‹ Souvenirs du lieutenant général vicomte de ReisetChapitre 47 sur 78 · A MADAME CLOUET, NÉE DU LIÈGE · texte numérisé non relu

A MADAME CLOUET, NÉE DU LIÈGE

En son hôtel à Soissons.

3 janvier.

« Je m'élais mis en route hier soir, ma petite maman, pour aller prendre mon frère à Paris et parlir avec lui pour Soissons, mais je n'ai pu aller seulement à une demi-lieue de Versailles; la neige et un ouragan épouvantable m'ont empêché de pousser même jusqu’à Paris; j'ai dù rentrer chez moi et j'ai envoyé un exprès à pied pour prévenir mon frère; j'attendais son retour pour vous écrire et vous dire quel jour il aurait choisi; mais il est six heures, la poste va partir et personne n'est venu; je vous dirai donc cela seulement demain. Je vous prie de croire en outre que si j'avais dù voyager seul, ni ouragan ni neige ne m'auraient arrêté pour aller vous voir; mais ma belle-sœur qui est ici,

vent que vous m'accusez à tort. J'ai été à Paris deux jours et je suis revenu réellement souffrant, avec un très gros rhume et un mal de tète que je traîne déjà depuis huit jours. Je n'étais pas habillé assez chaudement et le froid m'a saisi en route.

» Ma belle-sœur étant à Paris avec moi, nous sommes allés en famille voir un nouveau ballet à l'Opéra; j'y ai vu Paul, mais nous n’avons pas pu causer; je lui ai pourtant présenté mon frère, sans pouvoir ensuile arriver à le joindre. Je ne puis jamais rester à Paris que peu de temps; j'y ai quelques affaires à suivre pour le régiment, mais on perd tant de temps en route et dans les longues courses qu’en deux jours même on ne fait rien; quand je reviens ici, je retrouve de la besogne accumulée et je ne puis m'absenter quand je veux. Je suis obligé de vous dire tout cela, ma chère amie, puisque vous croyez que je perds mon temps. Il me tarde bien pourtant de prendre la route de Soissons; à mon dernier voyage je vous ai si peu vue, et pourtant j'avais tant de choses à vous dire et j'en avais lant à entendre de vous!

8 janvier.

« Nous fùmes déjeuner chez M. Clouet le dimanche matin. Le notaire s'y trouva, on régla nos intérêts; nous y dinons et nous y res-

tons jusqu’à près de minuit. »

9 janvier.

« À quatre heures et demie du matin, nous partimes de Soissons et nous arrivâämes à Versailles pour diner. Le même jour, il y eut grand bal à la préfecture; j'y reslai jusqu'à deux heures du matin.»

11 janvier.

« J'allai à Paris et je fus présenté au ministre des finances, qui me reçut on ne peut mieux. Il me parla avec beaucoup d'amabilité d'Amélie, qu'il a connue tout enfant et m'en a dit les choses les plus flatteuses.

» [1] aime beaucoup Vic-sur-Aisne, où il retourne de temps à autre et où il a conservé une habitation. C'est un homme de bien qui a su se concilier la sympathie générale ; il a de grandes

capacilés en matière de finance. »

connaissances indispensables pour exécuter les réformes importantes que l’Assemblée nationale venait de prescrire dans les finances, et le roi avait voulu, comme étant le plus digne de sa confiance, discuter et décider avec lui les changements nécessaires. Mais malgré son activité, ses efforts devaient être vains; à mesure que la Révolution devenait plus menaçanie, la désorganisation de tous les services s’accentuait et bientôt la création des assignals vint mettre le désordre à son comble.

Michel Gaudin ne pouvait prêter son concours à un gouvernement dont les principes étaient en opposition si flagrante avec les opinions qu'il avait professées toute sa vie; sacrifiant donc sa carrière, bien qu'il n’eùt que trente-huit ans à cette époque, il donna sa démission et se retira des affaires avant même la réunion de la Convention. Cherchant un endroit paisible, 1l choisit la petite ville de Vic-sur-Aisne, où jadis le cardinal de Bernis était venu passer ses années d'exil; il y acheta en 1792 une maison de campagne sur les bords de l'Aisne et, pendant quatre années, il y vécut solitaire, s'occupant à

épousa la fille du vicomte Lainé, ministre de Louis XVIII, sous la Restauration.

Malgré sa vie retirée, on n'avait pas oublié en haut lieu les talents de M. Gaudin, et au commencement de l'an VI une lettre du président du Directoire l’appela à Paris « pour y conférer d'objels qui ne se pouvaient traiter par écrit ». C'était le ministère des finances qu'on voulait lui proposer, mais il refusa résolument. « Là où 1l ny a ni finances, ni moyen d'en faire, répondit-il, un ministre est inutile. » Toute insistance demeura vaine et, pour le retenir, on dut créer exprès pour lui un emploi étranger à la politique : celui d'intendant général de la poste aux lettres et aux chevaux. Le lendemain du 18 Brumaire, le général Bonaparte le faisait appeler au Luxembourg et le mettait brusquement en possession du ministère des finances qu’il avait refusé trois ans auparavant. Dans les trois volumes de Mémoires si peu connus qu'il a laissés, le duc de Gaëte raconte les détails de cette scène curieuse. Introduit par Sieyès dans le cabinet de Bonaparte, où celui-ci était en train de dicter des ordres, le futur ministre

encore à son poste aux côtés de l'Empereur réfugié à Fontainebleau. Ce fut à lui que Napoléon dicta ses derniers ordres, et c’est avec lui qu'il rédigea la formule de son abdication lors de son départ pour l'exil. A la chute de l'Empire il se retira dans sa propriété de Vic-sur-Aisne, où 1l fit faire de nombreux travaux, et la petite maison d'autrefois se transforma en peu de temps en une des plus belles propriétés du Soissonnais; un parc planté de beaux arbres remplaça le petit jardin primitif; le marécage devint une île entourée d'un canal et le petit coteau abrupt une vaste terrasse dominant la vallée. À peine venait-il à Paris pour remplir son mandat de député de l'Aisne. Ün peu plus tard cependant il se décida à accepter les fonctions de gouverneur de la Banque de France, et c’est à Paris qu'il mourut le 5 novembre 1841, à l'âge de quatre-vingt-six ans.

L'Empereur l'avait fait duc de Gaëte et lui avait accordé des dotations considérables, mais c'était un homme modeste ayant peu le goût des fêtes et des réunions brillantes. On le rencontrait souvent le matin dans les allées de Neuilly, se

promenaut au pas et toujours seul sur un cheval richement caparaçonné avec une housse de velours rouge galonnée et les étriers et le bridon d'or. Ses excellentes manières, son esprit policé montraient-qu'il avait vécu à cette époque antérieure à la Révolution dont M. de Talleyrand aimait à rappeler le charme en disant que ceux qui n'y avaient pas vécu n'avaient pas connu la douceur de vivre. C'était un homme de bien, fidèle à ses amitiés et qui n'oublia jamais le bon accueil qu'il avait reçu au château de Vic-sur-Aisne. M. de Reiset n’eut qu'à se louer de son obligeance dans toutes les circonstances où il eut recours à lui.

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