‹ Souvenirs du règne de Louis 14 (volume 3)Chapitre 21 sur 44 · IV · texte numérisé non relu

IV

3Si SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.

comte de Bussi et de M. de Boucherai qui ne voulut point perdre son induit. Vous scavez cette histoire. Il est vray qu'il m'a fait l'honneur de me donner un parchemin qui ne m'a servi jusques icy qu'à me faire plaisir ; voilà tout le bien dont je lui suis obligé et j'ai la satisfaction qu'on dit partout que mes services (que je ne reproche point) valaient quelque chose.

(( Avant hier S. A. m'envoia quérir le soir et m'ayant retenu à soupper me parla de l'affaire de Sarrazin, il me dit que c'estoit un grand fripon et un grand voleur et que sans doute il auroit mal interprété à M. son frère ce que je luy avois écrit ; qu'il falloit que je lui écrivisse ; mais qu'il vouloit veoir ma lettre auparavant. Si ce qu'on dit de la lettre de M. le prince de Conti est vray, j'auray peine à me résoudre à luy écrire. »

Au milieu des tempêtes politiques et de ces bourrasques de cour, Lenet poursuit une grosse affaire, l'adhésion à obtenir de la part du parlement de Bordeaux à l'arrêt du parlement de Paris qui avait déclaré le duc d'Orléans lieutenant général du royaume et le prince de Coudé généralissime. Mais, dans cette tâche, il se heurte encore contre les plus vifs dissentiments entre la petite et la grande Fronde du parlement. Celle-ci, malgré le dévouement qu'elle témoignait constamment à la cause des

princes, hésitait d'abord à adhérer; la première au contraire, sans doute parce qu'elle voyait dans l'arrêt de Paris une initiative parlementaire conforme à ses aspirations et beaucoup aussi pour saisir une veine de popularité aux dépens de sa rivale, témoignait sa bonne volonté pour donner un arrêt d'adhésion. Il n'en fallut pas davantage pour retourner les dispositions de la grande Fronde ; mais alors elle voulut donner l'arrêt en excluant de sa délibération les conseillers de la petite Fronde. Une des conditions de l'adhésion de la grande Fronde était que l'Ormée serait abattue; ce point, il est vrai, ne pouvait être que trèsbien accueilli par la petite Fronde. Cette condition était devenue moins difficile à remplir depuis les dernières mesures prises par Lenet pour l'élection des jurats; il avait mis le monstre à la chaîne; sauf à le lâcher plus tard lorsque l'utilité s'en ferait sentir pour l'ascendant de sa politique.

Voici sur ces faits les passages de la dépêche adressée par Lenet au prince de Condé ;

« Bourdeaux, ce 12 aoust 1632.

« Je commenceray cette cy en disant à Vostre Altesse que je n'ay point reçu des siennes par le dernier ordinaire dont je suis fort en peine, aussi bien que plusieurs autres qui ne manquent jamais

de faire courir le bruit qu'on les supprime par ce qu'elles sont mauvaises. Je la supplie donc trèshumblement de recommander à monsieur Caillel de respondre à celles que je me donne l'honneur de vous escrire partous les ordinaires ; quand il ne seroit que d'en accuser la réception et dire que Vostre Altesse se porte bien, ce seroit quasy assez pour consoler le monde.

« Après cela Voslre Altesse saura que MM. de la grande Fronde qui juroient qu'ils ne donneroient jamais l'arrest de la lieutenance que l'on n'eust abattu l'Ormée, ayant sceu que la petite Fronde se disposoit d'entrer et de la donner, se résolurent à gaigner le devant ; par effect s'estant assemblez le 9 du courant au nombre de 24, y compris Monsieur le Prince de Conty, on délibéra si l'on appelleroit tous ceux qui sont à la ville. Il passa par deux voix qu'ouy. MM. de Nesmond, Massin, Trancas et quelques autres faisoient grand bruit en disant qu'ils persistoient de se retirer en cas que ceux de la petite Fronde entrassent et demandant qu'on le retînt sur le registre. Enfin oppinant sur le jour qu'on pourroit assembler toute la compagnie, on trouva que le lendemain estoit la feste de Saint-Laurens, lequel estoit dimanche, aujourd'huy audience et demain feste. On se mit à dire qu'il falloit abrévier les choses et oppiner ledit jour, et sur le champ, Monsieur le prince de Conty

y donna les mains. On demeura jusques à deux heures après midy au palais où il y eust arrest, hors deux voix, par 22 Juges (car messieurs de Castelneau, beau-frère du président de Nesmond, et Pelon , des requestes, se retirèrent et ne voulurent pas y oppiner) par lequel on ordonne la mesme chose qu'à Paris touchant Son A. R. et V. A. On adjouste deux choses : l'une qu'il sera informé contre ceux qui ont quelque commerce avec le cardinal Mazarin, et l'autre que Vos Altesses seront suppliées d'appeller deux de la Compagnie à vos choix pour assister auprès de vous et y prémonstrer les intérests de la province ; leur intention est qu'ils soient du' Conseil de mesme que ceux des compagnies de Paris. On vous envoyera l'arrest par cet ordinaire ; si on me l'apporte aussi avant le départ du courrier, je le joindray à ces lignes.

« La compagnie adressera aussi deux de ses lettres à Monsieur Voisin pour Votre Altesse et une pour Monsieur le duc d'Orléans pour estre rendues un jour après la despêche de l'arrest par lesquelles elle prie Vos Altesses de s'employer pour assouspir les divisions de Bourdeaux (ce qu'ils causent euxmesmes estans tous incapables d'oublier leurs anciens ressentiments).

(( Je ne scay si vous vous résoudrez d'appeller quelqu'un ; mais, si vous le faites, j'estime que votre premier choix de Messieurs de Mirât et d'Es-

pagnet serait le meilleur. Le président d'Affis m'en avait parlé pour luy ; et, après milles consults, m'est venu prier que Vostre Altesse ne fist point choix de sa personne pour cet employ qui ne lui apporteront que de la fatigue et de la ruine. La petite Fronde paroit scandalisée de ce qu'ayant pensé dans la compagnie à les appeller, Monsieur le prince de Conty donna les mains à changer la délibération ; elle dit pourtant que c'est elle qui a donné l'arrest, puisque la résolution qu'elle avoit prise de le donner a fait changer la résolution que la grande avoit prise de ne le donner point

« Le sieur de Vatteville est icy, il a traité ce matin à disner M. le prince de Conty à l'espagnole. Il est si bien en ses affaires que, tout misérable que je suis, il a fallu que j'ay emprunté mil escus pour lui prester, cette frégatte qui est allée quérir Monsieur de Guise avec un peu d'argent que nous aurons de Saint-Sébastien, n'estant pas encore venue.

« Mandez-moi si l'affaire de Monsieur de Rieux ne doit rien changeren celle de Monsieur de Guise ; j'oubliay de vous le demander par le dernier ordinaire, afin d'en avoir plus prompte response*. »

* Papiers de Lenet, Bibliothèque nationale, Fonds français, 6709, fo 84. Nous raconterons plus loin les négociations relatives à la délivrance du duc de Guise ; de mt^me que nous donnerons dans un autre chapitre la suite de cette dépêche iné-

L'exclusion des conseillers de la petite Fronde pour l'arrêt d'adhésion du parlement de Bordeaux à l'arrêt du parlement de Paris était une faute due à l'esprit de passion ; elle diminuait maladroitement l'autorité de cet arrêt. Aussi la satisfaction du prince de Condé en apprenant cette importante nouvelle ne fut pas entière ; ce prince s'en expliqua avec Lenet en ces termes :

(( Pour respondre à vostre lettre du 12 de ce mois (août), je vous diray que Son Altesse Royale et raoy avons eu beaucoup de joie de l'arrest qui a été donné au parlement de Bourdeaux pour la lieutenance générale ; mais, en mon particulier, j'ai eu du desplaisir de ce que MM. de la petite Fronde n'y ont pas assisté. Son Altesse Royale trouve bon aussy ce qui a esté adjousté à l'arrest pour la députation des deux conseillers. Elle et moy souhaitons que ce soient MM. d'Espagnet et de Mirât, et pour cet effect vous tascherez de les faire nommer, bien que je doubte que le sieur de Mirât le puisse estre, n'ayant pas assisté à l'arrest. Il faut que ceux qui seront députés viennent instruits desintérests de leur compagnie, de ceux de la province et de la ville. Car comme le cardinal est tous les jours à la veille de son départ, et qu'il

dite, relative au combat naval qui venait d'être livré entre la flotte royale et la flotte espagnole.

faudra ensuite traicter des conditions de la paix, ce sera autant d'avancé et de temps d'espargné. Je vous envoie la lettre que j'escris au Parlement sur ce subject, dans laquelle j'ay laissé en blanc les noms des deux conseillers que vous ferez escrire d'une escriture plus approchante qu'il se pourra du corps de la lettre, et si vous ne voyez pas de disposition à faire nommer ces deux Messieurs, vous en ferez choix de deux autres tels que vous jugerez à propos. Pour ce qui est de la seureté de leur voyage, vous leur direz qu'ils y mettent ordre le mieux qu'ils pourront; car pour des passeports je ne scaurais présentement leur en envoyer... etc. *. >> A deux voix près, l'arrêt d'adhésion à la lieutenance générale du royaume ne passa pas au parlement de Toulouse malgré le dévouement que la cause des princes avait constamment rencontré dans cette ville ^; Lenet s'en inquiétait sérieusement. En outre, dans sa dépêche du 15 août, il apprenait au prince de Condé une nouvelle tentative de la cour pour enlever à la ville de Bordeaux la possession de son parlement :

« L'on vient de me dire que le président Pichon receut hier les lettres du roy pour establir le par-

^ Lettre inédite datée de Paris, le 19 août 1652; Papiers de Lenet; Bibliothèque nntionale, Fonds français, 6709, f» 152. » Voy. t. III, p. 332.

lement à Dax, ou toute autre ville qu'il jugeroit à propos, et qu'il est parti avec toute sa famille pour Dax; et ce n'est pas cela qui décidera nos affaires. Je croy que Farrest de Toulouse aura bien surpris Son Altesse Royale ; d' Alliez me mande que nous ne l'avons perdu que de deux voix et tout par la faute d'en avoir eu advis par un courrier exprès qui eust donné le loisir d'assembler les advis des absents ^ »

Ces deux nouvelles étaient fâcheuses pour le prince de Condé. En raison de sa situation dominante dans la Guyenne dont il avait fait un des plus sérieux points d'appui de sa cause, la première le préoccupait plus vivement encore ; il avait l'exemple du coup funeste que lui portait l'ordonnance royale du transfèrement du parlement de Paris à Pontoise ; aussi écrivit-il à Lenet :

(( Empeschez surtout à quelque prix que ce puisse être l'establissement de ce parlement de Dax.... cela seroit du plus grand préjudice du monde, l'exemple de celuy de Pontoise me le faisant aiusy juger ^, etc. »

Cette tentative du transfèrement à Dax du parle-

* Fragment d'une dépêche inédite ; Papiers de Lenet, Bibliothèque nationale, Fonds français, 6709, f" 114.

^Lettre inédite datée de Paris, le 22 août 1652; Papiers de Lenet, Bibliothèque 7i(Uionale, Fonds français, 6709, f" 139.

ment de Bordeaux, certainement par des causes identiques , n'aboutit pas plus que ne l'avait fait la précédente tentative de son transfèrement dans la ville de Limoges *. Le président Pichon,comme le conseiller du Burg, fut certainement paralysé parla crainte; il ne serait pas surprenant que le fait suivant ne fût un acte d'intimidation :

{( Il y a trois jours que quinze ou seize hommes incogneus trouvèrent le président Pichon revenant de Lormont, ils le menacèrent de le tresner à Bourdeaux et l'exposer au peuple; en un mot il fut contraint de se racheter pour cent cinquante livres; quand on aura descouven les auteurs, on taschera de les chastier ^. »

Les divisions n'existaient pas seulement dans la ville de Bordeaux; elles régnaient aussi parmi les troupes : malgré la différence des grades, une rivalité jalouse animait l'un contre l'autre Marsin et Balthazar. Le premier, formé aux habitudes dégénérai d'une armée régulière, était dans cette guerre moins sur son terrain que le second doué surtout des aptitudes d'un chef de partisans ; aussi le

» Voy. t. III, p. 149 et suivantes; t. IV, p. 241. * Dépâche inédite de Lenet au prince de Condé ; Papiers de Lenet, Bibliothèque nationale, Fonds français, 6709, f 114.

comte de Marsin n'était parvenu à remporter aucune victoire éclatante, tandis' que le colonel Balthazar avait recueilli plus d'un brillant succès. Le prince de Condé, qui désirait les conserver l'un et l'autre à sa cause, s'alarmait de leurs dissentiments; il terminait une lettre à Lenet par ce posi-scriptum :

« J'escris à M. Balthazar sur leur brouillerie de luy et de Marsin. Taschez au nom de Dieu de les accommoder*. »

Une lettre du prince de Condé au colonel Balthazar était une distinction et une faveur qui ne firent qu'offusquer davantage le comte de Marsin ; il s'en expliqua avec Lenet en ces termes :

« Monseigneur le prince a prins une méthood d'escrire à Balthazar parlant de moy à quoy je ne m'attendois point, et je croiois qu'il y feroit la distinction parlant de l'un et de l'autre. Je luy ay escris mes sentiments sur ce subject, et seray bien aise qu'il scache que celte comparaison m'est odieuse, si pourtant je ne suis point le plus délicat home du monde. Que cecy soit de vous à moy, car j'adresse moy mesme ma plainte à S. A. et ne veux pas que d'autres en scachent à parler. Scachez si Balthazar se plaint de moy et ce qu'il dict, et

* Papiers de Lenet, Bibliothèque nationale, Fonds français, 6709,1^100.

me l'escririez sans façon et au plus test. Du reste je vois bien que nous sommes dupés et que le duc de Lorraine nous en donnera à garder, puisque le secours dépend de luy. Si le vilain s'en vat, assurez vous que S. A. ne peut plus différer de traiter de la paix et qu'il faut songer à s'y mettre. Taschons de tirer l'argent d'Espagne pour rester un peu en estât : et ne le distribués point sans ordre exprès de S. A., car tout est à craindre en ce temps. Je vous plains de scavoir votre douleur. Envoyés moy quelque argent pour les garnisons et soustenons jusques au bout pour cette fois, estant résolu de n'y plus retourner.

(( Fait à Lesqure, ce 18 aoust 1652.

Dè Marchin. »

« Nous aurons soing ne nous voir dans sept ou huit jours. » (Ces mots sont écrits en travers sur la marge delà Tapage *.)

Cette intervention directe du prince de Condé dans les dissentiments qui existaient entre le comte

* Lettre inédite; Papiers de L&xvQi ; Bibliothèque nationale ; Fonds français, 0707, f» \ 27.

Cette lettre est écrite en entier de la main du comte de Marsin ; le type de son écriture est allemand, et le style dépeint toute la rudesse de son caractère. La lettre porte cette suscription : A Monsieur, Monsieur Lenet.

de Marsin et le colonel Balthazar nous a paru d'autant plus intéressante à faire connaître que celuici n'en parle pas dans ses Mémoires, dans lesquels cependant il ne dissimule pas la divergence de ses vues avec celles de son général.

En résumé, le moment oii nous sommes arrivés marque l'apogée apparente de la Fronde des princes, à Paris, comme à Bordeaux. Par les arrêts des parlements de ces deux villes, ils se trouvaient investis aux yeux d'un certain vulgaire d'un pouvoir pour ainsi dire légal; le dénoûment du protectorat du jeune roi remis aux mains du duc d'Orléans et du prince de Gondé semblait proche, le cardinal Mazarin quittant en apparence la cour et le pouvoir; l'armée royale en Guienne était désorganisée par le départ du comte d'Harcourt; une victoire navale de la flotte royale dans les eaux de la Rochelle, dont nous parlerons bientôt, était paralysée dans ses effets. La contre-partie de ces avantages était la lassitude de la guerre civile et le découragement général : la noblesse abandonnée parla politique royale et par la politique des princes ne pouvait plus espérer d'atteindre le but de la convocation des états généraux; les parlements n'étaient plus assez soutenus par le tiers état pour conquérir la toute-puissance ; la pénurie des ressources de l'Espagneajournait indéfinimentles secours promis; lesjalousies, les divisions, les rivalités régnaient de toutes parts ; l'insuffisance

du duc d'Orléans et du prince de Condé était notoire ; à l'un il eût fallu plus déportée et plus de fermeté; à l'autre, un génie politique qui se rapprochât davantage de son génie militaire; enfin, par-dessus tout, la lutte était trop inégale contre l'habileté du cardinal Mazarin dont la retraite n'était qu'une feinte !

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