‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas] (volume 2)Chapitre 63 sur 96 · MILO. 38 I · texte numérisé non relu

MILO. 38 I

sur un point aussi connu serait superflu ; je passe à celui du port de Milo , l'un des plus beaux du Levant et des plus intéressants par sa position.

L'ile de Milo est le dernier anneau de la chaîne des Cyclades qui ferme l'entrée de l'Archipel; c'est le point où se divisent les routes pour les principaux débouquements, et c'est aussi celui où se croisent les routes de Morée en Candie. L'île de Milo est presque ronde; on lui donne environ douze lieues de tour; elle est inabor* dable presque partout, si l'on en excepte quelques anses qui se trouvent dans la partie du nord vis-à-vis de l'Argentière. Toute la côte est escarpée à pic y et, dans quelques endroits, elle est défendue par des rochers sous l'eau ou des îlots qui en rendent les approches dangereuses.

Le port de Milo , aussi vaste que sûr, se trouve dans le nord-ouest de l'île. Pour en reconnaître l'entrée, il faut, quand on vient du côté du nord ou de l'ouest, faire route sur l'Anti-Milo, qu'on peut approcher de tous côtés. En se dirigeant sur cet écueil , on découvre l'entrée du port qui est fort évasée, et dont les côtes sont très-élevées et saines. Il y a sur l'extrémité nord-est de l'entrée deux îlots très-remarquables. On ne peut point passer entre eux, mais on peut ranger la côte entre l'île et ces mêmes îlots. Le village de Sixfours, qui est placé sur une montagne en

38i Mixo.

forme de pyramide qu'on laisse à bâbord , est encore un point de reconnaissance ainsi que le mont Saint-Élie, d'une forme à peu près semblable, sur la cote de tribord. Enfin, quand on se trouve sur la pointe nord de FAnti-Milo, il suffit de mettre le cap au sud-est du compas pour aller droit au milieu du port.

Il faut y pour prendre le beau mouillage , s'en* foncer jusque dans le fond du port, parce qu'a l'entrée, et même au milieu, on trouve un fond de quarante à cinquante brasses. On range de près la côte dé bâbord, et on va mouiller à quatre cents toises de la plage de sable qui forme le fond du port par le travers des grottes taillées dans le roc. On est mouillé par les dix-huit, vingt et vingt-deux brasses, fond de sable fin. On doit s'affourcher nord-sud et sud-ouest pour se garantir de la grosse mer, qu'élèvent dans ce port les vents de nord-est.

Outre les avantages de position que nous avons déjà fait remarquer, le port de Milo a encore celui d'être une relâche aussi commode que nécessaire pour les bâtiments qui se trouvent engagés entre Jes îles de Cherson , Termie et Zea, par des coups de vent de nord et de nord-est.

Il n'y a aucune fortification dans ce port, et son entrée ayant huit cent quatre-vingts toises d'ouverture, elle ne pourrait être défendue que

MiLo^ 383

par de trè&*fortes batteries placées sur les deux mornes élevés et inaccessibles qui la resserrent; mais on ne conçoit aucune supposition qui pût obliger à une telle dépense , la saison des opérations étant précisément celle où le port de Milo n'est presque d'aucun avantage, puisque les vents par lesquels on y relâche permettent de tenir la mer, et qu'il est difficile d'en sortir à cause de la constance des brises du nord; d'ailleurs l'insa* lubrité de Tair et ia mauvaise qualité des eaux feront toujours rejeter l'idée d'un établissement à terre, quelque court qu'il dût être.

Cette île était autrefois très-considérable. Dans le temps même qu'elle appartenait aux Vénitiens, c'était une de leurs plus florissantes colonies. Aujourd'hui elle est presque dépeuplée, à cause des vapeurs sulfureuses qui s'exhalent incessamment de cette terre volcanique. Du reste, la terre y est très-productive et le vin d'une excellente qualité. Le peu d'habitants qui y sont restés recueillent avec un faible travail au delà de leur consommation; mais on ne saurait trop faire sentir les inconvénients et le danger de cette relâche pendant l'été, où peu d'étrangers brayent impunément l'intempérie du climat.

En quittant la rade de l'Argentière, nous nous arrêtâmes à Cérigo, l'ancienne île de Cythère,

584 presqu'île de corojv.

dont j'ai déjà parlé, et nous entrâmes dans le golfe de Coron.

Je devais reconnaître , dans cette partie de la Morée, les places de Coron, Modon et Navarin, situées dans la presqu'île dite du Belvédère, l'ancienne Messénie. Comprise entre le golfe d'Arcadia, du côté de l'ouest, et celui de Coron, du côté de l'est, elle forme la plus occidentale des cinq presqu'îles ou langues de terre qui termi* nent , vers le sud , le territoire de la Morée ( l'ancien Péloponèse), et dont les intervalles forment autant de golfes. Elle est limitée, vers le sud, par le cap Gallo, au large duquel se trouvent, dans le sud et le sud-ouest , les îles Sapience et l'écueil appelé Venetico. Le pourtour de cette côte, depuis l'île du Prode jusqu'à Calamaia, qui est le fond du golfe de Coron , est d'environ vingt lieues, et la largeur de la presqu'île, à la hauteur de Navarin^ n'est guère que de sept lieues. On trouve sur ces côtes plusieurs ports et mouillages; les principaux sont ceux de Navarin , Modon et Coron. Ces divers points ont été rendus fameux par les anciennes guerres de la république de Venise et par l'expédition infructueuse du comte Orlow. Ils le seront bien davantage par les vains efforts d'Ibrahim-Bey, qui, ayant fait de cette presqu'île la base de ses opérations pour conquérir le Péloponèse et réprimer la généreuse insur-

coROJîf. 385

rectîon des Grecs, a pu, avec une arftiée de trente mille Égyptiens ou Albanais, ravager ces belles contrées , détruire une grande partie de la population, mais n'a pu soumettre un seul Hel* lène au joug musulman. Il n'a sauvé l'honneur des armes qu'en évacuant la Grèce , lorsque les trois pifissances chrétiennes, l'Angleterre, la Russie et la France, sont intervenues , après cinq années de l'héroïque résistance des Grecs, pour assurer leur affranchissement*

Les pavillons de ces trois puissances flottent aujpurd'hui sur ces mêmes remparts que j'examinais il y a quarante ans; et c'est aux armes françaises qu'était réservé l'honneur de les y arborer et de briser les fers de la Grèce. Certes j'étais loin d'espérer que mes pressentiments et les mêmes suppositions militaires dont j'étais occupé se réaliseraient avant la fin de ma carrière.

La rade et le fort de Coron se trouvent à deux lieues et demie, dans le N. E. du Venetico, sur la cote orientale du golfe. Le mouillage est formé par Une pointe très-élevée qui court dans l'est. On mouille dans le nord à elle par les douze à quatorze brasses, la pointe du fort restant au S. et S. i/a S. £., à la distance de six cents toises, et à sept cents toises des taches blanches qu'on aperçoit sur la côte : tel est le poste des vaisseaux en hiver, et il serait dangereux de s'ap- L 25

Page 1