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Français, dit-il, votre roi va vous parh^r avec toute la sincérité dt* son cœur; écoulez sa voix : c'est celle d'un père à ses enfants. Français, vous fûtes infidéU'S au Dieu do vos pères, et ce Dieu justement irrité vous a fait subir tout le poids de sa colère. V^ous fûtes rebelles à l'autorité qu'il avait établie pour vous gouverner, et un despotisme sanglant, une anarchie non moins cruelle et la plus épouvantable des servitudes se succédant tour à tour, vous ont sans cesse déchirés avec une fureur toujours croissante : mon cœur a profondément gémi sur vous, pour vous! Français, il faut revenir à celte religion sainte qui avait attiré sur la France les bénédictions du ciel. Il faut rétablir ce gouvernement qui fut. pendant quatorze siècles la gloire de la France; gouvernement qui avait lait de votre patrie le j)lus florissant des États, et de vous le plus heureux des peuples. Tous les Fiançai-^ qui. ubju-
rant leurs opinions funestes, viendront se jeter aux pieds du trône, y seront reçus; ceux qui, dominés encore par un cruel entêtement, se hâteront de revenir à la raison et au devoir, seront aussi nos enfants. 11 est cependant des forfaits (que ne peuvent-ils s'effacer de notre souvenir et de la mémoire des hommes !), il est des forfaits dont latrocité passe les bornes de la clémence : les régicides sont des monstres abominables que la postérité ne nommera qu'avec horreur; la France entière appelle sur leur tète le glaive de la justice... Français, séparez votre cause de la leur ; que la vertu se sépare du crime, que l'honneur se sépare de l'infamie ! Le repentir est une vertu ; embrassez-le et jetez-vous aux pieds du trône. Votre père vous pardonne, car il vous porte dans son cœur; votre roi vous en assure, el c'est au nom de son aïeul Henri IV quil vous le promet. Français, levez-vous contre vos tyrans et Dieu secondera vos efforts.
Signé : Louis, et contresigné : Flachslanden.
Le prétendant écrit en même temps au prince de Condé :
Mon cousin, je suis louché, comme je dois l'être, des sentiments que vous m'exprimez au sujet delà perte irréparable que je viens de faire en la personne du roi, mon seigneur et neveu. Si quelque chose peut adoucir ma juste douleur c'est de la voir partagée par ceux qui me sont chers à tant de titres, par ces héros qui défendent, sous vos lauriers la cause sacrée de l'autel et du trône... La France perd un prince dont les heureuses qualités que j'avais vues se développer dès la plus tendre enfance, annonçaient qu'il serait le digne successeur du meilleur des rois. Il ne me reste plus qu'à implorer le secours de la divine Providence, pour qu'elle me rende digne de dédommager mes sujets d'un si grand malheur; leur amour est le premier objet de mes désirs, et j'espère qu'un jour viendra où, après avoir, comme Henri IV^, reconquis mon royaume, je pourrai comme Louis Xll, mériter le titre de père de mon peuple. Dites aux braves gentilshommes et aux fidèles troupes dont je vous ai confié le commandement, que l'attachement qu'ils m'expriment par votre organe, est déjà pour moi l'aurore de ce beau jour et que je compte principalement sur vous et sur eux pour le faire éclore.
Les intrigues, les machinations de Louis XVIII pour exciter les cabinets étrangers contre la France inquiètent la République de Venise, dont le prince reçoit à Vérone l'hospitalité. Subitement le sénat vénitien donne au prétendant l'ordre de quitter les États de la République. Le comte de Lille répond par une lettre cheva-
leresque : « Je partirai, dit-il, mais j'exige deux conditions : la « première, qu'on me présente le livre d'or où ma famille est ins- « crite, afin que j'en raye son nom de ma main ; la seconde, qu'on « me remette l'armure dont l'amitié de mon aïeul Henri IV fit pré- « sent à la République. » On signifia au prince qu'on effacerait volontiers le nom de sa famille du livre d'or, mais qu'on ne lui rendrait pas l'armure qu'il réclamait, parce qu'elle ne lui appartenait point; Monsieur fut d'ailleurs invité à vider sans délai le territoire vénitien. Il n'avait guère besoin de cette épée dont il ne sut jamais se servir, quoiqu'il ait manifesté à cette époque l'intention d'aller combattre en Vendée.
Dans le conseil tenu à Vérone relativement à ce projet, d'après l'invitation du roi d'Espagne et les secours fournis à cet efTet par le cabinet de Madrid, un des ministres de Louis XVllI ayant cité l'exemple de Charles VII, qui avait reconquis son royaume, à la tête d'une poignée de braves et avec infiniment moins de ressources que n'en offraient les armées royales de la Vendée et de la Bretagne, M. d'Avaray s'empressa de dire : « Oui, mais le roi « avait près de sa personne une Pucelle qui inspirait aux troupes « un enthousiasme invincible. » Un des assistants, le bailli de Crussol, lui répondit sur le ton de la plaisanterie : « S'il ne s'agit « que d'une pucelle nous sommes sûrs de la victoire; j'en connais « deux :1a femme du roi et son épée (1) ». Louis XVIII ne pardonna jamais au comte d'Antraigues d'avoir répandu cette anecdote en Italie et en Angleterre.
Louis XVIII avait montré le plus vif désir d'être transporté sur les côtes du Poitou ; il avait annoncé solennellement et à plusieurs reprises, aux généraux vendéens, qu'il allait se mettre il leur tête, il avait en conséquence demandé au cabinet de Madrid, les secours nécessaires. Le roi d'Espagne lui envoya deux cent mille piastres et des lettres de change pour une somme de quatre cent mille francs. Deux frégates espagnoles, sur les- ([uelles on avait embarqué vingt-cinq pièces de canon, dix mille fusils, et deux cent mille livres de poudre, avaient ordre d'alten-
(1) On sait que Louis XVIII était impuissant et sans courage physique.
dre s. A. R. à la hauteur de Barcelone et d'escorter jusqu'en vue des côtes de la Vendée le bâtiment marchand acheté à Livourne pour son transport. Louis XVIII fît vendre le navire et escompter les traites. M. d'Avaray fut chargé d'annoncer au cabinet de Madrid, que le roi ne pouvait compromettre sa dignité au point de s'embarquer sur un simple bâtiment de commerce, qu'il devait compte de ses jours à ses fidèles sujets, et qu'en conséquence il ne les exposerait pas aux hasards d'une longue traversée sans le secours d'une escadre. Le comte d'Antraigues montraità Venise des lettres relatives à cette négociation. Cet agent secret assurait que le prince était décidé à chercher un asile en Angleterre, mais « je lui ai dit et écrit, ajoutait-il, que s'il effec- « tuait jamais un tel dessein, je le dénoncerais à l'Europe entière, « et l'abandonnerais à son sort; aller se jeter dans la gueule du « loup ! se mettre en otage chez le plus implacable ennemi de la « France, conçoit-on cela? » — Le comte de Lille et d'Antraigues se retireront cependant en Angleterre et y seront plus tard pensionnés par le gouvernement.
Louis XVIII renonçant à la Vendée, commence alors cette vie errante qu'il a supportée, il faut le reconnaître, avec un courage et une énergie indomptables, et prend le parti de rejoindre à Rastadt l'armée de Condé. Cette armée composée d'émigrés, est échelonnée sur le Rhin, à la solde de l'Autriche qui la suspecte. Son chef, désespérant de combattre utilement, a noué avec Pichegru, et par l'intermédiaire de Montgaillard, une intrigue dont il veut tenir les fils, espérant tout de la trahison prochaine du général français, le passage du Rhin, le rétablissement de la royauté, les hautes récompenses dues à son initiative.
Aussitôt que le prince de Condé reçoit la nouvelle de la prochaine arrivée de Louis XVIII, il fait appeler son principal agent dans les négociations ouvertes avec Pichegru. Il exprime au comte de Montgaillard ses intentions de la manière suivante :
« Le roi s'est décidé à nous rejoindre, il arrivera sous quatre « à cinq jours. Vous serez vraisemblablement mandé pour rendre « compte de la situation des affaires ; voici la conduite à « suivre : Le salut de la France est dans mon armée, et le roi la
« compromet par sa démarche intempestive. Il a tort de venir, « l'Angleterre et surtout l'Autriche ne le voulaient pas ; que fera- « t-il ici? De beaux discours; il assistera aux parades et pas- « sera des revues ; il voudra agir en roi, comme s'il était à « Versailles, et à quoi tout cela aboutira-t-il? A ce que la cour « de Vienne, maîtresse absolue en Allemagne et notamment sur « les bords du Rhin, exigera impérieusement qu'il s'éloigne. « Déjà M. de Thugut s'est prononcé d'une manière formelle à cet « égard... Vous sentez de quelle importance il est aujourd'hui, « pour le salut de l'État, que je reste seul et véritable chef de « mes soldats... Tâchez d'en faire sentir la nécessité dans vos « conférences avec le roi, ou avec d'Avaray, ce qui est la même « chose. Les négociations avec Pichegru vous appartiennent; vous (( en avez la clef, plus que personne ; réglez toutes vos réponses, « toutes vos observations sur ce texte : surtout n'abondez pas « dans le sens de son conseil, de ses ministres de papier qui cn- « tendent gouverner mon armée comme si elle était dans leur " département. Tenez-vous en garde contre les belles paroles du « roi ; songez bien qu'on ne conquiert pas un royaume avec des « phrases, mais avec l'épée du grand Condé... Pichegru et ses « soldats désirent un roi qui sache les conduire à la victoire, et « assurément ils ne voudront pas d'un prince qui ne saurait « combattre que la plume à la main. »
Le premier soin du comte de Lille à son arrivée à Riegel, (quartier général de l'armée de Condé) est de se faire rendre compte de l'état des négociations suivies avec Pichegru. Il approuve les stipulations convenues et les promesses faites en son nom au général républicain; il en excepte l'article relatif à l'amnistie. Le comte de Lille écrit le 1" mai au feld-maréchal Wurmser la lettre suivante :
« Je vous donne avis que je suis arrivé à l'armée des émigrés franrais, résolu de combattre avec eux et à leurs côtés pour la plus juste des causes (ju'il plaise à Dieu de favoriser. Que Votre Excellence ne pense pas que mon intention soit de faire le moindre changement dans le commandement, ni de l'ôter au prince de Condé et au général (le Lalour qui sV-n arqniltciil a\('c ianl do rouraqo, de bravoure et
de réputation. Non, je veux partager avec ce brave corps les dangers et les fatigues de la guerre, et, sous les ordres de Votre Excellence, comme ces deux généraux, faire la campagne sans autre qualité que celle de simple soldat.
Le corps de Condé était au service de l'Autriche et sous les ordres du général en chef de l'armée autrichienne, dont il faisait partie. Le comte de Lille n'avait ni le droit, ni le pouvoir de disposer du commandement à son gré, et quant à la qualité desimpie soldat, à laquelle il déclare se borner pour son compte personnel, il s'en dépouillera bientôt, pour reprendre son rôle de roi fugitif.
Louis XVIII s'était établi au château de Riegel, appartenant au prince de Schwartzemberg; le village de Riegel est situé à une petite distance du Rhin, et le fleuve n'est pas très large dans cette partie de son cours. Pour fêter le prétendant, une revue des troupes fut décidée et cinq à six cents hommes furent chargés de reproduire et représenter fidèlement tous les régiments français tels qu'ils existaient en 1788. Ces régiments étaient forts de 4, 6, 8 hommes ; le plus complet n'en comptait que 11 ; ils furent placés en ligne devant le corps de Condé ; les soldats attribués à ces régiments en portaient l'uniforme, les numéros et les autres marques distinctives. Le roi se présenta à la tête de cette ligne, on battit aux champs et le prince de Condé s'acquitta de ses fonctions de colonel général de l'infanterie avec une précision et une ponctualité admirables. Le prince nommait chaque régiment au roi et disait : « Sire, voilà votre régiment d'Auvergne, vos régiments de Navarre, de Champagne, de Flandre, de Royal-Roussillon ; sire, voilà votre beau régiment du roi, etc. » et successivementjusqu'aul09'^ou 110^ régiment de l'ancien régime. Les soldats criaient à tue-tête : « Vive le roi ! » Les tambours battaient sans relâche, les trompettes sonnaient, et l'artillerie faisait des décharges continuelles...
Cette grande revue, annoncée depuis plusieurs jours, avait attiré l'attention des troupes républicaines cantonnées sur la rive gauche en face du corps de Condé. D'une rive à l'autre, on pouvait entendre distinctement les acclamations des émigrés : « Fran-
« çais, voilà votre roi, votre père, qui ne veut vivre que pour « vous rendre heureux; criez : Vive le roi 1 C'est bien lui, nous « avons le roi avec nous ! » Ainsi criaient les condéens aux républicains qui bordaient la rive gauche. Ceux-ci répondaient : « Vous avez le roi, eh bien ! gardez-le ; vous avez le roi, « nous avons le royaume, et le garderons malgré lui. »
Après la Restauration, les écrivains de l'ancien régime ont répété que Louis XVIII avait été salué de nombreuses acclamations par les soldats de la République, qu'il s'était avancé vers eux jusqu'au milieu du fleuve, monté sur un cheval blanc, et que dans cette circonstance il avait déployé une majesté et fait preuve d'une intrépidité vraiment royales. Rien de plus faux : Louis XVIII parut, au contraire, très mortifié du peu de sensation que sa présence à l'armée de Condé produisait sur la rive gauche. 11 put très bien juger que l'armée républicaine n'était pas pour lui, et que les soldats qui la composaient faisaient très peu de cas de la royauté. Aussi le roi ne fut pas tenté de recommencer cette promenade militaire.
D'ailleurs, il n'eût pu passer de nouvelles revues, quand la fantaisie lui en serait revenue. Dès le lendemain, un ordre formel du quartier général autrichien vint défendre tout spectacle de ce genre. Les décharges de l'artillerie royale avaient donné l'éveil sur toute la ligne, et les corps autrichiens avaient pris les armes, crainte de surprise. Ainsi finit cette comédie guerrière, dans les entr'actes de laquelle Louis XVIII distribua force croix de Saint-Louis et fit de nombreuses promotions. Il donna même des lettres de noblesse à plusieurs gentilshommes condéens qui lui en demandèrent.
Si les revues de Riegel étaient curieuses pour un observateur, les banquets royaux n'étaient pas moins amusants : Louis XVIII était vraiment roi à table, fourchette en main. Le monarque exilé y tenait cour plénière, et tout, jusqu'à la manière de servir et de découper, tenait de la souveraineté. On ofi'rit au roi, dans le banquet qui suivit la revue, une hure de sanglier de sa province d'Alsace, des petits pois, des fraises, des vins, des liqueurs de ses provinces de Lorraine, de Guyenne, de
21B SOUVENIRS DU COMIli DE MONTGAILLARD.
Champagne, de Bourgogne, de Roussillon. Le maître d'hôtel spécifiait scrupuleusement les plats comme le prince de Condé les régiments. Entre plusieurs scènes comiques, celle-ci mérite d'être citée :
Le roi fit passer au prince de Condé, placé en face de lui, un verre de Champagne et porta sa santé en ces termes : « Au digne descendant du vainqueur de Rocroy, Nihil desperandum Teucro duce. » Le prince n'était pas homme à demeurer en arrière de courtoisie ; il demanda la permission de présenter son toast, se leva et prononça ces mots en s'inclinant profondément : « Au digne petit-fils de Henri IV, Nihil desperandum auspice Teucro. n Ainsi fut complété le vers d'Horace, qui ne s'était jamais trouvé à semblable fête, même du temps d'Auguste. Le prince de Condé ne savait pas le latin (1), la petite galanterie du dîner avait été concertée le matin avec le comte de Lille ; elle fit du reste un merveilleux effet, l'ambassadeur et le commissaire anglais, Wickham et Crawfurd, et les trente-cinq convives galonnés ou titrés de ce banquet royal firent retentir la salle de cris : « Vive le roi ! Vive le prince de Condé ! » Pour le coup on se crut en France.
Mais la présence de Louis XVIII inquiète aussi l'Autriche, jalouse de diriger sans contrôle son action contre la France. D'ailleurs, on est mécontent à Vienne du refus opposé au projet de mariage de Madame, fille de Louis XVI, avec un prince autrichien. Le cabinet de Vienne notifie au comte de Lille (seul titre que la chancellerie aulique donne à Louis XVIII) son désir de le voir s'éloigner du Rhin. Des négociations sont engagées à ce sujet, mais à l'approche de l'armée française, le prince est contraint de se retirer dans la Forèt-Xoire et il est blessé la nuit à Dillingen d'un coup de feu tiré contre la fenêtre de son appartement. On a prétendu que cette tentative, méditée par Pitt, aurait été commise par un émigré, aux gages de l'Angleterre, Colleville, ancien garde du corps du comte d'Artois ; rien ne peut cependant confirmer cette supposition.
(1) Dans ses négociations avec Pichegru, le prince de Condé exigeait qu'on lui livrât Huningue ; il en faisait, disait-il, une condition « sine quo non ».
La blessure du comte de Lille était très légère ; le prince y attacha néanmoins une grande importance et saisit celte occasion pour écrire au comte de la Châtre : « Dites à vos braves compagnons d"armes, à ces héros couverts de cicatrices plus nobles que la mienne, que j'ai répandu mon sang comme eux, et me sens plus digne qu'auparavant d'être leur roi. » C'est sans doute pour répondre à ce sentiment que, deux mois après le coup de fusil de Dillingen, on répandit à l'armée de Condé ce beau mot du roi, sur l'extrême frayeur témoignée par le comte d'Âvaray en voyant quelques gouttes de sang couler de l'égratignure faite au front royal : « Ah ! mon Dieu, quelques lignes « plus bas, quel malheur!... — Eh bien ! cher d'Avaray, le roi de « France se serait appelé Charles X. » — Louis XYIII au moment où il se sentit frappé, s'écria : « Ah ! Dieu, je suis assassiné. » Le domestique de service dans ce moment auprès de lui, le soutint dans ses bras, en appelant à grands cris du secours. Ce domestique, appelé Jolivet, l'a raconté lui-même, et quant au mot héroïque dont on a tant parlé depuis la Restauration, il n'en fut question à l'armée de Condé que longtemps après l "événement de Dillingen.
Le comte de Lille se réfugie d'abord à Blanckembourg (duché de Brunswick) ; il n'y résidera pas longtemps, et sera bientôt obligé de fuir en Russie et en Angleterre. Pendant son séjour à Blanckembourg, il ne s'occupe que d'intrigues politiques et de conspirations contre le pays dont il se dit roi. Ses correspondances remplissent une i)artie de t^es jours et de ses nuits ; il I»répare des proclamations, des ordonnances, des édits, et tranche (lu souverain comme Louis XIV à Versailles. Le prince habite la chctive maison d"un épicier, dont la façade est toute en vitrages et dont les chambres sont à peine logeables. A cinq cents pas du bourg, on remarque sur la hauteur qui le domine, un joli château moderne. Le roi de Prusse n'a pas jugé à propos d'y installer le prétendant; tous les appartements ensontéti(iuetés et marqués pour le maréchaldeBroglieet sa suite. Vers midi, l'auguste banni monte dans une voiture traînée par deux chevaux, attelés avec des cordes; il se promène pendant une ou deux heures, rentre
dans la chambre du conseil, et donne le reste du jour aux soins de son royaume. Il tient audience, nomme des ambassadeurs et des ministres, fait de nombreuses promotions dans ses armées de terre et de mer, quoiqu'il n'ait pas un soldat, une barque, un écu.
Louis XVIII entretenait une immense correspondance, ourdissait à distance maintes conspirations, et, en attendant leur succès, organisait l'administration de la France à peu près sur le pied où elle sera réglée après la Restauration.
Le 21 janvier 1797, date anniversaire de la mort de Louis XVI, le prétendant tient conseil depuis neuf heures du soir jusqu'à une heure du matin. La question des lettres de grâce à accorder à dix-neuf régicides y est agitée ; MM. de Flaschlanden et de La Vauguyon, combattent vivement cette mesure ; le roi dit à M. de Flaschlanden :
« Monsieur le garde des sceaux, scellez toujours ces lettres. «J'empiète, comme le dit très doctement M. de La Vauguyon, sur « les droits de la puissance royale, mais lorsque je serai sur mon « trône, mon parlement de Paris saura bien me prouver que j'ai « outrepassé mes droits, et les gens auxquels je fais grâce aujour- « d'hui seront rompus en place de Grève, avec mes lettres paten- « tes au col. »
Les dix-neuf régicides auxquels on accordait si précieuse faveur étaient : Barras, Cambacérès, Fouché (de Nantes), Lequinio, Dubois-Crancé, Jean Debry, Courtois, Julien (de la Drôme), Châteauneuf-Randon, Sergent, Richard (de la Sarthe), Cochon-Lapparent, Bentabolle, Ricord (du Var), André Dumont, François la Primaudière, Panis, Robert Lindet, La Réveillère-Lepeaux. On ignore si ces lettres patentes parvinrent toutes à leur adresse ; mais elles furent envoyées à Berne, d'où elles devaient être expédiées à Lyon.
Le lendemain de ce conseil, Louis XVlll fit appeler par le duc de La Vauguyon, le comte de Montgaillard, et lui dit :
« Savez-vous bien que vos principes constitutionnels visent au « jacobinisme, rien moins que cela ; mais aliquando bonus dor- « mitât Homerus! La liberté de la presse ! la liberté de la presse 1
« en parlant ainsi oubliez-vous que c'est à la liberté de la presse « qu'il faut attribuer les progrès et tous les attentais de la Révo- « lution 1 M. de Rivarol a dit avec grande raison de l'imprimerie : « seule plaie dont Moïse oublia de frappe)' VEgypte. La presse a u seule provoqué notre Révolution ; la presse est le philoso- « phisme, l'irréligion, la corruption, et la révolte mises en « action; elle dénature et soulève le peuple. Mais j'y mettrai bon « ordre en entrant dans mon royaume et messieurs les écrivains « peuvent compter sur une chambre syndicale et sur une belle <( et bonne censure. 11 ne faut pas laisser parler une nation, et le « Français moins que tout autre peuple... Votre opinion sur « Robespierre est au moins fort hasardée, si elle n'est pas fausse ; « les hommes d'État ne doivent pas être jugés d'après les règles « ordinaires de morale. En 1793 et 1794, il s'agissait de sauver le « corps social et s'il était prouvé que le chef des jacobins n'eût « fait dresser les échafauds de la Terreur que pour abattre les « factions et rétablir ensuite ce gouvernement royal que la France « entière désirait, il serait injuste de regarder Robespierre « comme un homme cruel et de l'appeler tyran; il faudrait au « contraire voir en lui, comme dans Sylla, une forte tète, un (' grand homme d'État. Richelieu aurait fait plus que Robes- « pierre s'il se fût trouvé dans une position semblable (1). »
Il fut beaucoup question dans cette séance des succès des armées républicaines et principalement de Bonaparte. On avait été j usqu'à proposer à Louis XVIII d'attacher ce général à la cause royale en lui accordant la main de Madame, fille de Louis XVI. Le prince s'exprima ainsi à son sujet :
« Et ce sont pourtant des brigands, des sujets révoltés, des « scélérats qui ont de tels avantages militaires ! Il faut rougir « lorsqu'on est Français de ce qu'ils appellent honneur et coui< rage ! Croyez-vous que Bonaparte soit réellemciitgentilhomme? « Pour Français, il ne l'est pas, il est né Corse... Au surplus.
(1) Louis XVIll exprimera de nouveau ces scntiuicuts en 1814 ; il [)ariera de Hohospierrc avec une sorte d'approbation, et ordonnera de continuer à sa sœur, ainsi qu'au régicide Panis, la pension fjue Bonaparte leur avait accordée.
« Masséna, Kléber, Jourdan, Bernadotte, etc., et autres gens de « cette espèce, ejusdem farinx, sont sortis de la boue. Je ne veux « rien tenter auprès d'eux. »
Hoche était un des généraux de la Révolution les plus fortement imbus d'idées républicaines: il leur fut constamment fidèle. La patrie et la liberté étaient les deux objets de son culte. Né à Versailles, dans la dernière classe du peuple, il se donna lui-même les premiers éléments d'une éducation que l'extrême indigence de ses parents ne leur permettait pas de lui procurer. Engagé à seize ans dans les gardes françaises, il adopta avec enthousiasme, en 1789, la cause nationale. D'une bravoure et d'un sang-froid à toute épreuve, il ne tarda pas à se distinguer parmi cette foule de braves qui surgirent, comme par enchantement, de la terre française dans les premiers combats de 1792. Sa carrière militaire fut une suite continuelle de beaux faits d'armes et de nobles actions guerrières; les lignes de Wissembourg et le débloquement de Landau témoignent de sa valeur stratégique ; ainsi que le passage du Rhin et la bataille de Neuwied. La pacification de la Vendée est la preuve de son patriotisme et de ses vertus civiques.
Hoche fut un grand citoyen, dans la véritable acception de ce titre ; on a dit de lui : u De tous nos généraux, c'est celui qui a le sabre le plus long et la parole la plus courte. »
Hoche eût été un des hommes illustres dont Plutarque se serait honoré de transmettre la vie à la postérité. Doué des formes les plus aimables, il avait inspiré de vifs désirs à M"* Bonaparte, avec laquelle il était en relations intimes. Mais peu de temps avant sa mort, il ne cachait pas la répugnance qu'une sem-
blable liaison lui inspirait, car Joséphine ne cessait de lui demander de l'argent.
Cette créole était fort dissipatrice et sa conduite l'obligeait à recourir à tous les expédients de la galanterie. Elle envoya un jour M""^ X..., son intime amie, au Luxembourg, battre monnaie. Barras refuse de payer et prétexte que sa bourse est vide. La dame, qui est aussi une des favorites du dictateur, aperçoit la clef du secrétaire, l'ouvre et y prend tout ce quelle trouve : « Il faut, mon cher, dit-elle, que vos maîtresses ne manquent de rien : ne vous sers-ent-elles pas suivant vos goûts? » Et Barras de rire aux éclats.
Le Directoire se débarrassa de Hoche en le mettant à la tête d'une expédition contre l'Irlande, expédition organisée dans des conditions insuffisantes et qui échoua pour des motifs d'ordre divers. Barras donna, dit-on, connaissance au cabinet anglais, moyennant 100 mille livres sterling du plan et des moyens d'exécution adoptés pour l'invasion et la conquête de l'Irlande. On ne hasarderait pas une si grave accusation contre Barras, si la preuve n'en avait, en quelque sorte, été donnée par des hommes politiques anglais. Un ministre prussien parfaitement au fait des intrigues du cabinet de Londres, le baron de Hardenberg, a de plus fourni à Anspach, sur les intrigues diplomatiques de Barras, des indications si positives, qu'elles équivalent à une entière évidence. Il est très possible que Barras, redoutant les révélations que le général Hoche pourrait faire, au sujet de l'expédition d'Irlande, ait fait empoisonner le général.
Après la campagne d'Italie, la paix étant signée avec l'Autriche, une nouvelle campagne est dirigée contre r.\ngleterre, et le 5 janvier 1798 une loi ordonne l'ouverture d'un emprunt (le 80 millions, pour subvenir aux frais <riuic descente en Irlande (1).
A cette occasion, Talleyrand. ministre des relations extérieui('s, envoie la circulaire suivante à tous les agents diplomatiques et consulaires de la République fiancaise :
fl) Il s'agit de l'expédition du 22 août 17!)8, dirifiée par le général Hunibert, et qui aura le sort de la tentafivi- dt- lloclu-.
« Des puissances coalisées contre la liberté, l'Angleterre est la seule qui nous reste à combattre, c'est notre éternelle ennemie. Une grande expédition se prépare contre l'Irlande, le vœu national presse cet armement... Mettez votre conduite en opposition directe avec celle des envoyés de Londres. La cause qu'ils défendent est celle de la tyrannie, de l'avidité mercantile, d'un machiavélisme honteux et criminel. Toutes leurs actions, tous leurs vœux portent l'empreinte nécessaire de leur vicieuse origine. A quoi tient-il que l'Angleterre n'ait imité Carthage qui, pour rendre plus dépendants les peuples qui l'environnaient, leur défendit sous peine de la vie, de semer, de planter, de cultiver, de trafiquer, défense dont le souvenir excite l'exécration. N'est-ce pas le but auquel tend indirectement le despotisme maritime de la Grande-Bretagne? Ne prétend-elle pas s'arroger exclusivement le commerce du monde entier? Et quel cabinet de l'Europe serait assez aveugle pour ne pas sentir l'intérêt de toutes les puissances, à combattre, à extirper un si horrible monopole, et à réléguer dans leur ile ces prétendus despotes qui ne devraient pas se mêler des affaires du continent?... L'Europe sait assez, et il est inutile de vous rappeler à vous-même, que vous représentez une nation composée de trente millions d'hommes à qui sur le continent rien n'a pu résister.
« Comment donc l'Angleterre, puissance inférieure en moyens et en force même au temps de la monarchie, a-t-elle depuis plus d'un siècle contrarié en tout et même humilié la France? Sa position insulaire et l'idée de la liberté dont elle se vantait n'ont pas seules contribué à cet étonnant résultat. Il a été surtout l'effet du système diplomatique suivi par les Anglais; mais cette force même, est factice chez elle comme tout son pouvoir. 11 est facile de s'en convaincre pour peu qu'on veuille suivre l'histoire des Anglais, depuis qu'ils se sont immiscés dans les affaires de l'Europe.
« Ce fut leur Protecteur Cromwell qui, le premier, donna le ton à leur diplomatie, appelant à son aide la plume vigoureuse et ci-devant républicaine du célèbre Milton. Cromwell osa parler à tous les cabinets ce langage hautain que, depuis cette époque, le ministère de Saint- James a toujours soutenu, et qui n'étant dans son origine que l'insolente marque d'un trop heureux usurpateur, ne parut être dans la suite que l'accent énergique et fier d'un peuple qui se disait libre. Engagés dans les guerres dont la longue série commença et finit le règne de Louis XIV, les gouvernements de l'Europe crurent extrêmement puissants ceux qui s'annonraient comme tels. Ils se laissèrent étonner et cédèrent sans examen aux prétentions d'une cour qui exigeait avec menaces. Bientôt après, la France livrée à un prince apathique, à des ministres corrompus, affaiblie à la fois par des victoires inutiles et par des alliances contraires à ses intérêts, réduite à la plus déplorable im-
nOCHE. — BARRAS. — TALLEYRAND. 22o
impuissance, la France se vit dégradée au point de trembler elle-même devant le prétendu génie du cabinet de Londres. Forte de cette illusion bien plus que d'un pouvoir réel, l'Angleterre, à la fin de chaque grande guerre, a figuré avec éclat dans les pacifications de Nimègue, Utrecht, Aix-la-Chapelle, au traité de Paris, aux conférences de Pilnitz et dans les crises subséquentes de notre Révolution. C'est ce prestige, citoyens, qu'il s'agit de détruire, c'est ce colosse aux pieds d'argile qu'il faut aujourd'hui renverser. Il faut donc, que de votre côté, vous attaquiez avec courage la puissance de l'Angleterre dans sa force fédérative. Tandis que du leur, nos armées s'élançant sur son territoire, dévoileront aux yeux des gouvernements de l'Europe auxquels sa jactance en impose, le vrai secret de sa faiblesse.
Voici quelle est la marche que vous devez suivre. La cause que vous défendez est celle de la liberté, de la philanthropie, de la gloire et de la vertu. L'éclat d'une si belle cause doit rejaillir sur vous et sur vos actions. La France a combattu sur terre pour son indéiicndance et ses limites naturelles ; elle va combattre sur mer, non pas pour elle seule, mais pour affranchir l'Océan et pour émanciper tous les peuples qui sont également victimes de l'avidité des Anglais. Répondez, citoyens, répondez dignement à votre auguste mission ; que la plume et la voix des négociateurs secondent le courage et l'épée de ne* défenseurs ; plus les agents de l'Angleterre seront impérieux, fourbes et remuants, plus vous devez montrer de droiture, de loyauté, de cette modération qui, bien plus que la morgue, est le trait caractéristique de la véritable puissance... Épiez toutes leurs démarches, empêchez qu'ils ne puissent ourdir contre la République quelque nouvelle trame ; qu'ils vous trouvent sans cesse sur leur chemin ; suivez-les sans relâche au sein même des cabinets. Sachez les aborder dans leurs derniers retranchements. Soyez ardents à découvrir, et soigneux à déconcerter les menées souterraines, les calomnies et les intrigues, les séductions perfides et les projets affreux que; veut en vain cacher leur agence secrète. (]elle-ci se trouve partout : chez nos ennemis dérouverts, nos alliés, afiidés en Italie et en Espagne, dans la républiciue Ralavc, peut-être encore plus qu'ailleurs, dans le sein de la France... C'est à vous qu'il siéra de faire entendre quelquefois aux ministres des cours le langage républicain dans sa mâle fierté, mais sans prodiguer ce moyen (jui doit êln; toujours frappant et décisif. Tenez-moi suilout au courant de tout ce qu(! machine le génie infernal du cabinet de Londres... Ne heurtez pas les mœurs, les usages, les j)réjugés des pays où vous êtes: mais en gardant les convenances, conservez aussi les usages et les mœurs des républicains; aux démonstrations d'une étiquette vague, subslituezlaménité, la politesse franche qui part d'une àmevertueuse et du sentiment de grandeur qur hi liin-i'é donne... Mesurez toutes
vos démarches, et n'oubliez jamais que la fougue n'est pas la force... Faites bien connaître partout que le cabinet anglais mérite peu de contiance. Tel est en ce moment votre principal but. Evertuez-vous, citoyens, dans vos travaux ; pour vous aplanir les obstacles, comptez sur l'armée d'Angleterre.
A Paris, le 16 nivôse an VI (5 janvier 1798).
Salut et fraternité.
Le ministre des relations extérieures :
Signé : Talleyr.\nd-Périgord.
Voilà des instructions ministérielles qui dévoilent la faiblesse de la puissance anglaise, et ne laissent rien à désirer pour l'enseignement et la conduite des agents diplomatiques et consulaires de France. Comment ne pas être pénétré à la lecture de ce mandement diplomatique? Malheureusement, l'agent intime de M. de Talleyrand, celui de ses employés qui possède ses plus secrètes pensées, M . R . . . L . . . , livrera les secrets du ministère à l'Angleterre , à l'Autriche, et malheureusement encore, M. de Talleyrand sera en correspondance secrète avec le baron de Lherbach, ministre plénipotentiaire de la cour de Vienne, et le congrès de Rastadt se terminera par l'assassinat des ministres plénipotentiaires français.
Par une fatalité encore plus déplorable, il sera réservé à M. de Talleyrand d'appeler les armées étrangères en France, de guider en quelque sorte leur marche et de légitimer leur entrée à Paris. Mais la France ne sera pas dégradée au point de trembler elle-même devant le prétendu génie du cabinet anglais. L'astuce de M. de Talleyrand y mettra bon ordre; il honorera, il légitimera, il légalisera diplomatiquement les prospérités elles nouvelles gloires nationales ; il déploiera envers les puissances étrangères cette aynénité^ cette droiture^ cette loyauté et surtout cette modération^ qui bien plus que la morgue est le trait caractéristique de la véritable puissance. Que de modération et de grandeur manifestera M. de Talleyrand au congrès de Vienne ; et comme il y soutiendra l'honneur et les intérêts de la patrie! Enfin avec quelle sincérité politique et quelle profondeur de vue, l'ex-évêque d Autun, prince de Talleyrand, se réconciliera plus tard avec
l'éternelle ennemie de la France et lïnfernal génie de la puissance anglaise ! Après avoir vendu en détail son pays à toutes les puissances de l'Europe, il le vendra en gros au cabinet de Londres.
La mémoire du citoyen, ex-prètre, prince de Bénévent, prince de Talleyrand, traversera les siècles, elle est impérissable !...
Talleyrand devait à M""= de Staël son élévation au minis. tère des relations extérieures; il partageait alors ses sentiments et ses opinions politiques: en voici une preuve sans réplique. Le 17 fructidor, ce ministre envoie chercher à six heures du matin, M. Paganel, secrétaire général des relations extérieures.
« Vous avez, lui dil-il, du talent, et votre i)atriotisme m'est « connu. Vous pouvez rendre un grand service àTÉtat, et je suis « persuadé que vous ne vous y refuserez pas. — De quoi s'agit-il, « citoyen ministre? — Nous touchons à une grande crise, leDirec- « toire s'enfonce comme un vieux tonneau. Les conseils inclinent « visiblement pour le rétablissement de la royauté ; il s'agit d'un « projet dont Pichegru est un des principaux chefs ot qui doit « s'exécuterdansvingt-quatreheures; on veut rétablir Louis XVIIl; « s'il estrappelé, ilarriveayantderrièreluiCoblentz, l'émigration, « la Vendée, les royalistes du Midi; il en résulterait de grands « malheurs. Vous êtes conventionnel, ce seul titre serait votre sen- « tence ; vous avez de l'influence, beaucoup d'amis dans les con- « seils; voyez vos connaissances, conseillez-leur, proposez-leur « d'appeler au trône le duc d'Orléans. Ce prince sera aisé à gou- « verner et la France aura avec lui autant de liberté que pos- « sible. Je ne vous parle pas de votre intérêt particulier, mais « votre mérite et vos talents doivent vous répondre des avantages « que vous trouverez dans cet ordre politique de choses. — Ci- « toyen ministre, répondit Paganel, j'ai voté la mort de Louis XVI « et l'expulsion perpétuelle de tous les Bourbons; je n'ai pas « changé et je ne changerai jamais de principes, rien au monde « ne saurait me porter à faire la proposition de rappeler un Bour- « bon. Je m'y opposerai au contraire de toutes mes forces. Je ne « puis, ni ne veux me mêler en rien d'un tel projet. » D'après ce fait, il est permis de croire que le citoyen Talleyrand,
2ÎJ8 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTG\ILLARD.
jugeant le péril qu'il pourrait courir en s'opposant aux projets du Directoire, les favorisera ostensiblement de tout son pouvoir et se dévouera dans son intérêt personnel au gouvernement directorial, jusqu'à ce que le moment de le renverser sans danger pour sa fortune et sa sûreté lui paraisse propice et assuré(9, 10 novembre 1799). Etcertes, en fait de révolution politique on ne saurait sans injvistice, refuser à M. de Talleyrand l'instinct, le talent et le tact nécessaires pour juger parfaitement les conjonctures, les saisir et en profiter. Personne n'a su voir et attendre mieux que lui l'instant précis où il fallait virer de bord, changer de route, trahir son gouvernement et vendre sa patrie. Le poète Lebrun publia dans le temps une épigramme que l'on citait dans tous les salons, mais une épigramme ne prouve rien, car le citoyen Talleyrand a été, par sa noble conduite pendant le cours de sa vie politique, au-dessus et au-dessous de la satire!
L'adroit Maurice, en boitant avec grâce, Aux plus dispos peut donner des leçons ; Au front d'airain, au cœur pétri de glace, Toujours il fait son thème en deux façons: Dans le parti qui lui paye un salaire, Avec effort il porte un pied douteux, L'autre est fixé dans le parti contraire, Mais c'est le pied dont Maurice est boiteux.
Ce ministre était à l'époque du 18 fructidor un des républicains les plus purs qu'il y eût en France ISalettre à Bonaparte ne sauraitlaisserlemoindredouteàcetégard; Bourienne, secrétaire particulier du général, en a donné communication:
Je m'empresse de vous faire connaître les grands événements qui ont eu lieu et les sages et énergiques mesures que le gouvernement vient de prendre : elles sauvent la République. Vous lirez dans les proclamations, qu'une conspiration véritable et toute au profit de la royauté se tramait depuis longtemps contre la Constitution; déjà même elle ne se déguisait plus, elle était visible aux yeux des plus indifférents, le mot patriote était devenu une injure. Toutes les institutions républicaines étaient avilies ; les ennemis les plus irrécon-
ciliables de la France, les émigrés, accouraient en foule dans son sein, y étaient accueillis, honorés. Un fanatisme hypocrite nous avait transportés tout à coup au xvi' siècle. La division était au Directoire; dans le Corps législatif siégeaient des hommes véritablement élus d'après les instructions du prétendant, et dont toutes les motions respiraient le royalisme. Le Directoire, fort de ces circonstances, a fait saisir les conjurés. Pour confondre à la fois les espérances et les calomnies de ceux qui auraient tant désiré ou qui méditaient encore la ruine de cette Constitution, une mort prompte a été prononcée, dès le premier jour, contre quicon(iue rappellerait la royauté, la Constitution de 1793 ou d'Orléans. Le Directoire a véritablement sauvé la République, la Constitution de l'an III, la liberté, cette liberté que vous couvrez, général, de lauriers et qui vous doit ses plus beaux triomphes. Que de titres de gloire n'avez-vous pas déjà acquis en France et en Italie, et quelle reconnaissance respectueuse n'inspirezvous pas à tous les patriotes, à tous les républicains !
Cette lettre porte la date du 22 fructidor an V. Elle atteste d'une manière irrécusable, à quel point le citoyen Talleyrand était chaud partisan de la Constitution de Tan III et avec quelle sincérité il professait les doctrines républicaines. Le 18 fructidor n'a pas eu de plus ardent, de plus illustre panégyriste que Maurice de Talleyrand, et rien ne prouve mieux la loyauté et le patriotisme de cet ex-prétre que l'empressement avec lequel il a trahi tous les gouvernements qui l'ont employé. Le 18 fructidor commença sa fortune, la prise de Paris par les Cosaques y mettra le comble (1).
(1) Montgaillard a toujours tûiuoigiié contre Talleyrand une rancune tenace qui remonte aux premières années de la Révolution. II a souvent accusé ce ministre de vénalité, d'hypocrisie et d'entente secrète avec les contre-révolutionnaires.
En décembre l';'J2, au moment où allait counuencer le .procès de Louis XVI, Talleyrand était à Londres lil s'y était, dit-on, réfugié); il fut décrété d'accusation pour avoir otlert ses services au roi dans une lettre du 21 avrU 17!M, remise par M. de Laporte. Montgaillard a prétendu (|ue la défense présentée aussitôt à la Convention par l'évèque d'Autun, était un mensonge, qu'il y avait réelle connivence entre Louis XVI, Talleyrand et M. de Laporte. Talleyrand voyait fri (juemmcnt, mais toujours en secret, l'intendant de la liste civile, dont il recevait dis sommes considérables; il quitta Paris le 30 août, et non au milieu de sci)teuibre comme il l'a afiirmé. .Montgaillard était à lioulognesur-.Mer depuis le!) scptendire; il trouva Talleyrand établi de ravant-veille a riiotel Britannique; il y séjourna jusqu'au T2, jour où les vents permirent aux bateaux de mettre à la voile. Tous deux s'embarquèrent sur le même