRAIRE
* Ah! la bohème littéraire, quelle corde grave et mélancolique vous avez touchée là, monsieur! Ces deux mots semblent pleins de jeunesse, de soleil et d'insouciance; ils cachent une vieillesse terrible, des jours de brouillard continuel — et l'hôpital.
a ïly aàParis, dites-vous, une réunion déjeunes esprits « hardis et insolents, nourris de bonnes lettres, qui vivent « de soleil et de poésie. C'est la tradition des trouvères con- « tinuée jusqu'à nous. De tout temps cette bohème littéraire « a existé. Piron en fut et Lesage aussi, et bien d'autres « doîit les noms ne mourront jamais. C'est chose délicieuse, « je vous assure, que le gazouillement de cette nichée de « poètes. Rien n'égale l'abandon de ces gais bohémiens ré- « citant teusons et sirventes, et dédaignant d'écrire les fol- « les rimes qu'ils jettent au vent. Ils n'ont nul souci du « présent, nulle inquiétude de lavenir, et sont en cela, « comme en tout, fidèles à la tradition. »
« Voulez-vous me permettre de discuter avec vous quelques mots de celte citation? En 18-46, il arriva qu'une douzaine do jeunes gens se trouvèrent réunis dans un petit journal.
« Ces douze jeunes gens ne se connaissaient pas ; ils n'avaient entre eux que peu d'amitié, pas d(^ camaraderie; il n'y en avait pas deux qui s'entendissent en politique; un faible lien de romantisme les faisait se réunir contre un vieillard, leur maître et rédacteur en chef, qui leur conseillait d'étudier Rivarol et Chamfort.
« Après trois ans de travaux, les douze jeunes gens se
séparèrent et ne se revirent jamais que sur le boulevard. Tous nous avions pris en horreur, en haine, \e petit journal où nous étions entrés avec tant d'ardeur. Nous avions reconnu le vide et le triste de cet esprit de mots si agréable à ceux qui lisent ces malices le matin en déjeunant.
« Nous sommes sortis du petit journal parce que nous étions honnêtes. Qu'on ne croie pas que le peu que nous gagnions soit entré pour quelque chose dans cotte résolution. Pour moi, j'écris pour rien toutes les fois que je crois dire la vérité; j'ai toujours refusé d'écrire contre mes opinions, quand même l'argent éborgnerait mes yeux.
« Jamais de concessions à personne ! De grandes haines et de grandes admirations I De grandes douleurs, mais d(^grandes joies !
« Avec de tels principes, on ne fait pas fortune. Les qne!ques-uns des nôti'cs qui sont restés fidèles à ers principes tout particuliers, ceux-là vivent de peu, mais tiaiiquiiles el indépendants. Ils ne vont pas dans les salons litî 'raires ou polili([ues, parce qu'on y ment (^t qu'il faul ineUre ih s soui- (Unes à ses o[unions.
« Mais (juand ils se rencontrent inirh;tsard , j''rs( nii' {vh\
« ]\Um de moins bohémien, rien de luo iis aecidenh' qiie hnir vie. Cependant, comme nous pai-!ons rrtd, un inmime habitué aux fréquentations du nionde pt-rdrait la li'ie en nous entendaiil causer. De longs rap[)(uls nousi)eriiirttenl de sauter les prologues et épilo;;urs dune diseussiim et d'arrivi r k)Ut de suite à des formules brèves et impérieuses. Aussi linirons-nous un jour par ne plus parler qu'entre e'inq.
« La lH)hêiue,]e vais vous dire c.^ que c'est. Kilo se compose d'une bande d'individus, étranges littérateurs, vantards H menteurs, qu'on voit partout, qu'on nMieontre partout, mais ([ui n'écrivent pas cent lignes par an. (leux-là aflu-lient hautement leurs litres de ^/uZ/émi .s- ; roulant sur le pavé do ]\'iris depuis douze ans , ils forcent les relations d'hommes el
de journaux elne sont pas incapables de faire insérer des bouts d'articles et de réclames quelque part. Mais leur yie est pénible.
« Vous comprendrez, monsieur, pourquoi je n'accepte pas la royauté oulsi présidence d'un tel groupe; tout homme qui vit entièrement de sa plume n'est pas un bohème. Ce mot si glorieux quand il s'applique à tous les poètes pauvres des siècles passés, ce mot de bohème, accepté et reçu dans la nouvelle langue, est forgé de paresse, d'ignorance et de mœurs douteuses. »