TROISIÈME SENTENCE
Le trône est un objet qui n'a pu me tenter ; Hercule à ce haut rang dédaignait de monter. Toujours libre avec lui, sans sujets et sans maître, J'ai fait des souverains et n'ai pas voulu l'être.
11 y a ici une grosse faute de français ; mais, quand il s'agit d'une sentence, M. de Voltaire n'y regarde pas de si près.
Philoctète sort , et Œdipe le suit en disant à Araspe :
Dans l'état déplorable où tu vois que nous sommes, Je veux interroger et les dieux^et les hommes.
Et la toile tombe sur la fin du second acte, ou plutôt ne tombe pas, puisqu'il est convenu que, dans la tragédie, le rideau doit rester constamment levé.
Cherchez ce qu'il y a comme action dans ces deux premiers actes, et, si vous y trouvez une intrigue quelconque, faites-m'en part.
Le troisième acte s'ouvre, comme le second, entre Jocaste et Égine. M. de Voltaire a été content de l'ouverture du second, à ce qu'il paraît : pourquoi chercherait-il autre chose pour le troisième?
A la première scène du second acte, on accusait Philoctète ; à la première scène du troisième acte, Philoctète est accusé.
On voit que la pièce a marché.
Lentement, il est vrai; mais il y a un proverbe italien Là-dessus.
Jocaste attend Philoctète. Je veux, dit-elle,
De ces funestes lieux qu'il s'écarte, qu'il fuie ;
Qu'il sauve, en s'éloignant, et ma gloire et ma vie
Encore une de ces rimes auxquelles Voltaire a donné son nom.
Cependant, tout en attendant Philoctète, Jocaste craint qu'on ne la soupçonne :
Des courtisans, sur nous, les inquiets regards, Avec avidité tombent de toutes parts;
A travers les respects, leurs trompeuses souplesses Pénètrent clans nos cœurs et cherchent nos faiblesses; A leur malignité rien n'échappe et ne fuit.
Nous ne savions pas que l'on dît fuir à une malil gnité.
Philoctète arrive. Jocaste lui propose cle fuir; il va sans dire que Philoctète refuse, en disant :
Préférez, comme moi, mon honneur à ma vie; Commandez que je meure, et non pas que je fuie.
M. de Voltaire affectionne ces deux rimes-là.
Plus les enfants sont laids, plus le père les aime, dit encore un proverbe.
Par bonheur, OEdipe arrive; il était temps.
Un vain peuple, en tumulte, avait demandé la tête de Philoctète.
OEdipe vient lui dire :
Prince, ne craignez point l'impétueux caprice D'un peuple dont la voix presse votre supplice.
En effet, continue OEdipe :
Le ciel, enfin, s'apaise; il veut nous pardonner ; Et bientôt, retirant la main qui nous opprime, Par la voix du grand prètref il nomme la victime.
Le grand prêtre entre. Cette victime que demandent les dieux, c'est OEdipe.
Alors, Philoctète prend sa revanche; il avait une demi-douzaine de sentences à placer. Il en a placé trois dans sa scène avec OEdipe; il trouve un joint pour la quatrième et ne laisse pas fuir l'occasion ;
G)ntre V03 enemis je vous offre mon bra?.
écrie-t-il.
Entre un pontife et vous je ne balance pas.
Un prêtre, quel qu'il soit, quelque dieu qui l'inspire,
Doit prier pour ses rois, et non pas (les maudire.
Ces menaces de Philoctète n'arrêtent pas le grand rêtre, comme vous pensez Lien; il ne demande pas deux que de marcher au martyre. Voyez plutôt :
Ma vie est en vos mains, vous en êtes le maître; Profitez des moments que vous avez à l'être. Aujourd"hui, votre arrêt vous sera prononcé. Tremblez, malheureux roi, votre règne est passé 1 Une invisible main suspend sur votre tête Le glaive menaçant que la vengeance apprête. Bientôt, de vos forf.iits vous-même épouvanté, Fuyant loin de ce trône où vous êtes monté, [Privé des feux sacrés et des eaux salutaires, (Remplissant de vos cris les antres solitaires, Partout d'un dieu vengeur vous sentirez les coups "Vous chercherez la mort, la mort fuira de vousl
• Cependant, je crois le grand prêtre plus effrayé qu'il
e le laisse voir. C'est, à notre avis, à son émotion ,i'il faut attribuer cette locution : La mort fuira de vous.
La mort ne fuit pas de quelqu'un, elle fuit loin de .îelqu'un, devant quelqu'un.
|Le seul cas où elle pourrait fuir de quelqu'un serait jlui où, après être entrée dans le corps d'un homme, Le en serait chassée par un pouvoir surnaturel.
Ainsi, à la rigueur, on pourrait dire, à propos des •jux miracles du Christ : la mort fuit de la tille de •.ïre; la mort fuit de Lazare.
Au reste, OEdipe ne cache pas son trouble. En effet, Il est si troublé, qu'il s'écrie :
Quittez, reine, quittez ce langage terrible; Le sort de votre époux est déjà trop horrible, Sans que, de nouveaux traits venant me déchirer, Vous me donniez encor votre mort à pleurer. Suivez mes pas, rentrons ; il faut que j'éclaircisse Un soupçon que je forme avec trop de justice. Venez.
JOCASTE
Gomment, seigneur, vous pourriez...?
Suivez-moi.
Et venez dissiper ou combler mon effroi.
Ah i je vous y prends, monsieur de Voltaire, vous qui prétendez que Sophocle ne sait pas faire une tragédie, vous êtes arrivé à la fin de votre acte, vous ne savez comment faire sortir OEdipe. Alors, il sort en disant à Jocaste : Suivez-moi !
Pour avoir lieu à deux, la sortie n'en est pas meilleure.
D'autant plus qu'OEdipe, après être sorti avec Jocaste, rentre immédiatement avec Jocaste.
Peut-être croyez-vous que, pendant sa disparitioi d'un instant, OEdipe a dit à Jocaste quel était ce soup çon qu'il formait avec trop de justice.
Ah bien, oui! il s'en est gardé.
Et la preuve, voyez ce qu'il dit en rentrant :
Non, quoi que vous disiez, mon âme inquiétée De soupçons importuns n'est pas moins agitée.
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Seulement, ce n'est plus un soupçon qu'il forme, ce sont des soupçons dont il est agité.
L'intérêt va croissant.
Puis il a un aveu à faire à Jocaste, et il la ramène en scène pour le lui faire.
Le grand prêtre me cène...
Parbleu! je le crois bien, qu'il vous gêne; M. de Voltaire ne l'a mis où il est que pour cela.
Alors commence la grande scène entre Œdipe et Jocaste, la même que dans Sophocle, où Jocaste raconte à Œdipe la prédiction qui lui a été faite, et où OEdipe fait à Jocaste le même aveu. Seulement, tout cela est arrangé à la mode du xvme siècle, ou plutôt à la mode de M. de Voltaire, c'est-à-dire en ennoblissant les détails, comme on disait alors.
Voyez, en effet, comme les détails sont ennoblis.
Dans Sophocle, à peine Œdipe a-t-il entendu la réponse de l'oracle, qu'il fuit à pied, un bâton à la main, dirigeant sa course sur celle des astres.
On se rappelle la rencontre de Laïus; le héraut voulant écarter OEdipe du chemin de son maître, et celuici le frappant au front de l'aiguillon avec lequel il excite ses chevaux.
On comprend que tout cela n'est pas assez noble pour ce fameux xvme siècle, qui farde et poudre l'antiquité comme une poupée du Palais-Royal ou une drôlesse du Parc-aux-Cerfs.
Voici comment M. de Voltaire comprend l'antiquité, lui:
Je m'arrachai des bras d'une mère éplorée ; Je partis, je courus de contrée en contrée ; Je déguisai partout ma naissance et mon nom. Un ami de mes pas fut le seul compagnon.. Dans plus d'une aventure, en ce fatal voyage, Le dieu qui me guidait seconda mon courage; Heureux si j'avais pu, dans l'un de ces combats, Prévenir mon destin par un noble trépas ! Mais je suis réservé sans doute au parricide.
Écoutez bien. Voici où est la chose incroyable
Enfin, je me souviens qu'aux champs de la Phocide (Et je ne conçois pas par quel enchantement J'oubliais jusqu'ici ce grand événement, La main des dieux sur moi si longtemps suspendue Semble ôter le bandeau qu'ils mettaient sur ma vue), Dans un chemin étroit, je trouvai deux guerriers Sur un char éclatant que traînaient deux coursiers. Il fallut disputer, dans cet étroit passage, Des vains honneurs du pas le frivole avantage.
A la bonne heure! voilà qui est autrement noble qu cette rencontre cT Œdipe marchant seul, un bâton à 1 main, avec ce héraut, cet homme, ce berger et ces troi gardes.
Seulement, pourquoi fallut-il disputer des vains honneurs du pas le frivole avantage, puisqu'OEdipe voyageait
Déguisant sa naissance et son nom?
Ce n'était pas un moyen de cacher son nom et sa naissance que de disputer, à deux guerriers venant dans un char éclatant traîné par deux coursiers, des vains honneurs du pas le frivole avantage.
Mais que voulez- vous ! OEdipe
Était jeune et superbe et nourri dans un rang Où l'on puisa toujours l'orgueil avec lo sang. Inconnu, dans le sein d'une terre étrangère; Il se croyait encore au trône de son père.
Dans Sophocle, au moins, OEdipe a une excuse : c'est e conducteur du char qui lui crie au large, c'est le hé- •aut qui le repousse, c'est Laïus qui le frappe.
L'Œdipe de M. de Voltaire n'attend pas tout cela.
oyez plutôt, et comptez les épithètes faisant rime :
Je marche donc vers eux, et ma main furieuse Arrête des coursiers la fougue impétueuse. Loin du char, à l'instant, ces guerriers élancés, Avec fureur sur moi fondent à coups pressés. La "victoire entre nous ne fut point incertaine. Dieux puissants, je ne sais si c'est faveur ou haine, Mais sans doute pour moi contre eux vous combattiez ; Et l'un et l'autre, enfin, tombèrent âmes pieds.
A peine OEdipe a-t-il achevé ce récit, que Phorbas araît, que la reconnaissance se fait, et qu'on annonce
OEdipe qu'un étranger arrive de Corinthe.
Devinez ce que fait OEdipe?
Il sort... pour rentrer; mais, en sortant, il donne ne fin au quatrième acte, qui ne finissait pas sans ela.
Venez, jeunes auteurs qui étudiez l'art dramatique!.. . oyez et profitez 1