‹ Souvenirs du règne de Louis 14 (volume 3)Chapitre 18 sur 44 · IV · texte numérisé non relu

IV

zli SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.

certains faits militaires en Guyenne, le siège de Villeneuve d'Agenetle départ du comte d'Harcourt, que nous avons racontés et dont incidemment la correspondance de Lenet nous entretiendra parfois encore.

Depuis la dernière apparition que le prince de Gonti avait faite à l'armée, lors de sa rapide excursion en Périgord, les difficultés révolutionnaires que présentait la situation intérieure de la ville de Bordeaux ne lui permettaient plus de s'en éloigner. Sa présence était indispensable pour maintenir dans des limites jour par jour calculées, le parti du désordre, point d'appui nécessaire, et pour empêcher les conseillers de la petite Fronde et la haute bourp:eoisie de donner les mains à l'armée du roi, afin d'arriver à la conclusion de la paix. Le prince de Gonti se sentait d'ailleurs porté à la guerre par élans brillants plutôt que par une vocation soutenue. La vie de Bordeaux, malgré les agitations populaires, convenait mieux que la vie des camps à sa nonchalance naturelle, d'autant plus que ces agitations si violentes, si sanglantes même, demeuraient respectueuses pour le nom de Condé et pour le sien. Le flot mugissant venait toujours expirer à ses pieds, n'y laissant en se retirant que son écume ; celle-ci toutefois lui inspirait plus d'un dégoût. Ge prince vivait donc environné [;ar la tempête dans un calme relatif: il conduisait

des intrigues de cœur ; sans compter sa malheureuse passion pour madame de Longueville, il avait des relations de sentiment plus effectives. Il était aussi entouré d'une petite cour à laquelle ne manquaient ni le vernis trompeur, ni l'élégance, ni l'esprit mordant, ni les vices parés, pour rappeler les grandes cours. Naturellement aussi il avait ses flatteurs.

Le comte de Barbézières-Chémerault *, élégant et spirituel mauvais sujet. Sarrasin, secrétaire des commandements du prince, se partageaient d'un commun accord le titre de favoris. Le marquis de Sarsay qui venait s ou vent à Bordeaux chargé de missions du prince de Condé, était aussi du nombre de ses compagnons de plaisir ; mais comme il était plus occupé de la sœur que du frère, il n'entra jamais bien avant dans la confiance du prince ^. Le silence gardé sur son compte par les Mémoires de Daniel deCosnac nous en est le garant. Barbézières et Sarrasin appuyaient et développaient à l'envi le penchant du jeune prince pour la dissipation et le plaisir; le premier était inventif; le second donnait de l'entrain et du piquant aux moindres bagatelles.

* François, comte de Barbézières-Chémerault, d'une ancienne famille du Poitou, était le troisième fils de Geoffroy de Barbézières, seigneur de la Roche-Chémerault et de Louise de Marans. Nous rencontrerons dans le cours de cette histoire divers incidents de son aventureuse vie.

»Voy. t.3, p. 187.

27tJ SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.

Dans leurs complaisances résidait tout le secret de leur faveur.

Marchant dans une voie différente qui lui était tracée par la gravité de la profession à laquelle il se destinait, Daniel de Cosnac aspirait non moins, mais par de meilleurs motifs, aux bonnes grâces du prince. Déjà il les avait obtenues dans une certaine mesure , lorsque, sur ses instances , ce prince s'était rendu à l'armée de Marsin. Se réservant pour les solides et bons conseils auxquels la vivacité de son esprit devait prêter quelque charme, Daniel de Cosnac voyait, non sans dépit, ses deux rivaux d'influence donner des avis plus séduisants que les siens et bien autrement écoutés. Découragé par cette lutte trop inégale, il aurait abandonné la partie, s'il n'avait été retenu par des considérations que lui-même fait connaître :

« Ces réflexions firent naître dans mon esprit pour la troisième fois l'envie de me retirer, et je l'aurais sans doute suivie, si mon aversion naturelle pour ma province, augmentée encore par le goût que j'avais pris pour la cour pendant le peu de temps que j'y avais demeuré, ne m'eût fait résoudre à tenter les derniers efforts pour éviter le malheur de m'en aller faire un séjour éternel en Limousin*. »

* Mémoires de Cosnac, t. I, p. 12.

La patience, la persévérance, l'assiduité auprès du prince de Conti, furent les moyens employés par Daniel de Cosnac pour se maintenir. La politique qui devait se développer de plus en plus sous ce règne, consistant à dégoûter la noblesse du séjour des provinces pour la rattacher étroitement à la cour, avait fait germer chez lui des goûts précoces. Il dut se résigner même à ménager les deux favoris pour qu'ils ne prissent pas ombrage de sa présence. Il se soutenait sans progrès dans cet état de faveur subalterne, lorsque une circonstance vint en aide à ses désirs.

Le prince de Conti fut atteint d'une fièvre quarte dont les accès sévissaient avec violence. La maladie, comme le malheur, est la pierre de touche qui permet de discerner les attachements sûrs desamitiés frivoles. L'épreuve ne fut pointa l'avantage des deux favoris. Les soins à donner à un malade, l'assiduité auprès de sa personne pour le distraire, se conciliaient mal avec les habitudes de leur vie de dissipation et de plaisir. Daniel de Cosnac au contraire, constamment dans la chambre et au chevet du malade, prit sur eux ses avantages. Le prince, sensible à ses soins, lui fit dans son cœur une part de sincère affection; il lui confia la favorable impression qu'il ressentait de sa conduite comparée à celle de ses deux amis. Le nouveau favori, par générosité en partie, par prudence plus

encore, ne voulut point abuser contre eux du ressentiment du prince. Il redoutait le revirement que pouvait amener la guérison. Une raison cependant semblait devoir le rassurer contre cette mauvaise chance : ses conseils aidant, la maladie avait inspiré au prince des réflexions sérieuses; touché des sentiments d'une vraie piété, il avait conçu le désir de vivre désormais selon les devoirs de sa profession ecclésiastique. Cette résolution n'aurait plus permis au prince de Conti de continuer ses rapports d'intimité avec ses deux favoris, si ceux-ci, avec une hypocrite souplesse, ne s'étaient pieusement transformés. Ils s'empressèrent même chaque jour de venir servir la messe dans les appartements du prince qui fut persuadé de la sincérité de leur conversion.

Cette lettre de don Louis de Haro au prince de Conti ne pouvait arriver dans une conjoncture plus opportune :

Monsieur,

« Le sieur de Saint-Agouhn m'a mis en main celles dont vous m'avez honoré en date du 12 du mois passé. Je tiens bien chère la faveur que vous m'y faite, et que je désire mériter aux occasions qui se présenteront de votre service.

(( Le l'ov fait de nouvelles instances pour vostre

chapeau, et vous envoie le duplicata^ afin que vousmesme en procuriez bonne adresse. Au surplus, vous pouvez, Monsieur, estre certain que Sa Majesté vous continuera ses bons offices avec un désir extrême d'en avoir une heureuse issue, et que pour moy j'y contribuerai à même fin tout ce. qui sera de mon pouvoir, désirant d'avoir encore plus d'occasions de vous en donner des preuves, afin de vous montrer par les effets que je suis, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

« Don Louis Mendès de Haro.

« Madrid, ce 30 juin 1652 *. »

Il ne fallait pas moins que la disposition d'esprit dans laquelle se trouvait le prince de Gonti pour lui faire trouver agréables les assurances et la perspective que lui apportait cette missive du ministre d'Espagne. Les idées du monde avaient jusque-là germé plus volontiers dans sa tête et dans son cœur que les sentiments de la vocation religieuse. Être le chef d'un parti, le général d'une

* Portefeuille du prince de Condé. Bibliothèque nationale. Fonds français, n. 6731, f" 121.

Cette lettre a été publiée dans la Collection Michaud avec quelques erreurs; nous l'avons collationnée nous-môme sur l'original.

armée, devenir l'époux d'une femme de haute origine ou de grand crédit par son entourage, convenaient mieux aux inclinations d'un prince qui avait été proclamé, à l'origine des troubles à Paris, généralissime de la Fronde, qui s'était distingué par son courage à Staffort et à Miradoux, qui avait failli épouser mademoiselle de Chevreuse. Don Louis de Haro répondait bien davantage aux vues particulières du prince de Condé qu'aux aspirations personnelles du prince de Gonli; mais le hasard des circonstances fit arriver sa lettre à propos. La pourpre en définitive était mieux qu'un froc de nature à séduire le prince de Conti et pouvait apporter quelque consolation au sacrifice. Dans les premiers jours de sa convalescence, il partageait son temps entre la prière et la lecture de l'histoire ecclésiastique et des conciles. Croire toutefois à la persévérance de ses pieuses résolutions, serait mal connaître ce prince au temps de sa jeunesse. Les résolutions durèrent ce que dura la maladie ; avec la guérison elles s'évanouirent. Les deux favoris revenus en même temps de leur piété factice, reprirent leur empire. Daniel de Gosnac retint néanmoins de cette maladie une affection plus soUde de la part du prince et une confiance plus grande que par le passé.

Au terme de sa convalescence, mais ne sortant pas encore, le prince de Conti ayant repris le soin

de ses affaires, écrivit à Lenet, atteint aussi de la fièvre, le billet suivant* :

« M. mon frère m'ayant remis l'affaire de ces lieutenants-généraux, j'ay faict sonder la pluspart des mareschaux de camp, il n'y en a pas un qui ne donne les mains de tout son cœur à M. de Chavagnac 2, ainsi je luy ai fait faire des provisions de lieutenant-général que je lui donnerai aujourd'huy; car pour le marquis de Fors, il n'a qu'à se tenir le cœur gay. Je vous prie de m'envoyer aussi par ce courrier une trentaine de pistoles. Vous voyez que je ne suis pas un gueux qui demande grand'chose. Quand je vous verrai, je vous dirai pour quoy c'est faire. Je n'ai plus de fièvre. Je souhaite que vous soyez de même; car je pense disner chez vous un des premiers jours que je sortiray.

(( Ne m'envoies point cet argent en grosse monnaie.

« On vous portera un placard qui vous fera voir de quelle importance il est de chasser promptement messieurs du parlement à l'exception de sept ou huict que vous savés. Il est aussi tout à faict néces-

1 Billet inédit que le prince de Conti a signé seulement de l'initiale de son prénom d'Armand. — Manuscrits de Lenet. Bibliothèque nationale. Fonds français, n° 6707, f" 249.

* Il était gouverneur de Sarlat et frère de Gaspard, comte de Chavagnac, qui a laissé des Mémoires.

saire, puisqu'il n'y a plus rien à mesnager avec le parlement, d'ordonner aujourd'hui un quartier de rabais pour les artisans.

Ce billet qui nous apprend la promotion de Chavagnac au grade de lieutenant-général au détriment du marquis de Fors* dont l'échec est tourné en plaisanterie, nous fait connaître, outre quelques incidents, la fâcheuse ligne de conduite politique qui avait alors les préférences du prince de Conti.

Lenet, toujours fidèle au prince de Condé, après avoir en termes empreints d'amertume reproché à ce prince son oubli et son ingratitude dans une récente circonstance, nous initiera avec détail à la gravité des événements :

« A Bourdeaux, ce 1" juillet 1652.

« Comme je n'ay jamais eu de passion plus forte que de passer le reste de ma vie, ainsy que j'ay faict tout ce qui en est passé jusqu'icy dans le service de V. A. et de sa maison, je ne peux m'empescher de dire avec liberté que je suis surpris au dernier point d'avoir apris de science cer-

* Le marquis de Fors, le second frère probablement de mademoiselle du Vigean, voy. t. 1", p. 146.

taine qu'elle n'a fait aucune proposition pour moy dans celles qu'elle a faites pour tous ses serviteurs, quand on en a fait pour la paix. Si ma fortune estoit assez grande pour soustenir ma famille, je ne vous tesmoignerois pas ce mal de cœur ; mais comme elle est si médiocre que je ne puis continuer à vivre comme j'ai vescu depuis quelques années sans la ruiner entièrement et que ce me seroit une honte éternelle de me voir le seul abandonné en un rencontre comme cesluy-cy où toute la France sait que j'ay agi avec honneur et fîdéUté, trouvez bon. Monseigneur, que je vous face souvenir de ce que je vous ay dit plusieurs fois que je vous serviray jusqu'à la mort sans vous importuner tant que vous serez malheureux et hors d'estat de faire pour les vostres ; mais que quand vous pourrey les avancer, et que vous m'oubhriez, vous me mettriez au désespoir. J'ay adjousté que je ne prétendois rien au préjudice de M. le Président Viole, je vous le répète encore, et c'est peut estre que V. A. croyant qu'elle ne pouvoit en ceste occasion que pour l'un de nous, elle a si peu de soing de l'autre. Mais souvenez- vous que vous m'avez promis qu'en ce cas de quelque manière qu'on réglast le Conseil vous m'y maintiendriez \ que vous me donneriez des emplois qui

* Lenet était conseiller d'État.

me seroient sortables et du bien d'Église à mes enfants.

« Je ne vous dis pas cecy, Monseigneur, pour vous estre à charge, ny pour vous contraindre; mais seulement pour vous faire voir que je souhaitte tenir ma fortune devons, éviter le mépris de tout le monde, oti je tomberay par celui que vous feriez de moy, et vous faire avouer que je ne ferai rien contre mon devoir, quand par impuissance vous m'aurez réduit à une retraicte qui ne sera pourtant jamais tant que Testât présent de vos affaires continuera. J'ay deschargé mon cœur à M. de Marchin et à V. A., et après cela je n'en parlerai à âme vivante, et serviray jusqu'à la paix avec toute la fermeté dont un homme est capable.

« Depuis ma dernière lettre du 27 du passé, on tint un conseil pour adviser à ce qu'il y auroit à faire pour remettre l'Ormée en son debvoir. Ceux de la grande Fronde qui y estoient comme MM. de Tarangue et de Grimard qu'on eust toutes les peines du monde de retenir, ne firent que se piqueter continuellement; enfin comme toute la petite Fronde et fort grand nombre des plattes ^

^ Nous n'avons rencontré dans aucun historien cette expression pour désigner un des partis de la ville de Bordeaux; elle était probablement propre à Lenet, et devait qualifier des gens indécis et sans vigueur. Ce parti semblerait répondre à celui que l'on a dénommé la plaine dans la Convention.

avoient protesté de ne point entrer au Palais tant que ces gens là seroient maistres de l'Hostel-de- Ville, et qu'il importe que la compagnie soit la plus nombreuse qu'il se pourra pour remédier à Testât présent des affaires, on résolut de travailler à les en tirer. Mon advis qui fut suivy de M. de Marchin et de plusieurs autres, estoit que S. A. de de Gonti prit la peine d'aller luy-mesme à l'Hostelde-Ville prendre par le poing le capitaine qui la gardoit pour l'Ormée, le mettre dehors, y restablir les jurats et leur donner des gardes auxquels ils pussent prendre créance. Mais il ne fut pas suivy. M. de Moucha dévoué toute sa vie et particulièrement dans les dernières guerres pendant que Madame estoit icy, et qui maintenant s'est glissé dans cette Ormée, y est accrédité et couche dans l'Hostelde- Ville où il donne les ordres ; il fallait luy dire d'en sortir et à six autres députez de quitter le poste et le laisser à la garde ordinaire.

«Le 28, sur une lettre que je receus de M. de Vatteville qui m'advertissoit de l'arrivée d'une petite frégate qui apportoit une partie des fonds de ceste lettre de change que Saint-Agoulin nous avoit apportée; je me résolus d'aller à Bourg et aussy pour le faire escrire, comme je fis de mon costé audit S"" de Saint-Agoulin touchant ceste affaire du compte. J'y allay donc et trouvay qu'il n'y estoit arrivé que trente mil patagons du Pé-

rou qui ne vallent pas les deux tiers des autres. M. de Vatleville' me dit que je prisse de ceste somme celle que je voudrois ; qu'il estoit honteux de me présenter si peu et enragé contre tout le ministère d'Espagne qui lelaissoit icy si longtemps dans des espérances en l'attente desquelles il périssoit; que si je prenois le tout, il n'avait qu'à mander son armée navalle, embarquer tout ce qu'il avoit à Bourg et se retirer en Espagne pour ne pas mourir de faim à Bourg ; enfin il m'offrit la moitié de ceste somme, et après vingt mil patagons. Là-dessus je me mis en la plus forte colère qu'il me fut possible et luy fis une sommation par escrit, par laquelle je le sommai d'accomplir le traité en hommes, argent, vaisseaux et munitions. Je luy représentai l'armement naval qui se fait contre nous en Bretagne et ceux, où le bruit icy, de Portugal, de Suède et d'Angleterre. Je protestai de la dépérition de nos troupes et de nos places arrivée et à arriver, faute d'avoir de leur part satisfait audit traité, comme il y a été satisfait de la vostre; comme aussi de l'impossibilité en laquelle vous estes de soustenir tout l'effort de la guerre sans vous fournir ce à quoy ils sont obligés ; et là-dessus, sans vouloir recevoir aucune chose, je me retiray disant qu'il dépendoit de M. le prince de Conti d'accepter ou de refuser les 20,000 palagons, et y laissai Le Vacher pour y attendre ses

ordres ; cependant que je vous allois dépescher un courrier pour vous en donner advis, et vous conjurer pour éviter la perte de V. A. et de vostre maison et de vos amys, d'accepter les grands avantages qu'on vous offre depuis si longtemps et que vous n'avez refusés que pour satisfaire au désir que vous avez tousjours eu de donner la paix à la chrestienté et de tenir la parolle que vous avez donnée au roy d'Espagne; et me retirai de la sorte.

u Du 29. Je viens d'arriver de Bourg; j'ai trouvé à mon retour que l'Ormée avoit proposé de chasvser promptement les quatorze proscrits, les capitaines de ville qui n'ont pas voulu prendre les armes par leurs ordres, et le dédommagement des veufves et des blessez faits au combat du Chapeau rouge. Pour les premiers, M. le Prince de Conty m'a dit qu'il leur avoit respondu qu'ils se retiroient eux-mesmes, qu'il avoit desjà fait expédier tous leurs passeports ; quand aux seconds, qu'ils donnassent la liste des suspectz et qu'on la jugeroit au conseil establi pour cela; et quant aux troisiesmes qu'il y pourvoiroit; cependant qu'il vouloit qu'on rendist les chevaux et meubles du président Pichon qu'ils avoient pour seureté de cela.

S. A. m'a dit encore qu'ils estoient tous hors de l'Hostel-de- Ville et mesme M. de Moucha, et qu'il n'y restoit plus que la garde ordinaire, et m'a commandé d'aller à Bacalan chercher tous ceux de la

petite Fronde qui y esloient et les inviter de rentrer au Palais.

(( J'en viens, je les ay ramenés, à la réserve de MM. de la Roche et de Gnionnet qui veullent absolument aller trouver V. A. à Paris, quelque instance et quelque prière que j'aye peu leur faire de demeurer. Les autres disent que ceux de l'Ormée estant tousjours maistres de l'Hostel-de- Ville, puisque la garde ordinaire qui y reste dépend d'eux, il n'y a point de seureté ny de liberté pour eux au Palais ; que ceux de la grande Fronde triomphent si haultement de leur abaissement, que MM. de Blaru, de Rémond et les autres ont dit ce matin en opinant qu'ils estoient de l'Ormée, que M. de Boucault-le-Rousseau avoit proposé de les arrester tous prisonniers ; qu'ils n'opinent tous qu'en leur disant des injures, que de les souffrir il est fascheux, et de les repousser ils seroient accablés ; enfin tout ce que j'aypeu faire, ça esté de les ramener et empescher qu'ils ne quittassent la ville.

« Je propose, il y a longtemps, de se faire tous d'un party et de mettre la branche d'ormeau au chapeau, depuis M. le prince de Conti jusqu'au dernier de la ville, afin que tout le monde estant en droit d'aller à toutes les assemblées, l'advis des honnestes gens prévalut, comme V. A. fit autrefois à l'assemblée de la noblesse. Je serois d'advis aussy qu'après cela on fist ceste procession

générale qui avoit esté résolue, quand on donna l'amnistie, et après oster ceste grosse garde des portes et de conséquent de l'Hostel -de-ville, pour désarmer petit à petit le peuple qui reprenant son travail ordinaire quitteroit l'humeur de sédition. Plusieurs sont de ce sentiment- là ; mais d'autres croyent qu'il yroit beaucoup de leur honneur de^ monstrer qu'ils ont faibli en les faisant d'un party qu'ils ont voulu abattre ; enfin il fault tout gaigner avec le temps et l'argent ; icy veuUent faire en un jour ce qu'on ne debvroit faire en un an.

« Je viens de recevoir vostre dépesche du 24 du passé par laquelle voyant que le calme remis à Bourdeaux vous avoit fort pieu, je me confirme dans la croyance que ceste rescheute vous faschera fort. Je l'ay dit ainsy, de vostre part, à tout le monde et remonstré le tort qu'elle fera à vos affaires. Je les invitte tous à la paix et à la réconciliation les uns avec les autres. Tous ceux-là de la grande Fronde n'en veullent ouir parler en façon quelconque ; et, disant qu'ils ne veulent point de mal aux autres, se mettent insensiblement et par forme de confidence à en dire tous les maux imaginables. Je ne fais autre chose que d'adoucir tant que je puis de tous costés, et cela me donne plus de peyne que tout le reste des affaires qui par nostre pauvreté sont très-fascheuses et difficiles à soustenir. J'ay fait rendre toutes vos dépesches.

lY. 19

a Du 30 juin. M. de Marchin dit qu'on se moque quand on croit que M. de Baltazard et luy sont mal ensemble, et croit qu'il est fort maistre de rOrmée. Il se plainct de ce que l'on a promis à la Roque de le faire mareschal de camp au voyage qu'on a faict à l'année ; que cela débauchera tous les colonels, si on luy accorde, et le rebutera, si on luy refusé.

((Les bruicts de paix ont extrêremement réjouy ceste ville où l'on commence fort de se lasser de la guerre, particulièrement depuis la violence de ceste Ormée, et je continue tousjours de vous dire à songer à estre l'âme de la campagne avant les vendanges ou vous résoudre à perdre Bourdeaux, et que rOrmée et tous les autres professent tousjour&' publiquement vostre service. Il n'y a que tous ceux qui sont abattus que j'entends parler, et beaucoup disent qu'ils aiment mieux dépendre du peuple que du diable.

(( Je n'ay jamais peu mettre dans la teste de ceux qui poussent les quatorze suspects de les empesclier de rentrer au Parlement ; mais pourtant les garder dans la ville de crainte qu'ils veuillent establir un Parlement ailleurs comme j'ay appris sous main qu'ils veulent faire ce coup icy ; mais l'animosité particulière est 'telle que quand on dit cela à leurs ennemis qui les poussent, ils disent que s'ils le font, on bruslera leurs

femmes et leurs enfants dans leurs maisons *.

0 Du premier juillet. Ceux de l'Ormée sont allés trouver S. A. pour presser l'exécution de leurs demandes. C'est à ceste heure un nommé Prade, ung prestre mathématicien du collège

de , qui dit qu'il a veu dans les astres que

Bourdeaux doit estre une puissante république, qui porte toutes les parolles ; ce qu'ils pressent le plus est de dédommager les veufves et blessez. Sur quoy j'ay dit à M. le prince de Conty qu'il debvoit leur faire donner quelque chose par forme de libéralité et charité ; et par effort nous avons emprunté pour cela quatre mille livres, afin de finir les clameurs, et le menu peuple ne pas faire une affaire de cet article qui lui tient au cœur plus qu'aucun autre, et faire rendre plus promptement ce qu'ils retiennent au président Pichon qui fait une vie non pareille, aussi bien que le président d'Affis qu'il fault visiter deux fois le jour et que les archers n'osent quitter de peur qu'il ne se defface luymesme.

(( Ceste Ormée a proposé aujourd'hui une chose nouvelle qui est de donner des passeports à MM. de Tarangues, Bordes et Mirât, accordant, disent-ils, aux instantes prières de S. A. le président d'Affis. Mais comme M. le prince de Conty estoit adverti

' C'étaient évidemment ces menaces qui avaient effrayé le 00 nseiller du Burg ; voy. t. 3, p. 170.

par l'un d'eux de ce qu'ils avoieut à proposer, et prié de leur part de ne pas escouter pire là dessus et au contraire de les gourmander, parce que cela ne parloit point de leur mouvement, mais de la sollicitation de quelques-uns de la grande Fronde qui les avoient fort pressés, à ce point qu'ils n'avoient peu s'en défendre. S. A. leur a parlé avec vigueur là dessus, et s'en sont retournés sans oppiniastrer.

« J'ay supplié S. A. de pénétrer par ceux qui luy ont donné cet advis qui sont ceux de la grande Fronde qui ont voulu cela, afin qu'on leur destache M. de Chavagnac de la part de V. A. comme sur des gens qui manquent de parole.

« Je ne voys personne qui face rien icy avec habileté ; ils vont comme leurs passions les poussent, et tout le raisonnement du monde ne peut les faire changer.

«Avec tout cela je trouve dans la ville un air assez calme ; ils ne vont que trente aux assemblées et elles se font dans l'Hostel-de-ville. On va patienter encore là dessus ; il fault à mon sens tout adoucir jusqu'à ce qu'on puisse ou qu'on veuille maintenir tout dans le debvoir par auctorité; et si le guet peut mieux conserver Bordeaux aux dépens de ceux qui seront oppiniastres, je croy pourtant qu'il ne faudra venir à aucune extrémité et que tout ira de mieux en mieux.

(( M. le duc* et Madame de Longueville sont depuis avant-hier chacun chez eux. Vilars a discontinué d'entrer, quelqu'uns le jalousant.

« M. Dureteste n'est pas entré aussy tous ces jours icy à cause d'une cheutte qui l'a blessé au pied.

((M. de Villeneufve, le frère de feu Cauderroque, est party pour traiter un reslablissement de commerce entre Toulouse, le hault pays, et Bourdeaux. M. le comte d'Harcour a donné les mains, à la réserve des grains et des munitions de guerre.

((Je crois que tout cet équipage de mer qu'on prépare n'est que pour nous attaquer devers les vendanges, et se saisir de l'entrée de la rivière pour empêcher nostre secours d'Espagne. Sur quoy il sera fort à propos de faire deux choses : Tune, que V. A. parle à l'ambassadeur du Portugal, à Paris, et de prendre des mesures avec luy pour empescher lesdits vaisseaux dont on nous menace et qui s'équipent assurément en ce pays-là, où l'on dit hautement que c'est pour la rivière de Bordeaux ; l'autre, est d'adviser s'il n'est point expédient de faire rentrer nos vaisseaux à l'embouchure de nostre rivière d'où ils secourreroient facilement Brouage, en cas de besoing, et empescheroient tousjours les vaisseaux estrangers de prendre ce poste sans donner un combat que

' Le jeune duc d'Knghien.

m SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.

celui qui est posté livreroit tousjours avec grand avantage au dire de tous les cognaisseurs. Il faut adjuster tout cela avec M. du Dognon.

«La nécessité nous contraint de désarmer nostre grande galère pour espargner 4,000 livres par mois ; mais nous la donnerons à M. de Vatteville, qui a près de 2,000 Espagnols dont une partye ne luy coustera pas plus là dessus qu*à terre, aussi bien que les mathelots qui luy sont venus, et nous promettra par escrit de nous la rendre toutes les fois qu'on voudra, et d'en garder Blaye, de sorte que nous l'aurons sans l'avoir à nos dépens.

« J'ay faij. cesser les fortifications faute d'argent. Je fais ce que je puis pour emprunter vingt mil escus sur gages avec assignation sur la cargaison d'octobre, par ce qu'avec cela et le peu que je prendray maintenant à Bourg, j'envoiray de quoy faire une demye monstre aux trouppes, qui se montera environ à trente mille escus, et donnerai un mois à M. du Dognon pour les munitionnaires. Comme on leur doit quantité d'argent ; je me contenteray de leur donner de petites sommes de temps en temps pour rouler ; car ils n'oseroient me quitter de peur de tout perdre. En un mot, je leur feray avancer tout ce qu'ils peuvent avoir gagné et, après que nous serons en argent comptant, nous entrerons en compte exact et juste.

SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV. 29o

c( L'advis est arrivé à Madrid, ainsi que Saint- Agoulin me l'escrit par sa lettre du 2 du passé, par le vaisseau qui a coustume de venir avant les galions, qui est arrivé à Séville, et qui dit qu'il les a laissés se mettant en mer pour achever leur voyage. Ils n'ont jamais esté si chargés, et sont attendus de jour en jour. Ledit sieur de Saint-Agoulin me mande qu'il a esté fort bien receu audit Madrid, où l'on estoit fort en alarme de vostre accommodement, jurant cresme et baptesme qu'on satisferoit jusques au dernier teston à l'arrivée des galions. J'ay veu la lettre que vous escrivez à M. de Marchin. Je vous puis asseurer qu'on ne sauroit plus fortement presser ny M. de Vatleville, ny M. Don Louis, ny Saint-Agoulin que je fais. Je n'y perds pas un moment de temps et y travaillons tousjours de mesme sorte. Si l'on fait la paix aussi tost que l'on le dit, nous aurons un peu de relasche.

« On ne peut rien adjouter à la joye de M. le prince de Conty et de Madame de Longueville, depuis qu'ils ont sceu que V. A. avoit adjusté avec M. d'Angoulesme l'affaire de Provence dont ils ont donné part à tous leurs serviteurs *.

« Il se peut que les longues lettres que V. A, re-

* Voy. ci-après l'explication de cette joie dans la lettre du 5 juillet deLenetà Saint-Agoulin. Du reste l'affaire de Provence n'avait pas répondu aux espérances du parti des princes; nous n'avons donné le dénoûment au chap. 30.

çoit de moy deux fois la semaine vous ennuyent furieusement; mais il me semble que je ne puis vous instruire assez bien de vos affaires ^ »

Il n'y a rien de nouveau ~sous le soleiL rien ne se voit, ou ne se fait, qui n'ait été déjà vu et se soit fait; Tannée 1 652 avait ses suspects et ses victimes, comme 1 793 et 1871 ont eu les leurs ; seulement il était réservé à notre époque de progrès prétendu, puisque le progrès matériel y est accompagné d'une déchéance morale, de descendre plus bas encore les échelons du crime. Nous voyons la populace, comme ces gardes nationaux mercenaires de 1870 et de 1871 et leurs dignes compagnes, ne se préoccuper au milieu des désastres publics que de questions de bas intérêt ; Lenet nous dit que ce qui tenait le plus à cœur à cette tourbe était de l'argent pour les blessés et les veuves de ceux qui n'avaien tété victimes que parce qu'ils avaient marché pour le renversement de l'ordre social. Enfin Lenet reconnaissait que la mesure de sécurité laplus essentielle étaitle désarmement du peuple; cependant l'on était en pleine guerre, le pe uple pouvait combattre des adversaires sur le champ de bataille, s'il l'avait voulu ; mais comme ces gardes prétoriennes de nos cités révolution-

^ Minute inédite; Bibliothèque nationale. Manuscrits de Lenet. Fonds français, 6708, f» 1 .

SOUVENIRS DU RÈGNE DE LuUIS XIV. 297

iiaires dans notre malheureuse guerre contre la Prusse, il trouvait moins périlleux et plus conforme à ses mauvais instincts de tourner ses armes contre des concitoyens, et d'user de sa force pour le pillage et l'incendie. Vainement Lenet désire renvoyer les ouvriers au travail, lui-même est entraîné plus qu'il ne le croit par ce mouvement qu'il voudrait enrayer ; volontiers il ferait de l'ordre avec le désordre; une branche d'ormeau sur tous les chapeaux ne lui déplairait pas ; il voudrait organiser une procession générale qui ressemblerait beaucoup à celles des fanatiques de la Ligue, à Paris. Le parlement qui pourrait avoir une influence considérable pour le maintien de l'ordre, s'il était uni, se déchire par ses rivalités. Les conseillers de la grande Fronde, pour mieux écraser leurs collègues de la petite, affichent la prétention singulière d'être affiliés à l'Ormée. Enfin l'aveuglement est tel que Lenet ne peut faire comprendre qu'il est plus habile en se contentant de leur interdire l'entrée au parlement, de garder dans Bordeaux les conseillers suspects de la petite Fronde, qu'il ne le serait de les chasser, parce qu'ils pourraient transporter ailleurs le parlement lui-même.

Nous retrouvons jusqu'au programme d'une république destinée à rendre le désordre légal, république dont un fanatique appuie l'espoir sur des visions.

Depuis que la cour concentrait autour de Paris tout l'effort de ses armes, la Fronde de Guyenne n'avait guère devant elle d'obstacles sérieux ; mais alors qu'elle semblait toucher au triomphe, ses troubles intérieurs et ses vices organiques préparaient sa ruine.

L'Ormée,qui avait cessé d'être comprimée, avait repris ses avantages. Paris, en 1871, nous offre encore le plagiat des agissements de Bordeaux, en 1652. Ouvrons la Gazette du temps; elle nous raconte sous la rubrique de Bordeaux, 4 juillet 1652 :

« L'Ormée continue ses assemblées et a déclaré que le pillage fait en quelques maisons du Chapeau rouge serait déclaré de bonne guerre et employé pour faire panser les blessés et récompenser les veuves dont les maris ont été tués. »

Comme la violence et le désordre ne suffisent pas pour créer des ressources, mais que bien au contraire l'oisiveté populaire qu'elles engendrent en tarit la source, l'appui d'un secours étranger devenait d'autant plus nécessaire à la Fronde de Guyenne; mais ces secours, en argent surtout, étaient lents à se produire. Alors Lenet, pour stimuler l'Espagne, chargeait l'envoyé à Madrid du prince de Condé de faire entrevoir à cette puissance la Guyenne perdue, la paix imminente; enfin, dans une ardeur qui trouva peu d'écho à la cour

d'Espagne, il lui demandait la vente des joyaux de la couronne pour secourir la Fronde. Voici les instructions inédites envoyées à M. de Saint-Agoulin:

« Bourdeaux, ce 5 juillet 16o2.

(( Je vous escrivis, il y eust aujourdhuy huict jours, parlavoye que vous m'avez escritjusques ce présent et vous envoyray le double de toutes mes lettres de mesme sorte que vous me le marquez par la vostre du 18 de juin que je viens de recevoir, pour response à laquelle je vousdiray que je faictz savoir à Son Altesse tout ce que vous m'escrivez fort ponctuellement et qu'elle me mande qu'elle approuve fort vostre conduite.

« Vous verrez par la copie des nouvelles que M. Viole m'escript de la part de Son Altesse Testât des affaires de Paris et l'extrême confusion oîi sont toutes choses, de là, vous jugerez en quel estât se trouveroit S. A. pour donner une paix généralle à la chrestienté, utile aux deux couronnes, s'il estoit assisté de S. M. C. suivant le traité ; mais il m'escript par toutes ses lettres qu'il n'est non plus secouru d'argent du costé de Flandres que de celuy de Guienne et qu'il a quasi engagé tout son bien pour soustenir son armée et ses places. 11 me mande et m'ordonne qu'on presse, sans donner un moment

de rrlâche, M. Don Louis pour exécutter le traité et luy faire fournir les hommes, argent, vaisseaux et munitions promises et qu'on luy face considérer qu'il fault de nécessité qu'il le secourre ou qu'il face la paix, si on l'abandonne comme l'on fait. Il adjouste qu'il veult croire par consolation que ce n'est pas (comme tout le monde luy fait persuader) par malice, et que rien ne porte S. M. C. et M. Don Louis* à ne luy pas fournir, que l'impuissance; qui à l'esgard de S. A. est une mesme chose ; et que j'asseure tousjours l'un et l'autre par mes lettres et par vous, que quelques traitez que la nécessité extrême, l'union de M. le duc d'Orléans et de ses amis qui périssent faute d'argent, luy puissent faire faire, il ne sera jamais, qu'avec la participation de S. M, G. et conformément à ses traités. Voilà ce qu'il me commande de vous escrire de sa part; quant à la mienne, je vous diray que toute la Guienne est perdue pour nous sans ressource. Villeneuve d'Agenois se défend tousjours bien depuis 22 jours : c'est M. le marquis de Théobon qui le deffend. Après ceste place perdue, Bergerac, Périgueux et Libourne et Sainte-Foy périront les uns

* Ce pléonasme de faire précéder le nom du premier ministre d'Espagne, Louis de Haro, de la double qualification, ayant le même sens, de Monsieur et de Don, est certainement une faute ridicule; mais elle était passée en usage, nous la rencontrons à chaque instant dans les documents de cette époque.

après les autres pour ne pouvoir maintenir nos garnisons sans pain et sans argent ; nostre cavalerie nous quitte sans la pouvoir arrester faute d'argent. Si on prépare des vaisseaux dans toutes les costes de France, on arme en Angleterre et en Portugal contre nous. M. Du Dognon ne peut plus se maintenir sans argent. C'est-à-dire que quand les vendanges approcheront, il faudra nous rendre la corde au col; quand mesme nous pourrions nous maintenir jusques à la Noël dont nous sommes bien esloignés. On ne nous tient parole en rien et nous ne nous sommes soustenus jusques ici que par fermeté et courage et parce que nous n'avons pas esté pressez aussy vigoureusement que nous nous sommes défendus. J'avois dit à S. E. * en faisant le traicté, que je la suppliois de ne rien promettre qu'on ne peut tenir, et que comme S. A. estoit extraordinairement ponctuelle, elle vouloit qu'on le fût aussy à son endroit ; et je vous confesse qu'encore que je le sache le plus courageux de tous les hommes, je ne me serois jamais persuadé qu'il l'eust peu estre jusques au poinct que de soustenir, comme il a fait, les efforts de toutes les armées du royaume et de tant d'offres avantageuses qu'on luy a faites, de tant de presse que ses ennemis luy ont faite pour le porter à une paix particulière et luy remonstrant mesme

• Don Louis de Haro.

le plaisir qu'il y auroit à se venger contre ceux qui luy avoient donné de si grandes espérances et si peu d'efTect ; mais la créance qu'il a tousjours eue qu'il ne manquoit pas de bonne foy, mais seulement de pouvoir à S. M. C. et à S. E. le fit tout souffrir jusques icy.

(( Depuis quatre mois, nous avons reçeu seize mil patagons à compte de quarante mil qu'on nous promit à la fin de ce mois et nous n'avons aucune autre espérance que sur les galions qui est à vray dire une chançon au misérable estât auquel nous sommes ; de sorte qu'il a fallu que, par commandement de Leurs Altesses qui sont icy, j'aye fait à M. le baron de Vatteville la sommation ci-joincte; vous la ferez voir à S. E. et tout ce que je vous mande sans déguisement et sans façon; car vous savez que je suivray toute ma conduite ordinaire dans les grandes affaires, comme dans les petites, qui est d'y agir avec sincérité.

« Remonstrez luy aussy de ma part que je ne puis consevoir par quel principe on ne vend pas les pierreries de la couronne plustost que délaisser périr un homme du poids de S. A. qui se trouve en sa posture ; qui est dans Paris avec une armée aux portes ; Madame sa femme dans Bordeaux ; et dans toutes les places fortes de Guienne avec une armée pour le soustenir; qui ont en Champagne, Bourgogne et Berry les places qui y sont ; à propos

de- quoy je vous diray qu'asseurement Montrond qui est d'un prix inestimable périra dans quinze jours. Tous les hommes y sont morts de faim et de peste depuis près de dix mois de siège; on l'attaque maintenant par force depuis qu'on a sceu qu'il n'y avoit pas cent hommes de reste et on le bat de vingt pièces de canon. J'en ay un regret mortel, et on ne peut jamais rien donner à S. A. qui vaille cela. 11 y perdra, outre la considération et la place, plus de trois millions. Il fault louer Dieu de tout.

f< Et, pendant tout cela, on donne le mal de cœur que vous savez à S. A. de luy refuser M. de Guise, sur quoi elle vous ordonne de ne pas donner un moment de relâche; rien au monde ne le touche tant que cela.

« Mandez à M. de Guise que M. le prince de Conti a traité avec M. d'Angoulesme pour le gouvernement de Provence dont il a présentement la démission, ce sera une affaire à exécuter après; mais j'ay parolle de Leurs Altesses de traiter avec mondit seigneur de Guise du gouvernement de Champagne et de Brie et de savoir de luy ce qu'il en voudroit donner; rien ne luy est plus commode à cause de Guise, de Joinville, de la Lorraine, Saint- Disier, et parlez-en à S. E. et voyez avec M. de Guise ce qu'il voudra dire là dessus; si vous ne nous l'envoyez promptement, vous allez asseuré-

ment rebutter M. le Prince. Je l'ay tant dit que 'je n'en veux plus parler.

« Les affaires de Bordeaux sont assez tranquiles, et le bon est que tout est pour nous et que la chose ne va qu'à un peu de jalousie des partis. Au reste vous avez le diable au corps de me chiffrer des niaiseries. Adieu, je suis tout à vous et de tout mon cœur.

« Je vous prie, cherchez-moy une belle et exellente haquenéej car je veux aller à l'aise. Adieu*. »

Au dos est écrit : A M. de Saint-Agoulin, le 5 juillet 1652.

Les dépêches de Lenet au prince de Condé et à Saint-Agoulin nous ont fait connaître dans tous ses détails la situation de la Fronde à l'intérieur, dans la Guyenne, et sa situation diplomatique au dehors; mais le simple billet qui les précède, du prince de Conti à Lenet, rapproché de la lettre qui va suivre, du prince de Condé à l'un des chefs de l'Ormée, accuse entre les vues des deux frères une divergence prononcée.

Le prince de Conti veut se jeter sans regarder en arrière dans la faction de l'Ormée; à bon marché pour sa cause, afin d'enchaîner à son char la popularité, il veut remettre aux artisans une partie

* Minute inédite. Manuscrits de Lenet ; Bibliothèque nationale. Fonds français, 6708, f° 31.

de ce qu'ils doivent pour leurs loyers; il déclare qu'il n'y a plus de ménagements à garder avec le parlement, qu'il faut en chasser les membres ; il ne fait d'exception que pour sept ou huit. Il est vrai que ce prince était, au moment où il écrivait, sous l'impression de la vive irritation que venait de lui causer la lecture d'un de ces nombreux placards édictés par le parti du parlement et de la bourgeoisie, qui, chaque nuit, aftîchés dans les rues et les carrefours, livraient, chaque matin, son honneur et celui de sa sœur au mépris et au scandale. Le prince de Gondé, au contraire, jugeant les choses avec plus de sang- froid, tenait essentiellement à ce que le parlement ne fût pas expulsé de Bordeaux. Cette faute eût facilité le projet de la cour de transférer ce corps dans quelque autre ville. A part celte imprudence à l'endroit du parlement, dans le rapprochement absolu qu'il jugeait nécessaire avec rOrmée, le prince de Conti ne faisait que marcher en éclaireur dans la voie de la politique définitive que devait adopter son frère; mais à laquelle celui-ci, malgré sa connivence habituelle avec l'Ormée, n'était pas arrivé encore d'une manière aussi absolue. Le prince de Gondé, en effet, accentue tout différemment la ligne qu'il veut suivre dans sa lellre de reproches et de pardon à l'avocat Vilars \

* iNous avons adopté pour écrire le nom de Vilars son orthographe véritable qui n'est pas celle suivie par le prince de Condé. lY. iO

lettre qui nous révèle cette particularité que ce prince ne dédaignait pas de correspondre directement avec l'un des deux principaux chefs de rOrmée :

« A Mo7isieur de Villars^ avocat du parlement^ à Bordeaux.

« Monsieur de Villars, vos deux lettres du 18 et 22 du mois passé m'ont esté rendues. Je les aurais lues, avec plus de joye que je n'ay fait, sy au lieu d'y remarquer une suite de divisions entre fe parlement de Bordeaux et de l'Ormée, j'avois pu apprendre que tous ces désordres pussent cesser. C'est à quoy je veux une fois pour toutes que vous et tous ceux qui me voudront persuader qu'ils m'aiment, travaillez de tout votre pouvoir et sincèrement, n'ayant aucune affaire qui me fasse tant que cellecy, et ce qui me donne encore plus de déplaisir, c'est de voir que certaines gens s'attachent à entreprendre de mes meilleurs amys comme sont M. le président d'Affis, MiM. de Taranque, de Mirât, de Borde et plusieurs autres dont je suis très-satisfait, et qui, dans toutes rencontres, ont signalé de telle sorte leur affection pour mes intérêts, qu'il n'est pas permis d'avoir le moindre soupçon de leur conduite. Sur le premier avis du désordre qui arriva au Palais, j'envoyay un de mes amys avec des lettres

qui font assez cognoistre ma juste colère sur ce violent procédé. Faictes donc savoir sans remise, en cas que le porteur de mes premières lettres ne soit pas arrivé à Bordeaux, à tous les bourgeois de l'Ormée qu'ils facent toute la considération qu'ils doivent faire du parlement ; qu'ils se gardent bien de rien entreprendre contre la majesté d'une compagnie si auguste, et de faire en sorte qu'ils demeurent dans le respect qui luy est dû, surtout que nul ne soit sy hardy que de faire ou de proposer aucune assemblée sans l'ordre exprès de M. le prince de Conti, mon frère. Je veux croire que vous agissez tous par un mouvement de zèle pour moy dont je vous remercie, mais je veux absoluement qu'il soit réglé comme mon frère vous le dira. Je luy envoie une copie de la présente, afin qu'il en fasse scavoir le contenu à tous les bourgeois de l'Ormée, lesquels en usant envers luy et envers Messieurs du parlement comme je vous le mande, recevront toujours des marques de mon amitié et de ma protection et vous pardonne.

« Je suis. Monsieur de Villars, « Votre meilleur amy, « Louis DE Bourbon ^ »

Les instructions du prince de Condé à Vilars pres-

1 Lettre inédite. Manuscrits de Lenct; Bibliothèque nationale. Fonds français, 0707, f° 2u9.

crivaient la modération; mais ainsi qu'il arrive le plus souvent lorsque celui qui veut dirriger les événements est éloigné du théâtre où ils s'accomplissent, les événements avaient marché depuis ceux auxquels fait allusion la lettre du prince ; son programme était devenu à peine applicable au fond, et ne l'était déjà pluspour les détails. Nombre de proscrits étaient partis, les Ormistes étaient en pied dans le gouvernement de la cité; chaque matin trente de leurs délégués venaient siéger à l'Hôtel-de-Ville; sur ces trente délégués, quinze devaient être changés tous les quinze jours ; les précautions soupçonneuses sont de l'essence des démocraties. Du reste Lenet lui-même, bien que très-parlementaire par goût et par position, mais appliqué sur toutes choses au succès, avait pris son parti de la situation nouvelle, il trouvait même que l'Ormée agissait avec quelque modération et se déclarait satisfait.

Nous extrayons de sa lettre adressée au prince de Condé à la date du 15 juillet 1652 les passages les plus intéressants sur la situation de Bordeaux et sur un incident qui avait fait naître une rupture entre le prince de Conti et le comte du Dognon :

« De Bordeaux, ce 15 juillet 1642.

«Les trente entrent soir et matin à l'Hostel-de- Ville ; du reste tout va avec assez de modération. Ils

s'assemblèrent hier pour changer quinze des trente, comme ils l'ont de quinzaine en quinzaine, pour lire leurs despesches et faire response. Us font les reigles pour l'union de l'Ormée, comme de solliciter ses procès, prester de l'argent aux pauvres, réconcilier les querelles et soutenir, disent-ils, au péril de leur vie, qu'ils ont voix délibérative dans l'Hostel-de-Ville et non pas consultative, comme les jurais ont tousjours prétendu. Au surplus, tout est fort tranquille. Ils prennent tousjours leurs mesures pour faire les desputés de la Jurade par les cent et les trente et ensuite les jurats à leur mode. Je n'ay rien à adjouter à ce que j'ay dit là-dessus à Voslre Altesse par les deux ou trois derniers ordinaires. Quand l'envoyé que nous vous avons demandé sera icy, il agira suivant ses ordres. Pour moy je suis tout à fait content delà manière dont l'Ormée semble vouloir agir désormais, et je vais tousjours mon train dont je me trouve très-bien.

<( Tous les proscrits sont allés à Dax à l'exception du président Pichon qui est encore à La Chartreuse. Chacun croit qu'ils y établiront un parlement. Je m'imagine tousjours que laissant icy de quoy respondre du mal qu'ils nous feroient, ils y songeront plus d'une fois.

(( M. de Mirât est fort malade d'une fièvre continue, M. de Thibault aussy.

3i0 SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.

« La lettre que Vostre Altesse a escrite à M, d'Affis est venue bien à propos pour le consoler, il la fait voir à tout le monde

((M. de Lusignan a repris la ville de Langon et mis le feu à l'esglise qui capituloit cette nuit. Je crois qu'aujourd'huy ou demain le chasteau en fera autant ; M. d'Espagnet vient d'y aller.

«Il y a quelques jours que sur un avis qui vint à M. le prince de Conty que le Plessis-Bellière avoit quitté Marennes, Son Altesse envoya dans le dessein de secourir Villeneufve un ordre au régiment de Conty et de Ghouppes de desloger d'Oléron et Brouage et se rendre à Libourne (le tout supposé que M. du Dognon fût en estât de s'en passer). Il escrivit mesme dans ce sens. Blasson a rapporté que M. le comte du Dognon avoit deschiré la lettre et dit qu'il ne seroit jamais ami ni serviteur de M. le priûce de Conti et qu'il chercheroit toute sa vie les occasions de s'en venger; qu'il avoit envoyé (sur les bruits de Bordeaux) offrir retraite à Madame de Longueville et à luy ; mais qu'il rétractoit dès à présent sa parole, qu'il les verroit tirer la langue d'un pied sans leur donner secours ; que son régiment pouvoit partir, que pour celuy de Chouppes, il le retiendroit ; que pour Vostre Altesse, il estoit son serviteur ; qu'il y estoit engagé et qu'il s'y tiendroit ferme jusques au bout; enfin plusieurs discours de cette nature.

« Le dit sieur de Blasson estant prest de s'embar-

quel' à Oléron, M. du Chambony arriva qui luy dit de ne point sortir. Il respondit que rien ne pourroit l'en empescher. Chambon répliqua qu'il luy deffendoit, et qu'il scauroit bien se faire obéir, fit mettre les habitants sous les armes ; Blasson, son régiment, marcha et yint. M. le prince de Contyest en grande colère contre luy disant qu'il a voulu tailler en pièces son régiment, et je gagerois que le pauvre diable de Chambon alloit à la bonne foy le recevoir, attendant qu'il pust donner avis à Son Altesse que x\I. du Dognon en avoit besoin et de la manière dont il prenoit la chose. M. le prince de Conti est fort piqué contre ledit sieur comte. 11 en a fait des plaintes publiquement et m'a dit qu'il ne nuiroit pourtant pas au gros, et que je pouvois en user comme je voudrois, sans qu'il s'en meslast. Madame de Longueville m'en ayant autant dit et ajousté que j'y renvoyasse mesme Conti, si je voulois. Surquoy j'ay despeché à Brouage et mandé h M. du Dognon que les ordres de M. le prince de Conti avoient fait un effet bien contraire à ses intentions que je luy ay expliquées, et prié M. du Chambon de m'esclaicir de tout. Cependant je luy ai offert toutes choses de la part de Votre Altesse et continue de faire tout ce que j'ay acoustumé par toutes occasions et luy donner part de Testât des affaires de Paris, comme en ayant charge expresse de Votre Altesse, et mesme de celles de Guyenne. Quand j'auray de quoy luy en-

voyer, je n'y manquei ay pas ; mais il y a quasy deux mois que je ne soutiens cette affaire que par emprunts. Nostre demie monstre n'est pas encore faite, il ne tient pas à moy. J'attends qu'on vienne la quérir, et j'ay une grande partie des fonds.

« J'ai escrit à M. de Marchin d'envoyer à Brouage quelque corps pour remplacer celuy de Conti et faire toutes les amitiés possibles à M. du Daugnon. Je m'assure qu'il n'y manquera pas.

(( J'envoie à Votre Altesse la response des capitaines à une lettre que M. le prince de Conti leur rendit de sa part, suivant que je luy mandois par le précédent ordinaire. Voilà, Monseigneur, tout ce que j'ay à* luy dire par celuy-cy; que Madame et Monseigneur le duc se portent bien ; que M. le prince de Conty a eu son oppression assez forte depuis trois ou quatre jours, et Madame de Longueville a une grande fluxion sur le visage avec douleur des dents, pour laquelle on la saigna hier et aujourd'huy. M. d'Auteuil se porte mieux et ira, à ce qu'on croit, jusqu'à la chute des feuilles. Je prie Dieu, Monseigneur, qu'il conserve Votre Altesse et qu'il me donne les occasions de vous tesmoigner combien je suis à Elle. — Souvenez-vous des vendanges M »

Le prince deCondé, lorsqu'il fut mieux instruit

* Minute inédite. Manuscrits de Lenet. Bibliothèque nationale. Fonds français, 6708, f 06.

de la marche rapide des événements, n'avait pas attendu l'arrivée de cette lettre de Lonet pour adopter sa politique et celle du prince de Conti de se ranger du côté le plus fort ; car il dépêcha à Bordeaux le marquis de Sarsay porteur d'une dépêche datée de Paris, le même jour 15 juillet, dans laquelle, €ntre autres choses, il écrit à Lenet :

«... Vous asseurantque je persiste toujours dans la pensée de nous joindre tous à ceux de l'Ormée, puisque ce parti se trouve de beaucoup plus fort que l'autre, et que l'on n'a peu le réduire ni par adresse, ni par auctorité, ce que je crois qu'il vault mieux faire que dehazarderde perdre Bourdeaux, en faisant autrement.

« Quant aux jurais, mon advis est qu'on les face de ceux qui sont dans les intérests de l'Ormée, pour nous acquérir tout-à-faict ces gens-là, pour arrester leur fougue. Après quoy, les mesmes jurais estant obligés de maintenir l'auctorité de la magistrature, ils travailleront eux-mesmes, avec le temps, à la destruction de l'Ormée; c'est ce qu'il faut que vous expliquiez à M. de Mirât et à mes autres amis, afin de leur oster tout objet de plainte, leur donnant asseurance que tout le plus tost qu'il se pourra je Iravailleray au rétablissement de leur auctorité*. »

' Manuscrits de Lenet; lettre publiée dans la collection Michaud.

La politique conseillée par Lenet, la nouvelle politique tracée par le prince de Condé, celle pour laquelle le prince de Conti avait pris les devants, sans attendre ni instructions, ni conseils, finissaient donc par se rencontrer dans un parfait accord : s'appuyer sur rOrmée, non point parce qu'elle est le parti le plus honorable et le meilleur, mais parce qu'elle est le parti le plus puissant. Avec une finesse politique digne d'être remarquée parce qu'elle était rare chez ce prince, le prince de Condé observe que favoriser le triomphe de ce parti est le moyen le plus certain pour amener sa ruine. Combien de fois depuis cette époque, nos révolutions ne nous ont-elles pas prouvé que les hommes de désordre arrivés au pouvoir sont, dès le lendemain de leur avènement, obligés de faire de l'ordre dans l'intérêt même de la conservation de leur autorité; mais que par contre-coup cette inconséquence d'une nécessité fatale les dépopularise et les conduit rapidement à leur chute.

Il n'en est pas moins contraire à toute morale de laisser la société, fût-ce même un seul instant, livrée à des hommes pervers convertis par intérêt ; car leur passage au pouvoir laisse toujours derrière eux d'irréparables ruines. Les positions enviées qu'ils ont conquises sont un dangereux encouragement pour de nouveaux entrepreneurs de bouleversements sociaux.

Lenet terminait sa lettre du 15 juillet par cette phrase bien courte et qui en disait bien long : « Souvenez-vous des vendanges! » En effet, il ne cessait de démontrer au prince de Condé que si, avant cette époque, il n'avait frappé un coup décisif de nature à permettre aux Bordelais de faire en toute sécurité cette récolte qui leur tenait tant à cœur, sa cause était perdue en Guyenne. La bonne volonté ne manquait sans doute pas au prince de Condé pour frapper le coup d'éclat demandé; mais, au milieu des embarras de la situation compliquée qu'il s'était faite à Paris, il lui était bien difficile d'agir puissamment dans la Guyenne. La défection du comte d'Harcourt en jetant, comme nous l'avons vu, le désarroi dans l'armée royale, vint heureusement à son aide de la manière la plus inopinée; grâce à cette défection, les vendanges purent être faites, elle vin de la récolte de 1652 put soutenir les frondeurs et les Ormistes bordelais jusque vers le milieu de l'année suivante.

Lenet, trois jours plus tard, envoyait au prince de Condé celte dépêche :

« A Bou rdeaux, ce i 8 juillet i 652.

« Je commanceray ceste despesche par la meilleure nouvelle du monde, c'est que l'advis certain par un courrier exprès du roy d'Espagne est ar-

rivé à Saint-Sébastien , comme vous verrez par la cyjoincte que le sennor Antonio Sobaria, portuguais, vient de m'apporler*. Ce qui me met en peine est cet armement de Bretagne qui asseurément n'attend pour se mettre en mer, suivant tous les advis, que l'arrivée des galions de Portugal, Hier les Portugais m'asseurèrent que toutes leurs lettres sont conformes sur ce point et qu'elles portent que l'ambassadeur que le roy a en Portugal a fait un traité avec le roy de Portugal par lequel S. M. s'oblige tout de nouveau à ne jamais faire de paix avec l'Espagne qu'en maintenant le Portugal en Testât auquel il est, moyennant quoy le roy de Portugal luy donne huict-cens mille escus par an et douze vaisseaux entretenus. M. Libault m'a dit qu'il avoit des lettres de ses correspondans de Lisbonne du 18 juin où on ne luy parle pas des vaisseaux, ny de tant d'argent ; mais seulement de cinq cens mille ducats qui font douze cens cinquante mille livres et que, dès à présent, ilsavoient remis ceste quantité pour Hollande; tous les Portuguais asseurent qu'il y aura du moins huit galions.

* Nous regrettons que Lenet ne s'explique pas sur la nature de cette bonne nouvelle contenue dans la dépêche espagnole qu'il fit parvenir au prince de Condé; elle devait contrebalancer, tout au moins en espérance, les effets à craindre de l'alliance conclue entre la France et le Portugal.

a Hier je receus une lettre de Chambon par laquelle il me conte le procédé de Blasson sur ce régiment de Conty dont j'eus l'honneur d'escrire à V. A. par le précédent courrier. Il se plaint que cestuy-cy leur dit que l'on savoit certainement que M. du Dognon et luy trompoient et quittoient le party et que l'on retiroit ses troupes pour ceste raison. Il adjousle qu'un vaisseau anglois qui venoit d'arriver les asseuroit avoir veu et cogneu sept galions de Portugal tirant vers la Bretagne et que cela marquoit que les trois autres n'estoient pas loing et lesquelz arrivés se trouveroient en mer avec l'armement de Bretagne et pourroient venir faire une dessente en Oléron pour ensuitte attaquer Brouage et là dessus me presse avec des violences extrêmes pour envoyer de l'argent à mille hommes de pied à M. du Dognon. J'envoyay tout à l'heure la lettre de M. de Vatteville en original et une copie à M. de Marchin; si on me rapporte à temps la première je la joindray à celle icy; et, après la response de l'un ou l'autre, je respondray au dit sieur de Chambon. Il parle de se retirer de Brouage sur ce qu'a dit Blasson. Je vous supplie de luy escrire avec amytié, et une lettre toute de vostre main à M. du Dognon, de ceste manière que (comme dit M. de la Boque) V. A. scait si bien. Je ne leur puis donner de l'argent, quand tout debvroit périr, qu'il ne nous en soit arrivé ; cela ne

peut tarderplus qu'au commencement d'aoust. Cependant je ne pers pas une occasion de leur envoyer tout ce qu'ilz me demandent de provisions, ustanciles, droits de sel et autres choses dont je puis avoir crédit. A tous les ordinaires, j'escrips à mondit sieur du Dognon de vostre part; je luy donne part de tout ce que scay ; enfin je n'oublie rien de tout ce qui m'est possible ; cependant il n'escrit ny à Leurs Altesses, ny à moy, depuis plus d'un mois. M. de Chambon est l'interprelte de ses volontez. Il prend pendant ce temps tout ce qui luy est propre, et tout l'est. Voilà desjà quatre ou cinq marchands de Bordeaux à qui il a pris pour quarante mille francs de bled et pendant que j'ay l'honneur d'escrire à V. A. M. de (illisible) vient de m'apporter une lettre de luy par laquelle il redemande ses briguantins, disant que M, le prince de Conty et tous tant que nous sommes, nous moquons de luy et que puis qu'il fault qu'il soustienne la guerre tout seul, il a besoing de toutes ses pièces. Le premier argent qui viendra remédira à tout ; cependant nous luy renvoyrons de l'infanterie ce qu'on pourra. J'attendz pour cela responsede M, de Marchin. Il faudra sortir d'affaire avec luy le moins mal qu'il sera possible.

« Je fus avant hier à Bourg pour accorder avec M. de Vatteville. J'en viens à bout pour jusques à la fin du mois d'aoust. La flotte arrivée est lemeil-

SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV. 3l0

leur de tous les remèdes. Elle nous rendra tout le monde souple et obéissant.

(( La Roche qui commande vostre galère faisant le malcontant, s'alla poster devant Blaye et envoya dire qu'il vouloit tout sur le champ estre payé de ce qu'on luy devoit et qu'on lui portast son argent à son bord; j'envoyay quantité de petits bastimens l'environner et en mesme temps un ordre de venir mouiller devant Bordeaux. Comme il estoit fort mal en équipage, il n'osa résister à l'ordre; la galère est remontée et luy, dans sa chaloupe, s'est retiré, les uns disent à Blaye, les autres à Brouage. Je vais donner ceste galère à M- de Vatteville pour l'armer; elle fera le mesme service et encore meilleur, car la jalousie des commissaires de la marine gaste tout, et ne nous coustera rien, ny mesme à M. de Vatteville, parce qu'il a des matelots et des soldats qu'il entretient d'ailleurs inutilement.

« M. de Ballazard est venu faire icy un tour.

« M. de Marchin est allé traiter le secours de Villeneufve qui est tousjours au mesme estât que par ma précédente ; le bruit de la levée de siège estoit faux.

« J'oubliois à vous dire sur le subject du Portugal que les mesmes marchand/ avoient advis que l'ambassadeur revenoit en France avec huict censT mille escus qu'il apportoit au Roy; qu'il devoit prendre terre à Nantes. J'en ay envoyé l'advis h

M. de Vatteville, afin de mettre les ordres nécessaires pour le prendre, si l'on peut. M. de Lusignan a pris le chasteau de Langon par assault. Cent cinquante hommes qui y esloient ont esté passés par le fil de l'espée, et nul n'en est eschappé que la Serre et son cornette auxquels on a donné la vie en faisant rendre le chasteau de Budos, ce qui a esté fait. M. d'Espagnet est dedans : tout Bordeaux veult qu'on le démolice. Il ne nous reste à nettoyer icy autour que Rions : c'est à quoy on va s'applicuer.

« Pour responce à la lettre de V. A. du onze da courant, je vous diray que l'on pratique envers rOrmée, avec le plus de prudence qu'on peut, tout ce que V. A. mande; on a changé le traité ; Prado ne changera point, car il est secrétaire ; au surplus ils vont avec assez de retenue.

« Hz prennent entre eux plusieurs mesures pour la Jurade et se mettent dans la teste de faire des gens de bien. Hz parlent fort pour bourgeois de Neursse, deTrevel et de Pineau, qui sont trois riches et braves gens à ce qu'on dit; pour advocats, Despeches, Grenier et Causage, le premier est plus de rOrmée qu'aucun, il est en réputation ; l'autre est un vieillard qui passe pour homme d'honneur; le troisième V. A. le cognoist pour le gentilhomme. Hz en sont fort ambarassez, n'ayant nulle inclination pour ces trois ou quatre qui dans ceste espérance s'y sont glissez. Je tasche à descouvrir tous

SOUVENIRS m] RÈGNE DE LOUIS XIY. 321

leurs sentimens, et sur tout à leur servir par toute Yoye la doctrine de ne rien faire contre les formes et d'agir en gens sages ; à quoy je m'asseure qu'ilz se porteront par une raison, c'est que ceux qui prétendent à la Jurade et qui feront tout mouvoir, voudront y être admis par les voyes ordinaires pour pouvoir y estre conservez, la paix venant à se faire. S'il arrive ainsy à la bonne heure, il ne nous sera pas mal aisé par la voye des prud'hommes de les faire; si au contraire ilz se portent à vouloir faire les prud'hommes par les cent et les trente et qu'on ne puisse rompre ce coup, en ce cas-là je suis d'advis qu'on voye ceux qu'ils voudront faire, afin que V. A. les demande et qu'on ave l'advanlage de pouvoir dire dans le public qu'elle a fait les jurats d'auctorité. Quoy que s'en soit, je vous asseure que . nul ne le sera qui n'en aye l'obligation à V. A. ou effective ou apparente, et l'envoyé que je vous ay supplié d'envoyer a f//ioc agira suivant Toccurrence du temps; asseurez-vous qu'on ne gastera rien à tout cela.

« J'avois desjà sceu par une lettre escrite à M. le prince de Conty le contenu à celle que V. A. m'a envoyée deM. de Barrière et avois résolu, si l'on eust trouvé le galand homme dont elle parle, d'en user comme vous me le mandez ; mais on a sceu que de vérité il y avait eu icy un homme tel qu'il le dépint ; mais qu'il y aplus de trois semaines qu'il s'est retiré.

Page 1