‹ Souvenirs du comte de PlancyChapitre 63 sur 85 · DÉBARQUEMENT DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

DÉBARQUEMENT DE NAPOLÉON

» Les mesures qui pourraient être à prendre d'a- » près rarticlo 13, sont importantes, mais délicates; » les circonstances et la sagesse doivent toujours être » jointes à la fermeté pour assurer le succès.

» Je vous rappelle toujours la nécessité d'entrete- » nir, avec les maires de votre arrondissement et avec » moi, les plus fréquentes communications. »

On doit bien penser que, dans une crise politique semblable à celle où nous nous trouvions, des émissaires de chaque parti devaient se croiser sans cesse, se rendant, les uns à Paris pour rapporter en province le récit de ce qui se passait dans la capitale, les autres allant de Paris en province, pour instruire le gouvernement de ce qui se passait dans les départements.

Un de ces émissaires fut un jour arrêté à Melun : je le fis conduire devant le Conseil général. Pressé de questions, et menacé d'être conduit en prison, il finit par déclarer qu'il était un envoyé du duc de Blacas, et exhiba même une lettre de ce ministre, mais les membres du Conseil pensèrent que c'était bien plutôt un individu expédié de Paris pour informer Napoléon de ce qui se passait.

Un des membres du Conseil général connaissait particulièrement le duc de Blacas, et se trouvait même avoir deux lettres de lui dans son portefeuille : elles étaient signées Blacas d'iVulps, tandis que la lettre dont l'émissaire était porteur était signée de Blacas, simplement.

Cette circonstance accrut les soupçons : on pensa que la signature du ministre était imitée et que l'or-

dre au-dessous duquel elle se trouvait était faux, et Ton fit retirer le personnage en question pour examiner quelle décision on prendrait à son égard.

Je fis alors chercher dans mes bureaux toutes les lettres du Ministre qui pouvaient s'y trouver, et constatai que plusieurs d'entre elles étaient signées de Blacas d'Aulps, tandis que les autres de Blacas seulement.

L'indécision du Conseil demeurait donc larméme, et, pour l'en sortir, je crus, en toute conscience, devoir lui donner l'avis suivant :

« Il faut le laisser partir, dis-je si c'est un émissaire » du Roi, vous feriez une grande faute en le rete- » nant : il en a si peul Si c'est un émissaire de l'Em- » pereur, laissez-le encore aller, car il en a tant qu'un » de plus ou de moins ne fera rien ! »

Mon opinion n'ayant pas prévalu, l'émissaire fut mis en prison et un gendarme expédié en toute hâte au duc de Blacas à Paris, pour le prier de faire savoir s'il connaissait l'émissaire et si celui-ci était bien porteur de sa signature. La réponse fut que c'était un homme d'un dévouement certain et qu'on ne devait pas retarder d'un instant sa mission. Je crois que cet individu se rendait auprès de Monsieur, frère du Roi, mais il eût pu s'épargner ce voyage, car il n'était plus temps de rien faire pour empêcher l'Empereur de s'approcher de Paris, et le département de Seineet-Marne allait bientôt tomber en son pouvoir.

J'eus cependant le temps d'adresser encore au souspréfet de Provins quelques instructions sur la conduite qu'il devait tenir, et je pus encore, pendant qua-

tre jours mettre les ministres au courant des événements qui se succédaient sous mes yeux.

Au Sons-Préfet de Prooiris.

Melun, le 15 mars 1815.

« Monsieur, je n'ai pu répondre qu'un mot à l'es- » tafette que j'ai reçue de vous hier soir, parce que » j'étais avec le Conseil général en séance , et que » nous étions occupés d'objets fort importants. Je » vous ai fait savoir que j'avais communiqué votre » dépêche aux différents ministres. Si vous apprenez » que les troupes de Bonaparte sont en mouvement, » vous m'en donnerez avis sur-le-champ, par la » même voie que vous avez employée.

» Le sous-préfet de Meaux m'a écrit le 13 qu'il » attendait deux portions de régiments destinées pour » Provins. Ces troupes doivent être maintenant arri- » vées dans votre ville et un officier général aura sans » doute le commandement de la place; par conséquent, » vous n'avez qu'à vous concerter avec lui pour tout » ce qui a rapport aux événements.

» Je n'ai pas besoin de vous recomjnander du zèle, » de l'activité, et de tirer le meilleur parti possible » de votre garde nationale : pour cet objet encore » vous avez auprès de vous M. de Sigy, dont vous )) connaissez le dévouement au Roi, et qui, je n'en » doute pas, se conduira comme il le doit.

» Vous savez qu'il se rassemble à Melun les offi- » ciers à la demi-solde. J'en ai déjà environ deux » cents. Le premier régiment des Dragons du iloi » arrive en ce moment, mais comme je n'ai pas m'orne

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» encore de général à Melun, je ne puis faire donner » aucune destination à ces troupes.

» Le Conseil général, assemblé près de moi et qui » a la direction des affaires de salut public, dans une » délibération qu'il a prise, a déterminé la marche » que vous aurez à suivre aussitôt que vous appren- » drez l'approche des troupes. Je vais vous envoyer » très promptement cette délibération. »

Aux Ministres de la Guerre, des Finances, de la Police générale et de l* Intérieur.

Melun, le 16 mars 1815.

« Monseigneur,

» Le Conseil général de mon département, en per- » manence, en vertu de l'ordonnance du Roi du 11 de » ce mois, a pris, dans la séance d'hier, une délibéra- » tion pour prescrire les mesures de salut public qui » lui ont paru les plus propres à animer tous les es- » prits du zèle, du dévouement et de la confiance que » les circonstances exigent. J'ai l'honneur d'adresser » à Votre Excellence des exemplaires de cette délibé- » ration.

» J'y joins des exemplaires de l'adresse du Conseil » général aux habitants du déparlement : elle est )) rédigée dans le même esprit et doit produire le » même effet-

» Ces adresses et délibérations vont être publiées » et affichées dans les communes. »

MARCHE DE NAPOLÉON ai'J

Au Ministre de l'Intérieui'.

Melun, 17 mars 1815.

« Monseigneur,

» Je n*ai rien appris de positif dans la journée » d'hier ; seulement j'ai su que le courrier de Lyon » répandait le bruit que Bonaparte était à Ghâlons- » sur-Saône, et que son avant garde marchait.

» Les gardes nationales s'organisent avec activité. » J'envoie ci-joint à Votre Excellence la liste des ins- » pecteurs et des chefs de légion : elle verra que les » choix sont fort bons et que l'on peut répondre de » leur dévouement. MM. les Inspecteurs m'assurent » qu'on monte la garde dans toutes les communes et » qu'ils répondent que l'ordre ne sera point troublé. » J'en réponds aussi, et je me porterai sur tous les » points du département où cela sera nécessaire.

» Les généraux Claparède et Montfort sont arrivés » à Melun : il y avait déjà 115 officiers à la demi-solde » inscrits chez le commandant de la place.

» Le régiment de Dragons du Roi est arrivé fort de » 380 hommes : on attend encore un escadron de ce » régiment.

» Nous sommes encore trop éloignés des événe- » ments pour avoir des nouvelles certaines de la » marche de Bonaparte : les uns disent qu'il se dirige » par Auxerre, les autres, par Troyes.

» Le Conseil général est toujours en permanence » et surveille avec la plus grande attention tout ce qui » se passe : il est disposé à prendre toutes les mesu- » res que les circonstances exigeront.

» J'enverrai tous les jours à Votre Excellence, par » estafette, un rapport qui l'éclairera sur tout ce qui » se passe autour de moi. »

Au Sous-Préfet de Provins,

Melun, le 18 mars 1815.

(( Monsieur le sous-préfet, il parait que vous ne » savez aucune nouvelle, puisque je n'en reçois au- » cune de vous.

» Voici ce qui se passe sur notre route :

» Il paraît certain, d'après tous les rapports qui me » sont parvenus, que Tavant-garde de Bonaparte doit » coucher ce soir à Sens et demain à Fontainebleau ou » à Melun : il y a très peu de troupes sur ces deux » points et, d'après cela, il n'y aura peut-être pas » d'engagement.

» Je n'ai encore reçu aucune instruction du minis- » tre de l'Intérieur sur ce que nous devons faire. J'en » recevrai probablement dans la journée et je vous les » ferai passer. Prenez les mesures que les circons- » tances exigeront.

Au Ministre de ^Intérieur.

Melun, le 18 mars 1815.

« Monseigneur,

» Maintenant que les événements se rapprochent » de nous. Votre Excellence doit savoir ce qui se passe » plus rapidement par les agents qu'elle a envoyés » aux dilférents postes et par ceux du gouvernement, » puisqu'ils les lui font passer directement^ que par

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» moi, qui ne les obtiens que de mes émissaires ou de » dillérenls courriers.

» Enfin, en résumant tout ce qui m'a été dit, il pa- » raît certain que l'avant-garde de Bonaparte sera ce » soir à Sens. Le régiment de lanciers qui y était » s'est reployé sur Montereau, où peut-être, il atten- » dra des ordres.

» .le n'ai pas de nouvelles des autres points de mon » département.

» Les officiers à la demi-solde viennent de recevoir » l'ordre de se retirer de Melun pour s'organiser à » Saint-Denis.

» Nous n'avons toujours ici qu'un régiment de dra- » gons.

» Le munitionnaire des fourrages a ordre, m'a-t-il » dit, de faire préparer des approvisionnements pour » 4,000 chevaux à Fontainebleau.

» La masse des officiers à la demi-solde s'est bien » conduite dans la ville de Melun. Cependant, quel- » ques-uns ont montré du mécontentement, et le si- » lence des autres me fait craindre que leur esprit ne » soit pas très bon.

» Les officiers de la garde nationale de la ville de » Melun ont été trouver hier M. le duc de Praslin, » lorsqu'il était au Conseil général; ils lui ont demandé » ainsi qu'au Conseil la permission de renouveler » leur serment de fidélité au Roi, ce qui a eu lieu : » ils paraissent bien disposés à faire leur devoir.

» ^L le duc de Praslin et moi, nous avons reçu la

» nouvelle ([ue cette garde était organisée à Fontai-

» nebleau et sur les principaux points du départe-

» ment. »

Au Ministre de V Intérieur.

Melun, le^l8 mars 1815, à onze heures et demie du soir.

« Monseigneur,

» Pendant toute cette journée, nous avons été dans » l'inquiétude. Le régiment de lanciers de Sens, qui » était venu sur Montereau, et que nous attendions à » Melun ce soir, n'a pas paru et nous apprenons à •) l'instant qu'il a passé à l'ennemi : il paraît que » deux gardes du corps, qui étaient en avant d'un pe- » loton de 60 hommes pour l'éclairer, ont été faits pri- » sonniers par les lanciers entre Melun et Valence : » tous les autres ont repris la route de Paris.

» Le 1®' de dragons, qui était à Melun, ayant appris » la conduite des lanciers, vient, à huit heures du » soir, de faire entendre les cris de Vive l'Empereur î » par toute la ville, et quelques habitants ont répété » ces cris avec eux.

» Le Conseil général, pensant qu'il avait encore » quelques jours devant lui, et espérant toujours que » les troupes annoncées par le gouvernement arrive- » raient d'an moment à l'autre, n'avait donné que ce » matin l'ordre d'évacuer les caisses pour cette nuit. » La caisse du Receveur général et celle du Payeur, » à ce que m'a dit encore l'Inspecteur, ne contenaient » pas plus de quarante mille francs, et j'espère qu'elles » pourront passer librement à Paris au moyen des » dispositions que je prends.

» D'après tous les renseignements qui me sont par

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» venus, je n'attends pas encore Tennerai avant deux » jours, et je ne veux pas quitter la ville que le calme » ne soit rétabli.

» Votre Excellence recevra encore probablement , » une estafette demain matin.

» P. aS. J'apprends que presque tout le régiment de » dragons vient de partir pour Montereau en criant j> Vive l'Empereur I la compagnie d'élite ayant le » sabre nu. »

Au Ministre de V Intérieur.

Melun, le 19 mars 1815, à huit heures du matin.

» Une heure après ma lettre d'hier, le régiment de » dragons est rentré au grand galop dans la ville, se » dirigeant sur Paris. J'ai cru qu'il marchait sur cette » ville, mais j'ai appris qu'il avait eu connaissance » que les gardes du corps qui retournaient à Paris » avaient pris cette route et qu'il les poursuivait. Heu- » reusement ceux-ci avaient pris la traverse et ils » n'ont pas été atteints. Ce régiment est retourné de » nouveau vers Montereau ou a pris la route d'Es- » sonnes, ou pour mieux dire, je ne sais pas précisé- » ment sur quel point il s'est dirigé. Dans tout ce » mouvement de soldats furieux, il y a eu un homme » tué et un autre grièvement blessé, les uns disent ' » pour avoir crié Vive le Roi! les autres pour avoir » crié Vive l'Empereur!

» Je me trouve en ce moment absolument sans » troupes. Je ne pense pas que l'avant-garde arrive

encore aujourd'hui. Je crois de mon devoir, Monseigneur, dans ces circonstances, de ne quitter mon département que quand l'ennemi occupera ses principaux points. L'intérêt de mes administrés et de la chose publique exige que j'empêche, autant que cela dépendra de moi, les désordres. Je prie Votre Excellence de me donner des ordres particuliers à ce sujet. Si les événements me forçaient à quitter, ce que je ne ferais qu'à la dernière extrémité, le secrétaire général prendrait le timon des affaires administratives. »

La révolte était partout et, comme toujours dans ce cas, les officiers aussi bien que les soldats, prenaient pour prétexte de leur rébellion un soi-disant retard dans le payement de leurs appointements ou de leur solde. Je fis tout ce qui dépendait de moi pour leur enlever ce mauvais prétexte, en me concertant pour le paiement avec les fonctionnaires des Finances.

A Monsieur le Payeur du département.

Melun, le 18 mars 1815.

« Monsieur, je suis instruit que plusieurs de MM. » les officiers désirent que vous les payiez ce soir. Ces » messieurs sentiront parfaitement que cela ne se peut » pas, parce qu'il est impossible de compter de l'ar- » gent de nuit et de mettre une comptabilité en or- » dre. Je vous engage à leur donner ma parole qu'ils » seront payés demain, aussitôt que le jour paraîtra. » J'ai trop bonne opinion d'eux pour ne pas être per- » suadé qu'ils n'insisteront pas davantage. Je suis

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» d'ailleurs persuadé que c'est aussi l'intention de » iM. le général. »

A M. de VillepoLv, inspecteur des Finances.

Melun, le 19 mars 1815.

(( Je suis informé que vous avez fait toutes vos dis- » positions pour faire transporter à Paris tous les » fonds qui existaient dans les caisses du receveur » général et du payeur. Je n'ai aucune force armée » dont je puisse disposer. Le général est parti ce ma- » tin. La gendarmerie est disséminée et trop faible » pour faire cette escorte et faire sortir les quarante » mille francs qui restent encore, d'autant plus que » beaucoup d'officiers réclament le payement de leur » demi-solde et que quelques dragons demandent leur » solde. »

L'opportunité qu'il me paraissait y avoir à faire taire de tapageuses réclamations, et la difficulté d'assurer la sécurité d'un convoi d'argent, dans les circonstances où je me trouvais, m'avaient porté à conserver le plus possible à Melun les fonds publics, mais, le sous-préfet de Fontainebleau m'ayant fait savoir de Corbeil, oii il s'était retiré, que l'ennemi était entre Moret et Fontainebleau, et qu'il avait évacué cette dernière ville ainsi que les généraux qui s'y trouvaient en même temps que lui, je crus devoir écrire au ministre des Finances, afin de mettre ma responsabilité à couvert, au cas où les caisses publiques viendraient à tomber aux mains des troupes de Napoléon.

Au Ministre des Finances.

Melun, le 19 mars 1815.

« Monseigneur,

» La commission départementale s'était assemblée hier à huit heures du soir, pour discuter sur divers objets importants, lorsque M. le commissaire de police est entré et lui a annoncé que le régiment des dragons venait de se mettre en révolte et criait dans toutes les rues Vive l'Empereur ! et que les "citoyens répétaient ces mêmes cris.

» Le Conseil général jugea que, dans cette circonstance, il était prudent de faire évacuer les caisses ; en conséquence je donnai l'ordre à M. le Payeur et à M. le Receveur général de les faire évacuer pendant la nuit et j'envoyai une réquisition à la gendarmerie pour fournir une escorte suffisante. Il paraît que malgré les démarches de M. l'Inspecteur, elle n'a pas pu lui en fournir, et la raison est que le capitaine n'avait personne à sa disposition.

» Pendant la nuit, le régiment entra dans la ville et en sortit plusieurs fois, enfin il l'évacua. Une partie des hommes passa à l'ennemi, et d'autres, m'assuret-on, se replièrent sur Essonnes avec leur colonel. Dans tout ce désordre, il y a eu malheureusement un habitant de la ville tué et un autre blessé. » Ce matin, M. l'Inspecteur désirait que je fisse partir ces fonds, je le désirais moi-même vivement, mais j'éprouvai le même obstacle pour la force armée.

» Les fonds qui existent en caisse, suivant le dire

de M. rinspecteur au conseil hier, n'étaient que de quarante mille francs. 11 y avait encore beaucoup d'officiers en demi-solde à payer, et M. l'Inspecteur aux Revues jugea qu'on aurait encore besoin de beaucoup de fonds pour payer ces demi-soldes et la solde de quelques dragons restés fidèles. J'avais moi-même des avis indirects que des corps assez nombreux devaient se diriger sur Melun ; la lettre ci-jointe du préfet de l'Aube confirme les avis reçus à ce sujet.

» Cependant, je fis alors observer à M. l'Inspecteur la position dans laquelle il mettait les administrateurs, en faisant manquer le service du Roi pour sauver une modique somme de trente à quarante mille francs. Je lui fis sentir que la troupe mécontente pourrait accuser les administrateurs d'avoir fait manquer le service pour avoir occasion de se livrer à des excès contre eux, que cette troupe pourrait encore piller les maisons et faire un mauvais parti aux habitants ^de la ville. Toutes ces raisons n'ont pu persuader M. l'Inspecteur, que la crainte de se compromettre a empêché de voir qu'il compromettait essentiellement le service du Roi, les administrateurs et les habitants de la ville, et cela pour trente à quarante mille francs l » Dans cette circonstance. Monseigneur, je crois devoir déclarer à Votre Excellence que les fonds ne sont pas partis faute de force armée suffisante et que je serais fort embarrassé, s'ils eussent été dirigés sur Paris, d'après le dire de M. l'Inspecteur aux Revues et l'annonce qui m'est faite.

» En conséquence, j'ose prier Votre Excellence de

» vouloir bien faire entendre à M. l'Inspecteur aux » Revues que, dans une crise comme celle-ci, il devrait » avoir plus de confiance dans les administrateurs en » chef, et ne pas exposer le service du Roi^ la sûreté » des administrateurs et la tranquillité publique.

» C'est avec peine que je rends compte à Votre Ex- » cellence de ce qui s'est passé à ce sujet, mais je dois » me justifier des mauvaises impressions qu'on pour- » rait lui donner sur mon compte. »

Nous eûmes quelques instants à Melun comme garnison un régiment de lanciers, qui avait pour chef le colonel Rapatel, un des plus braves officiers de Tarmée, un homme plein d'honneur et tout dévoué à la cause royale.

J'avais eu l'occasion de le voir plusieurs fois pour affaires de service et une liaison avait commencé à s'établir entre nous. Il déjeunait un matin à la préfecture et, pendant le repas, nous causions naturellement des événements du jour. Mais, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, tout ce qui nous entourait était si réservé, si silencieux, que nous ignorions ce qui se passait en avant de nous, et même du coté de Paris. Cependant, il nous était revenu que rien n'arrêtait la marche de l'Empereur, et qu'à mesure qu'il s'avançait, les régiments faisaient défection et se joignaient à lui.

Je me permis donc de demander au colonel s'il était sûr de la fidélité de ses hommes : il me répondit qu'il était aussi attaché à son régiment que son régiment était attaché à la cause royale et à lui-même. Je venais à peine de lui en témoigner ma satisfaction qu'un

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général se présenta à la préfecture demandant à parler an colonel Hapatel, dont il était particulièrement connu.

Ce général était déjà dans mon anticliambre : j'engageai le colonel à le faire entrer et à l'inviter en mon nom à partager mon déjeuner. Mais, avant que celui-ci (^ût pu lui formuler mon offre, le général qui paraissait fort pressé se précipita au cou de Rapatel et lui dit en l'embrassant :

(( Bonjour, mon cher Rapatel, je n'ai pas voulu passer à Melun sans vous voir, je savais que vous y étiez avec votre régiment. »

(( Je vous remercie beaucoup, général, » lui répondit Rapatel.

Mais le général, l'interrompant aussitôt, reprit :

« Voilà, mon cher Rapatel, des événements bien graves et bien tristes, c'est la guerre civile en France, mais vous êtes un militaire sage et prudent.

« Général, repartit le colonel, je ferai mon devoir.

(( Oui, c'est bien, mon cher colonel, il faut faire son devoir, mais il n'en est pas moins très fâcheux de répandre le sang de ses frères d'armes. Adieu I je suis très pressé d'arriver à Paris, nous nous y reverrons, je l'espère.

« Je l'espère aussi, adieu général, » dit l'excellent colonel.

Je m'étais levé de table pour saluer le général et j'avais fait quelques pas, dans la salle où nous nous trouvions, vers la porte qui était restée ouverte, quand je vis, à l'entrée de l'antichambre en dehors, deux aides de camp, le sabre nu.

Ne pouvant plus à cette époque disposer de personne, pas -même d'un gendarme, et comme la conversation gardait un caractère amical, je pensai que ce /qu'il y avait de mieux à faire était de ne pas intervenir et de paraître ne m'être aperçu de rien, quoique j'eusse le soupçon que ce général était un émissaire de Napoléon, qui, de peur d'être arrêté, avait eu la précaution de placer ses aides de camp en position d'agir au besoin.

Nous nous remîmes donc à déjeuner, et je demandai au colonel qui était ce général.

Rapatel me répondit^ sans toutefois me dire son nom, que c'était un généi'al en retraite et qu'il allait sans doute offrir ses services au Roi. Il n'avait pas fini sa phrase qu'un sous-officier de son régiment entrait avec précipitation et lui criait.

« Vite, vite, mon colonel, le régiment monte à chevalet va rejoindre l'Empereur! »

Le colonel s'empressa d'accourir, mais il n'était déjà plus temps. J'ignore qui avait fait sonner le bouteselle et avait entraîné le régiment, mais je pensai immédiatement que le général de tout à l'heure ne devait pas être étranger à la défection. On me raconta d'ailleurs, peu après, que, pendant que le général causait avec le colonel et nous faisait garder à vue, il faisait d'autre part travailler le moral du régiment, qui était composé en très grande partie de vieux militaires.

Le colonel, étant rentré au bout de quelques instants tout consterné, me dit simplement : « Puisque mon régiment est allé retrouver l'Empereur, moi je vais retrouver le Roi! » puis il me quitta.

Tel était, paraît-il le procédé usité, depuis le débarquement de l'Empereur, pour entraîner la défection successive des régiments échelonnés le long de la route qu'il suivait et qui lui formaient ainsi une avantgarde sans cesse renouvelée.

Le 19 mars, à neuf heures du soir, j'écrivis au ministre de l'Intérieur :

« Monseigneur,

» Pendant la journée qui vient de s'écouler, j'ai reçu un avis de M. le sous-préfet de Fontainebleau portant qu'il était instruit que l'ennemi avait poussé des reconnaissances jusqu'entre Moret et Fontainebleau et que les généraux qui occupaient cette dernière ville avec des lanciers s'étaient retirés, et que lui-même s'était dirigé vers Corbeil, où la gendarmerie l'a suivi.

» M. le préfet de l'Aube m'écrit, à la date d'hier, que deux régiments de grenadiers royaux, dont l'esprit est excellent et qui sont commandés par M. le duc de Reggio, se dirigent sur Melun : je dois croire qu'ils ne tarderont pas à arriver. Si cependant, demain, à cinq heures du matin, je n'en entends pas parler, je quitterai Melun pour . me diriger sur Lieusaint et Corbeil, parce qu'un officier de Bonaparte est arrivé ce soir à Melun pour commander des rations pour quatre cents chevaux, d'après ce que vient de me dire le maire. Je ne crois pas que ces troupes arrivent demain avant neuf heures. Quelques personnes qui viennent de Montereau assurent que le régiment de lanciers ne s'est pas porté en avant. » Je viens d'écrire au capitaine de gendarmerie, nu

» Receveur général et au Payeur d'évacuer cette nuit » avec leur caisse.

» J'avais écrit à Votre Excellence que M. le général » Montfort avait quitté Melun, mais il s'était mis seu- » lement en observation pendant quelques instants, » et il a passé sa journée dans la ville.

» Si Votre Excellence a quelques ordres à me don- » ner, je la prie de me les adresser à Corbeil où je les » attendrai. »

Cette lettre fut la dernière que j'adressai à Tabbé de Montesquiou, ministre de l'Intérieur, car le Roi partit dans la nuit du 19, ainsi que le comte d'Artois et le duc de Berri.

Tous les ministres et hauts personnages en fonctions quittèrent Paris la même nuit.

Après la désertion des régiments qui avaient tenu garnison à Melun, la défection devint générale.

Le Conseil général ne s'assembla plus, pensant qu'il n'avait aucune mesure à prendre, puisqu'il n'y avait plus personne autour de lui pour les exécuter. Chacun de ses membres s'en retourna chez lui, ou du moins quitta Melun et je demeurai seul, absolument seul!

Je pensai que, contrairement à ce que j'avais écrit au ministre, il était de mon devoir et de mon honneur de rester à mon poste : qui sait si ma présence ne pouvait pas avoir pour effet de prévenir quelque malheur !

Je me renfermai dans une inaction complète, attendant avec une vivo anxiété les premiers elfets de l'orage qui allait fondre sur mon pauvre département, et peut-être me foudroyer i

Je fus tiré de cet état par l'arrivée à la préfecture, le lendemain, dans l'après-midi, d'un officier de ce régiment de lanciers qui avait tenu garnison à iVIelun et que commandait le colonel Uapatel. Cet officier se présenta à la tête d'un détachement de trente lanciers et demanda à me parler.

Quand je l'eus fait monter, il me dit que l'Empereur l'avait envoyé pour occuper la ville de Melun et qu'il m'engageait à faire arborer le drapeau tricolore. Je lui répondis, que, dans une circonstance aussi importante, il était de toute nécessité pour moi de me concerter avec le maire de la ville, avant de prendre une décision, et je fis mander ce magistrat qui habitait d'ailleurs fort près de chez moi.

A son arrivée, qui ne se fit pas attendre, je lui demandai, devant l'officier de lanciers dont je lui avais fait connaître la mission, s'il pouvait mettre sur pied sa garde nationale. Le maire me répondit qu'ayant eu besoin d'un factionnaire pour la prison, il avait eu la plus grande peine à trouver un homme de bonne volonté pour s'acquitter de cette garde.

« C'est comme moi, répliquai-je, j'avais besoin d'un gendarme, mais je ne pus l'avoir; je sais d'ailleurs que les gendarmes ont tous quitté Melun la nuit dernière, soit qu'ils eussent l'ordre de se replier sur Paris, soit que de leur propre mouvement ils aient pris une autre direction. »

Me tournant alors vers l'officier de lanciers, je lui dis : « D'après cela, monsieur, vous n'avez qu'à occuper la ville ! »

« Quant à ce que vous désirez au sujet du drapeau tricolore, je vous déclare que je m'oppose formelle-

ment à ce que M. le maire remplace dans le clocher, par ce drapeau, le drapeau blanc qui y Hotte actuellement. Vous devez comprendre que vous compromettriez la ville et vous-même fort inutilement. Quand, en 1814, les Russes ont pris la partie de la ville où s'élevait le clocher, ils ont tout simplement, enfoncé la porte qui y donne accès, et remplacé le drapeau tricolore, qui s'y voyait alors, par le drapeau blanc. Il me semble que, puisque vous avez du monde avec vous, rien ne vous empêche de faire de même l »

L'officier comprit notre position délicate : il donna les ordres en conséquence, et Melun fut occupé au nom de l'Empereur : le drapeau tricolore flotta à nouveau au faîte de son clocher.

D'ailleurs, la nouvelle du départ du Roi nous étant parvenue le lendemain matin de cet incident, c'est-àdire le 20 mars, nos inquiétudes au sujet de la substitution des couleurs nationales se trouvèrent subitement calmées.

Ce même jour, l'Empereur arriva à Fontainebleau qu'il avait quitté depuis onze mois, et un de ses premiers actes fut de me faire donner l'ordre de m'y rendre. M'étant présenté le lendemain matin au palais, je trouvai le maréchal Bertrand occupé à écrire dans une petite chambre précédant celle de l'Empereur: il m'invita à entrer aussitôt cbez Sa Majesté (|ui se trouvait seule.

En m'apercevant, l'Empereur éprouva un mouvement de sensibilité très marqué : il vint à moi, m'embrassa, et, après m'avoir témoigné tout son plaisir de me revoir, il me parla de plusieurs personnes de ma famille, d'une entre autres dont il se plaignit amère-

RETOUR A FONTAINEBLIi:AU 33")

ment me disant « qu'elle avait ollensé sa gloire I » ((tétait mou beau-père sur le couipte de qui il s'exprimait de cette façon.) Enfin, il me dit (ju'il savait que beaucoup de services étaient suspendus, et qu'il me chargeait d'y pourvoir provisoirement. Ma visite terminée, je rentrai à Melun.

De Fontainebleau, l'Kmpereur se rendit sans retard à Paris, où il fit une entrée triomphale, et il s'installa de nouveau aux Tuileries.

Etant venu peu de jours après à Paris, je fis la rencontre sur la place de la Concorde de M. Decazes.

M. Decazes était juge à la Cour d'appel, et en plus secrétaire des commandements de Madame-Mère. En sa qualité de juge à la Cour d'appel, il était venu présider les assises de Melun, et j'avais eu l'occasion de le recevoir plusieurs fois à dîner à la préfecture. Il s'était créé entre nous plus que de la sympathie, une sorte d'intimité que provoquaient des goûts communs; ainsi nous aimions à parler ensemble de l'agriculture, à laquelle M. Decazes s'intéressait tout particulièrement. Il organisa en effet plus tard, quand il fut ministre de l'Intérieur, auprès de son ministère, un grand conseil d'agriculture auquel il m'appela pour représenter mon arrondissement dans l'Aube.

Au moment où j'aperçus M. Decazes, il marchait à grands pas et paraissait vivement préoccupé. L'ayant abordé et lui ayant demandé où il courait si vite, il me répondit avec une véritable exaltation :

« Il y a quelques mois, j'ai condamné un homme pour avoir crié : Vive le Roi l il y a huit jours, j'en ai condamné un pour avoir crié: Vive l'Empereur! il faut que j'en condamne d'autres encore aujourd'hui

qui viennent de crier Vive le Roi ! Ma foi, en sortant (lu Palais, j'ai déchiré ma robe en deux, je l'ai jetée du haut de l'escalier, et je pars ! »

Je cherchai en vain à le calmer, lui disant que les événements seraient peut-être à la fin favorables à la France, qui avait besoin d'hommes de sa valeur. La seule réponse que j'obtins de lui fut : a Adieu ! je m'en vais. »

Si le peuple voulait une fois comprendre que tous les régimes, qu'ils soient républicains ou monarchiques emploient les mêmes procédés de gouvernement, il sentirait peut-être l'inutilité d'en changer si souvent I

Il me fallut envoyer aux ministres de l'Empereur, le même document que m'avaient demandé ceux du roi Louis XVIII, lors de son entrée en France. C'est ainsi que j'adressai au ministre de la Police générale la note sommaire suivante sur la situation du département de Seine-et-Marne le 30 mars 1815.

« Monseigneur,

» La plus grande tranquillité règne sur tous les » points démon département. Les administrés parais - » sent tous satisfaits du nouvel ordre de choses : le » choix des ministres est pour eux une nouvelle » preuve de la sagesse et de la force du gouvernement.

» Si ([uelques particuliers laissent encore aperce- » voir quelques inquiétudes ou quelques méconten- » tements, ils les fondent sur la crainte d'une guerre )) étrangère. Le retour de V Impératrice et du Roi de » Home tranquilliserait beaucoup les esprits, et on » ne compterait plus alors d'autres mécontents que » les ennemis de l'ordre et de leur pays.

DISPOSITIONS DK^ FONCTIONNAIRES 337

» Ou ne saurait cependant être trop en garde con- » tre quelques amis chauds du roi, qui ont tout per- » du en le perdant, ainsi que contre quelques femmes » exaltées et quelques prêtres fanatiques; mais tout » le peuple, toute la bourgeoisie ont vu avec enthou- » siasme le retour de l'Empereur.

» Cet enthousiasme est surtout prononcé dans la » classe des cultivateurs, parce que le prix des grains » s'est un peu élevé depuis que Sa Majesté est en » France. Il est bien important qu'il ne baisse pas, » si on veut que les contributions se payent avec » quelque facilité.

» Dans quelques jours, je pourrai adresser à Votre » Excellence un rapport plus détaillé sur les hommes » et sur les choses; j'aurai probablement alors reçu » les renseignements que j'attends de diverses sous- » préfectures. »

Dès le surlendemain, i^"" avril, j'écrivais au ministre de la Police générale :

« Monseigneur,

« J'adresse à Son Excellence le ministre de l'Intô- » rieur un rapport sur le petit nombre de fonctionnai- » res de mon département qui ont été nommés par » le dernier gouvernement. J'ai pensé que cet objet » n'était pas étranger à votre ministère, c'est pour- » quoi j'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence » une copie de ce rapport. »

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