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NUIT

Vous comprenez que, si je souligne les trois derniers mots, ce n'est pas sans intention.

i60 SOUVENIRS DRAMATIQUES

Au lever du rideau, Tristan, qui fait patrouille, arrête et force à rentrer chez lui un pauvre paysan nommé Richard, qui allait cherchera Saint- Martin des Bois les secours de la religion pour un mourant.

La scène n'a d'autre importance que de montrer de quelle façon se fait la police de Louis XI, aux abords du château de Plessis-les-Tours.

Le paysan rentre dans sa cabane ; Tristan rentre dans la forteresse, et laisse la place à Comines, qui arrive, tenant un rouleau de parchemin, et qui s'assied au pied d'un chêne.

11 fait toujours nuit.

Devinez pourquoi Comines vient là, dans cet endroit où la police est si durement faite, qu'on ne laisse pas les paysans sortir pour aller chercher le viatique aux mourants, et où l'on peut être vu par toutes les meurtrières du château ?

Comines vient pour lire ses Mémoires, traitant de l'histoire de Louis XL

— Mais, me direz-vous, il ne peut lire, puisqu'il fait nuit!

— Attendez ! le jour va venir.

— Mais, si le jour vient, Comines sera vu.

— Il se cachera derrière un arbre.

— Peut-être serait-il beaucoup plus simple, à cette heure-là surtout, c'est-à-dire à quatre heures du matin qu'il relût ses Mémoires chez lui, dans son cabinet, avec sa plume et son encre sous la main, s'il a quelque chose à y ajouter ; avec son canif et son grattoir, s'il a quelque chose à en enlever.

•— Oui, certainement, ce serait beaucoup plus simple;

mais, que voulez-vous! l'auteur a besoin que Gomines fasse cette besogne-là au grand air : il faut bien que ce pauvre Gomines veuille ce que veut Fauteur !

Gomines sait bien lui-même qu'Userait mieux ailleurs, et ce n'est pas de sa propre volonté qu'il est venu là. 11 ne se dissimule pas le danger qu'il court, si on le voyait travailler à une pareille œuvre, et si son manuscrit tombait sous les yeux du roi.

Écoutez-le plutôt :

Mémoires de Comine / Ah ! si les mains du roi Déroulaient cet écrit, qui doit vivre après moi, Où chacun de ses jours, recueillis par l'histoire, Laisse un tribut durable et de honte et de gloire, Tremblant on le verrait, par le titre arrêté, Pâlir devant son règne à ses yeux présenté !

Et je vous demande ce qu'il adviendrait de l'historien qui aurait fait pâlir Louis XI !

Mais, sans doute, Gomines, qui connaît le révolté de la guerre du Bien public, le geôlier du cardinal La Balue, et surtout le meurtrier de Nemours, — puisqu'il compte marier sa fille au fils de la victime ; — sans doute, Gomines, qui, entraîné par je ne sais quelle préoccupation, est venu lire ses Mémoires daps un endroit si dangereux, — sans doute, Gomines va-t-il veiller d'un œil, tandis qu'il lira ses Mémoires de l'autre.

Point!

Jugez-en plutôt par cette indication scénique :

Le médecin Coitier passe au fond du théâtre, regarde Cominps, et entre dans la cabane de Richard.

Ainsi, de même que Louis XT n'a pas vu Isabelle,

lui qui avait intérêt à la voir, voici Comines, si intéressé à ne pas être vu, qui est vu et qui ne voit pas.

Vous me direz qu'une pareille distraction ne saurait être longue, de la part d'un homme tel que Comines.

Seconde erreur !

Au lieu de sortir de sa distraction ; il reste absorbé dans sa lecture.

Il en résulte ceci : que Coitier sort de la cabane du paysan, et dit :

Rentrez, prenez courage !

Des fleurs que je prescris composez son breuvage; Par vos mains exprimés, leurs sucs adoucissants Rafraîchiront sa plaie, et calmeront ses sens.

Notez bien que ces vers se disent au fond du théâtre, que Comines est entre le public et celui qui les dit, et que Comines — chose entraordinaire ! — ne les entend pas, tandis que le public, qui est à une distance double, triple, quadruple du médecin, les entend parfaitement.

N'importe! sans apercevoir Coitier^ notre historien continue :

Effrayé du portrait, je le vois en silence Chercher un châtiment pour tant de ressemblance î

II me semble que, sachant si bien ce à quoi il s'expose, ce serait le moment ou jamais pour Comines de regarder autour de lui. — Il n'y pas de danger 1

Comines fait comme les enfants qu'on envoie se coucher avant leur mère, et qui ont si grand'peur dans leur lit, qu'ils ferment les yeux pour ne rien voir.

Seulement, il y a cette différence, que, pour les enfants,

le danger est imaginaire, tandis que pour Comines,il est réel; que les enfants sont des enfants, et que Gomines est un homme, un historien, un courtisan, un ministre. Aussi, je comprends parfaitement la terreur des enfants; mais je ne comprends pas l'imprudence de Gomines. C'est si vrai, que Goitierle voit, s'avance jusqu'à lui, et lui frappe sur l'épaule, sans que Gomines ait vu ni entendu Goitier.

COITIER, frappant sur l'épaule de Comînes. Ah ! seigneur d'Argenton, salut !

COMINES, tressaillant.

Qui m'a parlé ?

Yous !... Pardon, je rêvais...

Vous pouvez même dire que vous dormiez, mon cher Gomines, et que vous avez le sommeil dur et surtout imprudent.

Maintenant, pourquoi, à son tour, Goitier a-t-il tiré Gomines de sa rêverie ? pourquoi flâne-t-il hors de Plessis-les-Tours, tandis que le roi l'attend impatiemment? Gomines lui en fait l'observation, car ce pauvre Gomines, qui a si peu de souci de son salut, à lui, a souci du salut des autres, ce qui devrait bien plus être l'affaire de Goitier, qui est médecin, que son affaire, à lui, qui est ministre. •

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