‹ Souvenirs du beau pays de saint FrançoisChapitre 13 sur 20 · LA BASILIQUE DE LA PORTIONCULE · texte numérisé non relu

LA BASILIQUE DE LA PORTIONCULE

Taine, après l'avoir visitée, n'a su en dire que ces mots : « On s'en va vite ; rien de plus désagréable après la dévotion vraie que la dévotion fausse ^. »

Voilà où en arrivent niême des hommes de talent quand ils ne sont plus chrétiens : Oculos habent et non videhunt... Il leur manque ce que de Maistre appelle le sixième sens, qu'il dit être le principal, c'est-à-dire le sens chrétien. A ces âmes le surnaturel échappe; elles ne savent pas le voir. Faut-il les plaindre ou les blâmer? L'un et l'autre peut-être. Eh bien! quoi qu'en dise ce touriste érudit, la basi-

1 Vie de sainte Thérèse, écrite par elle-même, chap. vi.

2 Taine, Voyage en Italie, t. II. Assise,

DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE i05

liqiie de la Portioncule a grand air et mérite bien la plus grande attention. Examinons-la en détail.

C'est un des sanctuaires les plus respectables, cdmrtie nous venons de le voir; le plus justement renôrnmé de l'Ordre franciscain. Que d'événements s'y sont accomplis! Comme son histoire nécessiterait trop de détails, et que, d'ailleurs, elle n'entre point dans le but que nous voulons atteindre, contentons -nous de quelques indications.

L'église primitive, rebâtie et restaurée convenablement par le saint, après que les Bénédictins la lui eurent confiée, était bien peu de chose, et surtout bien insuffisante à cause du nombre toujours croissant des pèlerins. Du vivant même du saint, elle ne suffit plus pour abriter les religieux , car Dieu donnait à cette œuvre séraphique une merveilluse fécondité; à ce point que trois ans à peine s'étaient écoulés qu'il fallut songer à envoyer dés pieUx essaims un peu partout. On fonda plus de soixante monastères. Chaque ville d'Italie en réclamait avec instances.

L'histoire raconte que lors du grand Chapitre général, qui eut lieu le 26 mars 1219, lundi de la Pentecôte, les frères, arrivés de toutes les parties du monde, se trouvèrent réunis au nombre de plus de cinq mille. Et cependant il y avait à peine dix ans que l'ordre était fondé. Le cardinal Ugolini, bientôt pape sous le nom de Grégoire IX, celui-là même qui fit la canonisation, présida cette assemblée en qualité de cardinal protecteur.

Or, comment abriter tout ce monde? Saint François fit alors dresser, tout autour de la basilique, des cabanes faites de nattes de jonc et de paille; de là le surnom de chapitre des Nattes.

La ferveur de tous ces pauvres religieux était admirable. Beaucoup n'avaient pas encore vu le saint; aussi ne se lassaient- ils pas de le contempler et de l'entendre.

Il se produisit un incident digne d'être raconté.

Dieu révéla à saint François qu'un grand nombre étaient si fervents qu'ils allaient jusqu'à l'excès dans la pénitence et les mortifications.

« Et, dit le grand annaliste franciscain, le Père Wading, voilà que le saint, lui si passionné pour la pénitence, pour la souffrance, se mit à leur parler sur cette grande vertu; il le fit admirablement, sans aucun doute ; mais il leur rappela que si elle est une vertu bien

nécessaire, il fallait cependant suivre dans la pratique une conduite plus raisonnable, plus discrète et conforme à la fin de leur ordre, voué à la pénitence, c'est vrai, mais voué aussi aux rudes labeurs de l'apostolat. En conséquence il leur ordonna d'apporter dans la basi-

Église de la Minerve à Rome.

lique leurs cottes de mailles, leurs ceintures de fer et tous les autres instruments de macération dont ils étaient revêtus. Il termina son allocution en recommandant surtout sa chère Pauvreté, pierre fondamentale de leur Institut. »

Tous obéirent sur-le-champ ; et l'on vit tout un monceau d'instruments de pénitence inventés par une ingénieuse ferveur.

On dit que saint Dominique, son digne ami, son glorieux émule

en sainteté et en zèle, était à cette pieuse et sainte assemblée. Il avait suivi le cardinal Ugolini avec sept de ses religieux, tous venus de Pérouse, Il fut si édifié, si ému de tout ce qu'il voyait, qu'il proposa à François d'unir et de confondre leurs Familles.

L'Ara -Cœli à Rome.

« Non, répondit ce dernier, non, mon cher frère; elles doivent rester séparées, quoique toujours amies, pour ramener l'homme à Dieu par des routes diverses ^ »

Ces deux hommes, en effet, se sont partagé le monde moral à

1 Darrtis, Histoire de l'Église, XXVIIL — Le Père Wadding, Annales franciscaines.

reconstruire. Et pas un instant les deux familles, qui sont sorties de leur coeur, n'ont cessé d'être unies par la plus fraternelle affection, selon la prédiction du patriarche d'Assise.

(( Le baiser de Dominique et de François, qu'ils se donnèrent avec effusion une première fois sans se connaître, sous les portiques de Saint-Jëâti-dë-Làtrân, s'est transmis de génération en génération sur les lèvres de leur postérité.

« Une jeune amitié unit encore aujourd'hui les Frères Prêcheurs aux Frères Mineurs. Ils se sont rencontrés dans des offices semblables sur tous les points du globe ; ils ont bâti leurs couvents aux mêmes lieux; ils ont mendié aux mêmes portes; leur sang répandu pour Jésus-Christ s'est mêlé mille fois dans le même sacrifice et la même gloire; ils ont couvert de leurs livrées les épaules des princes et des princesses ; ils ont peuplé à l'envi le ciel de leurs saints ; leurs vertus, iëUr puissance, leur renommée, leurs besoins se sont touchés sans cesse et partoiit, et jamais un souffle de jalousie n'a terni le cristal sans tache de leur amitié six fois séculaire. Ils se sont répandus ensemble dans le monde comme s'étendent et s'entrelacent les rameaux joyeux de deux troncs pareils en âge et en force; ils se sont acquis et partagé l'affection des peuples, comme deux frères jumeaux reposent sur le sein de leur unique mère ; ils sont allés à Dieu par les mêmes chemins , fcomme deux parfiitiis précieux montent à l'aise au mênie point du ciel.

« Chaque année, lorsque le temps ramène à Rome la fête de saint Dominique, des voitures partent du couvent de Sainte -Marie -sur- Minerve, où réside le général des Dominicains, et vont chercher au couvent de l'Ara-Coeli le général des Franciscains. Il arrive accompagné d'un grand nombre de ses frères. Les Dominicains et les Franciscains, réunis sur deux lignes parallèles, se rendent au maître-autel de la Minerve, et, après s'être salués réciproquement, les premiers vont au chœur, les seconds restent à l'autel pour y célébrer l'office de l'ami de leur Père. Assis ensuite à la même table, ils rompent ensemble le pain qui ne leur a jamais manqué depuis six siècles, et, le repas terminé, le chantre des Frères Mineurs et celui des Frères Prêcheurs chantent de concert au milieu du réfectoire cette antienne : Le séraphique François et l'apostolique Domitiique nous ont enseigné votre loi, ô Seigneur.

« L'échange de ces cérémonies se fait au couvent de l'Ara Gœli pour la fête de saint François, et quelque chose de pareil a lieu par toute la terre là où un couvent de Dominicains et un couvent de Franciscains s'élèvent assez proches l'un de l'autre pour permettre

Sainte - Marie - des - Anges.

à leurs habitants de se donner un signe visible du pieux et hérédi-^ taire amour qui les unit ^ »

Une des décisions les plus remarquables prise à ce grand chapitre des Nattes fut la célébration , chaque samedi , dans tous les couvents de l'Ordre , d'une messe en l'honneur de l'Immaculée-Conception de la très sainte Vierge. Et, plus tard, en 1263, au chapitre de Pise, le docteur saint Bonaventure porta un décret qui compléta cette décision en instituant en outre la fête de l'Immaculée-Conception pour tout l'Institut franciscain.

* Lacordaire, Vie de saint Dominique, chap. vu.

Quel temps ! quels hommes ! Est-il étonnant que les peuples fussent si imprégnés de la sève chrétienne, quand ils avaient au milieu d'eux de pareils essaims d'anges terrestres !

Pauvre siècle que le nôtre, vraiment, si on le compare à celui-là! Ahl les saints se font rares. Aussi tout se désagrège, tout semble prêt à crouler. Salvumfac, Domine, quoniam defecit sa7ictusÇ?s. xi, 2). 0 Dieu, donnez -nous, rendez -nous donc des saints.

Peu après la mort de saint François on construisit une église plus vaste. En 1288, il fallut encore l'agrandir. C'est le pape Nicolas IV qui le fit, avec les aumônes du monde entier.

Plus tard, elle fut trouvée de nouveau bien insuffisante, et le célèbre pape saint Pie V, le pape du Rosaire et de Lépante, ordonna une reconstruction , cette fois très considérable, car les flots des pèlerins croissaient toujours, à ce point que, le jour du grand Pardon, ils débordaient tout autour de la basilique.

Il faut dire que, dans toutes ces constructions ou reconstructions, on respecta toujours et la sainte chapelle de la Portioncule et la chapelle de saint François, qui restèrent pieusement et religieusement enchâssées, comme des pierres précieuses, dans le monument et sous la coupole.

Cependant, un jour il plut à Dieu d'éprouver les fils de saint François par un événement qui montra en même temps combien il aimait ce pieux sanctuaire de la très sainte Vierge.

Depuis le mois d'octobre 4631 jusqu'au mois de mars de l'année suivante, l'Ombrie fut fortement secouée par des tremblements de terre ondulatoires. Les secousses furent si violentes à la Portioncule, que la basilique se crevassa de tous côtés.

Le 15 mars de cette même année, pendant une nuit calme et sereine, les trois nefs et le chœur s'écroulèrent avec un fracas épouvantable. Mais, chose providentielle, la magnifique et grande coupole, toute crevassée cependant, resta immobile sur ses quatre piliers. Elle continuait d'abriter ses deux petits sanctuaires : celui de la Reine des anges et celui du saint patriarche,.

De l'avis unanime de tous les hommes de l'art, ce fait était humainement inexplicable et contraire à toutes lois de la stabilité. Car cette coupole aurait dû, au contraire, tomber la première. On y voit donc là le doigt de Dieu et la puissante intervention de saint Fran-

çois, et ce prodige rendit encore plus populaire cette chapelle de la Mère de Dieu.

En 1836, par les soins de Grégoire XVI, la basilique a été restaurée, on devrait même dire rebâtie, presque entièrement. Les aumônes affluèrent de partout pour cela. L'architecte fut le chevalier Louis Polette, et un religieux franciscain, Louis Ferri, de Bologne, en dirigea les travaux.

Le 8 septembre 1840 c'était fini. Le cardinal Lambruschini, qui mourut en 1854, protecteur officiel de l'Ordre et premier ministre du pape, en fit la consécration solennelle, escorté de nombreux cardinaux et évêques.

La régularité des lignes de cette basilique, son style très pur et l'harmonie de ses diverses parties architecturales, en font un très beau monument. La coupole est à la fois gracieuse et majestueuse. Elle repose sur quatre énormes piliers, chacun.de vingt mètres de circonférence, qui, malgré leur masse, ne laissent pas que de produire un bel effet, grâce à la régularité de leurs lignes et à leur décoration.

Les deux chapelles de la sainte Vierge et du saint, que nous venons d'étudier, quoique placées sous cette coupole, ne gênent en rien la perspective, soit à cause de leurs dimensions restreintes, soit à cause que leur place a été bien choisie. D'ailleurs leur hauteur est peu considérable, six mètres au plus. Il n'en est pas de même, pour le dire en passant, dans les cathédrales d'Espagne. En voilà une idée étrange des architectes espagnols : ils ont placé au beau milieu de la nef, dans leurs magnifiques basiliques, le sanctuaire ou chœur de ces églises. Presque partout ce sont de très jolis monuments en marbre ou revêtus de marbres parfaitement fouillés, à sculptures superbes , souvent à galeries des mieux ouvragées et d'une belle élévation. Mais le résultat le plus clair, c'est qu'ils empêchent d'avoir une vue d'ensemble de l'édifice, ils en coupent les lignes et, pour le voir, il faut le parcourir tout entier. C'est une église au milieu d'une église. Et quand cet édifice s'appelle, par exemple, la cathédrale de Burgos ou celle de Tolède, si belles, on éprouve un véritable ennui de les voir ainsi obstruées. C'est au moins l'impression que nous éprouvons, nous. Français, dont le coup d'œil aime à avoir une vue d'ensemble. Il paraît que le contraire plaît aux Espagnols. Chacun son goût.

Dans la basilique de la Portioncule il y a aussi à voir quelques autres chapelles assez intéressantes : celles de saint Antoine \ du Crucifix, de Saint-Joseph, qui renferme une très belle sculpture, et, complètement en relief, une terre cuite émaillée du célè>^re Lucca délia Robbia.

Dans l'intérieur du petit chœur (coretto) se trouve la chaire qu'ont illustrée saint Bernardin de Sienne et d'autres saints de l'Ordre. Avant de ùortir, visitons la sacristie. Elle est spacieuse, fort bien aérée et ornée de tableaux remarquables, attribués au Pérugin, à Guido- Reni et à Spagna.

Au reste, le religieux qui accompagne les visiteurs ne manque point d'en faire remarquer les beautés.

Encore un petit détail :

Dans la chapelle de saint Charles Borromée est une planche qu'on fait remarquer au pèlerin, sur laquelle on a représenté saint François.

Elle faisait partie de son pauvre lit. On dit qu'aussitôt mort on y plaça son corps, pour le laver et le traiter selon les usages du temps. Cette peinture est la plus ancienne représentation du saint, puisqu'elle fut faite en 1227 ou 1228. Elle le représente tenant d'une main une croix, et de l'autre un livre sur lequel on lit ces mots :

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