PACIFICATION
ris, et courait après le vicomte son frère qu'elle n'avait point trouvé à Perpignan.
Les craintes de la municipalité de Toulouse n'avaient d'autres fondements que de fausses bravades des contre-révolutionnaires : c'était la houle après la tempête. Je ne m'arrêtai que deux jours, et je retournai -à Mon tau ban, dont le maire avait été mandé par l'assemblée nationale pour rendre compte de sa conduite. Enfin, tout étant pacifié, je demandai et j'obtins la permission de revenir à Paris pour l'époque de la fédération , à laquelle pourtant m'empêcha d'assister une violente esquinancie, suite de fatigues excessives pendant la mission que je venais de remplir.^
Peu de temps après, je fus appelé au comité militaire de l'assemblée nationale pour y discuter^ devant des officiers généraux de toutes les armes et des officiers du génie et de l'artillerie, la grande question de la réunion du génie et de l'artillerie , et celle de la composition du corps de l'état* major et des fonctions qui devaient lui être attribuées pendant la paix et pendant la guerre. Mon opinion différa de celle de l'ingénieur d'Arçon , l'un des officiers les plus distingués et les plus savants du corps du génie. Mais d'Arçon chercha vainement à faire prévaloir son système qu'il avait médité depuis longtemps : celui de la formation d'un corps spécial d'état-major , et de
ASSEMfilLÉES PR1MA.IKES. 479
la limitation respective des diverses attributions deà trois corps à talents ^ l'emporta.
Je fus aussi employé par le comité militaire à différents travaux relatifs à la nouvelle formation de l'armée, alors déterminée d'après l'excellent rapport fait à l'assemblée nationale par Alexan dre Lameth.
Les assemblées primaires ayant été formées pour l'élection des juges de paix et autres officiers publics, je fus élu président de celle de l'arrondissement de Corbeil, département de Seine-et-Oise.
Cette formation simultanée des assemblées primaires affermit l'esprit public, dont elle régla les mouvements, mit en pratique les principes et la théorie du gouvernement constitutionnel , donna à toutes les classes de citoyens le sentiment de la vie sociale et des avantages de l'égalité po* litique. Si l'assemblée constituante en acquit plus de force et de considération , les ennemis du nouvel ordre de choses ne fureïit que plus ardents à traverser, par toutes sortes d'intrigues et d'audacieuses entreprises , le succès du grand œuvre déjà presque consommé. Ils essayèrent de renouer en Alsace, avec de plus grands moyens, les trames rompues dans le midi. Au mois de février 1 79 1 , un parti assez considérable d'émigrés réunis à Offembourg, sur la rive droite du Rhin,
48o MISSION EN ALS\GE*
OÙ le cardinal de Rohan , ancien évéque de Strasbourg, s'était retiré, était parvenu à agiter les départements de Test. Le dissentiment sur la constitution civile du clergé avait servi de prétexte et favorisé puissamment Tintrigue politique qui ne tendait à rien moins qu'à détacher l'Alsace, en livrant aux contre-révolutionnaires les places frontières d'Huningue et de Landau; et peut-être se flattaient-ils de se rendre maîtres de Strasbourg, dont le commandement était confié à M. de Klinglin , et où le clergé et les moines leur avaient procuré beaucoup de partisans et de secrètes intelligences. Ces intrigues , ces projets étaient liés à celui d'enlever le roi et de le conduire à Metz. Le marquis de Bouille, qui avait le commandement supérieur dans les provinces d'Alsace et de Lorraine , n'était vraisemblablement point étranger à ces dangereuses manoeuvres, dont le succès eût allumé la guerre civile et certainement appelé l'étranger jusqu'au cœur de la France. Ces considérations provoquèrent la résolution de l'assemblée nationale d'envoyer en Alsace, dans les départements du Haut et du Bas-Rhin , des commissaires du roi chargés de pleins pouvoirs. Je fus nommé président de cette commission. M. Hérault de Séchelles , ancien avocat général au parlement de Paris , et M. Foissey , procureur général au par-
lement de Nancy , composèrent avec moi cette commission. Avant mon départ de Paris , le général la Fayette , rassuré par sa correspondance avec M. de Bouille, me dit que celui-ci ne manquerait pas d'appuyer de toute son autorité les opérations de la commission. M. de Bouille était alors à Strasbourg ; dès qu'il fut informé de la nomination des commissaires , il revint à Metz. A mon arrivée à Nancy avec Hérault de Séchelles, pour nous y réunir à notre collègue M. Foissey, j'y trouvai un officier de Tétat-roajor de M. de Bouille, M. Desoteux, mon ancien ami et compagnon d'armes en Amérique, le même qui, peu de temps après , émigrà avec son général , et fut ensuite un des chefs de la Vendée , sous le nom de Cormatin. Les reproches qu'il m'adressa sur ma conduite politique, la vivacité avec laquelle il me pressa de ne point me compromettre davantage dans la mission qui m'était confiée , tout ce qu'il me dit des intentions loyales de M. de Bouille, ne me laissèrent aucun doute sur les vues de ce général. Je lui écrivis pour l'inviter, au nom de la paix publique , à venir à Strasbourg^ afin de soutenir, par sa présence et par l'influence de l'autorité militaire, les mesures qu'auraient à prendre les commissaires dans les conjonctures difficiles. Je chargeai Desoteux de ma lettre , et je continuai ma route avec mes collègues. M. de I. 3i
48t2 MIS610H Elf ALSitOfe.
Bouille ne me répondit point, resta à Metz, et se borna à donner à M. de Klinglin des instructions ostensibles.
L'arrivée des commissaiûres du roi rsurima le parti constitutionnel, à la tète duquel étaient M. Dietrick, maire de Strasbourg, et i^ phis notables citoyens de cette viUe> où le patriotisme le plus pur et le plus sage a constamment lutté contre tes partis extrêmes. Nous fumes accueillis par M. de Klinglin avec beaucoup de politesse; il acquiesçait à toutes nos demandes lorsqu'il était nécessaire d'employer les troupes et les moyens de haute police militaire, mats c'était toujours avec une froide réserve, à travers laquelle il était facile d'apercevoir ses opinions et son dépit. Nous appelâmes auprès de la corn* mission les curés des diverses paroisses, et je les adjurai d'employer leur ministère à calmer les esprits. Je fus du moins satisfait dé leur soumission , et quelques-uns d'entre eux nous aidèrent de boune foi. Je poursuivis sans pitié les moines de toutes couleurs qui colportaient les mandements du cardinal et les proclamations des émigrés; je les faisais arrêter et fouiller sur les routes par des patrouilles de gendarmerie, et on les ramenait ensuite dans leurs couvents. Cette vigilance suffit pour intercepter et rompre les correspondances d'outre-Rhin, et nous n'eûmes
MISSIOIÏ £N iLLhkCE. 4^3
point à faire d'autres actes de sévérité. Une seule commtinaeuté de Strasbourg , celle des récollets» voulttt évacuer son couvent et se dirigea processionnellement vers le pont du Rhin, ayant en tête les crobc que Ton portait renversées. Ils furent re(X>nduits dans leur couvent, avec l'ordre de n'en point sortir. Je mandai le père gardien ,. homme d'esprit, et je parvins à le convaincre qu'après cet acte fanatique de soumission à son ancien évéque il devait se soumettre à la loi de son paysv
Cependant des troubles plus sérieux s'étaient! ^vés à Golmar, chef-lieu du département du Haut-Rhin« Les prêtres insermentés et les moines y avaient attiré un rassemblement de mécon* tents; et le vicomte de Mirabeau, appelé Mira* beau TomfieaUy qui avait quitté l'assemUée, et s'était réfugié à Of£embourg, où il formait une légion, venait de jeter dans Colmar une troupe de ces bandits^ Le prince de Broglie et l'avocat Reubell, députés de l'Alsace , avec lesquels j'étais en correspondance^ nous engageaient d'aller le plus tôt possible à Colmar pour donner de la confiance atisL patriotes et prévenir une explosion, Je m)'y rendis avec mes deux collègues. A. peine étiens^nous descendus dans une auberge sur la place, vers huit heures du soir, qu'un rassemblement censidémble arrivait par trois rues à la fois,
484 MISSION £JBr ALSACE.
en vociférant des cris : A bas les jacobins! à bas les commissaires! et menaça d'assaillir le peloton de gardes nationales qui était devant la porte de Fauberge. Je pris à l'instant le parti de faire illuminer toutes les croisées de l'auberge, et j'engageai mes collègues à se montrer avec moi à la fenêtre de l'appartement que nous occupions. Il y eut un moment de silence, et j'adressai quelques paroles à cette foule ameutée, parlant au nom du roi et de l'assemblée.' Mes collègues firent la meilleure contenance; la garde nationale tint bon, et écarta pour quelques instants les plus furieux qui voulaient pénétrer dans la maison. Quelques voix s'écrièrent : Tirez sur eux! Pendant ce temps-là, la garde nationale se rassemblait; tout à coup une troupe de bateliers de l'île, armés de leurs gaffes et conduits par un de leurs principaux patrons, nommé Stockmayer, déboucha par la rue du côté du faubourg sur la route de Mulhausen, et fondit sur les séditieux qui furent dispersés en un instant. Nous fumes dégagés , et les autorités prirent sans opposition toutes les mesures nécessaires pour maintenir la tranquillité publique. Le brave Stockmayer reçut nos remercîments et les félicitations de ses concitoyens. Les brigands, qui avaient déjà pris le nom de Compagnie d'Artois, sortirent de la ville et ne reparurent plus. Nous retournâmes à
Strasbourg où le général Kellermann ne tarda pas à arriver pour prendre le commandement des troupes dans les deux départements. Sa fermeté et son patriotisme neutralisèrent l'influence du commandant de Strasbourg et donnèrent de la confiance à ceux des autres places fortes. Je fus informé que des pourparlers , entre des officiers supérieurs de la garnison de Landau et les émigrés cantonnés à Worms, faisaient craindre que cette place importante ne fut livrée à l'ennemi ; je m'y rendis avec le général Kellermann ; et, dans la nuit même de notre arrivée, ces officiers supérieurs, avec le plus grand nombre des autres, émigrèrent. Le général se rendit avec moi à la société des Amis de la constitution ; nous relevâmes le parti des patriotes, et l'ordre fut complètement rétabli. Le général Kellermann s'assura de la fidélité des officiers qui étaient restés; celle des sous-officiers et soldats ne fut jamais équivoque.
Les mêmes inquiétudes et la même issue eurent lieu à Huningue. J'avais auprès de moi, dans ces excursions, le jeune Desaix, alors lieutenant dans un régiment d'infanterie en garnison à Strasbourg; il s'était offert pour me servir d'aide de camp avec mon beau- frère Delà rue. Desaix était fort lié avec ma famille; son caractère, son dévouement à la cause de la liberté.
486 JFITITE OTJ AOI.
son intelligence 9 me Tavaient fait accueillir, et il n'a cessé de me donner des témoignages de reconnaissance et d'amitié jusqu^au jour où, après s'être illustré par de rares talents militaires et de grands services , il tomba glorieusement sur le champ de bataille de Marengo, et fat ravi à la France en décidant la victoire.
La mission des commissaires du roi en Alsace dura près de quatre mois; de retour à Paris, après avoir rendu compte de ma conduite aux ministres, j'avais été passer quelques jours à ma maison de campagne de Soisy-sous-Étioles, lorsque je reçus , par un courrier que me dépêchèrent mes amis, la nouvelle bien inattendue du départ du roi : j'accourus à Paris. On y apprit bientôt que le roi avait été arrêté à Varennes et qu'il était ramené vers la capitale. Je fus appelé à un comité des principaux membres de l'assemblée nationale, où se trouvait aussi le marédial de Rochambeau; on y discutait les mesures à prendre dans ces circonstances. Unanime cette fois pour conserver le principe (monarchique et Je respect du à la famille royale, l'assemblée décréta que trois commissaires pris dans son sein iraient au-devant du roi pour veiller à sa sûreté, et qu'un officier supérieur les accompagnerait et prendrait , jusqu'à la rentrée du roi dans Paris, le commandement de toute la force armée que
RETOUR DE VABENMIES. 4^7
l'on prévoyait devoir accourir $iir son passage. Je fus j par le même décret , désigné pour prendre ce comoiandeocieiit; les trois commissaires nommés étaient MM. Barnave, Bétion et Latour- Maubourg '.
Quoique bien convaincu que la tâche que l'on n^'impos^it était à la fois le devoir d'un bon citoyen ^4; celui d'un ^ujist fidèle, j*eus d'abord beaucoup de peine à sacrifier au bien de mon
' Extrait du Mokiteua du vendredi a 4 y^'" '79'-
« L'Assemblée nationale, ouï la lecture des lettres et autres pièces à elle adressées par les municipalités de Varennes, Sainte-Menehould , le directoire du district de Clermont et les administrateurs du département de la Marne, décrète que les mesures les plus puissantes et les plus actives seront prises pour protéger la siireté de la personne du roi, de Théritier présomptif de la c*ouronne et des autres personnes de la famille royale dont le roi est accompagné , et assurer leur retour à Paris; ordonne que pour l'exécution de ces dispositions, MM. Latour-Maubourg, Pétion et Barnave se rendront à Varennes et autres lieux où il serait nécessaire de se transporter, avec le titre et le caractère de commissaires de l'Assemblée nationale; leur donne pouvoir de faire agir les gardes nationales et les troupes de ligne, de donner des ordres aux corps administratifs et municipaux et à tous officiers civils et militaires, et généralement de faire et ordonner tout ce qui sera nécessaire à Texécution de leur mission ; leur recommande spédalement de veiller à ce que le respect ^iû à la dignité royale soit maintenu.
« Décrète en outre que lesdits commissaires seront accompa-
« ^és de M. Dumas , adjudant général de l'armée , chargé de
« faire exécuter leurs ordres. »
pays et à la sûreté des personnes royales la répugnance que m'inspirait cette pénible mission ; je ne l'acceptai que sur les instances des membres les plus distingués y soit de la majorité, soit de la minorité de cette assemblée; j'y fus surtout déterminé par les conseils du chevalier de Coigny, l'un des plus dévoués et des plus fidèles serviteurs du roi , et par ceux de Farchevêque de Bourges, frère de mon très-honorable ami le comte de Puységur.
Le a3 juin , à deux heures du matin , les trois commissaires et moi nous primes la route de Châlons- sur -Marne, et nous fîmes diligence; nous ne nous arrêtâmes que lorsque nous aperçûmes, entre Château-Thierry et Châlons , à deux lieues au delà de Dormans, les voitures de Leurs Majestés, escortées par des gardes nationales à pied et à cheval. Ceux-ci avaient enlevé à Châlons les chevaux des gardes du corps qui y tenaient garnison. La première voiture était une grande berline , dans laquelle se trouvaient le roi, la reine, M. le dauphin, la princesse royale, madame Elisabeth^ et madame de Tourzel, gouvernante des enfants de France. Dans la seconde étaient deux dames attachées au service de la reine. Trois gardes du corps, vêtus en courriers, et portant une livrée jaune, étaient sur le siège de la berline.
RISTOUR DE VABEl^ICBS. 4^9
AU moment où nous mîmes pied à terre j les voitures étaient arrêtées au bas d'une petite hauteur, où la route se rapproche de la rive gauche de la Marne; les deux portières de la berline étaient ouvertes; une foule tumultueuse et en désordre entourait la voiture; on annonça les commissaires de l'assemblée, et l'on nous fit place.
En nous approchant de la berline, j'étais à côté de Barnave; celui-ci présenta au roi le décret de l'assemblée. Sa Majesté le lut tout haut, et dit : « Messieurs , je suis bîen*aise de vous voir: « je ne voulais point sortir du royaume; j'allais «à Montmédy; mon intention était d'y rester jus- « qu'à ce que j'eusse examiné et accepté libre- « ment la nouvelle constitution. » Barnave me dit alors tout bas : « Si le roi se souvient de redire « la même chose, nous le sauverons. » J'étais dans ce moment le plus près de madame Elisabeth, qui occupait le devant de la voiture, en face du roi. Cette princesse appuya sa main sur mon bras et médit : « Nous sommes bien aises, « M. Dumas, que vous soyez chargé de cette « commission. Nous vous recommandons les trois « personnes qui nous ont accompagnés : veillez « sur elles , et qu'elles ne soient pas séparées de « nous. »
Cependant Barnave était monté sur le siège de
490 KSTOUR DE VARS^NfiS.
la voiture; il se fit un grand eilenoe; il proclama le décret de rassemblée , et répéta deux fois qMe j'étais chargé du commandement des escortes et; qu'on devait m'obéir. Barnave et Pétion prirent place l'un et l'autre dans la berline après l'iavitation réitérée de Leurs Majestés, ce qui portait à Jmit le jiorabre des personnes dans l'intérieur de la voiture. Les trois gardes du corps ou courriers reprirent leur place sur le siège. T^atour^Maubourg , dont la très-haute taille aurait encore augmenté la gène des illostres voyageurs , menta dans la seconde voiture. On m'amena un cheval. J'essayai de mettre quelque ordre dans cette foule de gardes nationales et d'individus armés ou sans armes, dont j'évaluai la masse à environ deux mille hommes , et nous nous mimes en marche au pas, £ar l'infanterie, qui nous précédait et couvrait le chemin, ne permettait pas d'aller plus vite.
La nuit approchait; la foule se serrait autour de la voiture du roi ; les postillons avaient de la peine à avancer; je remarquais beaucoup de confusion; j'entendais des conversations fort animées. Je mis pied à terre, et marchai en tête des chevaux pour qu'on fît plajcé. Dans ce moment., un homme en uniforme de garde national, et que je ne reconnus pas d'abord, m'accosta et me dit à l'oreiHe : « Je suis Evrard, l'ancien valet de
RETOUR 9E VARBlFjrSS. ^^T
« chambre de M. de Ségur en Amériqfte ; » at ï ajaiita : « Ces geas venus de Beiwts se méfieiKt ce de vous; ils veulent vous faire tiu mauvais oc parti. Ils disent que Bouille vient par l'autre -tt côté de la Marne pour enlever le neâ. » Presque au même instant, Latour-Maubourg sortit de la voiture de suite et leint se mettre à coléide moi. Il avait entendu de sinistres ppc^s. Kous cheminâmes ainsi jusqu'à une lieue de Dormans , où j'avais déjàiaivoyé prévenir le maire «qu'on pré^ parât un logement à la poste pour la famille royale. Je fis faire balte dans un fond où la route est traversée par une petite rivière; j'ordonnai le silence y et je déclarai que, d'après les avis que j'avais reçus, et pour prévenir toute surprime pendant ta nuit, la famille iToyade s'arpéterait à Dormans., où se rassemblaient plusieurs bataillons des gardes nationales des environs; que, pour couvrir le quartier du roi, j'allais faire prendre position en arrière du ruisseau; qu'une partie seuleiaaent de l'escorta aicoomfiagnerait la voitune jusqu'à Dormans, et que tout le res^ idiait se former, i>ivouaqiiijer , allumer des feux en aussi bon iordre qu'il se pourrait. Ces compositions calmèrent les esprits; d'anciens militïiires, qui s'étadient rapprochés de moi, m'aidèrent à les faire exécuter; nous arrii^âmes tranquillisaient à Dormans à neuf heures et demie du &oir.
49^ RETOUR DB VAREKITBS.
Cette petite ville était déjà illuminée; l'autorité municipale avait fait son devoir; le logement était préparé ; la famille royale s'y établit. Une chambre avait été réservée, pour les commissaires et moi, tout près de celles de Leurs Majestés. Je fis placer la berline au milieu de la cour de l'auberge; les portières furent fermées à clef, et les clefs remises à la reine. Je posai autour de la voiture quatre sentinelles de la garde nationale de Dormans, à laquelle, de concert avec le maire, j'avais réservé le posle d'honneur. Ces sentinelles ne furent point relevées pendant toute la nuit; je leur fis reconnaître mon aide de camp , Delarue, en leur défendant de laisser approcher de la voiture tout autre individu que lui; et j'envoyai immédiatement mon beau-frère prendre les ordres de la reine pour lui apporter lui-même ce qu'elle pourrait désirer. Ces précautions étaient nécessaires pour prévenir la curiosité. La reine remit à Delarue les clefs de la voiture, et lui dit de lui apporter une cassette el quelques autres objets. Mon beau-frère s'acquitta de sa commission sans mystère ; tout autre intermédiaire aurait pu exciter des soupçons. La foule rassemblée en face de l'auberge, dans un silence respectueux , ne perdait pas de vue cette voiture.
Pendant notre souper dans la petite chambre, le roi eut la bonté de nous envoyer une bouteille
de son vin de Tokay. J'employai toute la nuit à parcourir la ville, à diriger des patrouilles dans les environs, à faire reconnaître et placer les bataillons de gardes nationales qui, bieii avant la pointe du jour, affluaient de toutes parts. J'envoyai prévenir cette espèce d'arrière-garde que j'avais laissée à une lieue de Dormans, que tout était parfaitement tranquille, et que le roi partirait de bonne heure , escorté par de nombreux détachements de gardes nationales. £n effet, après avoir pris les ordres de Sa Majesté, nous nous remîmes en marche le lendemain 24 juin , à sept heures du matin.
J'ai déjà dit que la ville de Dormans s'était remplie de gardes nationales au nombre au moins de dix mille; je les fis mettre en bataille à droite et à gauche sur la route de Paris. Les voitures passèrent lentement entre les deux lignes; les troupes présentèrent les armes; le roi fut salué par les drapeaux, et complimenté par plusieurs municipalités qui avaient accompagné leurs bataillons.
Satisfait de cette disposition des esprits, je me flattais de pouvoir continuer la route rapidement et sans embarras; mais toutes ces gardes nationales s'obstinèrent à suivre la voiture et à l'escorter, disaient-ils tous, jusqu'à Paris. Je tentai vainement de laisser en arrière cette armée qui
4g4 tt£TDtr&> DE yARB]afe&.
grossissait à cfaaqtie pas. Nûus arrivions ainsi à Château-Thierry y lorsqae je vis venir au-devant de moi un ancien officier de cavalerie^ M. 6arnier, que j'avais connu en ï*iandre ; il amensât avec lui un très4>el escadron de gardes nationales de Soissons. Je me hâtai de lui expliquer la position embarrassante où je me trouvais, et le service qu'il pouvait rendre , en arrêtant au pied de la montagne de Château-Thierry cette masse d'infanterie pendant qu'on relayerait. L'encombrement de gardes nationales et de peuple qni couvrait la rive droite de la Marne après le pont servit mon projet. L'escadron de Garnier, s'ouh vrant un passage, nous conduisit jusqit^au relais au bas de la montagne; je fis rekyer promptement pendant que la cavalerie barrait la route. Gamier tint ferme, empêcha l'infanterie de dé* passer les voitures , et nous donna le temps de défiler au grand trot et sans embarras jusqu'à la Ferté-sous-Jouarre. Le maire de cette ville, M. Regnard, auquel j'avais envoyé un coorrier, eut l'honneur de recevoir la famille royale, et (te lui procurer quelques heures de repos dans sa jolie maison. Madame> Regnard, simplement vêtue , avec un bonnet rond , et portant un paquet de clefs à sa ceinture , comme une femme de charge, reçut et servit les personnes royales avec les soins les plus empressés, les plus disr
RETOUR DE lfAR£N5ES. 4^^
crets et les plus ctélicats. J'étais déjà très-fatigué, et je fus fort aise é*être dispensé de m'occuper de ce qui se passait dans la villie; le meilleur ordre y régnait , quoiqu'elle fût remplie d'une foule immense. Je me souviens que faisant le tour du jardin de l'agréable habitation de M. Regnard, je considérais avec un vif et touchant intérêt les enfants de France, M. le dauphin et madame Royale , se promenant avec sérénité.
Vers le soir^ nous poursuivîmes- notre route saoas être importunés par de trop nombreuses escortes, et nous arrivâmes à Meaux où le logement de Leurs Majestés avait été disposé à l'évêché. Ici l'affluence fut plus considérable que nulle part ailleurs. Les grenadiers de la garde nationale firent le service à Tintérieur et à l'extérieur du palais épiscopal. La chambre du roi et celles attenantes, préparées pour la reine, madame Elisabeth et les enfants, étaient précé* dées d'une vaste antichambre qui fut bientôt remplie de gardes nationales et d'autres per-» sonnes de la ville et des environs. Dans une se^ conde pièce , où Yon dressa le couvert de Leurs Majestés , étaient les trois gardes du corps ; j'avais défendu d'y laisser entrer aucune autre personiïc* La chaleur était eiicessive, et le roi avait feit ouvrir toutes les portes. Il était lui-même en chemfise, assis auprès d'une table, et ne se dé-
robait point à la curiosité de la foule qui, de la première pièce, et sans dépasser les sentinelles, s'empressait pour voir Sa Majesté. Une heure après notre arrivée, le roi me fit appeler, et me dit : « Dumas, a-t*on mis des sentinelles du côté « du jardia?» Je répondis que je les avais fait poser devant moi , et que j'avais donné des consignes. rcEh bien , ajouta le roi, il y a à la suite a de cette garde-robe un escalier qui descend au a jardin : voyez où cela va.» J'y descendis, et revins rendre compte à Sa Majesté qu'il y avait une sentinelle au pied de l'escalier. Comme je me retirais, la reine me voyant passer devant sa chambré, s'avança vers la porte, et me fit signe d'approcher ; je m'arrêtai sur le seuil. « Quelles «nouvelles a-t-on de Paris? — La fermenta- « tion a été grande , mais l'ordre public a élé « maintenu ; on attend avec impatience le retour (c de Leurs Majestés, p Je saluai, et sortis pour aller conférer avec les commissaires sur la marche du lendemain , et sur la rentrée de Paris , d'après les avis donnés par M. Bailly et M. de la Fayette. Jusqu'à ce moment Leurs Majestés et la famille royale n'avaient éprouvé que les désagréments inévitables dans de telles circonstances, et l'importunité d'une immense afiQuence de peuple et de gens armés que des sentiments divers et surtout la curiosité attiraient sur leur passage.
RETOUB DE VABENNES. 497
Depuis l'arrivée des commissaires de l'assemblée, aucun cri séditieux , aucune insulte , aycun outrage, n'avait aggravé leur malheureuse situation; et, malgré le désordre qu'on n'avait pu toujours prévenir, aucun individu ne s'était approché de leurs personnes qu'avec le respect qui leur était dû. Il n'en était pas de même à l'égard des trois gardes du corps, que le peuple accusait bien injustement d'être les principaux agents de l'évasion du roi. TjCur déguisement augmentait encore cette exaspération; et je devais craindre qu'en approchant de la capitale , leur présence ne semt de prétexte à de funestes violences.
Après le souper du roi, lorsque toute la famille royale fut retirée dans ses appartements et que j'eus ordonné les patrouilles et achevé ma ronde, je vins rejoindre les commissaires dans la chambre qui m'avait été réservée en face de l'appartement du roi; j'y trouvai le comte François de Jaucourt, l'un de mes plus anciens amis, et qui, propriétaire dans le département de Seineet-Marne, y jouissait d'une grande considération; il était venu offrir ses services à la députation. Il nous donna d'utiles renseignements, et nous rassura sur les dispositions de la population environnante, et surtoiit de la garde nationale de Meaux. Je témoignai l'inquiétude que me causait la présence des trois gardes du corps , et la I. Sa
498 RETOUR DE ViLREIfNES.
nécessité où je me trouvais cependant d'exécuter l'ordre que m'avaient donné Leurs Majestés de les conserver à leur place sur le siège de la berline. J'imaginai de remplacer leurs vestes de courrier par des uniformes de grenadiers de la garde nationale. Jaucourt fit apporter secrètement dans ma chambre tout ce qui était nécessaire pour ce travestissement; mais la difficulté n'était pas vaincue y il fallait obtenir l'autorisation du roi, et j'eus le malheur d'échouer dans cette entreprise. Dès le grand matin , pendant qu'on préparait le départ, la reine me fit appeler; elle me parut fort émue, et me demanda si je savais quelles dispositions avait prises M. de la Fayette pour l'entrée du roi à Paris , et par où l'on devait passer pour se rendre aux Tuileries. Je répondis que, d'après ce qu'on me mandait, la voiture du roi suivrait les boulevards extérieurs pour entrer parla barrière de l'Étoile, les Champs-Elysées etle jardin. « Ejt pourquoi ce détour? me dit-elle sèchement ; a puisque tout est tranquille à Paris , pourquoi le « roi n'irait-il pas droit à son palais? — Je ne con- «çois. Madame, répliquais-je , d'autres motifs a que la certitude de déjouer les projets des mala veillants en arrivant plus promptement par un « chemin où il n'y a presque pas de maisons. — «Je vous comprends, » répondit la reine. Profitant de cette première impression , j'exposai à Sa •
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Majesté, en présence de madameŒlisabeth , Finconvéftient et Fmotîlité de mettre en évidence , sur le siège de la voiture du roi , les trois courriers qui attiraient tous les regards. « Quoi n quHl puisse arriver, dit vivement madame Élice sabeth, il ne faut point qu'ils soient séparés de «nous; nous devons partager ^ leur sort, ils se a sont dévoués à suivre le n6tre. » Je proppsai alors de leur faire quitter leurs habits de courrier, et de remplacer ces couleurs étrangères par des uniformes de la garde nationale. Déjà, pendant la route , des gardes nationaux , imus par un noble dévouement et pour veiller de plus près' à la sûreté de la famille royale et des personnes de leur suite, étaient montés derrière la voiture ou» sur la coquille^ aux pieds ^des trois gardes' du corps. J*en avais éprouvé le bon effet; il était tout simple de le continuer, et j'étais sur du succès i de cet innocent stratagème. Ma proposition fut xejetée : « Non ,'dit la reine, le roi doit rentrer dans (c Paris avec ^ famille et ses gens comme il en a est sorti. » Il ne me resta d'autre ressource, pour prévenir les accidents que je craignais , que de surchargei" la voiture en faisant monter sur le siège, ou en avant, trois gardes nationaux qui me furent désignés, et qui, s'entrelaçant avec les trois gardes du corps,, jurèrent de ne pasiles abandonner.
5oO RETOUR DR VABEHICES.
Nous nous remîmes en route le a 5 juin vers sept heures du malin ; on m'amena un très-bon cheval des écuries du roi, que M. de Briges, l'un de ses écuyers , avait quelques jours auparavant fait placer en relais à Meaux. Je repris mon poste à la portière du côté du roi. Cette journée fiit la plus fatigante : la chaleur était extrême, à peine respirait-on à travers la poussière ; nous ne pouvions aller qu'au pas , non-seulement à cause de la surcharge de la berline, mais encore parce que la foule immense qui couvrait ' la route , et l'ardeur que montraient ces milliers de gardes nationaux à accompagner le roi jusqu'à Paris, formaient en avant de nous une barrière insurmontable. Prévoyant que ces obstacles s'accumuleraient de plus en plus, j'en avais écrit à M. de la Fayette; le général m'envoya Curmer, l'un de ses aides de camp, pour me prévenir qu'il faisait partir une division de la garde nationale parisienne sous les ordres de mon frère, le major Dumas de Saint-Marcel, et cent hommes de la garde à cheval comn^andés par M. Cottin.
Le détachement de cavalerie précédait l'infanterie et me rejoignit entre Livry et Bondy. Presqu'au même instant, une foule de forcenés sortit de la forêt à la gauche de la route, se mêla aux gardes nationales qui environnaient la voiture , l'entoura subitement
RETOUR DE VARENNES. 50l
en menaçant de la briser et en proférant d'horribles imprécations. Vainement on les repoussait; ils passaient sous le ventre des chevaux et entre les roues. Barnave s'élança hors de la portière 9 et m'adressant la parole : « Songez, « colonel , que vous répondez sur votre tête du « salut de la famille royale. » Son énergie et mes efforts en imposèrent à ces misérables; je parvins à dégager la voiture. Le détachement de cavalerie, mal conduit et mis en désordre, ne me fut presque d'aucun secours; mais Delarue et Curmer, auxquels j'avais confié la garde des deux portières, s'y maintinrent avec la plus grande vigueur.
Nous étions entre Bondy et Paris, lorsque je fus menacé d'une seconde attaque; beaucoup de femmes , véritables mégères, se jetaient au milieu de l'escorte et poussaient des cris affreux. J'aperçus alors la colonne d'infanterie qui venait au-devant de nous, et en tête de laquelle était la compagnie de grenadiers du capitaine Lefebvre, depuis maréchal duc de Dantzik. Mon frère Saint-Marcel, qui devait s'y trouver, avait été retenu par M. de la Fayette au poste des Tuileries, du côté du jardin.
La foule était devenue si considérable , et le désordre croissait à un tel point, que je ne pouvais plus moi-même m'approcher de la voiture
5o2 RETOUA DE VAREJCHES.
de Leurs Majestés 9 ni presque me faire entendre, ma voix étant éteinte. Il me fut impossible de prévenir mes deux aides de camp de Tordre que je donnai au capitaine Lefebvre, de venir au pas de charge au-devant de la voiture, de la dégager entièrement, et de l'entourer de la manière la plus serrée jusqu'à ce que Leurs Majestés fussent arrivées. Le danger que la famille royale ^vait couru, malgré touê mes efforts, justifiait ass^ cette précaution. Mon ordre fut si vigourQUser ment exécuté , que l'aide de camp Curmer , qui s'obstina à garder lu portière, eut la cuisse per^ cée d'un coup de baïonnette, et que mon* beaufrère Delarue fut aussi renversé et eut son cheval blessé.
Il n'y eut plus aucun désordre jusqu'à notre arrivée aux Tuileries. Nous nous arrêtâmes un instant devant la rotonde de la barrière de Pantin; M. de la Fayette s'y trouvait avec son étatmajor; je dus croire ma mission terminée, et je me hâtais de lui remettre le commandement. « Vous vous trompez, me dit-il, votre tâche n'est « point encore remplie ; aux termes du décret, le a retour de la famille royale jusque dans le châ- « teau des Tuileries est sous votre responsabilité « personnelle. »
Le général m'indiqua la route par les nouveaux boulevards et les Champs-Elysées. La garde na-
RETOOR DE VARKNNÈS. 5o3
tionale bordait la haie dans le plus profond silence. La compagnie des grenadiers de Lefebvre continua d'escorter la voiture. Nous arrivâmes par la place Louis XV et le jardin des Tuileries à la porte du pavillon du milieu, où la famille royale mit pied à terre; un assez grand nombre de membres de l'assemblée était au bas de l'escalier. L'un d'entré eux , M. le baron de Menou , prit le dauphin dans ses bras. J'avais abandonné mon cheval, et j'étais resté près de la voiture pour faire descendre moi-même les trois gardes du corps de dessus le siège et protéger leur entrée au château. De sinistres vociférations s'élevaient contre eux. Il y eut là* une courte mais forte mêlée entre la garde nationale et une poignée de scélérats qui s'étaient glissés dans ses rangs. Un des gardes du corps fut atteint par ces furieux et maltraité dans cette lutte; ceux qui le secouraient le furent aussi, et j'eus comme eux mon chapeau, mon ceinturon et le fourreau de mon épée enlevés, mes habits déchirés. C'est dans ce désordre que je montai chez le roi. Madame Elisabeth vint elle-même dans la salle des gardes secourir et faire panser devant çUe le garde du corps qui ayait été maltraité. Je fiis admis dans le cabinet du roi où se trouvaient déjà les trois commissaires. Je m'excusai de paraître devant Sa Majesté dans un si grand désordre , et
5o4 IIETOUR DE VAR£NN£S.
j'ajoutai que je ]a suppliais de rendre une pleine justice aux sentiments de respect et de fidélité avec lesquels j'avais rempli mon devoir et l'honorable mission de veiller à la sûreté de la famille royale. Je reçus alors du roi , de la reine et de madame Elisabeth, des témoignages de bonté et de satisfaction de ma conduite, dont les plus atroces calomnies, répandues par leurs faux amis , n'ont pu me faire perdre le souvenir et la reconnaissance. On a dit , on a écrit dans divers libelles, dans des mémoires, documents mensongers , que j'avais fait enchaîner les trois gardes du corps; on peut voir, par le simple récit qui précède, si j'ai manqué de prévoyance, de soins et d'égards pour remplir les intentions de Leurs Majestés et de madame Elisabeth envers ces généreux serviteurs.
Pendant que nous étions encore dans le cabinet du roi, le général la Fayette, dont le départ du roi avait compromis l'existence, se présenta et fut admis dans le cabinet; il venait prendre les ordres du roi pour l'exécution du décret rendu par l'assemblée nationale sur le rapport de Thouret, au nom du comité de constitution, relativement à la garde et à la sûreté du roi et des personnes royales qui lui étaient commises sous sa responsabilité. M. de la Fayette s'acquitta de ce devoir avec beaucoup de dignité, et soutint
RETOUR DE VARENNES. 5o5
avec son calme ordinaire le froid et dédaigneux accueil de la reine. J'accompagnai ensuite les trois commissaires à l'assemblée nationale^ alors présidée par M. de Beau harnais, et je me retirai après avoir entendu le compte qu'ils rendirent de leur mission.
Tout ce que j'avais éprouvé de fatigue, d'anxiété, de contrainte pendant trois jours et trois nuits sans repos, sans sommeil, avait excédé mes forces. Rendu à moi-même, je tombai tout à coup dans un état alarmant d'affaissement et de délire ; on me transporta à la campagne où les soins si doux de ma belle-mère et de mon aimable femme, et les caresses de mes enfants, mes deux charmantes filles, prévinrent les suites d'une violente inflammation et rétablirent le calme dans mon esprit. Quelle catastrophe! quel spectacle que celui de la famille royale de France ainsi dépouillée aux yeux du peuple de tous les prestiges de la grandeur et de l'autorité! Il arrive quelquefois, dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique des sociétés humaines , tel événement qui dérange le système, en rompt l'équilibre, et dont la sagesse et la raison ne peuvent pas plus prévenir les conséquences que la main de l'homme ne peut effacer les traces des commotions du globe, et remettre à leur ancienne place les masses bouleversées.
5o() EFFETS DE LA FUITE DU ROI.
Sans doute 9 si le sentiment unanime qui^ au moment du départ du roi, avait momentanément réuni les divers partis de l'assemblée nationale, eût continué de prévaloir; si ce coup de foudre, si la voix de Topinion publique eussent suffi pour éclairer les esprits et ramener les oppositions aristocratiques et démagogiques au véritable intérêt de l'État, à la volonté de la nation, le mouvement révolutionnaire pouvait être arrêté et le nouvel état social aurait été fixé par un heureux dénoûment. Mais, bien loin de là! à peine la stupeur dont tous avaient été frappés fut-elle dissipée par le retour du roi, que les partis se réveillèrent plus ardents, et qu'ils cherchèrent dans les causes ou dans les effets de l'événement qui aurait dû. les réunir de nouvelles armes pour se combattre et se détruire. Les aristocrates , au lieu de seconder le parti national qui n'employait des formes sévères en apparence que pour apaiser ou détourner le mécontentement du peuple, rétablir et fonder la puissance royale par la constitution, les aristocrates exigeaient au contraire qu'on donnât immédiatement au roi toutes les marques de soumission, de respect et presque de repentir qui auraient fait assumer à l'assemblée nationale tous les torts de l'événement. Us triomphaient de l'embarras des patriotes monarchiques et
DjViSION DES PARTI^^ &07
constitutionnels en leur opposant ce terrible di«lemme : « Avouez enfin que le trône est renversé^ que vous retenez le roi prisonnier , que vous insr truisez judiciairement contre lui , ou.bravez cette prétendue indignation publique ^ et remplissez, dès ce moment, comme nous, les devoirs, de sujets fidèles et soumis. » D'un autre côfaé, le parti des républicains, niveleurs, prenant avanr tage de cette situation équivoque, poussait à tous les excès de l'anarchie, effaçait partout les insi*gnes de la royauté, accusait le parti national de l'assemblée de perfidie et même de trahison , et semait la discorde pour aliéner la confiance. Mais, quand la tombe aura achevé de dévorer les trois générations qui se sont transmis tant de traditions mensongères, tant de jugements passionnés sur les événements funestes de cette époque, l'histoire dira que la majorité de l'assemblée constituante, placée entre ces deux écueils, sut gouverner avec autant de fermeté que de modération, qu'elle conserva dans son intégrité le principe de la monarchie limitée, et, en achevant la constitution au milieu de ces orages, fonda le gouvernement représentatif, sinon sur la base inébranlable d'une juste division des pouvoirs, du moins aussi solidement qu'il pouvait l'être dans de telles circonstances.
Mes amis eurent beaucoup de part à ces fortes
5o8 TRAVAUX DE l' ASSEMBLEE.
et généreuses résolutions. Réunis au général la Fayette , que les deux partis extrêmes attaquaient avec une égale fureur, Duport, Lameth et Barnave, le secondèrent de tous leurs efforts lorsqu'il lui fallut remplir le pénible devoir de faire exécuter la loi martiale contre les anarchistes ameutés au Champ de Mars. Cette épreuve de leur dévouement, cet abandon de la popularité qui leur était si amèrement reprochée et qu'ils sacrifiaient si loyalement au maintien de l'ordre, ne désarmèrent ni l'animosité des uns ni l'ingratitude des autres. Réduits à l'impuissance de profiter des troubles publics pour empêcher l'achèvement du grand œuvre, l'établissement d'un gouvernement libre et monarchique, les aristocrates et les niveleurs s'accordèrent pour en vicier le principe en s'opposant à la réélection des membres de l'assemblée constituante, décret funeste qui livra au hasard les destinées de la France, et fit renaître les espérances criminelles des ennemis de ses libertés au dedans comme au dehors.
Je ne fus pas témoin des derniers débats de rassemblée constituante; ayant été nommé maréchal de camp, je fus employé dans la troisième division militaire, sous les ordres de M. de Belmont, lieutenant général, qui venait de remplacer M. de Bouille. Je fus particulièrement
GOMMAICDEMENT DE METZ. SoQ
désigné pour commander à Metz la première subdivision y et je reçus avec les instructions du ministre de la guerre, M. Duportail, l'ordre de m'y rendre sans* délai. La garnison de Metz, composée de quinze bataillons de troupes de ligne, de trois bataillons des gardes nationales de la nouvelle formation, et d'un régiment d'artillerie, était dans un état de fermentation qui donnait de l'inquiétude au gouvernement. L'arrestation de la famille royale à Yarennes ayant fait échouer le plan conçu par M. de Bouille, la garnison de Metz, abandonnée à elle-même par l'émigration de ce général, tomba dans la plus grande confusion. Les services distingués du marquis de Bouille, ses belles qualités militaires lui avaient acquis l'estime et la confiance de l'armée; mais sa conduite équivoque pendant les troubles de l'Alsace, et surtout l'affaire de Nancy, l'avaient rendu très-impopulaire et suspect aux amis de la liberté. Il comptait entraîner toutes les troupes qui se trouvaient sous son commandement; il maintenait la discipline parmi les sous-officiers et les soldats ; il ne les fatiguait ni par le service ni par les exercices; il captait les officiers, et s'était assuré de leur dévouement. En effet, peu de jours après que l'arrestation du roi et l'émigration de M. de Bouille furent connues à Metz , le plus grand nombre des officiers
5lO COMMANDEMEITT DE MSTZ.
des corps qui' composaient la garnison suivit ce funeste exemple , excepté toutefois l'artillerie qui ne perdit que très-peu d'officiers. Cette idéfection ne produisit pas tout l'effet qu'on s'^i était promis : ces officiers ne furent imités ni par les sou&^fficiers ni par les soldats; aucun corps ne fut désorganisé; mais les liens de la discipline se relâchèrent, et l'influence des sociétés populaires se fit promptement sentir.
Jje jour même de mon arrivée à Metz, lorsque je descendis chez M. de Belmont, on venait de rendre compte à ce général que le régiment allemand de Nassau, caserne au quartier Ghambières, était en pleine insurrection et ne voulait point exécuter l'ordre qu'il avait reçu de se rendre* à Nancy. M. de Belmont m'ordonna d'aller sur-lechamp à cette caserne, et m'autorisa < à prendre les moyens que je croirais les plus sages pour arrêter ces mouvements séditieux, et réduire les mutins à l'obéissance. Je pris avec moi deux piquets de cinquante chasseurs du douzième régiment, que je plaçai aux portes du quartier Ghambières pour le tenir bloqué et empêcher: toute communication avec la ville et le reste de la garnison. Je trouai dans la cour de la caserne les membres de la municipalité et ntï assez grand nombre de citoyens qui s'efforçaient de persnader à la troupe révoltée de se soumettre et de ne
COMMANDEMENT DE METZ. Sff
pas troubler, par une plus longue résistance, la tranquillité publique. Je fis sur-le-champ battre le rappel, et, le régiment étant en bataille, je fis former le cercle aux officiers et sous-officiers. Je déclarai à ces derniers qu'ils étaient responsables de Tobéissance du soldat , et que personne ne sortirait du quartier jusqu'à ce que le régiment fiit rentré dans le devoir et prêt à partir conformément aux ordres du roi. Le cercle rompu, je fis commander par le major, seul officier supérieur qui s'y trouvât , de mettre les armes aux faisceaux, de rompre les rangs et de rentrer dans les chambrées : ce qui fut exécuté sans qu'il éclatât aucun murmure. J'employai ensuite les gens de garde à enlever lés faisceaux et à renfermer les armes dans une chambre où j'établis un poste avec la consigne de ne laisser approcher aucun soldat. Avant de me retirer^ je prévins le major que je ne permettrais de délivrer les armes que lorsqu'il pourrait me répondre de la parfaite obéissance de la troupe; que jusque-là le quartier resterait bloqué par la cavalerie, enfin que, si le lendemain les choses étaient encore dans le même état, le général commandant la division prendrait d'autres mesures.' Immédiatement après je fis évacuer la caserne jpar les citoyens qui avaient accompagné la municipalité.
5ri COMMANDEMEIYT DE METZ«
Dès le soir, je reçus l'assurance d'une entière soumission, et le lendemain à la- pointe du jour le régiment fut mis en marche pour Nancy. Ce petit succès me concilia la bonne opinion du soldat et la confiance des habitants de Metz. Chaudement appuyé par le parti patriote j je secondai d'autant plus facilement les efforts de M. de Belmont pour le rétablissement de la discipline, de l'instruction et du bon esprit des troupes placées sous son commandement, soit à Metz, soit àThionviile ou dans les autres places de la division.
Après que j'eus achevé la visite des quartiers, pris connaissance de la situation des divers corps, et complété les cadres en remplaçant par des sous-ofificiers les officiers émigrés, je fis reprendre l'instruction par l'école de bataillon, et seulement pendant quelques jours, pour ne pas ennuyer les soldats; et lorsque pour la première fois je fis manœuvrer au polygone par régiment et par brigade, le maniement des armes, les feux, les moindres mouvements de détail aussi bien que les grandes manœuvres, tout fut exécuté avec une attention, une précision qui ne laissaient rien à désirer : on ne s'aperçut point du manque d'officiers. Dès ce moment , il fiit aisé de prévoir que, loin d'entraîner la désorganisation de l'armée, la perte d'un si grand nombre d'officiers
COMMANDEMENT DE METZ. 5l3
serait promptement réparée. Cette première épreuve du zèle et du bon esprit des troupes m'encouragea à proposer à M. de Bel mont de réunir toute la garnison pour l'exercer au dehors de la place à des marches-manœuvres , à plusieurs applications au terrain et à diverses suppositions d'offensive et de défensive suivant les différentes armes. Ce genre d'exercice , le plus profitable à l'instruction des officiers supérieurs , et qui intéresse et amuse l'officier autant que le soldat ^ ne m'était pas moins utile en mon particulier. Je reconnus (et l'expérience de la guerre m'a de plus en plus affermi dans cette opinion) que la perfection de l'instruction mécanique , pour laquelle en temps de paix on ne cesse de fatiguer, d'ennuyer et d'user les hommes , est la chose la plus inutile^ la plus nuisible à la conservation de l'esprit militaire et la plus contraire au caractère national. Ceux de nos généraux qui ont commandé des corps d'armée dans des batailles rangées contre les troupes de l'Europe le plus méthodiquement exercées professent la même opinion. J'ajouterai que cette manie de perfectionnement des détails y dont le résultat le plus positif n'est qu'une vaine satisfaction de parade, est le plus grand obstacle à l'établissement d'un bon système d'organisation d'une armée nationale. Les chefs qui veulent se faire valoir atta- L 33
5l4 GOMMAJTDEMEIffT DE METX.
chent à ces futilités toute l'importance de la discipline et de l'obéissance passive; occupant continuellement l'offîcier et le soldat de détails oiseux y ils croient influer sur leur moral. Ils fe* raient volontiers abstraction de leur intelligence, espérant les isoler ainsi de la; masse des citoyens. * On ne veut concevoir d'armée permanente, toujours si nécessaire à un grand État, que dans l'existence d'un grand nombre et du même nombre de soldats présents sous les armes, et, dans ce système dispendieux, on exclut comme forces surabondantes et même comme auxiliaires dangereux, des réserves de vétérans, et de gardes nationales*
L'objet dont je m'occupai le plus soigneusement pendant que je commandais à Metz fut la première formation d'une compagnie d'artillerie à cheval. J'avais fort à cœur d'y réussir, et je savais que je rencontrerais de grands obstacles même de la part des principaux officiers d'artillerie. Les avantages de l'artillerie légère étaient trop évidents, trop bien prouvés par l'expérieaoe dans l'armée prussienne pour qu'on put les contester^ mais on différait d'opinion sur le mode. Fallait-il adopter les Wurtz, comme le proposaient les anciens officiers les plus renommés? fallaitil , comme je l'ai toujours pensé, mettre à cheval les canonniers, afin qu'ils pussent, sans embar-
GOMMAVDEMEKT DE METZ. 5l5
ras , sans graves accidents et avec la plus grande célérité, suivre le mouvement de leur pièce? Persuadé que ce dernier mode était préférable , j'avais obtenu du ministre l'autorisation d'en faire l'essai à Metz pendant qu'on tentait à Strasbourg celui des Wurtz.
I^ conduite équivoque des divers cabinets, les intrigues des émigrés 9 leur agitation dans les électorats du Rhin, motivaient suffisamment de premiers préparatifs de guerre de la part de la France, tels que la levée des soixante bataillons de gardes nationales et l'achat de chevaux pour le service de l'artillerie. Le fournisseur Lanchère venait d'amener à Metz huit cents chevaux levés dans les Vosges et en Suisse; il me fîit permis d'en choisir deu;^ cents. Après avoir pris les cent plus forts chevaux de trait, je fis choix sur toute la remonte de cent autres chevaux les plus maniables, les plus légers, ou, si Ton veut, les moins lourds. Je demandai au régiment d'artillerie cinquante cavaliers de bonne volonté, et je pris aussi dans le douzième régiment de chasseurs à cheval commandés par le comte de Latour-Maubourg, cinquante chasseurs. J'organisai ensuite cette compagnie de cent hommes, dont je donnai le commandement à deux officiers d'artillerie, le capitaine Barrois et le lieutenant Debelle, qui, malgré l'opposition de leurs chefs et de plusieurs
5l6 GOMMA NDEMÊl^t ÙÉ IfETZ.
de leurs camarades, répondirent à mon invitation et s'offrirent de bonne volonté. Quelques sousofficiers d'artillerie et des chasseurs imitèrent cet exemple. Ayant distribué les chevaux et pourvu à tous les détails d'armement et d'équipement, j'établis entre les canoniiiers et les chasseurs une véritable école d'enseignement mutuel d'équitation et de canonnage. Leur émulation et leurs progrès réciproques passèrent mes espérances. Après six semaines d'exercice, les braves officiers qui m'avaient secondé, et qui depuis acquirent tant de renommée dans cette arme nouvelle, me répondirent que la compagnie d'artillerie légère était tout entière suffisamment instruite pour manœuvrer en ligne. J'en fis l'épreuve dans une grande manœuvre, sur le terrain connu sous le nom de Camp de Richemont^ entre Metz et Thionville. Je fus étonné de la promptitude et de la précision des mouvements des deux batteries, soit pour prendre diverses positions sur les terrains les plus accidentés, soit pour passer de la droite à la gauche de la ligne de bataille, afin d'appuyer les ailes dans les change^ ments de front. Je ne fus pas moins satisfait d'obtenir le suffrage des officiers d'artillerie qui avaient le plus douté du succès, et particulière^ ment celui du colonel Senarmont.
Si j'ai rapporté ici les détails de cette forma^
QOMMANDEMENT DE METZ. 5l7
tion de la première compagnie d'artillerie à cheval qui ait existé dans l'armée française, ce n'est que pour revendiquer et conserver à ma mémoire l'hoiineur d'avoir rendu un utile service à mon pays.
I^es officiers parvenus aux grades supérieurs par leur service dans l'état-major de l'armée, lors même qu'ils ont commencé à servir, comme je l'avais fait, dans les différentes armes, trouvent rarement l'occasion de s'exercer au commandement d'un corps de troupes un peu considérable; je profitai donc de celle qui m'était offerte pour me fortifier dans cette partie la plus essentielle de la science militaire. J'étais satisait de ma position, au delà de laquelle je ne formais aucun souhait; confiant dans l'avenir, espérant que la nouvelle constitution ne manquerait pas d'établir solidement l'ordre et la paix publique, tout entier à mes devoirs, je ne fus jamais plus heureux. Ma beile-mère et ma femme étaient venues me joindre avec mes deux charmantes petites filles, et faisaient les honneurs de ma maison. Je passai ainsi à Metz le reste de l'été. Ma conduite mérita l'approbation du général commandant la division et celle du ministre; elle justifia l'estime de mes amis et répondit à leur attente.
J'ai dit plus haut que M. de Belmont me traî-
5l8 GOMMANDEMElfT D£ METZ.
tait avec la confiance la plus bienveillante, il m'en donna une preuve en me chargeant d'examiner les papiers que M. de Bouille avait laissés sur son bureau et dans quelques cartons; le désordre qui y régnait témoignait assez de la précipitation avec laquelle il avait dû quitter son quartier général pour accourir au-devant du roi ; aucune autre personne que M. de Belmont n'était entrée depuis dans ce cabinet. J'aperçus d'abord sur le bureau une carte de la frontière, comprenant le cours de la Meuse et celui de la Moselle (réduction de la carte de Cassini). Au point de Montmédy étaient attachés deux papillons superposés. Sur le premier était tracé un camp , au-dessous et sous le canon de Montmédy, et par conséquent en deçà des limites; sur le second , le camp était dessiné au delà des limites , entre Arlon et Montmédy. J'ai conservé cette carte qui décèle le projet qu'avait M. de Bouille, de donner au roi l'option de l'une ou de l'autre position , ce qui , dans mon opinion , prouve la vérité de la déclaration de Louis XVI. On ne peut douter que le dessein de faire sortir du royaume toute la famille royale n'appartînt tout entier aux instigateurs de l'intrigue, mais que celui de rester isolé et libre de ses mouvements, dans une place de l'extrême frontière, sans la dépasser, enfin de ne point abandonner la France,
COMMANDEMKMT de METZ. Sig
n'appartint au roi seul. S'il n'en eût été ainsi, lui aurait-on présenté te choix des deux positions?
Ce que je trouvai de plus important parmi les papiers de M. de Bouille, ce fut la correspondance du général Heymann pendant son dernier séjour à Paris, où M. de Bouille l'avait envoyé pour prendre les ordres du roi relativement à son voyage , et pour arrêter la disposition des escortes de cavalerie qui devaient assurer son passage jusqu'à la frontière. Cette correspondance, si elle eût été connue, aurait compromis plusieurs personnes qu'on ne soupçonnait pas alors d'avoir été dans le secret du voyage du roi. Le général Heymann , que M. de Bouille avait éloigné du point où sa présence, son expérience, la vigueur de son caractère, auraient certainement assuré le succès de sou entreprise, le général Heymann avait été envoyé à Sarrelouis, et se trouvait ainsi à vingt-cinq lieues de Varennes, au moment décisif. Dès qu'il apprit l'arrestation de la famille royale, il éraigra et se rendit à Berlin. Madame Heymann était restée à Metz. Je lui fis dire par un officier en qui j'avais toute confiance que j'avais trouvé et brûlé toute cette correspondance; j'en fis de même de beaucoup d'autres lettres et billets de différentes personnes et relatifs à la même affaire. Je fus en cela fort
5aO FIN DE l'aSSEBIBL^E CONSTITUAIITE.
approuvé par M. de Bel mont et par mes amis. Peu de temps après , madame Heymann me fit communiquer une lettre de son mari ," dans laquelle il se plaignait amèrement de M. de Bouille, et regrettait que, par des motifs selon lui trèsblâmables, il eût écarté du lieu de la scène celui dont les services et la résolution devaient y être le plus utiles. « Certes, disait Heymann, avec « une poignée de mes hussards j'aurais ouvert le tf passage à la famille royale, même en lui fai- (( sont traverser la Meuse à la nage, si je n'avais « pu forcer là barricade du pont. »
^'étais alors bien loin de penser que ma position , dont j'étais satisfait avec raison , dût changer si prochainement. L'assemblée constituante venait d'achever ses travaux. Elle avait renversé ou aplani beaucoup d'obstacles; elle avait posé les véritables fondements d'une monarchie représentative, que les plus fortes commotions n'ont pu arracher du sol de la France rendue à la liberté , et qui , quels que puissent être les événements, même les changements de forme, dureront aussi longtemps que l'existence des Français en corps de nation ; mais l'assemblée constituante avait laissé son œuvre imparfaite, par cela seul qu'elle avait décrété la non-réélection de ses membres à la prochaine assemblée législative. I^a loi fondamentale n'avait d'autre appui
Fiir DE l'assemblibe coitstituante. Sai
que les croyances populaires, aussi mobiles que les vents et les flots. Le voyage du roi avait dé^ crédité le pouvoir exécutif, déjà trop affaibli, parce qu'il avait fallu vaincre sa résistance au vœu de la nation. La nouvelle constitution allait donc être exposée sans défense aux attaques des deux factions , celle des républicains et celle des aristocrates. L'une et l'autre avaient un égal intérêt à la détruire. Les passions opposées qui les animaient les portaient aux mêmes excès, aux mêmes fureurs. C'était , du côté des républicains, le délire de l'amour de la liberté; et, du côté des aristocrates , la plus profonde haine de toute espèce d'institution libérale. Les membres les plus éclairés de l'assemblée , ceux-là même qui s'étaient montrés les plus courageux quand il avait fallu attaquer les abus dans leur toute-puissance (et c'était dans cette honorable minorité que se trouvaient mes amis Bamave, Lameth, la Fayette et Duport), s'étaient consumés en vains efforts pour faire rapporter ce funeste décret de la nonréélection. Duport, surtout, avait prononcé sur cette question vitale un discours aussi solide que brillant, et malheureusement prophétique. Il ne restait plus d'autre espoir aux constitutionnels que dans le bon choix des nouveaux députés à la prochaine législature.
L'agitation était extrême dans les assemblées
5a a SLECTION
électorales; les aristocrates grands propriétaires s'étaient abstenus dy paraître ; les patriotes étaient divisés; Tesprit de défiance, universellement répandu, favorisait les plus ardents. Les constitutionnels, amis constants d'une sage li« berté, n'obtenaient que difficilement la majorité des suffrages. Je ne pouvais me trouver aux élections du département de Seine*et-Oise ; je n'en eus même pas la pensée; j'acquittais autrement ma dette envers la patrie , et j'ignorais que mes amis m'eussent fait porter sur la liste des candidats. Je savais d'ailleurs que l'assemblée de Versailles était presque entièrement dominée par de fougueux révolutionnaires, tels que Lecointre et le curé Bassal , qui Airent élus députés. Je fus donc très-surpris d'apprendre ma nomination; et quoique l'on m'eût aussi donné pour collègues des hommes très-honorables, j'étais disposé à ne point accepter. Je reçus, par le même courrier qui m'apporta la nouvelle de mon élection , l'avis que le ministre de la guerre Duportail , dont la santé déclinait et qui voulait se retirer, devait me proposer au roi pour le remplacer. D'un autre côté, mes amis me pressaient, m'adjuraient, au nom de la cause que nous avions embrassée et de nos sentiments communs, d'accepter le poste où le danger était plus pressant. Je me rendis à leurs instances, et quittai .avec les plus vifs re-
A l'ass£Mblé£ Législative. SiS
grets le commandement de Metz et la carrière qui y sous tous les rapports , me convenait mieux que les fonctions législatives. .
FIN l)U PREMIER VOLUME.
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