‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836 (volume 2)Chapitre 36 sur 102 · AOO LE MONT IDA · texte numérisé non relu

AOO LE MONT IDA

Je n'aspirai point à l'hontieur de m'asseoir sur le trône des dieux , et, m'en rapportant au voyageur Tournefort , qui n'y trouva rien d'intéressant, je me contentai de gravir les premières hauteurs d'où je pouvais observer les communications qu'il m^importait de connaître. J'admirai cette belle partie de l'île de Crète, où l'on retrouve encore quelques traits des descriptions qu'en ont faites les anciens géographes. Plusieurs chaînes de collines s'élèvent insensiblement depuis les bords de la mer jusqu'à ces rochers dont les masses et les couleurs contrastent si bien avec la verdure et la variété des cultures. Du côté du nord, la vallée de Mélopotamo, et, du .côté du sud, la plaine de Gortynia, terminent ce bel amphithéâtre. Vers l'orient et l'occident, les pentes sont moins adoucies, et la montagne, coupée à pic en quelques endroits, paraît ainsi détachée de la grande chaîne. On compte soixante villages dans les provinces d'Arcadie et de Mélopotamo. Le couvent d'Arcadie, le plus considérable et le plus riche de toute l'île, est très-agréablement situé; il est bâti sur les ruines de l'ancienne ville d'Arcadia , dont le nom s'est conservé. Cette position sur un plateau élevé et fort uni, au pied du mont Ida, est très-remarquable. Les vallons qui l'embrassent sont bien cultivés. Les Grecs qui habitent ce pays ne peuvent tirer aucun avantage de

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la fertilité du sol ; ils recueillent beaucoup d'huile, mais ils sont obligés de livrer à vil prix, aux Turcs , celte précieuse denrée.

Je m'étais éloigné de la route pour mieux examiner le mont Ida, et, n'ayaiit pu achever la journée que je m'étais proposé de faire, je m'arrêtai 4ans un village grec appelé Daphnedès ou les Lauriers : c'est un des sites les plus agréables de l'île de Crète. J'en partis le 8 novembre^ et je ne tardai pas à rencontrer, à l'entrée de la gorge de Cleptimia ou des Voleurs, un janissaire que le vice-consul m'avait dépêché. Le chemin , depuis le mont Ida jusqu'à Candie, est trèsmauvais, parce qu'il coupe transversalement les contre-forts et les torrents qui sont au pied du mont Sacré et s'étendent jusqu'à la mer. Le chevalier de Laidet, vice-consul à Candie, vint lui-même au-devant de moi jusque sur la hauteur d'où l'on découvre la ville ; il me conduisit chez lui, et m'apprit que mon pilote venait d'entrer dans le port; un coup de vent violent que nous avions ressenti la nuit précédente m'avait donné beaucoup d'inquiétude pour sa frêle embarcation.

M. Magallon m'avait annoncé que je trouverais auprès du chevalier de Laidet tous les secours que je pouvais attendre d'un esprit cultivé et d'un caractère ferme. Cet officier avait acquis

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une juste considération et beaucoup de crédit auprès du pacha ; ses réponses à mes différentes questions sur l'état de la place ne me laissèrent aucun doute qu'il n'eût pénétré mon secret. M. Magallon était lié avec lui d'une étroite amitié. A peine étions- nous arrivés que le chevalier de Laidet reçut la visite d'un Turc qu'il savait être un espion du pacha. Quoique mon hôte ne témoignât aucune inquiétude, je m'aperçus que ma présence avait excité des soupçons, et j'ap* pris bientôt qu'on avait répandu le bruit que l'île de Candie était vendue au roi de France, et qu'un officier devait venir visiter la place. Les janissaires, dont cette ville est remplie, s'étaient rassemblés et avaient résolu de m'empécher d'entrer. La bonne contenance du consul leur en avait imposé ; il m'engagea lui*méme à aller visiter le port et m'offrit de m'accompagner. Je fis embarquer mon pilote ^ et le chargeai de sonder la rade et les petits ports de l'île de Standie. La reconnaissance de ces mouillages, connus par les opérations du siège de Candie, m'avait été particulièrement recommandée. A peine le bateau eut-il quitté le rivage que le douanier fit courir dessus et voulut arrêter le pilote de la part du pacha. Cet acte de violence, contre lequel le consul se hâta de protester, causa de nouvelles rumeurs. Cependant, le pacha

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ayant fait faire des questions positives sur ma destination et la durée de mon séjour, je lui fis demander une audience, d'après le conseil que m'en donna le consul. Il n'y avait pas d'autre moyen de me donner un caractère et d'obtenir le passe-port qui m'était nécessaire pour continuer mon voyage. La demande d'une audience est toujours très-agréable aux pachas ou gou« verneurs; les présents qu'il est d'usage de leur faire sont une espèce de tribut qu'ils reçoivent avec hauteur, et l'on ne peut s'imaginer jusqu'où va la sordide avarice du maître et des esclaves. Je trouvai parmi les négociants français des res* sources pour composer mon présent ; des pièces de draps de toutes couleurs, de riches étoffes pour les femmes, quelques vases de porcelaine et une grande quantité de bougies : c'est à peu près tout ce que j'offris à la rapacité du satrape. Le pacha ipe reçut avec toutes les cérémonies d'usage; il déploya ses plus riches tapis, se revêtit d'une belle fourrure de renard noir, s'entoura d'officiers et d'esclaves magnifiquement vêtus, et nous fumes introduits , le consul, M. Magallon et moi , au milieu de cette misérable pompe qui ne nous en imposa point. Après les compliments en style oriental, le pacha m'interrogea d'une manière très-précise, et je m'aperçus que son secrétaire, homme d'une physionomie

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très-fine, ne me perdait pas de vue; il faisait des gestes qui m'inquiétaient. Je demandai la permission de voyager autour-de Fîle pour examiner quelles nouvelles relations de commerce et quels établissements j'y pourrais former à l'avantage des deux pays ; le consul déclara qu'il avait ordre d'appuyer ma demande , et j'obtins ou plutôt j'achetai ainsi le bouillourdi ou passe-port que je désirais. Je pris congé du pacha, très-satisfait d'avoir obtenu son approbation publique , mais très-mécontent de la physionomie de son secrétaire. Nous donnâmes quelques piastres à cette multitude d'officiers et de valets qui , en tendant la main, avaient l'air d'exiger un tribut. Je ne perdis pas un moment pour visiter toutes les fortifications de la ville de Candie ; j'affectai aussi de montrer la curiosité d'un voyageur en parcourant les bazars ou marchés publics, et je profitai ainsi du crédit momentané que m'avait donné mon audience. J'eus occasion de voir une troupe turque, une Aorto ou régiment de janissaires qui , après avoir été exilé pendant quelque temps pour avoir causé des désordres, rentrait dans la place, ayant en tête ses marmites pour lesquelles on sait que les janissaires ont la même vénération que les Romains avaient pour leurs aigles. Chez eux, un criminel qui parvient à toucher cet objet sacré ne peut être puni; ou

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ne lui fait aucune violence pour Ten arracher ; je vis un malheureux qui tenait fortement une des anses de la marmite. Toute cette milice somptueusement armée me parut bien méprisable ; c'était plutôt une bizarre procession qu'une marche militaire. Les femmes turques ont plus de liberté à Candie que dans aucune autre ville de l'empire; elles passent pour être plus galantes , malgré la sévérité de leurs époux. Leurs traits et leurs formes sont si bien cachés sous leurs manteaux ou macramas ^ et sous l'espèce de guimpe qui laisse à peine apercevoir leurs yeux, qu'on ne peut juger ni de leur beauté ni de leur taille. J'étais fort curieux de voir leur vêtement habituel lorsqu'elles se dépouillent de ce déguisement ; madame de Laidet eut la bonté de m'en fournir l'occasion ; elle engagea une jeune femme, épouse de l'un des janissaires du consulat, et qu'elle affectionnait beaucoup, à se dévoiler devant moi ; celle-ci y consentit de trèsbonne grâce, sans doute parce qu'elle était fort jolie; elle n'avait sous son macrama qu'une légère tunique et une chemise de gaze qui voilait à peine ses charmes, des pantalons de mousseline à grands plis , et de petites babouches de maroquin. Ce costume me parut élégant ; je remerciai la belle Turque pendant qu'elle se hâtait de reprendre son masque. \a bon emploi que je

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faisais de mon temps ^ et le danger de la reconnaissance que je poussais durant la nuit jusque dans les souterrains de la forteresse , ne me permirent pas de songer à d'autres aventures.

J'avais un ancien plan de la place de Candie sur lequel j'annotais toutes mes observations; il serait inutile de les reproduire ici; elles ont été recueillies avec des détails très-étendus dans le mémoire particulier sur cette place, qui fait partie de ma reconnaissance générale* La population de la ville à cette époque s'élevait à environ trente mille âmes , et l'on supposait que la garni'sou n'était pas moins de quinze mille hommes ; mais la moitié des individus inscrits sur les rôles étaient, à cause de leur vieillesse ou de leur ado«lescence, hors d'état de porter les armes. L'autre moitié n'était même pas rassemblée en temps de paix. La plus grande partie habitait les villages ou campagnes des environs, et ce n'est qu'en cas de guerre qu'elle était appelée. Les hjrerlis , es* pèce de milice bourgeoise, et autres troupes de la ville, étaient les seules obligées de venir faire leur service , parce qu'elles étaient les seules qui fus* sent exactement payées.

Après avoir terminé mes opérations, j'envoyai demander le passe-port que l'on m'avait promis. Le secrétaire du pacha fit de nouvelles difficultés, et le pacha lui-même avertit le consul que le

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