‹ Souvenirs dramatiques (volume 2)Chapitre 23 sur 51 · TEXTE GREC · texte numérisé non relu

TEXTE GREC

— Si tu dois continuer à gouverner le pays, tu ne peux vouloir un royaume dépeuplé de citoyens ; car qu'est-ce qu'une forteresse sans soldats? qu'est-ce qu'un navire sans matelots?

Voltaire a bien raison de dire, n'est-ce pas, qu'il a esoin des lumières de ceux qui connaissent mieux que ai les anciens.

« Tout cela, continue Voltaire, n'est guère une reuve de cette perfection où l'on prétendait, il y a uelques années, que Sophocle avait poussé la tragédie; ' I il ne paraît pas qu'on ait grand tort dans ce siècle de 'fuser son admiration à un poète qui n'emploie d'autre

I'tiflce pour faire connaître ses personnages que de faire re à l'un : Je m'appelle Œdipe, si vanté par tout le r ~~

» Cette grossièreté n'est plus regardée aujourd'hui comme une noble simplicité. »

Et comment appelle-t-on l'acte de l'homme qui, empruntant son sujet à un autre homme, vainqueur d'Eschyle, et couronné vingt fois, traite cet homme d'idiot et de grossier ?

Nous en avons assez vu sur la bonne foi de M. de Voltaire, pour ne point poursuivre notre examen de ce côté-là. Suivons-le donc sur un autre terrain, et laissons-le parler :

« La description de la peste est interrompue par l'arrivée de Gréon, frère de Jocaste, que le roi avait envoyé consulter l'oracle, et qui commence par dire àj OEdipe :

» Seigneur, nous avons eu autrefois un roi qui s'appelaif Laïus.

» oedipe. — Je le sais, quoique je ne l'aie jamais vu.

» gréon. — Il a été assassiné, et Apollon veut que noui punissions ses meurtriers.

» oedipe. — Est-ce dans sa maison ou à la campagne qui Laïus fut tué ?

» Il est déjà contre la vraisemblance qu'OEdipe, qu règne depuis si longtemps, ignore comment son prédé cesseur est mort : mais qu'il ne sache pas même si c'esaux champs ou à la ville que ce meurtre a été commis; et qu'il ne donne pas la moindre raison ni la moindr excuse de son ignorance, j'avoue que je ne connais ps de terme pour exprimer une pareille absurdité. »

Ce n'était point assez pour le pauvre Sophocle d'êti idiot, le voilà absurde après avoir été révoltant.

M. de Voltaire continue :

« C'est une faute du sujet, dit-on, et non de l'auteur;

omme si ce n'était pas à l'auteur à corriger son sujet

Drsqu'il est défectueux. »

Bon! M. de Voltaire, prenant le même sujet défec-

ueux que Sophocle, va donc corriger le sujet défec-

ueux contre lequel a échoué son prédécesseur? Soit, il sera beau de voir ce jeune génie en remon-

rer au vieux maître. — Apprenez-nous, monsieur de

/oltaire, comment on corrige un sujet défectueux. Voyons comment vous vous y prenez ; c'est une

[2çon que les dramaturges vos successeurs recevront

e vous avec reconnaissance.

« Je sais qu'on peut me reprocher à peu près la

îême faute mais aussi je ne me ferai pas plus de

race qu'à Sophocle, et j'espère que la sincérité avec

iquelle j'avouerai mes défauts justifiera la hardiesse

ue je prends de relever ceux d'un ancien. »

Ah ! il ne s'agit pas, monsieur de Voltaire, d'avouer

îe vous avez fait la même faute que Sophocle, il s'agit

î la corriger ; ou, ma foi, prenez garde, tombant après

;ux mille deux cents ans dans la même absurdité que

i,vous risquez d'être tenu vous-même pour absurde.

« Ce qui suit me paraît également éloigné du sens

mmun. OEdipe demande s'il ne revint personne de

suite de Laïus à qui on puisse en demander des nou-

lles ; on lui répond qu'un de ceux qui accompagnaient

malheureux roi, s'étant sauvé, vint dire dans Thèbes

e Laïus avait été assassiné par des voleurs, qui n'é-

ient pas en petit, mais en grand nombre.

» Comment se peut-il faire qu'un témoin de la mort

< Laïus dise que son maître a été accablé sous le

nombre, lorsqu'il est pourtant vrai que c'est un homme seul qui a tué Laïus et toute sa suite ? »

Ah ! cependant, ceci nous paraît on ne peut plus clair, à nous, et nous sommes fâché de ne pas avoir vécu du temps de Voltaire pour lui donner cette explication.

Cinq hommes accompagnaient Laïus : OEdipe, à lui seul, tue Laïus, quatre de ses hommes, et blesse le cinquième, qui reste pour mort sur le champ de bataille.

Cet homme se relève et revient.

Il est évident qu'il ne va pas dire : « Un seul homme a tué le roi et mes quatre compagnons, et m'a laissé, moi, pour mort, » car on lui demandera naturellement: « Quel homme était-ce ?» ou : « Quels lâches étiezvous? »

Non, il invente une histoire de brigands, et, pour qu'on ne l'accuse pas de pusillanimité, il affirme que ces bandits étaient nombreux.

La chose est si simple, que le vieux Sophocle n'a pas cru qu'il était besoin de l'expliquer.

Continuons; nous ne sommes pas au bout, allez!

Remarquez que nous suivons M. de Voltaire ligne par ligne .

« Pour comble de contradiction, OEdipe dit, au second acte, qu'il a ouï dire que Laïus avait été tué pai des voyageurs. »

Pardon, vous vous trompez, monsieur de Voltaire voici ce qui se passe entre OEdipe et le chœur :

OEdipe ne s'en rapporte pas à l'homme échappé ai massacre ; il pense que celui-ci peut avoir des raison

de cacher la vérité ; il se connaît en mensonges, lui qui en fait à chaque instant de si gros.

Il va consulter un devin avant de consulter le messager, de sorte que, demandant à Apollon lui-même la source delà vérité, il sera fort contre le mensonge.

Voulez-vous le mot à mot grec ? Je vais vous le ponner :

le choeur. — Je sais; le prince Tirésias voyant précisément les mêmes choses que le prince Phœbus, par le moyen illuquel quelqu'un, examinant ces choses, les verrait très-clairement, ô prince !

I ŒDiPE. — Mais je n'ai point rangé cela dans les choses oisives ; car, Créon l'ayant dit, j'ai envoyé des messagers doubles, |ît avec surprise je vois qu'ils ne sont point présents depuis liongtemps.

C'est-à-dire qu'ils tardent à revenir.

le choeur. — Et, à la vérité, les autres paroles au moins .ont frivoles et vieilles.

oedipe. — Lesquelles sont-elles? car j'examine toutes paroles.

le choeur. — 11 fut dit que Laïus était mort par le fait de Iruelques voyageurs.

œdipe. — Aussi, moi, je l'ai appris ainsi ; mais personne ie voit celui qui a vu.

Pourquoi personne ne voit-il celui qui a vu ? C'est bien simple, et Jocaste nous l'explique ellenême.

| jocaste. — Lorsqu'à son retour à Thèbes, il te vit sur le rône et Laïus au tombeau, il me supplia, en me prenant la main, de l'envoyer à la campagne pour y garder les trou- 'ieaux, voulant être à jamais éloigné de cette ville. J'yconsen-

tis; ce fidèle serviteur aurait mérité une plus grande récompense.

Maintenant qu'OEdipe sait où retrouver l'homme qu'il cherchait inutilement, soyez tranquille, il ne va point perdre de temps.

œdipe, à Jocaste. — Peut-on le faire venir promptement en ces lieux?

jocaste. — Sans doute ; mais pourquoi veux-tu l'appeler?

œdipe (mot à mot). — Je crains moi-même, ô femme ! de peur que des choses trop nombreuses ne soient, ayant été I dites devant moi, pour lesquelles je veux voir ceci.

Ainsi, n'en déplaise à M. de Voltaire, tout cela est parfaitement logique.

Œdipe, qui, distrait, ainsi que les Thébains, par les calamités qui fondent sur la Béotie, de la poursuite du i meurtre de Laïus ; OEdipe, qui a, du reste, hérité du trône et de la veuve de Laïus, toutes choses qui font ! qu'il n'a pas grand empressement à remuer la cendre du roi mort, Œdipe, du moment qu'il apprend, par J Créon, que tous ces malheurs fondent sur son royaume parce que le meurtrier de Laïus est resté impuni, OEdipe se met à la recherche des assassins, et, dès ce | moment, c'est-à-dire dès la seconde scène de l'ou- ; vrage, il ne se donnera plus de relâche qu'il n'ait tout découvert.

M. de Voltaire a bien vu tout cela comme moi, — car je ne puis supposer que je vois plus clair que ne voyait M. de Voltaire, — ce qui ne l'empêche pas de dire :

o Les Thébains auraient été bien plus à plaindre, si

l'énigme du sphinx n'avait pas été plus aisée à deviner que toutes ces contradictions.

» Mais ce qui est encore plus étonnant, ou plutôt ce qui ne l'est point après de telles fautes contre la vraisemblance, c'est qu'OEdipe , lorsqu'il apprend que Phorbas vit encore, ne songe pas seulement à le faire chercher. »

Que signifient donc ces paroles dites à Jocaste : «t Peut-on le faire venir en ces lieux ? »

« Il s'amuse à faire des imprécations et à consulter des oracles, » ajoute le critique.

Dans un temps où l'on croyait aux oracles, à ce point qu'OEdipe, sur la foi d'un oracle , abandonne Corinthe, qu'il croit sa patrie, Polybe, qu'il croit son ipère, un trône, qu'il croit son héritage, que M. de Voltaire veut-il donc que consulte Œdipe, si ce n'est l'oracle?

Si OEdipe avait vécu au xvme siècle, comme M. de Voltaire, il est probable qu'au lieu de consulter l'oracle, il eût consulté M. de Sartines ou M. Lenoir. Mais ce n'est pas la faute de Sophocle si, quatorze cents ans lavant le Christ, c'est-à-dire sous le règne d'OEdipe, la !police n'en était point encore arrivée au degré de perfectionnement qu'elle atteignit dix-huit cents ans après.

« Le chœur lui-même, continue M. de Voltaire, le chœur lui-même, si intéressé à voir finir les malheurs deThèbes et qui donne toujours des conseils à OEdipe, ne lui donne pas celui d'interroger ce témoin de la mort du feu roi : il le prie seulement d'envoyer chercher Tirésias. »

Et le chœur est logique, n'en déplaise à M. de Voltaire.

Il y a quelque chose comme vingt-deux ans que le crime a été commis, — puisque OEdipe a deux grands fils, Étéocle et Polynice, qui vont régner après lui et s'entre-tuer, parce qu'ils ne peuvent s'entendre ; — il y a quelque chose donc comme vingt-deux ans que le crime a été commis : depuis cette époque, le seul témoin de la mort de Laïus a disparu, puisque Jocaste* l'a caché à la campagne ; on ne sait où le chercher, où le découvrir, où le prendre .

Le chœur donne le conseil à OEclipe de s'adresser à un devin. Est-ce qu'aujoud'hui qu'il y a un préfet de police, un chef de sûreté, deux ou trois mille agents dans Paris, il n'y a pas des gens qui, avec tous ces moyens d'arriver à la vérité, vont encore consulter Alexis?

Mais qu'on se souvienne donc ce que c'était que ce formidable oracle de Delphes, dont les prédictions s'accomplissaient toujours et vont s'accomplir sur OEdipe, quelque précaution qu'il prenne pour lui échapper !

« Mais, dit M. de Voltaire , continuons à examiner de suite l'ouvrage de Sophocle. »

Et nous, continuons à suivre M. de Voltaire dans son examen.

« Lorsque Créon, dit-il, a appris à OEdipe que Laïus a été assassiné par des voleurs qui n'étaient pas en I petit, mais en grand nombre, OEdipe répond, au sens de plusieurs interprètes :

» — Comment des voleurs auraient-Us pu entreprendre cet attentat, puisque Laïus n'avait pas d'argent sur lui? »

Ces interprètes, j'en demande pardon à M. de Vol- ' taire, faisaient, pour le coup, dire une niaiserie au i

pauvre Sophocle. Avant d'arrêter les gens, les voleurs n'ont point l'habitude de leur demander s'ils ont ou s'ils n'ont pas pris leur bourse.

Ils leur demandent la bourse ou la vie, et, alors, ils voient si les voyageurs ont une bourse, et, subsidiairement, ce qu'ils ont dedans.

Il est vrai que M. de Voltaire ajoute :

« La plupart des autres scoliastes entendent autrement ce passage , et font dire à OEdipe :

» — Comment des voleurs auraient-ils pu entreprendre cet attentat, si on ne leur avait pas donné de V argent? »

Voilà le véritable sens.

Il y a dans le mot à mot grec :

— Comment donc le brigand serait-il venu à ce point d'audace, si quelque chose n'était pas négocié d'ici avec de l'argent?

Mais cette explication ne satisfait pas plus que l'autre M. de Voltaire.

« On sait, dit-il, que les voleurs n'ont pas besoin qu'on leur promette de l'argent pour faire un mauvais coup. »

Cependant, il faut le dire, tes voleurs attaquent rarement les rois, et la preuve, c'est que l'histoire ne cite pas un seul fait de roi assassiné par des voleurs.

OEdipe, sans que Sophocle soit aussi stupide que le dit M. de Voltaire, peut donc s'étonner qu'un voleur, s'il n'y a pas été poussé par une grande récompense, ait été assez hardi pour porter la main sur un roi.

M. de Voltaire continue :

« OEdipe , au commencement du second acte, au lieu de mander Phorbas, — il n'y a nulle part Phorbas,

mais partout le serviteur, — au lieu de mander Phorbas, fait venir devant lui Tirésias. Le roi et le devin commencent par se mettre en colère l'un contre l'autre. »

Mais non, monsieur de Voltaire, ils ne commencent pas du tout par là ; au contraire, OEdipe commence par lui faire toute sorte de compliments.

Écoutez plutôt :

— 0 toi qui gouvernes toutes les choses qui s'enseignent, comme celles qui ne s'apprennent pas ; celles qui appartiennent au ciel, comme celles qui sont de la terre; toi qui ne vois pas, mais qui cependant devines quelle terrible maladie désole la ville, maladie de laquelle, ô prince ! tu peux être le seul guérisseur ; car Phœbus, consulté par nous, — peutêtre le sais-tu par nos messagers , — a répondu que la seule délivrance de cette malheureuse cité devait venir de ce que, ayant appris quels sont ceux qui ont tué Laïus, nous les tuions à leur tour , ou les envoyions en fugitifs ou hors pays. Or, ne nous refuse donc pas la vérité, soit qu'elle vienne des augures, soit que tu aies quelque autre moyen de divination; sauve toi-même, sauve la ville, sauve-moi, et efface toute la souillure du meurtre de Laïus. Notre unique espoir est en toi, et c'est le plus beau travail de l'homme que d'être utile par les choses qu'il a ou qu'il peut.

Térésias répond :

— Hélas! hélas ! combien deviner est terrible, là où deviner ne doit rien rapporter à celui qui devine. Je savais cela, et cependant, je l'avais oublié ; sans quoi, je ne serais pas venu

oedipe. — Mais qu'y a-t-il, et pourquoi sembles-tu si découragé?

Il n'y a rien dans tout cela qui ressemble à une dispute.

« Enfin, continue M. de Voltaire, Tirésias iinit par re à OEdipe :

» — C'est vous qui êtes le meurtrier de Laïus. Vous vous oyez fils de Polybe,roi de Corinthe; mais vous ne Vêtespoint: us êtes Thébain. La malédiction de votre .père et de votre \re vous a autrefois éloigné de cette terre; vous y êtes revenu; us avez tué votre père, vous avez épousé votre mère; vous es fauteur d'un inceste et d'un parricide, et, si vous trou- !Z que je mens, dites que je ne suis pas prophète. »

Voulez-vous savoir ce que dit Tirésias, à la fin d'une ène graduée avçc tout l'art que pourrait y mettre un ■amaturge moderne ? Vous allez voir si eela ressemelé ce que M. de Voltaire lui fait dire :

tirésias. — Et moi, je t'ordonne d'obéir à l'arrêt que tu prononcé, et, dès ce jour, de ne plus parler ni à ces îébains ni à moi; car tu es le scélérat impie de cette terre. Œdipe. — Qu'as-tu dit? Répète, afin que je t'entende eux.

riRÉsiAS. — Je te dis que tu es le meurtrier de l'homme, e tu es celui que tu cherches !

dedipe. — Parle autant que tu voudras, car ce que tu diras •a dit en vain.

riRÉsiAS. — Je dis que tu es caché à toi-même, que tu as nmencé honteusement avec les êtres que tu chéris le plus, que tu ne sais pas à quel point de mal tu es.

i Voilà le texte grec. A la suite du travestissement 'il en fait, M. de Voltaire dit :

si Tout cela ne ressemble guère à l'ambiguïté ordii ire des oracles. »

Si fait ; il me semble, du moins.

|c II était, continue M. de Voltaire, difficile de l'ex- 1511er moins obscurément, et, si vous joignez aux pa-

rôles de Tirésias le reproche qu'un ivrogne a fait au trefois à Œdipe , qu'il n'était pas le fils de Polybe, e l'oracle d'Apollon, qui lui a prédit qu'il tuerait soi père et qu'il épouserait sa mère, vous trouverez que 1 pièce est entièrement linie au second acte. »

Oui, sans doute, elle serait finie si Térésias disait Œdipe les paroles que M. de Voltaire met dans s bouche ; mais il ne dit pas un mot de ce que nou avons souligné. Il ne dit pas : « Vous vous croyez fils d Polybe, roi de Gorinthe, et vous ne l'êtes point. » Un dit pas : « La malédiction de votre père et de votr mère vous a autrefois éloigné de cette terre; vous; êtes revenu ; vous avez tué votre père, vous avez épous votre mère; vous'êtes l'auteur d'un inceste et d'unpai ricide. » Non, il dit ce que vous avez lu.

Seulement, il ajoute :

— Oui, je le dis à toi, cet homme que tu cherches depui longtemps, menaçant et proclamant le meurtre de Laïuj celui-là est ici étranger, si l'on en croit ce que l'on dit; mai ensuite il sera évident qu'il est originaire de Thèbes, et il n se réjouira pas de l'événement, car, aveugle au lieu d'êti clairvoyant, et pauvre au lieu d'être riche, il marchera vei une terre étrangère, montrant devant lui le chemin avec u bâton, et il sera évident qu'il est à la fois lui-même père ■ frère aux enfants de lui-même, et fils et époux de la femn dont il est né, et fécondant la même femme , et, de plu meurtrier de son père. Va au fond et réfléchis aux choses, ( si tu me surprends ayant menti, dis dès lors de moi que je ] connais rien à l'art de la divination.

Et M. de Voltaire, triomphant, à ces mots : « La piè est entièrement finie à la fin du second acte, » ajout

o Nouvelle preuve que Sophocle n'avait pas perfef tionné son art, puisqu'il ne savait pas préparer 1 •

événements, ni cacher sous le voile le plus mince la catastrophe de ses pièces. »

Mais, alors, monsieur de Voltaire, pourquoi donc imitez- vous Sophocle?

Il est vrai que vous l'imitez si étrangement, que vous pourriez nier l'avoir jamais lu, et surtout l'avoir jamais compris.

M. de Voltaire continue :

« Allons plus loin. Œdipe traite Tirésias de fou et de vieux enchanteur. Cependant, à moins que l'esprit ne lui ait tourné, il doit le regarder comme un véritable prophète. Et de quel étonnement et de quelle horreur De doit-il pas être frappé en apprenant de la bouche de Tirésias tout ce qu'Apollon lui a prédit autrefois ! Quel retour ne doit-il pas faire sur lui-même en apprenant ce rapport fatal qui se trouve entre les reproches qu'on lui a faits *à Gorinthe, qui lui disent qu'il est un fils supposé, et les oracles de Thèbes, qui lui lisent qu'il est Thébain (les oracles ne lui disent pas sela) ! entre Apollon, qui lui a prédit qu'il tuerait son père et qu'il épouserait sa mère, et Tirésias, qui lui lipprend que les destins aifreux sont remplis ! »

Tirésias ne lui apprend pas cela, et il ne saura véritablement que ses destins affreux sont remplis que orsque le messager de Gorinthe lui aura dit qu'il n'est Las le fils de Polybe.

Or, ce n'est qu'à la fin de la pièce que le messager le lui dit; jusque-là, croyant toujours Polybe son père, et Mérope sa mère, il ne peut croire qu'il a épousé sa père et tué son père, puisque celle qu'il a épousée est f ocaste, et que celui qu'il a tué est Laïus.

« Cependant, continue encore M. de Voltaire, comme s'il avait perdu la mémoire de ces événements épouvantables, il ne lui vient d'autre idée que de soupçonner Gréon, son ancien et fidèle ami, comme il l'appelle, d'avoir tué Laïus, et cela, sans aucune raison, sans aucun fondement, sans que le moindre jour puisse autoriser ses soupçons; et, puisqu'il faut appeler les choses par leur nom, avec une extravagance dont il n'y a guère d'exemple parmi les modernes, ni même parmi les anciens. »

Nous sommes désespéré de n'être pas plus sur ce point que sur les autres de l'avis de M. de Voltaire.

Il y a une axiome de droit qui dit : « Cherchez le meurtrier dans celui à qui le meurtre profite . »

Or, à qui profitait le meurtre de Laïus? A Créons et la preuve, c'est que Créon était régent lorsque Œdipe, en devinant l'énigme, le détrôna.

Il y a plus : c'est Créon qui donne l'avis d'envoyer chercher Tirésias. Tirésias vient et accuse Œdipe. — OEdipe, raisonnablement, ne peut-il pas soupçonner que Créon ne serait pas fâché de le voir sortir de Thèbes en proscrit, afin de reprendre la régence où il avait été forcé de l'abandonner ?

Ce n'est donc pas une si grande folie que de soupçonner Créon.

Mais, après avoir dit que le vieux Sophocle était révoltant, était idiot, était grossier, était ignorant, il restait à M. de Voltaire à dire — comme Jophon — qu'il était fou.

On sait que Sophocle se défendit devant ses juges, justement en disant des vers de son Œdipe à Co-

me, qu'il était en train de faire lors de l'accusation.

Accusé, Créon se défend.

Mais, à l'avis de M, de Voltaire, il se défend mal.

« Un prince qui serait, dit l'auteur de YOEdipe moerne, accusé d'avoir conspiré contre un roi, et qui ne onnerait d'autre preuve de son innocence, que le veriage de Créon, aurait besoin de la clémence de son îaître. »

Voyons comment se défend Créon :

créon. — Tu m'accuses ; mais tu vas reconnaître ton ermr. Crois-tu qu'il y ait un homme qui préfère le trône, avec is terreurs qui l'entourent, à un sommeil paisible, joint au ouvoir d'un roi? Pour moi, quel est mon désir? Non pas 'avoir le titre de roi, mais, sans ce titre, de faire des choses )yales. Tout homme prudent pensera comme moi. Mainteant, je vis tranquille, obtenant de toi tout ce que je te emande; mais, si j'étais roi, il n'en serait pas ainsi; à tout loment, je verrais ma volonté forcée par la nécessité. Comlentdonc la royauté pourrait-elle avoir pour moi plus de îarme qu'un pouvoir égal à elle sans troubles et sans cha-

ins? Oh! non, je ne suis pas assez insensé de désirer autre îose, que d'avoir à la fois, et le beau côté et le profit du ône. Que voudrais-je donc de plus? Maintenant, j'aime tout

monde, et tout le monde me respecte et me salue; maintenu!, quiconque a une grâce à obtenir vient à moi, et m'in-

>que, car on sait que c'est par moi qu'on peut tout obtenir; I, pour être roi, je renoncerais à tous ces avantages? Oh!

>n, un esprit sensé ne s'égare pas ainsi. Je n'ai jamais formé \. pareils voeux, et jamais je nlappuierai les vœux d'un autre.

, Mais ces raisons ne nous paraissent pas si mauvaise?, nous. Elles sont tout à fait philosophiques et dans l'es- •it du temps. On eût consulté les sept Sages de la Grèce, compris Pittacus, qui était roi, que je suis convaincu

qu'ils n'eussent pas répondu autrement que Créon. « Après tous ces grands discours étrangers au sujet, continue M. de Voltaire, — êtes- vous d'avis, chers lecteurs, que ce que répond Créon soit étranger au sujet? — après tous ces grands discours étrangers au sujet, Créon demande à Œdipe :

» — Yeux-tu me chasser du royaume?

» oeoipe. — Ce n'est pas ton exil que je veux, je te condamne à mort.

» créon. — 11 faut que vous me fassiez voir auparavant si je suis coupable.

» oedipe. — Tu parles en homme résolu à ne pas obéir. I

» créon. — C'est parce que vous êtes injuste.

» oedipe. — Je prends mes sûretés.

» créon. — Je dois prendre aussi les miennes.

» oedipe. — 0 Thèbes! ô Thèbes!

» créon. — Il m'est permis de crier aussi : 0 Th<v Thèbes !

» Jocaste vient pendant ce beau discours, et le chœuf la prie d'emmener le roi ; proposition très-sage, car, après toutes les folies qu'OEdipe vient de faire, on ne ferait pas mal de l'enfermer. »

D'abord, nous ne croyons pas qu'OEdipe ait fait assi de folies pour qu'on l'enferme ; mais, savez-vous, monsieur de Voltaire, ce qui serait arrivé si l'on eût enfermé OEdipe? C'est que vous n'eussiez pas, soutenu par ce vieux Sophocle que vous méprisez tant, traité le sujet d' OEdipe; non, vous eussiez puisé l'inspiration en vousmême, et vous eussiez fait Marianne; si bien que vous eussiez commencé par une abominable chute au lieu de débuter par un éclatant succès.

Mais vous êtes un critique bien plus qu'un poète

ez

monsieur de Voltaire, et voilà pourquoi vous faites si mal les tragédies, les comédies et les drames, et pourquoi en même temps vous êtes si injuste pour ceux qui les font bien.

Revenons à M. de Voltaire, qui veut qu'on enferme Œdipe, et qui fait dire à Jocaste : « J'emmènerai mon mari quand j'aurai appris la cause de ce désordre. »

Voici ce que dit Jocaste :

— Malheureux ! qui a suscité entre vous cette querelle insensée? ne rougissez- vous pas, la terre étant si malheureuse, d'exciter encore des maux particuliers? Œdipe, ne rentrestu pas au palais? Et toi, mon frère, ne vas-tu pas vers ta maison?. .. Et, au lieu d'une douleur qui n'est rien, allez-vous nous faire de grandes douleurs?

Ce serait incroyable de mauvaise foi, convenez-en, si chacun ne pouvait pas jeter les yeux sur la première traduction venue de Sophocle, et s'assurer qui ment ou qui dit la vérité.

Selon M. de Voltaire, le chœur répond :

« — Œdipe et Créon ont ensemble des paroles sur des rapports fort incertains; on se pique souvent sur des soupçons très-injustes.

»> jocaste. — Cela est-il venu de l'un et de l'autre?

» le chœur. — Oui, madame.

» jocaste. — Quelles paroles ont-ils donc eues?

» le choeur. — C'est assez, madame; les princes n'ont pas poussé la chose plus loin : cela suffit.

» Et, en effet, ajoute M. de Voltaire, comme si cela suffisait, Jocaste n'en demande pas davantage du chœur. »

Vous vous trompez, monsieur de Voltaire, ou plutôt,

comme toujours, vous trompez vos lecteurs. Jocaste en demande beaucoup plus, et la preuve, la voici :

créon. — Ma sœur, ton époux Œdipe juge à propos de me faire des choses terribles. 11 me menace ou de me chasser de la terre de ma patrie ou de me tuer.

œdipe. — Je l'avoue, car je l'ai surpris conspirant contre moi.

créon. — Que je sois désormais malheureux, et que je meure maudit, si j'ai fait contre lui aucune des choses qu'il m'accuse d'avoir faites.

jocaste. — Oh! par les dieux! Œdipe, crois-en les paroles de mon frère, crois au serment fait par les dieux, enfin crois en moi et dans ceux qui nous entourent.

le chœur. — Sois persuadé, prince, je t'en supplie.

œdipe. — Eh bien, voyons, en quoi voulez-vous que je cède?

le chœur. — Respecte un homme sage, que son serment rend sacré.

œdipe. — Sais-tu bien ce que tu veux?

le chœur. — Je le sais.

œdipe. — Alors, explique-toi.

le choeur. — Ne chasse pas, hors de la patrie, sur un simple soupçon, l'ami lié par le serment.

œdipe . — Mais me faire cette demande , c'est me demander ma perte et mon exil à moi.

le choeur. — Non, par le soleil, le premier des dieux,' que je périsse, haï des dieux et des hommes, si June pareille pensée est entrée dans mon esprit; mais les malheurs de mon pays déchirent mon âme, à moi plus désespéré encore, si tu ajoutes à nos maux d'autrefois ces nouvelles calamités.

œdipe. — Eh bien, qu'il s'en aille donc, et, si l'un des deux doit mourir ou être hautement chassé de la ville, que ce soit moi ; mais sache bien que ce sont tes prières et non les siennes qui excitent ma pitié: en attendant, lui, quelque part qu'il soit, il me sera odieux.

créon. — Tu cèdes avec un visage sombre, Œdipe; mais, une fois ta colère calmée, tu seras insupportable à toi-même;

des caractères comme le tien sont encore plus douloureux à eux-mêmes qu'aux autres.

Œdipe. — Voyons, partiras-tu?

créon. — Je pars méconnu de toi, mais apprécié du moins par ceux-ci.

le choeur. — Femme, que tardes-tu d'emmener Œdipe; dans le palais?

jocaste. — Non, je veux savoir l'événement cause de tout ce bruit.

le choeur. — Un soupçon incertain a fait naître la querelle ; ce qui est injuste blesse profondément.

jocaste. — L'attaque est-elle venue des deux ?

le choeur. — Oui.

jocaste. — Et quels étaient leurs discours?

le choeur. — C'est assez, reine, il suffit; il est bon, au milieu des malheurs de Thèbes, de nous arrêter où s'arrête leur querelle.

Voyons, chers lecteurs, sérieusement, Jocaste méritet-elle le reproche de s'en aller sans être suffisamment renseignée?

Est-ce que Dieu, si bon, si miséricordieux, n'aurait pas pu inventer, pour aider à la digestion, quelque hose de mieux que cette vésicule du fiel, qui s'occupe de pareilles choses dans les moments perdus que lui aisse un mauvais estomac.

Nous en sommes à la scène entre OEdipe et Jocaste. « C'est dans cette scène, dit M. de Voltaire, qu'OElipe raconte à Jocaste qu'un jour, à table, un homme vre lui reprocha qu'il était un fils supposé : « J'alai, continue- 1- il, trouver le roi et la reine; je les nterrogeai sur ma naissance, ils furent tous deux trèsàchés du reproche que l'on m'avait fait; quoique je 3s aimasse avec beaucoup de tendresse, cette injure,

qui était devenue publique, ne laissa pas de me demeurer sur le cœur et.de me donner des soupçons. Je partis donc à leur insu pour aller à Delphes. Apollon na, daigna pas répondre précisément à ma demande; mais il me dit les choses les plus affreuses et les plus épouvantables dont on ait jamais ouï parler : que j'épouserais infailliblement ma propre mère, que je ferais voir aux hommes une race malheureuse qui les remplirait d'horreur, et que je serais le meurtrier de mon père. » Voici la traduction littérale du texte grec :

— Mon père était le Corinthien Polybe et ma mère Mérope la Dorienne. Or, on me tenait pour le premier des citoyens de la ville avant qu'il m'arrivât un accident qui pouvait nrétonner, mais qui, cependant, ne devait me donner aucune inquiétude; en effet, au milieu d'un festin, on m'appela enfant supposé, et moi, offensé et me contenant à grande peine, je me contins cependant tout le jour; mais, le lendemain, étant allé près de mon père et de ma mère, je m'informai; ceux-ci supportèrent avec peine l'outrage, et leuu indignation fut grande contre son auteur. En cela et de leur côté, j'eus donc tout lieu d'être satisfait. Mais le souvenir de cette insulte me tourmentait sans cesse, et remuait fréquemment au fond de mon cœur, — si bien qu'à l'insu de mon père et de ma mère, je vins à Delphes ; mais Phœbus, sara < m' honorer d'une réponse sur les choses pour lesquelles j\:tais venu, me révéla d'autres choses malheureuses, terribles et misérables : que le destin disait que je serais joint à ma mère j et que je montrerais aux hommes une race horrible à voir, t enfin que je serais le meurtrier du père qui m'avait engendré; — et moi, ayant entendu ces choses, réglant ma fuite sur les astres, je m'exilai de Corinthe, afin de ne pas voir accomplis j les opprobres de ces sinistres oracles, et, toujours marchant. j'arrivai au lieu où tu dis que le roi Laïus a été assassiné, J

Revenons à M. de Voltaire.

« Voilà encore la pièce unie; » dit-il. Oui, si le texte était tel que vous dites; mais vous ussez le texte ; il est vrai que cela vous donne l'occaon d'insulter à nouveau Sophocle.

a Tant d'ignorance dans Œdipe et dans Jocaste n'est l'un artifice grossier du poète, qui, pour donner à sa èce une juste étendue, fait filer jusqu'au cinquième :te une reconnaissance déjà manifeste au second, et Il viole les règles du sens commun, pour ne point anquer en apparence à celles du théâtre. » Et que direz-vous, monsieur de Voltaire, de ceux qui oient les règles de la bonne foi, qui oublient de dire s deux choses si importantes qui expliquent pourquoi Sdipe est resté aveugle. De la part de mon père et de % mère, j'eus tout lieu d'être satisfait. C'est-à-dire que Polybe et Mérope rassurèrent ildipe, lui répétant qu'il était leur fils. Or, comme ils vaient en savoir quelque chose, OEdipe les eût cru euglément, qu'il n'eût point fallu s'en étonner. Mais le poète est plus difficile que cela pour luime; malgré l'assurance de Polybe et de Mérope il est bien leur fils, un soupçon lui reste au cœur, il va consulter l'oracle de Delphes.

Mais Phœbus ne l'honore pas d'une réponse sur les )ses pour lesquelles il est venu le consulter, ce qui mpêche pas OEdipe de fuir en réglant sa fuite sur la course des astres.

Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est que c'est te au moment où M. de Voltaire accuse OEdipe veuglement, que les premières lueurs de la vérité rible pénètrent jusqu'à son cœur.

Écoutez ce que M. de Voltaire se garde bien de citer :

— Toujours marchant , j'ar"» ai aux lieux où tu dis que Laïus fut assassiné; et maintenant, écoute, ô femme! car je i vais te révéler la vérité l. Lorsque je voyageais, arrivant à ce triple sentier dont tu as parlé, alors un héraut et un homme monté sur un char traîné par de jeunes chevaux venaient à ma rencontre. Alors, le conducteur et le vieillard voulurent m'écarter de la route avec violence, et, moi, je frappai par colère celui qui me repoussait, c'est-à-dire le conducteur; ce que voyant le vieillard et que je marchais près du char, il me frappa au milieu du front de son aiguillon double. Par malheur, je ne le payai pas de la même peine; j je le frappai du bâton que je tenais dans cette main, et aussitôt il fut renversé sur le dos, tombant du milieu du char. Alors, je les tuai tous; maintenant, s'il y a quelque chose ' de commun entre cet étranger et Laïus, quel est l'homme plus malheureux que je ne le suis? quel homme est plus qui I moi haï des dieux! Maintenant, aucun citoyen ni aucui ; étranger ne pourra plus me recevoir dans sa maison ; per 1 sonne n'osera plus m'adresser la parole...; on me chassera d< tous les seuils, et ces malheurs, c'est moi-même qui les aura appelés sur ma tète par mes propres imprécations. Or, j< 1 souille la couche du mort qui a péri par mes mains. N< suis-je pas né pervers!... ne suis-je pas devenu impur! 1 1 faut que je m'exile ; et, en m'exilant, il ne m'est pas mêm< permis de revoir les miens ni de rentrer dans ma patrie.. ou alors il faut que je m expose à être uni, par [hymen àma vière... il faut que je m'expose a tuer mon père Polybe qui m'a nourri, qui m'a engendré l... Est-ce qu'il serait in juste, celui qui dirait que de pareils malheurs viennent d'un divinité cruelle? Que jamais donc, sainte majesté des dieux., que jamais donc je ne voie ce jour !.., mais que je mardi

1 Nous verrons, dans YŒdipe de M. de Voltaire, de auell façon grotesque cette révélation se l'ait.

OEDIPE 6t

linoré au milieu des mortels avant que de voir le malheur îe tacher d'une pareille souillure !

le choeur. — Prince, nous partageons tes craintes; mais, isqu'à ce que tu sois éclairé par celui que tu as envoyé percher, conserve l'espérance.

Et c'est tout simple qu'OEdipe conserve l'espérance; I ir qu'est-ce que la mort d'un homme qu'il ne connaît ks, qui l'a attaqué, insulté, frappé, près de cette ter- ;ible prédiction à laquelle il ne peut croire? puisque ijivent Polybe, qu'il croit son père... Mérope, qu'il croit m. mère... près de cette terrible prédiction : « Tu tuelis ton père 1 et tu épouseras ta mère ! » |[ On attend donc le serviteur... et on l'attend, il faut I dire, avec une anxiété d'autant plus grande, que le lj)ectateur pénètre ce secret que ni OEdipe ni Jocaste 1 ont pénétré encore, et qui va éclater comme un tonlîrre vengeur sur leurs têtes.

U Suivons M. de Voltaire, si mauvais que soit le Irrain sur lequel il nous mène ; mais nous faisons l'of- Ihe des cantonniers, nous comblons les ornières. I « Cette même faute, dit M. de Voltaire, subsiste dans I >ut le cours de la pièce.

H » Cet OEdipe, qui expliquait les énigmes, n'entend e is les choses les plus claires. Lorsque le pasteur de fijorinthe lui apporte la nouvelle de la mort de Polybe, fj qu'il lui apprend que Polybe n'est pas son père, lli'il a été exposé par un Thébain sur le mont Cythéron, ■Le ses pieds avaient été percés et liés avec des cour- ||)ies, OEdipe ne soupçonne rien encore ; il n'a d'autre Irainte que d'être né d'une famille obscure, et le chœur,

lujours présent dans le cours de la pièce, ne prête il. 4

aucune attention à tout ce qui aurait dû instruire OEdipe de sa naissance. Le chœur, qu'on donne pour une assemblée de gens éclairés, montre aussi peu de pénétration qu'OEdipe, et, dans le temps que les Thébains devraient être saisis d'horreur et de pitié à la vue des malheurs dont ils sont témoins, il s'écrie :

» — Si je puis juger de l'avenir et si je ne me trompe dans mes conjectures, Cytkéron, le jour de demain ne passera pas que vous ne fassiez connaître la patrie et la mère d'QEdipe, et que nous ne menions des danses en votre honneur, pour vous rendre grâce du plaisir que vous aurez fait à nos princes. Et vous, prince, duquel des dieux êtes-vous dont < fils? quelle nymphe vous a eu de Pan, dieu des montagnes' Êtes-vous le fruit des amours d'Apollon, car Apollon se plaî ; aussi sur les montagnes ? Est-ce Mercure ou Bacchus qui st j tient aussi sur le sommet des montagnes ? etc. »

Il est triste, vraiment, de retomber toujours dans L même reproche ; mais aussi, c'est qu'il est révoltant d ! trouver sans cesse la même mauvaise foi.

La scène entre l'envoyé, OEdipe et Jocaste, est un des plus développées et des mieux faites de la pièce ; Un homme de Corinthe, espérant une récompense s'est hâté de venir dire à OEdipe que Polybe, qui h laisse le trône, est mort.

Quel est le premier mouvement d' OEdipe? Un moi vementtout à la fois de douleur et de joie : de douleu de ce que son père est mort; de joie, de ce que l'orac est pris en faute.

Il accourt, se rendant à l'invitation de Jocaste, q s'est empressée de l'envoyer chercher.

Il apprend la nouvelle, et s'écrie :

— Hélas ! hélas ! pourquoi donc, ô femme, quelqu'un désormais aurait-il égard au foyer de la pythonisse ou au vol et au cri des oiseaux? Je devais tuer mon père, et voilà mon père mort, caché sous la terre, tandis que, moi, je suis ici. Je ne l'ai point touché de l'épée, et, à moins qu'il n'ait été consumé par le regret de mon absence, il n'est pas mort par moi. Or, Polybe est couché aux enfers, emportant avec lui

I ces vains oracles indignes de toute estime.

Ce n'est qu'au cent vingtième vers de la scène i qu'OEdipe apprend qu'il a été exposé sur le Cythéron \ par un berger de Laïus.

Alors, au lieu de demeurer tranquille comme le I prétend M. de Voltaire, la vérité terrible commence à lui apparaître.

— Quel est ce berger, s'écrie-t-il ? est-il encore vivant? puis-je le voir?

— De qui parles-tu? Ne t'en inquiète pas; oublie ces vaines paroles, dit Jocaste, qui dès lors ne doute plus et qui ne veut que retarder la catastrophe.

— Oh ! vous ne ferez pas qu'après de tels indices, je ne i découvre pas ma naissance.

— Au nom des dieux, ne t'inquiète pas de cela; occupe-toi 1J de ta vie; je suis déjà assez malheureuse.

— Tu ne me persuaderas pas de renoncer à éclaircir ce (mystère.

— Ce que je te conseille est le meilleur.

— Depuis longtemps, ces sages avis m'importunent.

— Oh! infortuné! plaise aux dieux que tu ignores toujours j 'qui tu es.

I — Quelqu'un m'amènera-t-il enfin ce berger?

Comme on le voit, OEdipe est loin d'être calme et Jocaste loin d'être tranquille.

— Hélas ! hélas! s'écrie Jocaste en fuyant ; infortuné ! c'est

le seul nom dont je puisse t'appeler désormais, jamais d'un autre.

le choeur. — Pourquoi donc la reine vient-elle de se précipiter loin d'ici dans un si cruel chagrin ?

OEdipe, en effet, se trompe à cette démonstration de Jocaste. Il croit que la reine voit en lui un simple enfant perdu, quelque fils d'esclave, et que c'est cela qui l'a fait sortir ainsi désespérée.

C'est alors que le chœur, qui représente tous les sentiments du peuple , du peuple flatteur parfois comme un courtisan, dit à OEdipe :

— Ce n'est pas une raison d'avoir été trouvé sur une mon tagne pour être le fils d'un esclave. Le Cythéron est uni montagne sacrée, fréquentée par Pan, par Apollon et pa: Bacchus, et il y a autant de chance à ce que tu sois le lilî d'un dieu que le fils d'un esclave.

C'est en ce moment que le berger arrive. — Nou: avons dit plus haut, dans l'analyse que nous avon faite de YOEdipe roi de Sophocle, comment tout s'éclaircit.

« OEdipe, dit Voltaire, sait enfin tout son sort ai quatrième acte. Voilà donc encore la pièce finie. »

D'abord, la pièce grecque n'est pas divisée par actes De temps en temps, le chœur reste seul et donne ui repos aux acteurs, voilà tout.

« M. Dacier, qui a traduit YOEdipe de Sophocle prétend que le spectateur attend avec beaucoup dïm patience le parti que prendra Jocaste, et la manier dont OEdipe accomplira sur lui-même les malédictior qu'il a prononcées contre le meurtrier de Laïus. J'ava été séduit là-dessus par le respect que j'ai pour c

savant homme, et j'étais de son sentiment lorsque je lus sa traduction. La représentation de ma pièce m'a bien détrompé; et j'ai reconnu qu'on peut sans péril louer tant qu'on veut les poètes grecs, mais qu'il est dangereux de les imiter.

» J'avais pris dans Sophocle une partie du récit de la mort de Jocaste et de la catastrophe d'OEdipe. J'ai senti que l'attention du spectateur diminuait avec son plaisir au récit de cette catastrophe : les esprits, remplis de terreur au moment de la reconnaissance, n'écoutaient plus qu'avec dégoût la fin de la pièce. Peut - être que la médiocrité des vers en était la cause ; peut-être que le spectateur, à qui cette catastrophe est connue, regrettait de n'entendre rien de nouveau; peut-être aussi que, la terreur ayant été poussée à son comble, il était impossible que le reste ne parût languissant. Quoi qu'il en soit, je me suis cru obligé de retrancher ce récit, qui n'était pas de plus de quarante vers ; et, dans Sophocle, il tient tout le cinquième acte. Il y a grande apparence qu'on ne doit pas passer à un ancien deux ou trois cents vers inutiles , lorsqu'on n'en passe pas quarante à un moderne. »

Voilà le grand grief de M. de Voltaire contre Sophocle. C'est que les Athéniens avaient applaudi le récit de -■ophocle, et que les Français avaient sifflé le récit de Al. de Voltaire.

; Gela tient peut-être à ce que Sophocle faisait mieux es vers grecs que M. de Voltaire ne faisait les vers rançais.

Ne vous a-t-il pas semblé, chers lecteurs, avoir vu, pendant toute cette longue diatribe du jeune Voltaire

contre le vieux Sophocle ; ne vous semble-t-il pas avoir vu Gham, cet enfant impie de Noé, qui, trouvant son père ivre, couché et nu, appelle les passants pour railler avec eux cette nudité et cette ivresse ?

Sophocle n'est ni ivre, ni couché, ni nu; mais vous l'eussiez trouvé ainsi , ô grand philosophe ! — comme on vous appelle, — qu'il eût été plus pieux, au lieu de le railler comme vous avez fait, de jeter votre manteau sur son ivresse et sa nudité.

C'est ce que firent Sem et Japhet à l'endroit de leur père, et, pour cela, ils furent bénis du Seigneur, tandis que Gham fut maudit en lui-même et dans sa postérité.

Heureusement que M. de Voltaire n'a pas de postétérité... légitime du moins.

Nous voici arrivé à YOEdipe moderne; examinonsle avec la même minutie , mais avec une meilleure foi que Voltaire n'a fait pour Y Œdipe de Sophocle.

Vous connaissez la tradition, chers lecteurs , je n'ai donc plus rien à vous apprendre là-dessus.

La peste règne à Thèbes ; mais , au lieu de représenter une place publique, un peuple désolé, des autels fumants, les Thébains en prières, le théâtre représente l'intérieur du palais d'Œdipe, et l'exposition va se fain entre Dimas, ami de Philoctète , et Philoctète.

Dimas voit entrer Philoctète et s'écrie :

Philoctète, est-ce vous? Quel coup affreux du sort Dans ces lieux empestés vous fait chercher la mort? Venez-vous de nos dieux affronter la colère9

Les Thébains avaient-ils des dieux particuliers , u Jupiter à eux ? — Je ne le sache pas.

Nul mortel n'ose ici mettre un pied téméraire.

Qu'est-ce donc que Dimas, qu'est-ce donc qu'Œdipe, [u'est-ce donc que Jocaste, qu'est-ce donc que tout le >euple thébain, sinon des mortels?

C'est nul étranger qu'il faudrait dire; mais étranger l'eût pas fait le vers; aussi, sans s'inquiéter du contreens, M. de Voltaire se contente du mot mortel.

M. de Voltaire est très-sévère pour les autres, mais, |ous le voyez, peu difficile pour lui.

Philoctète répond :

Ce séjour convient aux malheureux.

Va, laisse-moi le soin de mes destins affreux, Et dis-moi si des dieux la colère inhumaine, En accablant ce peuple, a respecté la reine.

M. de Voltaire s'étonne qu'Œdipe n'ait pas fouillé ivantage les circonstances de la mort de Laïus, et )ilà Philoctète, qui a des destins affreux dont il veut l'ora lui laisse le soin, destins affreux causés par son nour pour Jocaste , et qui sait sans doute depuis le ornent où il a traversé la frontière qu'une peste terble désole Thèbes, voilà Philoctète qui n'a pas songé s'informer si la reine est morte ou vivante! Il s'en informe à Dimas , — mieux vaut tard que mais.

« Oui, seigneur, elle vit, » répond Dimas, et il rante à Philoctète les ravages de la peste.

— Et quel crime a produit un courroux si sévère?

DIMAS

Depuis la mort du roi...

PHILOCTÈTE

Qu'en tends-je? quoi, Laïus?...

DIMAS

Seigneur, depuis quatre ans, ce héros ne vit plus!

"Vidons tout cle suite cette grande question : de l'âge que peuvent, ou plutôt doivent avoir Philoctète el Jocaste.

M. de Voltaire dit dans sa préface

« Il est surprenant que Philoctète aime encore Jo> caste, après une si longue absence. 11 ressemble asse: aux chevaliers errants, dont la profession était d'êtr> toujours fidèles à leur maîtresse. Mais je ne puis êtr, de l'avis de ceux qui trouvent Jocaste trop âgée , pou faire naître encore des passions ; elle a pu être marié si jeune , et il est si souvent répété dans la pièç qu'OEdipe est dans une grande jeunesse, — ■ cela es. répété dans votre pièce, monsieur de Voltaire , ma: point ailleurs, — que, sans préciser le temps, il & aisé de voir qu'elle n'a pas plus de trente- cinq ans.

Et, pour mettre les femmes de son côté, M. de Vo taire ajoute sentimentalement :

« Les femmes seraient bien malheureuses , si I n'inspirait plus de sentiments à cet âge. »

D'abord, vous ne dites pas là ce que vous voulez dir monsieur de Voltaire; c'est d'amour, qu'il faudrait inspirer des sentiments ne signifie absolument rien; honte , la pitié, le dégoût, l'envie, la haine, l'amo sont des sentiments; inspirer des sentiments, c'est i spirer aussi bien la haine que l'amour, l'envie quet pitié.

Prouvons.

| Ainsi, votre Jocaste a trente-cinq ans, monsieur de [Voltaire.

Il n'y a qu'une difficulté à cela , c'est que c'est tout [simplement impossible.

o Je veux bien, dites-vous, que Jocaste ait plus de iioixante ans dans Sophocle et dans Corneille. La construction de leur fable n'est pas une règle pour la nienne, et je ne suis pas forcé d'adopter leurs fictions. » j Mais c'est que ce n'est point une fiction du tout , !;'est la vérité; Jocaste, si elle est coquette, a droit de e rajeunir, on lui passera un petit mensonge d'un an Lu deux ; mais un mensonge de vingt-cinq ans , oh ! [ion, ce n'est pas possible.

I — Cependant, dites-vous , monsieur de Voltaire , si 'ai besoin d'une Jocaste jeune pour la faire aimer de Philoctète ?

Nous ne vous l'accorderons pas plus que nous ne ous accorderions un Achille vieux. L'histoire est là , monsieur de Voltaire; et, en vérité, ce n'est pas la ieine de la violer, pour lui faire un si pauvre enfant.

Voyons, discutons l'âge de Philoctète, nous discute- Ions ensuite celui de Jocaste.

j — Mais comment discuter l'âge de Philoctète ?

Rien de plus facile. Vous allez voir qu'à cinq ou ix ans près , nous arriverons à la preuve , comme on lit en arithmétique.

Philoctète était un argonaute, c'est-à-dire un naviga-

\?ur sur Argo. Or , quand le navire Argo doubla le

mont Pélion, les argonautes saluèrent en passant le

ieux centaure Chiron et Achille , son élève , que son

j.ge encore trop tendre empêchait de les suivre.

Mettons qu'Achille ait dix ans , et que Philoctète t ami d'Hercule, en ait trente.

Vous allez voir.

Achille part pour la guerre de Troie à vingt ans.

Philoctète en a quarante.

La guerre de Troie dure neuf ans.

Philoctète en a quarante-neuf. C'est lui qui termine cette guerre en tuant Paris avec une des flèches d'Hercule.

Or, il est impossible qu'il soit venu il y a quatre ans en Béotie, comme le dit Dimas :

Quatre ans sont écoulés depuis qu'en Béotie Pour la dernière fois le sort guida vos pas. A peine vous quittiez le sein de vos États...

On quitte le sein de sa nourrice, mais je n'ai jamais lu que dans M. de Voltaire que l'on quittât le sein ai ses États.

A peine vous preniez le chemin de l'Asie, Lorsque, d'un coup perfide, une main ennemie Ravit à ses sujets ce prince infortuné.

Asie et ennemie riment mal ; mais il y a encore quel que chose qui rime plus mal dans tout cela. Vous aile voir.

Philoctète part pour Troie avec tous les prince , grecs. On ne peut prendre Troie qu'à l'aide des flèche d'Hercule; mais les flèches d'Hercule sont enterrée avec leur maître , et Hercule a fait jurer à Philoctèt* son dernier ami, son seul ensevelisseur , que jama il ne révélerait la place de son tombeau.

Philoctète, pour rester fidèle à son serment, f i app

OBDIPE 71

ns parler , la terre du pied. On creuse la terrre , on

ouve les flèches d'Hercule; on les prend, on les donne

Philoctète, comme au plus digne de s'en servir. Mais

les sont trop lourdes pour le parjure; une d'elles s'é-

lappe de ses mains, tombe sur son pied et lui fait, grâce

i venin de l'hydre, une blessure incurable qui force,

cause de l'odeur insupportable qui s'en exhale , ses

tmpagnons à l'abandonner dans l'île de Lemnos, où il

•ste neuf ans, c'est-à-dire jusqu'après la mort d'Achille.

Il ne peut donc pas être venu quatre ans auparavant

i Béotie, comme le prétend Dimas.

— Mais , me répondra-t-on, il y est venu après la

lerre de Troie.

Soit, cela lui fait quatre ans de plus, alors.

Récapitulons.

Trente ans au moment du voyage des argonautes.

Quarante ans lors de la guerre de Troie.

Quarante-neuf ans lors de la mort d'Achille.

Cinquante ans lors de la mort de Paris.

Cinquante-quatre ans lors de son arrivée à Thèbes.

C'est déjeà un peu vieux pour dire ces vers en appre-

nt la mort de Laïus :

1 ne vit plus ! quel mot a frappé mon oreille ! Juel espoir séduisant dans mon cœur se réveille! ^uoi! Jocaste, les dieux me seraient-ils plus doux?... Juoi! Philoctète, enfin, pourrait-il être à vous?

Le mot enfin n'est pas déplacé, comme on voit. Venons maintenant aux trente-cinq ans de Jocaste. iPhiloctète avait dû connaître Jocaste avant son lyage sur le navire Argo.

Pourquoi pas entre le retour de la Colchide et la guerre de Troie ?

Vous allez voir que c'est impossible.

Voici ce que dit Dimas en pariant de l'amour de Philoctète pour Jocaste :

J'ai plaint longtemps ce feu si puissant et si doux;

Il naquit dans l'enfance, il croissait avec vous.

Jocaste, par un père à son hymen forcée,

Au trône de Laïus à regret fut placée.

Hélas ! par cet hymen qui causa tant de pleurs,

Les destins en secret préparaient nos malheurs,

Que j'admirais en vous cette vertu suprême,

Ce cœur digne du trône et vainqueur de soi-même !

En vain l'amour parlait à ce cœur agité :

C'est le premier tyran que vous avez dompté.

Un joli vers, n'est-ce pas?

Philoctète répond :

Il fallut fuir pour vaincre. Oui, je te le confesse, Je luttai quelque temps; je sentis ma faiblesse, Il fallut m'arracher de ce funeste lieu, Et je dis à Jocaste un éternel adieu.

Donc , Philoctète a quitté Jocaste depuis son mariage avec Laïus. L'historien ne dit pas combien de temps Jocaste vécut avec Laïus. Voltaire avoue quinze ans à peu près , puisqu'il donne trente-cinq ans à Jocaste, et que Dimas dit :

Seigneur, depuis quatre ans, ce héros ne vit plus.

Jocaste s'est mariée à seize ans.

Elle a vécu quinze ans avec Laïus ; trente et un ans Laïus est mort depuis quatre ans ; voilà les trentecinq ans de la Jocas«te de Voltaire.

Ah ! mais monsieur de "Voltaire , vous comptez sans les quatre enfants qu'OEdipe a eus de Jocaste.

Les deux jumeaux fratricides Étéocle et Polynice, Antigone, Ismène.

Or, calculons au plus bas.

Jocaste a perdu Laïus à trente et un ans.

A trente-deux ans, elle a épousé OEdipe.

A trente- cinq ans, elle ne peut avoir quatre enfants.

— Si fait , puisque , sur ces quatre enfants , il y a deux jumeaux; Étéocle et Polynice ont trois ans, Antigone a deux ans. Ismène, un an.

Tiens, c'est assez ingénieux.

Par malheur, Étéocle, qui est reconnu pour l'aîné, succède à son père OEdipe, qui prend le chemin de l'exil appuyé sur Antigone.

Sérieusement, il n'est pas probable qu'Étéocle régnait à trois ans, et qu'Antigone servait de soutien à son père à deux ans .

Voyez plutôt la tragédie d1 Antigone du même Sophocle. Antigone est une femme quand, malgré l'ordre de Créon, elle donne la sépulture à Polynice.

Bile a vingt ans.

Elle en avait donc dix-huit quand Étéocle est monté jsur le trône , puisqu'il règne deux ans contre la foi jurée.

Si Antigone a dix-huit ans, ses deux frères aines doivent en avoir dix-neuf.

Si les deux frères aînés d' Antigone ont dix-neuf ans, il y a vingt ans que Jocaste est mariée. avec OEdipe.

Or , s'il y a vingt ans que Jocaste est mariée avec u. 5

OEdipe, comme elle l'a épousé à trente-deux ans, elle a cinquante-deux ans.

Jocaste a cinquante-deux ans , Philoctète en a cinquante-quatre , les deux amants ont cent six ans à eux deux.

C'est, on en conviendra, un âge à ne plus faire de folies.

C'est pour cela que Philoctète, — qui désire que Dimas lui laisse le soin de ses destins affreux , et qui un instant a senti un espoir séduisant se réveiller dans son cœur, — c'est pour cela que Philoctète reçoit si philosophiquement la nouvelle du mariage de Jocaste avec OEdipe. Voyez plutôt :

DIMAS

Ainsi donc, désormais, sans plainte et sans courroux, Vous reverrez Jocaste et son nouvel époux.

PHILOCTÈTE

Comment! que dites-vous? un nouvel hyménée...

DIMAS

Œdipe à cette reine a joint sa destinée.

PHILOCTÈTE

Œdipe est trop heureux! Je n'en suis pas surpris-, Et qui sauva son peuple est digne d'un tel prix. Le Ciel est juste.

Si OEdipe est digne d'un tel prix et si le Ciel est juste OEdipe n'est pas trop heureux.

Mais attendez, ceci n'est rien.

Voltaire se critique lui-même comme il a critiqué Sophocle , seulement avec plus de courtoisie.

« Pour l'ignorance où est Philoctète des affaires de Thèbes, dit-il, je ne la trouve pas moins condamnable que celle d'OEdipe. »

OEDrPE 75

En effet, Thèbes a l'air du château de la Belle au bois ïormant ; personne ne sait rien de ce qui s'est passé depuis vingt ans.

OEdipe ne sait pas comment Laïus a été tué.

Philoctète ne sait pas si Jocaste est vivante.

Et, chose bien plus extraordinaire, Dimas ne sait pas qu'Hercule est mort.

Hercule, comprenez-vous bien? Dimas ne sait pas ju'Hercule le Thébain, qu'Hercule le dompteur de nonstres, que le demi-dieu Hercule est mort!

Voyez plutôt.

C'est Philoctète qui parle :

Apprends mon infortune et les malheurs du monde : l Mes yeux ne verront plus ce digne fils des dieux, Cet appui de la terre, invincible comme eux. L'innocent opprimé perd son dieu tutèlaire ; Je pleure mon ami, le monde pleure un père.

DIMAS

Hercule est mort?

Eh! mon Dieu, oui, mon cher monsieur Dimas, Herîle est mort; comment! vous ne savez pas cela? Ce

est pas croyable.

Mais Hercule est mort sur le mont OEta , me direzdlius , il y a une vingtaine de lieues du mont OEta à Jlièbes; peut-être la nouvelle de sa mort n'a-t-elle pas hl le temps d'arriver dans la capitale de la Béotie.

La chose serait possible si Hercule était mort de I veille ; mais il y a quelque chose comme quinze ■s qu'Hercule est mort, puisqu'il est mort avant la lerre de Troie, et Dimas ne sait pas la mort d'Herce!

Comprenez-vous un Parisien qui, en 1836, n'eût pas su la mort de Napoléon ?

Et encore , Napoléon était mort à deux mille lieues de Paris , tandis qu'Hercule n'était mort qu'à vingt lieues de Thèbes.

Laquelle des quatre épithètes appliquées par vous à Sophocle : absurde , révoltant , grossier , ignorant , vous est applicable, à vous, monsieur de Voltaire?

Sans compter que nous vous faisons grâce de vers comme ceux-ci :

PHILOCTÈTE

Ami, ces malheureuses mains Ont mis sur le bûcher le plus grand des humains. Je rapporte en ces lieux ses flèches invincibles.

Des flèches invincibles !

Du fils de Jupiter, présents chers et terribles.

Il faudrait présent au singulier, à moins qu'Hercule n'ait donné à Philoctète ses flèches une à une , et ne lui ait fait ainsi plusieurs présents. Mais M. de Voltaire ne voulait pas perdre ce bel hémistiche :

Ses flèches invincibles.

Il fallait donc mettre présents au pluriel , afin de faire rimer terribles et invincibles, qui ne riment pas.

Il est vrai que ces deux beaux vers sont suivis d'une belle faute de français.

Je rapporte sa cendre et viens à ce héros, Attendant des autels, élever des tombeaux.

Voici la construction de la phrase; je défie qu'on la fasse autrement :

« Je rapporte sa cendre et viens, attendant des autels, élever des tombeaux à ce héros. »

Ah ! parbleu ! monsieur de Voltaire, voilà une belle langue et voilà de beaux vers pour un homme qui, trois pages auparavant, dans sa préface, dit, en parlant de 'Œdipe de Corneille :

« Je ne parle point de la versification ; on sait qu'il n'a jamais fait de vers si faibles et si indignes de la tragédie. En effet, Corneille ne connaissait guère la médiocrité, et il tombait dans le bas avec la même facilité qu'il s'élevait au sublime. »

Ce qui veut dire en bon français que Corneille s'élevait au sublime avec facilité.

Eh bien, mais ce n'est déjà pas si maladroit, cela, et ce n'est pas moi qui vous ferai le même reproche, monsieur de Voltaire.

On a vu avec quelle fine et courtoise moquerie M. de Voltaire raille Sophocle à propos de son Œdipe, qui vient demander au grand prêtre des détails sur la peste, et qui ne sait pas comment est mort Laïus.

Voyons un peu comment s'y prend M. de Voltaire à propos de la peste et à propos de Laïus.

La porte du temple s'ouvre, et le grand prêtre paraît au milieu du peuple.

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