‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 161 sur 247 · PASSAGE DU NIEMEN · texte numérisé non relu

PASSAGE DU NIEMEN

avec la grande réserve de cavalerie et la garde impériale , se portèrent par Wehlau , Insterburg, sur Gumbinen, dernière ville sur la frontière de la Prusse orientale. L'empereur détermina le point de passage du Niémen pour toute cette partie de la grande armée sur Kowno. Ce passage fut exécuté de la manière la plus brillante et la plus prompte, l'ennemi n'opposant que des arrière-gardes de troupes légères qui disparurent dès que nos têtes de colonne se montrèrent sur la rive gauche.

Cette importante opération (le passage du Niémen) signala l'ouverture de la campagne. Tu ne dois point t'attendre, mon cher fils, à trouver dans cette partie de mes souvenirs, l'histoire complète de ces mémorables événements; mais seulement la trace de ce qui m'a été purement personnel,- des faits dont j'ai été témoin oculaire, et de la manière dont je cherchai .à remplir la tâche difficile qui m'était imposée. L'histoire militaire des différentes opérations n'a point encore été écrite d'une manière impartiale et suffisamment instructive sous le rapport de l'art. Les diverses Relations qui en ont été publiées d'une et d'autre part sont des matériaux qu'un historien judicieux pourra quelque jour mettre en œuvre en les comparant, en s'éclairant par une saine critique et par de nouvelles

DÉBUT DE LA CAMPAGNE. t\l\

recherches. Je conçois le plan d'un tel ouvrage , et je désire qu'il soit entrepris par un écrivain habile et consciencieux. Parmi ces matériaux, outre les pièces officielles, on pourra se servir très-utilement de Fouvrage du générai Guillaume de Vaudoncourt, de l'histoire écrite par M. de Boutoùrlin, aide de camp de l'empereur de Russie , et aussi de la relation du général Philippe de Ségur, qui n'a point eu la prétention d'écrire une histoire militaire de cette campagne, mais qui, quoique d'une manière anecdotique, a fait un tableau très-animé et trèsvéridique des détails les plus intéressants. C'est surtout au début de la campagne que l'historien devra s'attacher à faire bien connaître l'ensemble et les développements du plan d'invasion qu'avait conçu le génie de Napoléon, et dont le succès n'a failli que par des circonstances et par des fautes qu'il n'a pu , sur ce vaste théâtre de guerre, ni prévenir par ses dispositions , ni redresser à temps. La bonne exécution de ce beau plan de campagne aurait indubitablement assuré des succès plus prompts, plus décisifs que ceux que Napoléon dut, pour ainsi dire, arracher à la fortune, par son inébranlable constance, et qui pourtant auraient pu suffire pour justifier sa téméraire entreprise et terminer glorieusement cette guerre.

4aa DÉSASTRES CAUSÉS PAR LOUAGE.

Je reviens à l'objet auquel je dois me borner, et que je pourrais appeler simplement mon itinéraire. Je suivais l'armée et le quartier général impérial, à une marche de distance. En traversant les bois qui bordent la. rive gauche du Niémen, nous essuyâmes l'un des plus violents orages que j'eusse jamais vus : il avait fondu sur les bivouacs de l'armée, qui avait pris position à deux lieues de Kowno, sur la route de Wilna : ce fut un véritable désastre; l'ouragan, les inondations, le froid excessif qui succéda à l'orage, causèrent de très-grandes pertes à l'armée. Le tonnerre tomba sur divers points de la ligne : trois grenadiers de la garde impériale furent frappés de la foudre près de la tente de l'empereur. Des généraux romains se seraient peut être arrêtés devant un aussi sinistre présage , et beaucoup d'esprits en furent frappés. On estima à dix mille le nombre des chevaux qui périrent pendant cette affreuse nuit ou dans les deux jours de marche jusqu'à Wilna. La route en était jonchée; et nous perdîmes aussi une grande partie des équipages auxiliaires. Je rencontrai sur cette route l'équipage de ponts que conduisait le général Éblé, avec la plus grande difficulté dans des chemins sablonneux et dégradés. Je me réunis à son bivouac, et je passai une soirée avec cet excellent officier. Je n'oublierai jamais les réflexions de ce

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