‹ Souvenirs du règne de Louis 14 (volume 4)Chapitre 5 sur 29 · III · texte numérisé non relu

III

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Ne fallait-il pas prévoir en outre que, dans quelques mois à peine, après avoir compté avec les hommes, il faudrait compter avec la saison elle-même, qui rendrait les hommes plus difficiles encore à maintenir? Compter avec cette saison des vendanges, à toute époque la grande préoccupation des Bordelais ! Lors du siège de i65o, cet intérêt des vendanges avait été le mobile du prompt rétablissement de la paix ; ne fallait-il pas se précautionner d'avance pour qu'en i652, les bourgeois de la ville, comme producteurs et consommateurs, les adhérents de TOrmée comme spécialement consommateurs, ne se laissassent pas entraîner à la paix sous l'empire de la même préoccupation? (1 n'y avait qu'un moyen de prévenir cette dangereuse éventualité : c'était d'être assez fort au dehors, assez maître de la campagne, pour tenir l'armée royale à distance, afin de l'empêcher d'accomplir le projet qu'on lui prêtait d'arracher les vignes. A tout prix, il était nécessaire d'assurer aux Bordelais la possibilité de faire leur précieuse récolte.

Pour obtenir ce résultat, et de plus pour défendre l'entrée et le cours de la Gironde, ce n'était pas trop du concours de l'Espagne et de sa flotte postée à Bourg sous le commandement du baron de Vatteville. Ce concours de l'Espagne lie pouvait cependant être employé qu'avec la

plus grande circonspection , par ce motif que cette alliance n'était pas populaire. Non-seulement le moindre détachement de troupes espagnoles n'aurait pu être appelé à Bordeaux pour maintenir l'ordre si souvent troublé, sans provoquer une explosion générale; mais on vit le baron de Vatteville lui-même, seul et sans troupes, ne pouvoir paraître dans la ville sans être insulté sur son passage. Les Espagnols, il feut le dire, se comportaient plus en nation qui veut assurer une conquête, qu'en alliés qui, après un secours accordé, ne songent qu'à se retirer; à Bourg et sur les autres points qu'ils occupaient, ils établissaient des fortifications solides et redoutables qui révélaient le projet d'un long établissement.

Ils destinaient la ville de Bourg à devenir leur centre d'action et leur quartier général ; les présidents Viole et d'Affis, les conseillers Dalesme et Fuyard, tous dévoués à la cause des princes, s'y rendaient fréquemment de Bordeaux pour conférer avec le baron de Vatteville.

Les forces navales du parti royal étaient insignifiantes encore en ces parages ; quelques galiotes seulement croisaient à l'embouchure, se dérobant aux vaisseaux de l'Espagne ; elles étaient trop faibles pour entrer en ligne contre de puissants njlvires de guerre. Elles suffisaient néanmoins pour inquiéter le commerce maritime de la ville de

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Bordeaux, enlevant de préférence les navires chargés de denrées; mais beaucoup réussissaient à passer sans encombre. Plusieurs navires flamands exportant des grains venaient de sortir de. la Gironde sous l'escorte d'un vaisseau de guerre des États de Hollande; celui-ci était remonté pour les chercher jusque dans le port même de Bordeaux, hardiesse qui avait été considérée comme une sorte d'insulte pour la Majesté du roi de France. Les galiotes parvinrent cependant à capturer un navire flamand isolé, chargé d'une forte cargaison d'avoine et de bois de sapin*.

Les Espagnols travaillaient avec leur lenteur ordinaire à remettre leur flotte en état de reprendre la mer. Il venait de leur arriver trois ou quatre cents hommes de renfort et vingt beaux chevaux^ que le roi d'Espagne destinait à faire des présents. Huit vaisseaux, dont l'armement était terminé, prenaient à leur bord leur équipage d'embarquement; leur destination, sans attendre le surplus de la flotte, était d'aller rallier sur la côte de Brouage les petites forces navales dont disposait le comte du Dognon, et de là, conformément aux dispositions arrêtées avec les émissaires des princes dont nous venons de par-

* Nouvelles de Guyenne datées de Blaye, le 3 mai 1652. Archives du Ministère de la guerre, vol. 133.

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1er, de pousser jusque sur les côtes de Bretagne pour y prévenir et attaquer l'armée navale du roi qui y concentrait ses forces avec dessein de faire voile pour les bords de la Gironde. Cette opération maritime pouvait être autrement féconde en résultats qu'aucune des opérations militaires- qui auraient pu être tentées par les forces de terre des armées royales. La majeure partie de celles-ci étaient d'ailleurs concentrées bien loin de la Guyenne, dans les deux armées réunies sous les ordres des maréchaux de Turenne et de la Fer té.

Si la flotte royale parvenait à s'emparer de l'embouchure de la Gironde, la possession de ce poste isolait la Fronde de Guyenne des secours qu'elle recevait de l'Espagne et de ceux qu'elle espérait de TA-ngleterre ; de plus, en interceptant tout le commerce maritime de Bordeaux, ce blocus devait réduire les habitants de cette ville à la nécessité d'implorer la paix. Il était de la plus haute importance, au point de vue de la Fronde des princes en Guyenne, et de la politique de l'Espagne, de tâcher de prévenir de si fâcheuses conséquences.

Le triumvirat directeur, composé de Marsin, de Lenet, de la duchesse de Longueville, dont l'existence nous est connue^, ne déchargeait pas assez

^ Voyez tome II, page 358.

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le prince de Conti de tout souci des affaires, pour qu'il n'eût à s'y mêler souvent, mais alors avecla prépondérance et les "honneurs que lui assurait sa position. Le comte de Marsin, retenu à la tête des troupes, ne paraissait à Bordeaux que dans les occasions indispensables. Le prince présidait les conseils fréquents provoqués par la marche troublée des événements; il s'en fallut de peu que Tune de ces réunions ne fût la cause indirecte d*un grand péril pour sa vie.

D'une part, la prévoyance pour ne pas manquer d'approvisionnements, en cas de siège, avait fait accumuler des grains à Bordeaux, où le commerce de la Bretagne et de la Hollande les apportait en abondance; d'autre part, les habitants des campagnes et de la plupart des villes de la Guyenne y avaient amoncelé leurs denrées dans la crainte du pillage. Cette surabondance était telle qu'il faut croire que toutes les maisons étaient en partie transformées en magasins, puisque l'étage supérieur de la maison même occupée par le prince de Conti était surchargé d'une provision d'avoine. Sous ce poids, le plafond de la salle du Conseil fut effondré; le prince de Conti et tous les assistants eussent infailliblement péri si, quelques instants auparavant, la séance étant levée, ils n'étaient sortis de cette salle. La maison tout entière fut si fortement

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ébranlée que le prince dut chercher ailleurs un logis*.

Jamais peut-être l'espionnage politique ne fut porté plus loin que pendant les guerres de la Fronde. Les rapprochements qui existaient entre les partis contraires par les affinités de personnes, les plus proches parents^ les frères même figurant dans les camps opposés^, l'absence trop fréquente de principes politiques bien arrêtés, le désir de chacun de tirer son avantage des événements, surtout par l'initiative de ce que Ton appelait un accommodement, étaient cause que des rapports sur les faits s'effectuaient non-seulement par ces émissaires gagés qui sont l'objet de l'opprobre de ceux même dont ils servent la cause, mais encore par tous les impatients de chaque parti. Ceux-ci, sans se vendre précisément, mais poussés par des motifs d'intérêt public ou privé, se proposaient toujours d'arriver ^à la conclusion de la paix faite par leur entremise. La cour, par des rapports circonstanciés et souvent non signés ^, était mise au courant des moindres détails des faits qui se passaient en Guyenne dans le parti des princes. Ce parti, à son tour, n'était pas moins bien informé de ce qui se passait à la cour.

* Nouvelles de Guyenne datées de Blaye le 3 mai 1652. Archives du Ministère de la guerre, vol. 133. 2 Voyez, à l'appendice, le rapport daté de Blaye, 3 mai 1 652.

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Voici, sur l'un de ces agents, une révélation aussi curieuse qu'ignorée. Un certain abbé Baron était à la suite de la cour; il y inspirait d'autant plus de confiance qu'il était, dans la personne de ses plus proches , une victime des rigueurs du parti des princes. Son père et son frère étaient détenus prisonniers à Brouage par le comte du Dognon. L'abbé Baron ne pouvait être suspect, en sa présence on ne se cachait pas. INon-seulement, sur les faits, il était le premier informé; mais, pour les projets, il pouvait surprendre plus d'un secret. Les princes profitaient de cette confiance par les rapports qu'ils recevaient de l'abbé. Le marquis du Plessis-Bellière, dans le passage suivant d'une lettre écrite à Le Tellier, découvrit le my&tère de l'ingénieuse combinaison qui avait fait accorder à l'abbé Baron une si' dangereuse confiance :

a II y a à la suite de la cour un nommé l'abbé Baron qui est de ce pays-ci, lequel mande à M. du Dognon tout ce qui se passe à la cour, et, afin qu'on ne le tienne pas pour suspect, a fait prendre son père et frère prisonniers à Brouage; mais il est certain que ledit comte du Dognon leur fait faire grande chère ^ »

* Lettre datée du camp de Mareune, 16 mai 1652. archives du ministère de la guerre, \o\. 133.

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De l'installation à Bordeaux du prince de Conti date le commencerfient de l'influence sur ce prince de Daniel de Cosnac, bien que celui-ci, dans ses Mémoires^ ne semble en fixer la date qu'à une époque postérieure de quelques mois; mais il considérait probablement cette influence première comme nulle, parce qu'il ne lui trouvait pas encore un degré au niveau de son désir. Lenet, fin observateur, et d'autant mieux porté à tout savoir qu'il en avait reçu la mission et y était intéressé, n'en jugeait pas ainsi d'après ce passage de ses Mémoires :

a Depuis que le prince de Condé avait quitté la Guyenne, le prince de Conti s'était rendu à Bordeaux pour y prendre le commandement. Il eut de graves motifs de mécontentement contre le duc de la Rochefoucauld, et Sarsay devint dès lors son entier confident ; Sarrasin et l'abbé de Cosnac furent aussi très-avant dans sa confiance ^»

Quelque jaloù^ que fût le prince de Conti de la part insuffisante qu'il trouvait laissée à son ambition par le prince de Gondé^ le soin même restreint des affaires qui lui incombaient dépassait les limites que ne consentait pas aisément à fran-

* Mémoires de Lenet, édition Michaud et Poujoulat, p. 541. Nous avons seulement rectifié dans ce passage l'orthographe défectueuse des noms de Sarsay et de Cosnac.

chir sa nonchalance naturelle, et détournait, plus que son inclination ne l'y portait, son penchant-à ces intrigues de sentiment qui forment le canevas sur lequel se brode le plus souvent la vie des cours. Daniel de Cosnac s'épuisait en efforts le plus souvent inutiles, pour retenir ce prince sur la pente qui l'entraîriait, en remontant son âme vers des aspirations ambitieuses moins funestes; il réussit parfois ; mais le prince retombait toujours. Son étrange et déplorable passion pour madame de Longueville semblait avoir puisé dans la séparation une force nouvelle. La jalousie était le principe de son mécontentement contre le duc de la Rochefoucauld, dont il était loin de prévoir la prochaine ingratitude à l'égard de sa sœur. Ce sentiment, chez le célèbre auteur des Maximes ^ avait pris son germe encore latent dans l'accueil fait, à Montrond, au duc de Nemours par la duchesse de Longueville, désireuse de fixer ce jeune prince dans le parti du grand Condé. Si le prince de Conti eût été plus clairvoyant, son nouveau confident, le marquis de Sarsay, eût pu considérablement déchoir dans son amitié. Le marquis nous est connu pour Tin*succès de la galante mission auprès de la reine qu'il avait reçue et acceptée du prince de Condé ^

* Voyez tome I«% page 220, et la note, page 457.

Sur son propre mandat cette fois, il se donna une mission du même genre à la petite cour de Bordeaux; nous pouvons nous en rapporter au conseiller Lenet qui avait les yeux trèsouverts :

« Sarsay s'attachait à la duchesse de Longueville; je crus avoir occasion de l'observer : j'en donnai avis au prince (de Condé) * . »

Pour peu que le duc de la Rochefoucauld, alors auprès du prince de Condé, eût appris que M"^ de Longueville donnât au marquis le moindre encouragement, sa jalousie dut y trouver un nouvel excitant pour provoquer l'explosion de sa noire ingratitude.

Ces intrigues, quelque fâcheuses qu'elles fussent, s'effaçaient pour ainsi dire en comparaison du scandale causé par la passion que le prince de Conti affichait ostensiblement pour la duchesse de Longueville. Le public ne se gênait pas pour dire hautement que le prince emploierait bien mieux son temps à s'appliquer aux affaires ou à se mettre à la tête des troupes qui tenaient la campagne. Un placard injurieux pour l'honneur de la princesse et pour celui de son frère se trouva affiché un matin dans les principaux endroits de la ville, sur les murs de l'église de Saint-

* Mémoires de Lenet, édition Michaud etPaujoulat, page 540.

André, et jusque sur la porte même du logis de la princesse *.

Hélas! les rois et les princes ont eu, dans tous les temps, bien moins de vrais amis pour leur donnerde salutaires conseils, au risque presque certain d'être mal accueillis, que de nombreux flatteurs toujours prêts à les encourager dans leurs mauvais penchants, avec la probabilité bien autrement grande d'être favorablement écoutés. Ce fut ce moment délicat de la vie de M""^ de Longueville que choisit Sarrasin pour lui adresser ces vers :

« Objet en tous lieux adoré î « Et la Reine et son fils ont dit et déclaré

« Que vous étiez une rebelle :

(( Vénus et Gupidon en ont bien dit autant, a Avec Anne et Louis vuidez votre querjelle ; a Mais surtout contentez Yénus et son enfant ^ »

Ce n'étaient certainement pascespoétiqueset dan-' gereux conseils qui étaient de nature à neutraliser les amertumes que la légèreté naturelle de M™^ de Longueville ne suffisait pas à adoucir. Il n'est pas douteux que les avances de son frère, qu'elle ne repoussait pas assez en apparence, par fausse poli-

* Nouvelles de Guyenne datées de Blaye, le 3 mai 1652. ^rchives du Ministère de la guerre, vol. 133. Voyez ce document à X Appendice.

2 Recueil des œuvres de Sarrazin.

tique, lui étaient odieuses; de plus elle était plus ou moins brouillée avec le prince de Condé et était douloureusement affectée du b^uit qui en courait. Qui lé croirait? la factieuse princesse, qui avaitété comme le souffle personnifié delà Fronde et de la guerre civile, en était réduite à soupirer après la paix. Ces fragments de la lettre inédite suivante trahissent les douleurs de la princesse* :

(f M™^ de Longueville pleura hier fort longtemps « après avoir deschiffré les lettres de MM. de Vice neuil, de la Guette^, de Saint-Mars, et me dit « en particulier, car elle ne me parle pas en « public, qu'on luy mandoit cent choses fas- « cheuses dont la principale estoit qu'elle estoit « tout à fait brouillée avec vous;.... qu'elle se « mouroit d'ennuy à Bordeaux et qu'elle estoit « bien malheureuse de ce que la paix estoit rom- « pue, etc. »

Nous avons achevé de décrire l'état matériel et moral de la ville de Bordeaux au mois de mai et au commencement de juin de Tannée i652.

* Lettre de M. de Villars au prince de Condé, Bordeaux, 3 juin 1652. Manuscrits de le^ie^, conservés à la Bibliothèque impériale.

2 Nous relevons avec empressement ce nom de La Guette qu'un hasard heureux nous fait rencontrer dans cette lettre, nom auquel est venu donner un lustre récent la publication des Mémoires de la femme énergique et singulière dont il était le mari.

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