DU MÊME AUTEUR
La Maison des deux Barbeaux. — Le sang des
Finoël I vol.
Les mauvais Ménages i vql.
Sauvageonne i vol.
Michel Vçrneuil i vol.
Eusèbe Lombard i vol.
Au Paradis des Enfants i vol.
Fleur de Nice i vol.
Dans les Roses i vol.
L'Amie de Noël Trémont i vol.
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ENFANCE. — INFLUENCE DES MILIEUX PORTRAITS d'ancêtres
Lorsqu'on a passé la cinquantaine et que, sur le revers de la colline de la vie, « la nuit douteuse » fait, comme Ta dit Victor Hugo,
... Parler le soir la vieillesse conteuse,
on cède volontiers à la tentation très douce d'évoquer tout haut les souvenirs de sa première jeunesse. Cette démangeaison autobiographique a deux causes : d'abord le plaisir égoïste et très humain qu'on éprouve à parler de soi; puis le besoin qu'on a de se rajeunir en se retrempant dans la fontaine de Jouvence du ressouvenir. — J'obéis aujourd'hui, comme beaucoup d'autres, à ces deux secrets mobiles, bien que je n'aie pas d'aventures extraordinaires à conter. Peut-être, — c'est l'excuse que je me donne hypocritement à moi-même, -^ les curieux de psychologie littéraire trouveront-ils quelque intérêt à connaître quelles circonstances ont
poussé vers la littérature un garçon élevé dans un milieu provincial absolument réfractaire, et jusqu'à trente ans, attaché, loin de Paris, à des' fonctions administratives qui auraient dû à jamais le dégoûter de la manie d'écrire. — L'ennui de ces sortes de confessions rétrospectives, c'est que le moi y tient forcément une maîtresse place, — ce qui est gênant pour la modestie de l'écrivain, et ce qui, à la longue, peut devenir agaçant pour le lecteur. — J'essayerai de remédier à cet inconvénient en me montrant très sincère et en pariant" moins de moi-même que des choses et des gens au milieu desquels j'ai vécu.
Je suis né par hasard à Marly-le-Roi. Mon père était Bourguignon, ma mère Lorraine, et ils n'habitaient Marly que depuis un an, quand cet événement eut lieu. Je vins au monde, non loin de la forêt, dans une petite maison de la rue des Vaux, voisine de la propriété qui appartient aujourd'hui à Victorien Sardou. Je ne me rappelle aucunement ce premier gîte, car un an après, nous allâmes occuper dans la Grand'Rue une maison bâtie en équerre sur cour et jardin, dont la massive porte cochère forme une encoignure en retrait. C'est de là que datent mes premières souvenances assez confuses. Devant le spectacle qui se montrait à. mes yeux écarquillés d'enfant, les choses m'impressionnaient plus que les personnes. Les figures des gens qui m'entouraient demeurent pour moi dans un brouillard, tandis que je vois encore très distinctement les châtaigneraies de la forêt, et que j'ai encore dans l'oreille le bruit mal des châtaignes tombant sur la mousse. Cette récolte des châtaignes en automne a été une de mes vives sensations de ce temps-là. — Plus tard, à l'époque de ma vingtième année, après être resté dix-sept. ans
dans un pays où le châtaignier ne croît pas, un matin d'octobre, j'errais à travers 'la campagne poitevine ; j'entendis todt à coup le bruit sourd des châtaignes sur la mousse, et je m'agenouillai dans la bruyère humide pour, ramasser avec un attendrissement fraternel ces fruits à l'écorce vernissée qui réveillaient en moi les sensations de ma petite enfance. — Au fond, notre personnalité est bien moins indépendante du non-moi que nous ne l'imaginons. Le monde extérieur nous pénètre constamment, et constamment nous lui laissons une parcelle de nous-mêmes. Quand nous y regardons attentivement, nous sommes obligés de reconnaître qu'entre nous et lui il y a une sympathique parenté dont leg liens ne se rompent même pas à la mort.
C'est dans cette maison de la Grand'Rue que je reçus ma première impression morale. Ma mère, qui était très pieuse, m'y parlait déjà du paradis et de l'enfer. Un après-midi que je musais, désœuvré, par la cour, j'aperçus au fond de la niche à chien quatre nouveaunés qui, en l'absence de leur mère, s'étaient blottis en boule dans la paille. Une perverse curiosité me poussa à m'emparer des petits chiens et à les porter, « pour voir », dans le bassin du jardin ; mais quand je les vis nager misérablement au milieu de l'eau verdâtre, j'eus la conscience de ma scélératesse, ma sensibilité s'éveilla et je voulus repêcher les naufragés ; malheureusement ils se tenaient trop loin du bord et le bassin me paraissait grand comme un lac. Je m'enfuis plein de terreur et songeant en mon âme de quatre ans que, bien certainement, l'enfer était destiné h. punir de pareils méfaits. Je ne sais plus si on réussit ta opérer le sauvetage des petits chiens, mais je me souviens d'avoir
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naturaliste. Mon grand-père était un ancien forestier. Après avoir servi sous l'Empire et s'être élevé jusqu'au grade de capitaine de dragons, il avait quitté l'armée h la Restauration et, grâce à la protection de son compatriote le maréchal Oudinot, il avait été bombardé sousinspecteur des forêts à Angoulêihe. Mis à la retraite en 1830, il était revenu manger sa pension dans son pays natal ; mais il conservait l'amour de la vie forestière et il avait acheté aux environs de Bar un petit bois où il passait dans la belle saison une bonne partie de ses journées. Il se plaisait d'autant mieux dans cette solitude qu'il échappait ainsi aux aigres remontrances et au despotisme de ma grondeuse grand'mère. Le brave homme était tout l'opposé de sa femme : — d'humeur débonnaire, aimant h bien vivre, très gourmand, il avait le cœur sur la main, et la main toujours prête à dénouer les cordons de sa bourse. Il me gâtait et je l'adorais. Dès que le printemps pointait, je guettais anxieusement les jours de beau temps qui coïncidaient avec mes jours de congé. Je ne me tenais pas de joie, quand mon grand-père me criait, au saut du lit :
— Allons, drôle, chausse tes gros souliers, le temps est beau et nous irons au bois cet après-midi !...
Nous gravissions lentement la côte de la Ghalaide, encaissée entre deux talus de vignes. En avant, sur le sol argileux de la montée, se détachait la droite et haute silhouette du grand-père, coiffé d'une casquette de cuir à oreillettes, le carnier en sautoir sur sa blouse, les jambes maigres et nerveuses protégées par des houseaux de toile bleue. En moins d'une demi-heure nous atteignions les taillis du Petit-Juré, dont les lisières bordaient tout un côté d'une plaine mamelonnée et nue. Le bois de mon grand-père, contenant à peine
trois arpents, me semblait immense. Au milieu, se trouvaient deux carrés de jardin, une maisonnette de pierre couverte en planches et un chamhret de charmille où Ton dînait. Dès en arrivant, mon grand-père allumait sa pipe, puis se mettait à greffer des sauvageons ou à sarcler les allées. Moi, j'avais la bride sur le cou. J'en profitais pour m'enfoncer dans le fourré et pousser des pointes jusqu'aux friches du voisinage, — guettant les oiseaux, observant le va-et-vient des fourmis dans les sentiers, pourchassant les papillons, me familiarisant avec les bêtes et les plantes des bois. J'allumais des feux de branches sèches au revers d'un fossé, je grimpais aux arbres, je bourrais indistinctement mes poches et mon estomac de tous les fruits sauvages : noisettes, faines, alises et glands. Je me vautrais dans l'herbe, je me grisais de verdure. Je communiais avec la terre, et lentement la nature forestière se révélait à moi. Parfois étendu sur le sol, bercé par le frémissement des feuilles, regardant à travers les ramures la blanche fuite des nuages sur le ciel, toute ma mythologie me revenait en tête et je croyais sentir passer comme un frisson le souffle dès Hamadryades, ou entendre au loin la flûte du dieu Pan... De loin en loin, nous allions voisiner chez un vieil original, propriétaire du taillis contigu. Celui-ci était, encore plus que mon grand-père, fanatique de la vie sylvestre. Il s'était fait bâtir en plein bois une maison assez vaste où il habitait seul tout l'été comme en un campement. Il avait servi dans l'artillerie et avait eu l'avant-bras gauche emporté à Waterloo. Je ne contemplais jamais son moignon arrondi et rougeatre, qui dépassait la chemise, sans une secrète terreur. Il se nommait Gurt et avait épousé une demoiselle Huot
de Goncourt, — la propre tante, je crois, de Jules et Edmond de Goncourt. — Les caractères des deux époux ne sympathisaient guère. Aussi le père Gurt préférait-il au domicile conjugal la solitude de sa maison des bois où il vivait à sa guise. Il faisait son lit, cuisinait ses repas, raccommodait lui-môme ses habits et ne frayait guère qu'avec des chasseurs ou avec quelques anciens compagnons d'armes. Dès que mon grand-père apparaissait au détour de l'avenue où des sapins alternaient avec des rosiers, le bonhomme Gurt allait quérir des cruchons de bière au fond de sa cave ; on allumait les pipes et, au pied d'un hêtre dont les branches chargées de faînes rousses retombaient audessus de nos têtes, les deux vieux reparlaient du temps passé. — G'étaient des discussions sans fin sur les mérites comparés de Gérard, d'Oudinot et d'Exelmans, — trois illustrations militaires meusiennes, — puis des souvenirs de garnisons dans les petites villes allemandes ; le tout entremêlé de paroles d'exécration contre les Prussiens dont la mitraille avait mutilé le bras du « canonnier ». Il agitait furieusement son moignon ; il jurait que tout n'était pas fini, que nous remanierions encore la carte de l'Europe et que nous reprendrions l'autre rive du Rhin... Hélas !
Ce fut cependant h ce sauvage canonnier Gurt que je dus mes premières émotions théâtrales. Il était propriétaire de la salle de spectacle ; quand des troupes de passage venaient en représentation à Bar-le-Duc, il avait droit à un certain nombre de billets dont il gratifiait ses amis et entre autres mon grand-père. Vers le temps où j'entrais dans ma huitième année, la troupe départementale donna la Fille de VAir, une sorte de comédie-féerie alors très en vogue. Depuis quelques
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sœur de ma grand'mère que nous appelions la tante Thérèse : — Cet enfant, disait-elle, ne rêve plus que comédies... Pourvu que plus tard il ne lui prenne pas fantaisie de.se faire acteur! — Non, non, répondait indulgemment ma grand'tante, mais il a de Timagination et il pourrait bien devenir un auteur. — Qu'est-ce que c'est qu'un auteur? demandé-je, intrigué. — Un auteur, reprenait ma grand'tante, est un homme qui écrit des pièces comme celle que tu as vue ; quand elles réussissent, toute la salle l'applaudit, on le couronne sur la scène, il devient célèbre. . . -^ Et il meurt à l'hôpital, achevait prosaïquement ma mère, qui tenait le métier d'auteur aussi dangereux que celui de comédien.
Chère grand'tante Thérèse ! Je n'ai pas encore parlé d'elle, et cependant c'est à elle que je dois ma vocation littéraire. — Elle, était restée vieille fille, non par sécheresse de cœur, mais, je crois bien, à la suite d'une inclinaison contrariée. Elle vivait seule au fond d'une étroite maison datant du siècle dernier, bâtie entre une foulerie encombrée de cuves et de tonneaux et un jardin qui se prolongeait jusqu'à la rivière. Sa figure demeure singulièrement précise au fond de ma mémoire; elle m'apparaît si vivante encore dans l'encadrement de son jardin plein de fleurs et de fruits ! — Grande, solidement charpentée, avec de gros os, un long nez fortement aquilin et des allures viriles, elle avait une voix très juste, très musicale, et de magnifiques yeux bleus ombrés d'épais sourcils. Née à la fin du xvm® siècle, ayant eu ses vingt ans en pleine tourmente révolutionnaire, elle était demeurée, bien, qu'ardente royaliste, très indépendante d'esprit et "fort libre penseuse. Elle avait la mémoire meublée des
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cette excellente fille, qui mourut quand j'avais onze ans, je suis venu me réfugier dans son jardin pour lire h mon aise, loin des fâcheux. Je m'asseyais sous les framboisiers avec m^n livre; Don Quichotte, Robinson suisse, et plus tard Hugo et Musset. Je me grisais de prose ou de vers pendant des heures, jusqu'à la tombe'e du jour. Quand je ne pouvais plus distinguer les lignes, je fermais le livre et je donnais l'essor à mes imaginations d*écolier. J'écoutais distraitement les familières rumeurs du crépuscule : les derniers pépiements des oiseaux, les sonneries de l'église, les voix des servantes allant remplir leur cruche à la pompe ; je regardais vaguement les fines silhouettes des plantes autour desquelles bourdonnaient les papillons de nuit ; -7- à force de rêver, dans le vaporeux enténèbrement du jardin, je me figurais voir se glisser la forme confuse de ma grand'tante, et je l'entendais me chuchoter à l'oreille : <c Tu seras auteur... »
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