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Souvenirs du choléra, en 1832

Les grandes épidémies profitent peu à la science, et celle-ci leur est généralement d’un médiocre secours. La nouveauté' du mal, sa violence, le nombre des malades , l’effroi, la terreur qui s’emparent des masses et qui se communiquent aux plus intrépides, eu ont de tout temps e'te' les principales causes.

Quand le mal vient à l’improviste et saisit au de'pourvu, il glace, altère et frappe de stupeur; lorsqu’il a e'te' depuis long-temps pre'vu et attendu, je n’oserais assurer qu’on s’en soit trouve' beaucoup mieux.

L’étroitesse de nos vues, la faiblesse de nos ressources, l’incertitude de nos moyens, les préjugés, les illusions de la science , non moins que

les présentions exagc're'es des savants et les spe'dilations de l’industrie, sont les causes ordinaires qui s’opposent à ce qu’on obtienne de grands succès.

Les e'pide'mies et les maladies nouvelles sont au nombre des ne'cessite's auxquelles la nature condamne l’humanité' ; rien ne peut s’opposer à leur de'veloppemenl ; tout ce qui est au pouvoir de l’homme consiste à se mettre dans les conditions les plus favorables pour leur re'sister. II n’y parvient que par de longs efforts. Si l’Europe semble affranchie des de'sastres de ce genre, dont l’histoire a garde' le souvenir, elle le doit au progrès des lumières, aux immenses avantages do la civilisation moderne, aux relations commerciales qui rendent impossibles les famines des temps recule's, et surtout au système d’hygiène publique géne'ralement adopte' depuis plusieurs siècles ’.

1 Voyez le discours prononcé à la séance publique de l’Académie , le 8 août i832 , inséré au Précis de la même année. 11 est le développement de celte pensée.

C’est parce que le mal est au-dessus de nous, que le remède doit venir de loin , et ce qu’on fait au moment même pour préserver, est fait avec bonne intention sans doute, mais, il le faut avouer, avec fort peu de profit.

Si l’on veut se convaincre de cette ve'rite' , il suffit de jeter un coup-d’œil impartial sur les villes d’Europe qui, dans la dernière épidémie, ont été abandonnées à elles-mêmes, et sur celles qui ont déployé tout le luxe antipestilentiel; on pourra s’assurer que leur bonne ou mauvaise fortune a paru assez indépendante de tout ce qu’on avait fait.

J’ai souvent éprouvé de vifs regrets en cherchant en vain dans l’histoire des détails circonstanciés sur les grandes épidémies qui ont régné aux siècles écoulés; c’est là ce qui m’a porté à recueillir ce dont j’ai été le témoin. J’ai tout fait pour éviter les erreurs, et aux soins minutieux que j’y ai mis, je conçois que, sur une plus grande échelle, une telle rigueur serait tout-à-

fait impossible. J’ai traite la majorité' des malades de la ville; les premiers et les derniers m’ont été apportés. L’histoire de chacun a été' écrite jour par jour et soigneusement consignée ; l’effet des médications a été constaté avec scrupule ; des corps ont été ouverts en grand nombre, et je n’ai dédaigné aucune des lumières qui pouvaient m’éclairer.

Au début de l’épidémie, j’ai pris le choléra pour texte exclusif de mes leçons publiques de clinique ; l’affluence des confrères et des élèves qui s’y sont rendus m’a laissé un souvenir trop flatteur pour omettre d’en faire ici mention. Pendant le même temps, les malades ont été visités quatre fois par jour. Aucune médication relative aux cholériques n’a été abandonnée à la discrétion des élèves, même des internes, et toutes les précautions ont été prises pour m’assurer de l’administration régulière , ainsi que de l’effet de celles dont j’avais fait choix. Je dois surtout signaler le zèle qu’a témoigne', dans cette circonstance, M. Desalleürs, médecin-adjoint de

l’Hôtél-Dieu. Il m’a seconde avec l’ardeur de l’ami lie' elle talent d’un praticien exerce'.

Pour rendre le cadre plus complet et m’appuyer sur une autorité de faits plus imposants, j’ai, aux malades de l’Hôtel Dieu, réuni ceux admis dans les salles temporairement ouvertes à l’Hospice- Ge'neral, ainsi qu’à St.-Yon1. Ce n’est point dans des bulletins officiels que j’ai puise' mes renseignements, mais dans les établissements eux-mêmes et à des sources irre'cusables \

1 Des cholériques ont été admis à Saint-Yon pendant trente*deux jours, depuis le i3 avril jusqu’au i5 mai; et à l’Hospice-Général , pendant quarante, du 8 avril au 18 mai. Passé ce temps , tous les malades furent dirigés sur l’Hôtel-Dieu.

2 J’ai obtenu des bureaux des diverses administrations tous les renseignements qui pouvaient m’être utiles ; je ne puis trop me louer de l’obligeance de MM. les employés de la mairie en particulier. J’en puis dire autant pour l’IIôtel-Dieu : la comptabilité y est tenue avec un tel ordre, que les recherches y sont faciles. J’ai, depuis plusieurs années, recueilli des tableaux statistiques d’un grand intérêt, cl qui ne laissent rien à désirer sous le rapport de l’exactitude.

Si j’émets quelques idées opposées à celles qui sont généralement admises, chacun, après m’avoir lu, jugera s’il doit ou non les partager ; quant aux résultats, appuyés sur des faits positifs, il serait difficile d’en infirmer la valeur. S’ils ne sont pas toujours en harmonie avec ce qui a été noté en d’autres lieux, cela tient peut-être aux soins que j’ai pris d’approcher davantage de la vérité; s’il en était autrement, que l’on n’oublie pas que, renfermé dans ce qu’il m’a été donné de voir de mes yeux, je n’ai nullement pris la tâche d’expliquer ou de faire cadrer avec mes récits ce qui peut avoir été observé ailleurs.

Apparition du Choléra à Rouen.

Depuis douze jours le chole'ra e tait officiellement reconnu à Paris et y exerçait de cruels ravages ; les feuilles publiques semaient au loin la terreur sur toute la France, et chaque grande ville se jugeant moins privile'gie'e que la capitale, comptait au moins sur les memes calamile's. Les esprits e'taient en alarme, les meilleures têtes frappées de vertige , les imaginations en arrêt comme dans l’attente d’une catastrophe generale. Cette ide'e fixe, partage'e par la me'decine, suffit

pour justifier qu’aucun cas de choiera, ou meme qui put en approcher, n’a été signalé avant ceux dont je vais parler.

Les principes des maladies épidémiques peuvent être comparés à ces semences jeltées avec profusion sur la terre , et qui ne germent qu’après avoir rencontré un sol pour les recevoir, la chaleur et l’humidité pour favoriser leur développement.

Il est à croire que plusieurs jours avant l’invasion du choléra , le principe en était dans nos murs, et qu’il planait sur toute la ville cherchant ces deux conditions indispensables à sa manifestation , une localité qui lui convienne et des corps prédisposés à le recevoir. Sans ces deux conditions, point d’épidémie, point de choléra , point de maladie en général ni en particulier.

Le premier malade proclamé comme cholérique à Rouen, fut un marin stationné sur la rive droite de la Seine, attendant chargement depuis quinze jours, adonné à l’eau-de-vie, tourmenté par une cruelle dyssenterie; il avait été violemment saisi à la suite d’une indigestion de moules. Lorsqu’il me fut apporté , le 8 avril au matin , il ne présentait point les signes

caractéristiques du choléra. Des praticiens dignes de foi ont attesté que quelques heures plutôt la chose laissait moins d’équivoque'; il succomba, et l’ouverture du corps faite en présence des médecins de la ville, lit reconnaître des altérations qui justifiaient la mort naturelle, plus, quelques désordres qui lui semblaient étrangers.

La nuit précédente j’avais reçu un militaire dans un état d’asphixie assez remarquable. Le chirurgien du régiment m’assura que ce signe avait été des plus prononcés à la caserne. Il succomba après huit jours d’une maladie dont la marche fut tout-à fait insolite.

Ce militaire venu de Saint-Sever et aux arrêts depuis huit jours, avait fait usage d’eau-de-vie dont il avait peu l’habitude. Immédiatement après il fut pris de vomissements et de déjections qui avaient complètement cessé à son entrée à l’Hôtel- Dieu. Il n’avait eu aucune communication avec le premier, ce dont je me suis assuré avec soin.

1 Ce marin avait à peine été aperçu , que déjîi les journaux étaient instruits de sa présence; de sorte que le public savait la nouvelle avant que le malade m’eût été soumis , et qu’il m’eut été donné de porter aucun jugement sur son compte. On n’eùt pas mis plus de célérité pour l’annonce d’une victoire.

J’avouerai que je n’ai jamais compris le bonheur d’annoncer le premier une mauvaise nouvelle. J’aurais vivement désiré que le chole'ra ne fut jamais arrive' jusqu’à nous, et sachant tout l’effet que devait produire sur le public l’annonce d’un mal attendu avec tant d’anxiété $ pensant qu’émanée des hôpitaux , cette nouvelle aurait un degré plus grand d’authenticité, il me fallait être doublement sûr du fait, avant de sonner l’alarme. J’avais des doutes, mais j’attendais qu’ils fussent convertis en certitude pour me prononcer. Je dirai plus, s’il ne se fût présenté que quelques cas isolés , et qu’ils eussent été renfermés dans l’enceinte de l’Hôtel-Dieu , j’aurais cru faire mon devoir et bien servir mes concitoyens en les gardant sous le secret. Tels furent alors les motifs de ma réserve.

Le même jour 8 avril , un buveur, de la rue Mamuchet, mourut en peu d’heures à l’Hospice- Géne'ral. Il ne m’a pas été donné de le voir. J’ai ouï-dire que les avis à son sujet n’avaient pas été unanimes.

Voici, dans une même journée, trois malades soupçonnés du choléra, et succombant avec des symptômes insolites, suffisants pour les uns, douteux pour les autres $ tous trois venus de

points bien isoles et déterminés par une cause analogue.

Toujours les épidémies pre'ludent par quelques cas d’une physionomie équivoque , prêtant à la polémique et favorisant parfois deux opinions contraires, mais qui sont déjà le résultat d’une influence spéciale qui ne tardera pas à se manifester. Néanmoins, si les choses chez nous en étaient restées là , je demanderai à tout homme sensé , s’il eût osé affirmer que le choléra s’était montré dans notre ville.

Un jour se passa sans rien olfrir de nouveau. Le 10 avril, le bateau à vapeur la Seine } parti de Paris le 8 , avec cent passagers, nous amena un marin qui succomba à l’Hôtel-Dieu, après seize heures de séjour, avec les signes les plus caractéristiques de la maladie. Un marin entré avec lui enfui quitte pour un embarras de l’estomac. Aucune autre personne du bateau ne fut incommodée.

Jusques-làil était permis de se flatter: les trois cas observés d’abord laissaient de l’équivoque, et le marin venu de Paris y avait contracté son mal et ne nous appartenait point. Mais dès le soir du 10 et dans le jour suivant, on m’apporta plusieurs malades du quartier Martainville , de Sotteville,

du Boisguillaume et delà rue Poisson. A dater de la même e'poque, le choiera se montra simultanément sur la Petite-Chaussée, à St.-Sever et sur le Montriboudel. Dès-lors, la paroisse St.-Nicaise et Solteville , la caserne Bonne-Nouvelle, St.-Sever et Martainville, offrirent des malades en mêmetemps.

Tous les points de la ville ne furent pas atteints au même degré ; il en est beaucoup qui enfuient lout-à fait exempts.

Voici ce que j’ai recueilli , d’après les malades admis dans les hôpitaux.

Marche du Choiera dans la halle.

L’épidémie régna sur la Seine même , et vingthuit marins, stationnés pour la plupart sur la rive droite, en furent atteints1.

Le mal sévit sur la rive gauche de la Seine, et s’étendit sur tout St.-Sever, So tte ville , Grammont, mais avec plus de violence dans la partie située depuis l’église St.-Sever jusqu’à St.-Yon.

1 Pour se faire une idée précise de la marche du choléra, il suffit de jeter les yeux sur la carte de Rouen , où les quartiers atteints sont coloriés en rouge. — Voyez également le tableau de la mortalité , suivant les paroisses , N° 7.

Les rues Lair, du Pré, Percée, St.-Julien, d’Elbeuf, furent surtout afflige'es. L’Asile des aliénés n’en fut pas préservé.

Sur la rive droite du fleuve, les deux côtés du Montriboudet virent de nombreux malades, mais, passé cette ligne , je n’ai rien à signaler dans celte direction. Le 12e arrondissement fut tout-à-fait intact ; l’Hôtel -Dieu et entours furent épargnés, et sur la façade du port jusqu’au pont de pierre, la rue des Ramassés est la seule qui ait attiré les regards.

La maladie régna aussi , quoiqu’avec une intensité modérée, dans quelques parties des 8e et 10e sections. Les rues Sainte-Croix, de la Prison , 'Ecuyère , des Ermites, Befrov et Coquet, eurent chacune plusieurs malades; mais le plus grand nombre éclata dans le quartier Mar— tainville. Les 3e et 6e sections, qui composent en grande partie les paroisses St. -Vivien et St. -Maclou , en comptèrent dans presque toutes les rues, et parfois dans toutes les maisons d’une rue. Chose notable, le choléra sembla s’arrêter aux portes de l’Hospice-Général. Il ne fut point vu dans son intérieur, et je n’ai que bien peu de chose à noter au-delà de cet établissement, dans cette direction de la ville.

L’épidémie s’étendit vers la partie haute de la cite , ou plutôt régna en même-temps dans les rues Orbe, Sl.-Nicaise, Coignebert, des Champs et Bassesse. Je ferai remarquer que, lors de la constitution de 1828 à 1 83 1 , qui donna lieu à tant de fièvres d’accès , il m’en vint de ces points culminants aussi bien que des parties basses de la ville.

A cela près des quartiers que je viens de designer, et dont plusieurs furent vraiment flagelles , le reste de la ville fut très-heureux. A peine a-t-on vu quelques cas rares et isolés; alors indépendants de la localité, ils semblèrent se développer sporadiquement, ou être dus uniquement aux prédispositions individuelles. C’est ainsi qu’une servante cacochime fut saisie, rue de Flovence, au milieu de ses maîtres, plus âgés qu’elle, et qui continuèrent h se bien porter. Un malade unique me vint de la rue du Vert-Buisson, un de la rue des Carmes, un seul de la rue de la Savonnerie.

Les recherches minutieuses auxquelles je me suis livré, m’ont mis à même de rectifier bien des erreurs; ainsi, frappé de trouver un malade dans une des rues les plus saines de la ville, j’acquis la conviction qu’un accès d’épilepsie en avait im-

pose. Il en était de meme d’une jeune servante de la rue Thouret, egalement admise à l’Hospice- Ge'néral , au même litre, et qui n’avait qu’un accès d’hystérie; ce qui lui e'tait habituel. J’en pourrais citer un grand nombre. Cela était inévitable. Dans les premiers moments, la peur grossissait les objets, les bureaux sanitaires étaient exposés à de fréquentes méprises : l’ivresse, l’apoplexie, les névroses, trompèrent souvent, et les hôpitaux temporaires n’ayant de salles que pour le choléra, tout ce qui y était admis dut nécessairement passer pour tel.

J’ai aussi noté un bon nombre de malades qui n’avaient certainement pas contracté le choléra dans leur demeure. Ainsi , un homme est saisi en travaillant sur le port , les jambes dans l’eau , ou ue peut accuser en rien le lieu de son habitation. Un colporteur de la rue Boudin est pris à la suite d’un incroyable excès dans un cabaret , situé près du port. Ce serait à tort qu’on accuserait sa rue d’insalubrité, quand son ivrognerie seule e'Lait coupable.

On a taxé le choléra de bisarrerie, et partout on s’est plu à l’entourer d’un merveilleux surprenant. Il est constant que bien des choses, dans ce qui le concerne, dépassent notre portée et dé-

jouent nos calculs; mais de ce que les lois qui le dirigent nous échappent, est-il dit, pour cela, qu’il n’y en ait pas? L’étude se'vère des localités pourrait jeter quelques lumières sur sa marche. Je crois peu aux caprices et aux merveilles qui s’écartent des règles tracées par la nature; je sais qu’il est plus expéditif de se contenter d’un grand mot, mais je crois plus sage et plus satisfaisant d’observer et de méditer, pour arriver ensuite à la découverte de la vérité.

Le choléra éclata avec violence sur la rive gauche de la Seine; mais que nous offre-t-elle? Le long de la Chaussée, les rives du fleuve sans talus, des maisons basses, petites, dépourvues de caves , à trente pieds du bord de l’eau, et souvent mouillées par les débordements.

Au-delà, des prairies périodiquement arrosées par des inondations; un terrain sans accidents, des habitations chétives, reposant constamment sur le sol.

C’est une chose d’antique observation, que les épidémies ont toujours, plus qu’ailleurs, sévi sur cette rive. Les fièvres d’accès, les rougeoles, les miliaires, y ont fait de fréquents ravages.

Le Montriboudet présente quelque chose d’analogue : à droite et à gauche, un fossé alimenté

par les eaux de la Seine; d’un côte', des prairies; de l’autre, des jardins légumiers , une humidité' et une salete' continuelles dans toute sa longueur. Soit par ne'gligence, soit par l’effet de sa position, ou des arbres qui la décorent, cette avenue est toujours fangeuse, et sèche à peine dans les beaux jours de l’été.

Toute la portion du port, nouvellement bâtie, a eu un meilleur sort : là un talus ; là de belles et grandes maisons en pierre , appuyées sur des caves exhaussées de plusieurs mètres au-dessus du niveau des eaux et éloigné de plus de cent pieds des rives, qui ne débordent plus.

Dans le quartier Martainville , nous observons un terrain bas, déshabitations agglomérées, souvent au-dessous du sol; des rues étroites, sales; et dans beaucoup , des sources qui , s’échappant de dessous terre , viennent à sourdre entre les pavages, et sont une cause d’humidité permanente.

Nous retrouvons beaucoup de ces considérations dans les points qui , par leur élévation , semblaient devoir être à l’abri de tout mal; et si l’on examine avec attention les rues Pomme-d’Or, Coignebert Bassesse, et des Champs, on cessera de s’étonner que là aussi le choléra se soit manifesté.

Je crois devoir signaler, comme sujettes aux mêmes inconvénients, les rues de la Prison, Sainte-Croix, Ecuyère, des Ermites, et je serais porte' à croire que les rues Befroi et Coquet renferment, au moins d’un côté, quelque cause analogue d’insalubrité.

De ces observations, nous pouvons conclure que, chez nous, le choléra s’est de préférence concentré dans les lieux bas, humides, dans les habitations sur ou au-dessous du sol ; que son principe a semblé recevoir une nouvelle activité là où existaient des filtrations habituelles, et que jusques-là il se rapproche de ce qu’on a observé lors des autres épidémies.

Les eaux courantes et bien encaissées semblent peu contribuer à son développement; car je n’ai pas reçu un seul malade dont la demeure fut sur PEau-de-Robec.

Professions des malades atteints du Choiera.

Il est bien avéré que le choléra a sévi surtout sur les indigents. A Paris, la proportion du pauvre au riche a été immense, et dans notre ville on aurait peine à citer quelques personnes aisées atteintes, sans équivoque; pour mon compte, je n’ai rien vu au-dessus delà classe ouvrière, etje

crois que beaucoup de mes confrères en pourront dire autant.

Les femmes ont été plus attaquées que les hommes, mais la mortalité' a e'te' relativement la même pour les deux sexes.

J’ai voulu m’assurer quelles e'taient les professions qui pouvaient y prédisposer 1 ; il m’a semblé que pour les hommes le résultat avait été à-peu-près égal pour chacune. Celles dont le chiffre est le plus élevé occupaient aussi plus de bras, et s’il en est qui semblent faire exception,

elle sont en trop petit nombre pour fournir des

arguments sans réplique.

Parmi les femmes, nous remarquerons que les blanchisseuses ont presque toutes succombé, que les trameuses et états analogues, forment à elles seules plus de la moitié du total, et que parmi elles la mortalité est considérable. Cela tiendrait-il à quelque motif d’insalubrité ? C’est ce que nous examinerons en parlant des prédispositions. Comme chez les hommes , les décès furent à-peuprès pour moitié dans les autres professions ; nous noterons cependant que sur sept domestiques il

1 Voyez le tableau du choléra suivant les professions, N° 2.

n’en périt que deux , et que de quatre filles publiques il en re'chappa trois.

Choléra suivant les âges.

Quant à l’âge 1 , si la première période de la vie paraît de beaucoup plus faible que les autres, c’est qu’à l’Hôtel-Dieu on n’admet point au-dessous de trois ans. Le plus jeune âge ne fut point le plus heureux , le choléra se montre également sévère pour les deux extrémités de la vie a.

Si l’on réfléchit que passé l’âge moyen de la vie , le nombre des hommes va décroissant , et que la proportion des malades a été en s’élevant après quarante ans , on aura la conviction que l’âge mûr et la vieillesse, sont de tristes recommandations lors des épidémies.

Il est de remarque que le nombre des femmes , de 4o à 5o ans, surpasse celui des autres dixaines , la raison en est trop naturelle pour être indiquée.

1 Voyez le tableau du Choléra , suivant les âges , N° 3.

2 Quelques enfants très-jeunes m’ont été apportés à ma consultation gratuite du matin -, j’en ai visité quelques-uns chez eux , la plupart ont succombé.

Ces résultats obtenus sur une assez grande échelle, ont ce me semble un certain degré d’authenticité. Ils s’écartent peu de ce qu’on voit dans les autres maladies.

Le choléra se déclare à tout âge, et avec le même danger , mais il frappe en plus grand nombre ceux qui ont dépassé l’âge moyen de la vie.

Causes du Choiera.

La cause première du choléra sera toujours pour nous un problème insoluble. Elle échappe à nos sens, à nos calculs, à nos investigations; elle est insaisissable ; nous n’avons sur elle aucun pouvoir, aucune action, car nous ignorons sa nature, ses lois, et nous ne saurions dire quand elle existe ou n’existe pas.

Mais nous savons que ce principe ne peut se manifester que là où les lieux favorisent son action , et que sur les corps aptes à le recevoir, de là l’importance d’étudier les causes prédisposantes, car si les corps et les localités se refusaient à favoriser ces principes délétères , le choléra passerait inaperçu sur nos têtes , et nous n’en n’éprouverions aucun mal.

Cause

première.

Localités.

Tous les individus prédisposés , par leur habitation , leur âge , ou leur débilité physique et morale, ne sont pas également atteints. Il faut le plus souvent qu’un trouble quelconque vienne rompre l’équilibre qui maintient encore la santé : alors, au moindre trouble, on voit succéder un mal très-grave ; c’est un léger poids qai fait pencher la balance ; c’est la goutte qui fait déborder le vase. On conçoit que sans les deux premières, celte 3e condition serait purement insignifiante. Dans ces cas, elle acquiert une grande importance , et doit être éloignée avec soin; c’est pourquoi je consacrerai quelques lignes à l’examen des causes déterminantes.

D’après ce que je viens de dire de la cause spécifique du choléra, on sera peu surpris que je ne tente point de soulever le voile qui la dérobe à nos yeux; je laisse ce soin aux plus habiles, me réservant bien de profiter de leur decouverte.

Causes prédisposantes.

Parmi les causes prédisposantes, il faut placer les localités. Nous avons désigné, dans notre ville , les lieux où le choléra a régné avec quelqu’intensité ; nous répéterons que, dans tous, nous y retrouvons des dispositions analogues , un

sol humide, souvent pénétré' d’eau, des habitations sur la terre ou au-dessous du sol, des rues étroites et des maisons mal bâties.

Je n’ai point remarqué que les odeurs qui nous affectent désagréablement eussent favorisé son développement d’une manière notable. Les lieux où existaient des tueries, des fabriques de chandelle, de colle, de noir animal, les marchés, les abords du spectacle et autres lieux où le dépôt journalier des immondices entretient une infection habituelle, n’ont rien présenté de remarquable.

J’ai soigné plus d’un malade dans des habitations qui ne laissaient rien à désirer sous le rapport de la propreté, et bien des gens ont, à ma connaissance, conservé leur santé, quoiqu’ils fussent dans des conditions absolument opposées.

Le Montriboudet est constamment humide , mais jamais infect. La Petite-Chaussée et Saint- Sever, dans leurs portions inondées, ne choquent point l’odorat. Le temps où parut le choléra n’était point celui des chaleurs ; et si l’on m’objectait que la rue Martainvilfe , empuantie par le marché qui règne dans sa longueur, a offert beaucoup de malades, je demanderais pourquoi

Emanations

félidés.

Choiera chez les marins.

le Vieux-Marché, qui ne lui cède rien, sous ce rapport, n’en a que peu ou point vu.

Parmi les hommes, les marins comptent plus de de'cès que les autres. Sur vingt huit, dont vingtsept furent admis à l’Hôtel-Dieu et un à St.-Yon, il en périt seize. On s’en étonnera peu, en songeant aux fatigues des gens de mer, à leur genre de nourriture , aux privations qu’ils s’imposent dans leurs périlleux voyages , et aux excès par lesquels ils s’en dédommagent au port. Aussi , d’habitude, leurs maladies sont graves et mortelles. J’ai lieu de m’étonner qu’il n’en n’ait pas succombé davantage.

On ne peut nier que leur profession ne fût pour beaucoup dans l’invasion de la maladie. Plus d’un l’éprouva à son bord, où il était depuis longtemps,* d’autres en furent pris en venant des plages les plus opposées , qu’elles fussent ou non visitées par le choléra ’.

1 Les marins que j’eus à soigner venaient : quatre de Paris , quatre de Bordeaux , trois de Suède , trois de Nantes , trois du Havre , deux de Rochefort , deux de Vannes, un de St.-Brioux, Marseille, 1 Islc-de-Rhé , d’Irlande, de Kiret et d’Espagne : plusieurs arrivaient} les autres avaient séjourné plusieurs jours sur la Seine.

Les militaires , maigre' leur jeunesse et le soin que l’on apporte à leur re'gime, n’ont point e'te' privilégiés. La mortalité' fut, il est vrai, moindre que chez les marins, moindre surtout que sur le civil j mais, en somme, il n’y a point, entre l’un et l’autre , cette e'norme différence qui règne constamment entre un hôpital civil et un hôpital militaire. Les de'cès du second sont à ceux du premier comme un est à quatre; ils furent, dans ce cas, comme un est à un et demi; c’est-à-dire que, du civil , il périt près de moitié, et des militaires, un peu plus d’un tiers ; encore celte faible différence tient moins à leur âge et à la résistance qu’ils offraient, qu’au soin que l’on prît de me les envoyer dès le début, et sans avoir tenté aucune médication.

Si leur chiffre , sur le tableau des professions, semble infirmer ce qui précède, cela tient à ce qu’au début de l’épidémie, la commodité du voisinage et la frayeur qu’inspirait le moindre mal, firent porter à l’Hospice -Général les militaires cholériques ou non. Pour éviter toute erreur, il faut ne tenir compte que du chiffre qui les concerne à l’Hôtel - Dieu, et qui se trouve au tableau général, n° i, c’est le seul dont je puisse garantir l’exactitude.

Choiera chez les militaires.

De l} Ivrognerie comme cause du Choléra.

On a trop généralement admis que l’habitude de l’ivrognerie prédisposait au choléra. L’expérience ne confirme point en entier cette assertion. Les charretiers, brouettiers, tonneliers, hommes du port, qui s’y livrent d'ordinaire, ne furent ni plus malheureux , ni plus nombreux que les tisserands , les fileurs et les autres ouvriers qui en usent plus sobrement.

I>e peuple, incrédule et railleur, chôma les fêtes de pâques, plus qu’en aucun temps : l’air était âpre et froid; jamais on ne vit autant d’ivrognes, et néanmoins je n’ai, dans ce temps, reçu que peu de malades.

Combien d’enfants, de vieillards , ont été saisis sans avoir bu une goutte d’eau-de-vie ou dé vin ! Combien d’ivrognes incorrigibles, ont vu périr leurs femmes, qui ne buvaient que de l’eau et se consacraient exclusivement aux soins du ménage ! Chez nous, elles ont peu l’habitude de l’ivresse, et elles ont été les plus maltraitées.

Peut-être ces résultats contrarieront-ils quelques opinions; la vérité avant tout.

Un certain nombre d’hommes ont , je le sais, été pris immédiatement après avoir bu, mais un

plus grand nombre n’ont point e'të malades après des excès de ce genre , et combien d’autres l’ont été sans cela!

A Dieu ne plaise que je fasse l’apologie de ce vice honteux ! je suis seulement porte à conclure que les ivrognes de profession n’étaient guère plus expose's que les autres, et qu’il existait de plus fâcheuses dispositions. C’est surtout chez ceux qui en avaient peu l’habitude , que l’eau-devie a fait développer le choiera ; alors , cela rentre dans la catégorie des causes déterminantes dont je parlerai plus bas.

De la Peur comme cause du Choléra.

La peur a, de tout temps, été regardée comme le véhicule le plus sur des maladies épidémiques. Si l’on s’en rapportait à ce qui s’est passé, dans notre ville, on serait tenté de douter de cet axiome, ou de faire h nos concitoyens une large part de courage et de philosophie.

Cette frayeur éloignée que l’on puise le matin dans son journal, qui nous porte à nous imposer des privations , à nous soumettre à toutes les exigeances du médecin, qui nous rend crédules, faibles et parfois fanatiques; celte frayeur de bon

Ion, que tout tendait à faire naître, ne suffit pas seule pour produire le mal.

J’ai vu beaucoup de trembleurs, la figure pâle , la voix mal assurée, les yeux humides, qui n’ont pas eu le choiera. Un trouble nerveux, des digestions pénibles, des vapeurs, des migraines, des * diarrhées innocentes, ont été le résultat de cet état contre-nature.

Plus d’un , à ma connaissance, a fait moralement tout pour n’en pas revenir, qui n’a pas été même effleuré. Je n’oserais affirmer, si l’épidémie eût sévi à Rouen comme à Paris , que cette disposition n’eût pas eu de suites fâcheuses ; car la mort suit de près les faibles courages; mais il demeure constant que, dans notre ville, on a eu carrière pour trembler impunément.

Je compare ces peureux d’habitude aux buveurs de profession. Tel qui s’enivrait tous les jours, a échappé, tandis que celui qui a, contre son usage , fait un excès a été pris sur-le-champ. De même a-t-on vu une frayeur subite non réfléchie , une vive impression de l’âme, une mauvaise nouvelle, annoncée sans précaution, faire éclore un mal sans remède. J’en citerai quelques exemples.

On a pu remarquer que les mendians figurent pour fort peu dans notre tableau des professions; c’est que la mendicité en temps de calamité publique est une branche assez lucrative ; ceux qui l’exercent vivent vieux, se nourrissent assez bien, ne s’astreignent à aucun exercice pénible et sont bien loin de s’imposer les privations d’un pauvre tisserand qui s’exténue chaque jour quinze ou dix-huit heures sur le métier, pour alimenter sa famille.

Des

mendiants.

Altération des voies digestives.

Il est du choléra une cause bien plus sûre et plus incontestable , c’est l’appauvrissement, c’est l’altération des voies digestives et les désordres graves qui résultent, pour l’estomac et les intestins, d’une alimentation mauvaise et insuffisante. Celte cause l’emporte sur l’ivresse ; elle l’emporte sur la localité et sur la peur, elle engendre promptement la mort sans qu’on y puisse porter remède : c’est elle qui justifie pourquoi de préférence le mal atteignit les classes les plus souffrantes , pourquoi les femmes ont été plus frappées que les hommes, et pourquoi parmi celles-ci, les trameuses ont été surtout maltraitées.

Continuellement afflige' du spectacle de l’indigence , je puis parler de la misère du peuple ;t je ne forcerai point le tableau. Ces âmes charitables qu’un sentiment généreux d’humanité' a dirige vers leurs tristes réduits, nos administrateurs des Hospices, notre maire lui-même, qui dans ces temps difficiles a, si bien mérite': de ses, concitoyens , ne me démentiront point.

Une portion de la classe ouvrière, celle surtout qui vit des travaux de la fabrique des; toiles, est tombée dans le plus profond dénuement. Le mal date de loin; je l’ai vu successivement s’accroître et, pour beaucoup, arriver àson comble. L’Hôtel- Dieu, qui admet le pauvre en ses maladies, calculé sur la population delà ville , il y a 80 ans, suffisait encore amplement au commencement du siècle ; alors , on pouvait se montrer généreux en l’ouvrant aux communes environnantes , ainsi, qu’aux étrangers que leur position rendait dignes d’intérêt. Il y a douze ans il en était encore ainsi : l’ouvrier, fier de son aisance, dédaignait l’hôpital , restait chez lui et gardait son père et sa mère infirmes. Les choses ont bien changé: d’année, e.iV aifflêe. les ressources ont diminué; l'industrie poiissée par un g concurrence sans terme , n’a, vu de chances dg salut que dans

la multiplication îles produits, et dans la diminution des salaires1 des ouvriers. Chaque saison les a vus réduire davantage, et je demanderai àf tout homme versé dans célle matière , si , malgré le dénuement le plus complet , malgré . les privations de tout genre, l’existence d’un gr«and nombre de familles n’est pas devenue un problème difficile à résoudre. Que de souffrances, què' de désordres intérieurs, que d’infirmités' émanent d’iuie aussi redoutable cause !

Je puis assurer que1 les maladies , et surtout les infirmités , se sont accrues dans le peuple d’une manière affligëantè \ Les bureaux de bienfaisaricé sont sans cessé assiégés , et l’hôpital serait depuis long- temps insuffisant, si, depuis six ans, la nécessité n’aVait justifié la mesure de réserver lés lits pour lés habitants de la ville , à l’exclusion dés communes environnantes; Malgré celte rigueür, malgré des formalités d’admission plus

1 Voyez au tableau N° 6, la mortalité comparée des Jeux hôpitaux. Ce serait trop m’écarter de mon sujet que déplacer ici toutes les réflexions qui en pourraient naître. Je ferai seulement remarquer que le chiffre toujours croissant à UIospicc-Général , spécialement consacré aux infirmes et aux incurables , ne permet pas de douter de la progression que j’ai remarquée parmi ce genre de malades.

difliciles, le chiffre de chaque année est reste' supérieur à ce qu’il était auparavant.

A la diminution du salaire de ces malheureux, il faut ajouter la chèreté constante du pain depuis long-temps, l’hiver si dur de 1829, et la suspension des travaux qu’amena la révolution de i83o\

C’est préparé par ces causes que le choléra s’est rendu parmi nous, et je le demande, peuton s’étonner et du genre et du nombre de ses victimes? On s’est récrié sur la mortalité de Paris; si j’éprouve une surprise, c’est qu’elle ait été aussi faible. Sur 700,000 âmes, la grande ville compte 68,000 indigents inscrits aux bureaux de charité, et ce chiffre tout énorme qu’il est, est loin de comprendre tous ceux qui sont dans le besoin. Il est une vérité que confirme l’histoire de tous les temps, c’est que les épidémies ne firent de grands ravages que là ou la misère du peuple était profonde.

Je pense, d’après ce qui précède, qu’il serait

1 Le mouvement favorable à l’industrie qui s’est manifesté vers la fin de i832, a permis d’augmenter le salaire de l’ouvrier j une récolte abondante qui a fait baisser le prix du pain , et un hiver peu rude , doivent faire espérer quelque allégement à ces maux.

difficile de se refuser à admettre comme la cause la plus puissante pour favoriser le choiera , la misère, etpar suite, les altérations du tube digestif, qui en sont les conséquences inévitables. L’ouverture des corps est venue confirmer cette opinion et ne m’a laissé aucun doute à cet égard. Je sais qu’on me citera des cholériques au sein de l’aisance, et jouissant des douceurs du superflu; mais le choléra ne se développe pas sous l’influence d’une seule cause ‘ et je puis affirmer que ceux qu’il attaquera dans les dispositions que je signale, en éprouverontlesplus fâcheuses atteintes. Suffit-il d’ailleurs d’être riche pour avoir les intestins en bon étal ? Nos organes s’altèrent aussi bien par excès que par défaut, des graves désordres dans ces parties naissent parfois de sources bien différentes, et me renfermant dans l’histoire de notre ville , je n’ai point entrepris la tâche d’expliquer ce qui s’est passé ailleurs.

Causes déterminantes .

S’il fallait énumérer toutes les causes déterminantes après lesquelles le choléra s’est déclaré, il faudrait un volume, car tout ce qui produit sur l’économie une vive impression , soit au physique, soit au moral, a pu être signalé dans cette

Indigestions.

circonstance. Je ne parlerai que tle$ plus évidentes, de celles que j’ai recueillies des malades eux-merpes, et alors elles seront bien moins nom- In'euses qu’on ne pourrait le penser. L’insouciance du peuple fait qu’il se rappelle à peine les premières circonstance de son mal, Pétat extrême de beaucoup ne permettait aucun renseignement, et tr^s- souvent l’invasion a été instantanée , due aux influences générales, quoiqu’atlribuée à des causes tout-à-fait futiles.

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Bien souvent un trouble dans la digestion a été regardé comme cause , lorsqu’il n’était qu’effet; mais plusieurs fois il a été facjle de recpnnaîtrp que l’invasion datait de l'indigestion d’alimepts ou de boissons particulières.

On peut admettre que chez ceux qui ont fléchi SO,us l’action d’une cause déterminante , il y avait bien imminence, prédisposition; mais sans cette dernière impulsion , le mal eût pu les épargner; ils opposaient plus de résistance que ceux qui étaient pris de prime-abord et tout- à-fait à l’improviste. Les trois premiers malades qui ont été observés à. Rouen , avaient fait excès d’e.au-devm ; un d’eux avait une grave dyssenterio. L’épidémie alors n’avait pas encore to(iile son intensité;

il a fallu la réunion de toutes les causés pour les abattre. Plus tard, ils auraient pu être Sàisis à jéûti.

J'ai, parmi les homffiès surtout, note' l’action L’cau-dc-vîc. de l’eau-de-vie, et j’ai pu me côntainCre 'que c’e'taient moins les buveurs de profession , habi— tue's à l’impressioh de ce liquide, qui étaient expose's, que ceux qui en avaient use' contre leur coutume* Plus d’un ivre-mort m’a fe'te apporte j qui , le lendemain, s’est re'veille bieii portant.

Je 11e pense pas que le nombre des malades -, par cette seule cause, s’ e'iève au vingtième dés hommes j mais je dois noter que de ceux qui ont ete' pris ainsi, bien peu ont e'chappè.

Combien d’indigestions qui n’e'laient qü’efFet , ont e'té données comme cause 1 INe'anmoins* trois fois le chole'ra a suivi de près l’usage de moules de mauvaise qualité ^ et l’on sait qu’alors elles peuvent produire des symptômes graves, mais d’ordinaire plus effrayants que dangereux.

Trois fois la raie piquante produisit le meme effet : une fois , enlr’aulres, on n’en saurait douter.

Un mari reprochait à sa femme de lui avoir apprête' de la raie qui sentait ; pour lui prouver qu’elle était bonne, elle en mangea beaucoup à contre cœur,, et fut prise du choiera.

Purgatifs.

Un jeune enfant fut malade après une indigestion de cerises, et mourut. Les vomissemenls et l’ouverture du corps prouvèrent que les noyaux avaient e'te' de la partie : c’est le seul fait de cette nature que je possède.

Deux militaires furent atteints pour avoir pris du copahu ; ils gue'rirent tous deux.

On conçoit qu’alors tout remède purgatif ne devait être donne qu’avec réserve; c’eût e'te' cependant mal agir que de s’en abstenir en entier. La méthode évacuante est celle dont j’obtiens les plus heureux résultats à PHôtel-Dieu. Pendant le choléra, j’en ai usé toutes les fois que je l’ai cru utile, sans avoir aucun regret à former : trois fois, dans le même temps, j’administrai le copahu à haute dose, sans avoir à m’en repentir. J’observai un choléra des plus violents , par une cause bien opposée. Un capitaine de la ligne, atteint d’une urétrite , s’était pendant vingt jours soumis à l’usage d’une tisanne délayante; il éprouva les symptômes les plus redoutables et ne guérit qu’après six semaines de danger. Marié et chargé de famille, il s’imposait les plus grandes privations; et, dans ce cas , je pense que l’usage prolongé de boissons délayantes n’a pas été indifférent à ce qu’il éprouva. Remis de cet assaut, son urétrite

reparut; elle fut rebelle, et comme, on le préjugera, ce n’est point à lui que j’ai administre' le copahu.

Je pourrais citer bien des malaises attribue's à du lard , aux haricots , à la fraise de veau , etc. ; mais le plus souvent, en interrogeant, je découvrais qu’un flux le'ger, qu’une courbature, qu’un trouble ge'ne'ral avait pre'existe' , et que les accidents n’e'laient point cause's par l’aliment , mais bien par l’influence seule du principedel’e'pide'mie.

Deux fois le mal s’est de'clare' sur des hommes travaillant les jambes dans l’eau, aux bords de la Seine.

Impressions morales.

Parmi les causes non e'quivoques qui ont déterminé souvent le choléra, il faut placer une impression morale vive, profonde et instantanée.

Chez plusieurs, j’ai noté des accès de colère , d’indignation, de crainte.

Un homme se prend de querelle avec un voisin, le choléra se déclare immédiatement.

Un malade cachectique est menacé de renvoi, et ne tarde pas à offrir du flux et des vomissements. *

Combien de femmes ont été saisies à la vue de leurs maris, ou de leurs enfants expirants ! Alors la même influence avait, il est vrai, agi sur tous; mais l’invasion ne datait que du moment de cette vive douleur.

J’en pourrais citer nombre d’exemples; je me bornerai aux suivants:

Une jeune fille de seize ans me fut apportée aux premiers jours de l’épidémie , n’olfrant que des symptômes très-le'gers du choléra ; pour la rassurer et lui persuader qu’elle n’avait point ce mal, je la fis coucher au milieu des convalescents. Des imprudents agirent en sens contraire, en lui affirmant qu’on avait fait erreur, et qu’elle avait bien le choléra ; elle ne tarda pas à en offrir les signes les plus tranchés, et 11e réchappa qu’avec peine. Elle se nomme Victoire Hamond.

Il me serait aisé de citer quelques histoires tout-à-fait en sens inverse de celle-ci.

On m’avait apporté, au commencement d’avril, une femme Canouel, rue des Ramassés; par une erreur bien funeste, elle fut inscrite sur le livre des entrés, sous le nom d’une autre cholérique qui mourut le deuxième jour. Le mari de la première vint le lendemain me demander à voir sa femme qui, disait-il, il avait trouvé mieux la

veille. Je consultai le registre et fis tout pour l’en détourner, pensant qu’elle avait succombé clans la nuit. Il insista, désirant la reconnaître avant de lui faire rendre les derniers devoirs. Sa dou-rleur était extrême. En passant dans la salle, il jette les yeux sur le lit où il s’était arrêté la veille et y reconnaît celle qu’il pleurait. La reconnaissance fut mêlée de larmes. Cette émotion leur fut également funeste : le mari, pris deux heures après, mourut le soir même, et la femme eut une rechute qui l’emporta. Sa fille et son gendre, qui Raccompagnaient, n’éprouvèrent aucun malaise.

De la Contagion du Choléra.

Avant l’apparitioq du choléra parmi nous, la non contagion n’était point à mes yeux une question douteuse; ce que j’ai vu m’a confirmé clans mon opinion. C’est en faveur de ceux cpii craignent encore , que je rapporterai ce qui s’est passé à l’Hôtel-Dieu.

|L,ç militaire, le marin, l’homme de la rue Mamnehet, qui furent nos trois premiers malades, n’avaient eu aucune communication entr’eux , ni avec rien qui eqt approché du choléra. Après une trêve d’un jour, un marin tombe malade à bord, y séjourne dix-huit heures au milieu de cent pas-

sagers qui continuent à se bien porter. Il vient mourir à l’hôpital , et ne communique son mal à personne. Le lendemain , de nombreux malades éclosent sur les points les plus éloignés. Un des premiers vient du Boisguillaume , un de Sotteville; d’autres de Martainville et de la Petite-Chaussée. Peut-on voir, dans cette succession, autre chose que la marche naturelle d’une épidémie ?

Bien pénétré de cette vérité', je me suis de toutes mes forces oppose' aux mesures d’isolement arrêtées pour PHôtel-Dieu, et sur l’opportunité desquels je n’avais point e'te' consulte'. Si la maladie e'tait contagieuse , une fois admise dans la maison, il fallait bien courir la chance en commun ; car une séquestration absolue e'tant impossible, le mal devait promptement se transmettre par les personnes et les choses, et si elle ne l’e'tait pas, ces mesures extraordinaires ne pouvaient que jeter l’épouvante et apporter bien des entraves au service.

Je fis placer les cholériques avec les autres malades ; seulement, pour la commodité, l’extrémité de chaque salle leur fut réservée : plus d’une fois, les uns et les autres furent confondus ; plus d’une fois , je les laissai ainsi pour ne les point inquiéter.

Mes précautions étaient prises : long temps à

l'avance j’avais répété aux malades, aux élèves, aux religieuses, que le choléra n’était point une maladie nouvelle ; qu’on lui faisait uue trop grande réputation ; qu’il n’avait rien de plus effrayant ni de plus dangereux que ce que nous voyons chaque jour ; que c’était une maladie ajoutée à tant d’autres , et que tout simplement on en mourait ou guérissait, et surtout qu’on pouvait l’affronter sans danger. Ce que j’avais lu sur son compte, ne me permettait pas de douter de sa gravité; mon but était de maintenir autour de moi le sang-froid indispensable en pareille circonstance ; c’était le seul moyen de faire au mal la plus petite part possible.

Ces paroles avaient produit leur effet : quand le trouble était dans la ville , le calme régnait à l’hôpital. Jamais le service de la médecine ne se fit avec plus d’harmonie et de sécurité.

Le mot de choléra retentit bien rarement dans mes salles ; je m’abstins de le prononcer, et chacun suivit mon exemple, et beaucoup l’eurent sans en connaître le nom.

Il m’arriva, ainsi qu’à bien d’autres, d’être sali sans émotion par le jet des vomissements. Vingt fois je me surpris à respirer le souffle glacé pour entendre leur voix défaillante. Les chape-

lains furent auprès d’eux nuit jour, sans qu’il y parut. Peut-être pensera-t-ôn que les personnes habituées a 1 atmosphère des hôpitaux jouissent de quelcpu’ immunité? Cela est vrai; mais les élèves, les médecins étrangers qUi accoururent en foule , les administrateurs qui, chaque jour, visitèrent les salles' ; les parents venant voir leurs proches n’ont point été attaqués. Parmi les infirmiers,.il en était de nouveaux qui n’avaient jamais servi dans lia maison. Les veilles et les fatigues du jour ont doublé pour les dames religieuses , et pas une ne fut indisposée. Plusieurs fois elles se plaignirent de la fétidité particulière des cholériques, soit en renouvelant les lits, soit en lavant le linge. Elles ensevelirent les morts, sans éprouver ïiën de fâcheux^

1 Qu’un médecin, en temps de péril , affronte la contagion et reste inébranlable à son poste , rien que de naturel : c’est un soldat à la brèche ; mais qu’un homme du monde, q?eu fait aU spettaUlè de la douleur, surmonte' ses craintës et ses préjugés pour se rendre au milieu d’unair infecté , c’est un acte de courage que l’on peut signaler.

Peu de jours se sont passés , pendant l’épidémie, sans que MM. Lemarchand et Dubosc-Lettré , ne soient venus visiter les cliolériques dàns les salles , et s’assurer si rien ne leürnianqtfaitï

Un infirmier malade de fatigue se coucha dans un lit où plusieurs cholériques avaient successivement succombe', je l’y laissai pour ne le point alarmer; il en fut quitte pour une courbature.

Pendant six mois je soignai Le choléra, et: je n’ai rien noté qui put me faire même soupçonner, la contagion. Aucuns do ceux qui vinrent pour d’autres maladies ne le contractèrent, et dans toute la maison, je n’ai pas ouï-dire que personne en ait été atteint. Il y eut cependant plus de quarante cholériques: réunis sur un même point, au mois de mai.

Au commencement de juillet , un incident grave faillit troubler la tranquillité générale : on m’annonça que le. choléra s’e'lait spontanément déclaré dans les salles de la chirurgie , et qu’il s’était communiqué. Voici le fait : Un homme entré depuis quelques jours seulement , attendant une opération de cataracte , se prit de querelle avec son voisin. A la suite d’un accès de colère le choléra se déclare, et l’emporte en vingt-quatre heures. La frayeur fut grande. Un témoin qui éprouvait un léger dévoiement sortit, et ne fut point malade; un second, à qui la peur donna une diarrhée, en fut quitte. pour cela. Deux vieillards succombèrent dans le même temps : un âgé

de 72 ans, grabataire, avait une dyssenterie qui le minait depuis long-temps; l’autre, du même âge et impotent par suite d’une fracture non réduite, avait du déliré et delà fièvre. Je crois qu’il n’était pas besoin de chercher à leur mort une cause surnaturelle.

Le point de l’hôpital où ce fait fut vu est toutà-fait distinct des salles de la médecine; c’est une aile opposée de la maison. La salle fut immédiatement évacuée et blanchie. Cette mesure, n’eûtelle servi qu’à faire renaître le calme , elle était toujours de saison.

J’ajouterai que la confiance et la sécurité dont 011 jouissait, dans mon service, ne s’étendaient guère au-delà : je passais pour téméraire ; dans celte circonstance , comme dans beaucoup d’autres, l’éloignement redoublant la terreur, le choléra faisait surtout merveille là où il n’était pas.

Il y avait bien, dans l’intérieur de la maison, plus d’un peureux camphré et chloruré, j’aurais eu fort à faire s’il m’avait fallu tenir compte de toutes les histoires dont on venait m’étourdir.

Peu de jours après l’événement de la chirurgie, on vint me dire que tous les malades d’une salle de convalescents étaient pris de dévoiement '. Je

' C’était la salle St.-Louis , voisine de la chirurgie.

fis examiner en secret les déjections ; elles n a— vaienl rien de suspect; la visite fut faite comme d’usage; je prescrivis quelques dietes, et il n en fut plus question.

On peut, d’après cela, juger s’il m’est possible d’admettre la contagion.

A l’Hospice-ge'néral ', sur une population de plus de deux mille âmes, nul n’a e'ie' atteint5 : il y avait pourtant là bien des cacochymes, et le foyer le plus actif du mal n’était pas loin, mais à l’abri de toute influence morale; leur nourriture était saine et suffisante, et ce résultat atteste , mieux que tous les éloges, l’excellente tenue de cet établissement.

On dira peut-être qu’il n’en a pas été de même partout, et que de nombreux malades ont été vus dans la maison même de St.-Yon. Je n’ai point le droit de jeter les yeux dans l’intérieur d’un asile qui ne m’est pas confié; mais si cet effet était dû à la contagion , comment aurait-il été sensible là oiil’on a apporté le moins de malades? Le choléra

’ Les salles destinées aux cholériques étaient tout-à-fait distinctes de l’Hospicc-Général , et disposées dans l’enclos des Célestins , qui en est une dépendance.

5 Un seul vieillard séptuagénaire , qui servait de fossoyeur, mourut au mois de mai.

eut pu survenir à PHotel-Dieu, à l’Hospice-Gënëral, parle seul fait de l’épidémie. Il n’est pas plus étonnant qu’il se soit déclare' dans Sl.-Yon que dans les casernes Bonne-Nouvelle et Sainl- Sever. J’aurais meme trouvé d’autant plus surprenant qu’il ne s’y montrât pas, qu’il a régné d’une manière intense dans les rues environnantes, et que les aliénés sont loin d’avoir une immunité pour les causes que j’ai signalées comme pouvant surtout y prédisposer.

Du Choléra.

Les écrits des anciens ne laissent aucun doute sur l’antiquité du choléra,’ on sait que, depuis plusieurs siècles, il est endémique dans l’Inde.' L’obscurité qui règne sur la nature des graves épidémies qui ont sévi en France, ne me permet pas d’affirmer que ce soit pour nous une maladie toute nouvelle. Pour mon compte , j’avoue n’avoir rien vu qui lui ressemble. Il doit prendre place parmi les maladies les plus meurtrières ; car il en est peu qui donnent la mort d’une manière aussi prompte, et parfois aussi inévitable.

Ce qu’il y a de spécial dans le choléra, c’est l’imminence du danger dans la première période;

danger qui ne cesse pas complètement après elle, mais qui diminue à mesure que l’on s’en éloigne

(Telle remarque^ faite de tout temps, a été cause de plus d’une erreur, et fait plus d’une victime. Lé pe'ril des premiers instants est si pressant, qu’on a cru avoir tout gagne' si l’on parvenait à franchir ce pas difficile ; et pour beaucoup , le choiera ne consiste que dans une dépression mortelle ou un réveil salutaire; de ces malades vivement pris, qui ont pu marcher le lendemain , je n’en ai point rencontré. Les plus légèrement atteints n’ont pas été malades moins de quatre à cinq jours, et n’avaient point offert tous les symptômes graves de l’état algide; quant à ceux qui les ont présentés dans toute leur intensité, il n’ont guéri qu’au prix de chances nombreuses, et qu’après une maladie qui, de dix jours, s’est parfois prolongée au-delà de trente et quarante.

C’est lorsque j’aurai occasion de parler du traitement, qu’il me sera aisé de démontrer combien cette opinion a été préjudiciable.

Lorsqu’on dirige tous ses efforts vers un seul

1 V oyez le tableau du séjour des cholériques dans les hôpitaux , suivant les décès et les guérisons, N° /f.

but, on croit tout avoir gagne si on l’atteint, et l’on est étonné de voir son malade succomber à une série de nouveaux accidents contre lesquels on n’était point en garde.

J’avoue que la lecture des auteurs qui avaient été sur les lieux e'tudier le chole'ra, était loin de m’en avoir donne' une idée exacte. Tous ont, avec d’assez vives couleurs, dépeint la pe'riode algide , ainsi que les symptômes les plus saillants dont elle s’accompagne : mais bien peu ont été au-delà; et comme s’ils avaient partage l’erreur que j’ai signalée , ils se sont fort peu e'tendus sur le reste. Gomme s’il suffisait de de'crire une grande scène d’un drame , pour donner idée de son ensemble. Eli! pourtant, le malade qui survit à cette première phase, si terrible , est loin d’être sauve'! Que de pe'rils le menacent! que d’accidents prêts à fondre sur lui , si une main sage et prudente ne le guide jusqu’au port !

J’ai rarement vu une re'action franche et promptement salutaire; le plus souvent elle marchait avec lenteur et irrégularité' , revêtant le caractère de plusieurs affieelions graves. Ce qui manque surtout, à mon avis, ce sont des obserservations détaillées des malades depuis l’invasion jusqu’à l’entière guérison, où la valeur des signes

soit bien appréciée. La peau, la langue et les yeux en fournissent de bien précieux et de bien constants. Quand faut-il craindre ou espérer? faut-il aider ou combattre les évacuations? quand faut-il le faire ? quels sont les signes du salut et ceux de la mort? Jamais aucun mal ne parla plus clairement; jamais les signes ne furent plus sûrs et plus décisifs ’.

Quelques journaux, il est vrai, ont recueilli des documents utiles ; mais ces feuilles éparses ne peuvent former un ouvrage suivi. Un jour les voit naître et mourir; et semblables aux oracles de la Sybille, on en retrouve à peine quelques débris échappés aux outrages des vents1.

Je n’ai rien lu sur beaucoup de terminaisons que j’ai observé ; telles que des abcès critiques , des flux bilieux énormes, la chute de l’épiderme et

1 On trouvera , daus les excellents rapports faits par par M. Double, au nom de l’Académie de Médecine, une foule de notions du plus haut iutérêt ; mais la concision de ces ouvrages ne permettait d’entrer dans aucun des détails que je regrette ne pas avoir rencontrés ailleurs.

1 Parmi les journaux que l’on peut consulter avec fruit., on doit citer la Gazette médicale , qui s’est constamment fait remarquer par sa saine logique et son impartialité.

l’éruption qui toujours la précède. Ce dernier phénomène s’est, à mes jeux , montré trop souvent et dans des circonstances trop identiques, pour ne pas réclamer une attention spéciale.

C’est en réunissant ce qui a été vu dans les diverses localités, que l’on pourra obtenir un ensemble régulier et complet. Déjà la maladie semble avoir reçu plusieurs modifications par l’effet de ses longues excursions; plus convulsive dans l’Inde, elle paraît dans le nord avoir plus spécialement revêtu le caractère de l'asphyxie; dans notre climat tempéré, la période algide a été vue sans cyanose; et dans notre ville surtout, je puis attester que le collapsus et le refroidissement ontsouvent existé sans convulsions , sans asphyxie bien sensible, ce qui n’en rendait le choléra que plus insidieux. On conçoit que ces nuances dépendantes des climats doivent aussi amener des variations importantes dans sa marche , et exiger bien des modifications dans son traitement.

Loin de moi la prétention d’avoir tout observé, mais j’ai noté quelques signes que je n’ai point vu mentionner ailleurs. J’ai soigneusement étudié leur valeur; j’ai sniyi le choléra dans sa marche et ses terminaisons, et je conserve des notes qui

pourront un jour servir comme de simples jalons dans un champ neuf encore, mais bien fertile pour qui saura le cultiver.

On ne saurait trop le dire, le chole'ra est une maladie\des plus graves et des plus meurtrières que l’on puisse rencontrer; son danger trompe parfois les jeux exercés, surtout avec la forme insidieuse qu’il a choisi chez nous. Bien souvent une fausse se'curile' endort la vigilance de l’observateur, et c’est au moment même où tout semblait devoir tranquilliser que l’espoir échappe ; nul ne peut se flatter d’avoir été à l’abri de pareilles erreurs : j’avoue qu’il faut une grande habitude pour n’y être pas trompe'; je ferai tous mes efforts pour jeter, par la connaissance des signes, quelque lumière sur ce point essentiel.

Ce que je viens de dire expliquera la surprise de plusieurs médecins venus de loin pour voirie chole'ra. Aux récits qu’on avait fait, ils s’attendaient à quelque chose de si nouveau, de si extraordinaire , qu’ils en pouvaient à peine croire leurs yeux. Ils se demandaient s’il n’y avait pas erreur ou de'ceplion. Peu de convulsions, point de cris effrayants, rareméntdes vomissements sans frein, point de cette cadave'risation si célèbre, mais presque toujours des malades gisant paisible-

ment , plus souvent affaisse's qu’agites, et n’offrant au premier aspect rien de plus effrayant que ce qu’on rencontre chaque jour dans la plupart des affections graves.

Aussi les uns, peu satisfaits de cecfu’ils avaient vu , croyaient qu’une visite leur en avait assez appris; les autres regardaient sans voir , et plus d’un , sans un guide et quelques e'claircissements , n’aurait sans doute pas rencontre' ce qu’il de'sirait.

Durée du Choléra.

C’est imme'diatement après Fe'quinoxe de mars, que le choiera a e'te' reconnu à Paris, et quelques jours plus tard, il e'tait dans nos murs. Le temps e'tait alors d’une extrême âprete'. Les nuits e'taient glaciales, le ciel pur et les vents constamment à l’est. Après quelques jours de pre'lude , le chole'ra e'clata avec force, et pendant les mois d’avril et de mai, on compta un nombre e'gal de malades et de décès*.

» On pourra suivre les progrès de l’épidémie, sur les tables météréologiques qui sont à la fin de cette notice, auxquelles sont joints le nombre des malades etdes morts pour chaque jour.

Si le mois de juin en offrit moitié' moins, la mortalité' fut relativement la même.

Pendant les mois de juillet et d’août, le chiffre fut en décroissant, et la violence sembla quelque peu se ralentir; mais au mois de septembre, si le nombre n’augmenta point, le mal fut plus cruel que jamais; en aucun temps de l’êpide'mie, le choléra ne fut plus sévère, comme si prêt d’expirer, il signalait sa fureur par de plus rudes coups. C’est ainsi que l’on arriva à l’équinoxe de septembre, et j’observai alors un moment d’arrêt qui me fit présumer qu’il touchait à sa fin. Pendant dix jours je ne vis aucun malade de la ville. Ceux que je reçus dans le mois d’octobre, en petit nombre, venaient de points fort écartés, et les plus graves d’entr’eux regardaient des militaires ou des marins qui nous étaient étrangers. Enfin , le mois de novembre n’en fournit que deux, et le dernier de l’année fut vu dans les premiers jours de décembre ’.

On peut, d’après cet exposé de la marche épidémique du choléra, se convaincre qu’il n’a pas

1 Bien des personnes seront étonnées d’apprendre que le choléra ait duré si long-temps $ car beaucoup étaient persuadées qu’il avait cessé avec les bulletins que publiaient les journaux.

cesse d’être le même, et tout aussi redoutable à sa terminaison qu’aux premiers jours de son invasion.

Lorsqu’une épidémie de la nature de celle qui nous occupe se de'veloppe au milieu de masses entasse'es, dans des camps, des villes assiégées , le mal se reproduit parle mal même, et sa durée peut s’e'carter en quelque chose de l’ordre naturel ; mais lorsqu’elle agit librement, sans contrainte, dans une ville soumise depuis long-temps aux lois sages de l’hygiène, on remarque toujours l’influence incontestable des solstices et des e'quinoxes. Ainsi le chole'ra, développe' à la fin de mars, a conserve' toute sa gravité jusqu’au mois de juin , à la fin duquel il éprouva une rémission sensible. Au mois de septembre, une recrudescence des plus sévères s’arrête comme devant une digue à l’équinoxe d’automne, aprèslequel on ne vit plus que des cas isolés qui avaient disparu complètement avant le solstice d’hiver. Telle est la marche ordinaire des constitutions médicales. Toute maladie populaire qui débute avec l’équinoxe de mars ne cesse qu’à celui de septembre, ou au plus tard disparaît avant le solstice d’hiver'.

1 On pourra se rappeler que, six mois à l’avance, j’avais émis des prévisions conformes à ces résultats.

L’histoire des grandes épidémies atteste que leur dure'e n’a pas été moindre de six mois; si plusieurs ont reparu l'année suivante , elles ont toujours éprouvé' une suspension au moment de ces e'poques de'cisives.

Le cliole'ra est-il e'teint pour nous? c’est ce que l’avenir nous apprendra1.

Influence générale de l’Epidémie.

Le pouvoir de cette grande et solennelle constitution médicale, fut également sensible dans l’hôpital sur tout ce qui n’élait point le cliole'ra. Pendant les quatre premiers mois les maladies qui lui e'taient étrangères augmentèrent, ainsi que la mortalité. La majorité de ces affections graves étaient des lièvres calharrales, bilieuses, éruptives, avec vomissements plus fréquents que d’usage , composés de bile verte, et souvent accompagnés de vers; mais toujours de la chaleur, de la fièvre au début, rien qui fit craindre l’invasion de la période algide. Pendant les deux derniers mois, ces fièvres disparurent peu-h-peu, et à l’équinoxe d’automne je ne sais s’il m’en restait une seule. Chose bien rare dans un service aussi nombreux

1 II m’est arrivé en janvier deux cholériques gravement atteints.

que le mien, les maladies aigues manquèrent complètement. C’est d’après cet ensemble de circonstances que j ai prononcé que l’épidémie cessait d’exister, et que le reste ne serait plus que des débris insignifiants; en effet, à dater de cette époque , les maladies changèrent complètement de caractère, et rarement il me fut donné d’observer une conversion aussi nette, aussi tranchée que celle-ci.

Phthysiqucs Mes salles , dépourvues de maladies aigues,

du choléra, n’avaient j amais présenté un coup-d’œil aussi affligeant, parla quantité de phthysiques qui les remplissaient, et qui ne cessèrent d’abonder pendant tout l’hiver; ce qui tenait à ce qu’ils avaient été respectés par le choléra qui parut avoir pour ce genre de mal une antipathie bien prononcée. Sur plus de quatre cents cholériques, un seul fut frappé au dernier degré d’une phthysie pulmonaire , encore les signes furent-ils long-temps équivoques. Une seule fois, pendant la réaction, une malade accusa une vive douleur au côté. Deux militaires proposés pour la réforme, comme faibles de poitrine, furent atteints et guérirent; et si, dans les derniers temps, j’observai quelques faits qui semblaient déroger à cette règle ,

c’est qu’alors le mal s’effacait et que l’épidémie avait perdu de son influence.

A l’ouverture des corps de ceux qui succombèrent, je fus constamment frappé de la bonne conformation de la poitrine ; sur la grande majorité, les organes de la respiration étaient intactes et dans un état parfait de conservation; souvent même les poumons étaient absolument libres d’adhérences; ce qu’on sait n’être pas commun : je pense que les memes remarques auront dû être faites ailleurs.

Est-ce par l’effet des memes influences, ou par un mouvement de dépuration salutaire, que j’ai, depuis le mois de septembre et jusqu’au mois d’avril suivant, vu quantité de personnes tourmentées de furoncles? ou bien le régime échauffant auquel beaucoup s’étaient soumis, n’y aurait-il pas contribué ?

Le silence des organes de la respiration pendant la vie et après la mort , chez les cholériques, m’a fait porter une attention spéciale sur tout ce qui entretenait quelque relation avec cette partie du corps : toutes les fois que , pendant le choléra, j’entendais un léger raie , j’en tirais un bon augure; bien rarement ce pressentiment a été

De»

nourrices atteintes du choléra

Femmes

enceintes.

trompe. J’en puis dire autant des nourrices 1 lorsque la tension du sein ne diminuait pas trop rapidement. Sur six femmes dans cet état, aucune ne mourut , et cependant plusieurs furent assez maltraitées. Une d’elles eut l’éruption, et une autre des selles nuancées de rose ; ce que je regarde comme un des signes des plus redoutables.

Ce qui arriva chez les femmes enceintes me paraît digne d’être ici noté. Le choléra ne leur fut point sévère. J’en reçus neuf dans cet état : une à trois mois, deux à quatre mois; deux à sept une à huit, et trois à neuf. Deux seulement périrent : une à sept mois, qui avait e'té saisie en voyant expirer un de ses enfants du même mal.

Dès le début, elle fut en proie à des convulsions et à un délire qui ne permirent de lui administrer que bien peu de remèdes. Elle accoucha d’un enfant mort dans celte agitation, et mourut sans avoir repris ses sens.

La seconde me fut envoyée au troisième jour de l’invasion , après qu’on eût inutilement tenté les médications les moins rationnelles. Lorsque je la reçus, le travail de l’enfantement était déjà

établi. Elle accoucha seule, et sans difficulté aucune , d’un enfant mort , et survécut encore trois jours. Cette longue résistance m’a fait vivement regretter qu’on ne me l’ait pas apporte'e plutôt.

Les sept autres guérirent , non sans avoir couru de grands dangers. Des selles abondantes, des vomissements énormes, le collapsus et l’asphyxie, ne troublèrent point la marche de la gestation. Deux, à terme, accouchèrent paisiblement ; la nature termina son œuvre doucement et presque sans douleurs. Les enfants étaient privés de vie depuis plusieurs jours, car l’epi— derme se détachait par lambeaux : les suites de couche furent fort simples. J’entrerai dans de plus longs details au sujet de ces femmes, lorsque je ferai connaître le traitement qui leur fut administre'.

Je dirai, en terminant cet article, que je n’ai pas eu l’occasion d’observer une récidive qui ait été jusqu’à la période algide.

Des Préservatifs contre le Choléra.

Tant que nous ignorerons la nature du principe qui engendre le choléra, nous devrons renoncer à tout moyen propre à le combattre

directement. Je ne citerai point les prétentions émises au sujet du camphre, du chlore’, etc. Je sais ce qu’on doit d’egard aux grandeurs déchues; il me semblait seulement passablement bisarre de tant songer à ses pieds , lorsque le mal planait au-dessus de nos têtes, et de se salir du matin

’L’Académiecroitdevoir signalerici les inconvénients, ou tout au moins la nullité d’action de quelque prétendus préservatifs qui ont d’ailleurs été fort préconisés.

En tête de ces moyens elle placera le camphre , dont le moindre inconvénient aurait été de demeurer sans aucun résultat. Trop souvent cette substance, presque toujours prodiguée, a produit sur l’économie , et particulièrement sur le système nerveux, des impressions nuisibles. Il faut juger de la même manière tous les vinaigres, tous les alchoolats , tous les mixtures anti-cholériques, véritable impôt levé sur la crédulité publique.

Tous les chlorures sous toutes les formes, placés en profusion dans les appartements et jusque dans la chambre à coucher, ont souvent fait du mal. La toux, des anxiétés de poitrine, des irritations de gorge en ont été communément la suite, et d’un autre côté, il serait bien difficile de citer des cas bien avérés de leur utilité prophylactique.

( Deuxième rapport de l’académie royale de médecine, rédigé sur la demande du gouvernement. — i5mai i83a.)

Mai i832. — M. Dérosne instruit l’Académie de médecine, que, dans un établissement où l’on prépare le chlore , sur 178 ouvriers , 70 sont morts du choléra.

Au soir pour se soustraire à l’infection. Tout l’ensemble de nos moyens de préservation ne peut avoir d’autre but que d’éloigner les prédispositions dont nous avons parle'.

On a toujours dit que le calme de l’âme était une condition indispensable à la se'curite' ; mais le moyen d’être tranquille quand de tous côte's on criait : N’ayez pas peur! quand les journaux , les murs, les rues , les lieux de plaisirs même, et le sanctuaire de la maison, offraient et exhalaient tous quelque chose du chole'ra*.

On a beaucoup parle' de l’obstination du peuple, de son aveuglement et des excès auxquels il s’est porte : s'il lui e'tait donne' de se justifier, on serait peut-être bien e'tonne' des raisons qu’il ferait valoir. Chez nous, le mal n’a pas e'te'assez ge'ne'ral, pour qu’on eût rien à de'plorer ; le tout s’est borne' à des rumeurs.

Il me serait fort difficile de dire comment se Sont accrédite's les bruits e'tranges qui coururent alors, et les absurdes croyances qui se répandirent; il n’y avait qu’un pas de là aux graves de'-

1 Hippocrate, lors de la peste d’Athènes, ne fit point arroser les rues avec du chlore, mais sécher celles qui étaient humides , et allumer de grands feux dans les -places.

sordres auxquels il s’est porte en beaucoup d’etidroits. La malveillance y fut sans doute pour quelque chose; car, maintes fois, l’autorite' a signale' que les ide'es d’opposition ne naissaient pas spontane'ment, et que des insinuations perfides Joignaient les malheureux des asiles qui leur e'taient ouverts.

Si , d’un autre cote', on re'fle'chit que cesre'pugnances ne se sont pas manifeste'es partout; que, dans les villes même les plus affligées, des quartiers ont, dans les mêmes circonstances, joui d’un calme parfait, on pourra se demander s’il n’e'tait pas possible de pre'venir les scènes dont on a e'té le te'moin 1 ? Les meilleures intentions ne sauvent pas de l’erreur; et en se rappelant ce qui a e'te' fait, on décidera si, en pareil cas, on devrait suivre absolument les mêmes errements3.

1 A St.-Pétersbourg , où le peuple s’est porté aux plus violents excès , le calme le plus parfait n’a cessé de régner dans un quartier qui ne fut pas moins maltraité que les autres ; ce quartier fut confié aux soins d’un médecin français qui y organisa les secours d’après un mode différent des autres. Je regrette de ne pouvoir citer son nom , que j’avais noté avec soin lors de la visite qu’il me fit l’an dernier.

3 Les mesures prises furent généralement dirigées contre la contagion que peu de personnes défendent aujourd’hui.

Gy

Les précautions hygiéniques sont bonnes, il est vrai, mais elles doivent être prises en tous temps ; elles sont également efficaces contre tous les maux , et il ne doit pas être besoin de la peur du choléra pour être sobre, se tenir propre, et balayer le devant de sa porte.

Celles qui regardent les particuliers ne sont ignorées d’aucun de ceux qui peuvent les prendre à l’avance , et le plus souvent il est bien superflu de les recommander au pauvre , car il ne lui est guère possible d’en profiter. S’il ne peut échapper qu’au prix d’une habitation salubre , de vêtements de saisons et d’une bonne nourriture, sa perte est certaine; dès-lors il se résigne, et chez lui l’insouciance et l’incrédulité sont le contre-poids de la misère , mourir est pour lui la moindre chose ; habitué dans ses maladies, à l’hôpital, ou au modeste médecin de son arrondissement, qu’il n’a pas toujours à discrétion, quelle confiance veut-on qu’il accorde à des docteurs nombreux, venant officiellement comme pour observer son mal et expérimenter sur son corps? Cette tendresse inusitée l’effraye au lieu de le rassurer ; tant de zèle lui devient suspect, et il ne manque pas de rejeter sur la médecine , ainsi que sur le médecin , ce qui souvent n’appartient ni à l’un ni à l’autre. On

a pu reconnaître que partout la deTiance l’avait rendu plus qu’insensible au dévouaient des gens de l’art, ainsi qu’aux intentions bienveillantes de l’autorité'.

Il faut un peu servir le peuple suivant son goût, connaître ses habitudes et ses préjugés; car il n’est pas toujours sans danger de rompre avec les uns, ni de fronder les autres.

Quant aux précautions recommandées dans le régime, je doute que l’expérience en ait généralement sanctionné la nécessité. Le meilleur moyen de se maintenir en santé étant de ne point s’écarter de ses habitudes, je ne conçois rien aux proscriptions dont on a fait une règle générale. Qu’avaient, au fait, de nuisible une quantité d’aliments qui ont été mis à l’index ?

Que mangera le peuple si on lui retranche les charcuiteries et les salaisons dont il use chaque jour? Pourquoi lui interdire labierre? Consulté si l’on devait consommer à l’Hôtel-Dieu les provisions de cette nature , que l’on avait fait pour la saison, je conseillai de ne point s’écarter de l’usage, puisqu’elles étaient de bonne qualité ; une ration de vin fut ajoutée à l’ordinaire des employés, et aucune autre précaution ne fut prise. On mangea du poisson frais et salé ; on mangea

de la salade ni plus ni moins qu’en tout autre temps. Si l’on savait tout le tort que ces arrêts si légèrement lancés et si moutonièrement suivis, causent à certaines industries, on serait plus réservé. On peut s’informer aux habitants de Dieppe et des autres ports qui vivent de pêche, ce qu’ils ont gagné pendant six mois. J’ai connu des commerçants qui ont fait de grosses pertes sur les salaisons qu’ils n’ont pu vendre, et des jardiniers fort malaisés par la défense d’user de salades eide fruits. Et cependant, qu’y avait-il de commun entre tout cela et le mal que l’on redoutait? Le choléra s’est montré dans une saison où il n’y avait ni fruits ni légumes, et il a disparu au moment où l’un et l’autre sont abondants.

C’était sans doute une fort innocente idée que de chercher son salut dans une ceinture de laine ; mais si l’on veut en apprécier la valeur, on sera forcé d’avouer que le sort de la capitale ne dépose pas en sa faveur : chez nous , on en a fort peu usé, la troupe en était pourvue , un militaire sur trente-six a été atteint du choléra, et sur les habitants , un au plus sur cent. Il serait ridicule d’accuser en rien les ceintures de laine de ce résultat; mais je les crois parfaitement insignifiantes.

rajouterai que les derniers malades que j’ai reçus étaient des militaires, et qu’à Paris, la même observation a été faite. Le choléra avait cesse' dans la ville , qu’il se montrait encore au sein des garnisons.

Je ne connais qu’un pre'servatif sur lequel on puisse compter : c’est d’avoir bien ve'cu jusqueslà, et de continuer sans y rien changer.

Moyens curatifs.

Dès long-temps avant l’arrivée du fle'au , on se le disputait ; on craignait de n’en pas avoir : il y eût même des accapareurs; on eût dit d’une riche proie, d’une facile conquête qu’on se partageait à l’avance. Quand il fut venu et qu’on vit à quel ennemi on avait affaire, je n’oserais affirmer que l’empressement soit demeure' aussi vif.

Aujourd’hui, que la moisson est faite, le pe'ril e'vanoui, les re'compenses distribuées , qu’on me permette de dire ici ma pense'e. On se souviendra peut-être que je n’ai pas attendu l’événement pour la mettre au jour. Rien n’égalait la confiance que beaucoup avaient dans leurs moyens ; comment d’ailleurs n’êlre pas rassuré ? n’avait-on pas prodigué les désinfectants? Une armée vigilante protégeait nos destins, et nous possédions toutes les

assurances de la médecine physiologique, si féconde, si puissante et parfois si expéditive, lorsqu’elle s’affranchit des lenteurs que n’ont cessé de lui imposer les esprits graves d’Athènes , de Rome, de Vienne et de Londres.

Dans ces moments de perturbation générale , chacun, muni de sa lecture du matin, se croyait plus savant, et n’était que plus alarmé ; le moindre élève se crut appelé aux plus hauts destins; on parut oublier que de longues études pouvaient seules donner la garantie d’utiles services ; la science a été mise en commun; les doctrines les plus hasardées sont devenues des actes officiels; les esprits s’ingénièrent à trouver des remèdes nouveaux contre un mal nouveau ; tout fut médecin , hors le médecin lui-même.

Je n’en finirais pas s’il me fallait énumérer la série de remèdes que l’on disposait à l’avance. L’un préparait des bains e t des fumigations ; l’autre , en lui souriant, méditait un punch au-dessus de celui de Paris : ici , on entassait les sachets ; on roulait les emplâtres; on comptait les sangsues: là , on rangeait artistement , dans des caisses , des fioles merveilleuses , remplies de baumes , d’éthers , de camphre et de cajeput ; plus loin , on songeait aux grands moyens pour obtenir de

plus grands succès. On m’offrit des coussins , des lampes, des chaufferettes, des sudàloires, tous plus ingénieux les uns que les autres. Je trouvai partout d’excellentes intentions; j’en tins bien bon compte ; je bornai mes prétentions à quelques bouteilles de bon vin pour les convalescents. Je l’avouerai , à ma honte, je n’avais rien préparé, et peut-être ai-je dû à cette négligence d’avoir passé pour heureux, si toutefois l’on peut être heureux avec le choléra.

Il m’a toujours semblé qu’il fallait voir son malade avant de lui rien ordonner, et qu’il était prudent de penser avant d’agir. Je crus que si la pharmacie , telle qu’elle était, ne suffisait pas à nos besoins, ce ne seraient pas les remèdes, mais la nature qui nous trahirait; aussi, je ne cherchai point de spécifiques ; j’ai bientôt reconnu qu’une méthode unique n’était point applicable ; qu’il fallait diversifier les méthodes, suivant les cas et suivant les périodes de la maladie.

L’incertitude qui régnait sur la valeur des moyens curatifs employés jusqu’à ce jour , le nombre et la variété des remèdes proposés , semblaient donner carrière à toutes les opinions et justifier toutes les tentatives.

On vit naître de singulières idées et répandre

d’étranges paradoxes ; on alla jusqu’à affirmer que, contre un pareil mal, tout traitement , quel qu’il fût, valait mieux que d’abandonner le malade à lui-même. Bisarre doctrine ! profond aveuglement! Ils n’ont, ce me semble , jamais compris la nature ceux qui s’en défient à tel point ! Comme s’il suffisait de porter ses coups dans l’ombre et de tirer au hasard pour atteindre son ennemi.

Qu’ils se rassurent , dans le choléra même , la nature n’est pas toujours impuissante ; le meilleur moyen d’obtenir des triomphes est de l’étudier et de marcher avec elle. J’ai vu plus d’un malade revenir spontanément d’état fort alarmant , et j’en pourrais citer beaucoup à la lin desquels un traitement insensé n’a pas peu contribué.

Lorsqu’on fut à l’œuvre , les uns , découragés , jugèrent le mal au-dessus de tout remède; les autres, moins sincères, proclamèrent des succès qui firent douter de leur bonne foi.

La vérité n’est point dans ces extrêmes, et le choléra , comme tout autre mal , offre des succès et des revers. A l’Hôlel-Dieu , plus de la moitié des malades ont réchappé, et l’on sait d’ordinaire en quel état on nous les remettait. C’était ce qu’il y avait de plus dénué, de plus appauvri, qui nous arrivait , le plus souvent après avoir laissé

ccouler un temps précieux; trop heureux, lorsqu’on ne l’avait pas employé en tentatives contraires’! Si, maigre' cette défaveur , les guérisons ont surpasse' les perles, on comprend ce qu’on aurait droit d’espérer dans des conditions plus favorables. La me'decine ne vit point d’inspirations 5 toujours on se trouvera bien de ne point renier toute prudence pour se livrer en aveugle à des téméraires expérimentations.

Il serait d’une haute importance de connaître quel a été le re'sultat des diverses méthodes, et l’action des me'dicalions employe'es lors du choiera; mais comment faire un choix au milieu de la multiplicité' des moyens et du nombre des cures attribue'es à des agents si nombreux, et parfois si

1 Sur 196 malades que je perdis dans mon service, 5o moururent avant ma première visite, et 5o avant la deuxième, lorsque j’adressai à M. le Maire quelques observations à ce sujet, témoignant le désir qu’on me les envoya plutôt et seulement dans ma circonscription. 11 me répondit que je ne devais attribuer le nombre et l’état des cholériques qu’aux choix qu’ils faisaient euxmêmes de l’Hôtel-Dieu pour y être traités. (Lettre du 26 avril. ) J’ajouterai qu’en aucun temps, je ne vis ces malheureux plus confiants et plus pénétrés de recon-

naissance.

opposes? Qui n’a pas fait des merveilles, qui n’a pas n’a pas aussi des succès a offrir !

Il en doit être ainsi, car quel que soit le traitement qu’on emploie , tous les malades ne périront pas, et tous ne peuvent pas guérir: il en est de frappés sans ressources ; il en est qui feront des réputations à peu de frais. On peut avoir été maladroit en ne perdant que le tiers des malades et avoir fait au mieux en n’en sauvant qu’un quart. Cela dépend des localités et des individus sur lesquels on agira. Là où le choléra était mortel, en peu d’heures le médecin n’avait rien à prétendre ; là où il laissait plus de temps à la réflexion , les remèdes pouvaient être de quelqu’utili telles pays de plaine, les bords de la Seine et des petites rivières ont généralement vu moins de malades foudroyés que les ports peuplés de marins et de familles très-misérables , et si l’on se rapellc quelle est la plus dangereuse des prédispositions, on reconnaîtra qu’il en devait être ainsi, et que le danger a pj^} encore moins dépendre des lieux que de la nature des habitants; on comprend dèslors, que, pour tirer d’utiles leçons de l’examen des tables de la mortalité, il faut se garder de rapprocher les localités qui ne se composent pas d’éléments semblables , sans quoi on serait exposé à

île graves erreurs. Ce genre de preuve est sans réplique, et propre à décider plus d’une question, mais il est fort difficile à obtenir : pour y arriver, il ne faut comparer que des quantités parfaitement égales, ainsi, pendant le même temps, dans la même localité, sur des individus tirés des mêmes classes et atteints du même mal, examinez les résultats de deux méthodes différentes, vous saurez bientôt à quoi vous en tenir.

Pendant long-temps je me suis livré à cette sorte de recherches, et j’y ai puisé les motifs de profondes convictions; le choléra m’en a fourni une nouvelle et bien précieuse occasion; je n’ai eu garde de la laisser échapper.

Je souhaiterais bien vivement que dans d’autres villes des circonstances aussi favorables ayent permis de le faire avec le même soin et la même authenticité.

181/ï et 1852.

Nil mirari , telle est la devise , h. celui qui a pris l’habitude d’observer ce qu’il ne faut pas traduire par n’admirer rien ( le philosophe admire sans cesse lorsqu’il contemple les œuvres de la nature); mais bien par les mots ne s’étonner de rien. Souventje me suis demandé si cette tendance

à voir partout du merveilleux ne prenait pas sa source autant dans l’amour-propre que dans l’ignorance. Le peuple est cre'dule aux miracles ; chez lui, il n’y a que de l’ignorance ; mais, n’y a-t-il pas quelque peu d’orgueil à se croire d’un siècle privilégié', venu au monde pour être témoin de choses étranges ? Et il me semble qu’il n’y a de là qu’un pas à se persuader que l’on a plus d’esprit, plus de capacité', et que l’on fait mieux que ceux qui nous ont pre'ce'de', et cela parce que l’on fait autrement.

Lorsqu’on se borne à vivre au jour le jour, lorsqu’on circonscrit ses e'tudes dans la sphère étroite de la durée d’une existence , on s’évite la peine de comparer; l’amour-propre se met à l’aise, et l’on est tenté, comme Candide , de regarder comme le plus beau de tous les châteaux celui où l’on a été élevé.

Celui qui vit ainsi est-il témoin d’un phénomène rare dans la nature? Il le croit nouveau et sans pareil ; une grande catastrophe frappe-l-elle ses regards? îT s’imagine que rien de semblable n’a jamais été vu; s’il entend parler d’une épidémie, d’une maladie nouvelle, sa surprise 11e connaît plus de bornes , parce qu’il regarde ces événements comme des exceptions faites pour lui peut-

être , bien que les annales de la science et du monde lui en offrent de nombreux exemples.

En songeant à tout l’appareil qui a servi de cortège au choiera chez nous au îge siècle , on peut se demander quelle a e'tê la stupeur de nos malheureux pères et leur épouvante dans un temps d’épaisses ténèbres , lorsque , pour la première fois, ils ont été envahis par la petite-vérole et sa honteuse sœur; par la scarlatine, la rougeole , la miliaire et tant d’autres fruits de nos anciennes conquêtes ?

Depuis que ces hôtes perfides ont chez nous pris droit de domicile, on s’en inquiète peu; ainsi serait, si le choléra venait à s’implanter chez nous , le monde n’en finirait pas plutôt.

Mais sans aller si loin, cherchons si, de nos jours, il ne s’est rien vu d’analogue à la circonstance qui nous occupe, et s’il y avait quelque lumière à tirer de l’examen des tables inflexibles de la mortalité ’.

Pendant quinze ans , le chiffre a varié d’une manière peu sensible; mais l’année 1 8^^ doit surtout attirer nos regards.

Ce n’était pas sans motif qu’avant l’épidémie dernière je rappelais les souvenirs de cette épo-

1 Voyez le tableau N° 5.

que ; car il existe bien des points de contact entre i8i4 et i83a

En 1814 , une re'volution qui avait froisse' bien des cœurs , compromis bien des existences, et comme toutes ses pareilles, ébranlé le crédit et trouble' l’industrie. Aux conquêtes, aux chants de victoire 3 avaient succède' l’invasion étrangère et le typhus ; le typhus, de toutes les pertes la plus redoutable et la plus transmissible.

1 Souvent je me suis demandé ce que nous serions devenus si la presse avait été plus discrète; si , depuis six mois , elle n’avait pris soin de reproduire jusqu’à satiété , sous nos yeux , des listes de morts et de mourants; si , enfin , elle n’avait contagionné nos esprits pour rendre nos corps plus sains. Il en eût été, je pense, comme du typhus en 1 8 1 4 • Cette contagion, plus redoutable que le choléra, fut apportée au milieu de nous. Nos braves, vaincus par le fer et la maladie , en portèrent le germe en cent endroits. Notre ville ne fut point épargnée : nos soldats malheureux furent reçus à l’arrivée et dirigés vers les asiles qui leur étaient ouverts. Là les attendaient , en silence , les médecins de ces établissements. Plus d’un confrère brigua le dangereux honneur de les seconder : ils le feraient encore aujourd’hui. Le péril était grand ; ils l’affrontèrent sans ostentation. Un d’eux y perdit la vie; le temps a moissonné les autres : l’estime de leurs concitoyens fut leur seule récompense. 1

( Réflexions sur le choléra , 6 avril i83ï. )

Cette épidémie, qui sillonna la France dans tous les sens, 11e fut pas moins meurtrière que le choléra; les résultats en font foi : 1 8 1 4 comme

1832 compta beaucoup de morts. Le chiffre des hôpitaux fut moindre en i832, il ne s’éleva qu’à 1,28g; tandis qu’en 1 8 1 4 7 il s’e'leva jusqu’à 1,363. Chose remarquable : la mortalité' fut la meme dans la ville aux deux e'poques. Un fait aussi curieux que rassurant, et qui justifie parfaitement mes prévisions, c’est que les deux anne'es qui ont suivi 181 4 furent si peu chargées, que leur somme réunie à la première, ne surpasse point celle de trois autres années prises au hasard ; d’où il résulte que le typhus n’a fait que prendre un à-compte sur l’avenir, sans que la mort ait eu le droit d’étendre sou empire. J’espère qu’il en sera de meme après le choléra, et que les années

1833 et i834 rétabliront l’équilibre. Déjà, pendant plusieurs mois , on a pu remarquer celte tendance , et les pompes funèbres ont, vers la fin de l’année, bien perdu de leur activité.

Résultats du Choléra.

Il est plus difficile qu’on ne pense de savoir combien de personnes ont été atteintes ou sonl mortes du choléra , dans une province , ou

meme clans une ville , les relevés faits avec le plus de scrupule, se composant d’une foule de documents sur l’exactitude desquels il serait peu sûr de Compter.

Si l’on ne peut rien affirmer de rigoureux pour la ville où l’ôn exerce , que sera-ce lorsqu’il s’agit d’un état voisin ou d’une autre hémisphère ? Gela peut donner la mesure de la confiance que méritent les statistiques dressées louchant le choléra et d’autres maladies; ce que j'ai tenté en ce genre m’a convaincu de leur extrême difficulté, non moins que de leur peu d’utilité.

Heureusement, cet inconvénient est léger; ces soins ne pouvant pas être d’un grand secours à ceux qui ont péri, et assez indifférents à ceux qui ont survécu. Si j’étais chargé des statistiques en ce genre, je me bornerais à dire : En telle année le choléra régnant, il est mort en tel lieu tant d’individus, sauf à laisser chaque maladie réclamer la part qui lui appartiendrait. Cela serait plus véridique , épargnerait bien de la peine à leurs auteurs; à la presse, des gémissements superflus; et aux lecteurs, passablement d’ennui.

C’est donc pour me conformer à l’usage, plutôt que par l’importance que j’y attache, que je vais

lâcher de fixer le nombre des cholériques qui peuvent avoir etc vus dans la ville de Rouen.

Le nombre des décès surpassa , en i832, de huit cents celui des années precedentes; en mettant cette augmentation sur le compte du choiera, et supposant la mortalité' de moitié', on croira pouvoir affirmer, sans crainte, que notre ville n’en n’a pas vu moins de 1,600. C’est ainsi que se sont faites les statistiques à millions que nous posse'dons sur le choléra.

Un ouvrage re'cemment publie' estime àa3o,ooo le nombre des chole'riques de la France en i832, et les de'cès à g5, ooo. Cette e'valuation, uniquement basée sur les états dressés dans chaque préfecture, ne peut offrir qu’une approximation plus ou moins probable ; celle manière aisée de compter suffit à ceux qui pensent que rien n’est plus exact que les bulletins officiels. Il serait peu sûr d’en tirer aucune conclusion rigoureuse, et s’en contenter serait d’un naturel facile et assez accommodant.

Tâchons d’approcher un peu plus de la vérité. Les hôpitaux ont reçu 687 malades, parmi lesquels se trouvaient 87 militaires ou marins en dehors de notre population ; ce qui réduit à 5oo ce qui a été frappé parmi les habitants de la ville.

Plus d’une erreur a sans doute été commise paf les bureaux sanitaires qui ont dirige les malades sur les hôpitaux temporaires ; et parmi ceux que j’ai traites, plus de 25 appartenaient à des circonscriptions étrangères à celle de notre cité. On voit que ce nombre de 5oo surpasse de quelque chose le chiffre des cholériques qui nous appartiennent.

Ce serait faire une trop large part que d’admettre qu’un nombre égal a été soigné à domicile. La grande majorité était dans une extrême indigence, et celte majorité fut dirigée vers l’hôpital, son ordinaire refuge. Je crois qu’en estimant à la moitié de la somme totale dont nous avons présenté le tableau, ce qui peut avoir régné dans la ville , nous serons le plus près possible de ce qui a été, et que, tout compris, indigènes, étrangers, militaires et marins, on ne peut en porter le maximum au-delà de huit à neuf cents.

On remarquera peut-être que cela ne suffit pas pour justifier des 800 décès de i832; car goo cholériques supposent au plus 600 morts ; le surplus est dû aux affections concomitantes. J’ai déjà noté que, pendant les quatre premiers mois dç l’épidémie , il régna concurremment un grand nombre de fièvres bilieuses , catarrhales , érup-

tives : l'hôpital en fut surcharge'. Il en a e'te' de môme dans les quartiers les plus maltraite's. Cette remarque a e'te' faite ailleurs. Partout où le cliole'ra s’est de'veloppë avec quelqu’intedsite', des fièvres graves ont règne concurremment. Auraient-elles existé sans cela? Je n’en sais rien; je ne le présume pas : mais ce qu’il y a de positif, c’est quelles ne pouvaient être confondues avec , et qu’elles n’offraient ni le même caractère , ni le même danger.

C’est là une des causes qui ont fait singulièrement grossir en tous lieux les listes du choléra ; tout ce qui survenait en même-temps passant pour tel. Si nos calculs sont exacts , et que les choses se soient passées ailleurs comme chez nous , on peut hardiment douter d’un bon tiers de la part que l’on a fait à celte maladie.

Je suis également convaincu que le choléra est plus meurtrier qu’on 11e le croit communément. La difficulté d’obtenir des relevés précis sur une matière aussi variable, la réunion de bien des éléments différents a fait généralement admettre que la moitié, ou même les deux tiers, en réchappaient. D’après ce que j’ai vu, d’après ce qui s’est passé dans beaucoup de localités, je suis porté à penser que , dans le cas de choléra

vrai et bien caractérisé , les soins les mieux administres ne peuvent pas toujours répondre d’un tiers des malades.

Nous oublions si promptement ce qui nous à le plus vivement frappés, que dans quelques années on croira à peine h la rumeur sans pareille excitée par le choléra. Déjà ce qui le regarde est assez indifférent; les descriptions particulières pleuvent de toutes parts, et chacun s’empresse à grossir la liste des ouvrages où pourra puiser le médecin. C’est là ce qui m’a déterminé à ne traiter ici que la partie historique de l’épidémie. Tout lecteur qui m’aura compris sait quels sont les meilleurs préservatifs à employer; s’il ne se juge pas suffisamment instruit, qu’il me relise, de plus longs détails ne lui en apprendraient pas d’avantage : quant à ce qui concerne l’art dans son application, cela trouvera plus naturellement sa place dans mes leçons de clinique; si cependant quelque nouvelle alarme en faisait sentir le besoin, si mes recherches sur les signes et le traitement de la maladie étaient jugés de quelqu’utililé , je ne les ferais pas attendre.

(N® ier. )

Cholériques traités dans les Hôpitaux .

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