‹ Souvenirs du lieutenant général vicomte de ReisetChapitre 9 sur 78 · VIBRAYE · texte numérisé non relu

VIBRAYE

Deux ans auparavant, à sa sortie du lycée de Colmar, où il avait fait d'excellentes études, il avait été éludier le droit à Strasbourg, où, à peine âgé de dix-neuf ans, il avait obtenu une dispense motivée de la façon la plus honorable pour passer ses examens de licence et soutenir la thèse avant la fin de l’année universitaire. Le maire de Strasbourg, qui lui accorda cette faveur, était alors le malheureux baron de Dietrich, lié de longue date avec la famille Reiset et qui devait plus tard monter sur l'échafaud, victime de son dévouement. Jacques avait trouvé: à Strasbourg le plus affectueux accueil auprès d'un frère de son père, Fançois-Xavier Reiset de Rosheim.

François-Xavier de Reisetl avait épousé mademoiselle Marie de Beverlé, lille du directeur de la Monuaie de Strasbourg, et, depuis 1778, il succédait à son beau-père. C'était à la suite d'une singulière histoire qui se passa à l’époque de l'affaire du collier de la reine que M. de Reiset avait acquis celle situalion à laquelle il n'eût pu prétendre si tôt, si la retraite de M. de Beyerlé n'eüt été provoquée par un incident curicux à rapporter.

La surveillance que comportaient ses hautes fonctions à la Monnaic devait s'élendre naturellement à toutes les diverses phases de la fabricalion, mais il lui eût été impossible d'en suivre luimême tous les détails. C'élait l'affaire des chefs de service placés sous ses ordres. Or, il advint, un jour, que l'un de ceux-ci laissa tromper sa vigilance; après avoir soumis au directeur de nouvelles pièces d’or dont on devait frapper une quantité considérable à l'effigie du roi, il ne s'aperçut pas qu’un ouvrier avait dans l'intervalle escamoté le coin sur le balancier un moment arrêté, et qu'il l'avait remplacé par un

autre lenu tout prèt pour cette substitution. Les

pièces, dont la fabrication avait été reprise sans éveiller de soupçon, furent pesées sclon l'usage, enfermées dans des coffres disposés à cet effet, et expédiées à Paris sous bonne escorte. Le précieux convoi arrivé, les coffres sont ouverts, et, à la stupéfaction générale, l'effigie de Louis XVI apparait sur chaque louis d'or surmontée de deux cornes outrageantes ‘. On juge du scandale! L’explication était facile : l’un des ouvriers de la Monnaie de Strasbourg, secrètement affilié . à quelque secte révolutionnaire, élait le seul coupable ; néanmoins M. de Beyÿerlé, victime expiatoire du grand mécontentement qui lui fut témoigné, résigna ses fonclions; sa démission fut acceptée, mais comme compensalion à sa disgrâce et comme réponse à ses explications, ce fut M. de Reiset, le mari de sa fille, qu'on lui donna

pour successeur.

1. Le comte de France d’Hezecques, dans ses Souvenirs d’un page de la cour de Louis XVI, attribue ce honteux procédé à une plate vengeance des amis du cardinal envové en disgrâce dans son évéché après l'affaire du collier. — La police s'empressa de faire disparaitre cette scandaleuse monnaie, mais il en a échappé plusieurs pièces qui ont trouvé un asile dans le cabinet des curieux. M. dl'Hezecques raconte qu'en 4594 il rencontra à Anvers un négociant de Valenciennes. grand amateur de médailles, qui en avait une entre les mains.

Cependantla Révolution commençaitson œuvre néfaste, et les esprits les moins clairvoyants voyaient peu à peu grandir leurs inquiétudes.

Déjà la loi du 10 juillet 1790 sur la constitution civile du clergé avait froissé bien des consciences, et sans parvenir à créer une Église nationale, elle avait jeté dans toutes les âmes croyantes le désordre le plus profond. La majorilé des prêtres avaient refusé avec indignation de prèter serment à ce qui leur semblait à juste titre un acte d'hérésie et de schisme, et dès lors une scission complète s'était élevée entre le prêtre assermenté et le prêtre insermenté. Malgré les foudres de Rome, seul le prêtre assermenté, reconnu par l'État, pouvait exercer ofliciellement son ministère. Quant au prêtre insermenté, victime de son devoir, chassé de son église ou de son abbaye, il en était réduit à se cacher au fond des bois. Embrasser l’état ecclésiastique ou entrer dans les ordres devenait, dans ces condilions, presque impossible, au moins pour l'heure présente.

Le prieuré ou le titre de chanoine auxquels dans des temps moins troublés Tony peut-être

L'admiration du jeune diplomate pour la reine était sans bornes.

« Cetle princesse, disait-il, possède un charme el une grâce que peu de personnes ont comme elle à un si haut degré de perfection. »

« Il est de mode, écrit-il encore, d’aller mainlenant vers quatre heures se promener aux Prés- Saint-Gervais, promenade champètre au delà du faubourg Saint-Martin. Le soir on va aux Vaux- Hall ou chez Astley, faubourg du Temple, voir Franconi, l'habile écuyer qui a un cheval qui saute par-dessus deux autres. »

Malgré la foule qui continuait à se presser dans les lieux de plaisir et à courir aux réjouissances dont le jeune diplomate dans son livre de raison nous donne le détail presque chaque

soir, la gravilé des événements s’accentuait de plus en plus; la carrière diplomatique, qu'il espérait n'avoir quittée que pour quelques mois allait lui être fermée d'une façon délinitive. Dans les deux lettres qui suivent, écrites à quelques semaines d'intervalle, M. de Vibraye allait lui enlever loutes ses illusions, si tant est qu'il en eût conservé. À {ravers les formules polies du

ANNÉES 1775-1793. 45 langage diplomatique, on sent l'anxiété et Île désarroi qui régnaient dans tous les esprits.

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