‹ Souvenirs du lieutenant général vicomte de ReisetChapitre 21 sur 78 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Bonaparte s'installe aux Tuileries. — Son carrosse à six chevaux. — Réception du corps diplomatique. — Madame Bonaparte. — Luxe des toilettes et des uniformes. — Le costume de Bonaparte. — Reiset est nommé aide de camp du général Richepanse. — Batailles de Stockach et d’Engen. — Tony est blessé grièvement à la poitrine. — Victoire de Biberach. — Madame Richepanse. — Brevet de capitaine, observations flatteuses de Moreau. — Armistice. — Reprise des hostilités. — Reiset se distingue dans plusieurs affaires. — ]]l fait prisonnier le général Lôpper. —Il est mis à l’ordre du jour de l'armée. — Rapports élogieux de Moreau ct de Berthier. — Mœurs sauvages des paysans. — Paix de Lunéville. — On offre à Reiset un sabre d'honneur. — Il est nommé chef d'escadron. — Ses étals de service. — Heureux effets produits par le Te Deurr de Notre-Dame. — Détails sur le roi et la reine d’EÉtrurie. — Fêtes données en leur honneur. — La mort de Kléber, chagrin de Tony et de sa sœur Anne. — Détails sur sa mort. — Souvenirs précieux qu'il laisse à Tony. — Eloge de Kléber.

L'expédition d'Égypte n'avait pas amoindri la force et le crédit de Bonaparte; au bout de peu de temps il avait repris tout son prestige et se retrouvait plus puissant que jamais. Le Luxem-

bourg, qu'il avait habité jusque-là, ne lui suffisait plus; ct c’est aux Tuileries, dans les appartements mêmes du roi, qu'il allait s'installer en maître. Monté dans un carrosse attelé de six chevaux blancs, présent de l'empereur d'Allemagne après le traité de Campo-Formio, il avait ceint l'épée magnifique que lui avait offerte l’empereur François dans la mème circonstance, et arrivait aux Tuileries avec un cortège digne d’un souverain. Le peuple en délire, qui se pressait autour de sa voiture, le saluait d'acclamations enthousiasles et louait à prix d'or les fenètres pour le voir passer (février 4800). Peu de temps après, il recevait en grande pompe le corps diplomatique.

« J'ai eu quelques détails sur la fête des Tuileries, écrivait quelques jours plus tard Reiset, et tout a été magnifique. Le Premier Consul a fait restaurer les appartements du feu roi, et il ne reste plus trace du pillage et des dégradations dont ils avaient été l'objet. Les deux salons étaient si pleins qu'on a été obligé d'ouvrir la chambre de Madame Bonaparte, qui, tête nue et revêtue d'une robe de mousseline

élégantes de ne nous rien laisser ignorer de leurs charmes. »

Tout en reconstituant la France à l'intérieur, Bonaparte faisait de vains efforts pour rétablir la paix à l'extérieur ; mais bientôt, devant l’inutilité de ses efforts, il se décidait à recommencer la guerre et montrer aux puissances coalisées que la France était déjà sortie des désordres ou l'incapacité du Directoire l'avait plongée pour un temps. Reiïset allait servir sous les ordres de Moreau, et, dans cette armée forte de 150 000 hommes, il allait retrouver ses anciens camarades, avec lesquels il avait tant de fois combattu et dont la vaillance allait décider du sort de la campagne.

Au mois de mars 1800, Moreau appelait Tony à son élat-major,; il le gardait un mois auprès de lui et le plaçait lui-même, le 30 avril, auprès du général Richepanse, en qualité d'aide de camp.

Quatre jours ne s'étaient pas écoulés depuis qu'il occupait son poste, qu'il donnait déjà à son général des preuves de sa vaillance.

Depuis le passage du Rhin, que dès le 1° mai Moreau avait effectué avec toutes ses troupes, les deux armées étaient trop rapprochées pour ne pas se trouver bientôt en présence. La rencontre eut lieu, en effet, le 3 mai au bourg de

Engen, dans une vallée.

3 mai 1800.

« L'affaire a été très chaude et nous avons combattu pendant seize heures. La nuit commençait à tomber quand les Autrichiens apprirent que, tandis qu'ils luttaient à Engen, le général Lecourbe avait battu le prince de Lorraine-Vaudémont à Stockach. Le maréchal de Kray‘ s’est alors décidé à battre en retraite, nous abandonnant les hauteurs qu'on s'était si vivement disputées. La valeur qu'a déployée le général Richepanse a été certainement pour beaucoup dans le succès de la journée. Pendant le combat, j'ai été blessé assez

1. Paul, baron de Kray, né en Hongrie en 1735, mort en 1804. Il avait déjà combattu contre la France pendant la guerre de Sept Ans. Après s'être distingué comme général en chef des troupes impériales en Italie, il fut battu par Moreau lorsqu'il eut remplacé l’archiduc Charles à la tête des armées du Rhin et du Danube.

grièvement à la poitrine par une contusion de boulet ; je me retire à Schaffouse, où l’on me fait les premiers pansements. Mes souffrances sont très vives. »

5 mai.

« Le maréchal de Kray, confiant dans la force de la position de Moëskirch, se décide à livrer bataille encore une fois; malgré l'artillerie formidable massée sur le plateau de Krumbach, nous franchissons ces effrayantes hauteurs et nous en

délogeons l'ennemi, qui se retire sur le Danube. »

9 mai.

« Le maréchal de Kray établit son armée en arrière et en avant pour tâcher d'évacuer ou de détruire les dépôts considérables qui s'y trouvent et ne pas nous les livrer comme ceux de Siockach et d'Engen; le général Saint-Cyr culbute d'abord les dix mille Autrichiens qui barraient le passage et entre dans Biberach. Nous restons vainqueurs et maitres de magasins immenses. L'armée ennemie se retire sur Ulm, s’y établit et y reste bloquée. »)

Le 20 juin, Tony écrivait à son frère pour lui

annoucer les succès qui venaient d’être remportés :

Ittereichen, ce 1°° messidor, à trois heures du matin.

« Hier, mon cher ami, la droite de l’armée a battu complètement l'ennemi; nous sommes maitres de Guntzburg et de trois ponts sur le Danube; on a fait trois mille prisonniers, pris vingt pièces de canon et quatre drapeaux. Pour te rendre le récit de cette journée encore plus agréable, je t’annonce qu'il m'est arrivé à l'instant ma commission de capitaine dont je t'enverrai copie.

» Adieu, je t'embrasse comme je t'aime. Ton frère dévoué :

» TONY

« Écris-moi et parle-moi dans tes lettres de madame Richepanse; son mari me demande toujours si l’on en parle, il voudrait voir arriver d'elle une lettre par heure. On n'est pas plus

amoureux de sa femme. »

Ce que le jeune héros, avec sa modestie ordinaire, ne disait pas, c'étaient les choses flatteuses qui accompagnaient sa nomination au grade de capitaine.

En voici la teneur :

29 prairial an VII.

« Le général en chef Moreau, commandant l'armée du Rhin, sur la demande du général Richepanse, nomme cet officier à l'emploi de capitaine en récompense de ses connaissances militaires et pour s'être distingué dans toutes les

affaires qui ont eu lieu pendant la campagne. »

Tony n'allait pas tarder à montrer qu'il était digne des éloges qu’on lui décernait et du grade nouveau qu'il venait de gagner si vaillamment à la pointe de son épée.

Moreau cependant s'était décidé à accepter les offres du maréchal de Kray et signait, le 45 juillet, une suspension d'armes qui ne pouvait être de longue durée.

C'est à grand peine en effet que le 20 septembre l'empereur d'Autriche obtenait un sursis de quarante-cinq jours en abandonnant à la France les plus fortes places de l'Empire.

20 septembre 1800.

« Je te dis à la hâte, écrivait Tony à son frère,

que l'Empereur consent, après avoir bien mar-

chandé, à céder les places d'Ulm, d'Ingolstadt et Philippsbourg. C'est la garantie de la parole qu'il a donnée d’adhérer aux préliminaires arrêtés entre le comte de Saint-Julien et Bonaparte; il y a un mois de plus d’armistice, pendant lequel on traitera définitivement; on vient d’envoyer un courrier à Paris pour annoncer la nouvelle et faire désigner le lieu où l'on traitera ainsi que les plénipotentiaires qui doivent en être chargés. La nouvelle est encore secrète et ne sera rendue publique que lorsque la réponse de Bonaparte sera venue. — Adieu, mon ami, je remonte à cheval pour aller à la division.

Mon général est à Munich, un peu malade. »

L'armistice ne devait pas se prolonger bien longtemps, et bientôt, à l'approche de l'hiver, Bonaparte ordonnait la reprise des hostilités.

29 novembre 1800.

«Je ne puis en ce moment te dire que deux mots, écrivait Tony à son frère le 29 novembre, pardonne-le-moi, je saurai réparer cela.

» Il est quatre heures ct demie et je rentre d'une

reconnaissance, nous avons eu devant nous à peu près 2 000 hommes tant cavalerie qu'infanterie, et après s'être défendus assez mollement, tous ont fui à notre approche. Nous avons fait prisonniers vingt-deux hussards montés. Deux officiers ont été tués, six blessés et à peu près une vingtaine de fantassins ont été mis hors de combat. Voilà l'issue de notre première affaire; notre droite et notre gauche ont combattu avec le même avantage.

» Nous gardons jusqu'à nouvel ordre la position que nous avons enlevée à l'ennemi; je ne sais ce que nous ferons demain, le général en chef n'ayant encore rien décidé. Il parait que l'armée s’estretirée sur l'Inn où elle nous attend; ses avant-postes seulement sont en avant, il fait un temps abominable, toujours de la pluie, de la boue, point de forte gelée, mais souvent de la neige; quoique cela, le soldat est animé et content. Moi je suis chaudement vêtu, solidement botté et je ne crains rien. La bonne chance, qui m'a guidé jusqu’à présent, se continuera j espère pendant toute la campagne, et la Providence me préservera de tout accident; ainsi sois

Cependant l'archiduc Jean, devenu général en chef des armées autrichiennes, allait trouver sa perte dans la forèt de Hohenlinden au moment où, par un mouvement tournant, il espérait surprendre Moreau. Dès le lendemain, le jeune Tony donnait à son frère les détails de cette grande bataille où 1l s'était distingué avec son général.

13 frimaire an IX (3 décembre 1800), quatre heures du soir, du camp de Kucheim.

« Hier nous nous sommes battus, mon cher ami, et ce combat doit décider de la campagne; pour nous c'était une affaire terrible, jamais 1] n'y a eu plus de morts et de blessés; nous avons enlevé soixante pièces de canon à l'ennemi. Notre division seule en a pris plus de quarante; le général Richepanse a ajouté à sa gloire et à sa réputation par la belle façon et la manière vigoureuse dont il s'est conduit; 1l a été plusieurs fois enveloppé et séparé du reste de l'armée avec une partie de sa division, et chaque fois il s'est ouvert un passage. En conduisant une colonne je me suis trouvé attaqué subite-

ment sur un point où je ne soupçonnais pas la

coup dans les bois, on les traque et il en rentre à chaque instant. Je n'ai pas le détail de ce qui s'est fait sur la droite.

» Adieu, adieu, écris-moi et dis à Mimi de

m'écrire.

» TONY

Dans cette journée, en effet, la vaillance de Richepanse avait puissamment contribué à la victoire, et son jeune aide de camp s'était montré digne de son général. Sa bravoure lui avait valu les éloges publics de ses chefs et l'honneur d'être mis à l’ordre du jour de l’armée.

Quelques jours plus tard, le 18 décembre, il se signalait par un nouveau fait d'armes et, à la suite d'une nouvelle action d'éclat qu'il consigne brièvement dans ses notes avec sa modestie ordinaire, il était de nouveau cité à l'ordre du jour de l’armée. C'était la seconde fois pendant cette campagne.

28 décembre 1800.

« Dans une affaire à Schwanstadt, me trouvant aux avant-postes avec le 1° de chasseurs, je prends avec moi des tirailleurs et je charge sur

la cavalerie du général autrichien Lôüpper, que j'engage dans un défilé. Là, je parcours au galop les rangs ennemis, j'arrive à leur tête et je fais prisonnier au milieu d'eux le général Lôpper, auquel j'impose de faire mettre bas les armes à tout ce qui est derrière lui, ce qui fut fait.

» J'étais seul avec quelques chasseurs contre 400 hommes déconcertés par notre hardiesse. »

Voici les deux pièces officielles qui enre-

gistrent ce hardi coup de main.

Extrait du lableau d'avancement pour actions d'éclat, adressé par le général Moreau au ministre

de la guerre le 97 prairial an IX.

17° Dragons.

Antoine de Reiïset, capitaine, aide de camp du général Richepanse, qui demande de l'avance-

ment pour cet officier.

Motifs.

Le 27 frimaire an IX, dans une charge formée par le 1° de chasseurs, il a pris de sa main le

général autrichien à la tête de sa troupe à Schwanstadt.

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