‹ Souvenirs dramatiques (volume 2)Chapitre 28 sur 51 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ŒDIPE, ARASME, DIMAS.

Il est vrai qu'à sa rentrée OEdipe dit deux Lien beaux vers :

Finissez vos regrets et retenez vos larmes ;

Vous plaignez mon exil, il a pour moi des charmes!

Quand Œdipe ne serait sorti que pour ramasser ces deux vers-là dans la coulisse, convenez qu'il n'aurait pas perdu sa peine.

L'étranger qui arrive de Corinthe vient annoncer, comme dans Sophocle, que Polybe est mort, et qu'QEdipe n'est pas le fils de Polybe. On fait venir Phorbas Phorbas et Icare le reconnaissent, toujours comme dans Sophocle ; seulement, vous comprenez bien qu<

ze ne sont pas des bergers. La majesté de la tragédie ne permet pas qu'on introduise sur la scène de pareils manants : ce sont deux ministres. Il en résulte que Icare, qui est un profond politique, peut dire, étant ministre, ces quatre beaux vers qu'il ne pourrait pas dire étant gardien de troupeaux.

Je vous présente au prince; admirez votre sort! * Le prince vous adopte, au lieu de son fils mort; Et par ce coup adroit, sa politique heureuse Affermit pour jamais sar puissance douteuse.

Aux cris que pousse Œdipe, en apprenant qu'il est le fils de Laïus, Jocaste accourt et demande :

Quel malheur imprévu vous accable?

Mes crimes.

JOCASTE

Seigneur...

Fuyez, Jocaste !

JOCASTE

Ah ! trop cruel époux !

Malheureuse ! arrêtez; quel nom prononcez-vous? Moi, votre époux ! quittez ce titre abominable Qui nous rend l'un à l'autre un objet exécrable.

Voulez-vous* m'expliquer comment fera Jocaste pour quitter le titre d'épouse d'QEdipe. « Qu'entends-je? » dit Jocaste.

Et, en effet, ce qu'elle entend doit la surprendre.

Enfin, Œdipe sort désespéré en disant :

Mes destins sont remplis.

Laïus était mon père et je suis votre fils.

Ce qu'apprenant, Jocaste se frappe, et meurt comme elle a vécu, c'est-à-dire en faisant une faute de français.

Et moi, je me punis.

Par un pouvoir affreux réservée à l'inceste, La mort est le seul bien, le seul dieu qui me reste!

C'est la seule déesse qu'il faudrait dire. Je sais bien» que mort est du genre masculin en grec; mais, en français, jusqu'à M. de Voltaire du moins, mort avait été du genre féminin.

Nous voici arrivés au bout de cette longue étude, ennuyeuse pour beaucoup, curieuse et intéressante seulement pour quelques-uns, — au bout d'une de ces études que l'on entreprend pour prouver que l'on n'a pas reçu toute faite son opinion sur les hommes et sur les choses. Eh bien, après avoir relu vers à vers YOEdipe de Sophocle et celui de Voltaire, nous demeurerons convaincu que Voltaire avait aussi mal compris les chefs-d'œuvre du théâtre grec que Dueis les chefs-d'œuvre du théâtre anglais.

Nous nous résumons donc en ceci :

Pourquoi donner à étudier au Conservatoire, et pourquoi jouer sur les scènes de premier ordre une imitation qui n'a pas le mérite de donner une idée du drame antique, et qui personnellement n'a aucune valeur?

Othello est une preuve de la lenteur avec laquelle tarche l'art, même dans un pays comme le nôtre. Vers 1723, Voltaire, qui a été passer quelques mois 1 Angleterre, à la suite de sa querelle avec M. de îlly, voit jouer Othello et Hamlet à Londres. Ce speccle l'étonné et l'effraye à la fois; mais, comme au mt du compte, il reste au fond de sa pensée, l'or de iakspeare fond dans le creuset, — et Orosmane et smiramis sortent avec l'alliage du xvnie siècle. Soixante et dix ans plus tard, Talma, fils d'un den- ;te français, élevé à Londres, nourri de cette moelle

lion que Shakspeare servait à la reine Elisabeth et ises courtisans, voit jouer et joue Shakspeare, revient i?aris et pousse Ducis à faire Othello. Mais Ducis, à la vue du géant, tremble, hésite, le 111e, le mutile, le rapetisse, supprime le rôle d'Iagc, 1 cheville ouvrière du drame, sous prétexte qu'un ]blic français ne supporterait pas un pareil caractère, f t deux dénoùments, l'un à l'usage des cœurs impi-

toyables, l'autre à celui des âmes sensibles, et, poui dernière faiblesse, substitue le poignard à l'oreiller.

Enfin, en 1829, arrive de Vigny avec une traduction pure et simple, pleine de force, de poésie et d'élégance; il trouve la brèche faite par Henri III et Hernani, entre et distribue son drame aux artistes di Théâtre-Français, à mademoiselle Mars, à Joanny J Perrier, c'est-à-dire aux plus éminents.

La première représentation fut une lutte dont Shaks peare, mort depuis deux cent vingt ans, sortit complètement vainqueur.

J'ai vu jouer Othello par Talma, par Kean, pai Kemble, par Macready et par Joanriy.

Aucun de ces grands artistes ne le jouait de la mêm façon.

Talma le jouait avec son art; Kean le jouait avec so tempérament, Kemble avec les traditions, Macread avec sa beauté physique, Joanny avec ses instincts.

Chez Talma, c'était un More recouvert d'une coucb de civilisation vénitienne; chez Kean, c'était une bê' féroce moitié tigre, moitié homme; chez Kembl c'était un homme d'un âge mûr, emporté et vi< lent; chez Macready, c'était un Arabe du temps d Abencérages, élégant et chevaleresque ; chez Joann c'était... Joanny.

Lequel le jouait le mieux de tous ces hommes? G serait difficile à dire : chacun d'eux, avec un génie d férent, s'était inspiré d'une part du génie de Shal ■

peare ; car, dans Shakspeare, le More est tour à tour à demi-Vénitien, à demi-sauvage, comme l'a montré Talma; moitié tigre et moitié homme, comme l'a montré Kean; grave, mais emporté et violent, comme l'a montré Kemble ; élégant et chevaleresque, comme l'a montré Macready; vulgaire et terrible, comme l'a montré Joanny.

Dans Shakspeare, c'est une de ces créations à facettes tour à tour sombres et brillantes, comme peut les rêver le poëte, mais comme aucun artiste dramatique ne saurait complètement les reproduire.

Pour moi, ce qui domine dans la splendide création du More, c'est le calme et la force répandus sur tout le personnage. Quand il est calme et se repose,. c'est à la manière du lion : A guisa di leon, quando si posa, comme dit Dante.

Voyez son entrée en scène : il se rend au palais de la Seigneurie, où le doge et le sénat l'attendent. — Il rencontre Brabantio, son beau-père, qui, venant d'apprendre l'enlèvement de sa tille, le cherche pour l'arrêter et le faire conduire en prison.

Les deux hommes se heurtent, chacun suivi des siens.

— Holà ! hé ! crie Othello ne sachant point à qui il a affaire.

— Seigneur, c'est le More, dit Roderigo à Brabantio.

— Tombez sur lui, le brigand I répond Brabantio.

Othello s'avance entre les deux troupes et fait un signe.

9J6 SOUVENIE.S DJRAMATIQUEf

— Rentrez au fourreau vos brillantes épées, dit-il ; la rosée delà nuit pourrait les ternir»

Puis, à Brabantio :

— Mon bon seigneur, ajoute-t-il, croyez-moi : commandez avec vos années, et non avec vos armes.

Vous le voyez : il est difficile d'être plus doux et plus fort en même temps.

Mais ni cette douceur ni cette force ne calment le vieillard.

Il accable Othello d'injures, l'appelle infâme ravisseur, sorcier, More hideux, et finit par donner cetf ordre :

— Mettez la main sur lui ; s'il résiste, employez la violence au péril de sa vie.

Les gens du More font un pas pour le défendre.

— Arrêtez, vous qui me suivez, dit Othpllo, et vous autres aussi. Si j'eusse cru que je devais combattre, personne n'aurait eu besoin de me l'apprendre.

Puis, à Brabantio :

— Où faut-il me rendre pour répondre à votre accusatiou? brabantio. — En prison, jusqu'à ce que le temps fixe par

■es lois et le cours régulier de la justice t'appellent pour te léfendre.

othello. — Mais, si je vous obéis, que dira le duc, qui vient de m'envoyer chercher? Ses messagers sont là pour me conduire près de lui; il me demande à l'instant pour des affaires d'État.

Vous lo '."oyez, toujours la même sérénité, à part cette légère ironie oui crispe la lèvre du More.

Tous deux paraissent devant le conseil.

Brabantio, tout entier à sa douleur, ne parle que par cris, ne procède que par injures.

brabantio. — O ma fille ! ma fille !

le duc. — Morte ?

brabantio. — Oui, morte pour moi. Elle m'a été enlevée, elle a été séduite, empoisonnée par des philtres et des drogues achetés à des charlatans ! car, que le nature s'égare et s'aveugle à ce point d'aimer un monstre, quand elle n'est ni défectueuse, ni aveugle, ni dénuée de sens, sans le secours de la sorcellerie, est chose impossible.

le ddc. — Qu'avez-vous à répondre à cette accusation?

othello. — Très-puissants, très-graves et très-respectables seigneurs, mes nobles et excellents maîtres, que j'aie enlevé la fille de ce vieillard, cela est vrai ; il est encore vrai que je l'ai épousée ; voilà mon crime dans toute son étendue, mais rien de plus. Plein de rudesse dans mon langage, j'ai peu habitude des phrases choisies de la paix; car, depuis que j'ai pris quelque force, — depuis l'âge de sept ans jusqu'à ce jour, — mon bras, si l'on en excepte les neuf dernières lunes, a ;rouvé dans les camps ses plus doux exercices, et de ce vaste anivers je ne pourrais raconter que ce qui a rapport aux exploits guerriers ; ainsi donc, je prêterai peu de charme à ma ;ause en prenant moi-même ma défense; toutefois, comptant sur votre patience bienveillante, je vais vous faire le récit ample et sans artifice de mes amours. Je vous dirai, puisque ;els sont les griefs que l'on allègue contre moi, par quels sortilèges, par quelles conjurations, par quelles puissances magijues, j'ai gagné le cœur de sa fille.

Suit alors le récit du More, récit confirmé par Deslemona.

Tout cela, vous le voyez, est de la part d'Othello du plus grand calme, de la plus grande douceur, de la plus grande sérénité. Où voyez-vous le More et l'Africain

dans tout cela? Nulle part. L'Européen le plus courtois et le plus poli ne montrerait point une plus grande patience.

Il va falloir, pour qu'Othello revienne à sa nature, primitive, qu'Iago irrite les fibres les plus secrètes de son cœur.

Ainsi, à cette menace du père de Desdemona, bien faite pour lui faire perdre patience, après ce qu'il lui a dit déjà : « Veille bien sur elle, More; tiens toujours l'œil ouvert pour la voir; ayant trompé son père, elle pourra bien te tromper, toi! » Othello se contente de répondre :

— My life upon herfaith (ma vie sur sa foi).

Le More arrive à Chypre. Desdemona a abordé avant lui ; assailli par une tempête terrible, c'est un miracle s'il n'a point péri. Voyons si sa lutte contre les flots l'a plus ému que sa lutte contre les hommes.

— 0 ma belle guerrière ! s'écrie-t-il en revoyant Desdemona.

— 0 mon cher Othello !

— Tu me vois aussi surpris que joyeux : arrivée avant moi ! 0 joie de mon âme, si un pareil calme doit toujours succéder à la tempête, puissent les vents souffler à réveiller la mort !

Entré au palais, à quoi pense d'abord Othello? A maintenir le calme et la paix dans la ville. Il s'adresse à Cassio :

— Michael, vous veillerez cette nuit à la garde de l'île. 11 faut nous-mêmes donner l'exemple d'une honorable retenue, pour que nul ne sorte des bornes.

Aussi, quelle est la première parole de colère que laisse échapper Othello ? C'est quand, réveillé au milieu de la nuit par la querelle de Cassio et de Montano, 3t par le bruit de la cloche qui sonne le tocsin, il entre ï moitié vêtu; et encore cette colère, enparle-t-il plus ju'il ne la montre.

— Que se passe-t-il donc ici ? Sur votre vie, arrêtez ! Comment ! qu'est-ce donc? quel est la cause de tout ceci? Sommesîous donc des Turcs et devons-nous faire ce que le ciel défend lux Ottomans ? Pour l'honneur du nom chrétien, cessez cette jarbare querelle. Celui qui fait un seul pas pour assouvir sa âge ne tient pas à la vie, car, au premier mouvement, il est nort. Faites taire cette cloche d'alarme qui'répand la terreur lans l'ile. — "Voyons, de quoi s'agit-il, messieurs ? Honnête ago, toi qui parais accablé d'une mortelle tristesse, parle : [uia commencé tout, ceci? Je te le demande au nom de ton imitié.

Puis enfin, quand il apprend que Cassio est la cause le tout ce désordre :

§ — Cassio, dit-il, je t'aime; mais tu ne seras plus désormais non officier.

Et il rentre.

Nous le demandons, un père parlerait-il autrement?

Non, ce qui domine, au contraire, dans Othello, c'est ;ette sérénité de l'âme, cette bonté de cœur qui étend iur le monde entier le sentiment de la paternité. Jus- [u'au moment où les suggestions d'Iago viennent iveiller des soupçons dans le cœur d'Othello , c'est à ;roire qu'il aime Desdemona plutôt comme une fille lue comme une amante.

Et l'auteur, en effet, a besoin de cette douceur et de

cette paternité pour montrer, peu à peu, la vibration croissante de la gamme de la passion.

Élever la voix dans le rôle d'Othello, ne pas s'en tenir à des gestes sobres et sévères, même dans la dernière scène que nous venons de citer, faire luire autre chose qu'un éclair pareil à ce que nous appelons des éclairs de chaleur dans cette tempête, serait, de la part de l'acteur, ne pas avoir compris le rôle d'Othello.

Suivez Othello dans sa scène avecDesdemona, quand elle lui demande la rentrée en grâce de Cassio, et vous aurez une idée de cette douceur et de cette paternité. ,

« — Excellente wrecth! » dit-il, quand elle est partie.

Wretch, mot intraduisible chez nous, qui ne veut pas dire femme, qui ne veut pas dire amante, qui veut dire : créature faible et que j'adore, orpheline sans soutien et que je protège.

— Excellente wretch, que mon âme soit perdue, s'il n'esj pas vrai que je t'aime, et, quand je ne t'aimerai plus, que le chaoa soit comme avant la création !

C'est là et sur ce serment, qu'Iago, qui a déjà laissé échapper le Je n'aime pas cela, en voyant Cassio s'éloigner de Desdemona au moment où Othello arrive, c'est sur ce serment, disons-nous, que le serpent risque sa première morsure.

Au reste, tout le monde a pu croire qu'Othello û*i pas entendu le Je n'aime pas cela, car à peine a-t-i tourné la tête à ce mot. Cependant, lorsque, inlerrog' sur Cassio, lago hésite à lui répondre :

— Par 1g ciel, dit Othello, tu te fais l'écho de mes paroles, )mme si ton esprit recelait quelque monstre trop hideux pour u'il osât se montrer. Tu as une idée qui te préoccupe. Tout l'heure, car je t'ai entendu, à l'instant où Cassio a quitté ma imme, tu as dit : Je n'aime pas cela. Qu'est-ce que tu n'ailais pas ? Et, lorsque je t'ai dit qu'il avait été mon confident mdant toute la durée de mes amours, tu t'es écrié : En vé- \tè ! Puis tu as froncé le sourcil, tu as ridé ton front, comme . tu avais voulu comprimer dans ton front quelque horrible ensée. Si tu m'aimes, ne me cache rien.

Ainsi Othello a tout vu, même le plus petit frissonement étudié d'Iago. S'il n'a point parlé, ce n'est point u'il ignorât ; il a absorbé son soupçon dans sa force, omme l'Océan absorbe une pierre dans ses eaux ; mais e choc n'a pas moins fait naître une ride sur son cœur; 'est cette ride que va creuser Iago jusqu'à ce qu'il en isse une blessure mortelle.

Ce n'est qu'en lisant la scène tout entière dans Shakseare ou dans une bonne traduction que l'on peut se ire une idée de l'art avec lequel elle est menée, et omment Iago infiltre goutte à goutte le poison dans les eines du More ; et cependant, sa sérénité est telle, malré tout ce qu'a pu lui dire Iago, que celui-ci s'en irrite, t, voulant le forcer à trahir ce qui se passe en lui :

— Je le vois, dit-il, tout ici a un peu troublé vos esprits.

— Non, pas du tout, répond le More, pas du tout.

Pub il insiste, redouble tes calomnies, et, voyant impassibilité d'Othello, impassibilité tout extérieure ■eut- être :

— Monseigneur, je le vois, r.pete-t-il, vous êtes ému.

— Non, reprend le More très-peu ému ; je ne puis m'empêcher de croire que Desdemona est vertueuse.

Puis, quand Iago l'a quitté et que Desdemona entre, en la voyant :

— Oh! dit-il, si elle me trompe, le ciel doit rire et se moquer de lui-même.

Là, au lieu de gronder, sa voix faiblit; Desdemona le lui dit, il n'y a donc pas à se tromper à l'intention du poëte.

Au lieu de l'exaspérer, la douleur le brise. I! faudra le désespoir pour le jeter hors de lui-même.

desdemona. — Pourquoi votre voix est-elle si faible ? ne vous sentez-vous pas bien?

othello. ■ — J'éprouve une vive douleur au front.

desdemona. — Laissez-moi le serrer fortement; dans moins | d'une heure, vous serez soulagé.

othello. — Non, votre mouchoir est trop petit. (Il repousse J* mouchoir, qui tombe.) — Laissez le mal à lui-même, je vous suis.

Le More farouche, l'Africain, le tigre n'en est encore, vous le voyez, qu'à la mélancolie.

Et cette disposition est si loin de son caractère babituel, qu'elle préoccupe Desdemona au point de lui] faire oublier de ramasser ce mouchoir si précieux, qui est le premier présent que lui ait fait le More.

Ce mouchoir, Émilia le ramasse, — elle le donne è son mari, qui le lui a souvent demandé, — elle ne saii pourquoi.

Du moment qu'Iago a le mouchoir, il a une arme il le perdra dans la chambre de Cassio, et il dira ai

■e que Desdemona l'a donné au jeune officier...

Othello paraît; sa mélancolie est plus profonde, mais

est encore que de la mélancolie.

Qu'on nous permette, au lieu de la froide et sèche traîction que nous pourrions faire en prose, de prendre, )ur ce passage seulement, les quatorze vers corresmdants dans la traduction en vers de M. Alfred de igny. Elle est très-exacte, et les vers en sont fort

aux.

J'étais heureux hier, et maintenant adieu! A tout jamais adieu le repos de mon âme ! Adieu joie et bonheur, détruits par une femme; Adieu beaux bataillons aux panaches flottams, Adieu guerre, adieu toi dont les yeux éclatants Font de l'ambition une vertu sublime!

Adieu donc le coursier que la trompette anime, Et ses hennissements, et le bruit du tambour, L'étendard qu'on déploie avec des cris d'amour! Appareil! pompe! éclat! cortège de la gloire, Et vous, nobles canons qui tonnez la victoire Et qui semblez la voix formidable d'un dieu, Ma tâche est terminée, à tout jamais adieu!

Puis ce n'est qu'alors qu'étouffé par ses larmes, exaséré par la vipère qui lui mord le cœur, il éclate, et, ;tte fois, d'un bond de tigre, saute à la gorge d'Iago en iant :

— Misérable, sache qu'il faut me donner la preuve oculaire, entends, — ou, par le salut de mon âme éternelle, il vau-

rait mieux pour toi n'être qu'un chien que d'avoir à répondre

ma terrible colère.

Et, à ce propos, nous nous demandons pourquoi, u lieu de saisir simplement Iago à la gorge comme

l'indication en est faite, selon toute probabilité, pa Shakspeare lui-même : Taking Mm by the throat, cer tains acteurs, à cet endroit de la scène, renversent Iag à terre, et lèvent le pied comme pour l'écraser.

Il ne faut pas faire plus que ne veut l'auteur, surton quand cet auteur s'appelle Shakspeare. L'auteur a tdti jours sa raison à lui dans une indication qu'il vou donne, il n'a pas besoin de la dire au tragédien. Il 1 •lui impose, voilà tout.

En bien, je vais me substituer à Shakspeare, et vou dire pourquoi Othello saute simplement à la goig d'Iago, au lieu de le renverser et de lever le pied su lui.

C'est que Shakspeare a pensé qu'après avoir tro humili:' lago, Othello comprendrait que le désir de'fi vengeance lui entrât dans le cœur. Or, il y a loin d sauter dans un moment de colère à la gorge dt"|ii homme et de le lâcher presque aussitôt, — à le ren verser à terre et à le menacer du pied.

— En êtes-vous venu à ce point ? dit lago à Othello, aprt que celui-ci l'a lâché.

Mais que voulez-vous qu'il dise à Othello, aprè qu'Othello l'a renversé, jeté à terre, menacé du pied

lago est un soldat, un enseigne; il ne manque pas d courage; devant une pareille injure, ce serait la colèi et non la pitié qui jaillirait de son cœur.

Et cependant, voyez quel est le sentiment qui domir dans l'exclamation qui lui échappe :

— Oh! grâce! ô ciel, défends-moi! Êtes-vous un homme avez-vous une âme ? avez-vous votre raison ? Que Dieu se

îc vous! Reprenez mon grade... 0 malheureux fou! tu vécu assez longtemps pour que ton honnêteté fût prise ur un vice.

Est-ce là le cri d'un homme qu'on renverse et que n veut fouler aux pieds?

C'est dans cette scène surtout qu'Othello se laisse îporter à la colère.

— Oh ! pourquoi ce misérable n'a-t-il pas quarante mille stences? Une seule, c'est trop peu, ce n'est rien pour :. . îgeance. Je vois maintenant que tout cela est vrai. Rede, Tago, je livre au vent tout mon fol amour; il n'e?t is. Debout, noire vengeance! quitte ta sombre demeure! oour, abandonne à la haine tyrannique la couronne et le ne de mon cœur! Gonfle-toi, ô mon sein, sous le poids

t'oppresse, et sous la morsure empoisonnée des vipères !

— Je vous en prie, contenez -vous.

— Oh ! du sang ! du sang! Tago, du sang!

3h ! cette fois, voilà bien le lion — pis que ie lion — tigre.

— Patience, patience! dit Iago, vos sentiments peÇit-ètrp irraient changer.

— Par le ciel immuable, j'engage ici ma parole par un u solennel et sacré... Fais que, dans trois jours, j'entende. 3 : « Cassio a cessé de vivre. »

— Mon ami est mort, du moment que vous désirez qu'il soit; c'est chose faite; mais elle, elle au moins, qu'elle! e.

— Damnation sur elle, l'infâme ^hypocrite, damnation! ;ns, suis-moi à l'écart; je veux, seul avec toi, imaginer elque moyen de frapper d'une prompte mort cette inferle beauté. Dès ce jour, tu es mon lieutenant.

Voilà le point culminant de la colère. A partir de co

moment, le parti d'Othello est pris : Desdemona est condamnée.

Aussi, quand il se retrouve avec elle, il mâche et crache le dédain ; mais rien n'éclate de pareil à cette colère dont nous avons vu jaillir la flamme et se répandre la lave.

— Monseigneur, comment vous trouvez-vous maintenant'

— Bien, ma fidèle amie... Donnez-moi votre main; cettf main est douce, ma lame.

— Elle n'a point encore été flétrie par l'âge; elle n'a poin encore été séchée par le chagrin.

— C'est une bonne main... une main franche.

— Vous pouvez le dire en toute vérité, car ce fut cett 1 main qui donna mon cœur.

— Main libérale ! Autrefois, c'était le cœur qui donna: la main ; aujourd'hui, dans notre nouveau blason, des main ] toujours, mais plus de cœur.

— En vérité, je ne puis parler de cela, revenons à votr promesse.

— A laquelle, mon amour?

— J'ai envoyé dire à Gassio de venir vous parler.

— J'ai un rhume importun et opiniâtre qui me tourment» prête-moi ton mouchoir.

— Le voici, monseigneur.

— Celui que je vous ai donné ?

— Je ne l'ai pas sur moi.

— Non?

— Non, en vérité, monseigneur.

— C'est un tort, car ce mouchoir, une Egyptienne en présent à ma mère; c'était une magicienne habile, qu

presque dans les cœurs. Elle lui prédit que, tant qu'elle le garderait, elle aurait le charme et enchaînerait mon père à son amour, mais que, si elle le perdait ou le donnait, les yeux de mon père ne la reverraient plus qu'avec dédain, et que son cœur irait chercher loin d'elle de nouvelles amours. Ma mère me le remit à son lit de mort, m'engageant à le donner à mon tour à la jeune fille que je prendrais pour épouse. Je l'ai fait. Vous l'avez; conservez-le aussi précieusement que la prunelle de vos yeux ; le perdre ou le donner serait un malheur qui n'aurait rien d'égal.

— Serait-il possible?

— Oh ! c'est la pure vérité : il y a une vertu magique en lui. Une sibylle qui avait compté sur cette terre deux cents révolutions du soleil en a ourdi la trame dans ses fureurs prophétiques; les vers qui ont filé la soie étaient consacrés et il fut teint dans la liqueur qui découle des cœurs de jeunes filles mortes, habilement conservés par des embaumeurs égyptiens.

— Cela est-il vrai?

— Très-vrai! Veillez donc bien sur lui.

Vous le voyez, il n'a pas même la force de soutenir sa raillerie, de poursuivre son dédain. — Il retombe dans la mélancolie ; — et, plutôt que de se reprendre à sa colère, qui va transparaître malgré lui, il préférera sortir sans avoir encore rien éclairci.

— Alors, dit Desdemona, plût au Ciel quo je ne l'eusse jamais vu!

— Comment et pourquoi?

— Oh ! d'où vient que vous prenez avec moi ce ton brusque et violent?

— Est-il perdu? Ne l'avez-vous plus? Parlez, n'est-il plus entre vos mains?

— Il n'est pas perdu? mais quand cela serait?

— Ah!

ir. 7

— Je veux dire qu'il n'est pas perdu.

— Allez le chercher et montrez-le-moi.

— Je le pourrais, monseigneur, mais je ne le verre pas maintenant. C'est une ruse pour me détourner de ma demande. — Je t'en conjure, que Gassio soit rappelé!

— Trouvez-moi ce mouchoir.

— Je vous en prie, parlez-moi de Cassio.

— Le mouchoir?

— Un homme qui a nartagé tous vos dangers.

— Le mouchoir?

— En vérité, vous êtes digne de blâme... (Elle s'approcha pour le caresser.)

— Loin de moi! loin de moi! (Il s'élance dehors.)

Non, c'est avec Iago que sa colère retrouvera les imprécations et les menaces qu'il a contenues dans sa poitrine.

— Oh ! que ne puis-je la tenir des années entières expirante sous ma main.

— Allons, il faut oublier tout cela.

— Que ses chairs tombent en lambeaux! qu'elle périsse! qu'elle soit damnée! Non, il ne faut pas qu'elle vive! Ah! mon cœur s'est changé en pierre, et, quand je frappe dessus, il me blesse la main... Et cependant le monde entier ne renferme pas une plus douce créature. — Elle était digne de partager la couche d'un empereur et de lui dicter des lois,

— Mais ce n'est point à cela que vous devez penser.

— Oh! qu'elle soit maudite, mais qu'en la maudissant, je dise encore ce qu'elle est. — C'était une fée l'aiguille à la main, et, musicienne adorable, elle eût en chantant enlevé à l'ours lui-même sa férocité ; — puis un esprit, une imagination ! 0 Iago, quel dommage ! ô Iago, quel dommage 1 ô Iagol

— Si vous êtes si épris d'elle malgré son iniquité, accordez-lui donc alors pleins pouvoirs de pécher.

— Je veux la hacher en mille pièces. Me tromper! nu tromper !

OTHELLO Ml

— Oh! c'est affreux!

— Procure-moi du poison, Iago, cette nuit. Je ne veux pas avoir d'explication avec elle, de peur que ses charmes et saheauté ne viennent ébranler ma résolution. Cette nuit, Iago.

Oh! ne l'empoisonnez point; étranglez-la dans son lit,

dans ce lit dont elle a souillé la pureté.

— Bien, bien, cette manière de faire justice me plaît; trèsbien.

On entend la trompette. Ludovico apporte une lettre du Sénat. Desdemona, qui, de son côlé, a entendu la trompette, entre par la porte de son appartement.

Otello prend la lettre, et la baise en signe de respect, puis il l'ouvre, et se met à la lire.

Pendant ce temps, Desdemona et Ludovico causent ensemble.

— Comment se porte le lieutenant Cassio? demande Ludovico.

— Cousin, répond Desdemona, il y a entre lui et mon seigneur une fâcheuse mésintelligence; mais vous arrangerez cela.

Othello lit la lettre, mais des yeux seulement, toute son âme est à ce que dit Desdemona.

— En êtes-vous sûre, qu'il l'arrangera? demande-t-il. Puis il se remet à lire.

— Est-ce qu'il y a quelque inimitié entre ton époux et Cassio? demande Ludovico.

— Une bien malheureuse, répond Desdemona, et que je voudrais pouvoir éteindre pour l'amour que je porte à Cassio.

— Feux et tonnerres! s'écrie Othello en frappant du pied.

— Monseigneur^ dit Desdemona étonnée, êtes-vous dans votre bon sens ? Qu'avez-vous, et d'où vous vient cette colère?

— Peut-être, dit Ludovico, cette lettre l'agite-t-elle; car je sais qu'elle le rappelle à Venise, et qu'elle désigne Cassio pour le remplacer dans son gouvernement.

— Sur ma foi, j'en suis bien aise, dit Desdemona.

— Eu vérité? fait Othello.

— Monseigneur?...

— Moi, je suis bien aise aussi... de vous voir folle.

— Comment, mon cher Othello?

— Démon! (Il la frappe avec la lettre.)

— Oh! je n'ai pas mérité cela.

— Monseigneur, on ne me croirait pas à Venise, quand même je jurerais que je vous ai vu agir de la sorte. — Voyez, elle pleure.

— 0 démon ! démon ! Si les larmes d'une femme pouvaient féconder la terre, chaque larme ferait naître un serpent. Oh ! loin de moi!

— Je m'éloigne, puisque ma vue vous offense.

— En vérité, voilà une épouse bien obéissante ! Je vous en supplie, rappelez-la.

— Madame!

— Monseigneur !

— Eh bien, que lui voulez-vous?

— Qui? moi, seigneur?

— Sans doute. N'avez-vous pas désiré que je la rappellasse? Oh! elle est obéissante, d'une obéissance rare. (A Desdemona.) Continuez à pleurer, madame. (A Ludovico.) Vous, seigneur, pour ce qui est de cette lettre... (A Desdemona.) Passion bien jouée!... (A Ludovico.) Ainsi on me rappelle à Venise? (A Desdemona. ) Sortez! je vous rappellerai dans un instant. (A Ludovico.) Seigneur, j'obéis à l'ordre de Sa Seigneurie. (A Desdemona.) Hors d'ici , VOUS ! loin de moi. (Desdemona sort.) Cassio prendra ma place, bien. (A Ludovico.) Seigneur, je vous invite à souper pour ce soir; seigneur, vous êtes le bienvenu à Chypre... Malédiction! (Il sort.)

Vous voyez la gradation admirable du rôle. Dans la première partie, calme, force, sérénité; puis doute,

puis inquiétude, puis mélancolie, puis douleur, puis anéantissement, puis désespoir, puis folie.

A ce point que Ludovico étonné s'écrie quand il est sorti :

— Est-ce là ce noble More, que notre Sénat d'une seule voix qualifie d'homme si habile en tout point?

Comme Othello l'avait dit, il rappelle Desdemona, car la jalousie est ainsi faite, elle frappe et aime, elle chasse et rappelle.

Desdemona revient avec Emilia.

— Monseigneur, que disiez-vous de moi, demande Desdemona toujours douce et patiente.

— Approchez, de grâce, mon amour.

— Que disiez-vous?

— Regardez-moi en face et laissez-moi lire dans vos yeux.

— Quel est ce terrible caprice?

— (A Emilia.) Et vous, les femmes de votre métier laissent d'ordinaire les amants en tête-à-tête et ferment la porte, puis elles veillent à cette porte, toussent et crient: « Hein! » si quelqu'un survient. A votre poste, à votre poste, et qu'on se dépêche!

\ Emilia sort.

Voilà encore une nouvelle phase de passion que le bôle va parcourir, nuances intermédiaires entre la mé- '.ancolie et le désespoir.

I desdemona. — Je vous demande à genoux ce que signifie

;e langage. J'entends la voix d'un démon dans vos paroles. i e ne les comprends pas.

'I Othello. — Qui êtes-vous?

; desdemona. — Votre épouse , monseigneur, votre fidèle et

oyale épouse.

. othello. — Viens ici et jure-le, afin que tu sois damnée;

ure-le, de peur que les démons, en te voyant si semblable

dl,4 SOUVENIRS DRAMATIQUES

aux anges, ne craignent pas de s'emparer de toi. Donc , pour que tu sois damnée par un double crime , jure que tu es innocente.

desdemona. — Le Ciel le sait.

othello. — Oh! le Ciel... le Ciel sait que tu es fausse comme l'enfer.

desdemona. — Mais envers qui donc, monseigneur? envers qui et comment suis-je fausse?

othello, fondant en larmes. — 0 Desdemona 1 loin de moil loin de moi !

desdemona. — Hélas ! jour funeste ! Pourquoi pleurez-vous? Est-ce moi, monseigneur, qui suis la cause de vos larmes ? Si vous soupçonnez que votre rappel ait été prononcé à l'instigation de mon père, ne me maudissez pas !

othello. — Oh! s'il eût plu au Ciel de m'éprouver par des revers, s'il eût fait pleuvoir sur ma tète mille chagrins et mille affronts, s'il m'eût plongé dans la plus profonde misère, s'il eût détruit mes plus riches espérances, j'eusse trouvé dans quelque repli de mon âme un reste de patience. Mais m'enchainer au poteau, pour que le mépris puisse à loisir fixer sur moi son regard lent et immobile ! Eh bien, cela encore, j'eusse pu le supporter. Mais... mais le sanctuaire dans lequel j'avais déposé mon cœur, dans lequel je devais vivre ou mourir ; la source de laquelle mon bonheur ; devait couler, ou se tarir, en être chassé ! Oh! fixe tes yeux sur ce spectacle, ô Patience ! chérubin aux lèvres de roses, et . 0, tu deviendras aussi hideuse que l'enfer !

desdemona. — J'espère que mon noble seigneur ne soupçonne pas ma vertu.

othello. — O fleur trompeuse ! pourquoi étais- tu si amoureusement belle ? pourquoi exhalais-tu un parfum si doux> que les sens en étaient enivrés? Je voudrais que tu ne fusses jamais née !

desdemona. — Ilélas! qu'ai -je donc fait de criminel sans le savoir ?

othello. — « Ce papier si blanc, si pur, ce livre si élégant et si beau, était-il fait pour quon y inscrivit le nom de pros-

ni kta

tituée? Ce que vous avez fait, demandez:vous? Ce que tu as fait, courtisane vile ? Mais, au seul récit de ce que tu as fait, le soleil recule de dégoût, la lune se voile et le zéphyr lascif, qui caresse tout ce qu'il rencontre, se cacherait dans les entrailles de la terre! Ce que tu as fait, impudente prostituée?

desdemona. — Par le ciel, vous m'accusez injustement.

othello. — Voyons, répondez. N'êtes- vous pas une prostituée?

desdemona. — Non, aussi vrai que je suis chrétienne.

othello. — Vous n'êtes pas une...?

desdemona. — Non, aussi vrai que je désire être sauvée !

othello, riant. — Est- il possible?

desdemona. — Mon Dieu, ayez pitié de nous !

othello. — Alors, je vous demande pardon, madame; je vous prenais pour cette rusée courtisane de Venise, qui a épousé Othello. (A Emma qui entre.) Vous, madame, qui avez un office opposé à celui de saint Pierre, puisqu'au lieu des portes du paradis vous gardez celles de l'enfer... Vous! oui, vous! Nous avons fourni notre course; voici de l'argent pour vos peines, tournez la clef, madame, et gardez-nous le secret.

Desdemona ne le reverra plus que pour mourir.

Laissez-moi vous dire encore cette scène.

Elle est seule, la pauvre enfant, s'apprêtant à obéir à Othello, qui lui a dit de se mettre au lit et de renvoyer tout le monde.

Cette scène est le chef-d'œuvre de la mélancolie, cette muse inconnue des anciens, et que Shakspeare [découvrit à la fin du xvie siècle.

emtlia. — Comment cela va-t-il, maintenant? 11 m'a paru | adouci.

desdemona. — Il m'a dit qu'il allait revenir à l'instant jmême, et m'a commandé de me coucher et de vous ren- Woyer.

emilia. — Me renvoyer !

desdemona. — C'est sa volonté. Ainsi, ma bonne Emilia, donne-moi, je te prie, mes vêtements de nuit, et adieu; car nous ne devons pas le contrarier en ce moment.

emilia. — Je voudrais que vous ne l'eussiez jamais vu.

desdemona. — S'il m'arrive de mourir avant toi, Emilia, veille à ce que ce soit dans un de ces draps qu'on m'ensevelisse.

emilia. — Allons, allons, ce sont de vaines paroles que vous nous dites là.

desdemona. — Ma mère avait une jeune suivante qui sï nommait Barbara. Elle aimait ; l'objet de son amour perdit h raison et l'abandonna. Elle savait une chanson sur le saule ; c'était une vieille ballade, mais qui allait bien à son malheur. Aussi mourut-elle en la chantant. Cette chanson, je ne sais pourquoi, ce soir, me revient à l'esprit. J'ai peine à soutenir ma tête qui retombe sur mon épaule ; j'ai peine à ne pas chanter cette ballade de la pauvre Barbara. Hâte-toi, je te prie.

emilia. — Irai-je chercher votre robe de nuit?

desdemona. — Non, délace-moi ici..'. C'est un homme charmant que le seigneur Ludovico?

emilia. — Un très-joli homme.

desdemona. — Il parle agréablement.

emilia. — J'ai connu une dame à Venise qui, pour l'amour de lui, eut été pieds nus jusqu'en Palestine.

Desdemona, chantant comme malgré elle et sanc écouter Emilia1 :

La pauvre enfant, d'un saule avait cherché l'ombrage; La main contre son coeur, le front sur ses genoux, Elle sentait ses pleurs inonder son visage.

Chantez l'arbre au pâle feuillage,

Le chant du saule est triste et doux.

1 Nous demandons grâce pour la romance du Saule; nous n'avions pas celle de Vigny sous la main, et nous écrivons celle-ci au courant de la plume.

A ses pieds, un ruisseau roulait ses oncles pures, Réfléchissant ses traits comme un miroir jaloux, Emportant ses soupirs, mêlés à ses murmures.

Chantez l'arbre aux pâles ramures,

Le chant du saule est triste et doux.

0 mes sœurs, quand pour moi viendra l'heure fatale, Du rameau jaunissant ceignez mon front absous ; L'or aux pâles reflets encadre bien l'opale.

Chautez l'arbre au feuillage pâle,

Le chant du saule est triste et doux.

Pendant que Desdemona chante la triste romance, et, après l'avoir chantée se met au lit, Iago et Roderigo dressent une embûche à Cassio.

Roderigo est blessé par Cassio; mais, au moment où Roderigo tombe, Iago coupe le jarret à Cassio, qui tombe en criant :

— Au secours ! à l'assassin !

Othello paraît dans le lointain, enveloppé d'un grand Durnous blanc ; il doit avoir déjà le pas roide et silencieux d'un spectre. C'est l'ombre du père d'Hamlet, c'est la statue du Commandeur.

Il a entendu le cri de son lieutenant.

i «— C'est la voix de Cassio, dit-il. Iago tient sa parole.

— Au secours, des flambeaux, un chirurgien ! crie Cassio. [ — C'est lui! Brave Iago, âme honnête et juste, toi qui resens si vivement les outrages de ton ami, tu me dictes ce qui lie reste à faire. — Oh! mignonne, votre chéri est là étendu

îort, et votre destinée s'avance à grands pas. J'arrive! Hors .e mon âme vos traits charmants, vos yeux séducteurs, tout îla est effacé de mon souvenir, et ton lit adultère va être Duillé de ton sang adultère. J'arrive!

Joanny particulièrement était très-beau dans ce bout de scène?

La décoration change, et l'on se retrouve dans la chambre de Desdemona, endormie.

La porte s'ouvre sans bruit. Othello parait. Une lampe brûle près du lit de Desdemona.

1 — Oh ! mon âme sait la cause, et c*ette cause vous la connaissez. Je ne veux pas la dire devant vous, chastes étoiles. Cependant, non, je ne répandrai pas de sang; non, je ne la* cérerai pas cette peau plus blanche que l'albâtre des monuments, (il dépose son sabre.) Et cependant il faut qu'elle meure, car autrement elle trahirait d'autres hommes. Eteignons ces deux lumières, cette lampe d'abord, puis le flambeau de sa* vie. (Avec mélancolie.) Si je t'éteins, utile serviteur qui ma prêtes ta clarté, je puis, dès que je me repentirai, faire renaître ta flamme primitive; mais, si une fois je t'éteins, toi, le plus parfait ouvrage de l'ingénieuse nature, je ne saurai plus où prendre le feu de Prométhée qui pourrait de nouveau ranimer ta flamme; quand une fois j'aurai cueilli cette fleur. de la vie, je ne pourrai plus lui rendre sa sève natale, elle se fanera sans retour. Je veux encore, pendant qu'elle est sur sa tige, en respirer le parfum, (n l'embrasse.) Haleine em-« baumée, qui persuaderait presque à la justice de briser son glaive! Encore un baiser, encore un! Si tu dois être ainsi* quand tu ne seras plus, je veux te tuer et t'aimer après. Encore un baiser, et ce sera le dernier. Jamais baiser si doux ne fut si fatal. Je ne puis retenir mes larmes. Oh ! ce sont des larmes bien cruelles. Ma colère est comme celle du Ciel : elle frappe les objets de son amour.

Desdemona s'éveille.

Alors commence la scène terrible, la plus terrible peut-être qu'il y ait dans aucun théâtre, depuis Eschyle jusqu'à nous, mais qui est d'autant plus terrible qu'Othello n'y met plus ni passion ni colère, et. Desdemona

condamnée, remplit tout simplement l'office du bourreau.

Bourreau implacable, c'est vrai, mais froid.

Qu'où en juge. •

Desdemona, s' éveillant :

— Qui est là? Othello!

— Oui, Desdemona.

— Voulez-vous vous mettre au lit, monseigneur ?

— Avez-vous prié, ce soir, Desdemona?

— Oui, monseigneur.

— Si vous vous souvenez de quelque crime pour lequel vous n'ayez pas imploré le pardon du Ciel, implorez ce pardon sur-le-champ.

— Hélas! monseigneur, que voulez-vous dire par ces mots?

— Faites ce que je vous dis, et promptement. Je me promènerai en vous attendant. Je ne voudrais pas tuer ton âme sans qu'elle fût préparée à la mort. Non, le ciel m'en préserve, je ne voudrais pas tuer ton âme.

— Vous parlez de tuer?

— Oui, j'en parle.

— Alors, que le ciel ait pitié de moi !

— Oh I de tout mon cœur. Amen !

— Puisque vous parlez ainsi, vous ne me tuerez pas.

— Oh!

Ici seulement, un éclair, un regard, un grincement de dents ; c'est C3 qui fait dire à Desdemona :

— Et cependant je vous redoute, car vous avez l'air terrible, lorsque vos yeux roulent ainsi. Pourquoi craindrais-je? Je n'en sais rien, puisque je ne me connais aucun crime, et cependant je sens que je crains.

— Pense à tes crimes, te dis-je.

— Mon crime? Je ne m'en connais qu'un, et c'est l'amour que j'ai pour vous.

i20 SOUVENIRS DRAMATIQUES

— Alors, c'est pour celui-là que tu vas mourir!

— Oh! c'est une mort contre nature, que d'être tué par celui que l'on aime. Hélas ! pourquoi mordez-vous ainsi votre lèvre? (Vous voyez combien l'aspect d'Othello doit être calme, puisque c'est à ce signe presque imperceptible d'un homme qui mord sa lèvre , que Desdemona reconnaît sa colère.) Hélas ! pourquoi mordez-vous votre lèvre ? Quelque passion sanguinaire agite tout votre être ; ce sont de sinistres présages, et cependant j'espère que ce n'est pas moi qu'ils menacent.

— Paix ! restez tranquille.

— J'y consens ; que voulez-vous ?

— Ce mouchoir que j'aimais tant, que je t'avais donné, tu l'as donné à Gassio.

— Non, par ma vie et par mon âme ! Envoyez- le chercher et interrogez-le.

— Ma chère âme, prends garde, prends garde au parjure, car tu es sur ton lit de mort.

— Oui, mais non pour mourir, n'est-ce pas?

— Pour mourir sur-le-champ! Ainsi, avoue franchement ton crime, car tous tes serments ne pourront ni ébranler, ni écarter la conviction qui m'écrase ; tu vas mourir !

— Mon Dieu, ayez pitié de moi!

— Amen!

— Et vous aussi, soyez miséricordieux ! Jamais de ma vie je n'ai été coupable ; jamais je n'ai aimé Gassio, si ce n'est de cette amitié dont le Ciel me permettait de l'aimer sans crime; jamais je ne lui ai donné aucun gage d'amour.

— Par le Ciel ! j'ai vu ton mouchoir entre ses mains. Oh I femme parjure! plus tu nies, plus mon cœur devient de pierre. Je croyais n'accomplir qu'un sacrifice, tu me forces à commettre un meurtre ; j'ai vu le mouchoir.

— Il l'aura donc trouvé, car jamais je ne le lui ai donné ; faites-le venir ici.

— 11 l'a avoué.

— Quoi?

— Qu'il t'avait possédée

— Comment? comme maîtresse?

— Oui.

— Il ne le dira pas !

Ici, mademoiselle Mars était véritablement sublime, Durbée jusque-là devant la colère d'Othello et devant crainte de la mort, elle se relevait avec toute l'enere de l'innocence. Othello reculait et tremblait presîe devant elle.

Puis, avec un sourire convulsif :

— Non , répondait-il, puisque sa bouche est fermée ; '.onnête Iago y a mis bon ordre.

— Oh! ma crainte me dit tout. Ainsi, il est mort ?

— S'il avait eu autant d'existences que de cheveux, ma jine était assez forte pour les lui arracher toutes.

— Hélas ! on l'a trahi, et moi, je suis perdue ! Comment, misérable prostituée, tu oses le pleurer dent moi !

Là, seulement, la colère d'Othello doit éclater par un ces rugissements que Kean faisait si bien. C'est cet éclat qui fait immédiatement passer Desmona de la dénégation à la terreur.

Elle s'écrie, en s'élançant hors du lit :

Oh ! chassez-moi, monseigneur ! ne me tuez pas !

— Silence, vile courtisane 1

— Tuez-moi demain, laissez-moi vivre cette nuit!

— Tu résistes !

- Une seule demi-heure.

- Point de délai !

-Une seule prière!

- Il est trop tard.

ci, je me rappelle madame Malibran, cette grande

tragédienne. Elle échappait à Othello, qui étendait le bras sur elle; elle lui glissait pour ainsi dire dans les mains ; puis , folle , éperdue , elle courait , essayant d'ouvrir les portes , de gravir les murailles; enfin, elle se retrouvait avec Othello, près du lit, et, de son propre mouvement, sans qu'il eût besoin de l'y transporter, elle s'y renversait d'elle-mêm .,

C'était là et ainsi qu'Othello la tuait.

Nous ne disons rien des scènes qui suivent celle-ci; de quelque façon que l'artiste les joue, elles sont pâles près de la grande catastrophe que nous venons de reproduire.

On n'attend plus qu'une chose, c'est l'expiation, c'està-dire la mort d'Othello.

La mort est d'autant plus à effet, qu'elle est inattendue.

Othello, entouré de tous côtés, va être pris et ramené à Venise comme meurtrier.

Un homme comme Othello ne peut souffrir cela.

— Qu'on l'emmène! dit Ludovico.

— Arrêtez ! dit Othello, un mot encore. J'ai rendu quelques services à l'Etat, n'en parlons plus ; je vous en prie, dans vos lettres, lorsque vous raconterez cette sanglante aventure, parlez de moi tel que je suis; n'atténuez pas mes torts, mais ne les aggravez pas non plus. Vous parlerez d'ur homme qui ne savait point aimer avec modération, d'ur homme qui a trop aimé, d'un homme qui n'accueillit qu< difficilement la jalousie, mais qui, une fois jaloux, le fu jusqu'à la fureur; d'un homme dont la main, comme cellt du vil juif, brisa une perle plus précieuse que toutes le: richesses de sa tribu; d'un homme dont les yeux vaincus peu accoutumés à verser des larmes, en répandent plus ;

cotte heure qu'il ne coule de gomme précieuse des arbres de l'Arabie. Parlez de moi en ces termes, et ajoutez qu'un jour ? Alep, un Turc orgueilleux, le front ceint du turban, osa frapper un Vénitien et insulter l'Etat; qu'alors, je saisis ce cbien de circoncis à la gorge, et que je le frappai ainsi.

Et il se frappe de son poignard.

On ne croirait pas qu'il y ait tant de façons de se frapper d'un poignard.

Talma se frappait de haut en bas; Joanny suivait la tradition de Talma ; Kean et Kemble s'enfonçaient horizontalement et à deux mains le poignard dans le cœur. Macready se l'enfonçait au-dessous des côtes, et de bas en haut.

Puis Macready ajoutait une chose d'un grand effet : une fois frappé, il se sentait encore la force d'aller jusqu'au lit, et, en râlant le nom de Desdemona, il allait tomber et mourir la bouche sur la main de sa victime.

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